HISTOIRE DU DERVICHE ABOUKADAB
chesses, lu me diras si le plus insatiable des avares ne s'en contenterait pas. Abdalla lui obéit et parcourut douze magasins d'une grande étendue, si remplis de toutes sortes de richesses qu'il ne pouvait distinguer celles qui méritaient le plus son admiration, mais toutes méritaient et*produisaient son désir. Cependant le regret d^avoir rendu le chandelier et celui de n'en avoir pas connu l'usage déchirèrent le cœur d' Abdalla. Abounadar ne Gt pas semblant de s'en apercevoir : au contraire, il le combla de caresses, le garda quelques jours dans sa maison, et voulut qu'on le traitât comme lui-même. Quand il fut à la veille du jour qu'il avait fixé pour son départ, il lui dit : — Abdalla, mon flls, je le crois corrigé, par ce qui t'est arrivé, du vice affreux de l'ingratitude; cependant je te dois une marque de reconnaissance pour avoir entrepris un si grand voyage dans la vue de m'apporter une chose que j'avais désirée; tu peux partir, je ne te retiens plus; tu trouveras demain à la porte de mon palais un de mes chevaux pour te porter: je t'en fais présent, aussi bien que d'un esclave qui conduira jusque chez toi deux chameaux chargés d'or et de pierreries que tu choisiras toi-même dans mes trésors. Abdalla lui dit tout ce qu'un cœur sensible à l'avarice peut exprimer quand on satisfait sa passion, et vint se coucher en attendant le jour du lendemain fixé pour son départ.
Pendant la nuit, il fut toujours agité, sans pouvoir penser à autre chose qu'au chandelier et à ce qu'il produisait. — Je l'ai eu, disait-il, si longtemps en ma puissance; jamais Abounadar n'en aurait été possesseur sans moi. Quel risque n'ai-je point couru dans le souterrain? Pourquoi possède-t-il aujourd'hui ce trésor des trésors? Parce que j'ai eu la bonne foi ou plutôt la sottise de le lui rapporter, il profite de mes peines et des dangers que j'ai pu courir dans un si grand voyage. Et que me donne-t-il en reconnaissance? Deux méchants chameaux chargés d'or et de pierreries; en un moment le chandelier en fournit dix fois davantage. C'est Abounadar qui est un ingrat, disait-il. Quel tort lui ferais-je en prenant ce chandelier? aucun assurément; car il est si riche, et moi que possédé-je? Ces idées le déterminèrent enfin à faire son possible pour s'emjiarer du chandelier; la chose ne lui fut pas difficile : Abounadar lui avait confié les
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clefs de ses magasius. Il savait où le chandelier était placé, il s'en saisit, le cacha au fond d'un des sacs qu'il remplissait de pièces d'or et des autres richesses qu'on lui avait permis d'emporter, et le fit, comme tout le reste^ charger sur ses chameaux. Il n'eut plus d'autre empressement que de s'éloigner, et, après avoir promptement dit adieu au généreux Abounadar, il lui remit ses clefs et partit avec son cheval, son esclave et ses deux chameaux.
Quand il fut à quelques journées de Balsora, il vendit son esclave, ne voulant point avoir un témoin de son ancienne pauvreté ni dé la source de ses richesses. Il en acheta un autre et se rendit sans obstacle chez sa mère, qu'il voulut à peine regarder, tant il était occupé de ses trésors. Son premier soin fut de mettre les charges de ses chameaux et le chandelier dans une chambre au fond de la maison; et, dans rimpalience où il était de repaître ses yeux d'une opulence réelle, il mit des lumières dans le chandelier. Les douze derviches parurent ; il leur donna à chacun un coup de bâton de toute sa force, dans la crainte de manquer aux lois du talisman ; mais il n'avait ))as reiharqué qu' Abounadar tenait, en les frappant, le bâton de la main gauche. Abdàlla, par un mouvement naturel, se servit de sa droite, et les derviches, au lieu de devenir des monceaux de richesses, tirèrent aussitôt de dessous leur robe chacun un bâton formidable, dont ils le frappèrent si longtemps et si fort, qu'ils le laissèrent presque mort , et disparurent en emportant les charges des chameaux, les chameaux, le cheval, Tesclave et le chandelier.
Ainsi, pour n'avoir pas su se contenter d'une fortune immense bien acquise, Abdalla retomba dans la misère et n'en sortit jamais: digne châtiment de son ingratitude et de sa sordide avarice.
Un négociant sur le point de partir remit à un derviche de ses annis une bourse pleine d'or. De retour de voyage, il lui redemanda son dépôt; mais le perfide derviche nia d'avoir rien reçu. Le marchand, indigné, alla porter ses plaintes à Moavié , cadi de Bagdad. Si ce négociant, moins crédule, en remettant son or au derviche, eût pris des témoins, l'affaire eût été bien vite jugée; mais il avait négligé cette précaution. Le cadi sentit bien qu'il serait impossible de confondre ce dépositaire infidèle, il dit au négociant de revenir le lendemain, et il envoya sur-le-champ chercher le derviche.
Le cadi le reçut avec bonté et lui témoigna une estime qu'il ne ressentait pas, pour surprendre sa confiance. Après une assez longue conversation : — Des affaires importantes, lui dit-il, m'obligent de quitter ce pays pour quelque temps. J'ai une somme très-considérable en or, que je n'ose porter avec moi ; je ne vous choisirais point pour mon dépositaire si je connaissais dans cette ville un plus honnête homme que vous. Comme il faut ici du mystère, je vous enverrai mon dépôt demain dans la nuit. Le derviche tout joyeux assura le cadi d'une fidélité qu'il était bien résolu de violer, et se retira chez lui.
Le marchand ne manqua pas de retourner le lendemain chez le juge. Aussitôt que celui-ci l'aperçut : — Allez, hii dit-il, chez votre
derviche, et, s'il refuse de rendre votre dépôt, menacez-le de me porter vos plaintes. Le marchand obéit avec empressement. Le derviche entendant parler du cadi , dont il croyait avoir tant d'intérêt de conserver la conBance, remit promptementle dépôt; le négociant, bien content, alla témoigner au juge sa reconnaissance.
Cependant le derviche attendait avec impatience Teffel de la promesse qui lui avait été faite. Surpris de ne recevoir aucune nouvelle, il se transportfi chez le cadi ; mais quel fut son étpnnement, lorsqu'il s'entendit reprocher sa mauvaise foi par ce juge. Il se retira couvert de confusion et au désespoir d'avoir été la dupe de sa crédulité.
ILIJn tailleur étant dangereusement malade, eut un rêve qui lui sembla un avertissement du ciel. II voyait flotter dans les airs un drapeau d'une grandeur immense, composé de tous les morceaux de différentes étoffes qu'il avait volés. L'ange de la mort portait le drapeau d'une main, et de l'autre il lui déchargeait plusieurs coups d'une massue de fer. Le tailleur, à son réveil, fit vœu, en cas qu'il guérît, d'être plus ûdèle. Il ne tarda pas à recouvrer la santé. Comme il se déflait de lui-même, il recommanda à un de ses garçons de le faire ressouvenir du drapeau toutes les fois qu'il taillerait un habit.
Notre tailleur, pendant quelque temps, fut assez docile à la voix de son garçon ; mais un seigneur l'ayant envoyé chercher pour faire un habit d'une étoffe très-riche, sa vertu, mise à une épreuve trop forte, fit naufrage : en vain son garçon zélé voulut lui rappeler le drapeau : — Tu m'ennuies avec ton drapeau, lui dit le tailleur; il n'y avait point d'étoffe comme celle-ci dans celui que j'ai vu en songe, et j'ai remarqué aussi qu'il y manquait quelques morceaux : celui que je viens de prendre le complétera.
CalaouD, sultan d'Éj^ypte, avait deux fils ; sa tendresse étail tranquille sur laveiiir de Taîné, destiné à lui sua'éder; mais !e second, le prince Malikuasir nv prime proirtirtr), roccupait le jour et la nuit. Sa sotlicilude le lui montrait désanivrè, corrompu par les tlalteurs, échappant a ses conseils et succombant à la volupté.
Un jour qu'il faisait des rénexions sur rioconstance de la fortune, qui se joue des princes comme des autres hommes, il résolut de faire apprendre à son second Tds un metier qui piH lui servir de ressource en cas de besoin. Il le mit chez un fameux tailleur de la ville du Kaire, qui lui montra en peu de temps à coudre et à tailler des habits dans la dernière perfection.
D'abord on s'était fort étonné que Fempereur eût pris celte résolution j on traita sa prévoyance de crainte ridicule : on ne croyait
point que le fils d'un sultan d'Egypte pût un jour se trouver réduit à travailler pour vivre. Il arriva néanmoins bientôt dans l'empire un changement qui fit connaître à ceux qui n'avaient point approuvé en cela la conduite de Calaoun qu'ils avaient eu grand tort. Cet empereur mourut, et le prince Melikaschraf (le prince lugusic), son fils aîné, monta sur le trône.
La première chose que fit le nouveau sultan fut d'ordonner à ses officiers d'aller chercher son frère, qui était encore chez le tailleur son maître, et de le lui amener, afin de prévenir par sa mort toutes les révoltes et les guerres qu'il pouvait exciter en Egypte ; mais heureusement Mahknasir fut averti des cruelles intentions du roi son frère. Il se déguisa, sortit de la ville secrètement, se mêla parmi des pèlerins, et se rendit avec eux k la kaaba (c'est-à dire au temple de la Mecque).
Pendant que les pèlerins et lui faisaient la procession, il sentit sous ses pieds quelque chose de dur; il regarda aussitôt ce que c'était, et vit une bourse fort enflée; il la ramassa, la mit dans sa poche sans qu'aucun des pèlerins s'en aperçût, et continua la procession. Il était assez en peine de savoir ce qu'il y avait dedans, mais il n'osait contenter sa curiosité devant tant de monde , et il attendait impatiemment la fin de la procession pour se retirer dans un lieu écarté, lorsqu^il entendit un cogia qui, tenant dans ses mains deux gros cailloux dont il se frappait rudement la poitrine, disait à haute voix : — Que je suis malheureux d'avoir perdu ma bourse ! tout ce que j'ai gagné par mes travaux, tout le fruit de mes peines, toute ma fortune est dedans! 0 musulmans, mes très-chers frères! ayez pitié de moi. Si quelqu'un l'a trouvée, qu'il me la rende pour l'amour de Dieu et par respect pour le temple sacré de la Mecque; la moitié sera pour lui, et je déclare que cette moitié lui sera aussi légitimement acquise que le lait de sa mère.
Le malheureux docteur prononçait ces paroles avec de si vives marques de douleur et de désespoir que tous les pèlerins en étaient touchés. Maliknasir surtout en eut tant de compassion qu'il dit en luimême : — Je ruine ce cogia et toute sa famille si je retiens cette bourse ; il n'est pas juste que pour me rendre heureux je fasse des misérables. Quand je ne serais pas fils du roi , quand je serais le dernier des hommes, je ne voudrais pas avoir le bien d'autrui.
HISTOIRE ou PRINCE MALIKNASIR. 887
Après ces réflexions, il appela le cogia, et lui montrant la bourse :
— 0 docteur ! lui dit-il, est-ce là ce que vous avez perdu î Le cogia, transporté de joie à cette vue, porta brusquennent la main sur la l)Ourse, s'en saisit et la mit dans sa poche. — Et pourquoi, lui dit le prince, la prenez-vous avec tant de violence? craignez-vous qu'houe ne vous échappe, ou n'avez-vous pas dessein de me donner la moitié de ce qu il y a dedans, comme vous Tavez promis? — Pardonnezmoi, répondit le cogia, pardonnez un transport dont je n'ai point été maître. Vous n'avez qu'à me suivre, je vais accomplir ma promesse. Â ces mots, il le mena sous sa tente, où il tira sa bourse, la baisa, en rompit le cachet et la vida sur une table.
Maliknasir, qui s'attendait à voir des pièces d'or, fut assez surpris d'apercevoir des diamants, des rubis et des émeraudes. — Oh! oh ! docteur! s'écria-t-il, vous n'aviez pas tort de faire tant de bruit; ce que vous aviez perdu en valait bien la peine. Le cogia assembla d'abord toutes ces pierreries en un monceau, qu'il partagea en deux; il fit ensuite de l'un de ces tas deux lots égaux, et les présentant au prince :
— 0 jeune homme! lui dit-il, si vous voulez prendre ces deux lots, ils sont à vous selon ma promesse; mais, pour vous dire franchement ma pensée, ce ne sera pas sans peine que je vous les verrai emporter. Au contraire, si vous êtes assez généreux pour vous contenter de l'un de ces lots, je vous jure que je ne serai point fâché que vous Payez.
Maliknasir, qui avait tous les sentiments d'un grand prince, lui répondit : — Puisque cela est ainsi, docteur, je n'en demande qu'un. Le cogia, charmé de ce désintéressement, fit du monceau pareil à celui du prince deux autres petits, et dit à Maliknasir : — Choisissez encore un de ces deux lots ; je proteste que je vous le donne aussi sans regret. — Non, répondit le prince, je suis salisfait de ce que j'ai. — 0 jeune homme! répliqua le docteur, vous avez trop de modération; il faut que vous le preniez, ou bien que vous veniez avec moi sous la gouttière d'or : j'y ferai pour vous à Dieu une prière qui vous sera trèsavantageuse. Le prince alors, comme s'il eût été inspiré du ciel, rendit au cogia le lot qu'il avait pris en lui disant : — Docteur, puisque vous voulez faire une prière pour moi dans le sacré temple de la Mecque, j'aime mieux cela que toutes vos pierreries; je vous lesaban-
donne pourvo que vous fassiez cette prière avec foute la ferveur iVun bon docteur musulruan.
A ces paroles, le cngia, étoïuié de rexcessive gi^nérosilé du prince, le Diena sous la gouUirre d'or, leva les mains au ciel sans parler, et dit ensuite a Maliknasir : — Dites «wfw. Le prince dit amen; après cela le docteur remua quelque temps les lèvres, et puis, ayant passé ses deux mains deux ou trois fois sur sou visage, il se tourna vers le prince el lui dit : — ( eune homme ! je viens de faire pour vous une oraison; vous pouve vous en aller à la garde de Dieu.
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L^^^v'c^ [LjE prince Maliknasir prit congé du docteur; mais il peine Teut-il quitté qu*il dit en lui-même :
— Que vais-je devenir |ïrésentemenl? où fautit que je porte mes pas?
Si je retourne au Kaire, TU on liarlmre frère Melikast hraf nie fera mourir, H vaut mieux que j'ai Ile avec cecogiadans son pays; mais je ne dois découvrir ma condition a personne, de peur que quelque traître ne nvassassiti. uaiis Fespérance d'en èlre récompensé; car je ne doute pas que le nouveau sultan d*Égypte n'ait mis ma tète à prix. Après avoir fait celte réflexion et d'autres semhlaliles sur Tètat présent de ses affaires, il alla retrouver le docleur. — O eogia! lui dil-iL je viens vous demander de quel pays vous éles. — Je suis de Bagdad ,
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HISTOIRE DU PRLNCE MALIKNASIR. S89
répondit le docteur, et je me nomme Abounaoûas. — Je serais bien aise de voir cette fameuse ville, reprit Maliknasir; voulez-vous bien m'y mener avec vous? j'aurai soin de vos chameaux et je les conduirai pendant le voyage. Le docteur y consentit, et rien ne les arrêtant plus à la Mecque, ils prirent tous deux la route de Bagdad.
D'abord qu'ils y furent arrivés, le prince dit au cogia: — Docteur, je ne veux point vous être à charge : je sais faire des habits en perfection; recommandez-moi, s'il vous plait, à quelque tailleur de vos amis. Le cogia le mit chez le plus fameux tailleur de la ville, qui, pour éprouver son nouveau garçon, lui donna un habit à tailler et à coudre. Maliknasirt qui avait excité Tadmi ration des maîtres tailleurs du Kaire, ne pouvait manquer de réussir à Bagdad. Il fit un habit dont son mattre fut tellement charmé qu'il voulut le montrer à tous les autres tailleurs de la ville, qui lui donnèrent mille applaudissements et qui avouèrent que, tant pour la coupe que pour la couture, c'était un chef-d'œuvre admirable. Le maître était si content d'avoir un garçon si habile, qu'il lui donnait douze sous par jour. Ainsi le prince avait de quoi passer agréablement la vie k Bagdad.
Sa fortune était dans cette situation lorsqu'un jour le docteur Abounaoûas, qui avait naturellement l'humeur violente, querella sa femme, et dans sa colère lui dit : — Fa, une fois^ deux fois, Irais fois y je te répudie. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles, qu'il s'en repentit, parce qu'il aimait sa femme. 11 voulut même la garder dans sa maison et vivre avec elle comme à l'ordinaire; mais le cadi s'y opposa, disant qu'il fallait qu'un huila, ou licitateur, couchât avec elle auparavant, c'est-à-dire qu'un autre homme l'épousât et la répudiât, que le docteur ensuite repenserait de nouveau s'il voulait. Le cogia, se voyant obligé de se soumettre aux lois, résolut de prendre pour huila le prince Maliknasir. — Il faut, dit-il en lui-même, que je choisisse pour licitaleur ce jeune homme que j'ai amené de la Mecque H Bagdad ; il est étranger et bon enfant, je lui ferai faire tout ce que je voudrai : je veux qu'il épouse cette nuit ma femme, et demain matin je la lui ferai répudier. Ayant pris celte résolution, il fit venir le prince chez lui, l'enferma dans une chambre avec sa femme et puis sortit.
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I^ dame n'eut |):is plutôt YuMaliknasir qu'elle en devint amoureuse. Le prince, de son côté, la trouva fort aimable. Ils se découvrirent leurs sentiments et ne manquèrent pas de se donner toutes les marques d'inclination que la conjoncture et le lieu leur permettaient. Après bien des caresses mutuelles, la dame montra au prince des cassettes pleines d'or, d'argent et de pierreries. — Savez-vous bien, jeune homme, lui dit-elle, que toutes ces richesses m'appartiennent? Voilà le kabin, c'est-à-dire la dot que j'avais apportée au c(^ia et qu'il a été obligé de me restituer en me répudiant : si vous voulez déclarer demain que vous prétendez me garder comme votre femme légitime, vous serez maître de tous ces biens et de ma personne. — Mais, madame, dit le prince, le docteur ne peut-il me forcer à vous rendre àlui? — Non, vraiment, répondit-elle, il dépend de vous de me répudier ou non. — Cela étant, répliqua Maliknasîr, je vous promets de vous retenir; vous êtes jeune, belle et riche : je pourrais faire un plus mauvais choix. Laissez venir le docteur, vous verrez de quelle manière je le recevrai.
Le lendemain, le cogia vint de grand matin ouvrir la porte. 11 entra dans la chambre. Le prince alla au-devant de lui d'un air riant : — 0 docteur! lui dit-il, que je vous ai d'obligation de m'avoir donné une si charmante femme ! — 0 jeune homme ! lui répondit le cogia, dis plutôt en la regardant : Va, une fois, deux foiSj trois foiSy je te répudie. — J'en serais bien iïiché, répliqua Maliknasir; c'est un grand crime en mon pays que de répudier sa femme, c'est une action ignominieuse que l'on reproche sans cesse aux maris qui sont assez lâches pour la commettre. Puisque j'ai épousé cette dame, je veux la garder. — Ah ! ah ! jeune homme, s'écria le docteur, que signifie ce discours? Te moques-tu de moi? — Non, docteur, répondit le prince, je vous parle sérieusement ; je trouve la dame à mon gré, et franchenjent je lui conviens mieux que vous, qui êtes chargé d'années. Croyez-moi, ne pensez plus à elle; aussi bien y penseriez-vous inutilement. — 0 ciel! reprit le docteur, quel huila me suis-je avisé de choisir! Que les hommes sont sujets à faire de faux jugements! j'aurais juré que ce jeime garçon eût fait ce que j'aurais voulu. Hélas! j'aimerais mieux qu'il eut gardé ma bourse que de retenir ma femme.
m^ smu
Le docteur coiijoni le [iniice de la lui rendre, il se jetaases pieds ; mais que!t|ues prières qu'il fiL, quelque chose qu'il piU dire, lepriuce fut inexorable, Lecogia, s' imaginant que ShX f«jninie aurail plus de pouvoir que lui sur Tesprit de Slalikiiasir el (preHe ne demandait pas mieux (|ue dï*tre répudiée par ce prince, s'adressii à elle: — 0 muliérede ma vie! lui dit-il, puisque ce jeune houinie n'a nul égard à mes prières, emploie auprès de lui tout le crédit de ton visage de lune pour obleuir qull te rende à mon amour. — O mon cher docteur, mon aucien mari! lui répondit la dame en teignant d'être Fort aflligée, il est inutile d'attendre de lui celte gi'àce; cest un petit obstiné qui n'en démordra point. Ah! que j'ai de douleur de ne pouvoir redevenir votre lenime!
Ces paroles, que le cogia croyait fort sincères ^ redoublèrent son chagrin. Il pria de nouveau RIalikoasir de répudier la dame, il en
tu LES MILLE ET L.\ JOCRSu
pleura même ; mais ses larmes ue furent pas moins inutiles que ses discours : le prince demeura ferme; de sorte que le docteur, perdant toute espérance de le fléchir, s'en alla chez le cadi se plaindre du huila. Le juge se moqua de ses plaintes et déclara que la dame n'était plus k lui , qu'elle appartenait légitimement au jeune tailleur, et qu'on ne pouvait le forcer à la répudier. Le o^ia fut au désespoir de cette aventure; il en pensa devenir fou. Il tomba malade, et les plus habiles médecins de Bagdad ne purent le guérir.
Lorsqu'il fut à Textrémité , il demanda à parler au prince : — O jeune homme ! lui dit-il , je vous pardonne de m'aToir enlevé ma femme; je ne dois point vous en savoir mauvais gré : cette chose s'est accomplie par Tordre de Dieu. Vous souvient-il* que je fis pour tous une prière à la Mecque sous la gouttière d'or? — Oui , répondit le prince; je me ressouviens même que je n'entendis pas un mot de toute votre oraison et que je ne laissai pas de dire pieusement amen sans savoir de quoi il s'agissait. — Voici , répliqua le docteur, quels furent les termes de ma prière : « 0 mon Dieu! faites que tous mes biens et tout ce que je chéris deviennent un jour le partage I^itime de ce jeune homme ! »
— Il est vrai , poursuivit le cogia, que vous ne m'avez pas tant d'obligation que vous pourriez penser, puisque je ne fis point cette prière de ma propre volonté. Je vous avoue que j'avais dessein d'en faire une autre; mais je ne sais quel pouvoir, quel mouvement divin m'enlralna et nie fit malgré moi prononcer cette oraison. Elle a été exaucée, comme vous voyez, car presque tous les biens que je possédais appartenaient à ma femme , qui vous les donne avec sa foi. Je prends tous les assistants à témoin que j'entends et veux qu'après ma mort tout ce qui se trouvera de bien à moi appartenant soit à vous comme votre bien légitime. 11 fil écrire ce testament et le fit signer par les témoins, il le signa aussi et mourut trois jours après.
niHTOïni-: du PBINCE MALlkNASIli.
^oDfl muu
Dull ALI KNASiii alla demeurer avec sa re»Hiie dans la maisûii du doeleur et se mil eti possession de tous ses biens. Il cessa d'exerrer le iii(4icr de lailleiir, pjit un assez ^a^and nomlire de domestiques, et ne sonj^ea plus qu'à vivre délicieusement à Bagdad. Il était charmé de .sa condition et se croyait plus heurenx que le sultan Me likasehraf, son frèreJl ne songeait qu'a se divertir tousles jours avec les jeunes gens de la ville; mais la forlyne, qui se plaimIIP sait à le persécuter, ne le laissa ptis
mener longtemps une vie si agréat>le, Ud soir qu'il s en retonrnail au logis, après avoir passé la journée à se réjouir, il frappa rudement îi sii porte. Personne ne lui venant ouvrir, il redoubla ses coups et appela ses domestiques. Aucun ne répondit. — Oli! oh! dit le prince, il faut que Ions mes gens soient morts ou qu'ils soient bien endormis. Enfm il frappa tant, qu il enfonça la porte. Il entra, monta a rappartement de sa femme, où il futtbrt étonné de ne la point trouver; al ce qui augmenla sa surprise, c'est qu'il eut beau chercher par toute la maison , il ne vit pas même un de ses gens. Il ne savait ce qu'il devait [lenser, lorsque étant retourné dans Tapparlement de sa fonnne, il s aperçut que les cassettes où étaient Tor et les pierreries avaient été emportées. Il passa la nuit à faire les plus tristes rétlexions.
Le lendemain matin , il s'informa dans le voisinage si le jour précèdent , pendant qu'il se réjouissait en ville, on rr avait point remarque qu'il se passât dans sa maison quelque chose d'extraordinaire. Tous ses voisins lui dirent que non, et il ne put tirer d'eux aucune lumière sur cette étrange aventure. Il fit toutes les perquisitions
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(|u*elle ileinandail; mais elles furent fort inutiles. Pour comble de malheur, le cadi, s'imaginant que Maliknasir avait peut-être tué sa femme et qu'il ne faisait semblant d'en être fort en peine que pour (éloigner de lui le soupçon de cet assassinat, fit arrêter ce prince, qui , malgré son innocence, fut fort heureux de sortir de cette affaire aux dépens de tout son bien.
Voilà donc le prince Maliknasir dans le même étal où il était avant qu'il eût épousé la femme du docteur Abounaoiias. 11 se remit chez son maître et reconmiença d'exercer le métier de tailleur. Comme il était d'humeur à se consoler de tout, il oublia ses dernières disgrâces ainsi que les premières. Un jour qu'il travaillait dans la boutique de son maître, un homme qui passait s'arrêta tout à coup, et après l'avoir regardé avec attention : — Je ne me trompe point, s'écriat-il, c'est le prince Maliknasir, c'est lui-même que je vois ! Le prince k son tour envisagea cet homme, et le reconnaissant pour le tailleur du Kaire chez lequel il avait fait son apprentissage, il se leva pour aller l'embrasser; mais le tailleur, au lieu de lui tendre les bras pour le recevoir, se jeta à ses pieds et baisa la terre devant lui en disant: — 0 prince ! je ne suis pas digne de vos embrassements ; il y a trop de distance entre vous et un homme tel que moi. Votre sort est changé, et la fortune, qui vous a jusqu'ici persécuté, veut vous combler de ses plus précieuses faveurs. Le sultan Melikaschraf est mort ; son trépas a excité des troubles dans l'Egypte : la plupart des grands voulaient faire monter sur le trône un prince de votre race ; mais je soulevai tout le peuple contre eux en votre faveur et je parus à la tête de ma faction. Pourquoi, dis-je à ces grands, faut-il ôter la couronne h celui qui en est le légitime héritier? Le prince Maliknasir doit être notre sultan. Vous n'ignorez pas pour quelle raison il est sorti d'Egypte : vous savez que , pour dérober sa vie à la cruelle politique de son frère , il fut obligé d'abandonner sa patrie. Je suis témoin qu'il se déguisa et se joignit à des pèlerins qui allaient à la Mecque. Je n'en ai point ouï parler depuis ce temps-là, mais je suis persuadé qu'il vit encore; c'est un prince vertueux , Dieu l'aura conservé. Donnez-moi deux ans pour le chercher; pendant ce temps-là, que l'on confie la conduite de l'État à nos sages vizirs ; et si mes re-
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cherches sont vaines, vous pourrez alors choisir pour sullan le prince que vous souhaitez de couronner. Ace discours, poursuivit-il, que le peuple appuya de son suffrage, les grands consentirent que je vous cherchasse. Ils me donnèrent deux ans pour vous trouver; il y en a déjà un que je vous cherche de ville en ville chez tous les tailleurs du inonde, et le ciel m'a sans doute conduit ici puisque j'ai le bonheur de vous y rencontrer. Allons, prince, venez, sans tarder davantage, vous montrer à des peuples qui vous attendent pour vous élever au rang de vos aïeux. Maliknasir refliercia le tailleur de son zèle et lui promit de s'en souvenir en temps et lieu , et dès le même jour ils prirent ensemble la route du Kaire.
Dès qu'ils y furent arrivés, le prince Maliknasir se fit reconnaître, et les grands qui avaient été les plus ardents à l'écarter du trône se montrèrent les plus empressés à le couronner. Enfin il fut proclamé sultan , et il reçut les compliments de ses beys sur son avènement à la couronne.
Une des premières choses à quoi songea ce prince , ce fut à s'acquitter envers le tailleur. Il l'envoya quérir et lui dit: — 0 mon père! car je ne puis vous appeler d'un autre nom après le service que vous m'avez rendu , je ne vous dois pas moins qu'au roi Calaoun : s'il ma donné avec la vie le droit de lui succéder, mes malheurs m'avaient fait perdre ce droit, et sîins vous je n'en aurais jamais joui. Il est juste que ma reconnaissance éclate : je vous fais grand-vizir. — Sire, lui répondit le tailleur, je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut me faire , et je la supplie très-humblement de me dispenser de l'accepter : je ne suis point né pour être grand-vizir ; cet emploi demande des talents que je n'ai point. Vous ne consultez que la bonté que vous avez pour moi; vous ne songez pas que je ne suis guère propre au ministère.
0^ s@uu
Si par malheur les affaires de voire royaume fil!ait*nl mal, loos les peoples me niau dirai eut et vous blâmeraient co même temps travoir fait d'un hnti laîtleur un uiauvais vizir. Je ne suis point assez ambitieux pour vouloir remplir un grand poste que je ne dois point occuper. Si Voire Majesté'^ veut me faire du bien, qu'elle le fasse sans intéresser le rejios et le bonheur de ses sujets: qu'elle ordonne que j'aie seul le privilège de faire des babils pour elle et pour toute sa cour. J'aime mieux, sire, être votre tailleur que votre premier ministre, parce qu'il faut que chacun sache h? métier dont il se mêle. Le sultan était trop judicieux pour ne pas voir que le tailleur avait raison de refuser d'être son vizir; il le combla de bienfaits : il ordonna que lui seul aurait la qualité de tailleur de la cour, et il défendit sous des peines très-rigoureuses a tous les autres tailleurs du Kaire de travailler pour ses courlisans.
Le sultan Mabknasir s'ap|iliqua rie bnjl son pouvi»ir a taire observer