‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 12 sur 31 · I-\ MOSQUÉK DK TIIKÏLOIIX. 1R · texte numérisé non relu

I-\ MOSQUÉK DK TIIKÏLOIIX. 1R

Peul amené (Ml sii présence, il le pria de pardonner rinjusle traitement que lui avait fait subir le calife Theïloun; et l'ayant fait asseoir près de lui, il lui raconta par quelles circonstances il avait su qu'il (k^fstait encore; puis, en posant le livre mystérieux entre ses mains, il dit : — 0 vieillard , quand ce livre devrait me faire posséder tous les trésors de la terre, je n'en veux point, puisqu'il ne m'appartiendrait que par l'injustice et la^violence. En entendant ces paroles, Hassan Abd-Allah versa d'abondantes larmes. — 0 Dieu, s'écria-t-il , toute .sa|p888e vient de toi; tu fais produire au ménu^ sol cl le poison et la filante salutaire. Partout le mal est îi cote du bien : ce prince, soutien du faible , défenseur de l'opprimé , celui qui me procure le bonheur de mourir au soleil, c'est le (ils du tyran (|ui a plonjçé TÉgypte dans le deuil, et qui m'a fait passer (juarante ans de ma vie dans la captivité. Prince, ajouta-t-il en s'adressant îiMohanuned, ce (pie j'ai refusé H la colère de ton père, je l'accorde de grand cœur a tes vertus; ce livre contient les pré(îeptes de la vraie science, et je bénis le ciel d'avoir assez vécu pour te renseigner. J'ai risqué plusieurs fois ma vie pour me rendre maître de ce livre merveilleux : c'cîsl le seid bien que j'aie rapporté d'Aram auxcolonn(»s. la ville où aucun homme ne peut entrer s'il n'est aidé de Dieu.

Le calife embrassa le vieillard: et. rapi>elant son père, il le pria de lui raconter ce qu'il avait' vu dans la ville d'Âram.

— Prince, reprit Ilassîin Abd-Allah, eeriest une lonjii:ue histoire ; c'est presque celle de toute ma vie.

Je suis le fils unique de l'un des plus riche^ habitants de TÉgyple ; mon père, homme d'un graïul savoir, employa ma jeunesse a l'étude de toutes les sciences, et j'étais, à vingt ans, d(*jà cité avec, honneur parmi les ulémas, lorsque mon père me donna pour (emme une jeune vierge aux yeux brillants comme les étoiles, a la taille gracieuse et légère comme celle d'une gazelle. Mes noces furent magnifiques , et jt; coulai des jours pleins de joie et de plaisir, et des nuits remplies de volupté et de bonheur. Je vécus ainsi dix années qui passènMitcomnuî un beau rêve , comme la première imit nuptiale.

Après ce temps, la fortune m'abandonna, «»l Ions W.s Hcnuix travaillèrent k ma ruine : la peste m'enleva mon |)ère, la iruerre fit périr

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mes livres chéris, le leu dévora ma maison , les eaux de lu mer eii- {^loulireiil les barques qui portaient mes richesses. Courbé sous Tinlorlune, je n'eus d'aulre ressource que la miséricorde de Dieu et la pitié des fidèles. Je fréquentais les mosquées et vivais dans la compagnie des sanlonset de Ions lt»s dévols; mais quoique j'eusse bientôt acquis une réputation de sainlelé, il m'arrivait souvent de ii*avoir pas à manger le jour el de jeûner encore la nuit. Je souffrais cruellemont de ma propre misère et de celle de ma femme et de mes enfants.

Un jour (|ue je n'avais reçu aucune aumône, ma femme ôla en pleurant l'un de ses habits, et mêle donna pour Taller vendre aiub^Éir. Chemin faisant, je rencontrai un Arabe du désert, monté sur une chamelle rouge. Il me salua en disant : — La paix soit avec toi, mon frère! Ne pourrais-tu pas me dire la demeure, dans la ville, du cheik Hassan Abd-Allah, (ils d'Kl-Achaar? J'eus honte de ma pauvreté, et croyant n'être i)as connu , je répondis : — Il n'y a point au Kaire d'homme du nom (pie vous venez de prononcer. — Dieu est grand! s'écria r Arabe. N*es-tu pas Hassan Abd-Allah, et se peut-il que tu renvoies ton bote en cachant ton nom? Alors , tout confus, je le priai de me pardonner, et lui pris les mains pour les baiser, ce qu'il ne voulut pas me laisser faire, et je le conduisis vers ma maison.

En marchant j'étais tourmenté de l'idée que je n'avais rien pour traiter mon hôte. Ouand j'arrivai, j'appris a mafeuïme la rencontre que je venais de faire. — I/étranger est renvoyé de Dieu , dit-elle, et le pain même des (uifanfs est à lui. Uetournez vendre la robe que je vous ai donnée ; avec l'argent (|ue vous en tirerez, achetez de quoi nourrir votre hôte, et s'il laisse des restes, nous en vivrons.

Pour sortir, il me fallait passer dans la siille où était l'Arabe. Comme je cachais la robe , il me dit : — Mon frère , qu'as-tu donc sous ton habit? — C'est le vêtement de ma femme que je porte chez le tailleur. — Fais voir. Je le lui montrai en rougissant. — 0 Dieu clément! s'écria-t-il, tu allais le vendre pour accomplir les devoirs de l'hospitalité. Tiens, Hassan Abd-Allah, voici dix pièces d'or : dépense-les pour acheter ce qui est nécessaire à nos besoins et à ceux de ta famille.

J'obéis, et bientôt l'abondance et la joie revinrent en ma maison.

LA MOSQltL Di: TIILILOl .N. Is7

(Chaque jour, T Arabe me reinellail la iiuhne soiuiiie, el, d'apriVs ses ordres, je la dépensais de la même façon ; cela dura quinze jours. Le seizième, mon hùte, après avoir causé sur le chameau (sur la pluie et le beau lemps), me dit: — Hassiin Ahd-Allah, veux-lu te vendre à moi? — Seigneur, répondis-je, je vous appartiens déjà par la reconnaissîince. — Non, ce n'est pas ainsi que je l'entends; je veux Tacheter, el toi-même tu feras le prix. Je crus qu'il plaisantait, et je dis : — Le prix d'un homme libre csl de mille dinars s'il est tué d'un seul coup; mais si on le tue de plusieurs blessures ou qu'on le coupe en plusieurs parts, alors il en coiUe quinze cents dinars. — C'est bien , reprit mon hôte , je te paierai cette derniùie somme si tu consens au marché. Quand je vis qu'il parlait sérieusement, je lui demandai le temps de consulter ma famille. — Fais-le, dit-il; puis il sortit pour aller à ses affaires dans la ville. Quand j'eus raconté l'étrange proposition de mon hùte, ma mère me dit: — Que veut vous faire cet homme? Les enfants s'attachèrent à moi, et tous pleurèrent.

Ma femme , qui était sage et de bon conseil , reprit : — (À*t étranger maudit va peut-être réclanïcr ce qu'il a dépensé ici ; vous n'avez plus que cette chétive maison, vendez-la, donnez-lui l'argent, mais restez libre. Je passai le reste de la journée et la nuit suivante à réfléchir ; mon incertitude était grande ; avec la somme que m'offrait l'étranger, j'assurais du pain a ma famille. Mais pourquoi voulait-il m'acheter? Que voulait-il faire de moi? Pourtant le matin, avant le lever du soleil, j'avais pris mon parti. J'allai trouver l'Arabe, el lui dis : — Je suis à vous. Il dénoua sa ceinture, en lira quinze cents pièces d'or, el, me les donnant, il me dit : — Sois sans crainte, ô mon frère, je n'en veux ni à ta vie ni à la liberté; j'ai désiré seulement acquérir un compagnon Adèle pour le long voyage que je veux entreprendre.

Tout joyeux , je courus porter l'argent a ma mère et à ma fenmie ; mais sans écouter mes explications, elles se mirent à pleurer et à jeter des cris comme on a coutume de le faire pour les morts. — C'est le prix de la chair et du sang, criaient-elles; ni nous ni vos enfants, nofîs ne mangerons du pain à ce prix!!! A force de raisonnements, je finis par faire taire un peu leur douleur, et les ayant embrassées ainsi que mes enfants, je rejoignis l'Arabe.

par son ordre j'achelai, au prix de cenl dracliiiies, u^e chamelle reiionHn/*e par sa vilessi*; je remplis les sacs des provisions nécessaires pour un long voyage; puis ^ ayant aidé mou mal Ira a monter sur sa chamelle , je moulai sur la mienne , et nous nous mîmes en route.

Nous gagnâmes bien lot le désert. On n'y apercevait aucune trace de voyageur, le vent les elTai ait sans cesse de dessus le sîd4e mobile, L'Arabe se guidait par des indications connues de lui seul. Nous marchâmes ainsi prndant cinq jours et sous un soleil biillant; chîJcuu d'eux me parul plus long qu'une nuit de suuOVatïce ou de crainte. Mon maître, d'un caractère enjoué, soutenait mou courage par des contesqui sont encore présents a mon esprit; ils se lient à quarante ans desoulîrance, et vouspardotmerezà un vieillard de ne pouvoir résister au plaisir de vous en raconler.

\.\ mos(}li^:k I)K tiikiloi'.n

^s iiiaic'liiiiKl (le Damas, lumiiiié Sindhail, possédait une ienimo jeune i^l belle qu'il aimait passiomiénieiil et dont il était tendrement aimé. Ces heureux époux s'élaient juré une fidélité à tout<î épreuve, et leurs jours eoulaient tissus de caresses et d'amour, lorsqu'une affaire imjiortante vint obliger le mari à voya^i^er. Leurs adieux furent douloureux et mouillés dtî larmes, on compta une à une les heures durant lesquelles on devait être séparé.

Sindhad promit de faire Timpossihle pour les ahréjifer, et pourtant il n'arriva pas ii Tépo(|ue fixée. Pour se distraire et voir son n)ari un instant plus tot, la jeune femme se tenait souvei.t sur le seuil de sa maison ; elle y fut remarquée par un jcîune homme (|ui en devint amoureux; il lia conversation avec elle, et lui tint de doux propos. Son innocence Tempftchait d'abord d'en apercevoir le but, mais enfin il s'expliqua si clairement, qu'elle ne put s'y méprendre , et dans son indifçnation elle rentra et ferma violemment sa porte au galant. Notre jeune homme, qui n'en était pas à son coup d'essai , ne se tint pas*pour battu ; il eut recours à une intrigante, et lui promit de bien payer ses soins si elle W faisait aimer de la femme du niarchand. Cette vieille était d(* celles qui savent cacher leurs vices sous (U^s drluMs de dévotion et de vertu : elle

i.Ks MiLi.K i:t in JOU'.S.

avait eu ocaision de eauser avec la jeune leninie, et lui savait Tespril siini)le et borné; aussi son plan pour la séduire fut-il bientôt dresse. Klle rentra chez elle, prépara un mélange de Farine, de beurre et de poivre, qu'elle fît frire et qu'elle donna à manger a une chienne qui gardait son jardin; le poivre, par son piijuant, faisait verser de grosses larmes a cette pauvre bôle. U\ vieille prit son voile, se fit suiN re de sa chienne, et s en alla chez la jeune fenmie. Elle fut bien reçue, l'entretint des bruits amusants du quartier, et , désespérant de la dérider, lui dit : — Vous avez du chagrin, conseillez-vous de moi : j'ai vu le monde et sais compalir aux nmux d'un tendre cœur. I^ jeune femme lui répondil : — Je suis en effet fort inquiète dc ne pas voir arriver mon mari, (|ui devrait être ici depuis trois jours; je trcml)le qu'il n'ait été volé et pcul-étre assassiné. — Vous avez bien raison, lui dit la vieille; vous connaissez le proverbe (pii compare les ptMiies qu'on éprouve en voyage aux tourments (juc l'on endure en enfer; que de dangers n'a-l on pas a courir, surtout dans le désert! les Bédouins et les mauvais génies sont là comme aux aguets pour imireaux voyageurs; mais on y trouve au>si parfois de bons génies. Vous avez du loisir; il hut (|ue je vous conte un trait des plus touchants, qu'a fait un de ceux-ci. L'histoire est véritable : je la tiens d'un saint honnne qui me Ta ((Mliiiée, el ne saurait mentir.

Sur Kl route qne suivent les caravanes pour aller a la Mecque se trouvait une source, el tout auprès les ruines d'un ancien leniple, restes

d'une ville anli(|uo qu'avaient envahie les sables du désert. Tn derviche, eu revenant du saint pt'^lerinage, ooneut la pensive de finir sa vie dans ce lieu alors si triste et si dépouillé, et d'employer ce que Dieu lui réservait de jours à embellir un coin de terre que les vents s'étaient plu à désoler. La caravane, en le quittant, lui laissa des provisions, et le vieillard s'établit dans les ruines, nettoya la source, sema des dattes , et en peu d'années vit naître et croître des palmiers. Il remercia Dieu, qui avait bien voulu créer par ses mains une oasis, véritable paradis terrestre du désert.

Le derviche vieillissait; il voyait avec effroi s'apjïrocher l'instant oii son cher «Minilage serait rendu aux sables et aux vents. Vainement il avait épuisé son éloquence pour retenir quelqu'un des pèlerins qui chaque année passaient pour aller visiter les saints lieux ; tous, à les entendre, auraient voulu y vivre et y mourir, mais d'impérieux devoirs les en empêchaient. Le véritable dévol, celui qui n'a en vue que le ciel, est difficile à trouver, et , comme dit le Sage , le santon se met au supplice et souffre pour vivre à l'aise et se faire admirer.

Le derviche, au désespoir, adressa au génie de lasource de ferventes prières pour obtenir de lui un successeur (|ue les honmies lui refusaient. Sa voix fut écoulée du génie, et il salislil ainsi aux désirs du vieillard : il dota Peau de la source de la propriété de faire oublier le passé et de changer le sexe de celui qui y venait seul cl qui en buvait; dans sa ferveur improvisée, il ne s'occupait plus que de Dieu et de l'humanité. (]e charme durait un an; ce temps achevé, le solilain» reprenait sa ïonnc et ne se rappelait plus le passé. Si mi derviche de bonne volonté se présentait , Teau perdait sa veitu durant sa vie, pour la reprendre dés que le saint homme était expiré.

Le calife Maled vieillissait et n'avait point d'enfants; tous les moyens humains épuisés, il eut recours aux prières diîs prêtres et des fidèles pour obtenir un héritier; sa dévotion eut enfin sa récompense : il lui naquit un fils qu'il nomma Ali , du nom du saint Prophète. Ce prince , beau comme le jour, grandit sous les yeux de son père, aimant Dieu et pratiquant les préceptes de la religion. Lorsqu'il fut instruit de tout ce qu'un jeune homme tel que lui devait savoir, le calife, en prévision de la mort qui pouvait le surprendre, voulut niarier son fils. Il

\<H LK.S Mli.l.K I:T |îN JOI IIS.

(leiimnda pour lui la iille d'un roi son allié cl sou ami; cette doun^ vierge lui l'ut accordée, elle mariage de ces d^ix jeunes gens, ou plutôt deces deux enfants, se (Il avec solennité. Autioutde quelque temps, le roi voulut connaître son gendre et revoir sa iille; le calite consentit avec i)laisir k les lui envoyer; il les fit partir avec une escorte convenable, et, pour leur faire honneur et veiller a leur conservation, il leur donna un de ses vizirs. Le jeune prince, durant le voviige, reçut imprudennnent cet homme dans leur intimité. Li vue de la princesse, ^:a rare beauté , finirent par enflammer d'amour le vieillard, qui s'ingénia pour parvenir a la posséder. Comme il était fort suivant, qu'il avait beaucoup voyagé et connaissait les secrets de la nature, le vizir résolut de profiter du voisinage de la source enchantée, dont l'ermitage n'était point alors occupé. Il s'arrangea pour venir camper à la vue de l'oasis, certain cpie le prince, curieux comme on l'est à son nge , ne mancjuerail pas d'aller la visitiM*. Ali , en effet . dés qu'il aperçut les palmiers, s'y rendit, trouva délicieux l'ombrage qu'ils lui offraient, fit ses ablutions à la sonne, but de son eau, qui lui parut plus douce (pie du lait; mais, o prodige! le charme avait opéré : lo prince était une jeune vierge confite en dévotion, et cpii courut arroser les palmiers, La princesse, ne voyant pas revenir son mari , fit appeler le vizir, (pii léignil de partagcM* son in(piiélude , et se rendit avec elle k Toasis du derviche; ils n'y trouvèrent point le prince, mais bien une sîiinte fille ([ui leur offrit des dattes et des chapelets.

La princesse jeta des cris, pleura, chercha de tous ciMés; enfin, persuadéfî (pu; son mari était mort ou l'avait abandonnée, elle dit au vizir de la ramen(M* rhcz son j^ére. Celui-ci parut y consentir, et cependant il allongea la roule afin d'avoir W irmps de consoler et de séduire la princesse; mais bien (|ue jeuiu; et sans expérience, elle sut lui résister. \a) vieillard, dést^spérant (h; réussir dans sa coupable entreprise , finit par la conduin» cIhv.sou père. On (»spéra, durant plusieurs jours, voir revenir le prince: mais il ne parut point, et le roi, pénétré de douleur, renvoya le vizir, en écrivant au calife la disparition de son fils et lui adressant des consolations.

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