‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · SUITE DE L'HISTOIRE DU PRINCE CALAF · texte numérisé non relu

SUITE DE L'HISTOIRE DU PRINCE CALAF

autour de la salle. Les mandarins les plus considérables paraissaient d'un côté, lecolao avec les professeurs du collège royal étaient de l'autre; et plusieurs docteurs dont on connaissait la capacité, occupaient les autres places. Il y avait au milieu deux trônes d'or, posés sur deux sièges triangulaires. D'abord que le prince Nogaïs parut, la noble et docte assistance le salua avec toutes les marques d'un grand respect, mais sans lui dire une parole, parce que tout le monde, étant dans raltente de l'arrivée du roi, gardait un profond silence.

I^ soleil était sur le point de se lever. Dès qu'on vit briller les premiers rayons de ce bel astre, deux eunuques ouvrirent des deux côtés les rideaux de la porte du palais intérieur, et aussitôt le roi sortit accompagné de la princesse Tourandocte, qui portait une longue robe de soie tissue d'or et un voile de la même étoffe qui lui couvrait le visage. Ils montèrent tous deux à leurs trônes par cinq degrés d'argent. Lorsqu'ils eurent pris leurs places, deux jeunes filles parfaitement belles parurent, l'une au côté du roi et l'autre au côté delà princesse : c'étaient des esclaves du sérail d'Altoun-Khan. Elles avaient le visage et la gorge découverts, de grosses perles aux oreilles, cl elles se tenaient debout avec une plume et du papier, prêtes à écrire ce que le roi leur ordonnerait. Pendant ce temps-là toutes les personnes de l'assemblée, qui s'étaient levées à la vue d'Altoun- Khan, demeurèrent debout avec beaucoup de gravité et les yeux à demi fermés. Calaf seul promenait partout ses regards, ou plutôt il ne regardait que la princesse, dont il admirait le port majestueux.

Quand le puissant monarque de la Chine eut ordonné aux mandarins et aux docteurs de s'^asseoir, un des six seigneurs qui avaient conduit Calaf, et qui étaient debout avec lui à quinze coudées des deux trônes, s'agenouilla et lut un mémoire qui contenait la demande que ce prince étranger faisait de la princesse Tourandocte. Ensuite il se releva et dit à Calaf de faire trois révérences au roi. Le prince des Nc^ïs s'en acquitta de si bonne grâce, qu'Altoun-Khan ne put s'empêcher de lui sourire, pour lui témoigner qu'il le voyait avec plaisir.

li,.) I,KS MILLE I:T in JOLUS.

':)iuy JOUR

LOUS le colao se leva de sa place el lut à haute voix redit funeste qui condamnait à mort tous les amants téméraires qui répondraient mal aux questions de Tourandocte. Puis adressant la parole à Calaf : — Prince, lui dit-il, vous venez d'enlendre à quelle condition on peut obtenir la princesse; si l'image du péril fait quelque impression sur votre àme, il vous est encore permis de vous retirer. — Non, non, dit le prince, le prix qu'il s'agit de remporter est trop beau pour avoir la lâcheté d'y renoncer.

Le roi . voyant Calaf disposé à répoiidre aux (juestions de Toumndocle, se tourna vers cette princesse, et lui dit : — Ma Glle , c'est à vous de parler; pro|)Osez à ce jeune prince les questions que vous avez préparées ; et plaise à tous les esprits a (|ui Ton lit hier des sacrilices, qu'il pénétre le sens de vos paroles! Tourandocte, à ces mots, lui dit : — Je prends a témoin le prophète Jacmouny que je ne vois qu'à regret mourir tant de princes; mais pourquoi s'obstinenl-ilsà vouloir que je sois à eux? que ne me laissent-ils vivre tranquillement dans mon palais, sans venir allenler à ma liberté? Sachez donc, jeune audacieux, ajouta-l-elle en s'adressantà Calaf, que vous n'aurez point de reproches à me faire , lorsqu'à l'exemple de vos rivaux , il faudra souffrir une mort cruelle; vous êtes seul cause de votre perle, puisque je ne vous oblijjfe point à venir demander ma main. — Belle princesse , répondit le prince des Nogaïs, je sais tout ce qu'on peut me dire là-dessus ; faites-moi, s'il vous plaît, vos questions, et je vais tâcher d'en démêler le sens. — Hé bien ! reprit Tourandocte, dites-moi quelle est la créature qui est de tout pays, amie de tout le monde, et qui ne saurait souflrir son semblable? — Madame , répondit Calaf, c'est le soleil. —Il a raison, s'écrièrent tous les docteurs, c'est le soleil. — Quelle est la mère, reprit la princesse, qui, après avoirmis au monde ses enfants, les dévore tous lorsqu'ils sont devenus grands? — C'est la mer, répondit le prince des Nogaïs, parce que les fleuves, qui vont se décharger daiïs la mer , tirent d'elle leur source. Tourandocte, voyant que le jeune prince répondait juste à ses

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questions, eii fut si piquée, qu'elle résolut de ne rien épargner pour le perdre, — Quel estTarbre, lui dit-elle, dont toutes les feuilles sont blanches d'un côté et noires de Tautre? Elle ne se contenta pas de proposer cette question ; la maligne princesse, pour éblouir Calaf et l'étourdir, leva son voile en môme temps, et laissa voir à l'assemblée toute la beauté de son visage, «auquel le dépit et la honte ajoutaient de nouveaux charmes. Sa tôte était parée de fleurs naturelles placées avec un art infini , et ses yeux paraissaient plus brillants que les étoiles. Elle était aussi belle que le soleil quand il se montre dans tout son éclat à l'ouverture d'un nuage épais. L'amoureux fils de ïimurtasch,a la vue de cette incomparable princesse, au lieu de répondre à la question proposée, demeura muet et immobile : aussitôt tout le divan, qui s'intéressait pour lui, fut saisi d'une frayeur mortelle; le roi môme en pâlit, et crut que c'était fait de ce jeune prince.

Mais Calaf, revenu de la surprise que lui avait causée tout a coup la beauté de Tourandocte, rassura bientôt l'assemblée en reprenant ainsi la parole : — Charmante princesse, je vous prie de me pardonner si je suis demeuré quelques moments interdit : j'ai cru voir un de ces objets célestes qui sont le plus bel ornement du séjour qui est promis aux fidèles après leur mort ; je n'ai pu voir tant d'attraits sans en ôtre troublé. Ayez la. bonté de répéter la question que vous m'avez faite, car je ne m'en souviens plus; vous m'avez fait tout oublier. — Je vous ai demandé, dit Tourandocte, quel est l'arbre dont les feuilles sont blanches d'un côté et noires de l'autre? — Cet arbre, répondit Calaf, représente l'année, qui est composée de jours et de nuits.

Cette réponse fut encore applaudie daiis le divan; les mandarins et les docteurs dirent qu'elle était juste, et donnèrent mille louanges au jeune prince. Alors Altoun-Khan dit à Tourandocte : — Allons, ma fille 9 confesse-toi vaincue et consens à épouser ton vainqueur; les autres n'ont pu seulement répondre aune de tes questions, et celui-ci, comme tu le vois, les explique toutes. — Il n'a pas encore remporté la victoire, répondit la princesse en remettant son voile pour cacher sa confusion et les pleurs qu'elle ne pouvait s'empêcher de répandre; j'ai d'autres questions à lui faire. Mais je les lui proposerai demain.

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jeune prince cii défaut , el nioi je iie songe qua dégager Taffreux serment que j'ai eu Fimprudence de faire. Ah ! cruelle, vous ne respirez que le s^mg, et la mort de vos amants est un doux spectacle pour vous ! La reine votre mère , touchée des premiers malheurs que vous avez causés, se laissa mourir de douleur d'avoir mis au monde une fille si barbare; et moi , vous ne l'ignorez pas, je suis plongé dans une mélancolie que rien ne peut dissiper, depuis que je vois les suites funestes de la complaisance que j'ai eue pour vous; mais, grâce aux esprits qui président au Ciel , au soleil et à la lune, et à qui mes sacrifices ont été agréables, on ne fera plus dans mon palais de ces horribles exécutions qui rendent votre nom exécrable. Puisque ce prince a bien répondu à ce que vous lui avez proposé , je demande à toute cette assemblée s'il n'est pas jusle qu'il soit votre époux? Les mandarins et les docteurs éclatèrent alors en murmures, et le calao prit la parole. — Seigneur, dit-il au roi. Votre Majesté n'est plus liée par le serment qu'elle fit de faire exécuter son rigoureux édit, c'est à la princesse à y satisfaire de sa part. Elle promit sa mainàcelui qui répondrait juste à ses questions; un prince vient d'y répondre d'une manière qui a contenté tout le divan : il faut (ju'elle tienne sa promesse, ou il ne faut pas douter que les esprits qui veillent au supplice des parjures ne la punissent bientôt.

Tourandocte pendant tout ce temps-là gardait le silence , elle avait la tète sur les genoux et paraissait ensevelie dans une profonde affliction. Galaf s'en étant aperçu .se prosterna devant Altoun-Khan, et lui dit : — Grand roi , dont la justice et la bonté rendent florissant le vaste empire de la Chine, je demande une grâce à Votre Majesté; je vois bien que la princesse est au désespoir que j'aie eu le bonheur de répondre à ses questions; elle aimerait beaucoup mieux sans doute que j'eusse mérité la mort. Puisqu'elle a tant d'aversion pour les hommes, que, malgré la parole donnée , elle se refuse à moi, je veux bien renoncer aux droits que j'ai sur elle, à condition qu'à son tour elle répondra juste à une question que je vais lui proposer.

Toute l'assemblée fut assez surprise de ce discours. Ce jeune prince est-il fou, se disaient-ils tout bas les uns aux autres, de se mettre au hasard de perdre ce qu'il vient d'acquérir au péril desti vie? Croit-il

i5i LKs Mii.Li: i:i i\ JOir.s.

fuiro uiic question qui eniharrasst) Touraiiiloiie? II taut qu'il ail lienlu l'esprit. Allouu-Khau était aussi fort 6tonn6 de ce que Calât' osait lui demander : — Prince, lui dit-il, avez-vous bien fait altonlion aux paroles qui viennent de vous échapper? — Oui, seigneur, répondit le prince des Nogaïs, et je vous conjure de m'accorder cette grâce. — Je le veux, répliqua le roi; mais (pielque chose qu'il en puisse arriver, je déclare que je ne suis plus lié par le serment <|ue j'ai fait, et que désormais je ne ferai plus mourir aucun prince. — Divine Toiirandocte, reprit le fils de Timurtasch en s'adressant îi la princesse, vous avez entendu ce que j'ai dit. Quoique au jugement de cette savante assemblée, votre main me soit due; quoique vous soyez à moi, je vous rends à vous-même ; j'abandonne votre possession ; je me dépouille d'un bien si précieux, pourvu que vous réix)ndiez précisément à la question que je vais vous faire; mais de votre côté, jurez que si vous ne répondez pas juste, vous consentirez de bonne grâce à mon bonheur et couronnerez mon amour. — Oui, prince, dit Tourandocte, j'accepte la condition , j'en jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, et je prends celtcî assemblée à témoin de mon serment.

Tout le divan était dans l'attente de la question que Calaf allait faire a la princesse, et il n'y avait personne qui ne blâmât ce jeune prince de s'exposer sans nécessité à perdre la fdle d'Altoun-Kliau; ils étaient tous choqués de sa témérité. — Belle princesse, dit Calaf, comment se nomme le prince qui , après avoir souffert mille fatigues et mendié son pain , se trouve en ce moment comblé de gloire et de joie? La princesse demeura quelque temps à rêver, ensuite elle dit : — Il m'est impossible de répondre a cela présentement, maisje vous promets que demain je vous dirai le nom de ce prince. — Madame, s'écria Calaf, je n'ai point demandé de délai , et il n'est pas juste de vous en accorder; cependant je veux encore vous donner cette satisfaction; j'espère qu'après cela vous serez trop contente de moi pour faire quelque difficulté de m'épouser.

— Il faudra bien qu'elle s'y résolve, dit alors Altoun-Khdû, si elle ne répond pas à la question proposée. Qu'elle ne prétende pas, en se laissant tomber malade ou bien en feignant de l'être, échapper à

SUITE DE l MIISIOHIL ïtV VÏUM.E CALAF.

isHii auiatit : «|uatHi monsei'iiietil ne iif engagerait pas à la lui accorder el «{irelleiie sérail pas a lui suivaiU la teneur de l'édit^ jela laisserais |ilulùl iiioiirir tjiie de renvoyer ce jeune [iritH^e : quel lioniuie plus aimable peul-elle jamais rencoulrer? Ku aelievaul ees paroles, il se leva de dessus son IrAne el nnigédia rassemblée ; il renlra dans le palais intérieur avee lu priru'esse , qui tie la se relii'a dans le sien.

likm sQm

QJi,s que le loi lui sorti du liivan, tons les docteurs el les uiaiulanns (ireul coiu- I aliment a Calai' sur son esprit. ~ J aduiire, lui disait Tun, voire conception proniple el facile. — Non, lui disait l'autre, il n'y a piunl de liachelier, de lice ncié^ ni de docteur même plus pénétrant que vous.

Tous les |nuices qui se soul présentés juscpi'ici navaienl pas a beaucoup prés votre niértte, el nous avons une exiréuie joie fpie vous ayez réussi dans votre entreprise. Le prince des jNogaïs ïi'avait pas peu d'occupation h remercier tous ceux (jui s'empressaient à le féliciter. Enfin les six mandaiius qui Tavaient amené au conseil le ramenèreul mb luéine palais où ils l'avaieut été prendre , pendant que les autres avec les docteurs s'en allèrent, non *^ans inquiétude sur la réponse que tV*rait à sa question la tille d'Allonu-Ivliau.

Lu princesse Tourandocle regagna sou palais, suivie de deux jeunes esclaves qui étaient dans sa coulidence* Dés qu'elle lut dans son apparteuienl . elle o la sou voile ^ et, se jetant sur un sota, elle donna une libre élendue ;iu\ Iranspfuls qui ragilaienl; on voyait lu lionb»

el la douleur poiiilcs sur soo visage; ses yeux, iléja baignés *le pteurn, répaiidireiU de nouvelles larmes; ellearraclia les fleurs qui paraientsa tiMe et mit SCS beaux cheveux eu désordre. Ses deux i»sclaves favorites conimencéreul h vnidoir la rnusoler < mais elle leur dit :

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— Laissez-moi ruueel Trtulre, cessez de prendre des soins superflus, je u'écoute rieu que mou désespoir, je veux pleurer et m affliger. Ah! quelle sera demain ma confusion^ lorsqu'il faudra qu'en plein conseil, devant les plus grands docteurs de la Cliine, j'avoue que jt5 ne puis répoudre à la question proposée! — Est-ce là, diront-ils, cette spirituelle princesse qui se pique de savoir tout, et à qui rénigrne la plus difficile ne coilte rien ii deviner?

— Hélas ! poursnivit-elle, ils s intéressent tous pour le jeune prince ; je les ai vus pà\m, effrayés, quand il a paru embarrassé; et je les ai vus pleins de joie lorsqu'il a pénètre le sens de mes questions. J'aurai la mortification cruelle de les voir encore jouir de ma peine quand je

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inc coûFesscrai vaincue. Quel plaisir tie leur fera pas cet aveu honteux, et quel supplice pour moi irAtre réduite a le faire !

— Ma princesse, lui dit une des esclaves, au lieu de vous chagriner par avance; au lieu de vous représenler la honte que vous devez avoir demain, ne feriez-vous pas mieux de songer à la prévenir? Ce qu'il vous a proposé est-il si difficile que vous n'y puissiez répondre? Avec le génie et la pénétration que vous avez, n*en sauriez-vous venir à bout? — Non , dit ïourandocte , c'est une chose impossible. Il me demande comment se nomme le prince qui, après avoir soulVert mille fatigues el mendié son pain , est en ce moment comblé de joie et de gloire? Je conçois bien qu'il est lui-même ce prince, mais, ne le connaissant point, je ne puisdireson nom. — Cependant, madame, reprit la même esclave , vous avez promis de nommer demain ce prince au divan ; lorsque vous avez fait celte promesse, vous espériez sans doute que vous la tiendriez. — Je n'espérais rien , repartit la princesse, et je n'ai demandé du temps que pour me laisser mourir de chagrin , avant que d'être obligée d'avouer ma honte et d'épouser le prince.

— 1^ résolution est violente, dit alors l'autre esclave favorite; je sais bien, madame, qu'aucun homme n'est digne de vous, mais il faut convenir que celui-ci a un mérite singulier; sa be^uité , sa bonne mine et son esprit doivent vous parler en sa faveur. — Je lui rends justice, interrompit la princesse; s'il est quelque prince au monde qui mérite que je le regarde d'un œil favorable , c'est celui-la. Tantôt même, je le confesse, avant que de l'interroger, je Tai plaint; j'ai soupiré en le voyant ; et ce qui jusqu'à ce jour ne m'était pas arrivé, peu s'en est fallu que je n'aie souhaité qu'il répondit bien ii mes questions. Il est vrai que dans le moment j'ai rougi de ma faiblesse, mais ma fierté l'a surmontée , et les réponses justes qu'il m'a faites ont achevé de me révolter contre lui; tous les applaudissements que les docteurs lui ont donnés m'ont tellement mortifiée , que je n'ai plus senti et ne sens plus encore pour lui que des mouvements de haine. 0 malheureuse Tourandocte! meurs promptementde regret et de dépit d'avoir trouvé un jeune homme qui a pu te couvrir de honte , el te contraindre à devenir sa femme

A CCS mots, elle redoubla ses pleurs, ol . dans la violence de ses

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Iranspoils, elle ii'e|>arjciia ni ses cheveux ni ses habits; elle porla môme plus d'une fois la nmin sur ses belles joues pour les déchirer et pour punir ses charmes, coninie premiers auteurs de la confusion qu'elle avait essuyée, si ses esclaves, qui veillaient sur sa fureur, n'en eussent sauvé son visage ; mais elles avaient beau s'empresser à la secourir, elles ne pouvaient calmer son îigilation. Pendant qu'elle était dans cet état affreux , le prince des Nogaïs, charmé du résultai du divan, nageaitdans la joie, et se livrait à l'espérance de iKisséder sa maîtresse le jour suivant.

Le roi, étant revenu de la salle du conseil dans son appartement, envoya chercher (iilaf pour l'entretenir en particulier sur ce qui s'était passé au divan ; le prince des Nogaïs accourut aussitôt aux ordres du monarque qui lui dit, après Tavoir embnissé avec beaucoup de tendresse:— Ah! mon lîls, viens m'ùter de l'inquiétude où je suis; je crains que ma fille ne réponde à la question que tu lui as proposée: pourquoi f es-tu mis en danger de perdre Tobjet de ton amour? — Seigneur, répondit CaKif, que Votre Majesté n'appréhende rien; il est impossible que la princesse me dise comment s'appelle le prince dont je lui ai demandé le nom, puisque je suis ce prince, el que personne ne me connaît dans votre cour.

— Ce discours me rassure, s'écria le roi avec transport, j'étais alarmé, je te Tavoue ; Tourandocle est fort pénétrante ; la subtilité de son esprit me faisait trembler pour toi; mais, grâce au ciel, tu nie rends tranquille : quelque facilité qu'elle ait à percer le sens des énigmes , elle ne peut en efiet deviner ton nom ; je ne t'accuse plus d'être un téméraire, et je m'aperçois que ce qui m'a paru un défaut

'^■•udeûce est un tour ingénieux dont tu l'es servi pour Ater tout \ à ma fille de se rçluser à tes V(pux.

SUITE DE L'MISTOmE DU PRINCE CALAF. 159

Altoun-Kliaii, après avoir ri avec Calafde la question faite à la princesse, se disposa a prendre le divertissement de la chasse; il se revêtit d'un c^afetan étroit et léger, et fit enfermer sa barbe dans un sac de satin noir. Il ordonna aux mandarins de se tenir prêts k l'accompagner , et il fit donner des habits de chasse au prince des Nogaïs; ils mangèrent quelques morceaux à la hâte , ensuite ils sortirent du palais. I-.es mandarins, dans des chaises d'ivoire enrichies d'or et découvertes, étaient à la tète; chacun avait six hommes qui le portaient, deux qui marchaient devant lui avec des fouets de corde, et deux autres qui le suivaient avec des tables d'argent, sur lesquelles étaient écrites en gros caractère toutes ses qualités; le roi etCalaf dansune litière de bois de sandal rouge, portée par vingt officiers militaires, aussi découverte, et sur laquelle la première lettre du nom du monarque etplusieursfiguresd'animaux étaient peintes en traits d'argent, paraissaient après les mandarins; deux généraux des armées d'Alloun- Khan tenaient , à côté de la litière, chacun un large éventail pour les préserver de la chaleur, et trois mille eunûf|ues, qui marchaient derrière, terminaient le cortège.

Lorsqu'ils furent arrivés au lieu où les officiers de la vénerie attendaient le roi avec des oiseaux de proie , on commença la chasse aux cailles, qui dura jusqu'au coucher du soleil. Alors ce prince et les personnes de sa suite s'en retournèrent au palais dans le même ordre qu'ils en étaient sortis. Ils trouvèrent dans une cour, sous plusieurs pavillons de taffetas de diverses couleurs, une infinité de petites tables dressées, bien vernissées, et couvertes de toutes sortes de viandes coupées. Calaf et les mandarins s'assirent, a l'exemple du roi, chacun à une petite table séparée, auprès de laquelle il y en avait une autre qui servait de bufiet. Ils conunencèrent tous à boire plusieurs rasades de vin de riz avant (|ue de toucher aux viandes , ensuite ils ne firent plus que manger sans boire. Le repas achevé, Altoun- Khan emmena le prince des Nogaïs dans une grande salle fort éclairée, et remplie de sièges rangés comme pour voir quelque spectacle , et ils furent suivis de tous les mandarins. Le roi régla les rangs, et fit as seoir Calaf auprès de lui sur un grand trune d'ébène orné de filigranes d'or.

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Le jeune prince des Noguïs, contlnil par des eunuques qui porlajent dans des flambeanx d'oi' des bougies de serpent, se préparait àgoùler la douceur du sommeil j autant que rinipatience de retourner au divan le lui pourrait permettre, lorsqu'en entrant dans son appartement, il y trouva une jeune darne revêtue d'une robe de brocart i'OiJge à fleurs d'argent , fori ample , par-dessus une autre plus «Mroite de satin blanc tout brodé d"or, et parsemée de rubis et d émeraudes. Elle avait irn bonnet d'un simple tatfetas de couleur de rose garni de perles, et relevé d'une broderied'argcnttbi'l légère, qui ne lui couvrait que le haut de la tête , et laissait voir de très-beaux cheveux bien bouclés, et mêlés de quelques fleurs artificielles ; à l'égard de sa taille et de soti visage , on ne pouvait rien voir de plus beau ni de plus parfait après la princesse de la Chine.

I.C fils de Tirnurtasi h fut assez surpris de rencontrer au milieu de la nuit une dame seule et si charmante dans son appartement. Il ne lauraitpas impunément regardée, s'il n'eût vu Tourandocte; mais un amant de celte princesse pouvait-il avoir des yeux pour une autre?

va u:s MiLLi; i:\ i n j(M.i;s.

Silul que la «lame aperçut Calaf , elle se leva de dessus un sofa où elle élail assise , et sur lequel elle avait mis sou voile ; et après avoir fail une inclination de tiMe assez hasse : — Prinee, dit-elle, je ne doute pas (jue vous ne soyez fort (étonné de trouver ici une femme, car vous n'ignorez ps, saiis doule, i\\\\\ est défendu sous de trùs-rigou reuses peines , aux hommes et aux femnjes qui liahilent ce sérail , d'avoir ensemble quelque communication; mais Timporlance des choses que j'ai à vous dire m'a fait mépriser tous les périls; j'ai eu l'adresse et U' Ijonheurde lever tous les obstacles cpii s'opposaient à mon dessein; j'ai gagné les eunuques qui vous servent : enfin je me suis introduite dans votre appartemenl. Il ne me reste plus qu'à vous dire ce qui m'amène, et c'est ce que vous allez entendre.

Ce début intéressai Calaf; il ne douta point (|ue la dame, puis- (ju'elle avait fait une démanche si piMilleuse, n'eiU à lui dire des choses dignes de son attention. Il la pria de se reinetlre sur le sofa; ils s'y assirent tous deux, ensuite la dame reprit la parole en ces termes :

— Seigneur, je crois devoir commencer par vous apprendre que je suis fille d'un khan tributaire d'Alloun-Khan. Mon père, il y a quelques années, tut assez hardi ]>our refuser de payer le tribut ordinaire, et se fiant un peu trop k son expérience dans l'art militaire ainsi qu'à la valeur (h? ses soldats, il se mit en état de se défendre si on le venait attaquer. Cela ne mancpia pas d'arriver. Le roi de la Chine irrité de son audace, envoya contre lui le plus habile do ses généraux avec une puissiinte arnu'»e. Mon père, (|uoique moins fort, alla au-devant de lui. Après un sanglant con)batqui se donna sur le bord d'un fleuve , le général chinois demeura victorieux. Mon père, percé de mille coups, mourut pendant J'aclion; mais en mourant il ordonna qu'on- jetât dans le fleuve ses femmes et ses enfants pour les préserver de l'esclavage. Ceux (|u'il chargea de cet ordre généreux, mais inhumain , l'exéculèrenl ; ils me précipitèrent dans l'eau avec manière, mes sœurs, et deux frères que leur enfance retenait auprès do nous. Le général chinois arriva dans le moment à Fendroit du fleuve où Ton nous avait jetés et où nous achevions notre misérable destinée. Ce triste et horrible spectacle excita sa cortipas-

SI iTK i)K r/iiisTOim-: Dr vwwa-, calaf.

Ili.V

sion; il proniil une ivconi|)onse à ceux de ses soldais qui sauveraient quelques restes de la famille du khan vaineu. IMusiïuirs cavaliers chinois, nialj^ré la rajudilé du fleuve, y entrèrent aussitôt et poussèrent leurs chevaux parloul où ils voyaient Holler nos corps mourants. Ils en recueillirent une partie; mais leur secours ne fut utile qu'à moi seule : je respirais encore (juaiul ils me portèrent à terre; le reste S(* trouva sans vie. Le ticènèral prit prand soin de mes jours, comme si sajçloire en eût eu besoin et (pie ma captivité eiU donné un nouvel éclat à sTi victoire. Il m'amena daiis cette ville et me présenta au roi, après lui avoir rendu compte de sa conduite. Altoun-Klian me mit auprès de la princess(? sa lille. <|ui e>t de deux ou trois années plus' jeune cpie moi.

loigi'E je ne fusse pas encore sortie de l'enfance, je ne laissais pas de penser que j'étais devenue esclave et qmî je devais avoir des sentiments conformes à ma situation. Ainsi j'étudiai l'humeur de Tourandocte, je m attachai à lui plaire, et je lis si bien par ma complaisance et par mes soins, cpie je gagnai son amitié. Depuis ce tt»mps-la je partaiîc sa confidence avec une jeune personne d'une naissance illustre, cpuî les malheurs de sa maison ont aussi réduite à lesclavau^e.

Pardonnez-moi, seigneur, ])oursnivit-elle, ce récit qui n'a rien de commun avec le sujet cpii me conduit ici. J'ai cru devoir vous a|)prcndre que je suis d'un sang nobU* pour vous faire prendre plus de conHancc en moi , car le rapport important que j'ai à vous faire est tel. qu*une simple esclave pourrait trouver peu de créance dans voln» esprit; je ne sîiis même si , (pioique fdle de khan , je vous ptMsuaderai : un prince charmé de Tourandocte îijoutera-t-il foi a ce (pie je vais lui dire d'elle? — Princesse, inlerronq)it en cet endroit le fils de Tin)urlasch, ne me tenez pas davantage» on suspens: appr(MHV-moi de grâce

Ifi4 I.KS MII.LK KT UN JOUIIS.

CO que vous avez à me dire de la princesse de la Chine. — Seigneur, reprit la dame, Tourandocte, la barbare Tourandocte, a formé le dessein de vous faire assassiner! A ces paroles, Calaf, se renversant sur le sofa, demeura dans la situation d'un homme saisi d'horreur et d'ôlonnemenl.

La princesse esclave, qui avait bien prévu la surprise du jeune prince , lui dit : — Je ne suis pas étonnée que vous receviez ainsi cette effroyable nouvelle, et je vois bien que j'avais raison de douter que vous la voulussiez croire. — Jusle ciel! s'écria Calaf lorsqu'il fut revenu de son acciiblement, Tai-je bien entendu? La princesse de la Chine peut-elle être capable d'un si noir attenUit? Comnient l'a-l-elle pu concevoir? — Prince, lui dit la dame, voici de quelle manière elle a pris cette horrible résolution : ce matin , quand elle est sortie du divan, où j'étais derrière son Irone. elle avait un dépit morte! de ce qui venait de se passer; elle est revenue dans son appartenient, agitée des plus vifs mouvements de haine et de rage; elle a rôvé longtemps à la question c|ue vous lui avez proposée , et n'y pouvant trouver de réponse à son gré, elle s'est abandonnée au désespoir. Pendant qu'elle était au bain, je n'ai rien épargné, n(m plus que l'autre esclave favorite, pour calmer la violence de ses transports; nous avons fait même tout notre possible pour lui inspirer des sentiments plus favorables pour vous; nous lui avons vanté votre bonne mine et votre esprit, et nous lui avons représenté fju'au lieu de s'affliger sans modération , elle devait plutôt se déterminer à vous donner sa main; mais elle nous a imposé silence par un torrent de mots injurieux qui lui sont échappés contre les hommes. Le plus aimable ne fait pas plus d'impression sur elle que le plus laid et le plus mal fait; ce sont tous, a-t-elle dit, des objets méprisables et pour qui je n'aurai jamais que de l'aversion. A l'égard de celui qui se présente, j'ai encore plus de haine pour lui que pour les autres; et puisque je ne saurais m'en délivrer autrement que par un assassinat, je veux le faire assassiner.

J'ai combattu ce dessein détestable, continua la princesse esclave, j'en ai fait envisager a Tourandocte les suites terribles; je lui ai représenté le tort qu'elle se ferait à elle-même et la juste horreur que les siècles a venir auraient de sa mémoire. De son cAté, l'autre esclave

SI ITK DK L'IIISTOIIU-: IH Pr.I.NCR CALAF.

favorite n'a pas n)an(|uo d'ajouter des raisons aux miennes; mais lous nos discours ont été inutiles, nous n'avons pu la détourner de son entreprise. Elle a charge des euruif[ues afïîdés du soin de vous ôter la vie demain matin , lorsque vous sortirez de votre palais pour vous rendre an divan.

— 0 princesse inhumaine, perlide Tourandocte, s'écria le prince desNogaïs, est-ce ainsi que vous vous préparez ii-couronner la tendresse du malheureux fils de Timurlasch? Calaf vous a donc paru bien horrible, puisque vous aimez mieux vous en défaire par un crime (jui va vous déshonorer que de joindre votre destinée à la sienne ! Grand Dieu ! que ma vie est composée d'aven tu res bizarres! Tanlùt je parais jouir d'un bonheur digne d'envie, et tantôt je suis plongé dans un ablmc de maux !

— Seigneur, lui dit la dame esclave, si le ciel vous fail éprouver des malheurs, il ne veut pas du moins (pie vous y sucromliiez . puis- (pi'il vous avertit des périls qui vous menacent. Oui. prince, c'est

Kifi i.i:s Mii.LK i;r un joi us.

lui qui in'a <uius «louU^ inspiiv la penstM» dr vous siuiver, wir jo no viens pas seulement voustlérouvrir un piéj(e dressé contre vos jours, je viens vous donner les moyens deTéviler. Par Tenlremise de quel- ([ues eunuques (pji me ^onl devmies, j'ai \^iVji^ui) des soldais de la garde (pji vous faciliteront la sortie du sérail. (>)nnne après votre retraite on ne man(|uera pas d(» taire des perquisitious et d'apprendre que j'en suis l'auteur, j'ai résolu de partir avrT vous pour m'éloigner de cette cour, où j'ai plus d'ini sujet dennui ; mon esclavage me la fait haïr, et vous me la rendez encore plus odieuse.

Il va, continua-t-elle, dans un endroit de cette ville, des chevaux qui nous attendent; |)artons et gagnons, s'il eslpossihle, les terres de la tribu de Berlas. Le sang me lie avec le prince Alinguer, qui en (»sl le souverain ; il aura une extrême j<»ie de voir sa parente hors des fers du superhe Altoun-Khan, et il vous recevra comme mon lihéraleur. Nous vivrons tous deux sous ses tentes, plus traiujuilles el plus heureux qu'ici ; moi, dégagée des liens de ma captivité, j'y jouirai d'un sort plus doux , et vous, seigneur, vous y pourrez trouver quelque princesse assez belle |Mjur mériter d'être aimée, et qui, bien loin d'attenter à votre vie pour ne pas devenir votre femme, ne sera occupée que du soin de vous plaire , si elle peut faire le bonheur d'un prince tel (jue vous. N(? perdons point de temps, allons, et que demain le soleil, en coiinnencant sa course, nous trouve déjà bien éloignés de Pékin.

Calaf répondit : — Uellc princesse, j'ai mille grâces à vous rendre de m'avoir voulu délivrer du danger où je suis. Que ne puis-je, par reconnaissance, vous tirer d'esclavage» et vous conduire à la horde du khan de Berlas votn* parcMit ! Que j'aurais de plaisir a vous remettre entre ses mains ! Par là . je m'ac(|uitterais de «pielques obligations que je lui ai. Mais dites-moi, princesse, dois-je ainsi disparaître aux yeux d' Altoun-Khan? Que penserait-il de moi? Il croirait que je ne serais vomi dans sa cour que pour vous enlever; et dans le temps que je ne fuirais que pour épargner un crime a «i fille, il m'accuserait d'avoir violé les droits de Phospitalité: d'ailleurs, faut-il vous l'avouer, ioule barbare (pi'est la princesse do la Chine, mon laoho <Mour ne saurait la haïr. Qiiodis-jo, la haïr? Jo Tadorc»! je suis dévoué ?i toutes s<^s

sini: i)K i/iiiMOim-: Di pi'.inck i:\l\i'.

IIÎ7

volonlrs, el puisjiirdlo veiil ininiinoler, la vicliiiH» osl loulc pn^lo. Ladaiin» esclave, voyant le prince îles Nogaïs (!aiis la résolulion lie mourir plulùf cpie de partir av(îc elle, se prit à pleun»r en lui disant : — Kst-il possible, seigneur, cjne vous préfériez la mort à la reconnaissance d'une princesse captive dont vous pouvez briser les fers? Si Tourandocte est plus belle (pie inoi, en récompense j ai un autre cœur (pie le sien. Hélas! quand vous vous êtes présenté ce matin au divan, j'ai tremblé pour vous: j'ai craint que vous ne répondissiez mal aux questions de la tille d'Altoun-Khan, et lorsque vous y avez bien répondu, j'ai senti naître un autre trouble: je pressentais sans doute qu'on alt(Miterait à vos jours. Ah! mon cher prince, ajoutal-clle, je vous conjure di^ rélléchir sur vous-même et de ne vous point laisser entraîner k c(»tte fureur qui vous fait envisager la mort sims [mlir. Qu'un aveu«;le amour ne vous fasse point mépriser un péril qui m'alarme : céilezà la craintiî cpii m'agite pour vous, et tous deux, sans différer. s(u*tons dt* ce sérail où ji» sonfïVe un cruel tourment.

:t JOUI]

,\ princesse, n^partit à ces paroles le (ils de Timurlasch, quelque malheur tpii me doive arriver, je ne puis me résoudre a uiuî si prompte fuite. Vous avez, je l'avoue, de quoi payer votre libérateur et lui faire un destin plein de charmes, mais je ne suis pas né pour ôlre heureux; mon sort est d'aimer Tourandocte; maliçré l'horreur qu'elle a pour moi, je ne ferais, loin de ses yeux, que traîner des jours languissants... — Kh bien ! inji^rat, demeure, interrompit brus-

KiK LKS Mll-I-K KT I N JOLiiS.

(picmiMit la dame en se levant^ ne I éloigne pas dc ce séjour qui fait les délices, ((uand lu devrais Tarroser de ton sang. Je ne te pressa» plus de iKirtir, la fuite te déplaît avec une esclave; si lu vois le fond de mon cœur, je lis dans le tien : quelque ardeur que t'inspire la princesse de la (^hine, tu as moins d'amour pour elle que d'aversion pour moi. En achevant ces mots , elle remit son voile et sortit «le Tappartement de Calaf.

Ce jeune prince, après le déi>iirt de la dame, demeura sur le sofa dans une grande perplexité. Dois-je croire, disait-il, ce que je viens d'entendre? Peut-on jusque-là pousser la barbarie? Mais hélas! je n'en siiurais douter, cette princesse esclave a eu horreur de rattenlal que médite Tourandocle, elle est venue m'en avertir, et les sentimenls mêmes qu'elle nfa laissé voir sont de sûrs garants de sa sincérité. Ah! cruelle fille du mcilltHir de tous les rois, est-ce ainsi que vous abusez des dons cpie vous avez reçus du ciel? 0 Dieu ! comment avez-vous pu douer d'une beauté si jKirfaite celle princesse inhumaine, ou pourquoi lui avez-vous tlonné une Ame si barbare avec tant de charmes !

Au lieu de chercher à se procurer quelques heures de sommeiL il passa le reste de la nuil à se livrer aux plus affligeantes réflexions. Enfin le jour parut , le son des cloches et le bruit des tambours se firent entenilre. (*t bienUM six mandarins le vinrent prendre, comme le jour précédent, pour le mener au conseil. Il Iraversji la cour, où des soldats de la garde du roi élaienl en haie : il crut qu'il laisserait la vie en cet endroit . et que sans doule les gens dont on avait fait choix pour l'assiissiner latlendaienl au passige. Loin de se tenir sur ses gardes et de songer à se défendre. \\ marchait comme un homme résolu à la mort . et semblait même accuser de lenteur ses assassins. Il passa pourtant la cour sans que personne raltaquàt, et il arriva dans la première siille du divan. Ahl c"e>l siuis doule ici. dis^iit-il en luimême. i|ue Tordre sanfruiiiaire de la princesse doit être exécuté. En même temps il regardait de tous cotés, et chatpie personne qu'il voyait lui i>araissiiit sciu mem trier. Il s'avanee toutefois et entre dans la salle où se liMiait Ih conseil, sans recevoir le coup mortel qu'il attendait.

SÏ-ITK I)K I/IIISTOIIU-: 1)[ PRLNCi: CAI.AF.

Ifil)

Tous les docteurs et les mandarins rtaienl déjà sous leurs pavillons, el Altoun-Klian allait paraître. Quel est donc le dessein de la princesseT dit-il alors en lui-même. Veut-elle être témoin de ma mort et veut-elle me faire îtssiissiner aux yeux de son père? Le roi serait-il complice de cet attentat? que dois- je penser? Aurait-elle chaufré de sentiment et révoqué farrêt dt» mon trépas?

U\ vJOUTÎ

Tandis qu'il était dans cette incertitude, la porte du palais intérieur s'ouvrit, et le roi, accompagné de Tourandocte, entra dans la salle. Ils se placèrent sur leurs trônes, et le prince des Nogaïsse tint debout devant eux et à la même distance que le jour précédent.

Le colao, dés qu'il vit le roi assis, se leva et demanda au jeune prince s'il se ressouvenait d'avoir promis de renoncer à la princesse , si elle répondait juste a la question qu'il lui avait proposée. Calaf flt réponse qu'oui, el protesta de nouveau qu'à cette condition il cesserait de prétendre k Thonneur d'être gendre du roi. Le colao ensuite adressa la parole à Tourandocte : — Et vous, grande princesse, lui dit-il, vous savez quel serment vous lie et a quoi vous êtes soumise si

I7u i.K"^ Mii.Li: i:t L\ JOl ks.

vfMisiir iKMiiiiKV pas anjounrhui lo prince iloiilnii vous a ileiiiaiuli' le nom.

Le roi . piM'suailé qu'elle ne j)ou vait répondre \\ la <pieslion de Calaf, lui dit : — Ma lille, vous avez en tout le temps de rêver à ce qu'on vous a proposé; mais quand on vous donnerait une année entière pour y penser, je crois <jue, nialjçré votre pénétration, vous seriez ohli«fée d'avouer il la fin que c'est une chose impénétrable pour vous. Ainsi , puiscpuî vous no sauriez la deviner, rendez-vous de lionne jrrAce à l'amour de ce jeune prince, et siitisFaites Tenvie que j'ai de le voir votre époux; il est dij^ne de I être et dt; refiner avec vous après moi sur les pjuiples de la Chine. — Seigneur, dit Tourandoclc, pourquoi vous imajjji nez- vous <[uc je ne saurais répondre à la question de ce prince? Cela n'est pas si dillicile (|ue vous le pensez; si j'eus hier la honte déire vaincue, je prétends avoir aujourd'hui rhonncur de vaincre. Je vaiscoidondre ce jeune téméraire (piiaeu trop mauvaise opinion demon esprit. Qu'il me fasse sa question, et j'y ré|>ondi'ai.

— Madame, dit alors le prince des Nojçaïs , je vous demande quel cîst le nom du prince {\\\\ , après avoir souffert mille latijçues et mendié son pain , se trouve en ce monnml comhié de joie et de prloire. — Ci» prince, repartit T<uirandoete, se nomme Calaf, et il est le fils di^ Timurtasch. Aussitôt qu(» Calaf entendit prononcer son nom, il chanjp^eade coulem-; ses yeux se couvrirent il'épaisses ténèbres , et il tonihi tout à coup sans sentiment. Le roi et toute l'assendilée, jugeant pr là que Tourandoclc avait effectivement nonuné le prince dont on lui demandait le nom, pâlirent et demeurèrent dans une grande consternation.

Après que le prince Calaf fut revenu de son évanouissement par les soins des mandarins et du roi même, (|ui était descendu tie son trône pour le secourir, il adressa la parole à Tourandocte : — Belle princesse, lui dit-il , vous êtes dans Terreur si vous croytîz avoir bien répondu k ma question; le fils de Timurtasch n'est point comblé de joie et do gloire; il est plutôt couvert de honte et accablé de douleur. —Je conviens, dit la princesse, <jue vous n'êtes point comblé de joie et de gloire en ce moment; mais vous Tétiez, quand vous m'avez proposé cette question : ainsi, prince, au lieu (Tavoir recours à de vaines

Sim-: 1)1-: i/histoikk dl' pui.nck calaf. i,i

sublililés, avouez do l)onno foi (jiie vous avez perdu les droils que vous aviez silr Tourandocle. Je puis done vous refuser ma main el vous abandonner au re^grel de l'avoir manquée : cependant, je veux bien vous rapprendre et le déclarer ici publiquement, je suis dans une autre disposition à votre égard, Tamitié que le roi mon père a conçue pour vous, et voire mériU; |)articulier, me déterminent à vous prendre pour époux.

A ce discours, la siille du divan retentit de mille cris de joie. Les mandarins et les docteurs applaudirent aux paroles de la princesse; le roi s'approcha d'elle, l'embrassa et lui dit : — Ma fille, vous ne pouviez prendre une résolution qui me fût plus agréable : par la. vous effiicerez la mauvaise impression (|ue vous avez faile sur Tespril de mes peuples, et vous donnerez a mi père la satisfaction (ju'il atlendait de vous depuis longtenq)s, et qu'il désespérait d*avoir jamais. Oui , l'aversion (|ue vous aviez pour tous les bonmies, cette aversion si contraire à la nature, motait la douce espérance de voir naître dir vous des princes de mon sang. Heureusement cette haine finit aujourd'hui son cours, et , ce qui met le condyle à mes souhaits , vous venez de l'éteindre en faveur d'un jeun(î héros ((ui m'est cher. Mais apprenez-nous, ajoïita-t-il , comment vous avez pu deviner le nom d'un prince qui vous était inconnu. — Seigneur, répondit Tourandocte, ce n'^est point par enchantement que je l'ai su, cVst par un<? aventïire assez naturelle : une de mes esclaves a été trouver le prince Calaf el a eu l'adresse de lui arracher son secret; il doit me pardonner d'avoir profité de cette Irahison, puisque je n'en ai pas fait un plus mauvais usage.

— Ah! charmante Tourandocte, s'écria le prince des Nogaïs en cet endroit, est-il bien possible que vous ayez pour moi des sentiments si favorables? De quel abîme affreux vous me retirez pour m'élever à la première place du monde ! Hélas ! que j'étais injuste ! Tandis que vous me prépariez un si beau sort, je vous croyais coupable de la plus noire de toutes les perfidies. Trompé par une horrible fable (fui avait troublé ma raison, je payais vos bontés de soupçons injurieux. Que j'ai d'impafienci* d'expier à vos pieds mon injustice!

Kit i-i:s MiLLK i:t in JOl KS

LJJfl JOy^i

AMoiuKi \ tils (h; Titnurstacl) alluit continuer de se répandre (Uï discours tendres et passionnés, lorsque tout à coup il fui obligé de se taire pour \l ^^^^BjK|^ écouter et considérer uiuî esclave qui jusque-là s'était tenue debout derrière la princesse de la (ihine, et (jui, s avançant alors au milieu de l'assemblée, surprit tout le monde par son action : elb» leva son voile, et aussitôt Calaf la reconnut pour cette même personne qu'il avait vue la nuit dans son appartement ; elle avait le visiige aussi pale (|ue la mort, les yeux égarés, et elle paraissait méditt»r quelque chose de funeste. Tous les spectateurs la regardaient avec étonnement, et Alloun-Khan, comme les autres, était dans l'attente de ce qu'elle allait dire, quand, se tournant vers Tourandocte, elle lui jwria en ces termes : — Princesse, il est temps de vous désabuser ; je n'ai point été trouvi^r le prince Cilaf pour l'engager a me découvrir son nom ; je n'ai pas fait celte démarche pour vous servir, c'est pour mon intérêt seul que je Tai hasardée. Je voulais sortir d'esclavage et vous enlever votre amant. J'avais tout disposé pour prendre la fuite avec lui : il a rejeté ma proposition, ou plutôt l'ingrat a méprisé ma tendresse : je n'ai pourtant rien épargné pour le détacher de vous; je lui ai peint votre fierté avec les plus noires couleurs; j'ai dit même que vous deviez le faire assassiner aujourd'hui ; mais je vous ai vainement chargée de cet attentat, je n'ai pu ébranler sa constance : il sait <juels tiansports j'ai laissé éclater en le quittant, et ses veux ont été témoins de mon dépit et de ma confusion. Jalouse, désespérée, je suis revenue dans votre appartement, et, par une fausse contîdencc, je me suis fait un mérite auprès de vous d'une démarche qui n'a tourné qu'à ma honte. Ce n'est donc point pour vous tirer d'embarras que je vous ai appris le nom que vous vouliez savoir : il est échappé au prince dans un transport (|u*il n\i pu retenir, et j'ai cru que , toujours ennennt* des hommes, vous seriez bien aise de pouvoir écarter Calaf; enlîn j'ai cru par là prévenir les funestes nœuds qui vont vous lier l'un à rautre: njais puiscpie mon artifice a

sriTîTC:Di;.i7rrsTorm: m I'Iiïnxe calaf it»

dl^ intitiie et qu«^. vous vous (]*'*k3rniiiii'z h rpouser votre ariiaiil^ je n^li point (rautre-parti a premireqiie celui-ci. En achevant ces mois, elle trra (le ilessoii^ sa rolie nu eanj^iar, et se le plongea dans le sein.

^\ Ton le l'assemblée rrétiï 1 1

^^^-^. *^ ^^^t'*^ action. Altoun^

f%. / ^^I^^HB^ m Khan

renr ; Calai"

sentit dnni-

nuer sa joie,

et Touraii-

«liicle, en je-

^^^ -- ' tantutiprand

cri, descendit de son ln\no poiii-

aller secourir la princesse esclave et

rompt^eher de périr s'il élit il possible :

l'autre esclave favoriie accourut aussi

J-L/-^ daus le même dr*sseiu, ainsi que les

deux autres qui leruiient Tencre et le

papier: niaisavanl qu'elles arrivassent .

la lualheureuse amaute du Uls de Timur

laseh, comme si le cotq> qu'elle s'était

\j^-;^lfr%^ donné n'eût pas sufti pour lui achever la

vie, retira son poignard et s'en frappa

unesecouile fois. Tout ce qu'elles purent

'^ * faire, ce fut de recevoir daus leurs bras

son c^rps cliaïicelant. — Adelniulc, lui dit la princi^sse de la Chine tout

éplorée, ma cliére AdcUnulc, qu'avez-vous fait? Fallait-il vous i>orter

a cette extrémité? Pourquoi ne m'avez-vous pas ouv*îrt votre canir

cette nuit? que ne me disiez-vuus que vous perdriez la vie si j'é|)oy>ais

le prince Calaf? quels etTûrts n'aurais-je jiasfiuts pour une rivale telle

que vous!

A ces paroles, la princesse esclave, ouvrant les yeux que déjà la mort commençait à leniui", les tourna iVim air languissatit vers Tourandocle et lui tbl : —C'en est fait, iru» priticesse, ji* vais cesser de

LKS MILLK KT l^N JOLHS.

vivre el de'souHVir; ne plai^^iiez point mon sort; louez plulôl^nia jçénéreuse résolution. Je m'alFranchisen mourant d'un double esclavage: je sors des fers d'Altoun-Khan et de eeux de l'amour, qui sont encore |)lus rif;ourenx. J'ai sucé avec le lait les principes de Xaca, ainsi l'on ne doit pas i^lrtî suri)ris (pie j'aie été capîd)le de cette fermeté. Kn achevant ces mots elle lit un profond soupir et expira.

IA^s mandarins et les docteurs furent touchés de la pitoyable fin irAdeInmc. Tourandocte répandit de nouvelles larmes, etOilaf, se regardant connue l'auteur de ce tragique événement, en conçut une vive douleur. De s(m coté , U* bon roi de la (Ihine en parut fort alHigé : — Ah ! princesse infortnnétî, dit-il , seul et précieux reste des débris d'une célèbre maison, de quoi vous sert jnésentement qu'on vous ait sauvée de la fureur des eaux ? hélas! vous auriez été plus heureuse si vous eussiez achevé votre destin h? jour qui vit périr le malheureux Keicobad, le khan des Catalans votre père, et toute votre famille! Puissiez-vousdu moins , après avoir |)arcouru les neuf enfers, renaître lille d'un autre souverain a la première transmigration !

Altoun-Khan ne se contenta pas de déplorer ainsi le malheur de la princesse Âdelmulc, il ordomia de superbes funérailles. On porta le corps dans un palais séparé, où il fut revêtu de riches habits blancs, et avant <pi'on le mît dans h» c(?rcueil , le roi , avec b)us les officiers de sa maison , alla lui faire la révérence et lui présenter des [mrfums; ensuite on l'enferma dans un cercueil de bois d'aloès et on le plaça sur une espèce de trune qui avait été élevé pour cet effet au milieu d'une grande cour; il denn^ura là une semaine entière, et tous les jours les fennnes (bîs mandaiins, couvertes de deuil depuis les pieds jusqu'à la tète , furent obligées de l'aller visiter (»t de lui faire chacune quatre révérences avec des démonstrations de douleur. Après cette cérémonie, le jour que h» grand mathématicien avait désigné pour l'enterrenjent étant venu , on mit le cercueil sur un char de triomphe couvert de plaques d'argent enlienuMées de figures d'animaux peintes sur du carton, puis on lit un sacrifice au génie qui gardait le clnn\ afin (pie l(\s funérailles s'achevassent heureusement; et après avoir arrosé b» c(M'eu(»il d'(MUi de s(Mit(Mir, la marche coimnenca : elle dura trois jours à cause d(\s div(M*ses cérémonies et des panses qu'il fallut

SI ni: i)K i/jnsToiiiK m prlnck cvLvr

faire avant cjih' irarriverala niontagnooii sont los loinhoaijx titîs rois lie la (]|iiiie; car Altoim-Kluin voulut (juc la ceihlni do la princesse Aclelnnilc fût niôlée avec les cendres des princes ini^nies de sa maison; il est vrai que Tourandocte, par amitié pour .son esclave favorite, avait prié le roi son père de lui faire cet horuienr.

Ljv ooij-n

Lorsque le convoi fut auprès de la monta'.Mie, on oUi le cercueil du char qui Tavail ai)porlé jnsipic-là pour le meliresur un autre encore plus riche; ensuite on sacrifia un taureau cpj'on arrosiide vin aromatique, et on le présenta avec d'autres choses à la lernî, en la priant de recevoir favorablement le corps de la princesse.

Quand les obsèques (rAdelnudc furent finies, la cour de la Chine clianp^ea de face : on y quitta les habits de deuil, et li\s plaisirs succédèrent aux tristes soins dont on y avait été occupé. Altoun-Khan ordoima les ajipréts du mariajre de Calaf avec Tourandocle ; et pendant qu'on y travaillait, il «Mivoya des anduissadeurs à la tribu île lUîrlas pour informer h» khan des No«<aïs de tout ce qui s'était passé a la Chine, et pour h» prier d'y venir avec la |)rincesse sa fennne.

Les préparatifs étant achevés , le mariajre se (it avec- toute la ponq)e et la ma}2[nificence <pii convenait à la qualité des époux ; on ne donna point de maîtres à Calaf, et le roi déclara nu^nie publiipuMuent que. pour marquer l'esliiuiî et la considération |mrticulière qu'il avait pour son gendre, il le dispensait de faire à son épouse les révérences ordinaires. On ne vit à la cour pendant un mois entier que spectacles et que festins; il y eut aussi dans la ville de trrandes réjouissances.

1^ possession de Tourandocte ne ralentit point Tamour de Calaf. et celte princesse , qui avait jus(|ue-lîi rejîardé lt\s honnnivs avec tant de mépris, ne put se défendre dainier un prince si |)arfait. (Juclquc

176 LKS MÏLLK KT IN JOilWS.

temps apn\;> leur nKina*i;e, les ambassadeurs qu*AIloun-Klmn avait envoyés au pays de Berlas revinrent eu bonne conipagnie: ils avaient avec eux, non-seulement le père et la mère du gendre de leur roi, mais même le prince Alinjj^uer, qui, pour faire plus d'honneur h Elmazeel à Timurlasch, avait voulu les accompagner avec les pi us grands seigneurs de sa cour et les conduire jusqu'à Pékin.

Le jeune prince des Nogaïs , averti do leur arrivée , ne manqua pas d'aller au-devant d'eux; il les rencontra à la porte du palais : il faut se représenter la joie qu'il eut de revoir son père el sîi mère, et les transports dont ils furent agiles a sa vue; car c'est une chose qu'il n'est pas possible d'exprimer par des paroles. Ils s'embrassèrent tous trois à plusieurs reprises , et les larmes qu'ils répandirent en s'enibrdssant excitèrent celles <les Chinois et <les Tartares qui étaient présents.

Après de si doux embrassemenls, Calaf salua le khan de Bérias; il lui témoigna combien il était touché de ses bontés, et surtout de ce qu'il avait voulu accompagner lui-même juscju'à la cour de la Chine les auteurs de sa naissance ; à quoi le prince Alinguer répondit qu'ignorant la qualité de Timurtasch et d'Ehnaze, il n'avait pas eu pour eux tous les égards qu'il leur devait, et qu'ainsi, pour réparer Jes mauvais traitements qu'il pouvait leur avoir faits, il avait cru devoir faire cette démarche. Là-dessus le khan des Nogaïs et la princesse Sii femme firent des compliments au souverain de Berlas; ensuite ils entrèrent tous dans le palais pour aller voir Altoun-Khan. Ils trouvèrent ce monarque qui les attendait dans la première salle; il les embrassa tous l'un après l'autre et les reçut fort agréablement; il les conduisit ensuite dans son cabinet, où, après avoir témoigné à Timurtasch le plaisir <pril avait de le voir et la part qu'il prenait à ses malheurs, il l'assura qu'il emploierait toutes ses forces pour le venger du sultan de Carizme, et cette assurance ne fut pîis vîiine; cardes le mômejouron envoya ordreauxgouverneursdesprovincesde faire marcher en diligence les soldats qui étaient dans les villes de leur juridiction et de leur faiiHî prendre la roule du lac Baljouta, qu'on avait choisi pour le rendez-vous de la formidable armée qu'on voulait assembler. De son cAté, le khan de Berlas, qui avait bien prévu cette guerre et

suiTK DE vmsjùun: du prince calaf.

qui souhaitait de coutribuer au rétablissenienl de Timurtasch dans ses Étals, avait, en parlant de sa tribu, ordonné an chef de ses troupes de se tenir pnH à se mettre en campagne an premier ordre. Il lui manda de se rendre auprès du lac Baljouta le plus tôt qu'il lui serait possible.

•-Tïr^

A ,^io^^•

Tandis que les olliciers et les soldats qui devaient composer Tarniée d'Altoun-KImn j et qui se Ironvaienl dispersés dans les villes du royaume, étaient en marche pour s assembler tous dans le mAuK^ lieu, ce roi irépargna rien pour bien recevoir ses nouveaux liiites; il leur fit donner à chacun nn palais séparé, avec un grand nombre d'eunuques et une garde de deux mille bonunes. Cliaque jour il les régalad d** quelque nouvelle fêle, et il mettait toute mui attention a rerhereher ce qui pouvait leur faire plaisir. Calaf, ipjoique occupé de mille soms, n'oublia pas sa bonne hùtesse ; il se ressouvint avec plaisir de la pari qu'elle avait prise à son sort; il la fit venir an palais et iiriaTourandocte de la recevoir parmi les personnes de sa suile.

L'espérance que Timurtasch et la |»rincesse Klmaze avan^nide re-

178 LKS MILLK ET IN JOLRS.

monter sur le trône des Tartares N'ogaïs, par le secours du roi de la Chine, leur fit insensiblement oublier leurs malheurs passés; et le beau prince dont Tourandocte accoucha dans ce (emps-là les combla de joie. La naissance de cet enfant , qui fut nommé le prince de la Chine , fut célébrée, dans toutes les villes de ce vaste empire, par des réjouissances publiques.

Elles duraient encore lorsqu^on apprit, des courriers envoyés par les officiers qui avaient ordre d'assembler l'armée , que toutes les troupes du royaume et celles même du khan de Berlas étaient arrivées au lac Baijouta. Aussitôt Timurtasch, Oïlaf et Alinguer partirent pour se rendre au camp , où ils trouvèrent en effet toutes choses en état, et sept cent mille hommes prêts a marcher : ils prirent bientôt le chemin de Cotan, d'où ils allèrent à Caschar, et enfin ils entrèrent dans les États du sultan de Carizme.

Ce prince , averti de leur marche et de leur nombre par les courriers que lui envoyèrent les gouverneurs de ses places frontières, au # lieu d'être étonné de tant d'ennemis , se prépara courageusement à les bien recevoir. Au lieu même de se retrancher, il eut Taudace de marcher au-devant d'eux à la tête de quatre cent mille hommes qu'il avait ramassés en diligence. Us se rencontrèrent auprès de Cc^ende, oil ils se mirent en bataille. Du côté des Chinois, Ti m urtasch commandait l'aile droite , le prince Alinguer la gauche , et Calaf était au centre : de l'autre côté, le sultan confia la conduite de son aile droite au plus habile de ses généraux , opposa le prince de Carizme au prince des Nogaïs, et se réserva la gauche , où était l'élite de sa cavalerie. Le khan de Berlas commença le combat avec les soldats de sa tribu, qui, se battant comme des gens qui avaient les yeux de leur mattre pour témoins de leurs actions, firent bientôt plier l'aile droite des ennemis; mais l'officier qui la commandait la rétablit. Il n'en fut pas de même de Timurtasch : le sultan Tenfonçadès le premier choc, et les Chinois, en désordre, étaient prêts à prendre la fuite, sans que le khan des Nogaïs pût les retenir, lorsque Calaf, informé de ce qui se passait, laissa le soin du centre à un vieux général chinois, et courut au secours de son père avec des troupes choisies. En peu de temps les choses changèrent de face : la gauche des Carizmiens est enfoncée à

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