‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 9 sur 31 · SUITE DE L'HISTOIRE DU PRINCE CALAF. U · texte numérisé non relu

SUITE DE L'HISTOIRE DU PRINCE CALAF. U

sillon. Quand j'eus l'honneur de me présenter hier devant Votre Majesté, j'avais déjà Fait toutes mes réflexions; je suis déterminé à souffrir le même supplice que mes rivaux , si le ciel n'a pas autrement ordonné de mon sort. A ce discours , le roi se frappa la poitrine , déchira son collet et s'arracha quelques poils de la barbe.

— Que je suis malheureux, s'écria-t-il , d'avoir conçu tant d'amitié pour celui-ci ! La mort des autres ne m'a point fait tant de peine. Ah! mon fils, continua-t-il , en embrassant le prince Nogaïsavec un attendrissement qui lui causa quelque émotion , rends-toi à ma douleur si mes raisons ne sont pas capables de t'ébranler. Je sens que le coup qui t'ôtera la vie frappera mon cœur d'une atteinte mortelle; renonce, je t'en conjure, k la possession de ma cruelle fille; tu trouveras dans le monde assez d'autres princesses que tu pourras posséder. Pourquoi t' obstiner à la poursuite d'une inhumaine que tu ne saurais obtenir? Demeure, si tu veux, dans ma cour; tu y tiendras le premier rang après moi ; tu auras de belles esclaves; les plaisirs te suivront partout; en un mot, je te regarderai comme mon propre fils. Désiste-toi donc de la poursuite de Tourandocte ; que j'aie du moins la satisfaction d'enlever une victime à cette sanguinaire princesse.

Le fils de Timurtasch était très-sensible à l'amitié que le roi de la Chine lui témoignait; mais il lui répondit : — Seigneur, laissez-moi, de grâce, m'exposerau péril dont vous voulez me détourner: plus il est grand, et plus il a de quoi me tenter. Je vous avouerai même que la cruauté de la princesse flatte en secret mon amour. Je me fais un plaisir charmant de penser que je suis peut-être l'heureux mortel qui doit triompher de cette orgueilleuse. Au nom de Dieu , poursuivit-il , que Votre Majesté cesse de combattre un dessein que ma gloire, mon repos et ma vie même veulent que j'exécute; car enfin je ne puis vivre si je n'obtiens Tourandocte.

AUoun-Khan , voyant Galaf inébranlable dans sa résolution, en fut vivement affligé. — Ah! jeune audacieux, lui dit-il, ta perte est assurée, puisque tu t' opiniâtres à demander ma fille. Le ciel m'est témoin que j'ai fait tout mon possible pour t'inspirer des sentiments raisonnables. Tu rejettes mes conseils et aimes mieux périr que de les suivre; n'en parlons donc plus. Tu recevras bientôt le prix de ta folle

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constance. Je consens que lu entreprennes de répondre aux questions de Tourandocte; mais il faut auparavant que je te fasse les honneurs que j'ai coutume de faire aux princes qui recherchent mon alliance. A ces mots, il appela le chef du premier corps de ses eunuques ; il lui ordonna de mener Calaf dans le palais du prince et de lui donner deux cents eunuques pour le servir.

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A peine le prince Nogaïs fut-il dîins le palais où on l'avait conduit, que les principaux mandarins vinrent le saluer, c'est-à-dire qu'ils se mirent à genoux et qu'ils baissèrent la tête jusqu'à terre, en lui disant l'un après l'autre: «Prince, le serviteur perpétuel de votre illustre race vient en celte qualité vous faire la révérence. >* Ensuite ils lui firent des présents et se retirèrent.

Cependant le roi , qui se sentait beaucoup d'amitié pour le fils de Timurtasch et qui en avait compassion , envoya chercher le professeur le plus habile, ou du moins le plus fameux de son collège royal, et lui dit : — Docteur, il y a dans ma cour un nouveau prince qui demande ma fille. Je n'ai rien épargné pour le rebuter, mais je n'ai pu en venir à bout. Je voudrais que par ton éloquence tu lui fisses entendre raison : c'est pour cela que je te mande ici. Le docteur obéit; il alla voir Calaf et eut avec lui une fort longue conversation. Ensuite il revint trouver Altoun-Khan , et lui dit : — Seigneur, il est impossible de persuader ce jeune prince ; il veut absolument mériter la princesse ou mourir. Quand j'ai connu que c'était une erreur de prétendre vaincre sa fermeté, j'ai eu la curiosité de voir si son obstination n'avait point d'autre fondement que son amour; je l'ai in-

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terrogé sur plusieurs matières différeiiles, et je l'ai trouvé si savant, que j*en ai été surpris. Il est musulman , et il me parait parfaitement instruit de tout ce qui regarde sa religion. Enfin, pour dire à Votre Majesté ce que j'en pense, je crois que si quelque prince est capable de bien répondre aux questions de la princesse, c'est celui-là.

— 0 docteur! s'écria le roi, tu me ravis par ce discours; plaise au ciel que ce prince devienne mon gendre! Dès qu'il a paru devant moi, je me suis senti de raffeclioii pour lui; puisse-t-il être plus heureux que les autres qui sont venus périr dans cette ville ! Le bon roi Altoun-Klian ne se contenta pas de faire des vœux pour Calaf , il tâcha de lui rendre propices les esprits qui président au ciel , au soleil et à la lune. Pour cet effet, il ordonna des prières publiques, et l'on fît dans les temples des sacrifices solennels. On immola par son ordre un bœuf au ciel, une chèvre au soleil et un pourceau à la lune. De plus, il fit publier dans Pékin que les confréries du mois eussent a faire un festin dans l'inlention que le prince qui se présentait pour demander la princesse eût le bonheur de Toblenir.

Après les prières et les sacrifices, le monarque chinois envoya sou colao au prince des Nogaïs, pour l'avertir de se tenir prêt à répondre le lendemain aux questions de la princesse , et lui dire qu'on ne manquerait pas de l'aller chercher pour le conduire au divan ; et que les personnesqui devaient composer l'assemblée avaient dt'»jà reçu l'ordre de s'y rendre.

Quelque déterminé que fût Calaf à éprouver l'aventure, il ne passa pas la nuit sans inquiétude. Si tantôt il osait se fiera son génie et se promettre un heureux succès, tantôt, perdant cette confiance, il se représentait la honte qu'il aurait si ses réponses ne plaisaient pas au divan. 11 pensait aussi quelquefois à Elmaze età Timurtasch : Hèlas! disait-il, si je meurs, que deviendront mon père et nia mère?

Le jour le surprit dans cette confusion de sentiments. Aussitôt il entendit le son de plusieurs cloches avec un grand bruit de tambours. Il jugea que c'était pour appeler au conseil tous ceux qui devaient s'y trouver. Alors élevant sa pensée h Mahomet: — 0 grand prophète, lui dit-il, vous voyez Tétat où je suis; inspirez-moi : faut-il que je me rende au divan , ou que j'aille dire au roi que le péril m'épou-

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vante? Il n'eul pas prononcé ces paroles, qu'il seulit évanouir ton le?^ SCS craiiUes et reiiallre soa audace : il se leva et se revêtit trun cafetan et d\n\ manteau d'une étoffe de soie rouge à ileursd'or qu'Altouîi- Khan lui envoya, avec des bas et des souliers de soie bleue.

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Comme il achevait des habiller, six niaiidarins bottés et vêtus de robes fort larges et de couleur cramoisie, entrèrent dans son ap[>ar* tement, et après Tavoir salue de la môme manière que ceux du jour précédent, ils lui dirent qu'ils venaient de la part du roi le prendre pour le mener au divan, ïl se laissa conduire; ils traversèrent une cour en marchant au milieu d'une double haie de soldats, et quand ils furent arrivés dans la première salle du conseil, ils y trouvèrent plus de mille chanteurs et joueurs d'instruments qui, chantant et jouant tous ensemble de concert, faisaient un lïruit étonnant. De \k ils s'avancèrent dans la salle où se tenait le conseil, et qui communiquait dans le palais intérieur.

Déjà toutes les personnes qui devaient assister à cette asscmbhV^ élaient assises sous des pavillons de diverses couleurs, rpn régnaient

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