CONCLUSION
L'existence des milices se divise eu trois grandes périodes bien caractérisées : milices temporaires, milices permanentes, régiments provinciaux.
Sous Louis XIV, pendant la Régence, on lève des milices dans les besoins urgents de l'État. La paix faite, elles sont licenciées* « Nous ressemblons aux manteaux, nous autres ; on ne songe à nous que les jours de pluie, » pourraient-elles dire avec Maurice de Saxe.
Le service des milices temporaires est bien tranché. Durant la guerre de la ligue d'Augsbourg, elles gardent les places ou servent à l'armée. Elles sont exclusivement des recrues pendant les sombres années de la guerre de la succession d'Espagne. Le service qu'on en exige devient mixte, lorsqu'elles demeurent permanentes, à dater de 1726.
Pied de paix et pied de guerre sont parfaitement distincts. Sur le premier, les organisations varient. Durant les longues années que vécut l'institution, les milices sont réorganisées sans cesse. A la paix, souvent on les désorganise. Le militaire était obligé de défendre le terrain pied à pied contre la finance, et de faire des concessions pour en obtenir à son tour.
A l'approche d'une guerre, certaines dispositions d'une ordonnance du 12 novembre 1733 sont remises en vigueur. Lorsque le roi réimpose aux paroisses les fournitures qu'exigeait cette ordonnance, la population miliciable pouvait s'apprêter à entendre la voix formidable du canon : ultima ratio regum. L'effectif des compagnies est pour ainsi dire immuable en temps de paix; au contraire, la période de guerre le rend essentiellement variable. Mais quelques-unes des augmentations d'effectifs sont fallacieuses ; on veut cacher les incorporations projetées, comme cela eut lieu en 1757.
Raconter la vie des milices, c'est faire passer sous les yeux la condition du peuple. Vexé par l'autorité, molesté et trompé par un pouvoir fort contre le faible et capitulant devant le fort, le peuple, las de tant de maux, s'insurge par moments, comme
en 1766. Brisée dans son germe par Talliance du pouvoir et de ceux qui bénéficiaient des abus, sa résistance se traduit en paroles. Mais la soumission n'est qu'un feu qui couve et qui un jour éclatera, violent et terrible, pour ne s'éteindre qu'avec des flots de sang.
Le caractère de la nation s'en ressent encore. Relrouve-t-on dans les habitants des campagnes ces Gaulois altiers qui redoutaient seulement que le ciel croulât sur leur tête? A force de souffrir, la race française dans les villages est devenue haineuse, et elle le reste. Le voisin aujourd'hui est jaloux du voisin, comme autrefois le journalier misérable devait envier l'heureux exempté du sort. Autant qu'ils le peuvent être en ce monde, les privilèges sont supprimés; mais le malheureux voit toujours un privilégié dans qui a su ou pu se mettre au-dessus de la misère. Par les exactions des autorités, de la maréchaussée môme, une levée de milices répandait la terreur dans les villages. Aujourd'hui encore, où tous sont appelés à défendre la patrie, l'esprit général de nos campagnes ne porte-t-il pas trace de cette ancienne antipathie?
Le gouvernement royal ne put imposer à tous sa volonté. On ne parle pas des abus qu'il fut impuissant à réprimer, après en avoir été pendant de longues années complice par sa tolérance. Ici, l'on craignait l'émeute; là, on dut compter avec des assemblées locales puissantes qui votaient l'impôt de la province, ou capituler devant l'opposition.
Aussi la levée des milices, que les ordonnances pourraient faire croire générale et uniforme, était-elle loin de l'être. Strasbourg était exempt ; les habitants de la Flandre et de l'Artois rachetaient le service ; à Paris, pour ne pas compromettre l'autorité souveraine, les capitaines enrôlaient eux-mêmes leurs hommes. Versailles avait un traité avec un recruteur attitré.
Afin de renforcer de suite après la campagne les rangs décimés d'une armée, le roi incorpore des milices. Telle est sa volonté; cependant, on n'ose le dire. Par des formations diverses, des augmentations trompeuses d'effectifs, on dupe les miliciens. L'incorporation, qui devrait s'opérer au grand jour comme émanation de l'autorité royale, se fait sans bruit, par des moyens détournés, comme une action frauduleuse. On trompe
sciemment les miliciens, parce qu'on redoute la résistance, et que ce n'est pas sans remords que Ton viole des promesses réitérées.
Le roi se hâtait de promettre. Quant à tenir, il fallait que les circonstances y obligeassent. La solde quotidienne de 2 sous est créée en 1726, mais on ne la paye qu'à dater du !«' août 1728. « On estoit alors à l'ouverture d'un congrez et les affaires en mouvement donnoient lieu de croire qu'on pourroit se servir de ces milices ; ainsy on a jugé convenable de tenir parole aux miliciens *. » Lorsque toute crainte de guerre fut dissipée, on en supprima le payement.
Gomme cette solde était imposée sur les paroisses, on la levait cependant de 1726 à 1728; mais dans son emploi, il y avait virement. Au lieu de venir en aide aux soldats, elle sert à augmenter
les appointements d'inspecteurs généraux des milices, il est
vrai.
Pendant un temps on autorisa une cotisation de 30 livres en faveur des miliciens. Cette autorisation était bel et bien une obligation. Quand elle est retirée, le gouvernement la remplace par une imposition forcée de fournitures en nature et une somme de 8 livres, dont 5 étaient destinées à couvrir les frais de la levée. Il paraît extraordinaire que les communes du plat pays, qui fournissaient les hommes et étaient astreintes à les équiper, fussent encore obligées de couvrir les dépenses qu'occasionnait le tirage.
Ce dernier était loin d'être une loterie comme de nos jours. Par des procédés plus adroits qu'honnêtes, les commissaires faisaient tomber les mauvais numéros sur qui ils voulaient. Il fallait que le miliciable pût acheter son numéro. Pour intendants et subdélégués, le tirage au sort était une affaire.
Le marquis de Monteynard connaissait les abus de toutes sortes qui présidaient aux levées de milices. Il avait eu le courage d'en demander la constatation officielle. Le préambule de l'ordonnance du 19 octobre 1 773 fournirait la triste preuve de ces abus, si n'étaient point plus tristes encore les mémoires qui furent adressés. Peut-être alors on eût pu enrayer le mal; mais Montey-
1 Mémoire cité da 20 janvier 1732.
nard quitta le ministère à la suite d'une intrigue de boudoir, et Louis XV se déjugea. Il fut sursis h rexécution de Tordonnance réparatrice et préventive de 1773.
Ministre à idées étroites et arriérées, le maréchal du Muy se laissa circonvenir par les intendants. Les inspecteurs généraux de l'armée ne surent pas défendre l'œuvre de Monteynard. Où annula les dispositions qui pouvaient éviter les fraudes; celles d'où naissaient les abus furent, au contraire, remises m vigueur.
La constitution des milices en régiments provmciauK marque une étape importante dans la voie de la considération pour^ette troupe. Les services rendus en sont la cause.
A juste titre, Monteynard pensait qu'il leur fallait donner une constitution essentiellement militaire et similaire aux autres troupes, afin de relever les milices dans l'esprit général de la nation : vis-à-vis de la noblesse, pour qu'elle considérât mieux rhomme du peuple, si utile dans un moment critique à la défense de la patrie; à Tégard du milicien, pour le relever à ses propres yeux, en lui montrant que le mépris qui l'entourait, et dont luimême s'entourait, n'avait pas raison d'être.
Aussi, le milicien méprisé devient « soldat provincial » respecté. Â la tête des régiments, on place un certain nombre de colonels aux Grenadiers de France, l'élite de la jeune noblesse. Autrefois, pour relever aux yeux de tous l'infanterie dédaignée, François I«' avait agi ainsi en donnant à Bayard et à d'autres chevaliers illustres des compagnies de gens de pied. Chaque année, les régiments provinciaux sont compris dans le travail général des « grâces » après l'inspection. On veut leur « montrer qu'on ne les oublie pas. »
Saint-Germain supprime les cadres des régiments provinciaux en décembre 1775. Il conserve le tirage au sort. Selon lui, les milices ne doivent former que des corps de 500 hommes, qui n'ont besoin ni d'ofiSciers ni de bas-oflSciers. En temps de guerre, on constituerait des compagnies de 100 hommes; on leur donnerait des officiers, et, exercées dans des garnisons, ces compagnies pourraient servir à recruter l'armée, s'il était nécessaire.
Trois ans après, les cadres sont rétablis par le prince de Montbarey. Ce ministre donne encore une organisation nouvelle» En
instituant des régiments provinciaux d'artillerie et d'état-major^ il consacre officiellement les services des miliciens pendant la guerre de Sept ans. Moins heureux fut le choix de la dénomination de bataillon de garnison de régiment. Aux yeux de tous, ces bataillons sont destinés, lors d'une guerre, à se voir incorporés dans les corps d'infanterie dont ils portent les noms. D*où nouveau mépris pour les milices, nouvelles terreurs pour les miliciens, que démoralisaient ces incorporations, mesure violente et contraire aux promesses solennellement faites en 1126.
Par la constitution des bataillons de garnison, Montbarey reprend l'idée de Sain^Germain, avec cette différence que les cadres subsistent en temps de paix.
A l'Assemblée constituante, le régime des milices rencontra de nombreux adversaires. Les députés du tiers voulaient faire supprimer un état de choses qui ne pesait que sur leurs commettants. Les membres libéraux de la noblesse, le duc de Liancourt, Bureaux de Puzy, en demandèrent l'abolition au point de vue du principe de la liberté faussement appliqué. Us furent soutenus par les royalistes, qui combattirent les libéraux avec leurs arguments. « J'ai été étonné, dit le vicomte de Mirabeau, de voir invoquer la liberté pour établir le plus dur esclavage. Si l'imposition représentative de la corvée était changée en un service personnel de trois jours seulement, vous diriez que vous êtes des esclaves; on vous demande un service militaire de six années^ et l'on veut que vous soyez libres I »
Ce dilemme répondait aux orateurs de la minorité du comité militaire qui demandaient l'établissement de la conscription. Ces hommes éclairés, c'étaient Dubois de Crancé, Menou, Beauharnois. Alexandre Lameth, dans son rapport du 4 mars 1791, se basa sur la séance du 4 août 1789 qui avait aboU les privilèges. La milice ne constituait-elle pas un double privilège? Deux classes étaient favorisées. Les exempts du tirage formaient la première. Une certaine partie des citoyens était seule appelée à défendre la nation; seconde classe de privilégiés. La milice ne résista pas à ces assauts répétés. La Constituante vota sa suppression le 4 mars 1791. Cette mesure fut sanctionnée par Louis XVI le 20 du même mois.
Les libéraux à idées sentimentales reprenaient la latte des économistes et des philosophes contre les militaires. A l'exception de Saint-Germain, Wimpfifen * et Destanger «, ces derniers préconisaient le sytëme des milices, dont ils proclamaient la nécessité, tout en demandant la réforme des abus qui en provenaient. Les philosophes » s'apitoyaient sur le sort misérable de la classe populaire, et, pour soulager celle-ci, ne craignaient pas d'affaiblir l'État. Quant aux économistes ^, ils voyaient dans la milice le dépeuplement des campagnes, la ruine des provinces par les dépenses qu'elle occasionnait; ils s'attaquaient surtout au tirage au sort; ils préconisaient l'enrôlement à prix d'argent, comme les intendants en avaient demandé l'institution en 1774.
Le chevalier des Pommelles fit, dans ses mémoires, juslioe de ces idées. Il démontra impossible Tenrôlement général; absolue la nécessité des milices permanentes. Pour la défense du pays, une armée auxiliaire de 100,000 hommes était indispensable. Cette armée, il la fallait avoir toute prête. Sa levée subite au moment d'une guerre forcerait à recourir à des moyens violents qui occasionneraient des troubles, et deviendrait alors impossible et dangereuse à tenter. Quant à la dépopulation, des notes statistiques prouvèrent que le nombre des mariages augmentait; que, contre toutes les opinions reçues, on se mariait plus dans les villes que dans les campagnes*, et que les mariages étaient plus féconds dans celles-là que dans celles-ci».
La dépopulation des campagnes tenait à diverses^autres causes.
^ Commentaires des Mémoires du comte de Saint-Gérmain, Londres, 1780, p. 210.
* Observations pratiques sur le tirage des milices provinciales, déjà citées.
* Entre antres La Beanmelle, Premier supplément au Siècle de Louis XIV; Boussean, Discours sur V économie politique ; Bernardin de Saint-Pierre, Vœux d^un solitaire; Lingnet, AnrMles politiques,
* Turgol, OEuvres; Qnesnay, Encyclopédie ; donàotzeX, Vie de Turgot ; For" bonnais. Recherches et considérations sur les finances de France; Necker, Administration des finances; Dupont de Nemours, Mémoires sur la vie et les omvrages de Turgot.
* De 1785 à 1789, le nombre des mariages s'était, dans les yiUes, augmenté de 1/16^, et dans les campagnes de 1/22* seulement.
® 14 mariages donnaient 57 naissances dans les campagnes et 61 3/5" dans les villes.
L'appât d'une vie plus facile, d'un gain plus élevé, du luxe même, attirail dans les villes. Les fils instruits de paysans cherchaient des emplois dans les bureaux ou chez des négociants. Des contrées arides k la culture contraignaient leurs habitants à aller gagner leur vie autre part. Comme de nos jours, forcément les familles nombreuses se disséminaient.
On en faisait peu de cas, et pourtant la milice était véritablement rinfanterie nationale sous Tancien régime. Le sang le plus pur de la nation en constituait les cadres et les effectifs. A côté d'actions de vigueur et d'actes de courage, on peut placer des défaillances ; mais le caractère français est ainsi fait : à la fois enthousiaste et prompt au découragement.
Les milices étaient le bouc émissaire des généraux vaincus. Ils trouvaient naturel de s'excuser de la défaite en en reportant la cause sur des gens auxquels le pouvoir tenait peu. Mais, plus pondérée dans ses jugements, la postérité regarde un premier mouvement d'humeur comme mauvais conseiller. Elle pèse ce que vaut l'excuse, met dans la balance les faiblesses ici, et là les services rendus, et voit de quel côté penche le plateau :
Suum cuique decus posteritas rependit.
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