AMANT
Je suis fils du roi de Moussel, du grand Bin-Ortoc. Aussitôt qu'il me vit parvenu k la vingtième année de mon âge ^ il voulut me marier.
Lrs mtti.t: t: r rx inins.
\\ se fit aoicDcr un jçrand iiumUre de jriiiirs esclave», ptrovi lesquelles il y en avait de fort belles; on me les présenta. Je les ropinlai loules avec indifTérenee; il n'y en eut jms une qui fit sur moi la moindre im* pression; elles s'en aperçurent, elles en rougirent et se relirèrent pleines de dépit d avoir manqué mon cœur. Mon père fut aussi surpris de mou insensibilité; il ne l'avait pas prévue; au contraire^ il avait cru que, frappé à la fois de plusieurs beautés différentes, j aurais de la peine à faire un ctioix. Je lui dis que je ne me sentais pas de goûl pour le mariage; que cela venait peut-élre de ce que j'avais une extrême envie de voyager; que je le conjumis de m'accorder la permission d'aller seulement à Bagdad , et qu'à mon retour je jinurrais me déterminer à prendre une femme. Il ne voulut ps me contraindre , il me permit de faire un voyage à Bagdad; et pour paraître en fils de roi dans cette grande ville, il ordonna qu'on me fit un magiiillque équipage. Il ouvrit ses trésors et on en tira la charge de quatre cbameaui^ de pièces d'or. Il me donna des ofliciers de sa maison pour me servir , avec cent soldats de sa garde pour m'escorter.
Je partis donc de Moussel avec ce nombreux cortège pour aller à Bagdad. Il ne nous arriva point d'accident Ifô premières journées; mais une nuit, pendant que nous reposions dans une prairie où nous étions campés j nous fûmes attaqués si brusquement, et |Kir un si grand nombre d*Arabes bédouins , que la pluparl de mes gens furent égorgés avant môme que je connusse tout le péril où je me trouvais. Je me mis en défense avec b>ul ce qui me reslait de gardes et d'officiers de la maison de mon père. Nous chargeâmes les Bédouins avec tant de furie, qu'il en tondia sous nos coups plus de trois cents, Ke jour étant survenu , les brigands qui nous tenaient enveloppés, honteux et irrités de Topiniàlre résistance d'une poignée de gens, redoublèrent leurs efforts; et nous eûmes beau combattre en désespérés^ ils nous accablèrent; enfin , il fallut céder a la force; ils nous ùtèrent nos armes et nos habits, et au lieu de nous réserver à resclavage, ou de nous laisser aller comme des gens qui étaient assez miséral>les de se voir dans Tétat où nous étions réduits, ils voulurent venger la mort de leurs compagnons; ils furent assez lâches et assez barbares pour faire passer sous le sabre des hommes qui ne pouvaient plus se
iiisTOïHE m: i'Rim;e fadlall\ii. io
défendre. Tous mes geos pôrireut; et j'allais avoir le tiièriie sort , lorsque me faisant counaître aux voleurs : — Arrêtez, téméraires^ leur disr-je; respectez le sang des rois. Je suis le priuce Fadlallab u© bienfait dt^ llifu^, le tils unique de Biu-Orloc, roi de Moussel , et riiérilier de ses Etats. — Je suis bien aise, me dit alors le chef des Bédouins, d'apprendre qui tu es. Il y a longtemps que nous haïssons mortellement Ion père; i) a fait pendre phjsieurs de nos camarades qui soul tombés
entre ses mains : tu seras traité de la îiième manière,
Kn effel, il me fil lier; et les voleurs, après s'être saisis de mon équipage, me menèrent avec eux au pied d'une montagne entre deux forêts , où une inlhiité de petites tentes grises étaient dressées. C'était là leur retraite. On me mit sous la tente du chef, qui s'élevait au milieu des autres, et paraissait beaucoup plus grande. On me garda un jour entier, après quoi on m'attacha à un arbre, ou, en attendant la mort lente qui devait venir borner mes jours, qui n'étaient encore qu'au commencement de leur course, j'avais le chagrin de me voir environné de tous ces bandits, qui m'insultaient par de piquantes railleries et prenaient plaisir a m 'outrager.
11 y avait dt\jk longtemps que j'étais lié à l'arbre, (*l le dernier mo-
LES MIÎXH ET 1 S JOt'RS,
ment île nm vie ifélait piLs 4*loigt)è , i\n'dnd un i's|iiu!i vitrl avertir le chef des Bédouins i[iril y avait un beau rnup h faire a sept lieues de là; ((if une grosse caravane devait ramper Li rniil prochaine dans un certain endroit qoVil iioinnia. C> chef ordonna aussilot à ses compagnons de se préparera piirtir, te qui tut fait en peu de temps. Ils montèrent tous à cheval, et me laisst^rent dans leur retraite, ne doutant poitit qu'à leur retour ils ne me trouvassent sans vie. Cependant le ciel , qui rend inutiles toutes les resolutions des honmies lorsqu'elles ne s'accordent jms avec ses desseins éternels, ne voulait pas que je périsse si tôt. Iji tenime du chef des voleurs eut pitié de moi; elle vint pendant la nuit auprès de Farbre où j'étais attaché, et iiit* dit : — Jeune homme , je suis touchée de ton malheur, et je voudrais te tirer du danjçer où tu es; mais si je te déliais et te mettais en liberté, aurais-tu encore assez de force pour te sauver? — <hn, lui rêpondis-je ; eonime c'est Dieu qui vous a ins|Hie le mouvement charitable^ il me prêtera des forces pour marcher. Cette fenmie iii'ùla mes liens, me donna un vieux caftan de son mari avec deux ou trois pains ; et me montrant un sentier : — Va par là , me dit-elle , suis celle route, et tu arriveras à un lieu habité. Je remerciai ma libératrice, et marchai toute la nuit sans m'écarter du chemin qu'elle nravait enseigné.
Le lendemain j'aperçus un houiineu pied, qui chassait devant lui uû cheval chargé de deux gros ballots. Je le joignis, et après lui avoir dit que j'étais un malheureux étranger qui ne connaissait point le pays et s'était égaré, je lui demandai où il allait, — Je vais , réponditil , vendre des marchandises à Bagdad , ou j'arriverai datis deux jours. J'accompagnai cet homme : je ne le quittai qu'en entrant dans cette grande ville; il alla où ses affaires TappiOaienl , et moi je rne retirai dans une mosquée, où je demeurai deux jours et deux nuits. J'avais peu d'envie d'en sortir; je craignais de rencontrer des gens de Moussent (|ui me reconnussent. J^avais tant de hotite de me voir dans la situa^ tion oii j'étais, que, bien loin de songt*r à découvrir ma eruulitioti , j'aurais voulu me la cacher a moi-même* La faim toutefois nfota utie jmrtic de ma honte , ou ^ pour mieux dire , il me fallut céder a cette nécessité qui nous entraîne tous. Je me résolus a mendier mon paiit
tllSTOIBE DU PRÎiXCE FADLALLAH.
et
comme uti misérable, en atlemlarilque je prisse un meilleur parti. Je me présentai devant une tenélre basse d*uue grande maison, et je demandai Fanmôned un loti de voix élevé- Une vieille esclave parut presque aussitôt avec un pain à la main, qu elle voulut me donner. Dans le temps que je ni'avançais pour le prendre, le vent, par hasard, leva le rideau de la fenêtre, et nie laissa voir dans la salle une jeune dame dune beauté surpreiranle ; son éclat frappa ma vue comme un éclair ; j'en fus tout ébloui. Je reçus le pain sans songer à ce que je taisais, et je demeurai immobile devant la vieille esclave, au lieu de lui rendre les grâces que je lui devais.
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. J'étais si surpris, si troublé, si éperdu d'amour, tpi'elle me prit sans doute pour un insensé : elle disparut, cl me laissa dans la rue, occupé u l'egarder inutilement la fenêtre; car le vent m* leva plus le lidean. Je passai pourtant le reste de la journée à atlendre un second coup de vent lavorable. Quand je vis (jue la nuit s'approchait, je songeai à me retirer; mais avant (pie de m éloigner de cette maison , je
Lis MJLLB BT ON lOtltH
iltmiiuiitai Ù till vieillani qtjj pass3iil s'il tie Siivuil \msh qui elleapjf leiiait. (Test, ropojidit-il, la tiiaiNon du stM^iKHir Mmuiflac, Ills crAcî- Inme; c'est une persrnim^ ite f]ijiililr, qiiiilr plus «\sl riclieeniornriie <rii(>iiiunir. II n\ a |jils lunglerii|*si|ij'il i-tail gouvenit^iirdi' celle vîIIh; mais il si' linniilla n\vv le raili , i|ui Irauva moyen de le perdre dans Tesprit du ralili! vt de lui faire ùter son poiivernement.
Kn n^vaiit à celte aventure, je sortis iiiseiisitdenieiU de la ville el j'eîitrai dans nii grand ciinelii'Me. résolu d'y passer la nuit. Je mangeai uioii pain avec (ten d'appelit, bien (pje jt* dusse mi avinr lieaueotip: eusuite je me couchai près d'uti touibeau, la t*îte ap|Hiyée sur un monceau de briques. Je ifeus pas peu de peine à m'endormir; la fille de Mouaffae aj;ilail terriblement mes sens; son image cbarniatitc échauffai l mon imagination , et irailleurs le mets que j'avais mangé n'élait pas assez succulent pour me prorurer par ses vapeurs un somtneil aisé. Je m'assoupis pourtant malgré Ws idées qui m'occupaient, mais mon assoupissement ne fut |ias de longue durée; un grand l>ruit (pii se faisait entendre dans le ttimbeau me réveilla bientôt.
Effrayé de ce bruit, dont jt* ne savais pas la cause, je me levai pour prendre la fuile el nréloigner du cimetière, quand deux hommes qui étaient îi rentrée du tonil>eau , nv ayant aperçu , nf arrêtèrent et me demandèrent qui j*étais et ce que je lais^iis dans ce cimetière* Je suis, leur dis^je, un malheureux étranger que la fortune réduit a subsister d'aumônes, et je suis veim passer ici la nuit jmrce que je n'ai point île logement dans la ville* — ^Puisque tu es un mendiant, médit un de ces deux hommes, remercie le ciel de non s avoir rencontres; nons allons te faire taire bonne chère, lui iltsantcela, ilsni'entratnèrent dans le tombeau, où quatre de leurs camarades mangeaietit de grosses raves et des dattes , et vidaient de grandes cruches d'eau-de-vie.
Ils me firent asseoir auprès d'eux ^ autour d'une longue pierre qnt leur servait de table, et je fus obligé de manger el de boire par complaisance. Je les soupçonnai d'abord d'être ce qu'ils élaietit, c'est-îW dire des voleurs, et ils me conlirmèrent bientôt par leurs discours dans uH's soupçons. Us commencèrent a sentretenir d'un vol considérable qulls venaient de faire , el, s' imaginant que ce serait un içrand
plaisir pan ï^ moiqiieil'critrer dans lear cnnipaf!;iii€, ils 11^011 firent la proposition , ce qui me jeta clans nti terrible embarras. Vous jugez bien que je n'étais nullemenl tenlé de ni'associer avec ces gens-là, mais je craignais de les irriter en n'acceptant pas le parti quails me proposaient; c'était ce qui m'embarrassai l. Je ne savais donc ce que je devais lenr répondre, quand tout à coup je me vis tiré de cetle peine. Le lieutenant ducadi, accompagné de vingt ou trente asas (■rchrri) bien armés, entra dans le tonit)eau, se saisit des volenis et de moi , et nous mena tous en prison , où nous passâmes le reste de la nuit. Le jour suivant, tecadi vint interroger tes prisonniers. Les voleurs confessèrent lenr crime, parce qu'ils virent bien qu1l leur serait inutile de le nier ; [jour moi, je contai au juge de quelle manière je les avais rencontrés, et comme ils assurèrent la même chose , on me fit mettre a part. Le eadi voulait m'iuterruger en particulier avant que de me laisser sorlir de ses mains. En effet, il vint a moi et me demanda ce que j'élais allé taire dans le cimetière où j'avais été pris , et conmienl je passais le temps a Bagdad. Enfin il me fit mille questions» et j'y répondis avec beaucoup de sincérité , exeeplé (jue je ne lui découvris pas ma naissance. Je lui rendis surtout un compte exact de toutes mes démarches, et même je lui contai que le jour |)i'écédent, m'étîint présenté devant une fenêtre de la maison de MouaiVac pour demander Taumûne, j'avais vu par bisard une jeutie dame qui m'avait charmé.
An nom rie MouafTac , je vis les yeux i\u cadi s'animer. Ce juge demeura quelques moments k rêver , ensuite il prit un air gai et me dit : — Jeune homme, il ne tiendra qu*a toi de posséder la dame que tu as vue hier. C'est sans doute la fille de Mouaffac, car on m'a dit qu'il a une fllte d'une beauté parfaite. Quand tu serais le dernier des hommes, je te ferai arriver au comble de tes vœux. Tu n'as qu'à me laisser faire, je vais Iravailler a la ibrtune. Je le remerciai sans pénétrer encore le dessein qu'il méditait, et je suivis faga de ses eunuques noirs, qui , par son ordre, me fit sortir de prison et me mena au bamman (bami ptibucs}.
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Pf^iidanl que j'y étais, le juge envoya deux tr haoux tncmiH») chear Mouaffacpour lui dire qu'il souhaîlail de lui parler pour rpiilrelentr (rune affaire île la derrm'^re musequeuee. MouafTae vijit aver les Ichaoux. Dès que le cadi l'a|»erçLil, il alla au-ilevaiil de lui, le salua el Tembrassîi à plusieurs reprises. Mouaiïac fui assez élonuède e^tte rêeeptiou. — Ilo! ho! dit-il en lui-m^me, d où vienl que le eadi. mon plus grand ennemi^ nie fait aujourd'hui lant de civilitésî II y a quelque ehoso là-dessous. — Seigneur MouafTae, lui dit le juge, le ciel ne venl (ï^isqne nous demeurions |*lus longtemps ennemis; il nous offre uue occasion d'éteindre celte haine qui si'^pare depuis quelques années^ votre l'ami Ile et la mieinir. Le prince de Basra arriva hier au soir à Bagdad, Il est parti de Basra sans prendre congé du roi son père. Il a ouï parler de votre lîUe, et sur le portrait qu'on lui en a fait, il on est. ftevenu si amoureux, qu*il a pris la résolution de vous hi demander en manage* Il veuttpie ce soit par mon eulremise que eelte union se forme, ce qui m'est d'aulaut |>lns îigréable, que e est un moyen de me réconcilier avec vous. — ^Je suis étonné* lui répondit MouafTae, que le prince de Basra songe à me faire l'honneur d*épouser Zemroude ma fille, et que ce soit vous qui m'annoncies^ celte nouvelle , vous qui vous êtes toujours montré si anient îi me nuire. — Ne parlons plus du passé, seigneur MouafTae, reprit It* cadj; oublions, de grâce, lout ce que nous avons fait mutuellement Tun contre l'autre, en faveur des beaux nœuds qui vont li**r à votre fille le prince de Basra; vivons le reste de nos jours en bonne inlelligence.
IJJSTOIHK DL: PKIISCE FADLALLAN. $5
Mouaffac était luilurellenienl aussi boii que le juge èlail mauvais; il se laissa tromper aux faux [ènioignajk^'s d'amitié que son ennemi lui donnait. Il étoufTa sa haine en ce muruenl, el se livi-asaus défiance aux caresses perfides du cadi. Ils s'embrassaient tous deux en se jurant l/un aTaulre une inviolable amitié , lorsque j'entrai dans la cbanibre où ils étaient, conduit par raga,qui m'avait fait prendreau sortir du bain une belle robe, avec un lurban de mousseline des Indes, dont U? bout de toiled'or pendait jusque sur mon oreille* — Grand prince, me dit le cadi dès qu'il m'aperçut , bénis soient vos pieds et voire arrivée îi Bagdad , puisque vous avez i^ien voulu venir loger chez moi ! Oi't?ile langue pourrait vous marquer toute la reconnaissance que j ai d nu si grand honneur? Voila le seigneur Mouaffac, que j'ai informé du sujet de votre voyage eu celte ville; il consent a vous donner sa lîHe , qui est belle comme un astre, pour en faire votre tégitime épouse. Mouaffac me fit alors une profonde révérence, el me dit: — 0 fllsde grand ! je suis confus de riionnenr que vous souhaitez de faire à ma fille; elle se trouverait assez lieureuse d'être l'esclave d'une des princesses de votre séraiL
Jugez dans quel étouuement me jetèrent ces discours, auxquels je ne savais que répondre. Je saluai Mouaffac sans lui l'ien dire; mais le cadi me voyant troublé, el craignant que je ne lisse quelque réponse qui renversât son projet, se hàla de prendre la parole : — Il faut, dit-il, que le contrat de mariage se fasse tout à Iheure en présence de bons téoiotns. Kn parlant ainsi, il ordonna à son aga d'aller chercher des témoins, et pendant ce lemps-lii il dressa le contrat.
Quand Taga eut amené des témoins, on lut devant eux le contrai, que je signai, Mouallac le signa aussi et ensuite le cadi , qui y mit la dernière maiti. Alors le juge renvoya les témoins et dit k Mouallac : Vous savez que les affaires des grands no se font pas comme celles des autres honmies; il tant du secret et de la diligence. Conduisez ce prince a votre maison, il est présentement votre gendre; donnez promptement vos ordres pour la coîisomnnUion du mariage, etayex soin que tout se fasse comme il faut.
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Je sortis de chez le cadi avec Mouaflac, IVoiis trouvAmes k la porle deux bciaijx mulets très-riehemeiil cnhariiaclies i[ui fions allendaienl, el sur lesquels le juge nous fit motiteravecirassez grandes ci'*rémonîes. Mouaffac nie mena chez lui, el lors([Ne nous fûuies entrés dans sa cour il descendit le premier, et d'uu air fort respectueux sr preseiitiipour me lenir Tétrier, ce que je tus ohtigp de souflrir. Apn^s cela, il me prit pur la maiu et me fit mouler a rappartenienl de sa fille, où it me laissa seul avec elle, aussitôt qy*il Feut instruite decequi s'était (lassé cfiezlecadi,
Zemroude, persuadée que son p+'^re venait de la marier avec le prince de fiasra , me reçut comme un mari (pit devait un jour la placer sur le trône; et moi, le plus coûtent el le plus amoureux des hommes, je passai la journée aux pieds de celte jeune dame , a qui je tâchai , par des manières tendres et complais«in tes, de donner un peu dégoût pour moi. Je m'aperçus l>ieutAt (pie je ne perdais |ias mon temps, et que ma jeunesseet mon amour taisaient sur elle quelque impression. Que cette découverte eut de cliarines pour moi! Je redoulilai mes soins, et j*eus le plaisir de remarquer, de moment en moment ^ que je faisiiis quelques prc^rés dans son cœur. Pendant ce tenq)s-la, Mouatîac, pour télébrer les noces de sa fille, lit préparer un grand repas où se Irouvércnt plusieurs personnes de sii Iknulle, L'i inarire y parut plus brillante et plus luVIle que les lionris. Les sentiments *jiie je lui avais déjà inspirés semblaieiil ajouter un nouvel éclat à sîi beauté*
Le repas fut suivi de danses et de coticerts ; plusieurs esclaves asse^ jolies commencèrent à danser, à chanter, et Ji jouer de tontes sortes d'instruments. Tandis que la compcignii* ébiit occupée à les regarder
HISTOIRE DLl PRINCE FADL\LL\H,
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étales eiiteiidro, je vis dispaniHre la mariée avec sa mère. Quelque lem|isaprrs, Mouaffiie vint me proiidre par la main el nir conduisit à un fortbelappartemeiit. Nous eiilràmes dans une chambre trAs-ricliemeïit meublée, ou il y avait un grand lit de brocart d'or, autour dui|nel DO voyait des bougies de cire parfimiée ^ qui brûlaient dans des flambeaux d'argent, Zemroude, que sa mère el deux esclaves venaient de déshabiller; y était déjà couchée. Mniiafrac, sa femme et les esclaves se retirèrent et me laissèrent dans celte cliambre^ où , après avoir rendu {çràces au ciel de mon bonheur, j'ôtai mes habits el me mis au Ht auprès de la personne que j'aimais plus que ma vie.
Le lendemain matin, j'entendis frapper à la prie de ma chambre. Je me levai J'allai ouvrir; cétait Taga noir qui portait un gros paquet de bardes. Je m nnaginai que c^était le cadi qui nous envoyait, a ma femme et a moi, deux robes d'honneur; mais je me trompais, — Seigneur aventurier, me dit le nègre d'un air railleur, le cadi vous salue et vous prie de lui rendre I habit qu'il vous prêtai hier, pour faire le prince de Basra; je vous rapporte votre vieille robe et vos haillons. Vous pouvez reprendre vos habits naturels. Je fus assez surpris de ce compliment. Je connus alors toute la malice du cadi; je remis entre
«9 IKS MIIXS 8T UM JOUAS.
laii mains (le rit(2;{i le lurbaii el lu rolie ile !H»n tnallre, rt repris man vieux cafUn, qui élail lout detliire. Zernroude avait entendu une partie dit discotirs du nègre, el tue voyant cnnverl de liitnheaux : — O ciel î dit-elle, que si^t^nilie cv rhans^emenl, et i|u'est-ce que ret homme vienl de vous dire? — Ma juineesse, lui re[iondis-je , le eudi e>t un grand scélérat; mais il est dupe de sa malignité. Il croit vous avoir donné pour é[>ou\ un miséralde, ne dans la plus obscure condition , et c'est avec un prince que vous èles mariée* Je ne suis point audessous du in;iri ilotil vous vous iinagiiH*z avoir reçu la main: le rang du prince de Basra uesL pas au-dessus du mien. Je suis fds unique du roi de Mousse! , Ihérilier du grand Bin-Ortoc, et Fadiallah est mon nom. En m^me temps je lui contai mon liistoire, sans en supprimer la moindre circonstance. Lorsque j'en eus achevé le récit : — Mon prince, me dd-etle, quand vous ne seriez pas le fils d'un grand roi , je r*e vous enaîmeniis pas moins; el j'ose vous assurer que, si j'ai de la joie d'apprendre votre haute naissance, ce n'est tpje par rapport a mon pére^ qui est jdus sensible que moi aux honneurs du monde. Toute mon ambition est d'avoir un mari qui m'aime uniquement et qui ne me fasse pas le déplaisir de me donner des rivales.
Je ne manquai pas de lui protester que je l'aimerais toute ma vie. Klle me parut charmée de cette assurance; elle ap|»ela une de ses femmes el lui donna ordre d'aller secrètement et en diligence chez un marchand, acheter un habil d'homme tout faitel des plus riches. l/esclave qui lut chargée de celte commission s'en acquitta comme on le souliaitait; elle revint promptement, chargée d'une rot>e el d'une veste magnifiques, avec un turban de mousseline des Indes aussi l)eau que FautrCj de sorte que je me trouvai en un instant en— core plus lichement vêtu qu'aupaiavant. — Hé bien ! seigneur, me dît alors Zemroude, croyez-vous que lecadi ait grand sujet de s'applaudir de son ouvrage? Il a voulu faire un affront à ma famille, et il lui a pro* curé un honneur inmiortel. II s imagine sans doute en ce moment que nous sommes accablés de douleur. Quel sera son chagrin lorsqu'il apprendra qu'il a si bien servi ses ennemis! >lais avant que de lui faire conoattre qui vous êtes, il faut punir sa mauvaise intention- Je nie charge de ce soin-là. Je sais qui! y a dans cette ville un teinturier
HISTOIRE DlJ PHÏXCR FA DT. ALLA M.
qui a une fille d'une laideur efTioyable ,,. Je ne veux pas vous en dire davantiiÊfe^ ajonla-t-(?lle eu se repreuanl ; il faul vous laisser le plaisir de la surprise. Qu1l vous suffise de savoir que je médite un projet de vengeance qui mettra le cadi au désespoir et le rendra ta fable de la cour et de la ville.
Je croyais ce juge assez puni de ni'avoir donné pour gendre à Mouaffac^ et j'aurais souhaité qu'on se fut contenté de lui découvrir ma condition; mais Zemroude [>araissait avoir un désir extrême de se veuger. Vouscouîiaisse/Jes lemnies, je ne lui aurais pas fliit plaisir de m'opposer à son dessein* Elle prit de simples haliils , mais propres; et après s'être couvert le visage d'un voile épais, elle me demanda la permission de sortir ; je la lui accordai. Elle sortit toute seule, se rendit à Thôlel du cadi, et se tint debout dans un coin de ta salle, ou ce juge donnait audience tant aux nuisulmiins qu'aux infidèles.
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11 ne l'eut |)as plutôt aperçue que ^ frappé de mn port majestueux , il lui envoya demander par un exempt qui elle était et ce qu'elle
(hHiniil. Elle iV^poiidit «luellr Hmi Hllo 11*1111 ariisjiii «le la ville et qu'elle souhailait (l'enlretenir W cnili triine affaire serrate. L*psempt ayatit porté celte repons^eau caili, ce jiigt\ f|iit aimait nalurelleineiil li» beau sexe , fil sij^tie à Zeinroiide irapiroeher et ireiilrer dans un cabiiTelf|ui Hnli a eùtede suhi Irihunal. Elle ohéit en faisfuit une pr<>l'onde inclinalion de Ifrte; elle s assit sur un sofa et leva son voUe* Le cadi la suivit^ se mit auprès d\*lle el fut surpris de sa tjeatjt*** —* Hé bien! ma chère enfant, kii «iit-il, qri y a-t-il pour voire servies?
— Seigneur, lui rcptviidit-elle, vous qui ave/ le pouvoir de fatn* observer les lois, et «jui rende/, juslire aux |Niuvres rouune aux riches, soyez Je vous prie, atteulif el sensible à mes plaintes, ayez pilié de la triste situation où je me trouve- — ^ Explique-moi ton affaire, reprit le cadi déjà tout ému ; je jure sur ma tAie et sur nïes yeux que je frmi pt^ur loi le pr>ssible et rinipossible.
Alors Zeniroude oUi son voile iMiliérenieut , el umutraut au jiifçe (le lieaux cheveux de couleur de rnusc qui flotlaieut [>ar boucles sur ses épaules ; — Voyez, mouseiguenr, lut dit-elle, si celte chevelure est désagréable ; examinez, ih* grâce, mon visaj^^e, et dites-moi sans façon ce que vous en pensez. Le cadi, k ces pirolesqui lui donnaient si beau jeu* ne demeura pus muet : — l*ar le sacrifice du nioiit Arafate, sécria4-iL je n^i[»en;nis en vous aucun défaut; votre front ressemble à une lame d'argent, vos sourcils à î\eu\ arcs, vos joues a des roses, vos yeux à deux pierres précieuses qui jettent un éclat éblouissant, et 1 on prendrait votre bouche pour une Indle de riihîs qui renferme un Irraceh^ de perles.
La fille de Mouaflac ne s'en tuit pus la; ellr se leva île dessus li* sofa et lit quelques \ms ilanslecabineien se domianl de lions airs. — Regardez ma laille, inonsi'ijçneur, disait-elle, considérez-la bien; v trouvez-vous quelque cho>e d'irnVulier? ifest-elle pas libre et détçagéei* Ai-]c les manières coiUrainles, le gesie embarrassé? Qu'y u-t-il île choquant dans ma déni a relie? — Je suis enchanté de tonte votre personne, ré[»l((pia le juge; \v n'ai jamais rM.*n vu de si beau que vous. — El (|ue vous semble de mes bras? reprit* elle en les découvrant; ne sont-ils pas assez blancs et assez ronds?
— Ah! cruelle, interronq>it en cet endroit le cadi trans(M>rté d'à-
TIISTOIRK ]ÏV P!Ui\CK FAÏ)LALL\II.
ïiiour^ tu iiie lais inoiinr! Si tu as d'autres choses à médire, parle vite, car la raison iirabaiidouiie et je ne puis plus soutenir ta vue. — Vous sîiuiezdorK', inouseigneur, reprit Zeiiiroude, que, malgré les attraits dout le ciel ui'a pourvue, je vis dans Tobscurité d'une maison interdite non-seutemeolà tous les hommes, mais aux femmes même, qui pourraient par leurs discours me donner quelque consolation. Ce n'est pas qu'il ue se soit présenté souvent des pai lis pour moi , et il y a longtemps que je serais mariée si mon père n'avait eu la cruauté de me refuser à tous ceux qui m'ont demandée en mariai^e, 11 dit aux uns que je suis plus sèche que du bois , et aux autres que je suis bouffie ; à celui-ci, que je suis boiteuse et manchote ; k celui-là^ que j'ai perdu Fespiit, que j'ai un cancer au dos, que je suis hydropique et couverte de j<ale; enfin , il !ne lait passer pour une créalurc indigne de la compagnie des hommes, et il m'a si fort décriée, qu'il m'arendue l'opprobre du genre humain; personne ne me recherche plus, et je suis condamnée à un éternel célibat.
N achevant ces paroles^ elle lit semhlant de pleurer et joua son personnage avec tant d'art, (|ue le juj^fc s*y laissa tromper, — 0 père barbare! s'écria-l-il, peux-tu traiter avec tant de ligueur une ^>^^,î^^ '^^^ ^*"*^ ^' aimable! Tu veux
^p^ donc qu'un si bel arbre de* lj,à^ meure stérile? Ob ! c'est ce
' S^'" ')ffn T^ N^ ^- que je ne souiïVirai point!
?j}s /S r^v^^ Khj quel est donc, pour-
suivil-itj le dessein de votre (lére? [*arlez, mon ange, pourquoi ne
veut-il pfis vous maiier? — Je n'en sais rien, seigneur, repartil
LES MILLE ET Vl^ JOtRS,
Zemrouile en ledoublaul ses tWisses lanuen, j'ignore qiielleir] vent être ses intentions; mais je vons uvonerai que ma patience est h bout : je ne puis plus vivt(* dans I étal on je suis. J'ai Irom^é iiioyeii lie sortir de chez, nioii \h'\v: je me snis érh;!|i|>ée [ïour %einr me jeter entre vos bras et implorer votre seeonrs : ayez donc la bonté, monseigneur, d'interposer voire autorité pour me faire rendre justice, ou je ne réponds plus de ma vm*. Je me frapperai njoi-ni(^nje de mon propre cangiar (pm$Mré}, et je me tuerai |»our mettre fin k mes soutfranres.
Ziiuroude, par ces derniers mots, acheva de renverser la cervelle au cadi- — Non, non, dit-il, vous ne tnunrrez point et vous ne passerez pas toute votre jeunesse dans les pleurs et les gémissements. Il ne tiendra i\uk vous de sortir des ténèbres qui reeèlent vospertections, et d'être méïne dés aujourd'hui la IV^mme ilu eadi de Bagdad. Oui, parFaile image des houris, je suis prêta vousé|ïouser si vous voulez bien y consentir. — Monseigneur , répondit la danie, quand vous ne seriez pas une des plus considérables personnes de cette ville, je n'aurais point de répugnance à vous donner ma main , car vous me paraissez un liomme tort aimable ; mais je crains que vous ne puissiez obtenir Faveii de mon père, quelque honneur (|ne lui fasse votre alliance»
— N'ayez point d*inquiêtude là-dessus , reprit le juge, je réponds de révénemenl ; dites-moi seulement dans quelle rue demeure votre père, comment il se nomme, et de quelle profession il est* — H s'appelle Ousta Omar, repartit Zemroude; il est teinturiiT; il demeure sur le quai oriental du Dégela irTigrrj , et Ton voit ii la p^irte de sa boutique un palmier chargé de dattes. — Cela suflit, dit le cadi ; vous pouvez présentement vous on retourner au logis, vous entendrez bientôt parler de moi, sur ma parole,
Alors la dame, après avoir regardé le juge d'un airgmcieux, se couvrit le visage de son voile, sortit <lu cabinet et revint me trouver. Elle me reudil conq)t(Mle Fentretieu iprellc venait d'avoir avec lui; il peine [louvait-elle se [posséder, lant elle était tjausporlée de joie, — Nous serons vengés, me disait-elle ; notre ennemi, qui croit nous faire servir de risée au peuple, en sera lui-même lejoucK IJrectivemenI ,
HISTOIÏiK JJU PRINCE FADLALLAH,
le juge ifeul pas perdu de vue Zemroude, qu'il envoya un exempt chez Ousta Omar, qui se trouva daus sa maisou : ^ Veucz parler au cadi , lui dit Texempt, il veut vous eulreteiiir, et il m'a donné ordre de vous mener devant lui. Le teinturier pâlit a ces paroles, il crut que quelqu'un avait été se plaindre de lui au juge, et que céUiit à cause de cela qu'on le venait chercher. Il suivit Texempt avec beaucoup d'inquiétude.
Aussitôt qu'il fut devant le cadi , ce juge le fit entrer dans le même cabinet où il avait enlrelenn Zeuiroude, et le lit asseoir sur le même sopba. L'artisan était si confus de l'hotuieur qu'on lui faisait, qu'il changea plusieurs fois de couleur. Maître Omar, lui dit le cadi, je suis bien aise de vous voir, il y a longtemps que j'entends parler de vous avantageusement.
On dit que vous êtes un homme de bonnes mœurs, que vous faites régulièrement vos cinq prières par jour, et que vous ne manquez jamais d'assister a celle du vendredi dans la grande mosquée; outre cela je sais que vous ne mangez point de porc, que vous ne buvez ni vin ni eau de-vie de dattes, et qu'enfin, pendant que vous travaillez, un de vos garçons lit 1' Alcoran. — Cela est vrai, monseigneur, répondit le leinturier, je stiis même par cœur plus de quatre mille hadits (senLence-a de uaiiomei) , et je me prépare à faire bientôt le pèlerinage de la Mecque. — Je vous assure, reprit le juge, que lout cela me fait beaucoup de plaisir, car j aime passionnément les bons musulmans. On m'a dit aussi, poursuivit-il, que
vous avez derrière le rideau de chasteté une OUe qtn est en âge d'être T. i. iu
ipi Ml ait» à§èi$ pciur avoir un man, tut t^llea tronle ati» |ia.W>s; laaiifai pfttif re créaluns n'usL pa^ en éUl il élre (iré^oiUéeâun liomine; ^MêmH toute, ou (>lutAl offroyalilo, O!ilropiée» galeuse « imbécile; eu M moll c'eut cifi monulri! f|iH^ jo im; saumiii trop cacher. — Bon^ dil iêmâi «rri ifHirîant , ji* nt'ath^rMliiis a rehii-ta, niattre Omar ; j^élais piefMiailé i|u»! voiiH uni Uniei ainsi l'elo^e de votre fille. Mais ap- IMII «mi, <jMe fi'tlit naleiise , relte imbécile, celle estropiéit, Mite ifffroyable ^ 00 rnonnlre avec Ions sestlèfauts, est aimée à la fÊfff. ilufi liominis i|iii nimliaile de lavoir ponr temme^ el que eel hMMBe-là c/ent mm.
À ce ih%(umrn, U* leiiilnner re^^anla le jiij^e eti face, el lui dil : Si Wifiieigfiiînr le cafli veni plaisiirHrr , il est le maître; il peul, tant ^o'il lui plaira , mt moi{uer tie ma fille. — Non ^ non « répliqua le caili, je ne planianio p^irnl; je ,Hiiis amoureux do votre fille et je vous la imOÊnée, i/arli^in lit un et hit de rire à ces paroles: Par le prophète, i'ér;fMl-t-»I , rjin^liprnn veut vims en donmTiV panier, car je vous avertii^ mori*MN^(rieur, i\uv ma (ilk? est manchnle, boiteuse, bydropiqiie.*« — JushleiniMil, répnnilil leju^^e.jt Li icconnais à ce pirtraitlà; l'aime CM mrWs ilelilb^s, «est tnoti gtnïL — ^ Encore une fois, reprit le tijinlmii^r , i^lli* m* viuis convient jias^ elle se Domme Cayfaraltaildjiliri fir luoiinm «tu truipn, et je vous prolesle qu'elle est bien nornméi*. — (Hi! vvn vsl iro|i, dit le caili trmiton brusque et impi^ rieux , je smîs las de Ions ce» niisoiniemenls : maitJY» tluiar, je veux que In m accordes celte Oiyracaltaildaliri telle qu'elle est , et ne me r/fpliqms pan daviinlage.
I4O teinturier h voyant déterniiiiô à épouser sa Bile, et pei^uadé pins que jamais que qm*lqirun, pnir s*en ilivertir, Tavait rendu amoureux d'elle sur un taux portrait, dU en lui-même ; Il faut que je lui demanile un j^ios scliirbcba «luim argpsivompisai); celle souime pourra le dégoûter de ma tille et il cesî>era de m'en ^larler. Mouseigneur, lui dilnl, je suis rtis[iosé(à vous obéir, maïs je ue livrent point fiyfacatladdahri que vous ne m ayex donné auparaïaiil une
ïlISTOrRK DU PRIKCE FAi»L\LLAIL 7S
dol de mille sequins d'or. — La somme est un peu forle, dit le cadi, (^epeiiilaiit je vais te la mettre entre les mains. En môme temps il se til apporter un grand sac plein de sequins; on eïi compta ndlle, oit les pesa et le teinturier les prit. Alors le juge ordonna qn^on dressât le contrat; mais lorsqu'il fut question de le signer, TartisJiîi protesta qu'il ne le signerait qu'en présence de cent persormes de loi, Tu es bien défiant, lui dit le cadi ; ifimporle, je veux te salistiiire, car je ne prétends pas que ta fille m'échappe. Il envoya clierehersur-le-cliamp ries docteurs et desallaqtiihs, des nionllas, des gens de mosquée et de justice j et il en vint plus que le teinturier n'en avait demandé*
Lorsque tous les témoins turent assemblés chez le juge, Ousta Omar prit ta parole : Seigneur cadi , dit-il, je vous donne ma Qlle pour être votre épouse légitime , puisque vans voulez absolument que je vous raccorde; mais je déclare devant tous ces seigneurs, que c'est a condition que si elle vous dèplait quand vous Faurez vue et quil vous prenne envie de la répudier, vous lui donnerez mille sequins d'or comme ceux que j'ai reçus de vous. — ^Hé bien ! je le le jure, dit le cadi, et j'en atteste toute Fassenddée, Es-tu content? Le teinturier répondit (|ue oui , et sortil en disant f|u1l allait lui envoyer la mariée.
Après le départ il'Oinar, toute l'assemblée se sépara et le cadi demeura seul chez lui. H y avait deux ans qu'il était marie avec la fille d'un marchand de Bagdad, avec qui jusque-là il avait vécu en assez bonne intelligence. Cette temme ayant appris que son mari songeait à de nouvelles noces, se mit en colère contre lui. Comment donc! lui dit-elle, deux tètes dans un bonnet, deux mains dans un gant, d*iyx épées dans un fourreau , deux femmes dans une maison 1 Ah ! volage , puisque les caresses d'une épouse fidèle et jeune encore ne sont pas capabbjs de fixer ton inconstance, je suis prête à céder ma place à ma rivale et à me retirer chez mes parents. Tu n'as qu'à me répudier et me compter ma dot, et tu ne me rêver ras plus, — Tu me fais plaisir de me prévenir, lui répondit le juge, cur je me faisais une I»eine de t annoncer mon nouveau mariage. Aussitùlil tira d'un coffre une bourse où il y avait cinq cents sequins tVor, et la lui mettant entre les mains : Tiens, femme, lui dit-d , ta dot est là-dedans. Va,
!• US MILLB ET t^ JOUflS.
importe ton trau^spau ^ je ti! n^puilie une Tois, deux fois^ trois J je le répudie. Et alin cjiitj tes parents ne douU^nl \Mnni que je ne l"; répudiée, je vais te don lier ces paroles écrites el signées ile niui el mon najb, selon les loi**, il uy marujua jms, et safeiniue »^ rejii cbei son père avec mn écrit et son argent*
Il ne la vît pas hors de s^iniaison, i|ii*il lit meubler niagniiiqiiei un appartement [lour recevoir sii nouvelle épouse- On y tait des tapis" de pied de velours avec des tapisseries et des solas de brocart et d*argent; [ilusieurs ciissoletlas remplies dîigréabi es odeurs parfumaient laclmtnbre nuptiale. Toul était déjïi prêt et le cadî attendait impatieninient Oiyrîutattiiddahn , (pji ne venait point: il appela son fiJéle aga (i«eÉ#rtfct mnnqvct noin) , et Uiî dit: Laitualtle objet de mes désirs devrait, ce me semble, être iei. Qui peut la retenir si longtemps cbei S4>n [>ére? Que les inorneiils*tui retardenl mon l>onlieur me paraissent
^DD smm
Le cadi , impatient de voir sa nouvelle leinme, allait envoyer son iga chez Ousia Omar^ lorsqu'il arriva un porte faix chargé d'une caisse de sapin, couverte d'un tiipis de taffetas vert, QuenVajiportes* tu là, mon amiî lui dit le jup^e, — Monseigneur, loi répondit le portes
HISTOIRE DU PRtISCE rADLALLAtf. Tf
faix en posant la caisse à terre, c*esl la mariée ; vous n'avez qu'à ôler le lapis, et vous verrez €onini(3 elle e.st faite* Le cadi ôta le tapis et aperçut une tille de trois pieds et demi ; elle avait le visage long et couvert de gale, des yeux eufoiicés dans la tête et plus rouges que du feu, elle n'avait point de nez; il paraissait seulement audessus de la bouche j faite eu forme de gueule de crocodile, deux larges naseaux très-dégoûtants. Il ne put voir cet objet sans horreur, il remit dessus promptement le ta|)is et dit au porte-faix : Que veuxtu que je fasse de cet horrible auimalï — Seigneur , repartit le portefaix, C'est la lilte de maître Omar le teinturier, qui nvadit ipie vous l'avez épousée par inclination, — Juste ciel! s'écria le cadi, est-ce qu'on peut épouser un monstre pareil à celui-là!
Dans ce moment, le teinturier, qui avait bien prévu la surprise du juge, arriva. Misérable, lui dit le cadi , {K>ur qui me prends-tu? Il faut que tu sois bien effronté pour me faire de semblables tours. Tu nfoses traiter ainsi, moi qui puis me venger facilement de mes ennemis, moi qui, quand il me plaît, mets tes pareils dans les fers! Crains ma colère, malheureux! Au lieu de cet épouvantable objet que tu m'a^ envoyé, donne, donne-moi ton autre fille, dont rien n'égale la beauté, autrement tu éprouveras bien lut ce i|ue peut un cadi irrité. — Monseigneur, dit Omar, cessez de me menacer, je vous en supplie , et ne soyez plus en colère contre moi. Je jure par le créateur de la lumière que je n'ai pas d'autre fille que celle-ci. Je vous ai dit mille fois qu'elle ne vous convenait point; vous n'avez pas voulu me croire; à qui vous en [U'enez-vons?
Le cadi, à ce discours, rentra en lur-môme et dit au teinturier : Maître Omar, il est veim ici ce malin une tille parfaitement belle, qui m*a dit que vous étiez sou père et que vous la faisiez passer dans le monde pour un monstre, afin que personne n'eiH envie de vous la demander en mariage. — Monseigneur, lui dit l'artisan .cette belle fîlle-là est assurément une IVifïonne , et il faut que vous ayez quelque ennemi.
Alors le cadi baissa la tète sur son estomac et demeura t|uelqui' temps à rêver. Ensuite prenant la parole: C'est, dit-il, un malheur qui devait m'arriver. n'en parlons plus. Fais, je te prie, remporler
ta fVllc chez loi ^ garde les nulle seijuitis iJ*or que je l'ai donnés, maïs ne iiren deîimiHle pas davaitta^e si lu veux i|iJe nows M>yofis amis. Quoique le juj^e etU juré lievaut les jçeu,s de lui ijiril donnerail eîHoi't! mille se<|tjiiisst lalille dOinar ne lui plaisait pas, cal artisan ii'asa robligorà leriirsa [Kiroli% ile peur de se brouiller avec lui, c*ar il lecunnaissiiil pour uu liouune Irès-viudie^Uif el qui savait Irou^ ver facilemetit rueâistori ite luiire à ses euneuus. Il atum mieux se contenter de ce qti il avait rerii. Monseigneur, lui dit-il, je vais vous ot>éir el vous débarrasser de nui tille, iriais il faut, sil vous platl, la re[>udier auparavant. — Oh! vraiini'tit, dit lecadi, je n*»! pas dessein d'y manquer, el je t'assure que celas<îra bientùl lait. Elfectivemenl. il envoya chercher sou najb à Tlieirre même, et la répudiation se lit dans les lorim^s, Apiès qiHii inallre ihniw prit congé du \ivj^i} et lit emiiorler chez lui par li* purli^-laix Hiorrjhlo CajrfacalUuldahri.
KflQfl S©UU
Otte aventure lut bieiitôt sue dans la ville. Tout le monde en rit et approuva fort la tromperie qu'on avait faite au cadi, qui nvu fut [kis t|uilte pour le ridicule que cela lui donna dans Bagdad* Nous poussâmes la veii^^eanee plus loin ; j'allai, par le conseil de Mouîiirue, trouver le prince des lidéles, k ïpii jt* tbs mon nom et contai mon histoire. Je ne supprimai pas, comnu; vous pouvez penser, les circonstances qui marquaient davantage la malignité du cadi. Le califi% après m'avoir écouté fort altcntivcinent, me lit d'oldigcauis reproches : l^riiice , me tiit-il , pourquoi n'avez-vous pas eu d'abord recours
HISTOIRE Dr PRIKCE FADLALLAil. |t
à moi? Vous aviez honte siiiis doute de voire fortune, innis vous pouviez sans rougir vous présenter a mes yeux dans uji état misérable. Dépend-il des homines d'être heureux ou malheureux, et n'est-CB pas Dieu qui eonipuse ù son gré le tissu tie notre vieî Deviez-vons craindre que je ne vous tisse pas un accueil lavorahle? Non, vous savez quejainie et que j'estime le roi Ben-Oitoc, votre père: ma cour était un asile assuré pour vous.
Le calife me fil mille caresses, il me donna lagalate [robe d-iiotmi-urj , avec un fort beau diamautqu^il avait au doi^t. Il me jégala d*uu excellent sorbet, et lorsijue je lus de retour chez mon lieau-pére j'y trouvai six gros paquets de brocart de Perse, d'or et d'argent, deux pièces de kemkha raamas à grands* nennj , avec un très-beau cheval persan, richement liarnaché. Outre cela, il redonna ù Mouafïac le gouvernement de Bagdad, et pour punir le cadi d'avoir voulu tromper Zeniroude et son père, il déposa ce juge et le condamna à une prison perpétuelle, où, pour combler sa misère ^ il lui ordonna de vivre avec la fille d'Ou.sta Omar.
Peu de Jours après mou mariage, j'envoyai un courrier à Mousse! pour informer h; roi mon père de tout ce qui m'était arrivé depuis mon dépai't île sa cour, et pour Tassurer eu même temps que je nren i^etournerais bientôt avec la personne que j'avais épousée. J'attendis impatienmieul le retour de mon courrier; mais hélas! il m'apporta des nouvelles qui mVifïligèretU Ion : il m'apprit que lîen-Ortoc, ayant su que quatre mille Arabes bédouins m'avaient attaqué et que mon escorte avait été taillée eu pièces, persuadé que je ne vivais plus, eu avait conçu tantile chagrin , qu'il s'était enfin laissé mourir; que le prince AmadedJiu Zetigui , mon cousin germain, occupait le trAjie; qu'il régnait avec beaucoup d'équité, et que cependant, quoiqu'il fiU généralement aimé, les peuples n'avaient pas plutôt appris que j'étais encore vivant qu'ils en avaient témoigné une joie incroyable. Le prince Âmadeildin lui-même, par une lettre ijue le courrier me donna de sa part, m'assurait de sa fidélité, et me manjuait lieaucou[i d'impatience de me voir pour me remettre le diadème et devenir mon premier sujet.
Ces nouvelles me firent prendre la résolution de hâter mon rctomr
lisiiatJiBrim
a Muussel. Je pris congé dii {iniicedes Mêlés, qui me donna mille chevaux de m garde pcRir m'escorter jusque dans mes Etals,^ el , après avoir embrtssé Moaafiu: et sa remiiie, je partis de Bagdad avec ma chère Zemroude « qui serait morte de dimleur eti i|uiltaDl son père el sa mère« si Tamour qu'elle avait pour moi n'en eAl modéré le sentiment.
Je n*avais pas fait la ruoitié dti cheuiiii de Itagdadii Moussel^ que r avail l-garde dt- niuu escorle dt'couviït la iHi^^ d'yo corps de troupes (juj marchai ( droil a nous. Je crus que c'cUictit encore îles Arabes bédouins. Je mis aussitùl mes geus eu bataille, et nous étions déjà disposés a couiballie, li*rsqye ïries coureurs me vinrent rapporter que les hommes que nous preiiiotis pour des bripuds el desenneniis étaient des Ii'ou[h*s de Moussel qui venaient au-devant de moi, el quWmadedilin Zjnj!;ui les conduisait.
Ce prince, de son côté, ayaul appris qui nous étions, se détacha de sa petite armée pour me venir trouver avec les principaux seifjneursde Moussel. Il me parla couformemenl à sa lettre, c'esl-k^tire d'uîie manière soumise et respectueuse, el toutes les personuesde qualité qui l'accompagnaient uf assurèrent d<* leur zélé et île leur lid»Milé,
HISTOIRK DL- PRINCE FADLALLAH.
Je pensai devoir leur moiilrer loute maconliance en reiivoyanl les soldats de la garde du calife. Je o\his pas lieu de me repentir : loin d'être capable de former un noir atlental, le prince Amadeddin ne songea qu'à me donner des nuirques de son attachement.
'imi êmsm
I^orsque nous ftlmes k Moussel, notre heureuse arriv/^e fut céléiHçe par des dons aux mosquées^ d'abondantes aumAnes aux niak heureux, des fêtes, et one iltutninalion des jardins du palais en p^lobes de cristal nuances de mille couleurs. Tout le peuple témoigna par des acclamations le plaisir qu'il avait de me revoir, el fît pendant trois jours de fçrandes réjouissances. Les boutirpies des asoua-
Ui Blue et t%
el dei faentttaiM «im»! liifW^ éÊm et iH^in* et la Mil ellâi éteicttt édairtes de taflipHMS qm lai ksUm d^oft Tfrset île TAIconin ; de sorte ^ite i «m vtnel parUeulitrr , ce jiiicrt* li vre se tisaîl tooA i h file. 14 il lemblmil que l'ange Gabriel ra|i|>i)rlâl uoe se- * fimfc notr^ ghuid pro|ilit'le en eaniei»*res luniitieui* scelle pfeoae illuftiitialirHi, ilf avail »ur le devant des kiiide grand» pbla de pileau de toirten «Mjrleii «le couleurs ep ! , atee de jrrandif!! jallM de tMirtiet el de ju^^ de groiiaiies. bu 1 aient et fiiangeaienl à dis4Téti(in. A li>u.s les cmr> fvtMn nu fierait dei danie» île tehen^uifi utadint animés |nu* le son ém tÊÊÊkoans et des dafb i^"^ *^ kMmumnm] . et les calenders , aedm UmroMEiame^ eraraieni ^r la ville comme de?i fous furieux. Tdus le> inélfer, aMOtéa tardea char mtf^ pan'^s (le cliiii|uant et île tmn > fûholeidedmneieouleurs , hmh: ilo outiln qui mari] liaient i^mprésaToir traversé la grande rue, venaient, au mu Am fifrea^ dea liaabal^ et des trom(K,^lles, ]jassi*r devant mou tialcon, ifiê Zemrrjade était «siîse auprès de moi , et ils iioiissiUuaient en criant delouks leur» force»: Enmlal nu m^Ham aleik ya résout Attati!
Atiûk fffUOr A$MUitùn i •«■n^klkm rt mIuI *ut loi , ô «{H^ln^ ilr lh*u' Dieu dnonc U
le itaioe contentai pa.s de partager cen honneurs avec la fille de M^MialTac y je mV*tudiai à rherclier loul te qui {loyvaii lui fairt^ quelque plaisiir* Je fis mettre dans sou a|i|iarleiiiinit Umi ce qu'il \ avait de |ilu«4 rare et de {ilusa«^n*al»le k la vue. le crjui|ir>sui sa suite de vingt^.'inq jeuurH dîiiiirs^rnr^H^nnes, i^selaves du s«'*rail de mon pt>re: lainiie^ ehantaii^iil et jintaienl |MirraiLi*rneiit flu lulh, lesaiilres de la harjM*, et les autres daiisaieiil iivee auhiultliul et de f^niee que i\v |/*gAreti'*. Je lui doiitmi aussi un a^îa unir avec douze eurMir|ues, qui lou«t avaient i|uelqiie talent |inqite k la divertir*
Je r/*Knais sur de>i sujets lidèles et zélés; j'annais [ïtus que jMtimis Ztîuiroude, et ['*!n étais aimé. Je vivais Innireux , |yrsr|u'an jeutir derviche parut a ma i*oui\ Il s rutruduisit auprès iies (>rir»ri[iim\ Heijçneurs par un esprit plaisant et agréable; il j^fagtia bientAt tiMir amitié par ses bons mots et ses reparties justes et brillantes. Il les ac-
iijvioiiui DU pniNCH rAr>i.u.LUi %t
coinp(igiiait il la rhassc, il tuisail la déhmiclie avec eux, il était ilù lûiites leurs parlies. Oijelqu«*s-iiiis nreii parliiieiJl Unis les jours cumtiie *ru[i lioiJinie (|iii avail la eoiiversatiun elianiiuiUe, et enfin ils tireut SI t>iea i|u"ils un* dtJinu'T^^nt envie île le vtnr et île rentrefenir»
Loin de trouver ijn un m'en eiit tait un portrait llaitenr, il mu jKirut encore plus spiritnel qu'on ne nu* Tavail dépeint. Sou entretien nie ehanna et me tira d'une erreur ou sout euroï'e aujourd'hui beaucoup ile geusde (pjalilé qui eroieut qu'on Jie voit qu'à la eour des esprits lins et délicats. Je prts tant de goût aux discours dtj derviche, et il me sembla mt^me si propre aux grandes alîai res , que je voulus le mettre au nombre de mes ministres; mais il me remercia et me dit qu'il avait fait vœu de n'exercer jamais aucuïi emploi; qu'il aimait a mener une vie libre et indêpeiidaute ; iju'il mejirisait les honneurs el les richesses et si; conleutait de ce que Dieu, qui a soin des plus vils animaux, lui faisait Irouvrr pour subsister; en un mot, qu'il était content de sacondition.
J'admirais un homme si détaché des choses du monde, et j'en avais ()lus d'estirru* pour lui; je le recevais afçréablement toutes les t'ois qu'il se firésentait pour me faire sa cour; s il était dans la ibuie iles courtisans, mes veux l'allaient chercher, et il était un de ceux à qui j'adressais le plus souvent la parole : je conçus insensiblement lant d'amitié pour lui. que jeu Ils mon Tavori.
Un jour que je chassais datis un bois^ je m'écartai du gros de la chasse, et le dcrviclie se trouva seul avec moi. 11 commença île m'entretenir de ses voyagt^Sy car quoiqu'il fût encore jeune, il ne laissait pas d'avoir voyagé, il me p*irla de jïlusieurs choses curieuses qu il avait vues dans les Indes, et entre autres d'un vieux brahmane qrfil y avait connu. Ce grand personnage, me dit-il, savait une infinité de secrets, tous plus curieux les uns que les autres : la nature n'avait rien d'impénétralile pour lui. Il niourul entre mes bras; mais comme il ni'aimait , avant que d'expirer il me dit : — Slou tils, jti veux Tap- [nendre un secret, atîn que tu te souviennes de moi, à condition que lu ne le diras ii personne. Je le lui promis, ajouta le derviche, et sur la toi de ma promesse, il nra[q)rit ce sccrel.
— lié! de quelle nature esl ce secrel ? lui dis-je. N'est-ce pas celui
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I^MIUJI]
louni»
de faire de Tor?— Nofl , sire , rfpondiuil , c'est nil secnst plus «re
et bien plus pr^ieo!!, c'est tie ranimer un corps mart. Ce n*csl jws. poursuiviUK <]ue je puisse rendre îi un e^duvre la mèiiieàme qu*il a perdue , le ciel seul a le pouvoir de faire ce miracle, mai» je puis faire entrer niuiiànie «lans un corps prive de vie, el j'en ferai TépreuTe devant voire majesté quand il lui plaira, — Tr^^volontiers, lui disje,el ce sera tout à Tlieure ^\ vous voulez..
35^ mu^
Il passa fort à propos auprès de nous dans ce moment une biche , et je lui décochai tine fltklie qui la perça el l*alxitlit. Nousallons voir, repris-jc alors, si vous ranioierez cel animal. ^Sire, reprit le derviche, votre curiosité sera Immlùt siitislkite : remanincz bien ce ijne je vais faire, A peine eut-il achevé ces paroles, que je vis tout à coii|i tomber son corps sans sentiment et en même temps je vis la tiicbr
irîSTOIRK ni' inilNCE FADLALLAII. Ml
se relever avec beaucoup de légèreté- Je vous laisse à juger de uia surprise- Quoiqull ne lût pas permis de douter de ce que je voyais, je Die défiai du rapport de mes yeXtu. Cependant la biche nie vint flatter, ei a[>rés avoir fait plusieurs bonds, elle tomba, et aussitôt le corps du derviche, qui était étendu par terre, se ranima.
Je fus charmé d'un si beau secret et je priai le derviche de me l'apprendre. Sire, me dit-il , je suis fiiclié tic ne pouvoir contenter votre envie, mais je promis au luahmaiie mourant de ne faire part de ce secret k personne, et je suis esclave do ma parole, RI us le derviche se défendait de siitislaire mes désirs curieux , plus je sentais qu'il les irritait. Au nom de Dieu, lui dis-je, ne me refuse point la satisfaction que je te demande; je te promets ausSÎ de ne pas découvrir ce secret, et je jure par celui qui nous a créés tous deux que je n'en ferai jamais un mauvais usage. Le derviclie rêva un moment ; ensuite reprenantlîi parole: — Je ne puis, dit-il, tenir contre un roi que j'aime plus que ma vie : je me remis îi tant dlnstauces. Aussi bien , ajoutat-îl, je ne fis au brahmane qu'une simple projnesse, je ne me liai point par on serment inviolable : je vais donc apprendre mon secrelà votre majesté. 11 ne s'agit que de retenir deux mots, il suflit de les dire mentalement pour ranimer un cadavre. En même temps il me les apprit.
Je ne tes sus pas plutôt que je voulus en éprouver la vertu ; je les prononçai dans Tintention de faire passer aussi mon âme dans le corps de la biche, et je me vis à l'instant mélamorphosé en cet animal. Mais le plaisir que j'avais de sentir que Topération se faisait heureusement se changea bientôt en douleur, cai'désque mes esprits furent entrés dans le corps de la biche, le pertklefit passer les siens dans mon cadavre, et bandant promptement mon arc, il allait me percer d'une de mes flèches si , jugeant à son action de son dessein , je ne me fusse dérobé à ses coups par une prompte fuite. Il ne laissa pas de décocher une flèche , mais par bonheur il me manqua.
Me voilà donc réduit à vivre avec les animaux des montagnes et des bois, heureux si je leur eusse plus parfaitement ressemblé, et qu'en perdant la forme humaine, j'eusse aussi perdu la raison: je n'aurais pas été la proie de mille afîligeantes réflexions.
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nu* secret qui
iiravait été si fuiieHle. jo nr Irniiviisse iiioyeii «li* m iiilrodiiire dans le |Kilais el *le mr NCiif^er de sa j)crsoïme, il fU'dotina, dés le iii<!(me joiir ijiTil se vil à ma place, qu'un liial tonles les biches qu'on Irotiverail dans le royaiinie, voiilaiiL disîiil-îL purger ses Ivlals de celle sorte de In^Ii^s , iprd Iiaïssaii mnrlt*lleiinMit; el , pour iiiir*ux enjs^ager ses siijels àdélmire cesanimanXt il lil piiblit^r t|u1l dmim^rait trentr seipiiiis pour (*lisM|iit" liielie dont on lui ajiporleniil la léte.
Les peuples de MoussiH , iiuiiiies [»ar l'espérance du ^nm . se n>pandireuL duns les eanipagnes avec leurs arcs el leurs liée hes; ils en* Iréreuldaiis les forêts, piireoiinirenl les monlaî^nesel pereérenl de leurs trails loules les biclies qij*ils rencontréreiiL Heureusernenl leurs <*oiips n'étaient piis a craindre pour moi, car ayant aperçu au pieti «run arbrr* un rossignol mort, je le ranimai ; et sons celte nouvelle f'nrmr' je vulai vers le palais demon ennemi el me glissai dans Tèpats
HISTOIRE DU l>m^'CB FADLALLUI. hl
feiniliij^e d'un arbre tlii janliiL Cet iwhrc ifetait pas ùloigiio iio l^a|)l>arloineut do la reine- Lu, vè\nui h ma lri^^le uveuliire el au boiilieiu" de inijti rival, je iiraUemlris et je eoinineitrai à eluuiler mes peines. C'était un inatin, le soleil se levait , el déjà plusieurs iiiseaux, ihaiiiiés de revoir sa lumière, exprimaient par leurs cliauts la joie qui les animait. Pour moi, peu sensible a la clarlé du nouveau Jour, je n*iHais occupé que de meseinruis; les jeuv tristenietU lournés vers rapparteinent de Zemniude, je poussais dans les airs nue voix si plaiulive, que jatiirai celle |»riueesse à une ieuiHi'e, Je cuuliuuai mon douloureux ramage usa vue; je nreilbr^ai môme de le rendre encore plus louchant, comme si j'eusse pu lui laire comprendre le sujet de ma douleur. Mais, hélas! elle prenait [daisir a urécouter, etj^avais la morlificatMin de remarquer qu'au tien de se laisser toucher a liies pitoyables uccenls , elle n'en laisait (|ue rire avec une de ses esclaves qui était accourue à la tiiéme fenêtre pour ui'eulendre.
Je n(; sortis point du jardin ce joiirda ni les autres suivants^ el j'avais soin tous les malins de chauler au m^me endroit- Zemioud*' ne manquait pas non plus de se nieUi^e a ses fenêtres, eL ce qui me parut l'ouvrage du ciel, elle eut envie de m'avoir. KcotJlez, dit-elle à ses femmes^ je veux qu'on prenne ce rossrgrml; qu'on aille chercher des oiseliers, j'aime cet oiseau, j en suis folle; qu'on tasse si bien qu'on s'^en saisisse el *pi'on me fapporle* On obéil il hi reine, on Bt venir d'habiles oiseliers ipn nui tendireirt des tilels; et comme je n'avais pasth^sscin de leur échajqier, parce que je voyais bien qu'on ifen voulait ik ma lilierlé que pour me rendre esclave de ma princesse, je me laissai prendre. D'abord que je fus entre ses mains, elle fit paratlre une grande joie. — Mon mignon, dit-elle en me (latlant, charmant rossignol , je veux être ta rose» Je me sens déjà pour loi une tendresse irdinie. A ces mots elle me l>aisa, luoi je porlai mon bec doucement sur ses lèvres. Ah! Ii^ petit fripon, s'écria-t-elle en riant, il semble ([u'il entende ce (pie je lui dis. Enfin, après m'avoir caresse, elle me mit elle-même dans une ctigo de fd d'or qu'un eunuque de sa maison avait été acheter dans la ville.
Je chantais tous les jours dés qu'elle élail éveillée, et lorsque,