HISTOIRE DR MALEK. S
avec beaucoup d'agibitiou de rappartement de la princesse, et visita le palais du haut jusqu'en bas. Mais il eut beau cberclier partout, il lie découvrit aucune trace du suborneur; son étonnementen redoubla. — Par où, disait-il, Taudacieux a-t-il pu entrer dans ce château? C'est ce que je ne puis concevoir.
Alors il appela ses vizirs et ses conBdents : ils accoururent k sa voix , et le voyant fort ému ils en furent effrayés. — Qu'y a-t-il , sire? lui dit son premier ministre , vous paraissez inquiet , agité. Quel malheur nous annonce le trouble qui paraît dans vos yeux? Le roi leur conta tout ce qu'il avait appris, et leur demanda ce qu'ils pensaient de cette aventure. Le grand-vizir parla le premier : il dit que ce prétendu mariage pouvait être vrai, bien qu'il eût tout l'air d'une fable; qu'ail y avait dans le monde de puissantes maisons qui ne faisaient nulle difficulté d'attribuer leur origine k de pareils événements, et que, pour lui , il regardait comme une chose trés-possible le commerce que la princesse disait avoir avec Mahomet.
I^s autres vizirs , par complaisance peut-être pour celui qui venait de parler, furent tous de son sentiment; mais un courtisan s'élevant contre cette opinion , la combattit dans ces termes : — Je suis surpris de voir des gens sensés donner créance k un rapport si peu digne de foi. Des personnes sages peuvent-elles penser que notre grand prophète soit capîible de venir chercher des femmes sur la terre , lui qui dans le séjour céleste est environné des plus belles houris? Cela choque le sens commun, et si le roi veut m'en croire, au lieu de se prêter k un conte ridicule, il approfondira cette affaire; je suis persuadé qu'il découvrira bientôt le fourbe qui , sous un nom sacré, a eu Taudace de séduire la princesse.
Quoique Bahaman fût naturellement assez crédule, qu'il tint son premier ministre pour un homme de grand jugement, et qu'il vil même que tousses vizirs croyaient Schirine effectivement mariée avec Mahomet, il ne laissa pas dêtre pour la négative. Il résolut de s'éclaircir de la vérité; mais voulant faire les choses prudemment et lAcher de parler lui-même sans témoins au prétendu prophète , il renvoya ses vizirs et ses courtisans k Gazna. — Retirez-vous , leur dit-il , je veux demeurer seul cette imit dans ce château avec ma fille. Allez
vX revenez ileiiiuiii nu* joimire iv\. Ilsohéiif^nl tons a Tunlre du rui. Its regîif^îiAreul la ville, el Ikihatnan se mil à luire Je ïUKivelles que?^ lions H tu princesse en ullenilurilla nuil; il Ini iliunurida si j'avais inanf(é avec elle. — Non, seignenr, Ini ilit sa lille, je Ini at vaineineiU présenté clés viandes el îles liqueurs, il n^n a pas votilu. el je ne loi ai vn prendre aucune nourrilnre depuis qu'il vient icu — Racnrde/-nioi encore celte aventure, répliqnu-l-it , et ne m'en celez ancnne particularité, Sctyrirte lui en fît nn nouveau délail, M le roi, atleutil'a son récit , eti pesuil loules les circonstances.
imm sQun
Cependant la nnît arriva. Babaman s'assit mr nn sofa et (il allumer desbongiesfjy'on mil devant lui sur nne table de marbre. Il lira son sal)re pour s'en servir s il était néccssiiire, el laver dans mon sang rafiront lait a son honneur. Il m'altenduila Ions moments, et dans Fat ten te on il était de me voir paraître lont ù coup , je ne crois pas qu'il f'iU Seins agitation .
Cette nuit-là, par basard, Taîr était fort enflammé. Un long éclair
HISTOIRK DE MAIJ-K. 339
fmppa les yeux du roi el le fit tressaillir; il s approcha de la fenêtre par où Schirine lui avait dit que je devais entrer, et apercevant Tair lout en feu, son imiigination se troubla, quoiqu'il ne se passât rien qui ne fût fort naturel, elle lui fit voir dans les nuages des figures fantastiques que dominait celle d'un vieillard vénérable, tel qu'on nous dépeint le prophète. 11 ne regarda point ces météores comme des effets de quelques exhalaisons qui s'enflammaient dans l'air, il aima mieux croire que ces feux ardents aimonçaient à la terre la descente de Mahomet, et que le ciel n'élait si lumineux que parce qu'il ouvrait ses portes pour laisser sortir le pro[)hète.
Dans la disposition où était l'esprit du roi, je pouvais me présenter impunément devant ce prince. Aussi, loin de se montrer furieux lorsque je parus à la fenêtre , il fut saisi de respect et de crainte , il laissa tomber son sabre, et se prosternant à mes pieds, il les baisa et me dit : — 0 grand pro[)héte! qui suis-je, et qu'ai-je fait pour mériter l'honneur d'être votre beau-père? Je jugeai par ces paroles de ce qui s'était passé entre le roi et la princesse, et je connus que le l)on Bahaman n'était pas plus difficile à tromper que sa fille. Je fus ravi d'apprendre que je n'avais pas affaire à un de ces esprits forts (|ui auraient fait subir au prophète u\\ examen embarnissanl; et profitant de sa faiblesse: — 0 roi! lui dis-je en le relevant, vous êtes, de tous les princes musulmans, le plus attaché à ma secte et par conséquent celui qui me doit être le plus agréable. Il était écrit sur la table fatale (pie votre fille serait séduite par un homme, ce que vos astrologues ont fort bien découvert par les lumières de l'astrologie; mais j'ai prié le Très-Haut de vous épargner ce déplaisir mortel et d'ôter ce malheur de la prédestination des humains. Ce qu'il a bien voulu faire pour l'amour de moi, à condition que Schirine deviendrait une de mes femmes; à quoi j'ai consenti pour vous récompenser des bonnes actions que vous faites tous les jours.
Le roi Bahaman n'était point en état de se détromper. Ce faible prince crut tout ce que je lui dis; charmé de faire alliance avec le grand prophète, il se jeta une seconde fois à mes pieds pour me témoigner la reconnaissance qu'il éprouvait de mes bontés. Je le relevai encore, je l'embrassai et l'assurai de ma protection. Il ne pouvait
trouver des termes assez forts a son gré pour in*en remercier. Après cela, croyant qu'il était de la bienséance de me laisser avec sa fille, il se retira dans une autre chambre.
Je demeurai avecSchirine pendant quelques heures; mais quelque plaisir que je prisse à son entretien , j'étais attentif au temps qui s'écoulait : je craignais que le jour ne me surprît et qu'on n'aperçût mon coffre sur le toit ; c'est pourquoi je sortis sur la Gn de la nuit et regagnai le bois.
Le lendemain matin les vizirs et les courtisans se rendirent au palais de la princesse. Ils demandèrent au roi s'il était éclairci de ce qu'il voulait savoir : — Oui , leur dit-il, je sais à quoi m'en tenir : j'ai vu le grand prophète lui-même et je lui ai parlé. Il est Tépoux de ma fille , rien ii'est plus véritable. A ce discours , les vizirs et les courtisans se tournèrent vers celui qui s'était révolté contre la possibilité de ce mariage, et lui reprochèrent son incrédulité; mais ils le trouvèrent ferme dans son opinion ; il la soutint avec opiniâtreté, quelque chose que le roi pût dire pour lui persuader que Mahomet avait épousé Schirine. Peu s'en fallut que Bahaman ne se mit en colère contre cet incrédule, qui devint la fabfe du conseil.
Un nouvel incident quisurvint le même jour acheva d'affermir les vizirs dans leur opinion. Comme ils s'en retournaient à la ville avec leur maître, un orage les surprit dans la plaine. Leurs yeux furent frappés de mille éclairs, et le tonnerre se fit entendre d'une manière si terrible, qu'il semblait que ce jour-là dût être le dernier du monde. Il arriva par hasard que le cheval du tourtisan incrédule prit l'épouvante ; il se cabra et jela par terre son maître , qui se cassa une jambe. Cet incident fut regardé comme un effet de la colère céleste. — 0 misérable ! s'écria le roi en voyant tomber le courtisan, voilà le fruit de ton opiniâtreté ! Tu n'as pas voulu me croire, et le prophète t'en punit.
On porta le blessé chez lui, et Bahamun ne fut pas plutôt rendu dans son palais, qu'il fit publier a Gazna (|u'il voulait que tous les habitants célébrassent par des festins le mariajce de Schirine avec Mahomet. J'allai ce jour-là me promener dans la ville, j'appris cette nouvelle aussi bien que Taventure du courtisan tombé de cheval. Il n'est pas concevable jusqu'à quel point ce peuple était crédule et superstitieux. On fit des réjouissances publiques, et Ton entendait partout crier : — Vive Bahaman , le beau-père du prophète !
D'abord que la nuit fut venue, je regîignai le bois et je fus bientôt chez la princesse. — Belle Schirine , lui dis-je en entrant dans son appartement, vous ne savez pas ce qui s*est passé aujourd'hui dans la plaine? Un courtisan qui doutait que vous eussiez Mahomet pour époux a expié ce doute : j'ai suscité un orage qui a effrayé son cheval, le courtisan est tombé et s'est cassé une jambe ; je n'ai pas jugé à propos de pousser la vengeance plus loin; mais je jure par mon tombeau, qui est à Médine , que si quelqu'un s'avise de douter encore de votre bonheur, il lui en coûtera la vie! Après avoir passé quelques heures avec la princesse je me retirai.
Le jour suivant, le roi assembla ses vizirs et ses courtisans. — Allons tous ensemble, leur dit-il, demander pardon à Mahomet pour le malheureux qui a refusé de me croire, et qui a reçu le châtiment de son incrédulité. En même temps ils montèrent à cheval etse rendirent au palais de la princesse. Le roi lui-même ouvrit les portes^ qu'il avait fermées et scellées de son sceau le jour précédent. U monta, suivi de ses vizirs, à l'appartement de safille. — Schirine, lui
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dil-il, nous venons vous prier d'intercéder auprès du prophète pour un homme qui s'est attiré sa colère. — Je sais bien ce que c'est, seijçneur, lui répondit la princesse, Mahomet m'en a parlé. Alors elle leur répéta ce qua je lui avais dit la nuit, et leur apprit que j'avais juré d'exterminer tous ceux qui douteraient de son mariage avec le prophète.
Lorsque le bon roi Bahaman entendit ce discours, il se tourna vers ses vizirs et ses courtisans et leur dit : — Quand nous n'aurions point ajouté foi jusqu'ici à tout ce que nous avons vu, pourrions- nous présentement n'être pas persuadés que Mahomet est mon gendre? Vous voyez qu'il a dit lui-même à ma iille qu'il a suscité cet orage pour se venger d'un incrédule. Tous les ministres et les autres demeurèrentconvaincusqu'elle était femme du prophète, lisse prosternèrent devant elle et la supplièrent très-humblement de me fléchir en faveur du courtisan blessé, ce qu'elle leur promit.
Pendant ce temps-là, je mangeai tout ce quej'avaisde provisions, et conmie il ne me restait plus d'argent , le prophète Mahomet commençait à ne savoir plus oii donner de la tête; je m'avisai d'un expédient. — Ma princesse , dis-je une nuit à Schirine, nous avons oublié d'observer une formalité dans notre mariage. Vous ne m'avez point donné de dot , et cette omission me fait de la peine. — Eh bien , cher époux , me répondit-elle, .j'en parlerai demain a mon père, qui m'enverra sans doute ici toutes ses richesses. — Non , non , repris-je , il n'est pas besoin de lui en parler, je me soucie peu de trésors, les richesses me sont inutiles; il suflira que vous me donniez quelques-uns de vos bijoux, c'est la seule dot que je vous demande. Schirine me voulut charger de toutes ses pierreries pour rendre la dot plus honnête ; mais je me contentai de prendre deux gros diamants que je vendis lé jour suivant a un joailler de Gazna. Je me mis par ce moyen en état de continuer à faire le personnage de Mahomet.
Il y avait déjà près d'un mois qu'en passant pour le prophète je menais une vie fort agréable, lorsqu'il arriva dans la ville de Gazna un ambassadeur qui venait de la part d'un roi voisin demander Schirine en mariage, lient bientôt audience, et dès qu'il eut exposé le sujet de son ambassade, Bahaman lui dit : — Je suis iïiché de ne pouvoir
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accorder ma lille ail roi voire niailre, je Tai donnée en manage an prophète Mahomet. L'ambassadeur jugea par cette réponse que le roi de Gazna était devenu fou. Il prit congé de ce prince et retourna vers son maître, qui crut d'abord comme lui qu'il avait perdu l'esprit; ensuite imputant à mépris ce refus, il en fut piqué; il leva des troupes, forma une grosse armée et entra dans le royaume de Gazna.
Ce roi , nommé Cacem , était plus fort que Bahaman , qui d'ailleurs SI», prépara si lentement h recevoir son ennemi, qu'il ne put l'empêcher de faire de grands progrés. Cacem battit quelques troupes qui voulurent s'opposer à son passage , s'avança en diligence vers la ville de Gazna et trouva l'armée de Rihaman retranchée dans la plaine devant le château de la princesse Schirine. Le dessein de cet amant irrité était de l'attaquer dans ces retranchements; mais comme ses troupes avaient besoin de repos, et qu'il n'arriva que sur le soir dans la plaine, il remit l'attaque au lendemain matin.
Cependant le roi de Gazna, instruit du nombre et de la valeur des soldats de Cacem, commença de trembler. Il assembla son conseil , oil le courtisan qui s'était blessé en tombant de cheval parla en ces termes: — Je suis étonné que le roi paraisse avoir quelque inquiétude en cette occfision. Quelles alarmes, je ne dis pas Cacem, mais tous les princes du monde ensemble peuvent-ils causer au beau-père de Mahomet? Votre Majesté, sire, n'a qu'a s'adressera son gendre. Implorez le secours du grand prophète , il confondra bientôt vos ennemis; il le doit, puisqu'il est cause (jue Cacem est venu troubler le repos de vos sujets.
Quoique ce discours ne fût tenu que par dérision, il ne laissîipas d'inspirer de la confiance a Bahaman. — Vous avez raison, dit-il au courtisan, c'est au prophète que je dois m'adresser; je vais le prier de repousser mon superbe ennemi , et j'ose espérer qu'il ne rejettera ' pas ma prière. A ces mots il alla trouver Schirine : — Ma fille, lui dit-il, demain , dès que le jour paraîtra, Cacem doit nous attaquer; je crains qu'il ne force nos retranchements : je viens ici prier Mahomet de nous secourir. Employez tout le crédit que vous avez sur lui pour l'engager à prendre notre défense. Unissons-nous ensemble pour nous le rendre favorable. — Seigneur, répondit la princesse, il ne
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sera pas fort «lilHcile iriiitéresser le proplu^te dans notre parti; il dissi[)pra bientùl lùtites les troupes ennemies, et tous les roisilii monde apprendront, aux defiens de Caceni , a vous respecter* — Cependaïit, reprit le roi, la nuit s*avance et le prophèle ne paraît point. Nous aurail-il abandonnés? — Non, mon père, non, refmrlit Scbirine, ne croyez pas qu'il puisse nous manquer au besoin. Il voit, du ciel ou il est, l'armée qui nous assiège , el peul-ètre est-il prêt à y niettre le désordre et Teirroi* Cétait en eflbt ce que Mahomet avait envie de Taire- J'avais, [vendant la journée, observé de loin les Ironpes de Caceni , j'en avais remarqué
Vii.l "f^^^^WU^^^^^^^^ÊÊt^KÊKIÊL^<r' '^^ ^' ^ sposi t ro n e l j ' a l^'r-' ■ • - ■ • "^^^•y^'>"'- vais pris partie sur-
iout au quartier du roi. Je ramassai de gros et de petits cailloux, j*en remplis mon coffre, et au nritieude la nuit je nf élevai eu ran"; Je nravançaî vers les tentes de Cacorn , je démêlai sans peine celle où reposait le roi : c'était un imvdion fort liaut, lit en doré, fait en fVirme de dôme et que soutenaient douze colonnes de
bois peint eufoncées dans la terre ; les itUervalles des colonnes étaient fermés de branches de diverses sortes d arbres, entrelacées; vers le chapiteau, il y avait deux fenêtres, Tuneà lorient et Fautre au midi.
IIISTOIKE UL M\Lh,k 3U
XV] J] ^jQvn
iRS les soldats qui étaieut autour de la tente dormaient, ce qui nie |vrmit de desiviidre jus4]u\H une des fenêtres sîuis être aperçu. Je vis le roi couché sur un sofa , la tête appuyée sur un carreîiu de s«Uin. Je sortis k moitié de mon coffre « et jetant uu gros caîlioa à Gicem , je le frappai au front et le blessai ilauirereusemeut. Il fit un cri qui réveilla bient<Nt ses gardes et ses ollkiers. On accourt à ce prince, on le trouve couvert de Sîuig et presque sans connaissance. On crie, ralarm^ se met au quartier, chacun demande ce que c'est. Le bruit se ré|iand qu'on a lilessé le roi, on ne sait de quelle main ce coup est parti. Pendant cpi on en cherche l'auteur, je m'élève jusqu'aux nues et laisse tomlvr une grêle d** pierres sur la tente royale et aux environs. Quelques soldats en S4>nt blessés et s'écrient qu*il pleut des pierres. Cette nouvelle se répand, et pour la confirmer je jette partout des cailloux. Alors la terreur s'empîira de l'armée, l'officier comme le soldat crut que le prophète était irrité contre Cacem et qu'il ne déclarait que trop sa colère pair ce prodige. KnUn les ennemis de Bahaman prirent l'épouvante et la fuite: ils se sauvèrent même avec tant de précipitation, qu ils abiindouiièrent leurs équipages et leurs tentes en criant : — Nous somuies perdus! Mahomet va nous exterminer tous.
1-e roi de Gazna fut assiv surpris, a la pointe du jour, lorsqu'au lieu de se voir attaqué, il s'aperçut que son ennemi se retirait. Aussitôt il le poursuivit avec ses meilleurs soldats. Il fit un grand carnage des fuyards et atteignit Cacem. que sa blessure empêchait d'aller fort vite. — Pourquoi, lui dit-il, es-tu venu dans mes États contre tout droit et raison? Quel sujet lai je donné de me faire la guerre? — Bahaman, lui répondit le roi vaincu, je m'imaginais que tu m'avais refusé ta fille par mépris, el j'ai voulu me venger. Je ne pouvais croire que le prophète Mahomet fût ton gendre, mais je n'en doute point présentement, puisque c'est lui qui m'a blessé et qui a dissipé mon armée.
Itahainan tM*ssiitlc poursitivie les eiineniis el reviiil a Gaztm aver CacenK qin Hiourul tic sa blessure le jour même. Ou partagea le iMiiiu, qui fut si considerable, que les soldais s*en reloiirnArerit chez^ eux rliiirfçés de richesses. On lit des prières daus toutes les mosquées pour reuiereier le ciel d'avoir coufoudu les eniieniis de l'Élat ; et lor»que la imit tut arrivée, le roi se reudil au palais de la princesse. Ma fille, lui dit-il, je viens rendre au prophéle les grâces que je lui dois. Vous avex appris par le couriJer que je vous ai envoyé tout C6^ que Mnliouiet a fait pour nous; jen suis si pénétré^ que je meurs dimpalience d'etrdu'asser ses^T^enoux,
Il eutbieulùl la sali^factiou qu'il souhaitait: j'enlnii par la fenéire ordinaire dans rappartenient de Scliirine, où je m'attendais bien qu'il serait* H se jeta d'abord îi mes pieds et baisa la terre eu disant : — 0 grand prophéle! il n'y a fwis de termes qui puissent vous exprimer tout ce que je ressens. Lisez vous-même dans mon cœur toute ma reconuaissciuce. Je relevai Bahaman et le baisai au front, — Prince, lui liis-je, avez-vous pu j>euser que je voïis refuserais mon secours dans l'embarras ou vous étiez pour Famourde moi? J'ai puni l'orgueilleux Cacem, qui avait dessein de >e rendre inailre de vos Ktals et (IVulever Sclurine pour la mettre parmi les esclaves de son sérail. Ne craignez |)lus ilésormaisqu'aucuu potentat du monde ose vour^ faire la guerre. Si quelqu'un avait hi hardiesse de venir vous attaquer, je ferais tomber sur ses troupes une pluie de feu qui les réduirait eu tend res, •
Après avoir de nouveau assuré le roi de Gaznaque je prenais son royaume sous ma pi'otectiott, je lui contai comment Tarmée en ne-. mie avait été rpouvaulée en voyant pletivoir des pierres dans son cam[). Bahaman, de son côté, me répéta ce que Cacem lui avait dit : ensuite il se relira pour laisser en liberté Schirine et moi. Cette prin- <*esse, qui n'était pas moins sensible que le roi son père à rimpor-tant serviceque j'avais rendu a I'tvlat, m'en témoigna aussi beaucon|> de reconnaissance et nu* fil mille caresses. Je pensai pour le coup mVinblier : le jour allait paraître* lorsque je legagnai mou coffre; mais je passais si bien alms pour Maliomet dans Tesprit de tout le monde, que les soldats m auraient vu en Tair^ qu'ils nauraient pas
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été désabusés. Pou s'en fallait que je ne nie crusse nioi-inôme ôlre le prophète, après avoir mis une année en déroule.
Deux jours après qu'on eut enterré Caceni, à qui, quoique ennemi, Ton ne laissa pas de Taire de superbes Tunérailies, le roi de Gazna ordonna qu'on fit des réjouissances dans la ville, tant pour la défaile des troupes ennemies que pour célébrer solennellement le mariage de la princesse Sehirine avec Mahomet. Je m'imaginai que je devais signaler par quelque prodige une fêle qui se faisait en mon honneur. Pour cet effet, j'achetai dans Gazna de la poix blanche avec de la graine de colon et un petit fusil à faire du feu; je passai la journée dans le boisa préparer^ n fcMi d'artifice; je trempai la graine de coton dans la poix, el, la nuit, pendant que le peuple se réjouissait dans les rues, je me transportai au-dessus de la ville; je m'élevai le plus haut qu'il me fut possible, afin qu'à la lueur de mon feu d'artifice on ne pût pas bien distinguer ma machine; alors j'allumai du feu et j'enilammai la poix, qui fit avec la graine un fort bel artifice; ensuite je me sauvai dans mon bois. Le jour ayant paru peu de temps après, j'allai dans la ville pour avoir le plaisir d'entendre ce qu'on y dirait de moi. Je ne fus pas trompé dans mon attente. Le peuple tint mille discours extravagants sur le tour que je lui avais joué ; les uns disaient que c'était Mahomet qui, pour témoigner que leur fêle lui était agréable, avait fait paraître des feux célestes, et les autres assuraient même l'avoir vu au milieu de ces nouveaux météores.
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Tous ces discours mn divertissaieiiL nifininifiiL Mais liêliis ! hiiidis que je prenais ce plaisir, mon coflVe, mon cher cnlTnv, I instrument de nu^s prodiges, brillait dans le bois : apparemrrteiil une étincelle dont je ne uri*lais point aperçu prit à la maclrine iiendant mon ali-sence, et la cousutiul Jt* la trouvai réduite en ceiidres h lurm relour. Un père qui, en rentrant dans sa maison, aperçoit sou Ills uniipn* percé de mille conps mortels et noyé dans son s^inj^, ue saurait élre saisi d'une plus vive douleur que celle dont je me sentis i\piU\ Le bois reïeutit de mes cris et de nies regrets; je nrarraclmi les cheveux et déchirai mes habits. Je ne s^iis eomnieul j'/'par^niai mu \w dans mon désespoii'.
Ce|)endanl le mal était sans renu^nle. il lallaiUine je prisse une résolution, et il ne m'en restait rpi'une à premin% rétait d'allei' ehereliei lortuiH' ailleurs. Ainsi le prnpliéte Malioinrl, laissant Hahaujan r[ Sriu-
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rine fort en peine de lui, s'éloigna de la ville de Gazna. Je rencontrai une caravane de marchands égyptiens qui s'en retournaient dans leur patrie ; je me mêlai parmi eux et me rendis au grand Kaire, où je me fis tisserand pour subsister. J'y ai demeuré quelques années, ensuite je suis venu k Damas, où j'exerce le même métier. Je parais fort content de ma condition, mais ce sont de fausses apparences. Je ne puis oublier le bonheur dont j'ai autrefois joui. Schirine vient s'offrir sans cesse à mon esprit; je voudrais pour mon repos la bannir de ma mémoire, j'y fais même tous mes efforts, et cet emploi, qui n'est pas moins inutile que pénible, me rend très-malheureux.
Voilà, sire, ajouta Malek, ce que Votre Majesté m'a ordonné de lui dire. Je sais bien que vous n'approuverez point la tromperie que j'ai faite au roi de Gazna et à la princesse Schirine: je me suis même aperçu plus d'une fois que mon récit vous a révolté et que votre vertu a frémi de ma sacrilège audace. Mais songez, de grâce, que vous avez exigé de moi que je fusse sincère, et daignez pardonner l'aveu de mes aventures à la nécessité de vous obéir'.
Le roi de Damas renvoya le tisserand après avoir entendu son histoire; et le vizir Atalmulc prenant la parole, dit : — L'amour fait le tourment de la vie de presque tous les hommes ; ce qui doit nous étonner, c'est l'indifférence du calife notre maître, pour lequel les femmes ne sont qu'un objet de plaisir sans passion.
— Vous êtes dans une grande erreur, répondit Bedreddin, de croire que je ne suis point amoureux, parce que vous ne me voyez point de maîtresse. Pour vous désabuser, je vous dirai que j'aime comme vous, et que l'amour seul m'empêche aussi d'être heureux. Ce n'est point une princesse qui règne dans mon cœur, c'est une femme d'une condition ordinaire qui m'occupe. Je vais vous conter cette histoire. Je n'avais pas dessein de vous faire une pareille confidence, mais vous m'en donnez une occasion que je ne veux pas laisser passer.
iiimi s©uu
iîia£i!ï^l3^3 2)3 i>Si SaiSiS ii^îi^ïïÏÏJi
11 J a quriques années, coiiliiiua-l-iL qui! deiiieuiutl à Dauia^» un vieux marchand uoniiné Banou, Il avait une fort belle uiaisuu de campagne près de la ville, deux magasins remplis de toile des Indes et tie loutes sortes d'étuffesd'oi' et de soie, avec une jeune lemmequi, pour la beauté, [>ouvait torl bien entrer eu comparaison avec la leine d'Astracan.
Banou était mi liommede plaisir. Il aimait la dû|iensei t se piquait de générosité* Il ne se contetdail pas de régaler ses amis, il leur prétait de l'argent ; il assistait ceux qui avaient besoin de secours, Kntin, il n'aurait pas été satisfait de lui-niénjc s'il cùl passé un jour sans avoir reiuln quelque service. Il trouva laiil d\KTasions d'exercer nou humeur bienfaisante, ([u'il f^àla peu ii peu ses affaires. Il s'apereul bien qu il s'ineommoilait, mais il ne put se résoudre a changer de conduite, de soi'le que, sedérangeaut de plus en plus Ions les jours, il lut obligé de vendre sa maison de campagne^ el il lomba inscnsilitenient dans la misère.
Lorsqn il vil sa fortune renversée, il eut recours a siesamis; il neit reçut aucune assistance; ils rabandonnércnt Ions. Il crut que du nuîius ses débiteurs lui rendraient ce qu'il leur avait prêté: mais les
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uns nitNrenl la dette et les autres se trouvèrent hors d'état de s'acquitter, ce qui causa tant de chagrin h Banou , qu*il en tomba malade.
Pendant sa maladie, il se ressouvint par hasard d'avoir prêté mille sequins d'or à un docteur de sa connaissance. Il appela sa femme et lui dit : — 0 ma chère Arouya ! il ne faut point encore nous désespérer; je viens de rappeler dans ma mémoire un de mes débiteurs que j'avais oublié ; je lui ai autrefois prêté mille sequins d'or: c'est le docteur Danischmende. Je ne le crois pas d'aussi mauvaise foj que les autres. Va chez lui, puisque je ne puis y aller moi-même, et lui dis que je le prie de m'envoyer la somme qu'il a reçue de moi.
Arouya prit aussitôt son voile et se rendit à la maison de Danischmende.On la Ot entrer dans l'appartement de Talfakih (jurisconsulte), qui la pria de s'itsseoir et de lui dire ce qui l'amenai!. — Seigneur docleur, répondit la jeune femme en levant son voile, je suis réponse de Bsinou le marchand. Il vous souhaite toutes sortes de prospérités avec le salut, et vous conjure d'avoir la bonté de lui rendre les mille sequins d'or qu'il vous a prêtés.
A ces paroles, que la belle Arouya prononça d'un air doux et gracieux, le docteur, plus rouge que le feu, attacha ses yeux sur la femme du marchand, et lui répondit en faisant l'agréable : — 0 visage de fée! je vous donnerai volontiers ce que vous demandez, non comme une chose due à votre mari, mais à vous-même, pour le plaisir que vous me faites de venir chez moi. Je sens que votre vue me met hors de moi-même. Vous pouvez me rendre le plus heureux des alfakihs. Répondez, de grâce, aux sentiments que vous venez de m'inspirer: siussi bien voire époux est dans un âge trop avancé pour mériter votre affection. Si vous voulez combler mes désirs, au lieu de mille sequins, je vais vous en donner deux mille, et je vous jure sur ma tête et sur mes yeux que je serai toute ma vie votre esclave.
uJiïi
^WKw muu
\i[\ (larlaiil de celte manière, U; lioji paasiouiiètlocteur, |H»ur [imu ver pur ses actions (|u*il n\'tîiit juis riiuiris éfiris i|irn le disnil, saj» [)rocha île \i\ jeune feiiïnin et voulut la presser i ntre ses bras; mais elle le repoussa IrAs-rudeiiierit et lui dit ru le rejiardaîil (Tiiu air (jui ne lui prèsagenit rien (te favorable : • — ArrtHe/ ! insoleut, et cessez de vous tlatter que ]e vous écoute. Quand vous iirotîririez toules les richesses de rKgypLe, s'il dépendait de vous de me les donner^ vous ne pourriez corrompre ma fidélité. Remettez seulement entre mes nuiins les mille sequins que vous devez ii mon époux, et ne perde?. ]»as le lemps a contraindre un cœur qui se refuse à vos vœux-
l/dlfatvili avait Irop d'esjuiL piiur ne pas jugei' par ce discours de ce qu'd devait attendre de la vertueuse Arouya- Il perdîl Tespé* rance de la réduire; et comme c'était un liomnn? trés-i>rutal, il changea bientôt de langaj^e, — Il laul. lui dil-il avec beau co tip d'em-
HISTOIRE DE h\ OELLK AKOUYA.
portemtml, que tu suis bien cfrioiiléi!, pour me ileniander do raigcnl ! Je ne dois rien a Banou, Ion mari, et si ce vieux fou s'est ruiné par iHie conduite extravagante, je ne suis poîril assez sot pourconlrihuer h le rétablir, A ces mots, il la fit sortir brusqn<*ment de sa maisfHu et peu s'en fiillut même qu'il ne la tVappflL
la jeune femme s'en retourna tnul en pleurs au logis. — Moucher Banou, dit-elle à son mari, le docteur Banischmende n'est pas plus honnête homme que vos autres débiteurs. Il a eu le front de me soutenir qu'il ne vous devait rien. — O Tingrat! s'écria le vieux marchand, esl-il bien possible qui! m^ahandonne au besoin? Mais, que dis-je, m'abandoîïne? il est même fFassez mauvaise loi pour nier une somme qu'il a reçue. Le fourbe! il paraissait un homme de probité; je lui aurais conDé toute ma fortune lorsqu'il m*a demandé mille sequins! A qui donc faut-il se (îer aujourd'hui? Que ferai-je? poursuivit-il. I)ois-je le laissertrauquille? Non, je veux en avoir raison. Va trouver le cadi : c*est un juge sévère et t ennemi juré des nijuslices; conte-lur toute la perfidie du docteur. Je suis assuré qu'il aura pitié de moi et me rendra justice.
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La jeune femme du vieux marchand alla chez le cadi. Elle entra dans une salle où ce juge donnait audience au peuple, et elle se tint à l'écart. La majesté de sa taille et son grand air la firent bientôt remarquer. Le cadi aimait naturellement le beau sexe. D'abord qu'il aperçut Ârouya, il lui (it signe dapprocher et la conduisit lui-même dans son cabinet. Il l'obligea de s'asseoir sur un sofa et de lever son voile; mais il ne vit pas plutôt Textrôme beauté dont elle était pourvue, qu'il en fut aussi charmé que l'alfakih. — 0 canne de sucre! s'écria-t-il, déjà tout transporté d'amour, belle rose du jardin du monde, apprends-moi de quoi il s'agit, et sois assurée par avance que je ferai pour toi tout ce que tu voudras!
Alors elle lui parla de la mauvaise foi de Danischmendc, et le supplia très-humblement d'interposer son autorité pour obliger le docteur à restituer ce qu'il devait à son mari. — Cela est trop juste, interrompit le cadi, qui se sentait enflammer de plus en plus, je saurai bien Ty contraindre; il rendra les mille sequins, ou je lui ferai arracher les entrailles. Mais, charmante houri, continua-t-il en se radoucissant, songe, de grâce, que l'oiseau de mon cœur se trouve pris dans les filets de ta beauté; accorde-moi ce que tu as refusé à l'alfakih, et je vais tout à l'heure te faire présent de quatre mille sequins d'or.
A ce discours, Arouya fondit en pleurs. — 0 ciel! dit-elle, n'y a-t-il donc point de vertu parmi les hommes? Je n'en puis trouver un qui soit véritablement généreux. Ceux même qui sont chargés de
IIISTOIUË DE LA BELLE AROUYA. 855
punir les coupables ne se font pas un scrupule de commettre des crimes.
Le cadi lâcha vainement d'essuyer les larmes de la jeune femme. Comme il persistait à exiger d'elle des faveurs et qu'il assurait que sans cela elle ne devait attendre de lui aucun service, elle se leva et sortit de son hôtel pénétrée d'une vive douleur.
Lorsque Banou vit revenir sa femme, il ne lui fut pas difficile de juger qu'elle n'avait pas une bonne nouvelle à lui annoncer. — Je vois bien, lui dit-il, que vous n'êtes pas fort contente du cadi; il vous a refusé sii protection : le docteur Danischmende est sans doute de ses amis? — Hélas! répondit-elle, j'ai perdu ma peine; il ne veut point nous rendre justice. Il ne nous reste plus aucune espérance. Qu'allons-nous devenir? — Il faut, reprilBanou, s'adresser au gouverneur de Damas. Je lui ai vendu plusieurs fois des étoffes à crédit; il me doit même encore de l'argent : implorons son appui. Je crois qu'il voudra bien employer son autorité pour noiLs.
I^ lendemain, Arouya, couverte de son voile, ne manqua pas d'aller chez le gouverneur. Elle demande k lui parler. On la mène à son appartement. Il la reçut avec beaucoup de civilité et la pria de se découvrir. Comme elle en connaissait les conséquences, elle voulut s'en défendre, mais il n'y eut pas moyen; il la pressa si galamment de lever son voile, qu'elle ne put s'en dispenser.
Si la vue de cette jeune femme avait enflammé le docteur et le cadi, elle ne fit pas moins d'effet sur le gouverneur, qui était un de ces vieux seigneurs qui courent toutes les beautés qui se présentent a leurs regards. — Que de charmes ! s'écria-t-il. Je n'ai jamais rien vu de si ])iquant. Ah! l'aimable personne! Dites-moi, poursuivit-il, qui vous êtes et ce qu'il y a pour votre service. — Monseigneur, répondit-elle, je suis femme d'un marchand nommé Banou, qui a eu quelquefois l'honneur de vous vendre des étoffes. — Oh! que je le connais bien, interrompit-il, c'est un des hommes du monde que j'aime et que j'estime le plus. Qu'il est heureux d'avoir une si charmante femme ! Que son sort est digue d'envie ! — II. est bien plutôt digne de pitié, interrompit k son tour Arouya. Vous ne savez pas, seigneur, dans quel état est réduit l'infortuné Banou. Kn même temps
356 LES MILLK KT LiN JOURS.
elle lui représenta la mauvaise situaliou des affaires de son mari, et lui dit les raisons qui l'obligeaient à le venir chercher.
Le gouverneur, sachant de quoi il était question, fut fort prompt à promettre qu'il emploierait son autorité à contraindre le docteur Danischmende à payer ce qu'il devait k Banou, mais il ne fut pas plus généreux que le cadi. — Je vous accorde ma protection, dit-il k la jeune femme : j'enverrai chercher Talfakih, et s'il ne restitue pas de bonne grâce les mille sequins qu'il a reçus, il pourra bien s'en repentir. En un mot, je m'engage k vous les faire rendre, pourvu que dès ce moment vous commenciez a reconnaître ce que je prétends faire poor vous, car, nous autres seigneurs, nous voulons que la reconnaissance précède le service.
Comme la belle Arouya n'avait pas plus deuvie de contenter la passion du gouverneur que celle des autres, elle se retira toute désolée. — 0 BanoD ! dit-elle k son mari, il ne faut plus compter sur rien. Personne ne veut entrer dans nos peines ni nous secourir en quelque manière que ce soil. Ces paroles mirent le vieux marchand au désespoir. Il fit mille imprécations contre les hommes, et il allait les renouveler, quand sa femme lui dit : — Cessez de maudire les auteurs de nos maux. Quel soulagement recevrez-vous des plaintes vaines qui vous échappent? Il vaut mieux rêver k d'autres moyens de retirer votre argent, et j'en imagine un que Mahomet lui-même m'inspire. Ne me demandez pas, ajouta-t-elle, quel est ce moyen : je ne juge pas k propos de vous en instruire. Contentez-vous de l'assurance que je vous donne qu'il fera beaucoup de bruit et que nous serons pleinement vengés de Talfakih, du cadi et du gouverneur. — Fais tout ce qu'il te plaira, lui dit Banou ; je m'abandonne k ion industrie.
La jeune marchande sortit aussitôt de sa maison, et après avoir traversé deux ou trois rues , elle entra dans la boutique d'un bahutier. Le maître la salua et lui dit : — Belle dame, que souhailez-vousî — 0 maître! répondit-elle, j'ai besoin de trois coffres, je vous prie de me les donner bien conditionnés. Le bahutier lui en montra plusieurs de différentes grandeurs. Elle en choisit trois qui pouvaient sans peine contenir chacun un homme Elle les paya el les fit sur-le-champ
IIISTOJHK DK LA BELLE AROUYA. 357
porter chez elle, puis elle s'habilla de ses plus riches habils, se para de loules les pierreries que sa mauvaise fortune ne Tavait pas encore réduite à vendre pour subsister, el elle n'oublia pas les parfums.
ANS un élat si propre h charmer, elle alla trouver Talfakih, et employant tous les airs libres et gracieux qu'une fausse effronterie lui permettait de prendre, elle ôla son voile sans attendre que le C§). docteur la priât de se.découvrir ; puis le regardant avec des yeux capables de donner de l'amour aux hommes les plus insensibles : — Seigneur alfakih , lui dit-elle, je viens vous prier encore de rendre les mille sequins que vous devez à mon mari. Si vous les restiluez pour l'amour de moi, vous pouvez compter sur ma reconnaissance. — Belle dame, répondit le docteur, je suis toujours dans les mêmes sentiments : j'ai deux mille sequins à vous donner aux conditions que je vous ai |)roposées. — Je vois bien, reprit Arouya, que vous n'en démordrez point; il faut donc me résoudre de bonne grâce à vous satisfaire. Je vous attends celte nuit, poursuivit-elle en lui tendant une de ses belles mains qu'il baisa avec transport : apportez Targent que vous m'avez promis et venez à dix heures précises frapper à la porte de ma maison. Une esclave fidèle vous ouvrira et vous introduira dans mon appartement, où nous passerons la nuit ensemble. L'alfakih, a ces paroles qui lui promettaient tout ce qu'il pouvait souhaiter, ne fut pas maître de lui; il embrassa la jeune femme sans qu'elle pût s'en défendre. Mais elle se débarrassa de ses mains promptement, el le voyant dans une position à ne pas manquer au rendezvous qu'elle lui donnait, elle sortit de chez lui pour aller faire le môme personnage à l'hôtel du cadi.
D'abord qu'elle fut en particulier avec ce juge, elle lui dit : — 0 monseigneur! depuis (|ue je vous ai (piitté je n'ai pas goûté un moment de repos. J'ai \m\W fois ra|)pelé dans ma mémoire toutes les
Il ne manqua pas de témoigner à la dame le plaisir qu'il avait de la voir dans des sentiments si favorables pour lui. Il lui fit des caresses dont elle eut soin de modérer la vivacité, et lui promit de se rendre chez elle à l'heure marquée. Là-dessus ils se séparèrent fort satisfaits, quoiqu'ils eussent tous deux des pensées bien différentes.
Voilà déjà deux amants disposés à donner dans le piège qu'elle leur tendait. Il ne restait plus que le gouverneur à tromper, ce qui ne fut pas fort diflBcile. La jeune marchande eut l'adresse de l'amorcer comme les autres. Il crut de bonne foi tout ce qu'elle lui dit, et le résultat de leur entretien fut qu'elle lui donna rendez-vous à minuit chez elle, et qu'il jura de s'y trouver seul pour faire les choses avec la discrétion qu'elle souhaitait.
— Grand prophète! dit Arouya lorsqu'elle fut hors du palais du gouverneur, ô protecteur des fidèles musulmans! Mahomet, vous qui du ciel où vous êtes avez les yeux ouverts sur les démarches que je fais, vous voyez le fond de mon âme; achevez de faire réussir mon dessein et ne m'abandonnez pas dans les périls de l'exécution!
Après cette apostrophe, qu'elle crut devoir faire pour parvenir plus sûrement au but qu'elle se proposait, elle se sentit remplie de confiance, et suivant tous ses mouvements comme autant d'avis secrets du prophète , elle alla acheter toutes sortes de fruits et des confitures sèches. Quand la jeune marchande aurait eu dessein de rendre heureux ses amants , elle n'aurait pas fait de plus grands préparatifs pour les recevoir.
Elle attendait leur arrivée avec une extrême impatience. Elle craignait même quelquefois qu'ils ne vinssent pas; mais sa crainte était fort mal fondée : les espérances qu'ils avaient conçues étaient trop agréables pour qu'ils pussent les abandonner. Le docteur Danischmende, entre autres, se tenait alerte, et comme premier en date, il ne manqua pas d'être à la porte de Banou à dix heures précises. 11 frappe , la vieille esclave ouvre , le fait entrer et le conduit à l'appartement de sa maîtresse en lui disant tout bas : — Prenez bien garde de faire du bruit, de peur de réveiller le vieux marchand qui repose.
Aussitôt que Danischmende vit Arouya, qui s'était parée avec autant de soin que s'il eût été question de recevoir un amant aimé , il
3r>0 L^ MILLR KT UN JOUIIS.
ful ébloui de réclal de ses charmes et lui dit d'un air passionné : — 0 phénix de la prairie de la beauté, je ne puis assez admirer mon bonheur! Yoilà y poursuivit-il en jetant une bourse sur une table , les deux mille sequins que je vous ai promis; ce n'est pas trop payer une si bonne forlune.
Arouya sourit à ce discours ; elle tendit la main à Tairakib , et après l'avoir fait asseoir sur un sofa, elle lui dit : — Seigneur docteur, ôtez votre turban et votre ceinture, mettez-vous à votre aise. Vous êtes ici comme chez vous. Dalla Moukhtala, continua-t-elle en s'adressant à la vieille esclave, viens m'aider à déshabiller mon amant, car ses habits le gênent. En parlant ainsi, la dame défit elle-même la ceinture de Danischmende, et l'esclave lui ùta son turban; elles] le dépouillèrent ensuite toutes deux de sa robe, de manière qu'il demeura en veste et la tête nue. — Commençons, lui dit alors la jeune marchande , par les rafraîchissements que je vous ai préparés. En même temps ils se mirent à manger des confitures et à boire des liqueurs.
Sur la fin de ce repas, que la dame avait soin d'égayer par des discours qui charmaient Talfakih , on entendit du bruit dans la maison. Arouya en parut alarmée comme si elle n'eût pas su ce que c'était. — Dalla, dit-elle à la vieille esclave d'un air inquiet, va voir ce qui peut causer le bruit que nous entendons. Dalla sortit de la chambre et y revint un moment après en disant à sa maîtresse avec beaucoup de trouble et d'altération : — Ah 1 madame, nous sommes perdues! votre frère vient d'arriver du Kaire ; il est en ce moment avec votre mari, qui va vous l'amener ici tout a l'heure. — 0 fatale arrivée! s'écria la femme de Banou en affectant un grand chagrin , le fâcheux contre-temps! ce n'est pas assez qu'on vienne troubler mes plaisirs, il faut encore qu'on me surprenne avec mon amant et que je passe pour une femme infidèle dès le premier pas que je fais contre mon devoir ! Que vais-je devenir? Comment puis-je prévenir la honte que je crains? -*- Vous voilà bien embarrassée, dit la vieille esclave. Que le seigneur Danischmende s'enferme dans un des trois coffres que votre mari a fait faire pour y mettre des marchandises qu'il veut envoyer à Bagdad : ils sont dans votre cabinet et nous en avons les clefs.
Le conseil île Dtillîi lui iipproiivi'. Le (loch'ur pasi^a dans le rabinet et se mil dans un des Irois coffres, qirArouya elle-mênie ferma k double tonr en disant à Danist^hntende : — 0 mon eher allakih ! ne vous impatientez pas. Aussitôt que mou frère et mon mari se seront retin''s, je viendrai vous rejoindre et nous passerons ensemble le reste de la nuit d'autant plus uprf'ablenient que ïios plaisirs auront été interrompus.
La promesse qu A rouya faisait au docteur de le venir tirer de sa prison, et Tespérauce qu^elle lui donnait dele bien dédommager des mauvais moments qu'il allait passt^r dans le coffre, rempôchèrent de s affliger d'une aventure qui devait avoir des suites encore plus désagréables pour lui* Au lieu de soupçonner la sineérité de la dame et de s'imaginer que l'état où il se voyait pouvait être un piége qu^jn lui avait tendu, il aima mieux se persuader qu'on l'aimait, et se livrer aux plus douces illusions dont se repaissent les amants qui se flatlent eu vain d'obtenir raccomplissemeot de leurs désirs.
36i LES MILLE ET UN JOURS.
La jeune marchande le laissa dans son cabinet el revint dans sa chambre en disant tout bas à son esclave : — En voilà déjà un qui a donné dans mes filets; nous verrons si les autres m'échapperont. — C'est ce que nous saurons bientôt, répondit Dalla, car il est près de onze heures, et je ne crois pas que le cadi manque de se trouver au rendez-vous. La vieille esclave avait raison de penser que ce juge ne serait pas moins exact que le docteur. En effet, on entendit frapper à la porte de Banou môme avant l'heure marquée. Dalla courut ouvrir, et voyant que c'était un homme, elle lui demanda son nom. — Je suis, dit-il, le cadi. — Parlez bas, lui répbndit l'esclave, vous pourriez réveiller le seigneur Banou. Ma maîtresse, qui a un grand faible pour vous , m'a ordonné de vous introduire dans son appartement; prenez , s'il vous plaît, la peine de me suivre, je vais vous y mener. 1^ juge sentit redoubler sa flamme à ces paroles. Il suivit Dalla, qui le conduisit à l'appartement de la jeune marchande.
— 0 ma reine! s'écria-t-il en abordant la belle Arouya, je vous vois enfin ! Avec quelle impatience ai-je attendu cet heureux moment ! Il m'est donc, ajouta-t-il en se jetant à ses pieds, il m'est donc permis de concevoir les plus charmantes espérances! Non, il n'est point de bonheur qui soit comparable au mien. La jeune marchande, relevant le cadi , le pria de s'asseoir sur le sofa et lui dit : — Seigneur, je suis bien aise que vous ayez un peu de goût pour moi , puisque vous êtes l'homme du monde pour qui j'en ai le plus, ou pour mieux dire la première personne qui se soit attirée mon attention. Cette vieille esclave vous le dira : depuis le dernier entretien que j'ai eu avec vous, je ne fais que languir; je lui parle de vous sans cesse, et ma passion ne me laisse pas un moment de repos.
Quand le cadi entendit parler Arouya dans ces termes, peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit : — Haut cyprès ! lui dit-il , vivante image des houris! vous m'enchantez par de si douces paroles: achevez, de grâce, de mettre le comble à mes vœux! Mais, ma princesse, hâtezvous de me satisfaire, je vous en conjure, car vous m'avez mis hors de moi-môme, et je ne me possède plus. — Je suis ravie, reprit la dame, de vous voir si amoureux. Cela flatte agréablement ma tendresse , et votre impatience me fait trop de plaisir pour différer plus
longtemps à la contenter. Je vous avais préparé des rafraichissements et je voulais boire des liqueurs avec vous; mais puisque vous ôles si passionné, il faut que je cède à vos instances. Déshabillez-vous donc, et vous couchez dans ce lit que vous voyez. Je vais cependant dans l'appartement de mon mari pour savoir si le vieillard repose, et dans un moment je reviendrai vous trouver.
Le juge, à ce discours, s'imaginant qu'il tenait déjà dans ses bras l'objet de ses désirs, ôtapromptement ses habits et se mit au lit. A peine fut-il couché qu'il entendit du bruit. Un instant après, Arouya revint fort émue et lui dit : — Ah! seigneur cadi, vous ne savez pas ce qui vient d'arriver? Nous avons ici un vieil esclave que je n'ai pas voulu mettre dans ma confidence, parce qu'il m'a paru trop attaché à mon mari : il vous a vu entrer dans ma maison , il en a averti son maître, qui l'a sur-le-champ envoyé chercher mes parents pour être témoins de mon infidélité. Ils vont tous venir dans mon appartement. Je suis la plus malheureuse personne du monde ! En achevant ces paroles, elle se mit a pleurer, ce qu'elle fit avec tant d'art, que le cadi la crut fort affligée.
— Consolez-vous, mon ange, lui dit-il, vous n'avez rien à craindre. Je suis le juge des musulmans, et je saurai bien par mon autorité imposer silence à vos parents et à votre mari. Je les menacerai tous; je leur défendrai de faire aucun éclat, et vous devez être persuadée qu'ils craindront mes menaces. — Je n'en doute pas, monseigneur, reprit la jeune marchande; aussi n'est-ce pas le ressentiment de mon époux ni la colère do mes parents que j'appréhende. Je sais bien qu'appuyée de votre protection je suis à couvert des châtiments; mais, hélas ! je vais passer pour une infâme , et je deviendrai l'opprobre et le mépris de ma famille. Quel sujet de douleur pour une femme qui jusqu'ici n'a pas donné la moindre occasion de soupçoimer sa vertu ! Que dis je , soupçonner? j'ose dire qu'on me regarde comme le modèle des femmes raisonnables. Je vais perdre en un moment une si belle réputation ! A ces mots , elle recommença k pleurer et à se lamenter d'un air si naturel, que le juge en fut attendri.
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— 0 lumière de mes yeux ! s'cVcria-tnl , je suis louché de tuu «ilHitliou. Mats cesse de Ty abandouner, puisqu'elle t'est iuulile. Que le sert-il de répandre taut de larmes pour ou maltieur iuévilahle? Dalla MruiMitala inierrompil en cet endroit le jujïe el dil : — Grand radi des fidèles , el vous belle rose du Jardin rie la beaulé, écoutez-moi run el raulre* Im de rexpérieuce, et ce n'est pas la preniiùre lois que j'ai fait plaisir a des amants embarrassés. Pendant tpu^ vous ne souiïez tous di^n\ qifk vous altendrir, je pense aux moyens de vous tirer d'endiurras; et si monseigneur le cadi veut^ nous allons truni- |)er le seigneur Bauou et les parents de ma maîtresse. — El comuieul cela? ilit le juge, — Vous n'avez, reprit la vieille esclave, (pTà vous i»ïdermer dau*^ un ccrlaiu enfTre qui est dans le tabinet ri'Arouya. Je
suis bien assurée qu'on ne s'avisera pas de vous en demander la clef.
— Ah! Irès-volontiers , répondit le cadi ; je consens pour quelques moments de me mettre dans ce coffre si vous le jugez à propos. Alors la jeune dame témoigna que cela lui ferait plaisir et assura le juge qu'un instant après que son mari et ses parents auraient visité son appartement et se seraient retirés, elle ne manquerait pas de le venir lirer du coffre.
Sur cette assurance et sur la promesse que la marchande fit au cadi de payer avec usure la complaisance qu'il voulait bien avoir pour elle, il se laissa enfermer comme l'alfakih.
11 ne restait plus que le gouverneur, qui vint aussi à minuit se présenter à la porte. Dalla l'introduisit de même que les deux autres, et Arouya le reçut de la même manière. Elle lui fit bien des caresses, et lorsqu'elle s'aperçut que le vieux seigneur devenait trop pressant, elle fit un signe dont elle était convenue avec Dalla, qui sortit. Un moment après on entendit frapper assez rudement à la porte de la rue, et bientôt la vieille esclave entra dans la chambre avec précipitation en disant d'un air effrayé: — Ah! madame, quel contretemps! le cadi vient d'entrer, on le conduit dans l'appartement de votre mari. — Ociel! s'écria la jeune marchande, quel fatal événement! Ma chère Dalla, poursuivit-elle, va doucement écouter ce que ce juge dit à Banou et reviens nous en instruire. La vieille esclave sortit une seconde fois; et pendant qu'elle faisait semblant d'être occupée à s'acquitter de la commission dont sa maîtresse Tavait chargée, le gouverneur dit à la dame : — Qui peut amener ici le cadi à l'heure qu'il est? Banou aurait-il quelque mauvaise affaire? — Non, répondit Arouya, et je ne suis pas moins étonnée que vous de l'arrivée de ce juge.
Dalla , peu de temps après , revint sur ses pas et dit k sa maltresse :
— Madame, j'ai prêté une oreille attentive aux discours qui se. tiennent dans l'appartement du seigneur Banou , et j'en ai assez entendu pour savoir de quoi il s'agit. Le cadi vient dans cette maison pour vous interroger en présence de Danischmende dont il est accom- |)agné. Ce docteur soutient qu'il vous a rendu les sequins que votre éi)0ux lui a prêles. Le grand-vizir, qu'on a informé de celte affaire.
HISTOIRE DK LA BKLLK AKOUYA. 367
les lui demander. Il m'a répondu qu'il ne devait rien à nion mari, mais qu'il me donnerait deux mille sequins si je voulais satisfaire les désirs qu'il m'a témoignés. J'ai été me plaindre au cadi de la mauvaise foi du docteur, l.e juge m'a déclaré qu'il ne me rendrait pas justice, à moins que je n'eusse pour lui la complaisance que Danisch mende a exigée de moi. Confuse, indignée du mauvais caractère du cadi, je l'ai quitté brusquement et me suis adressée au gouverneur de Damas, parce que mon mari est connu de lui. J'ai imploré sou secours; mais je ne l'ai pas trouvé plus généreux que le cadi, et il n'a rien épargné pour me séduire.
J'avais de la peine à croire ce qu'elle me racontait, ou plutôt je soupçonnais Arouya d'inventer cette fable pour rendre auprès de moi un mauvais office à Danischmende , au cadi et au gouverneur. — Non , non , lui dis-je , je ne puis ajouter foi au discours que vous me tenez. Je ne saurais me persuader qu'un docteur soit capable de nier qu'il ait reçu une somme qu'on lui a prêtée , ni qu'un homme que j'ai choisi pour rendre justice au peuple vous ait fait une insolente proposition. — 0 roi du monde! me dit la femme de Banou, si vous refusez de me croire sur ma parole, du moins j'espère que vous en croirez les témoins irrécusables que j'ai de tout ce que je dis. — Oii sont-ils ces témoins? repris-je avec étonnement. — Sire, repartitelle, ils sont chez moi. Envoyez-les, s'il vous plaît, chercher tout à l'heure, leur témoignage ne sera point suspect h Votre Majesté.
J'envoyai sur-le-champ des gardes à la maison de Banou , qui leur livra les trois coffres où étaient les amants. Les gardes les ayant apportés en ma présence, Arouya me dit : — Mes témoins sont là dedans. En achevant ces paroles, elle tira de dessous sa robe trois clefs et ouvrit les coffres.
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Jugez quelle fut ma surprise, de même que celle de toute ma cour, lorsque nous aperçûmes le docteur, le gouverneur et le cadi , tous trois presque nus, pâles, défaits et très-mortifiés du dénouement de l'aventure! Je ne pus d'abord m'empêcher de rire de les voir dans celte situation, qui ne manqua pas d'exciter les ris de tous les spectateurs; mais je pris bientôt un air sérieux et j'apostrophai les amants dans des ternies qu'ils méritaient. Après leur avoir fait publiquement des reproches , je condamnai le docteur Danischmende à donner quatre mille sequins d'or à Banou , je déposai le cadi, et conflai le gouvernement de la ville de Damas à un autre seigneur de ma cour. Ensuite, ayant fait ôter les coffres, j'ordonnai à la jeune marchande de lever son voile : — Montrez-nous, lui dis-je, ces traits dangereux dont la vue a été si fatale k ces trois personnes qui s'en sont laissé charmer.
La femme de Banou obéit. Elle leva son voile et nous fit voir toute la beauté de son visage. L'émotion que cet événement et la nécessité de demeurer exposée aux regards de toute ma cour lui causaient, ajoutait un nouvel éclat à son teint. Je n'ai jamais rien vu de si beau qu'Arouya. J'admirai ses charmes et je m'écriai dans l'excès de mon admiration : — Ah ! qu'elle est belle ! L'alfakih, le cadi et le gouverneur ne me paraissent plus si coupables.
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Je ne fus pas le seul qu'elle frappa* A la vue rie son incomparable beauté, il s'éleva dans ma cour uu murmure d^applaudissenient. Tout le monde n avait des yeux que pour elle; on ne pouvait se lasser de la regarder ni de la louer. Comme je témoignai que je souhaitais d*entendre un détail circonstancié de Thistoire qu'elle venait de nous^ conter succinctement, elle nous en fit un récit avec lant d*esprit et de grâce, qu'elle augmenta encore notre admiration : la salle d'andience retentit de louanges; et ceux qui connaissaient Banou , malgré le mauvais état de ses affaires^ le trouvaient trop heureux d'avoir une si charmante tVmme*
Après qu'elle eut satisfait ma curiosité, elle me remercia de la justice cpie je lui avais rendue et se retira chez elle* Mais, hélas! si elle cessa d'être devant mes yeux , elle ne cesfia point de s'ofTrir k ma pensée. Je fus saîis cesse occupé de son image, je ne pus m'en distraire un seul moment; et enfin, m'apercevant qu'elle troublait
mon repos , j'envoyai secrôtement chercher son époux. Je le Os entrer dans mon cabinet, et je lui parlai de cette sorte : — Écoutez, Banon , je sais la situation où vous a réduit votre cœur généreux, et je ne doule point que le chagrin de ne pouvoir plus vivre comme vous avez toujours vécu jusqu'ici ne vous soit plus sensible que votre misère même; j'ai resold de vous mettre en état de régaler vos amis, vous pourrez même faire plus de dépense que vous n'en aurez jamais fait sanscraindre de retomber dans la pauvreté. En un mot, je veux vous accabler de biens, pourvu que de votre côté vous soyez disposé à me faire un plaisir que j'exige de vous. Je suis épris d'une passion violente pour votre femme : répudiez-la, et me l'envoyez. Faites-moi ce sacrifice, je vous en conjure, et par reconnaissance, outre toutes les richesses que je veux vous donner, je consens que vous choisissiez la plus belle esclave de mon sérail ; je vais vous mener moi-même dans l'appartement de mes femmes, et vous prendrez celle qui vous plaira davantage.
— Grand roi, me répondit Banou, les biens que vous me promettez, quelque considérables qu'ils puissent être, ne sauraient me tenter, s'il faut les acheter par la perte de ma femme. Arouya m'est cent fois plus chère que toutes les richesses du monde. Jugez, sire, de mes sentiments par les vôtres, et vous verrez si je puis être ébloui de la fortune brillante que vous m'offrez. Cependant tel est l'amour que j'ai pour mon épouse, que je suis capable de préférer sa propre satisfaction à la mienne. Je vais de ce pas la trouver, lui apprendre l'effet que sa beauté a produit sur vous, et les offres que vous me faites pour que je vous cède sa possession; peut-être que, charmée d'une conquête si glorieuse, elle me laissera voir une secrète envie d'être répudiée, et si cela est, je jure que je la répudierai sans balancer, malgré la tendresse que j'ai pour elle. Je m'immolerai à son bonheur, quelque chagrin que me puisse causer sa perte.
11 ne me disait rien qu'il ne fût effectivement capable de faire. Aussitôt qu'il m'eut quitté, il alla chez lui rendre compte à sa femme de l'entretien qu'il venait d'avoir avec moi. — Arouya, lui dit-il, après lui avoir conté tout ce que je lui avais proposé ; ma chère Arouya, p.uisque vous avez charmé le roi, profitez de votre bonne fortune;
HISTOIRE DE l.A BELLE AROUYA.
allez vivre avec ce jeune monarque : il est aimable et plus digne que moi de vous posséder. En faisant son bonheur, vous jouirez d'un sort plus beau que celui d'ôtre associée à mes malheurs. Il ne put achever ces paroles sans répandre queUiues larmes. Sa femme en fut vivement touchée. — 0 mon ami ! lui répondit-elle, vous imaginez-vous me causer quelque joie en m'apprenant l'amour du roi? Pensezvous que la grandeur me touche? Ah ! détrompez-vous, si vous avez celte pensée, et croyez plutùt, tout malheureux que vous êtes, que j'aime mieux vivre avec vous qu'avec aucun prince du monde.
ANou fut enchanté de ce discours. Il embrassa sa femme avec transport. — Phénix du siècle, s'écria-t-il, que vous méritez de louanges! vous êtes digi^e de régner sur le cœur auquel vous me préférez. Il n'est pas juste qu'une épouse si charmante soit le partage d'un homme tel que moi. Je suis déjà dans un âge fort avancé, et vous n'êtes encore qu'jiu commencement de vos beaux jours; je ne suis qu'un infortuné, et vous pouvez, en m'abandonnant, vous faire la plus heureuse destinée. C'est demeurer trop longtemps liée à un homme (|ui n'a rien qui vous parle en sa faveur que votre vertu. Ne vous refusez point au rang ofi l'amour vous appelle, et, sans envisager quelle sera ma douleur quand je vous aurai perdue, consentez que je vous répudie, pour rendre votre sort plus agréable.
Plus Banou témoignait vouloir me céder Arouya, plus elle résistait. Enfin, après un long combat où l'amour conjugal demeura le plus fort, le marchand dit a sa femme : — 0 ma chère épouse! contentez-vous donc de régrter sur mon cœur, puisque vous bornez là tous vos désirs! Mais que dirai-je au roi? Il attend ma réponse, et il se flatte sans doute qu'elle sera telle qu'il la souhaite. Si je vais lui annoncer vos refus, que n'avons-nous point à craindre de son rcs-
S72 LKS MILLE ET UM JOtRS.
sentiment? Songez que c'est un souverain. Vous savez qu'il peut tout; peut-être emploiera-t-il la violence pour vous obtenir. Je ne pourrai vous défendre contre un rival si puissant.
— Je vois bien, répondit Ârouya, le malheur qui nous menace; mais il n'est pas impossible de l'éviter. Au lieu d'aller trouver le roi et de l'irriter en lui apprenant que je renonce à l'bonneur qu'il me veut faire, prenez tout Targent qui vous reste, emportons ce que nous avons de plus précieux, éloignons-nous de Damas; fuyons et nous recommandons au prophète : il ne nous abandonnera point. Banou goûta cet avis et résolut de le suivre.
Ils n'eurent pas plutôt formé cette résolution qu'ils l'exécutèrent. Ils sortirent de la ville dès le jour même et marchèrent vers le Grand Kaire. J'appris tout cela le lendemain de Dalla Moukhtala, qui n'avait pas voulu accompagner sa maîtresse, et qui me fut amenée par un homme de confiance que j'avais envoyé chez Banou, dans l'impatience où j'étais de le revoir. Si j'eusse été moins maître de mes passions et que j'eusse absolument voulu me satisfaire, j'aurais bientôt eu Arouya malgré elle dans mon sérail : je n'avais qu'à faire courir sur ses pas; mais c'eût été commettre une action injuste, et je n'ai jamais aimé a contraindre les cœurs.
Je laissai donc à la fenmie du marchand la liberté de me fuir et de se retirer oii il lui plairait, et je m'étudiai à vaincre un amour malheureux, étude qui ne fut pas moins vaine que pénible. Arouya, malgré tous les efforts que je faisais pour l'éloigner de ma pensée, m'était toujours présente ; sa beauté et sa vertu l'établirent dans mon cœur, et depuis plus de vingt années son souvenir me rend insensible aux charmes de mes esclaves les plus belles ; les plus piquantes m'amusent sans m'occuper.
Bedreddin-Lolo finit en cet endroit son histoire. Le vizir Atalmulc et le prince Seyf-Elmulouk lui demandèrent s'il ne savait point ce qu'Arouya pouvait être devenue. Il répondit que non, et qu'il n'en avait reçu aucunes nouvelles depuis qu'elle avait quitté Damas.
Le sultan de Damas, par l'histoire qu'il venait de raconter, avait apporté un nouvel argument en faveur de l'opinion de son vizir, qu'il n'existait aucun homme parfaitement heureux; cependant, il ne se
tenait pas pour battu. — Atalmulc, vous excepté, il ne m'approche que des hommes avec des visages riants; il est impossible qu'aucun d'eux ne jouisse d'une félicité parfaite. Je veux interroger mes généraux, mes courtisans et tous les officiers de ma maison. Allez, vizir, ajouta-t-il ; faites-les-moi venir ici l'un après l'autre.
Atalmulc obéit; il amena d'abord les généraux. Le roi leur commanda de dire hardiment si quelque chagrin secret empoisonnait la douceur de leur vie, en les assurant que cet aveu ne tirerait pas à conséquence. Aussitôt ils dirent tons qu'ils avaient leurs déplaisirs, qu'ils n'avaient pas Tesprit tranquille. L'un confessait qu'il avait trop d'ambition, l'autre trop d'avarice ; un autre avouait qu'il était jaloux de la gloire que ses égaux avaient acquise et se plaignait de ce que le peuple ne rendait pas justice à son habileté dans l'art de la guerre. Enfln les généraux ayant découvert le fond de leur àme, et Bedreddin voyant qu'aucun n'était heureux, dit à son vizir que le jour suivant il voulait entendre tous ses courtisans.
En effet, ils furent interrogés tour à tour. On n'en trouva pas un seul qui fût content. — Je vois, disait celui-ci, diminuer mon crédit tous les jours. On traverse mes desseins, disait celui-là, et je ne puis parvenir à ce que je souhaite. Il faut, disait un autre, que je ménage mes ennemis et que je m'étudie à leur plaire. Un autre enfin, qu'il avait dépensé tout son bien et même épuisé toutes ses ressources au profit de l'État et n'en était pas récompensé.
Le roi de Damas, ne trouvant point parmi ses courtisans, non plus qu'entre ses généraux, l'homme qu'il cherchait, crut qu'il pourrait être parmi les officiers de sa maison. Il eut la patience de leur parler k tous en particulier, et ils lui firent la même réponse que les courtisans et les généraux, c'est-à-dire qu'ils n'étaient point exempts de chagrin. L'un se plaignait de sa femme, Taulre de ses enfants; ceux qui n'étaient pas riches disaient que leur misère causait leur infortune, et ceux qui- possédaient des richesses manquaient de santé ou avaient quelque autre sujet d'affliction.
Bedreddin-Lolo ayant interrogé tant de gens dont pas un n'était content de son sort, se rangea enfin à l'opinion d' Atalmulc, et, dans sa résignation à la destinée, dil à son favori et à son vizir : — J'en
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