‹ Les Mille et un jours (volume 2)Chapitre 23 sur 31 · HISTOIRE DE MALEK · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MALEK

de savoir ce qu'il ferait de cette machine lorsqu'il arracha le tapis et qu'il entra dedans; en même temps le coffre s'éleva de terre et fendit les airs avec une vitesse incroyable; dans quelques instants il fut fort loin de moi, et un moment après il revint descendre à mes pieds.

Je ne puis exprimer k quel point je fus surpris de ce prodige. — Vous voyez, me dit l'étranger en sortant de la machine, une voiture assez douce, et vous devez être persuadé qu'en voyageant de cette manière on ne craint pas d'être volé sur la route : voilà ce moyen que je voulais vous donner pour faire des voyages sûrement; je vous fais présent de ce coffre, vous vous en servirez s'il vous prend envie quelque jour de parcourir les pays étrangers. Ne vous imaginez pas, poursuivit-il, qu'il y ait de l'enchantement dans ce que vous venez de voir; ce n'est point par des paroles cabalistiques, ni par la vertu d'un talisman que ce coffre s'élève en l'air : son mouvement est produit par l'art ingénieux qui enseigne les forces mouvantes; je suis consommé dans les mécaniques, et je sais faire encore d'autres machines aussi surprenantes que celle-ci.

Je remerciai l'étranger d'un présent si rare, et je lui donnai par reconnaissance une bourse pleine de sequins. — Apprenez-moi , lui dis-je ensuite, comment il faut faire pour mettre ce coffre en mouvement? — C'est une chose que vous saurez bientôt, me répondit-il. A ces paroles, il me Qt entrer dans la machine avec lui , puis il toucha un ressort , et aussitôt nous fûmes élevés en l'air ; alors me montrant de quelle manière il fallait s'y prendre pour se conduire sûrement :

— Kn tournant cette vis, me dit-il, vous irez à droite, et en tournant celle-là, vous irez à gauche ; en touchant ce ressort, vous monterez; en louchant celui-là, vous descendrez. J'en voulus faire Tessai moimême; je tournai les vis et touchai les ressorts; effectivement le coffre , obéissant à ma main , allait comme il me plaisait , et j'en précipitais à mon gré ou ralentissais le mouvement. Après avoir fait plusieurs caracoles dans les airs, nous prîmes notre vol vers ma maison et allâmes descendre dans mon jardin, ce que nous fîmes aisément, parce que nous avions ôtè le tapis qui couvrait la machine , à laquelle il y avait plusieurs trous , tant pour y avoir de Tair que pour regarder.

Nous fûmes au logis avant mes esclaves, qui ne pouvaient assez s'étonner de nous voir de retour; je fis enfermer le coffre dans mon appartement , où je le gardai avec plus de soin qu'un trésor, et l'étranger s'en alla aussi content de moi que je Tétais de lui. Je continuai à me divertir avec mes amis jusqu'à ce que j'eusse achevé de manger mon patrimoine ; je commençai même à emprunter, de sorte qu'insensiblement je me trouvai chargé de dettes. D'abord qu'on sut dans Surate que j'étais ruiné, je perdis mon crédit f personne ne voulut plus me prêter, et mes créanciers, fort impatients de ravoir leur argent, me sommèrent de le leur rendre. Me voyant sans ressource , et par conséquent près d*essuyer des chagrins et des affronts , j'eus recours à mon coffre ; je le traînai , une nuit , de mon appartement dans ma cour ; je m'y enfermai avec quelques provisions et le peu d'argent qui me restait. Je touchai le ressort qui faisait monter la machine; puis tournant une des vis, je m'éloignai de Surate et de mes créanciers sans craindre qu'ils missent des asas (archem) à mes trousses.

Je fis aller le coffre pendant la nuit le plus vite qu'il me fut possible, et je croyais surpasser la vitesse des vents. A la pointe du jour, je regardai par un trou pour observer les lieux où j'étais. Je n'aperçus que des montagnes, que des précipices, qu'une campagne aride, qu'un affreux désert. Partout oii je portai ma vue , je ne découvris aucune apparence d'habitation. Je continuai de parcourir les airs toute la journée et la nuit suivante. Le lendemain je me trouvai au-dessus d'un bois fort épais auprès duquel il y avait une assez belle ville située dans une phine d'une très-grande étendue.

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Je m'arrêtai pour considérer la ville aussi bien qu'un palais magnifique qui s'offrit à mes yeux à l'extrémité de la plaine; je souhaitais passionnément de savoir où j'étais , et je songeais déjà de quelle manière je pourrais satisfaire ma curiosité, lorsque je vis dans la campagne un paysan qui labourait la terre. Je descendis dans le bois , j'y laissai mon coffre, et m'avançai vers le laboureur, à qui je demandai comment s*appelait cette ville. — Jeune homme , me répondit-il , on voit bien que vous êtes étranger puisque vous ne savez pas que cette ville se nomme Gazna. L'équitable et vaillant roi Bahaman y fait son séjour. — Et qui demeure , lui dis-je , dans ce palais que nous voyons au bout de la plaine? — Le roi de Gazna, repartit-il, l'a fait l)âtir pour y tenir enfermée la princesse Schirine sa fille , qui est menacée par son horoscope d'être trompée par un homme. Bahaman , pour rendre cette prédiction vaine , a fait élaver ce palais qui esl de marbre et que de profonds fossés d'eau eniourent. I^ porte en csl d'acier de la Chine, et outre que le roi en a la clef, il y a une nombreuse garde qui veille jour et nuit pour en défendre l'entrée à tous les hommes. Le roi va voir une fois la semaine la princesse sa Qlle ; ensuite il s'en retourne à Gazna. Schirine n'a pour toute compagnie , dans ce palais, qu'une gouvernante et quelques filles esclaves.

Je remerciai le paysan de m'avoir instruit de toutes ces choses , et je tournai mes pas vers la ville. Comme j'étais près d'y arriver, j'entendis un grand bruit, et bientôt je vis paraître plusieurs cavaliers magnifiquement vêtus et tous montés sur de fort beaux chevaux qui étaient richement caparaçonnés. J'aperçus, au milieu de cette superbe cavalcade, un grand homme qui avait sur la tête une'couronne d'or et dont les habits étaient parsemés de diamants ; je jugeai que c'était le roi de Gazna qui allait voir la princesse sa fille , et j'appris en effet dans la ville que je ne m'étais pas trompé dans ma conjecture.

Après avoir fait le tour de la ville, et satisfait un peu ma curiosité, je me ressouvins de mon coffre; et quoique je Teusse laissé dans un endroit qui devait me rassurer, je devins inquiet. Je sortis de Gazna, et je n'eus point l'esprit en repos que je ne fusse arrivé où il était. Alors je repris ma tranquillité, je mangeai avec beaucoup d'appétit ce qui me restait de provisions; et comme la nuit vint aussitôt, je

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résolus de la passer dans ce bois. J'avais lieu d'espérer qu'un profond sommeil ne tarderait pas à se rendre maître de mes sens, car mes dettes, aussi bien que la mauvaise situation où je me trouvais^ me causaient peu d'inquiétude ; cependant je ne pus m'endormir; ce que le paysan m'avait conté de la princesse Schirine se présentait sans cesse à ma pensée. — Est-il possible, disais-je, que Bahaman soit effrayé d'une prédiction frivole? Était-il nécessaire de faire bâtir un palais pour enfermer sa Qlle? n'aurait-elle pas été assez en sûreté dans le sien? D'un autre côté, si les astrologues percent en effet l'obscur avenir, s'ils lisent dans les astres les événements futurs, il est inutile de vouloir éluder leurs prédictions; il faut nécessairement qu'elles s'accomplissent. Toutes les précautions que peut prendre la prudence humaine ne sauraient détourner de dessus nos têtes un malheur tracé dans les étoiles. Puisque la princesse de Gazoa doit avoir de la faiblesse pour un homme, c'est en vain qu'on prétend l'en garantir.

A force de m'occuper de Schirine, que je me peignais plus belle que toutes les dames que j'avais vues, quoique j'en eusse vu à Surate et à Goa un assez grand nombre qui pouvaient passer pour de trèsbelles femmes, et qui n'avaient pas peu contribué à me ruiner, il me prit envie de tenter la fortune. Il faut, dis-je en moi-même, que je me transporte sur le toit du palais de la princesse et que je tâche de m'introduire dans sa chambre; j'aurai peut-être le bonheur de lui plaire. Peut-être suis-je le mortel dont les astrologues ont vu l'heureuse audace écrite dans le ciel.

J'étais jeune, par conséquent étourdi; je ne manquais pas de courage. Je formai celte téméraire résolution et je l'exécutai sur-lechamp. Je m'élevai en l'air et conduisis mon coffre du côté du palais; l'obscurité de la nuit était telle que je la pouvais désirer. Je passai sans être aperçu par-dessus la tête des soldats, qui, dispersés autour des fossés, faisaient une garde exacte.

ie descendis sur le toit auprès d'un endroit où je vis de la lumière; je sortis de mon cofîre, et me glissai par une fenêtre ouverte pour recevoir ta fraîcheur de la nuit, dans un appartement orné de riches meubles, où, sur un mh de hrocart, reposait la princesse Schirine, qui nie parut d'une béante éblonissanle; je la trouvai au-dessus de favantageuse idée que je m'en étais formée. Je nf approchai d'elle pour la contempler; uuiis je ne pus^ sans transport^ envisager tant de charmes; je me misa genoux devant elle et lui baisai une de ses belles mains. Ivlle se réveilla dans le moment, et apercevant un homme dans une atliludt^ à Falarmer, elle fit nu en ipji attira bieutùt auprès d'elle sa gouvernante, qui dormait dans une chambre prochaine. — Mah|iciker, lui dit la princesse, venez a mou secours. Voici un homme : comment a*t-il pu s'introduire dans mon ap|mrtemetU? ou plnlnl n*étes-vnus jias com|Vlire de son crinu*? — Qui,

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moi? repartit la gouvernante; ah ! ce soupçon m'outrage; je ne suis pas moins étonnée que vous de voir ce jeune téméraire : d'ailleurs, quand j'aurais voulu favoriser son audace, comment aurais-je pu tromper la garde vigilante qui est autour de ce château? Vous savez de plus qu'il y a vingt portes d'acier à ouvrir avant que d'arriver ici; que le sceau royal est sur chaque serrure et que le roi votre père en a les clefs. Je ne comprends pas de quelle manière ce jeune homme a pu surmonter toutes ces difficultés.

Pendant que la gouvernante parlait de la sorte, je rêvais à ce que je leur dirais, et il me vint dans l'esprit de leur persuader que j'étais le prophète Mahomet. — Belle princesse, dis-je à Schirine, ne soyez point surprise, non plus que Mahpeïker, si vous me voyez paraître ici. Je ne suis point un de ces amants qui prodiguent l'or et emploient toutes sortes d'artifices pour parvenir au comhie de leurs vœux; je n'ai point de désir dont votre vertu doive s'alarmer : loin de moi toute pensée criminelle. Je suis le prophète Mahomet ; je n'ai pu sans pitié vous voir condamnée à passer vos beaux jours dans une prison, et je viens vous donner ma foi pour vous mellre à couvert de la prédiction dont Bahaman votre père est épouvanté. Ayez désormais, comme lui, Tesprit en repos sur votre destinée, qui ne saurait être que pleine de gloire et de bonheur, puisque vous serez l'épouse de Mahomet. D'abord que la nouvelle de votre maris^e se sera répandue dans le monde, tous les rois craindront le beau-père du grand prophète et toutes les princesses envieront votre sort.

Schirine et la gouvernante se regardèrent à ce discours, comme pour se consulter sur ce qu'elles en devaient penser; j'avais lieu de craindre, je l'avoue, qu'il ne trouvât peu de créance dans leur esprit; mais les femmes donnent volontiers dans le merveilleux. Mahpeïker et sa maîtresse ajoutèrent foi k ma fable. Elles me crurent Mahomet et j'abusai de leur crédulité. Après avoir passé la meilleure partie de la nuit avec la princesse de Gazna, je sortis de son appartement avant le jour, non sans lui promettre de revenir le lendemain. Je regagnai au plus vite ma machine, je me mis dedans et m'élevai fort haut pour n'être point aperçu des soldats. J'allai descendre dans le bois; j'y laissai le coffre et pris le chemin de hi ville, où j'achetai

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