I.RS MILLE mr vn swm
piiur me Iktleroii meilontmit i}ueli|uo cbose^ olleseprés«nilail <!« vanl ma cage; bien loin de fuirait re farouche, j'élendais mes aile? pour lui marquer ma jnie, et lui (rtutais uioii [>iHi( bec. Elle vlml étORuéede me voir a|*j)rivoisi* en si peu de temps; f|uelquefiits elle me tirait de ma cage , et me laissait voler dans sa chambre ; j^alliiis toujours à elle pour lui faire des caresses el recevoir les^ HÎeiines^ et si quelqu'une de %i's eM'lavçs nte \iiulait prendre, je la pinfai«< Irês^rudement. Je me rendis par ces manières jieu à j>eu si clieri Zcmroude, qu'elle dimit souvent ({ue si \mr maliieurje veiiats k mmi rif^ elle en serait inconsolable, tant elle se sentait attachée à moi.
*^um,;^ir^-^^^^^
Si dans mon malheur j'avais quelque plaisir d'<Mre dans Tappjirlement de la reine, je le payais bien cher tiuand le ilerviche venait la voir, y^el affreux supplice! je ne puis ini^riK* encore aujonrdlmi y penser sans Irémir h* levais de temps en lenips les yeux au ciel pour lui demander vengeance; mes plumes se hérissaient, et le cœur boulTi de colore, je m'agitais, je me tourmentais exlraoniî^
HrSTOfHE DU PRINCE FADLALLAtî. 89
nairement dans ma cage. Si quelquetbis la reine me caressait devant le traître et qiril voulût lui-mi^me me Hatlerj je lui donnais des coups de bec de toute ma force et faisais paraître beaucoup de fureur; mais ma rage ne servait qu'à les réjouir Tun el l'autre et ne pouvait me venger,
Zemroude avait aussi dans sa chambre une chienne qu'elle aimait.
Cet animal, un jour que nous étions seuls, mourut en faisant ses petits. Sa mort m'inspira la pensée de faire une troisième épreuve du secret- Il faut^ dis-je en moi-môme, que je passe dans le corps de cette chienne ; je veux voir ce que produira le chagrin que la princesse aura de la mort de son rossignol. Je ne sais pourquoi cette fantaisie me prit, car je ne prévoyais pas à quoi cette nouvelle métamorphose pouvait aboutir; mais ce oiouvement me parut un avis secret du ciel, et je le suivis à lout hasard.
Lorsque Zemroude revint dans la chambre, son premier soin fut de venir se présenter devant laçage- Dès qu'elle s'aperçut que le rossignol était mortj elle fit un cri qui attira toutes ses esclaves.^^ — Qu'avez^vous, madame? lui dirent-elles d'un air effrayé. Vous est-il arrivé quelque malheur? — Vous me voyez au désespoir, répondit la princesse en pleurant amèrement; mon rossignol est mort! Mon cher oiseau^ mon petit mari, pourquoi m'es-tu si tôt enlevé? Je ne gotVterai donc plus la douceur de tes chants! je ne te reverrai plus! Qu'at-je fait pour mériter que le ciel me punisse avec tant de rigueur?
Elle était si affligée, que ses femmes tâchèrent vainement de la consoler; leurs discours ne servirent qu'à irriter sa douleur» Une d'entre elles courut avenir le derviche de F état où se trouvait la reine, il se rendit auprès d'elle en diligence et lui représenta que la mort d'un oiseau ne devait pas causer une si grande affliction; que la perle n'était pas irréparable; que si elle aimait tant les rossignols et qu'elle en voulût avoir, il était aisé de la contenter. Mais il eut beau parler, tous ses raisonnements furent inutiles, il ne put rien gagner sur Zemroude. — Cessez, seigneur, lui dit-elle, cessez de corn- Imttrc ma douleur, vous ne ta vaincrez jamais. Je sais bien que c'est une grande faiblesse de ne pouvoir se consoler de la mort d'un oiseau, j'en suis persuadée comme vous , et toutefois je ne puis résister à la
tdQ coop qui m'iecable* raiumis ce pelil atiiinat, U
que je lui Faisais el il y répondait il*oiie qd me imTiisaiL Si mes femmes %ei\ approcbaieni , il fimoeha ou plutôt drdaigneux, au lieu qu'il %efiail to éenmide ma main quarul je Tavani^^is |iour le prendre. Il aeinqu'il m fenlU de Tamaur pour moi; il me regardait d^uii air et boguiiaafit, et Von eilt dil qurli|yefois qu'il èlait mortifia de n'atoir pan Yam^ de U (mrule pour irrexprimer ses sentîmeiito. Je Inaiaeela daniiM jeut« Ali ! je n'y puis i»enser sans désespoir* mtm MHMe OIMUI, je Tai piTclu pi Mir jamais ! En achevant c^es mots. eHt redoubla $ei pleura et parut ne pouvoir souffrir aucune ronsola
K^Doo muu
Je conçus un prt'*sagiî favorable de la vivacité de cette douleur; j'étais dans un coin de la chambre, où je donnais h teter à mes petits
niSrOTRE W IHUNCE FADLALLAIL if
rhiens, d*oii j'entendiiis (oui ce qui se disail el observais (oui ce qui se faisait sans qu'on prit ij;arde à moi. J'eus un pressenti ni ont que le derviche, pour ronsoler la reine, nieltrait eu œuvre son secret, et ce presseuliuient ne fut pas trompeur.
Le derviche, voyant que la princesse u*6Lait pas capable d'teouler b raison, comme il laimait éperdument et qu'il était touché de ses larmes, au lieu de se répandre en discours superllus, ordonna aux esclaves de la retne de sortir de ta chambre et de le laisser seul avec elle. — madame, lui dit-il alors, croyant que personne ne Feu tendait , puisque la mort de votre rossignol vous fait tant de peine, il faut qu'il revive ; ne vous affligez plus , vous le reverrez vivant; je prome Is de le rendre à votre tendresse; dès demain, à votre réved, vous Teutendrez chanter encore et vous aurez le plaisir de le caresser.
— Je vous entends, seigneur, lui dit Zemroude, vous me regarde/ comme une insensée dont il faut flatter la douleur; vous me faites espérer que demain je re verrai mon rossignol en vie; demain vous remettrez ce miracle au jour suivant , et ainsi en diOerant toujours, vous comptez que p^u à peu vous me ferez oublier mon oiseau; ou bien, poursuivit-elle, vous avez dessein d'eu faire chercher un autre aujourd'hui et de le mettre à sa place pour tromper mon aflIiclioiK — Non, ma reine, repartit le derviche, non ; c'est cet oiseau que vous voyez étendu dans sa cage sans sentiment, ce rossignol, Kheureux objet d'une si vive douleur, c'est lui-même qui chantera ; je lui don- Fierai une vie nouvelle et vous pourrez lui jirodiguer vos bontés. Il en connaîtra mieux le prix et vous le verrez encore jdus empressé à vous plaire, car c^ sera moi qui ranimerai; tous tes matins je le ferai revivre pour vous divertir* Je puis faire ce prodige, contiimat-il , c*est un secret ({ne je possède ; si vous en doutez ou si vous avez trop d'impatience de revoir votre oiseau ranimé , je vais le faire revivre tout à rheure.
Connrie la princesse ne lui répondait point elqu'il jugeait par son silence qu'elle n'était pas bien persuadée fju^il pût faire ce qu'il disait, il alla s asseoir sur un sofa, où^ par la vertu des deux paroles cabalistiques qui servaient comme de véhicule à Tàme pour la faire passer dans lui cadavre, il laissa son coi'|»8 , ou plulAt le niier» . cl entra dans
ii L» miXS ET m I0€II8.
celut du nj!^igîiuL L*oi!»eau se mil aussitôt à cbauler ilaiisj au gratiii élonneineiit de Zeniroode* Mais la voix ne tarda guère à lui manquer, car d aliord qu il eut loiiimeiicf son ramage , je qui liai lis corps de la chienne et me hàtiii de reprendre le mien. En morue temps, courant à la cage , j*en lirai brusqueincnl l*oiseau et lui lordîs le cou. — Que faites-vous, seigneur? me dil la princesse. Pourquoi trailezvous ainsi mon rossignol? Si vous ne vouliez jias qu'il vécût, vous ue deviez juts le rap|>eler k la vie.
— Grâce au ciel , m'écriai- je alors , siins faire attention à cequ^elle disait, tant j'étais occupé de la vengeance ([ue je venais de tirer de Foutrage fait à mon honneur et à mon amour, c'en est fait! je viens de punir le perÛde dont rexéerable trahison méritait un plus rigoureux châtiment! Si Zenironde avait été surprise de revoir son rossignol vivant, elle ne le fut pas moins de urenteiidre prononcer ces proies avec beaucoup d'émotion. — Seigneur, nn3 dit-elle, quel transport vous agite et que signitie ce que vous venez de dire?
Je lui racontai tout ce qui m'était arrivé, et je remarquai qu'eu lui faisant ce récit elle frémissait à tous moineols : tîuilùt la honte de nravoirété infidèle, quoique innoeemment, la fa isîiit rougir, el tantôt la douleur quelle en ressentait la rendait plus ]m!e que la morl.
Elle ne prouvait douter que je ne fusse vérilablement Fadlallah. parce qu'elle savait qu'on avait trouvé dans le bois le corps du derviche, et Tordre qu'il avait donne de tuer toules les biches.
Après avoir achevé d'instruire Zemroude d'une si étrange aven« lure, je m'en repentis; j^auniis pu lui dire seulement que (juelque grand catïaliste m'avait appris le secret de ranimer un corps niorl, sans lui parler du tour que le derviche m'avait faiL INiU au cie!
HISTOIRE DL' PIU^Cl- FADLALL^TK il
qu'elle eût toujours ignoré cette hornblt! perfidie! peut-être, hélas! vivrait-elle encore! Mais que dis-je? où mou esprit va-l-il s égarer? Ne sais-je pas que les biens et les maux qui doivent nous arriver sont marqués dans le eiel?
La fille de MoualTac couçul laul de chagrin d'avoir lait le bonheur d'un misérable^ qu'il me fut impossible de la consolei'. J'eus beau lui représenter que sou erreur Fexcusait enliérement et que tout le crime devait êtrxMniputé au derviche , qui Tavail expié par sa mort, malgré toutes les assurances que je Uii donnai de Taimer loujotirs avec la même tendresse, je ne pus lui faire oublier ce riésagiéable événement. Elle tomba malade, et mourut entre mes bras en me demandant paidou d'un ci*ime dont elle n'était piis coupable et qui ne m' ô tait rien de mon amour pour elle.
En effet, iiuatid elle fut morte et que j*eus rendu à son londieau tous les soins que je lui devais ^ je tis appeler le prince Amadeddin Zengui. — Mon cousin, lui dis-je, je n'ai point d'enfants ^ je me dénietsen votre faveur de la couronne de Moussel, je vous Taliandonne; je renonce a la grandeur souveraine et veux [msser le reste de ma vie dans un état obscur'. Amadeddin , qui nfaimait véritablement, n'épargna rieïï [ïour me détourner de ma résolution , mais je lui lis connaître qu il la combattait inutilement. — Prince, lui dis-je, le dessein en est pris, je vous donne mon rang. Occupez le troue de Fadiallah , et puissiez- vous être plus heureux que lui ! Régnez sur des peuples qui connaissent votre mérite et ont déjà éprouvé le bonheur de vous avoir pour maître. Four moi , dégoûté des grandeurs , je vais dans des climats éloignés, vivre comme un homme d'une condition commune, et là, libre des soins attachés au pouvoir souverain, je veux pleurer Zemroude, et, me rappelant les jours heureux que nous avons passés ensemble, faire mon unique occupation d^m si doux souvenir.
Je laissai donc Amadeddin sur le trône de Moussel, et, accompagné seulement de quelques esclaves , je pris la route de Bagdad , où j'arrivai heureusement avec beaucoup d'or et de pierreries. J'allai descendre chez Mouaffac. Sa femme et lui ne furent pas peu surpris de me voir, elils le furent encore bien davantage lorsque je leur appris
LUS MILLK KT VH lOVîm
lu iiiiirl (le liMÉi Itlii*. fjii'rlsairiiaieiit pasHÎoiiiiéaieiit. Je ne Os |Kisre récit sjiiis ivpaiulre Hrs lurmes ni sains i^xiriliM* les leur^. Je Otî detiNMiiiii |)a^ li>ii|?hMiips a Ita^'ilail . je nie joignis h nn grand iioinlire \U* jM^eriiis qui ulhirnl à la M**r<|nr, un, at*^**''^ avoir luil iiicsi ilévolions, je trouvai par liasard nrie conipaguie «le pi'^leriuH lartarcs». aveccjni je vins en Tarlarie, NousarriviUnes dans celle ville; j'en Irou* vai le séjour îigréable . je m'y arn'^lui , je my élablis. el il y a |»rèsdt; r|iiaratj1e aiMiéeMjuej'y ilejneure. J'y jKiKse ponrnn élrarigirrqui s'est MU Ireluis tiuMé de négoce : je nrncrui>e de conteoiplathMi el d'étude : j*% mène une vie retirée, je itc vois pri:s(|ue personne. Zrmruude l's»! Iu«jonrsprésenle à ma pensée, et je prentls [ilaisii it m en ressouvenir.
ST BS XiA PRIJfCSBSS SE X.A CHIBTE
Fudlalhdi, ayant achevé le réeit de ses aventnres, dit à ses hôtes : — Vuiia mon liistoire» Vous voyez par mes mal lien rs et pîir les vdlr^s If ne la vie humaine est un roseau sains cesse agité par le veut Froid du Nord, Je vous dirai pourtanl que je vis heureux et tranquille depuis que je suis a Jaïc; je ne me repeiis point d'avoir abandonné la couronne dt; Moussel ; je trouve des douceurs dans lobscnrilé du sori dont, je jouis.
Timuitâsch, Elinaze et CalaF donnèrent niiile louanges an fils de Rin-Ortoc; le kliaii admira la résolulion qu'il avait jui prendre de se dépouiller lui-même de ses Etals pour vivre ronrme un parrifnru^r
SUTE DM i;rilSTOJIlK Dl PIÎINCE CAL\F, ETC.
tiaiis line lerre cMraiigùre , où l'on ne savait pas rumine k* rang qiril avait au Irefnis lenu dans le mrmde- Eliiia/e loua la Odélitt^ qu'il avait gardée à Zem ronde 1*1 le ressentirncul qiril avail en de sa iiioru Et enfin Caluf lui dit: — Seifçneur, it serait h souhaiter que tous les hommes qui sont dans railversité eussent antiint de constance que vous en avez fait paratîre dans la mauvaise fortune.
Ils cnnlinuèreul de s'entretenir jusqu'à ce ([u'il flVt leïnps de se retirer. Alors Fadlallah appela ses esclaves, qui appoiièi-enl des bougies dans des tlamt^eanx (ails de bois d*aloès, el menèrent le khan , la princesse et son Ois dans un apparlement ou régnait la même sinipliciié qu'on voyait dans le reste de la maison. Elmaze et Timurtasch demeurèrent dans une chambre, et Calât' alla se eonctier dans ime autre. Le lendemain malin le vieillard entra dans Tappartementde ses hôtes lorsqu'ils furent levés ^ et il leur dit ; — Vous n'êtes pas seuls malheureux; on vient de nVapprendre qu'un nmbassadeurdu sultan de C'àvhme arriva hier au soir dans cet te ville ; que son nialtre l'envoie à Ilenge-Klian pour le prier, non-seulement de ne pas donner un asile au khan des Nogaïs, son ennenn, mais même de le faire arrêter s'il passe dans le pays de Jaïc. r^fFectivemcnl, poursuivit Fadlallah, le bruit court que ce khan infortuné, de peur de tomber entre les mains du sultan de Carizine , a quitté s^i capitale et s'est sauvé avec sa famille* A cette imuvelle, Timurtasch et Gilaf chanji^érent de couleur, et la princesse s évanouit.
L'évanouissement d'Elmaze , aussi bien que le trouble du père et du fils, fit juger à Fadlallah que ses hôtes n^étaient pas des marctiands. — Je vois bien , leur dit- il après que la princesse eut repris lusagede ses sens , que vous prenez beaucoup de part aux malheurs du klian des Nogaïs; ou plutôt, vous dirai-jece que je pense? je crois que vous êtes tous trois les déplorables objets de la liaiiie dti sultan, — ^Oui , seigneur, lui dit Timurtascli, nous î^omnies tes victimes tpi'd veut sacrifier. Je suis le khan des Nogaïs ; vous voyez ma femme et mon flls; nous aurions tort de ne nous pas découvrira vous, après la réception et lacontîdeuce que vous nous avez faites. J'espère même que par vos conseils vous nous aiderez à sortir de l'embarras où nous nous trouvons.
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— Lft mQOiielure e%l mset deli-
Ç, féffliqiia le vihiix roi ih* Mou:*- •d ; je eofiOâtt Uengn- K han , r I c m i n t leMliAii de fJarizme, el il ne Diul jias que pciur lui plaire il ne vous tchereber partout* Vous no sere/ |)M en ftArelA chez moi ni iht\s micunv Mtttn omiaii de eelli? ville : vous nufOE pOffil d^iulre parti li (jrerulre qitr de iariir profiipUMnent du [mys ilf Jtte; pÊÊÊCi la rîvii>re dirtiche vi l: ; gtta h pin» lAI qu'il vouH mm poniifclt let frantiéreft de lu tribu de Herhi* TfJiiurUsch, m fennue et (-iilaf goAlèrent eet avin. Aussitôt Fadiallali leur iit préparer trois rhevaux îivec àm provUionfi^ et leur donnant une bourie plfiin* de pieeen il or : — Partot vite, leur dit-il, vous navez point de li^nips k ptîrdn'; dAs demain peut-t^tre, lleiige-hlian vous fera chercher.
Il» rendirent au vieux roi lesgriVies qu'ils lui devaient; ils sortirent eniiuite de Jaïe, passi^renl t^Irtiche, et, sï'lant joints h un clianielier r|ui s\ rendait, ils arrivèrent après plusieurs jours de marche sur les terres de la tribu de B< rlas. Ils s'arnMèrenl h la première horde qifils renconln'^ rtîtït, ils y vendirent leurs chevaux, et y vécurent avec assez de tranquillité tant fpiils eurent de rargent ; mais lorsi]n il vint à leur man-
SCITE DE LHISTOIRE DU PRliNCE CALAF, ETC
quer, les chagrins du khan se renouvelèrent.— Pourquoi faut-il que je sois encore au nionde? Ne valait-il pas bien mieux attendre datis mes Étals mon superbe ennemi et périr en défendant ma ville capitale, que de conserver une vie qui n'est qu'un enchaînement de malheurs? Cest en vain que nous souffrons patiemment nos disgrâces, le ciel ne nous rendra jamais heurettx, puisque, malgré la soumission que nous avons à ses ordres, il nous laisse toujours dans la misère* — Seigneur, lui dilCalaf , ne désespérons point de voir flnir nos maux ; , >, le cielj qui dispose des évé-
nements, nous en prépare peut - être d agréables q u e nous ne pouvons prévoir. Allons, poursuivit -il, à la principale horde de cette tribu ; j'ai un pressentiment que notre fortune y pourra changer de face*
Ils allèrent donc tous trois a la horde où de men rai t le khan de Berlas. Ils entrèrent sous une grande tente qui servait d'hôpital aux pauvres étrangers^ el ils se couchèrent dans un coin, fort en peino de ce qu'ils feraient pour subsister. Calaf laissa son père el sa mère en cet endroit, sortit, et s*avança dans la horde en demandant la charité aux passants; il en reçut nue petife somme d'argent, dont il acheta des provisions, qu'il porta sur la fin du jour à son père et à sa mère. Ils ne purent tous deux s'empêcher de pleurer quand ils su rent que leur Ois venait de demander Taum Ane, Calaf s'attendrit avec eux el leur dit : — Rien, je Tavoue, ne me parait plus mortifiant que d'être réduit à mendier ; cependant, si je ne puis autrement vous procurer du secours, je le ferai, quelque honte qu'il m*en coûte. Mais , ajouta-t-il , vous n'avez qu'a me vendre comme un esclave, et de rargent qui vous en reviendra vous aurez de quoi vivre longtemps, — Que dites-vous , mon fils? s'écria Timurlasch à ce dis-
ii LBS MILLE ET IN lOCJIIi.
cours. Vous flous proposez de vivre aux lU'^pens de votre liberté ! ah! ilitre plutôt toujours rinfortune qui nous iu cable! S'il faut vendre qoelqu*uo de nous Iroin [lour secourir le."^ deux autres, c est moi; je ne refuse point de pcjrter pour vous deux le joug de la senitude.
— Seigneur, reprit Calaf, il me vient taie pens6e : demain matm firai me mettre paniii les porte-faix; quelqu'un m'emploiera, et Dons Tivrons ainsi de mou tnivaiL Ils s*arrêli^rentà ce parti. Le jour suivant , le prince S4^ mMa paniii U*s portefaix de la horde et attendit que quelqu'un voulût se servir de lui ; mais il arriva par malheur que personne ne remploya, de manière que la nioUié île ta journée était dépassée qu'il n*avait encore rien gagné. Cela radligeait fort* Si je ne fais pas mieux mes affaires, dit-il en lui-même , comment pourraije nourrir mon père et ma mère?
Il s'ennuya d'attendre on vain parmi les portefaix que quelqu'un vint s'adresser & lui* Il sortit delà horde et s*avançadaiis la campagne pour rêver plus librement aux moyens de subsister* Il s'assît sous un arbre, où , après avoir prié le ciel d'avoir pitié de sa situation , il s'endormit. A son réveil, il aperçut auprès de lui un faucon d'une ïieautA singulière; il avait la tète ornée d'un panache de mille couleurs, et il portait au cou une chaîne de feuilles d'or garnie de diamants, de topa/es et de rubis. Calaf, qui entendait la fauconnerie, lui présenta le poignet^ et roiseau se mit dessus. Le prince des Nogafo en eut t>eaucoupde joie. Voyons, dit-il en lui-même , où ceci nous mènera; cet oiseau , selon toutes les apparences ^ appartient au srnjveraiii de cette horde- Il ne se trompait pas, c'était le faucon d'Abnguer, khan de Berlas, que ce prince avait perdu a la chasse le jour précédent. Ses grands veneurs le cherchaient dans la campagne avec d'autant plus d'ardeur et d'inquiétude que leur maître les avait menacés du dernier supplice s'ils revenaient à la cour sans son oiseau^ qu'il aimait passionnément.
he prince Calaf rentra dans la horde avec le faucon. Aussitôt tout le peuple se niit à crier : — Hé ! voilà le faucon du khan retrouvé I Béni soit le jeune homme qui va réjonir notre prince en lui portant son oiseau! Effectivement, lorsque Calaf fut arrivé à la tente royale et qu'il y parut avec le faucon, le khan , transporté de joie, courut k son oiseau et lui fit mille caresses. Ensuite s'adressant au prince desNogaïs, il lui demanda où il l'avait trouvé. Calaf raconta la chose comme elle s* était passée. Après cela le khan lui dit : — Tu me parais étranger. De quel pays es-tu et quelle est ta profession? — Seigneur, lui répondit le flis de Timurtasch en se prosternant à ses pieds, je suis fils d'un marchand de Bulgarie qui possédait de grands biens; je voyageais avec mon père et ma mère dans le pays de Jaïc; nous avons rencontré des voleurs qui ne nous ont laissé que la vie, et nous sommes venus jusqu'à cette horde eu mendiant,
— Jeune homme, reprit le khan , je suis bien aise que ce soit toi qui
LBS «nZJI tr UN JOtRH
aies trouvé mon faucon , car j'aî juré cl accorder h la personne qui i le rapporterait les Irois choses qu'il voudrait me demander; ainsi tu n'as qu'a parler^ dis-moi co que tu souhaites que je te donne , et sois si'ir de robteuir. — ^I*nist|u1l nvest jiermisde demander trois choses , repartit Calaf, je voudrais premieremeïit qoemon père et ma mère, qui sont à rhôpilal, eussent nue tente particulière dans le quartier de Votre Majesté, qu'ils fussent entre letuis à vos dépens le reste de leurs jours et servis même par des officiers de votre maison ; seconderaenl, je désire un des plus beaux chevaux de vos écuries , tout selté et bridé, et enfin un hiibilleoienl complet et magnifique, avec un riche sabre, et une bourse pleine de pièces d'or pour pouvoir fliire commodément un voyage que je médite. — Tes vœux seront satisfaits, dit Ali liguer : tu m'amèneras ton père et la mère, je commencerai dès aujourd'hui a les faire traiter comme tu le souhaites; et dès demain, vêtu de riches habits et monté sur le plus beau cheval de mes écuries, tu pourras t'en aller ou il te plaira. Ta modestie , ramour filial dont sont empreints les souhaits^ ta jeunesse, ton air digne, m'agréeot; sols mon hôte, viens partager mon festin; je veux te taire entendre un Arabe conteur dont le savoir et l'imagination instruisent et amusent mes tribus.
Le khan et le fils de Timurlasch prirent place autour d*une table chargée de viandes, de confitures, de fruits et de fleurs; la chair de gazelle, la perdrix aux pieds rouges, Toisean du phase et le coq de bruyère s'y faisaient distinguer comme trophée d'un roi chasseur- L'Arabe, debout près du khan, attendait ses ordres. — Moustapha, tut dit son maître, j*ai vanté ton siivoir et ton esprit à mon convive; surpasse-loi et montre-lui que je n'ai rien exagéré; il va l'indiquer un sujet, traite-le de manière à mériter son suffrage*^ — Je suis curieux , lui dit le prince, de connaître la Chine ; je te demande de ra'instruire de ce qui en fait un important Élat; apprends-moi les mœurs et les coutumes de ce grand peuple. L'Arabe réfléchit un instant, et préluda à son récit par des généralités. 11 peignit à grands traits ce céleste empire dont la civilisation remonte aux premiers âges du monde; il dit mn étendue égale à la moitié de la terre habitée; sa population, qui se compte par centaines ile millions; il mentionna ces villes dont plu-
HiSTOIBE l>i: UU-RÎ,
in
sieurs sont pour leur roi d'un produit qui surpasse celui de grands royaumes; ces travaux gigantesques, ces canaux d'un cours égal à celui des grands fleuves qui viviiîent ce vaste empire. Il fit entrevoir aux Tar tares guerriers le jour où, franchissant cette muraille que la peur de leurs armes fit élever ^ ils conquerront de nouveau ces riches contrées. Enfin il aborda sou récit en ces termes:
Le bien ou le innL qui éclatent
Aliirent un bonheur t»u un miiaM'iir sim^iblr;
C'est kl ce qui détourne du vice;
C^i là ce qui anime a la vertu.
Une famille d'une condition médiocre habitait à Wou-si , ville dépendante de la cité de Tchang-teheou , dans la province de Kiang-nan, Trois frères composaient cette famille : Taîné s'appelait Liu^iu (ou le jaspe); le cadet Liu-pao (ou le précieux), et le troisième Liu-tchin (ou la perle). Celui-ci n'était pas encore mur pour le mariage; les deux autres étaient mariés. La femme du premier s appelait Wang, et celle du cadet se nommait Yang; elles avaient Tune et rautre toutes les grâces qui donnent de ragrément aux femmes.
Liu-pao n'avait de passion que pour le jeu et le vin : Ton ne voyait
rcetaMCfib I MUB» tOBpire^ était i 4etralaieo6Hétijl,ai
I #Hi 4e if! iMJi «MS iomiie poor faire m petit œmineree die
iJM H tf'afllre na% eftrirocis de la Tille, se fbUaiit que^ àmmm ixmria eieuraoïii , il trouTenjt eafio le trésar qu il aimit |
il n'était oeeopè que de soo fils, il seoteil peo le ptisir 4» «fiiiliKei qu'il retinit de foa commerce. 11 le continua
\ iëkàfpet trop de sa maisoa, où tl retenait cba- Taulomne. Enfin ne trouvant point IM fk après 1^ et le crovant perdu sans ressource, Torant d'aîUetirs ;0e lui donnait poml d'autre enrant, il pensa à se AwÀtmm d'une idée « chagrinante; et, comme il aiait amassé HO pêift food»^ Il prit le deneîn daller négocier dans une autre prr/fffiee.
Il utÊÊÊOfm en *'\wm\n un rithe marchand, lequel, ayant reconnu tea laievlaat iOo bahileté dans le négoce, luj 6t un parti très-avantaflMi. ïjn défif det^enrichir le délivra de ses inquîéludes.
A p^ne furent-iU arrivé» Tun et l'autre dans la province de Chatim que t//ut réussit à leur gré. Le débit de leurs marchandises Tut prompt^ et le gain considérable* Le paiement, qui Tut reculé à cause de fleui année» de iécberesse et de famine doot le pays était affligé^
HISTOIRE DE LIU-IO. i«
et oiie longue maladie dont Liu-iu fut attaqué ^ I arrétt^reiil trois ans dans la province; ayant recouvré la santé et son argent , il part pour s'en retourner daïis son pays.
S'étant arrêté durant le voyage près d'un endroit appelé Tchin-lieou, pour s'y délasser de ses fatigues, il aperçoit une ceinture de toile bleue, en forme de petit sac long et étroit, telle qu'on en porte au tour du corps sous les habits, et où l'on renferme de l'argent ; en la soulevant, il sent un poids considérable. Il se relire aussitôt à l'écart, ouvre la ceinture, et y trouve environ deux cents taëls fie la^^i vam ? rr. soc).
A la vue de ce- trésor, il fit les réflexions suivantes : — C'est ma bonne fortune qui me met cette somme entre les mains ; je pourrais la retenir et remployer à mes usages, sans craindre aucun fâcheux retour. Cependant, celui qui Ta perdue, au moment qu'il s'en apercevra ^ sera dans de terribles transes et reviendra au plus vite la chercher. Ne dit-on pas que nos anciens, quand ils trouvaient ainsi de Targent, n'osaient presque y toucher et ne le ramassaient que pour le rendre à son premier maître. Celte action de justice me paraît belle et je veux limiter, d'autant plus que je suis déjà avancé en âge et que je n'ai point d'héritier. Que ferais-je d'un argent qui me serait venu par ces voies indirectes?
A l'instant, retournant sur ses pas , il va se placer près de l'endroit où il avait trouvé la somme, et là il attend tout le jour qu'on vienne la chercher. Comme personne ne parut ^ il continua le lendemain sa route.
Après cinq jours de marche, étant arrivé sur le soir à Nan-soutcheou , il se logea dans une auberge où se trouvaient plu sieurs au très marchands. Dans la conversation, le discours étant tombé sur les avantages du commerce* un de la compagnie dit : — Il n'y a que cinq jours que, partant de Tchin-lieou, je perdis deux cents taëls que j'avais dans ma ceinture intérieure; j'avais ôté cette ceinture et je l'avais mise auprès de moi tandis que je prenais un peu de repos, lorsque tout à coup vint à passer un mandarin avec tout son cortège : je nréloigne de son chemin de crainte d'insulte, et j'oublie de reprendre mon argent. Ce ne fut qu'à la couchée, qu'en quittant mes habits je m'aperçus de la perte que j'avais faite. Je vis bien que le lieu où j'a-
U:% MILLE ET m JOims.
T&Î& perdu mon argent étant aossi fréquenté qu*)! l'esl, co serait en vijii que je retarderais mon voyage de quelqnes journées pour alter eiiercherceque je ne tnmveraisrirlainenieni |>as.
ChacBD le plaignit Liu-iu lui demamla anssitAi son nom et le lieu dest demeure* — ^ Votre serviteur, lui répomlil le nnirrhand, s^appetle Tchin et demeure k Yang-tcheou , on il a sa bouli(|ue et un asaes bon fiiaga.*itn. Mais oseniis-je, à mon tour, vous demander a qui j'ai riioonenr de parler! Lin in se nomma et dit qu'il «Mail haUitanl de la ville de Wnu-si. — Le rtiemin le plus *ln>it pour my rendre, ajoutal-il, roe conduit a Yang-teheon; si vousTagréez, j'aurai le plaisir de vous accompagner jusque dans votre maison.
cms répondit comme il devait a cette politesse: — Très-volontiers, lui dit-il ^ nous irons de compagnie; je nrestime très-lieoreux iVeu trouver une si agréable. Le jour suivant, ils parlent ensemble de grand nuUin. Le voyage ne fui jias long, et ils se rendirent bientôt a Yang-tcheou. Après les civilités ordinaires, Tchin invita son coniiwigMon de voyage k entrer dans sa maison et y tit servir une petite collation* Alors Liu-îu lit tomber la conversation sur Targent pt^du a Tchitilieou* — De quelle couleur, dit-iK était la ceinture où vous avez serré votre argent, et comment était-elle fait«*? — Elle était de toile bleue, répondit Tcbin. Ce qui la rendait bien reconnaissîiljle, c>st qu'à un bout la lettie Trhin , qui est mon nom , y était tracée en broderie de soie blanche.
Cet éclaircissement ne laissait plus aucun doute; aussi Liu-iu s'écria-t-il dun air épanoui : — Si je vous ai fait ces questions , c'est que passant par Tchin-lieou , j> ai trouvé une ceinture telle que vous venez de la dépeindre- Il la tire en même temps : — Voyez, dil-il . si
HISTOIRE DE J.lU-rtT
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c'est la vôtre? — Cest elle-méeie, dit Tchin, Sur quoi Liu-iu^ la tenant encore entre les mains ^ la remit avec respect à son vrai maître.
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Tchin , plein de reconnaissance, le pressa fort d'accepter la moitié de la somme dont il Ini faisait présent; mais ses inslances furent inutiles, Liu-iu ne voulut rien recevoir. — Quelles obligations ne vous ai--je pas? reprit Tchin; oii trouver une Bdélité et une générosité pareilles? Il flt servir aussitôt un grand repas, et ils s'invitèrent Fun Tautre à boire avec les plus grandes démonstrations d amitié.
Tchin disait en lui-même : — Où trouver aujourd'hui un homme de la probité de Liu-iu ? Des gens de ce caractère sont bien rares. Mais quoi ! j'aurais reçu de lui un si grand bienfait et je n'aurais pas moyen de le reconnaître ! J'ai une fdle qui a douze ans, il faut qu*une alliance m'unisse avec un sî honnête homme- Mais a-t-il un fils? c'est ce que j'ignore, — Cher ami, lui dilnl, quel âge a présentement votre fils?
A cette demande j les larmes coulèrent des yeux de Liu-iu. —
fléla»! ré|i0ii4ii-il, je o'ami^ ({u'im Hh, qui nr^tait inflciiineiil eber, MiljÈ, iepl Ufti|tte ea jeune aDfanl , «Mant sorti du logis pour voir MT proeamon, disparut sans i|u*il m ait Hé possible rl'en a?oir liiee teffifNMà aucune nouvi^lle. Poui surcroît de malheur, ne m'a plus donné d'erdlint.
A ce rèciti Tcliin parut un moment rêveur; ensuite prenant la fwole i -* Mao frère et mon titenfuitour^ dil-îl , quel âge avait ce enfant lomque vouh le perdîtes? — Il avait s\\ ans, répondit I — Quel^'lait .hou 5*urnom? — Nous l\ipp<'lions tli-eul, réplii|ia Liu-iu* Il avait ikljappù aux dangers de la petite v^^role ; on n'en ^fsjêâl aucune trace %ur Mm visagiv, son teint était blanc et fleuri.
(> détail cauiaune grande joie à Tchi!), et il ne put s'empêcher de la hire paraître dans ses yeux et diuin tout son air. Il appela sur-lechamp un de iiefï domertiques auquel il dil quelques mois a roreille, Olui'CÎ , ayant fait signe f|u*il allaïl c»\e* tHer les ordres de son matlre, rentra dans rint4'*ricur île la maîscm.
LfM-iu , attentif krenchalnrrnenl de ees questions et à répanouissement qui avait paru sur le visage de son lift te , forma divers soupçons dont il soceopait, lorsipj il vit tout Ji coup entrer roi jeune domestique qui avait environ treize ans. Il élail vt^hi d'un liahit long et il'un surtout iiiodrste, murs propn* ; su taille bien faite ^ son air et son maintien, iion visage dont les traits «Haienl réguliers, et où rem voynit de beauii soureils noirs surmontant di^s yeux vifs et penmnts, frappèrent rl'abord Ir cmur et b'S yeux de Lni*iu.
Dés ([lie le j*îun(i enfant vit létranger assis à Uble , il se louroa vers lui, fit une prolorNliî révérenei^ et ibt quelques mots de civilité; ensuiti; s'approehant de Ttliin , et se tenant modestement vis-à-vis de lui : — Mon père, dit-il iruo Ion doux et agréable, vous avez appelé Hieul^ (pie vous plall-il m'ordonner? — Je vous le dirai tout à riieuri^, re|ïril Tehin; et en attendant, lent^z-vous h côté de moi.
Le mnn de lli-eul que se donnait le jeune enfant tit tuiîlre de nouveaux soupçons dans Tesprit de Liii-iu. Une impression secrète saisit son cœur, qui , par d'admirables ressorts de la nature, lui retrace à r instant T image de son fils, sa taille , son visage ^ son air et ses manières. Il voit tout cela dans cetui tpi'il considère. Il n'y a qm» le
illSTOII\K DK LIL-IU. i07
nom (le i>ère ïloiiiié îi Tehiii qui déconcerte ses conjectures* 11 n'était }>as honnête de demander aTcli m si c^élait là véritablement son flls; peut-être T était-il eu effet, car il n'est pas impossible que deux enfants iiyant reçu le même nom se ressemblent.
Liu-iUj tout occupé de cesrétlexioiLS, ne songeait guère a la bonne chère qu'on lui faisait. On lisait sur son visage T étrange perplexité où il se trouvait. Je ne sais quel charme l'attirail invinciblement versée jeune enfant : il tenait les yeux sans cesse attachés sur lui^ et ne pouvait les en détourner. Hi~eul, de son cùté, malgré la timidité et la modestie de son iige^ regardait fixement Liu-iu, et il semblait que la nature lui découvrait en ce moment que c'était son père.
Enfin IJu-iu, n'étant plus te maître de son cœur, rompit tout à coup le silence et dï^nianda à Tchin si c'était là véritablement son fils. — Ce n*est point de moi, répondit Tchin ^ qu'il a repu la vie, quoique je le regarde comme mon propre fils. Il y a sept ans qu'un liommequi passait par cette ville, menant cet enfant par la mair» , s adressa par hasard k moi et me pria de Tassister dans son besoin extrême. Ma femme, dit-il, est morte et ne m'a laissé que cet enfant. Le mauvais étal de mes afRiires m'a obligé de quitter pour un temps mon pays et de me retirer à Hoaïngau, chez un de mes parents de qui j'espère une somme d'argent qui m'aide k me rétablir. Je ifai pas de quoi continuer mon voyage jusqu'à cette ville; auriez^ vous la charité de nf avancer trois taèlsî Je vous les rendrai fidèlemenl à mon retour, et, pour gage de ma parole, je laisse ici en dépôt ce que j'ai au monde de plus cher, c'est-à-dire mon fils unique. Je ne serai pas plutôt à Hoaïngan , que je viendrai retirer ce cher enfant.
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Cette confidence me touclia, et je lui mis en main la somme qu'il me demandait pour lui. Eu me quillaiit il fontluit en larmes, témoignant qu'il se séparait de son lils avec un exlrônie regret» Ce qui me surpritj c'est i|ne l'eolant ne parut nulleineiil (miu de cette séparation ; inais^ ne voyant pas revenir son prétendu père, j'eus des souprons dont je voulus m'éclaircir. J'appelai l'enfant, et, par les difiereiites questions que je lui fis , j*appris qu'il était né dans la ville de Woii-si ; qu'un jour, voyant passer une procession dans sa rue^ il s'était nu peu trop écarté et qu'il avait été trompé et enlevé ptir un incormu. Il mo dit aussi le nom de son père et de sa mère; or, ce nom de famille est le vôtre. Je compris aussitôt que ce pauvre entant avait été enlevé et vendu par quelque fripon; j'en eus compassion, et il sut entiérenienl gagner mon cœur; je le traitai dès lors comme mes propres enfants, et je l'ai envoyé au collège avec mon propre fils pour y faire ses éludes. Bien des fois j'ai eu la pensée de faire un voyage àWou-si pour
IIÎSTOIHK ÏJK LlL-ir. H>9
nrintbrïiit^r de sa famille. Mais il nfest lou jours survenu quelque affaire qui m'a fail JiiTérer un voyage auquel je n'avais pas tout à fait renoncé< Heureuseuieut, il y a quelques moineuls vous nfavez pailé par occasion de ce fils. Certains mois, jetés par hasard ^ ont réveillé mes idées. Sur le rapport merveilleux de ce que je savais avec ce que vous me disiez, j'ai fait venir l'enfant pour voir si vous le reconnaîtriez.
A ces mots, Hi eul se mit a pleurer de joie, et ses larmes eu firent aussitôt couler d'abondantes des yeux de Liu-iu, — Un indice assez singulier^ dit-il, le fera reconnaître : il a, un peu au-dessus du genou, une marque noire qui est Teflet d'une envie de sa mère lorsqu'elle était enceinte. Hi-eul aussitôt relève le hi^ de sou hautnle -chausses et montre au-dessus du genou le signe d(vnt il s'agissait. Liu-iu, le voyant, se jette au cou de reniant, Tembrasse, Télève entre ses bras. — Mon fils, s'écria-t-il, mon cher fils, quel bonheur pour ton vrai père de te retrouver après une si longue absence !
Dans ces doux moments on conçoit assez à quels tratisports de joie le père et le fils se livrèrent. Après mille tendres embrassades, Liu-iu, s'arrachant des bras de son lils, alla faire une salutation à Tchin : — Quelles obligations ne vous ai~je pas, lui dit-il, d'avoir reçu chez vous et élevé avec tant de bonté cette chère portion de moi-même ! Sans vous , aurions-nous jamais été réunis?
— Mon aimable bieniaiteur, répondit Tchin en le relevant, c'est Tacle généreux de vertu que vous avez pratiqué eu nie rendant les deux cents taels, qui a touché le ciel. C'est le ciel qui vous a conduit chez moi , où vous avez retrouvé ce que vous aviez perdu et que vous cherchiez vainement depuis tant d'années, A présent que je sais que ce joli enfant vous appartient, mon regret est de ne lui avoir pas fait plus d'amitié, — Prosternez- vous ^ mon fils, dit Lin-iu , et remerciez votre insigne bienfaiteui\
Tchin se mettait en posture de rendre des révérences pour celles qu'on venait de lui faire, mais Liu-iu, confus de cet excès de civilité, s'approcha aussitôt, et rempècha môme de se pencher. Ces cérémonies étant achevées, on s'assit de non veau, et Tchin lit placer le petit Hi-eid sur un siège a côlé de Liu-iu, son pèie.
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Pour lots Tclnii preiiaiil la [ïMiult* : — Mm ïvhw dil-il k Liu- (car c'est mi nom <iih* je dois vous ilonïier nuuiih'iiaiitV, j*ai uiie lille iijçée (le douze ans; mon dessein est de la donner eu mariage à voire fils et de nous unir plus étroitemeiil par celle alliance* Celle pro|>osi^ tioii se taisait dun air si sincère et si passionné, i|ue Liuou ne cnit pas devoir se servir des excuses ordinaires que la civilité prescri^ Il passîi par-dessus et donna sur-le-champ son consentement. "
Comme il était tard, on se sépara. Ili-eul alla se reposer dans la imHne chambre tpie son père. On peut juger tout ce qu'ils se dirent de consolant et de tendre durant la nuit. Le lendemain, Liu-îu sonj^eait à prendre congé tie son hôte, mais il ne |HiL résister aux cmpressemenis avec lesquels on le retinl. Tchin avail fail pi'éparer un second festin , où i! n'épar>;na rien pour bien l'éj^jaler le futur beaupère de sa lille et son nouveau gendre, et se consoler par là de leur départ. On y but à longs traits et l'on se livra k la joie. ■
Sur la fin chi repas, Tchin lire un paquet de vingt taels et, regardant Liu-iu : — Mon aimaldr gendre, dit-il, durant le lenips qu'il ;l demeuré chez moi, aura sans doute eu quelque chose à soulFrir «■outre mon intention et a mou insu ; voici un petrt (irésent que jt? lui fais jusqu'à ce que je puisse lui donner des témoignages plus réels de ma tendre affection ; je ne veux pas au reste qu'il me refuse.
— Quoi ! re|>rit Liu-iu , lorsque je coutracleune alliance (pii nrest si lionoral>le cl que je devrais, selon la coulumc , Caire moi-même les présents de mariage pour mon tils, présents dont je ne suisdisjicusé pour le moment que j)arre qiu? je suis voyageur, vous me comblez de vos dons! c'en est trop! je ne puis les accepter : i e serait me couvrir de confusion.
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— Hé! qui pense, dil Tcliiii, a vous offrir si peu de chose î C'est ù mon gendre et non au beau-père de ma lille que je prélends faire ce pet il présent. En un mot, le refus, si vous y persistez, sera pour moi une marque certaine cjue mon alliance ne vous est pas agréable.
Liu-iu vil bien qu'il fal lai l absolument se rendre et que sa résislanee serait inutile : il accepta buniblcment le présent, et, faisant lever son fils de table, il lui dit d'aller faire une profonde révérence àTcbin : — Ce que je vous donne, dit Tobin en le relevant^ n'est cpj'une baf^alelle et ne mérite point de remerciements, I]i-eul alla ensuite dans r intérieur de la maison pour remercier sa belle-mère. Toul le jour se passa en festins et en divertissements; il n'y eut que la nuit qui les sépara,
Liu-iu, s'étant retiré dans sa chambre, se livra tout entier aux réflexions que faisait naître cet événement : — Il faut avouer, s'écriat-il, qu'en rendant les deux cents taels que j'avais trouvés, j'ai fait nue action bien agréable au ciel, puisque j en suis récompensé par h bonbeurde retrouver mon fits et *le contracter une si honorable alliance. C'est bonheur sur bonheur : c'est comme si Ton mettait des fleurs d'or sur une belle pièce de soie. Comment pu is- je reconnaître tant de faveurs? Voilà vin^ct laels que mon allie ïctiin vient de donner; puis-je mieux faire que de les employer a la subsistance tie quelques vertueux bonzes? C'est Ik les jeter en une terre de bénédictions.
Le lendemain, après avoir bien déjeuné, le père et le fils préparent leur bagage et prennent congé de leur hôte; ils se rendent au port et y louent une liarquc. A peine eurent-îls fuit une demi-lieue, qu'ils approclièrent d'un endroit de la rivièie d'où s élevait un bruit confus et où l'eau agitée paraissait bouillonner : c'était une barque chargée de passagers qui coulait a fond. On entendait crier ces pauvres infortunés : — vl« secours! saurez-nous ! Les gens du rivage voisin , alarmés de ce naufrage, criaient de leur côté^ à plusieurs petites barques qui se trouvaient là , d'accourir au plus vite et de secourir ces malheureux qui disputaient leur vie contre les flols. Mais les bateliers, gens durs et intéressés, demandaient qu*on leur assurât une bonne récompense, sans quoi il n'y avait nul secours à espérer.
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Pendant ce débat, airjve la barque ile Liu-iu; lorsqu'il eul appris fie quoi il s'agissait, il se dit a lui iiiéme : — Sauver la vie a tin homme , vesi uue œuvre plus s^iiiile et |)lus méritoire quedoruer des temples et d'entretenir des bonzes. Consacrons les vingt taelsà celle bonne œuvre; secourons ces pauvres gens qui se noient. Aussitôt îl déclare qu'il donnera vingt taels k ceux qui recevront dans leurs barques ees hommes a demi noyés.
A cette proposition , tous les bateliers couvrent en un ntoioenl la rivière; quelques-uns même des spectateurs, placés sur le rivage et qui savaient nager, se jettent avec précipitation dans Feau ^ et en un moment tous sans exception furent sauvés du naufrage. Liii-iu distribua de suite aux bateliers la récompense promise.
Ces pauvres gens, arrachés du milieu des (lots, vinrent rendre grâces a leur libérateur. Un deutre eux, ayant considéré Liu iii , s'écria tout a coup : — Hé ! quoi ! c'est vous, mon frère aîné ! par quel bonheur vous trouvé-je ici? Liu-iu, s^étant retourné, reconnut son troisième frère Liu-tchin. Alors, transporté de joie et tout hors de lui-même : — 0 merveille! dit -il en joiirnant les mains. In ciel
inSTOIRE DE LTU-IU. Il:*
m'a conduit ici k poiiil nommé pour sauver mou frère! Aussilôl il lui tend la main, le fait passer sur sa barque, Faide à se dépouiller de ses habits tont trempés et lui en donne d'autres.
Lin-tchin, après avoir repris ses esprits , s acquitta des devoirs que la civilité prescrit k un cadet envers son aloé^ et celui-ci , ayant répondu à son honnêteté, appelle Hi-eul qui était dans une des chambres de la barque, afin de venir saluer son oncle; pour lors, il lui raconta toutes ses aventures qui jetèrent Liti-tchin dans uti étonnement dont il ne pouvait revenir ; — Mais enfin apprenez-moi, lui dit Liu-iu , le motif qui vous amène en ce pays-ci.
— U n'est pas possible, répondit Liu-tchin, de dire en deux mots la cause de mon voyage. Depuis trois ans que vous avez quitté la maison, on nous est venu apporter ta triste nouvelle que vous étiez mort de maladie dans la province du €han-si. Mon second frère prit des informations et il assura que la cliose était véritable. Ce fut un coup de foudre pour ma belle-sœur : elle fut inconsolable et prit aussitôl le "^rand deuih Pour moi, je ne voulus nullement ajouter tbi a cette ne
Peu de jours après, mon second frère pressa ma belle-sœur de songer à un nouveau mariage. Elle a toujours rejeté bien loin une pareille proposition; enfin elle nra engagé à faire le voyage du Chansi, pour m' assurer sur les lieux de ce qui vous regarde; et lorsque j'y songe le moins, près de périr dans les eaux, je rencontre mon frère bien-aiméqui me sauve la vie. Ce bonheur inespéré n'est-il pas un bienfait du ciel? Mais, mon frère, croyez-moi, il n'y a point de temps à perdre : bàtez-vous de vous rendre à la maison pour calmer ma belle-sœur* Le moindre délai peut causer des malheurs irrémédiables,
Liu-iu, consterné de ce récit, fait venir le maître de la barque, et, quoiqu'il fût fort tard, il lui ordonna de mettre k la voile et de naviguer toute la nuit.
Pendant que toutes ces aventures arrivaient a Liu-iu, Wang, sa femme, était dans la désolation. Mille raisons la portaient à ne jms croire que son mari fût mort; mais Liu-pao, qui, par cette mort prétendue, devenait te chef de la famille, l'en assura si positive-
Les muâM m m jours.
ment, qirenBn elle se laissa persuaiJer et prit des babils de deuil* Liu-pao avait un mauvais cœur et etiiil capable des actions les plus indignes : — Je n'en doute plus, dit-il, mon ïrève aîné est mort. Ma belle-sœur e5.l jeune el belle; elle ua d'ailleurs personne pour la tdulenir : il Tant que je la tbrce à se remarier, il m'en reviendra de Kargent.
issvTÙj il communique sou dessein a Yang, sa ieinme, el lui ordonne de meltre eu œuvre une habile entremetteuse de mariages. Mais Wang rejeta bien loin une pareille proposition; elle jura qu'elle voulait rester venvç et honorer par sa viduité la mémoire de son mari. Son beau fn>re Liu-tcbin raffermissait dans sa résolution. Ainsi tous les artifices qu'on employa n'eurent aucun succès. Et comme il lui venait de temps en temps dans resprit qu'il n'était pas sûr qu'il fût mort : — Il faut, dit-elle, iB*en éclairer; les nouvelles qui viennent sont souvent fausses; c*est dans le lieu même qu'on peut avoir des connaissances certaines, A la vérité, il s agit d'un voyage de prés de cent lieues, N'importe, je connais le bon cœur de Liu-tchin, mon bean-frére, il voudra bien pour me tirer de peine se trausporler dans lu province du Chan»si et s'informer si effectivement j*ai eu le mallieurde perdre mon niari;
tdn moins il m'en apportera les resles précieux. Liu-lchin fut prié de faire ce voyage et |mrtil. Son éloignement rendit Liu-pao plus ardent dans ses poursuites. D^ailleurs, s'ètant acharné an jeu duraîjt quelques jours et y ayant été malheureux^ il ne savait plus où trouver de l'arj^enl. Dans rembarras où il était, il rencoïjtra un marchand du Kiang-si qui venait de perdre Sti femme el qui en cherchait une autre, IJu-pao saisit roccasiou el lui proposa sa belle-sœur. Le marchand accepte la proposition, prenant néaiijîioins la précaution de s'informer secrètement si celle qu'on lui proposait était jeune el bien faile. AussilAt qn'il vn fut assuré, il