‹ Les Migrations temporaires dans les Campagnes françaisesChapitre 14 sur 21 · Côte-d'Or et départements de l'Est · texte numérisé non relu

Côte-d'Or et départements de l'Est

Jusqu'à ces dernières années, les départements de l'Est avaient à leur disposition, comme main-d'œuvre venue de l'extérieur, le concours des Piémontais et celui, assez restreint, des Belges.

On a pu voir, dans le chapitre précédent, que ces derniers étendent leur mouvement annuel jusque dans certains de ces départements de l'Est, les plus rapprochés du centre, à vrai dire; on les trouve en Bourgogne, dans l'Yonne, en Champagne, dans l'Aube et dans la Marne; toutefois c’est là l'extrême limite de leur poussée globale. Si on en rencontre plus avant, ce n’est plus que par groupes restreints et plus souvent à l'état isolé. Au contraire les Piémontais venaient volontiers dans ces régions et partageaient notamment, avec la migration tradition-

nelle des Nivernais, le monopole des durs travaux des bücherons de la Côte-d'Or. Aujourd’hui l’exode des Piémontais n’est plus qu’un souvenir, et les mêmes causes qui diminuent la poussée Italienne dans le Midi la raréfient, à plus forte raison, dans cette région plus éloignée de leur pays.

Comme, d’autre part, l'abandon des campagnes accomplit ici, comme partout, de plus en plus son œuvre néfaste, la situation devenait particulièrement préoccupante pour ces départements très riches, menacés tout particulièrement de manquer de bras.

C'est de cette préoccupation légitime qu'est née l’organisation, toute récente, de l'immigration Polonaise.

lo Considérations historiques.

Dans le courant de l’année 1907, M. Havette, cultivateur à Hanville (Meuse), étant entré en relations avec un député de la Diète de Galicie, fut frappé de ce que la Pologne autrichienne pourrait offrir de ressources à l’agriculture française. Depuis de longues années, en eflet, les habitants de cette région surpeuplée émigrent par centaines de mille dans divers pays de l’Europe, et surtout en Allemagne, où ils sont soumis à un régime quasi militaire. La besogne qu’ils acceptent ainsi, dans un pays pour lequel ils

professent peu de sympathie, pourquoi ne l’accompliraient-ils pas en France, au service d’une population avec laquelle ils ont bien plus d'affinités? Du reste, l’époque paraissait bonne pour tenter l’expérience : par suite de différends existant entre l’Allemagne et leurs compatriotes du Grand-Duché, les Polonais semblaient disposés à chercher de nouveaux débouchés.

Au reste, les Polonais apportent une indolence extrème à cultiver leurs terres. Leur agriculture est sans méthode, et ses résultats sont misérables. Leur industrie végète ou n’existe presque pas. « Il semble, comme le disait M. Montenot au Congrès de Dijon de l'an dernier, que ce malheureux péuple porte depuis cent vingt ans le deuil de la patrie perdue. » Peut-être pourrait-on dire plus exactement qu'ils n’ont pas le courage d'amasser des richesses au profit de la richesse nationale allemande. Et ils viennent volontiers et facilement travailler en pays étranger. Les expropriations violentes que les Allemands-ont faites sur leurs terres pour achever leur germanisation ont provoqué cette répugnance définitive à aller travailler en Allemagne. Encouragés par les prêtres et les députés de leur pays, et peut-être fidèles à un sentiment d’ancienne et instinctive sympathie franco-polonaise, ils songèrent à venir chez nous, en même temps que nos départements de l'Est cher-

chaient de l’aide à l’étranger. En vain l'Est avait-il tenté des relations avec les Italiens : nous avons vu que l'immigration saisonnière italienne reste plus volontiers dans la vallée du Rhône, plus proche de sa frontière, de climat peu différent du climat italien, et où ils trouvent suffisamment à s’employer ; puisque, du reste, leur nombre était en décroissance même dans ces régions, à plus forte raison devait-on renoncer de plus en plus à les voir remonter jusque vers nos départements de l'Est. De leur côté, les cultivateurs de ces départements, généralisant à l'extrême, virent dans tous les Italiens des Caserio, Luccheni, Angellilo possibles. C'était un parti pris irréfléchi et injuste, puisque — M. Montenot nous l'affirme — le peu d'ouvriers italiens qu'on avait employés en Côte-d'Or avaient donné satisfaction par leur travail et leur conduite. Quoi qu'il en soit, on fut obligé d’aviser ailleurs. Une des sociétés les plus puissantes de l'Est, la Société centrale d'Agriculture de Meurthe-et-Moselle, dont l'organe, le Bon Cultivateur de Lorraine, jouit d’une grande autorité, saisie de la question dès la fin de l'année 1907, s’y intéressa vivement. Dès le 2 mars 1908, elle organisa, avec le concours de M. Skolyzewski, député à la Diète, une réunion régionale où fut organisée, de façon méthodique, un 1°” mai d’émigration, auquel la Fédération

des Sociétés agricoles du Nord-Est de la France prit une part active.

Par ses soins, un millier environ d'immigrants polonais furent aussitôt appelés et placés dans les départements de Meurthe-et-Moselle, de la Meuse, des Vosges, de la Marne, de la Haute-Marne et de l'Aube. Mais ce recrutement, forcément hâtif, ne donna que des résultats médiocres.

La Société centrale ne se rebuta pas, pensant que seul le défaut d'organisation avait nui à cette expérience, et, pour éviter à l'avenir de pareils mécomptes, entra en correspondance directe avec le Gouvernement de Galicie, qui, après avoir établi, d'accord avec elle, un contrat type destiné à régler les rapports des cultivateurs et des ouvriers, établit à Nancy une agence de son Office central de placement, qui fonctionna, sous la direction de M. de Madurowicz, du 15 février au 1* juin 1909.

A cette époque il fut remplacé par une agence de la Société polonaise d'Emigration, créée à Cracovie en 1908 par « les principaux représentants de tous les partis politiques et de toutes les classes de la nation », pour canaliser vers la France le mouvement d’émigration galicienne. Moins d’un an après, en mai 4910, Mme la C'** Zamoïska fondait la Société de protection de l’ouvrier polonais en France, œuvre toute philanthropique destinée à procurer à ses

compatriotes un appui religieux, moral et matériel.

De son côté, le Syndicat central des Agriculteurs de France, dont le siège est à Paris, fit en 1908, avec le concours de la Société d'Agriculture de Varsovie, une tentative d'introduction en France d'ouvriers de la Pologne russe; elle échoua complètement ; le Syndicat depuis lors s’est borné à entrer en relations avec les organismes galiciens et à servir d’intermédiaire entre eux et les agriculteurs syndiqués ; son influence en ce sens a été à peu près nulle.

D’autres organismes analogues se sont efforcés de remplir le même rôle vis-à-vis de leurs adhérents ; le Syndicat de la main-d'œuvre, établi sous les auspices de la Société des Agriculteurs de France, avait même établi dans ce but, rue Lacuée, un bureau spécial pour les ouvriers polonais.

Par malheur, à côté de ces institutions ayant toutes plus ou moins un caractère officiel, le mouvement naissant fit surgir, tant en France qu’à l'étranger, un trop grand nombre d’agences privées, d’un but purement mercantile, dont les agissements suspects et les courtages excessifs ont produit des résultats désastreux, et de nature à compromettre l'essor, souhaitable en l’état actuel des choses, d’un pareil mouvement.

En présence de ces manœuvres, il était urgent de procéder à l’unification de toutes les organisations

officielles existant en France et de n’en conserver qu'une seule, représentante exclusive de l'Office du gouvernement de Galicie, qui pût se présenter aux yeux des cultivateurs comme investie d’un véritable monopole et détruire ainsi l'influence des placeurs interlopes. C’est à cette conclusion nécessaire qu’aboutissait récemment, en un remarquable travail, fortement documenté, auquel nous empruntons la plupart de ces détails, M. Numa Raflin, enquêteur à l'Office du travail (1). Il appelait de tous ses vœux une solution, alors en voie de réalisation grâce à l'initiative de plusieurs personnalités de la colonie polonaise de Paris, et qui aujourd’hui se trouve un fait accompli.

Depuis le mois de décembre dernier en efiet, tous les organismes cités plus haut ont disparu, tant les principaux que les accessoires ; le bureau de la rue Lacuée a fermé ses portes, et l’agence de Nancy n'existe plus. C'est une Société nouvelle, {a Polonia, dont le siège central se trouve à Paris, rue de Seine, 31, qui devient aujourd’hui, sans aucun intermédiaire, le seul trait d'union entre les agriculteurs français et l'office du gouvernement galicien. Très fortement organisée, confiée à des mains très fermes, elle fera enfin, on a tout lieu de l'espérer, sortir le

(1) L'Office du Travail. Livraisons de novembre et décembre ‘IOTI.

mouvement polonais de ses tâtonnements et lui donnera, pour le bien de notre agriculture, tout le développement dont il paraît susceptible.

2° Répartition des ouvriers polonais en France.

Si l’on considère d'ailleurs les premiers résultats, dans la mesure où la confusion résultant des sources diverses et souvent un peu troubles d'immigration permettent de s'en rendre compte, ils n’ont rien de décourageant. Nous empruntons les détails qui suivent à M. Raîlin ; il les donne avec quelques réseryes ; nous accentuerons encore ces réserves Sur Certains points.

Le mouvement, d’après lui, se serait fait sentir, du printemps 1908 à la fin de 4910, dans les 32 départements suivants : Ain, Aisne, Allier, Ardennes, Aube, territoire de Belfort, Cher, Côte-d'Or, Creuse, Doubs, Eure, Eure-et-Loir, Gers, Indre-et-Loire, Isère, Jura, Loiret, Marne, Haute-Marne, Meurthe-et-Moselle, Meuse, Nièvre, Oise, Orne, Haute-Saône, Seine, Seine-Inférieure, Seine-et-Marne, Seine-et-Oise, Somme, Vosges et Yonne.

Qu'on ait trouvé des traces de passage d'ouvriers polonais dans les départements précités, même dans l'Isère, qui survient ici d’une façon bien inattendue, on n'en peut douter, puisque les statistiques officielles que M. Raflin a eues entre les mains l'éta-

blissent, mais il a raison d’ajouter que la répartition de ces ouvriers dans ces diverses régions a été fort inégale. Pour nombre d'entre elles l'immigration a dû être assez peu marquée. On s'étonne même de voir l’auteur citer parmi les départements qui ont reçu le plus grand nombre de ces travailleurs, — à côté de la Meurthe-et-Moselle qui occupe tout naturellement la tête du mouvement, à côté de la Meuse, à côté de la Côte-d'Or où la question a pris beaucoup d’ampleur par suite des nécessités de la main-d'œuvre forestière et du récent congrès de Dijon sur la dépopulation des campagnes, enfin à côté de la Haute- Marne, — l'Oise, la Seine-et-Oise et la Seine-et-Marne où, de l’aveu même du directeur de la Polomia, nous avons constaté au contraire beaucoup de lenteur et d’hésitation de la part des propriétaires à entrer dans cette voie nouvelle. Il faudrait admettre alors, au début, une poussée vers ces départements, sans résultat décisif et suivie d’un ralentissement qui se prolonge.

Quant aux statistiques numériques, M. Raflin les présente en faisant remarquer qu’à cause des déplacements fréquents des ouvriers polonais, les chiffres que l’on peut recueillir n'ont qu'une valeur tout à fait approximative, et qu'il est difficile notamment de distinguer entre ceux qui sont embauchés pour une année et ceux qui sont embauchés pour une saison. Il estime, au demeurant, qu’il est venu en

France, de 1908 à 1910, environ 10.000 Polonais, dont 1200 femmes ou jeunes filles et 250 ménages, sur lesquels 5000. au moins se trouveraient encore occupés en France, la plupart comme ouvriers à l’année.

Le directeur de la Polonia se montre moins optimiste dans ses appréciations; tout en déclarant n’avoir pas tous les renseignements Jui permettant d'établir une évaluation absolument précise, ilestime qu'il doit exister actuellement en France 2400 ouvriers polonais, la plupart dans les départements de l'Est. Il espère, du reste, que ce nombre s’accroîtra très sensiblement en 1913. Et M. Montenot se montrait également réservé lorsqu'il estimait, l’année dernière, à 400 le nombre des Polonais venus dans la Côte-d'Or en deux ans.

Salaires et manière de vivre.

Divers projets de contrats avaient été élaborés par les différentes sociétés qui se sont occupées de l’émigration polonaise; les premiers ayant montré, à l'expérience, bien des défauts pratiques, notamment . Sur la question de la durée des heures de travail et celle, très sérieuse de la liberté des exercices religieux, ont été remaniés ; des modifications successives ont été introduites dans les rapports entre patrons et ouvriers. Enfin, la Polonia, dès sa constitution, a établi un projet type qui semble bien correspondre exactement à la situation actuelle.

La distinction existant au début entre les ouvriers à l’année et les ouvriers de saison y est, en fait, supprimée; l’escouade s'engage pour un nombre de mois qu'elle détermine elle-même, et qui peut par suite, à son gré, aflecter la forme d’une migration saisonnière ou d'un déplacement plus prolongé.

Les travailleurs sont divisés en 4 catégories :

io Hommes forts de 25 à 40 ans, sachant faucher ;

2° Hommes de force moyenne de 20 à 40 ans ;

3° Jeunes gens de 18 à 20 ans et femmes ou filles de 18 à 40 ans pour le service des étables et les travaux des champs.

4° Jeunes garçons et femmes ou filles de 18 à 40 ans pour travaux d'intérieur.

Les salaires suivants sont prévus :

TARIF A. — Régions Nord, Nord-Est, Est et la région de Paris

Page 1