SUITE DE L'HISTOIRE DU PUINCE CALAF
SOU tour, les mugs s'ouvrent et sont ensuite facilement rompus ; toute l'aile est mise en déroute. Le sultan , qui voulait vaincre ou mourir, fit des efforts incroyables pour rallier ses soldats; mais Timurtasch et Calafne lui en donnèrent pas le temps et l'enveloppèrent de toutes parts; de sorte que le prince Alinguer ayant aussi défait l'aile droite « la victoire se déclara pour les Chinois.
Il ne restait plus au sultan de Carizme qu'un parti k prendre , c'était de se faire un passage au travers de ses ennemis et de se réfugier chez quelque prince étranger ; mais ce prince aimant mieux ne jMLS survivre à sa défaite que d'aller montrer aux nations un front dépouillé de tous ses diadèmes , se jeta en aveugle où il s'aperçut qu'on faisait un plus grand carnage, et il ne cessa point de combattre jusqu'à ce que, frappé de mille coups mortels, il tomba siins vie et demeura dans la foule des morts. Le prince de Carizme son fils eut la même destinée ; deux cent mille hommes des leurs furent tués ou faits prisonniers ; le reste chercha son salut dans la fuite. Les Chinois perdirent aussi beaucoup de monde; mais si la bataille avait été sanglante, en récompense elle était décisive. Timurtasch , après avoir rendu gi-àce au ciel de cet heureux succès, envoya un officiera Pékin pour en faire le détail au roi de la Chine ; ensuite il s'avança dans le Zagatay et s'empara de la ville de Carizme.
Il fit publier dans celle capitale qu'il n'en voulait ni aux richesses ni à la liberté des Carizmiens ; que Dieu l'ayant rendu maître du trône de son ennemi, il prétendait le conserver; que désormais le Zagatay etles autres pays qui étaient sous l'obéissance du sultan reconnaîtraient pour leur souverain le prince Calaf, son fils.
Les Carizmiens, fatigués de la: domination de leur dernier maître , cl persuadés que celle de Calaf serait plus douce, se soumirent de bonne grâce et proclamèrent sultan ce jeune prince dont il connaissaient le mérite. Pendant que le nouveau sultan de Carizme prenait toutes les mesures nécessaires pour affermir sa puissance, Timurtasch partit avec une partie des troupes chinoises , et se rendit avec toute la diligence possible dans ses États. Les Tartares Nogaïs le reçurent comme des sujets fidèles, qui étaient ravis de revoir leur légitime souverain ; mais il ne se contenta pas de remonter sur son trône , il
déclara la guerre aux Circassiens pour se venger de la trahison qu'ils avaient faite au prince Calaf à Jund. Au lieu de chercher à l'apaiser par des soumissions , ces peuples formèrent à la hâte une armée pour lui résister. Il les battit, les tailla presque tous en pièces, et se fit déclarer roi de Circassie. Après cela, s'en étant retourné au Zagatay , il y trouva les princesses Ëlmaze et Tourandocte, qu'Altoun-Kban avait fait conduire dans le Carizme avec beaucoup d*appareil.
Telle fut la fin des malheurs du prince Calaf , qui s'attira par ses vertus l'amour et Testime des Carizmiens. H régna longtemps et paisiblement sur eux; et toujours charmé de Tourandocte, il en eut un second fils , qui fut après lui sultan de Carizme , car pour le prince de la Chine , Altoun-Khan le fit élever et le choisit pour son successeur. Timurtasch et la princesse Elniazeallèrent passer le reste de leurs jours à Arlracan, et le kan de Berlas, après avoir reçu d'eux et de leur fils toutes les marques de reconnaissance que méritait sa générosité, se retira dans sa tribu avec le reste de ses troupes (1).
{i) Dans celle série, U nouvelle chinoise est Uaduite jKir le V. Dcutroi-olles; les autres cuiilc» !<• sonl iKir Pel il De la (>n)ix . cl revus |).'ir lA*s«iae.
Mohammed voulut un jour faire le dénombrement des ofliciers de son armée et de tous les employés rétribués par son trésor.
Les vizirs, au nombre de quarante, parurent d'abord devant lui; c'étaient pour la plupart des hommes d'un âge respectable, et quel- (jues-uns môme avaient de longues barbes blanches comme de l'argent; ils portaient tous sur la tête des tiares d'or enrichies de pierres précieuses, et dans leurs mains de longues verges, signe de leur pouvoir; les uns après les autres ils vinrent s'agenouiller devant le roi : celui-ci raconta les baUiilles où il s'était trouvé, les blessures honorables qu'il y avait reçues; un autre dit les longues et pénibles études qu'il avait faites pour se rendre maître dans les sciences et pouvoir servir l'État de ses conseils et de ses lumières; enfin il se trouva que tous étaient si loyaux et si fidèles, qu'ils avaient si bien servi le prince, que les récompenses et les richesses (pi'ils en avaient, reçues étaient à peine égales à leurs services.
Après eux vinrent les gouverneurs des provinces, les génémux et les grands officiers de rarmée , puis enfin les magistrats civils et tous ceux chargés de maintenir la tranquillité et de rendre la justice.
Derrière eux marchait le bourreau; quoique gras et bien nourri, comme un homme qui nu rien à faire, il allait tristement, et au lieu «le porter son glaive nu sur l'épaule, il le tenait dans le fourreau. Quand il fut en présence du calife, il se jeta à ses pieds : — 0 puissant prince, dit-il, le jour de la justice et de la munificence va luire enfin pour moi! Depuis la mort du terrible Theïloun, sous le règne duquel ma vie était heureuse et mon sort prospère, j'ai vu chaque jour diminuer les occni)ations de ma charge , et avec elles aussi sont disparus les profils. Si l'Egypte continue h vivre dans la tranquillité et l'abondance, je cours grand risque de mourir de faim ainsi que ma famille.
Mohammed avait écouté en silence les plaintes du bourreau; il reconnut qu'elles n'étaient pas sans fondement : sa paye était minime, et les plus gros profils de sa charge provenaient de ce qu'il tirait des criminels, soit comme don , soit comme héritage. 11 avait vécu riche et heureux dans des temps de troubles et de violences, et il craignait de mourir de faim sous ce règne prospère.
LA MOSQUI^K DE THEÏLOUN. 183
— Est-il donc vrai , s'écria le calife, que le bonheur de tous est un rèvc? Ce qui faiHajoiedeTun peut faire couler les larmes de Tautre! 0 bourreau, cesse de craindre pour ton sort; mais plaise à Dieu que, sous mon règne, ton glaive, instrument de vengeance presque aussi souvent que de justice, reste inutile et se couvre de la rouille ! Pour t'aider à vivre et te faire attendre patiemment l'heure de ton sinistre ministère, tu recevras chaque année deux cents dinars.
Et tous les officiers et tous les employés du palais passèrent ainsi devant le prince; il interrogeait chacun d'eux sur son emploi, sur ses services passés, sur ses moyens d'existence et sur la paye qu'il recevait: celui qu'il trouvait avec un emploi pénible et difficile et une paye légère, il diminuait sa charge et augmentait ses appointements; celui qui , au contraire, recevait trop d'argent pour un emploi facile, se voyait diminuer sa paye et augmenter le travail.
Après avoir ainsi accompli bon nonjbre d'actes de justice, le calife remarqua parmi les officit^rs civils un cheik dont le visage chargé de rides et le dos voûté annoiîçaient un grand âge ; il le fit venir près de lui et lui demanda quel était son emploi dans le palais , et la somnje qu'il lui rapportait. — Prince, dit-il , je n'ai d'autre soin que celui de veiller sur un coffre qui m'a été remis en garde par le calife votre père, et pour cela il m'est alloué dix pièces d'or tousles mois. — C'est, ce me semble, une lourde récompense pour un léger service, repartit Mohammed; mais que peut-il y avoir dans ce coffre? — Je Tai reçu en garde il y a quarante ans, et je jure par Dieu que j'ignore ce qu'il contient.
Le prince ordonna qu'on apportait le coflTre; il était d'or et richement ouvragé. Le vieillard l'ouvrit : il contenait un manuscrit tracé en lettres brillantes sur de la peau de gazelle teinte en pourpre, et un peu de poussière rongeâtre. Ni le prince, ni les ministres, ni les ulémas qui étaient présents ne purent déchiffrer ses caractères inconnus. Par l'ordre du calife, les savants de l'Egypte furent appelés; on en fit venir de la Syrie, de la Perse et des Indes, mais toujours en vain ; le livre resta longtemps exposé à la vue de tous, et une grande récompense fut promise à celui qui seulement indiquerait l'homme assez instruit pour le déchiffrer.
LKS MILLK KT UiN JOUIIS.
A quelque temps de là, un savant qui avail quille TËgypte sous le ri^gne de ïheïloun , et qui y revenait après une longue absence, entendit parler du livre mystérieux ; il s'écria : — Je sais ce que c'est; et ayant fait demander audience au calife , il lui dit : — 0 maître souverain , que Dieu te doinie de longs jours! Un homme seul peut lire dans ce livre, c'est son maître légitime, le cheik Hassan Abd-Allah, fils d'El-Achaar ; cet homme avait visité bien des pays, il avait pénétré dans la ville mystérieuse d'Arîim aux colonnes, il en avait apporté ce livre où lui seul pouvait lire. Il s'en servait dans les travaux d'alchimie, et par son secours il pouvait changer en or les métaux les plus vils. Le calife Theïloun Tayant appris, fit venir le sage , et voulut le forcer à lui livrer le secret de la science. Hassan Abd-Allah s'y refusa, de peur de mettre aux maires du méchant et de Tinjuste un instrument terrible; et le prince, courroucé, s'empara du coffre el fit jeter le sage dans un cachot, ofi il doit être encore, s'il n'y est mort depuis quarante ans.
Mohammed envoya aussitôt plusieurs ofliciers pour visiter les pri-^ sons, et il apprit avec joie que le sage y vivait encore. H ordonna qu'on Ten fit sortir, qu'on le revêtit d'habits d'honneur; et quand on