HISTOIRE DK LIL-IL
jeune fille qui demeurait avec elle et qui s'acquitterait fort bien de celle commission. Alors le prince tira de sa bourse un sequin d'or et le mit entre les mains de la fdle, qui sortit aussitôt pour aller au marché.
Pendant ce tempsr-là, Thôtessenefut pas peu occupée à satisfaire la curiosité de Calaf. 11 lui fit mille questions; il lui demanda quelles étaient les mœurs des habitants de la ville , combien on comptait de familles dans Pékin , et enfin la conversation tomba sur le roi de la Chine. — Apprenez-moi, de ^ràce, lui dit Calaf, de quel caractère est ce prince. Est-il généreux, et pensez-vous qu'il fil quelque attention au zèle d'un jeune étranger qui s'offrirait k le servir contre ses ennemis? Kn un mot, mérite-t-il (ju'on s attache à ses intérêts? — Sans doute, répondit la veuve, c'est un très-bon prince, qui aime ses sujets autant qu'il en est aimé, et je suis fort surprise que vous n'ayez pas ouï parler de notre bon roi Altoun-Khan, car la réputation de sa bonté s'est répandue partout.
— Sur le portrait que vous m'en faites, répliqua le prince des Nogaïs, je juge que ce doit être le monarque du monde le plus heureux et le plus content. — 11 ne l'est pourtant ])as, repartit la veuve; on peut dire même qu'il est fort malheureux. Premièrement, il n'a point de prince pour lui succéder; il ne peut îi voir' d'enfant mâle, quelques prières, quelques bonnes œuvres qu'il fusse pour cela. Je vous dirai pourtant que le chagrin de n'avoir point de fils ne fait pas sa plus grande peine; ce qui (rouble le repos de sa vie, c'est la princesse Tourandocte, sa fille unique. — Et pourquoi, répliqua Calaf,
i"il-f:lli' un •ij|i|j1i««- \f9iit i'i T — h- * t * %-»ti- .•- «Inh. repartit la \t*u\*'. . j»* |iijii ^'iii-^ jMrli'f ^i'diiiîjiriit •!•- '•-^. «ar «Vsiuii réi'ît que m'a i'aii vi(i\f'ftl rua litlt-. 'jtii .i :'rj"r:iî»fur •iV'tr»- au r^nul parmi lf> Iriiiriit'*^ ilr la |ii iiMt'^v.
- Li |iiiiM«*>-i' T'iuram)'»*!»'. |HHir*»jr»il î'fjMlr-xv:' ilu prince <le> No^aM, i'il «laii»! ^a ili\-fi>Mj\iêiiit.' îiiiiit»'. t-ilt- »->i n| belle, que les |M'iiitn'^ (|iii I'M ont tait !•* |i*irtrait . i|ij«»ii|iji- ilr^ plus habiles de i'Orii'.nt. uni lousaMiii*' ipi'ils avait.'iit lioutt* lie li-ur «luvnige. et que le liinnran ilii iiirirnli* i|ui ^aurait b.* niirux atlra|>*M' le> charmes d'un lu'aii \isa;^i; ni; iKninail nMiiln; tiin> cfux ib* la princes^ de la Chine : rr|irudîint b's ilivrrs portraits ipi'iMi tMi a fait>. lumique iiifininieiil . au-<b*ssoiiN ib; la natnn*. n'ont |ia> lai>si; df |iniduiro de terribles rtli'ts.
KIb; joint à sa iM-autr ravis>antr un 1 >prit >i cultivé qu'elle sait inin-srubMHiMil tout ci' iin'on a contunn* d'enseigner aux |)ersonnes di' son niiiK, niais nn'^nit; b;s mjimhts qui ne conviennent qu'aux linninies. KIbî siiit tracer les difb'Mrnts caractères de plusieurs sorte:» de langues; elle possède raritbniétiqne, la i(éo^M'apliie , la philosopliie, b*s niatbéinaliipies. le droit <M snriont la iliè(»b>^i(.*; elle a In les lois et la morale de notre lé^'islatenr lteri^nn<fhn/in: eniin, elle est aussi habile <pie Ions Icn docbMirs ensemble. Mais ses belles qualités sont t^H'acées par une dnrelé d'àme sans e\<Mnpb*; elb^ ternit tout Miii mérite par une détestable criiaiilé.
Il y a den\ ans (pie le roi de Thibet rtMivtiya demander eu mariage pour le prince son tils, ipii en était dev(>nn amonnMix sur un portrait ipi'il en avait \n. Mlonn-Ktian, ravi de celle alliance, la proposai à ronramlticte, t'.i^tte lien» princessi', à qui tons b^s bonunes i)araissalent méprisid^bvs, tant si luNinlé Ta rendue vaine, rejeta la proposilion avec dédain. Le vo\ se mil en colère contre elle et lui déclara qu'il voulait éln* obéi. Mais an lien «le se soumettre de bonne grâce HIIX vobmtés de son |ièr«* , elle pleura de dépit de ce «prou prétendait Ineoiilranulre. Mlle s*at1liv;ea sans modération. ciMiune si Tiui eût en iMi\te de lui faire un ^raïul mal ; eiiiiii elle si* tourmenta de manière qnVIle lomUi mabule. Les médecins, connaissmt la eause de s4i ma- Udie« dirent an 101 ipn* tons Icnis remède^ étaient iiintib*s et i\uv la
iiisTomt: i)K LiL-ii;. 127
princesse penlrail infailliblenient hi vie s'il s'obslinait a lui vouloir faire épouser le prince de Thiliet.
Alors le roi , qui aime sa fille éperdument. effrayé du péril où elle était, Talia voir, et l'assura qu'il renverrait rambassîuleur de Thibel avec un refus. — Ce n'est pas assez, seigneur, lui dit la princesse, j'ai résolu de me laisser mourir, k moins que vous ne m'accordiez rc que j'ai à vous dem.ander. Si vous souhaitez que je vive, il faut que vous vous engîigiez par un serment inviolables ne point gêner mes sentiments et que vous fassiez publier un édit par lequel vous déclarerez que de tous les princes qui me rechercheront, nul ne pourra m'épouser qu'il n'ait auparavant répondu pertinemment aux queslions que je lui ferai devant tous les gens de loi qui sont dans cette ville; que s'il y répond bien , je consens qu'il soit mon époux; mais que s'il y répond mal , on lui tranchera la léte dans la cour de votre palais.
Par cet édit. ajouta-t-elle, (pi'on fera siivoir aux princes étrangers qui arriveront à Pékin, on leur otera TiMivie de me demander en mariage, et c'est ce que je souhaite , car j(* hîiis les hommes et ne veux point me ujarier. — Mais, ma fille, lui dit le roi, si quelqu'un, méprisant mon édit, se présente et répond juste à vos questions... — Ho! c'est ce que je ne crains pas, interrompit-elle avec précipitation; j'en sais faire de si difficiles, que j'embarrasserais les plus grands docteurs; j'en veux bien courir le risque. Altoun-Khan rêva à ce que la princesse exigeait de lui. — Je vois bien , dit-il en lui-même, que ma fille ne veut point se marier et qu'en effet cet édit épouvantera tous ses amants : ainsi, je ne hasarde rien en lui donnant celte satisfaction; il n'en peut arriver aucun malheur : quel prince serait assez fou pour affronter un si affreux péril?
Enfin, le roi, persuadé que cet édit n'aurait point de mauvaises suites et que l'entière guérison de sa fille en dépendait , le fit publier et jura sur les lois de Berginghuzin de le faire exactement observer. Tourandocte, rassurée par ce serment sacré, qu'elle savait que le roi son père n'oserait violer, reprit ses forces et jouit bienirtt d'une parfaite santé.
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Cependant te bruit de sa beauté atlim phisieurs jeunes prificcs étrangers à Pékin. L'on eut beau leur faire savoir la teneur de TéiUt^ comme tout le monde a bonru* opinion de son esprit, et surtout b-s jeunes ^^ens, ils eurenl l'audace de se préseulcr pour répondre aux questions de la piincesse, et n'en pouvant percer le sens obscur, \h périrent tous misérablement l'un après l'autre. Le roi, il faut lui rendre celte juslice, paraît fort toucbé de leur sort M se repent d'avoir
il un serment qui le lie, et quelque tendresse qu'il ail pour sa fille, umerail. mieux Tavoir laissée mourir que de Tavitir conservée à ce
rix. Il fîtU loul ce qui dépend île lui pour prévenir ces utalheurs*
orsqu un amant que Inrdonnauce n'a pu retenir^ vienl lui demander iU main de la princesse, il s elTf^rc(^ de le détourner de sa résolution
SUITE DE I/UISTOIRE DU PHINCE CALAF. 12»
et il ne consent jamais qu'à regret qu'il s'expose à perdre la vie. Mais il arrive ordinairement qu'il ne saurait persuader ces jeunes téméraires. Ils ne sont occupés que de Touraudocte , et l'espérance de la posséder les étourdit sur la difficulté qu'il y a de l'obtenir.
Mais si le roi du moins se montre sensible à la perte de ces malheureux, princes, il n'en est pas de même de sa barbare fille. Elle s'applaudit des spectacles sanglants que sa beauté donne aux Chinois. Elle a tant de vanité, que le prince le plus aimable lui paraît non-seulement indigne d'elle , mais même fort insolent d'oser élever sa pensée jusqu'à sa possession , et elle regarde son trépas comme un juste châtiment de sa témérité.
Ce qu'il y a de plus déplorable encore, c'est que le ciel permet souvent que des princes viennent se sacrifier à cette inhumaine princesse. 11 n'y a pas longtemps qu'un prince, qui se flattait d'avoir assez d'esprit pour répondre à ses questions, a perdu la vie; et cette nuit il en doit périr un autre qui , pour son malheur, est venu à la cour de la Chine dans la même espérance.
Calaf fut fort attentif au récit de la veuve. — Je ne comprends pas, lui dit-il, après qu'elle eut achevé de parler, comment il se trouve des princes assez dépourvus de jugement pour aller demander la princesse de la Chine. Quel homme ne doit pas être effrayé de la condition sans laquelle on ne saurait l'obtenir? D'ailleurs, quoi qu'en puissent dire les peintres qui en ont fait le portrait, quoiqu'ils assurent que leur ouvrage n'est qu'une image imparfaite de sa beauté, je crois plutôt qu'ils lui ont prêté des charmes et que leurs peintures sont flatteuses, puisqu'elles ont produit des effets si puissants. Enfin, je ne puis penser que Tourapdocte soit aussi belle que vous le dites. — Seigneur, répliqua la veuve , elle est encore plus charmante que je ne vous l'ai dit, et vous pouvez m'en croire, car je l'ai vue plusieurs fois en allant voir ma fille au sérail. Faites- vous , si vous voulez, une idée à plaisir, rassemblez dans votre imagination tout ce qui peut contribuer à composer une beauté parfaite , et soyez persuadé que vous ne sauriez vous représenter un objet qui approche de la princesse.
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L.K priiin' ill's Noj^aïs ne {Hnivait ajdutcr Toi au <liMMiir> (!«' son liùtrssr, tant il le trou- MÙi \\\\u'v\h}\u\{w: il en resseiilail pourtant sins savoir pourquoi un s<'(Mvl plaisir. — Mais, ma mère, n*pril-iL les questions que propose la fille <lu roi son tn») les si diffiriles tpi'on ne puisse y ré|K)ndre iKune nianirn» qui satisfasse les <rens de loi tpii en sont les juges?
Pour moi, je niiniiigine que les princes qui n'i»n peuvent péntHrer le sens sont tous de petits peines ou des i«iiiorants. — Non , non , repartit la veuve, il n'y a poiiïl d'énigme plus obscure que les ques^ lions de la princesse, el il est presque impossible d'y bien i"6pondre. Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi de Tourandocle et de ses amants infortunés, la jeune tille qu'on avait envoyée au marche revint chaînée de provisions. Calaf s'assit a une table que la veuve lui dressa, et mangea comme un homme (|ui mourait de faim. Sur ces entrefaites la nuit arriva, et bientAt on entendit dans la ville les lymbales de la justice. Le prince demanda ce (pie sijçnifiail ce bruit. — C'est, lui dit la veuve, pour avertir le peuple i\u\u\ va exécuter quelqu'un k mort, et le malheureux qui doit être immolé est ce prince que je vous ai dit qui devait c(îtle nuit perdre» la vie pour avoir mal répondu aux questions de la princesse. On a coutume de punir les coupables pendant le jour, mais ceci est un cas [uirliculier. Ij' roi , dans son cœur, déteste le supplice qu'il fait souffrir aux amants de sa fdle, et il ne ▼eut pas que le soleil soit témoin d'une action si cruelle. Le fds de Hmurtasch eut envie de voir celte exécution, dont la CAUse lui paraissait bien singulière; il sortit de la maison de son hôtesse, et rencontrant dans la rue une grande foule de Chinois que la même curîosifa'î animait, il se mêla parmi eux et se nMidit dans la cour du palais
SUIE DK L'IliSTOlHK Dl PIILNCK CALAF. 131
\m se (Icvail passer une si Iragique scène. Il vil au milieu un schebtcheraglie, autrement une tour de bois fort élevée, dont le dehors, du haut jusqu'en bas, était couvert de branches de cyprès, parmi lesquelles il y avait une prodigieuse quantité de lampes qui étaient fort bien arrangées et qui répandaient une si grande lumière, que toute la cour en était éclairée. A quinze coudées de la tour s'élevait un échafaud touircouvert de satin blanc et autour duquel régnaient plusieurs l>avillons de taffetas de la même couleur. Derrière ces tentes, deux mille siildats de la }i;arde d'Allouan-Khan, Tépée nue et la hache à la main,formaient une double haie qui servait de barrière au peuple, (^laf regardait avec attention tout ce qiii s'offrait a sa vue, lorsque tout à coup la triste cérémonie dont on voyait l'appareil commença |)ar un bruit confus de tambours et de cloches , qui du haut de la tour se faisait entendre de fort loin. En même temps vingt mandarins et autant de gens de loi, tous vêtus de longues robes de laine blanche, sortirent du palais, s'avancèrent vers l'échafaud, et après en avoir fait trois fois le tour, allèrent s'asseoir sous les pavillons.
Ensuite parut la victime , ornée de fleurs entrelacées de fetiilles de cyprès, avec une banderole bleue sur la tête, et non une banderole rouge comme les criminels que la justice a condamnés. C'était un jeune prince qui avait à peine dix-huit ans; il était accompagné d'un mandarin qui le tenait par la main , et suivi de Texécuteur. Ils montèrent tous trois sur réchat'aud; aussitôt le bruit des tambours et des cloches cessa. Le mandarin alors adressa la parole au prince d'un ton de voix si haut, que la moitié du peuple Tentendit. — Prince, lui dit-il, n'est-il p}is vrai qu'on vous a fait Scavoir la teneur de l'édit du roi dès que vous vous êtes présenté pour demander la princesse en mariage? N'est-il pas vrai encore que le roi a fait tous ses efforts pour vous détourner de votre téméraire résolution? Le prince ayant répondu que oui : — Reconnaissez donc, reprit le mandarin, que c'est votre faute si vous perdez aujourd'hui la vie , et que le roi et la princesse ne sont pas coupables de votre mort. — Je la leur pardonne, repartit le prince; je ne l'impute qu'à moi-même, et je prie le ciel de ne leur demander jamais compte du sang qu'on va répandre.
ISS LKS MILLK KT UN JOURS.
L n'eut pas achevé ces paroles, que rexéculeur lui abattit la tète cl*un coup de sabre. L'air à l'instant retentit de nouveau du son des cloches et du bruit des tambours. Cependant douze mandarins vinrent prendre le corps, ils renfermèrent dans un cercueil d'ivoire et d'éWne, et le mirent dans une petite litière, que six d'entre eux portèrent sur leurs épaules dans les jardins du sérail , sous un dôme de marbre blanc que le roi avait fait bâtir exprès pour être le lieu de la sépulture de tous les malheureux princes qui devaient avoir le môme sort. 11 allait souvent pleurer sur le tombeau de ceux qui y étaient, et il tâchait, en honorant leurs cendres de ses larmes, d'expfer en quelque façon la barbarie de sa fille.
D'abord que les^mandarins eurent emporté le prince qui venait de périr, le peuple et les gens de loi se retirèrent dans leurs maisons en blâmant le roi d'avoir eu l'imprudence de consacrer la fureur par un serment qu'il ne pouvait violer. Calaf demeum dans la cour du palais, occupé de mille pensées confuses; il s'aperçut qu'il y avait auprès de lui un homme qui fondait en pleurs; il jugea bien que c'était quelqu'un qui prenait beaucoup de part à l'exécution qui venait de se faire, et, souhaitant d'en savoir davantage, il lui adressa la parole. — Je suis touché , lui dit-il , de la vive douleur que vous faites paraN tre, et j'entre dans vos peines, car je ne doute pas que vous n'ayez connu particulièrement le prince qui vient de mourir. — Ah! seigneur, lui répondit cet homme affligé en redoublant ses larmes, je dois bien l'avoir connu , puisque j'étais son gouverneur. 0 malheureux roi de Samarcande, ajouta-t-il , quelle sera ton affliction quand tu sauras l'étrange mort de ton fils ! et quel homme osera t'en porter la nouvelle?
Calaf demanda de quelle manière le prince de Samarcande était devenu amoureux de la princesse de la Chine. — Je vais vous l'apprendre, lui dit le gouverneur, el vous serez sans doute étonné du
SUITE DK L iijyroinE Dt: prince calaf.
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récit que j*ai à vous faire» Le prince de Sumarcande , poursuivit-i| , vivait heureux k la cour de son père; les courtisans, le regardaul coninie un prince qui devait un Jour t^tre leur souverain , ne s'éludinient pas moins k lui plaire qu'au roi même. Il passait ordinairement le jour à chasser ou à jouer au maîl, et la nuit il faisait secrètement venir dans son appartement la pins brillante jeunesse de la cour, avec laquelle il buvait toutes sortes de liqueurs. Il prenait aussi plaisir quelquefois a voir danser de belles esclaves et a entendre des voix et des instrnmenls. En un mot, tous les plaisirs enchaînés l'un a Tautre occupaient les moments de sa vie.
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Sur ces enlrefailes, il arriva un fameux peintre a Samarcande , avec plusieurs portraits de princesses, quil avait faits dans les cours différentes où il avait passé. Il les vint montrer à mon prince, qui lui dit en regardant les premiers qu'il lui présenta ; — Voila de fort tielles peintures, je suis persuadé que les originaux de ces port rai ts- Ik vous ont bien de Tobligation. — Seigneur, répondit le peintre^ je
t.iû IKS MULE ET 1 > JOUIS.
cgnviens que ces portraits sont un pou Huttes; mais je vous dirai en uième temps que jeu ai un encore plus beau que ceux-là, et(|ui toutefois irapproche pas (le son on$<inal. Va\ imrlant ainsi, il tira d'une petite cassette oii élaient ses portraits celui de la princesse de la Chine.
A peine mon maître leut-il entre ses mains, que, ne pouvant s'ima|]^iner que la nature fiU capable de pro<luire une l)eautési parfaite, il s* écria qu'il n'y avait [)oint an monde de fennne si charmante, et que le portrait de la princesse de la (lliine devait ^Ire encore plus flatté que les autres. Le peintre proti^sta (|u'il ne Tétait point, et assura que jamais aucmi pinceau ne pourrait rendre la grace et Tîigrément qu'il y avait dans le visage de la princesse Tourandocle. Sur cette assurance, mon maître acheta le portrait, qui Htsurlui une si vive impression, ([n'abandonnant un jour la cour de son père, il sortit de Samarcande ac(-om|mgné de moi seul, et sans me dire son dessein , prit la route de la Chine et vint dans celte ville. Il se proposait de servir quelque temps Altoun-Khan contre ses ennemis et de lui demander ensuite la princesse en mariai^e; mais nous apprîmes en arrivant la rigueur de r('ulit: et ce (juil y a (hî plus étrange, c'est que mon prince , au lien d^'^lre vivement aflligé de cette nouvelle, en conçut de la joie. —Je vais, me dit-il, me présenter pour n»pondre aux (fuestions de Tourandocle; je ne maïujue pas d'esprit, j'obtiendrai cette princesse.
— il n'est pas besoin de vous dire bî reste, seigneur, continua le gouverneur en sanglotant: vous juiiez bien par b» triste spectacle que vous venez de voir, que b; déplorable prince de Samanrande n'a pu répondre comme il res[)érait aux fatales cpieslions de cette barbare beauté ([ui se plall à répandre du sang et (pii a déjà coûté hi vie a plusieurs fils de rois. Il m'a donné lantut le portrait de cette cruelle princesse, quand il a vu (pi'il fallait se préparer à la mort. — Je te confie, m'a-t-il dit, celle rare peinture, conserve bien ce précieux dépôt : lu n'as qn'îi W. montrer à mon père en lui apprenant ma destin(îe, et je ne doute pas ([n'en voyant une si charmante image, il ne me pardonne ma témérité. — Mais, ajouta le gouverneur, (pi'un auliv , s'il vent, aille p(»rlcr an nû son pén» une si triste
SliITE DK l/rilSTOmK UV riUNCK CALKF. 13..
nouvelle; pour moi, possédé tie mou arUiclion, je vais loin d'ici et de Samarcaude pleurer une l«^te si chùre. Voilà ce que vous souhaitiez ilapprendre et voici ce daui<ereux portrait , poursuivit-il, en le tirant de dessous sa rol)e et le jetant à terre avec indignation ; voici la cause du malheur de mon prince. 0 détestable peinture, pourquoi mon mattre , quand tu es tombée entre ses mains, n'avail-il pas mes yeux? 0 princesse inhumaine, puissent tous les princes de la terre avoir pour toi les sentiments que tu m'inspires! Au lieu d'être Tobjet de leur amour, tu leur ferais horreur. A ces mots, le gouverneur du prince de Samarcaude se retira plein de colère en regardant le palais d'un œil furieux et sans parler davantage au fils de Timurtasch, qui ramassa promptement le portrait de Tourandocte, et voulut se retirer dans la maison de sii vieille ; mais il ségara dans Tobscurilé et insensiblement il se trouva hors de la ville. Il attendit impatiemment le jour pour contempler la beauté de la princesse de la Chine : sitôt qu'il le vil paraître et qu'il put contenter sa curiosité, il ouvrit la boîte qui renfermait le portrait.
Il hésita pourtant avant que de le regarder. — Que vais-je faire? s'é cria-t-il ; dois-je présenter à mes yeux un objet si dangereux? Songe, Calaf, songe aux funestes effets qu'il a causés; as-tu déjà oublié ce que le gouverneur du prince de Samarcaude vient de te dire? Ne regarde point cette peinture; résiste au mouvement qui f entraîne pendant qu'il n'est encore qu'un désir curieux. Tandis que tu jouis de la raison, tu peux prévenir ta perte.... Mais que dis-je, prévenir? ajouta-l-il en se reprenant; quel faux raisonnement m'inspire une timide prudence? Si je dois aimer la princesse, mon amour n'est-il pas déjà écrit au ciel en caractères ineffaçables? D'ailleurs, je crois qu'on peut voir impunément le plus beau portrait; il faut élre bien faible pour se troubler à la vue d'un vain mélange de couleurs. Ne craignons rien ; considérons de sang-froid ces traits vainqueurs et assassins : j'y veux même trouver des défauts et goûter le plaisir nouveau de censurer les charmes de cette princesse trop superbe; et je souhaiterais, pour mortifier sa vanité , qu'elle apprît que j'ai sans émotion envisapré son image.
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Le OlsdeTimurtasch se prometlait bien de voir d'un œil indifférent le portrait deTourandocte; il le regarde, il rexanitne, il admire le lour du visage, la régularité des traits, la vivacité des yeux, la bouche, le nez, tout lui praît parfait ; il s'étonne d'un si rare assemblage^ et, quoique en garde contre ce qu'il voit, il s'en laisse charmer. Un trouble inconcevable Tagite malgré lui; il ne se connafl plus : — Quel feu , dit-il , vient tout acou|> nranimer?Quel désordre ce portrait met il dans mes sens? Juste ciel! est-ce le sort de tons ceux qui regardent cette peinture daimer rinhumaine princesse qu'elle représente? Hélas! je ne sens que trop qu'elle fait sur moi la même impression qu'elle a faite sur le malheureux prince de Samarcande; je me rends aux traits qui Tout blessé, et, loin d'être effrayé de sa pi'loyable histoire, peu s'en Caut que je n'envie son malheur même. LHiel changement, grand Dieu! Je ne concevais pas tout k l'heure comment on pouvait être assez insensé pour mépriser la rigueur de ledit , et dans ce moment je ne vois plus rien qui m*épouvante; tout le péril est disparu.
— Non , princesse incomparable, poursuivil-i! en regardant le portrait d'un air tendre, aucun obstacle ne nf arrête; je vous aime malgré votre barbarie, et puisqu'il m'est permis d'aspirer à votre possession, je veux dès aujourd hui Lâcher de vous obtenir : si je péris dans un si beau dessein , je ne sentirai en mourant que la douleur de ne pouvoir vous posséder.
StlTE DE L*HISTOIRE DU PRINCE CALaF. IS7
Calaf , ayant pris la résolution de demander la princesse , i*etourna chez la veuve, dont il n'eut pas peu de peine à trouver la maison; car il s'en était assez éloigné pendant la nuit. — Ah! mon fils, lui dit rhôtesse sitôt qu'elle laperfut, je suis ravie de vous revoir; j'étais fort en peine de vous; je craignais qu'il ne vous fiU arrivé quelque fâcheux accident : pourquoi n'étes-vous pas revenu plus tôt? — Ma bonne mère, lui répondit-il , je suis fâché de vous avoir causé de rinquiélude, mais je me suis égaré dans l'obscurité. I^nsuite il lui conta comment il avait rencontré le gouverneur du prince qu'on avait fait mourir, et il ne manqua pas de répéter tout ce que le gouverneur lui avait dit. Puis montrant le portrait de ïourandocte : — Voyez, ditil, si cette peinture n'est qu'une image imparfaite de la princesse de la Chine; pour moi, je ne puis m'imaginer qu'elle n'égale pas la beauté de l'original .
— Par rame du prophète Jacmouny, s'écria la veuve, après avoir examiné le portrait , la princesse est mille fois plus belle et plus charmante encore qu'elle n'est ici représentée. Je voudrais que vous l'eussiez vue , vous seriez persuadé comme moi que tons les peintres du monde qui entreprendront de la peindre au naturel n'y pourront réussir; je n'en excepte pas même le fameux Many. — Vous me faites un plaisir extrême, reprit le prince Nogaïs, de in'assurer que la beauté de Tourandocte est au-dessus de tous les efforts de la peinture. Que cette assurance me flatte! elle m'affermit dans mon dessein et m'excite à tenter promptement une si belle aventure : que ne suis-je déjà devant la princesse ! Je brûle d'impatience d'éprouver si je'serai plus heureux que le prince de Samarcande. .
— Que dites-vous, mon fils? répliqua la veuve; quelle entreprise osez-vous former? et songez-vous en effet à l'exécuter? — Oui, ma bonne mère, repartit Calaf, je prétends aujourd'hui me présenter pour répondre aux questions de la princesse; je ne suis venu à la Chine que pour offrir mon bras au grand roi Âltoun-Khan , mais il vaut mieux être son gendre qu'un officier de ses armées.
A ces paroles, la veuve se prit à pleurer. — Ah! seigneur, ditelle, au nom de Dieu ne persistez pas dans une résolution si téméraire : vous périrez sans doute , si vous êtes assez hardi pour aller demander
138 LES MrLLE ET IIS JOUHS.
la princesse; au lieu d'ôlre charmé de sa beauté, délestez-la plutôt, puisqu'elle est la cause de tant d'événements tragiques; représentez-vous quelle sera la douleur de vos parents lorsqu'ils recevront la nouvelle de votre mort; soyez touché des déplaisirs mortels où vous les allez plonger. — De grâce , ma mère , interrompit le fils de Timurtasch , cessez de me présenter des images si capables de m'attendrir ; je n'ignore pas que si j'achève aujourd'hui ma destinée , ce sera pour les auteurs de ma naissance une source inépuisable de larmes; peutêtre mÔQie (car je connais leur tendresse pour moi) ne pourront-ils apprendre mon trépas sans se laisser njourir de douleur : quelque reconnaissance pourtant que leurs sentiments me doivent inspirer et qu'ils m'inspirent en effet, il faut que je cède à Tardeur qui me domine; mais, quedis-je? n'est-ce pas aussi pour les rendre plus heureux que je veux exposer ma vie? Oui sans doute, leur intérêt s'accorde avec le désir qui me presse, et si mon père était ici, bien loin de s'opposer à mon dessein , il m'exciterait k l'exécuter promptement. Cestdonc une chose résolue : ne perdez point de temps k me vouloir persuader; car rien ne saurait nvébranler.
Lorsque la veuve vit que son jeune hôte n'écoutait point ses conseils, son affliction en redoubla : — C'en est donc fait, seigneur, reprit-elle; on ne peut vcms empêcher de courir a votre perte; pourquoi faut-il que vous soyez venu loger dans ma maison? Pourquoi vous ai-je parlé de Tourandoctc? Vous en êtes devenu amoureux sur le portrait que je voiis en ai fait: malheureuse que je suis! c'est moi qui vous ai perdu : pourquoi faut-il que j'aie votre mort k me reprocher?— Non, ma bonne mère, interrompit une seconde fois le prince Nogaïs, ce n'est pas vous qui faites mon malheur; ne vous imputez point l'amour que j'ai pour la princesse; je devais l'aimer et je remplis mon sort; d'ailleurs, qui vous a dit que je répondrais mal à ses questions? Je ne suis ni sans étude ni sans esprit; et le ciel peut-être m'a réservé l'honneur de délivrer le roi de la Chine des chagrins que lui cause un affreux serment. Mais , ajouta-t-il en tirant la bourse que le khan de Berlas lui avait donnée et dans laquelle il y avait encore une assez grande quantité de pièces d'or, comme cela, je l'avoue, est incertain et qu'il peut arriver que je meure, je vous fais présent
SrîTE DE r/HJSTOlRE iiV VUlSCli CALAT
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lie celle bourse pour vous consoler de iiioii trépas. Vous pourrez: uiêiiie veudre aussi mon clieval et eu garder l'argeut; car je n'en aurai pas besoin , soit que la tille dWllouii-Khaii devienne le prix de uioii audiice, si^it que mon trefîns eu doive être It^ triste salaire.
La veuve prit la bourse de Calaf , en disant : — 0 mon lils! vous vous trompez fort , si vous vous imaginez que ces pièces dor me consolent de votre perte; je vais les employer en bonnes œuvres ^ en distribuer une partie dans les liôpitau\ aux pauvres qui souffrent patiemment leur ujtsèrc, et dont par conséquent les prières sont si agréables à Dieu; je donnerai te reste aux ministres de notre religion, afin que tous ensemble ils prient le ciel de vous inspirer, et de ne pas permettre que vous vous exposiez à périr. Toute la grâce que je vous demande, c'est de ne point aller aujourd'hui vous présenter pour i^»pondre aux questions de ïouranriocte; attendez jusqu'à demain, le terme n'est pas long; laissez-moi ce temps-là pour Taire agir de bonnes âmes et mettre lacrnoony dans vos intérêts ; après cela vous ferez tout ce qui vous jJaira, Accorttez--moi , je vous prie, celte sa-
tistaction; j'oso dire que vous la devez à une personne qui a dt^jù conçu pour vous tant d'aniitit% (|u'elle serait inconsolable si vous périssiez.
Etfecti veulent^ Calaf avait uu air qui prévenait d'abord en sa Faveur; outre que c'était un des plus beaux princes du monde et des mieux faits, il avait des manières aisées et si agréables qu'on ne pouvait le voir sans l'aimer. Il fut touché de la douleur et de l'affection que cette bonne dame faisait paraître. — Eh bien ! ma mère, lui dit-il, j'aurai pour vous la complaisance que vous exigez de moi : je n'irai point aujourd'hui demander la princesse ; mais pour yous dire ce que je pense, je ne crois pas que votre prophète Jacmouny puisse me faire changer de résolution.
11 ne sortit point de toute la journée de la maison de la vefuve, qui ne manqua pas d'aller dans les hôpitaux distribuer des aumônes et d'acheter a beaux deniers comptants l'intercession des bonzes auprès de Berginghuzin : elle fit aussi sacrifier aux idoles des poules et des poissons. Les génies ne furent pas non plus oubliés : on leur offrit, en sacrifice du riz et des légumes dans les lieux consacrés a cette cérémonie; mais toutes les prières des bonzes et des ministres des idoles, quoique bien payées, ne produisirent pas l'effet que la bonne hôtesse de (iilaf en avait attendu : car, le lendemain matin , ce prince parut plus déterminé ([ue jamais à demander Tourandocte. — Adieu , ma bonne mère, dit-il a la veuve ; je suis iïichè que vous vous soyez donné hier tant de peines pour moi , vous pouviez vous les épai^ner : car je vous avais assuré que je ne serais pas aujourd'hui dans d'autres sentiments. A ces mots , il quitta la veuve qui , se sentant saisir de la plus vivo douleur, se couvrit le visjige de son voile, et demeura la tête sur ses genoux, dans un accablement (ju'on ne saurait exprimer.
Le jeune prince des Nogaïs, |)arfumé d'essence et plus beau que la lune, se rendit au palais. Il vit à la porte cinq t;léphants liés; et des deux côtés étaient en haie deux mille soldats le casque en tète, armés de boucliers et couverts de plaques de fer. Un des principaux officiers qui les commandait, jugeant à lair de Calaf qu'il était étranger, l'arrêta et lui demanda quelle affaire il avait au |>alais. — Je suis prince étranger, lui répondit le fils de Timurtasclij je viens me
sMTK DE L'mSTOÛlE DU PRmCE CALAF
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jiréseulerau roi pour le prier de m^accorder la permission tie répondre aux questions de la |>rincesse sa fille. L'officier, à ces paroles, le regardant avec étoonemenl^ lui dit: — Prioce, savez-vous bien que vous venez ici chercher la uiorl? Vous auriez mieux fait de demeurer dans voire pays que de fanner le dessein qui vous amène; rolournez sur vos pas et ne vous flattez point de la lronq)eusc espérance que vous obtiendrez la barbare TourandocU*. Quand vous seriez plus habile i|u'un mandarin de la science, vous ne percerez jamais le sens de ses [tarotes and>iguës. — Je vous rends grâces de votre conseiU repartit Calaf, mais je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer. — Allez donc à lamorl, répliqua roflicicr d'un air chagrin, puisqn^il n'est pas possible de vous en enqiéclier* En niÔme temps il le laissii entrer ilans le palais, et ensuite se retournant vers quelques autres officiers qui ruaient enlendu leur canvers:ition : — Que ce jeune prince, leur dit-il, est beau et bien fail ! (rest dommage qu*il meure si loi.
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(;e[>enrlant Calaf traversa plusieurs siilles et entin se Irouva itans celle où le roi avait coutume de donner audience à ses peuples ■ il y avait dedans un tronc d*acier ilu Cutay, fait en forme de dnigon et haut lie trois coudées; ((iiatrc <'olonncs de l;i uiénic nialiér*' cl f^ii
élevées soutenaient au-dessus un vaste dais de siUin Jaune ^arni de pierreries. AUoun-Khan, revêtu d'un cafelan de brocart d'or à fond rouge, était assis sur son trône avec un air de gravité que soutenait merveilleusement un bouquet de poils fort longs , et partagé en trois boucles qu'il avait au milieu de la barbe. Ce monarque, après avoir écouté quelques-uns de ses sujets, jeta par basard les yeux sur le prince Nogaïs, qui était dans la foule. Connne il hji sembla que c'était un étranger, et qu'il vit bien à son air noble, ainsi qu'à ses habits magnifiques , que ce n'était pas un homme du commun , il appela un des mandarins, il lui montra du doigt Calaf et lui donna ordre tout bas de s'informer de sa qualité et du sujet qui l'avait fait venir à sa cour.
Le mandarin s'approcha du fils de Timurlasch et lui dit que le roi souhaitait de savoir qui il était et s'il avait quelque chose à lui demander.— Vous pouvez dire au roi votre maître, répondit le jeune prince, que je suis le fils unique d'un souverain, et que je viens tâcher de mériter l'honneur d'être son gendre.
Altoun-Khan ne sut pas plutôt la réponse du prince des Nogai's, qu'il changea de couleur; son auguste visage se couvrit d'une pâleur semblable à celle de la mort . il cessa de donner audience, il renvoya tout le peuple; ensuite il descendit de son trône et s'approcha de Calaf : — Jeune téméraire, lui dit-il , savcz-vous la rigueur de mon éditet le malheureux destin de tous ceux qui jusqu'ici se sont obstinés à vouloir obtenir la princesse ma fille? — Oui , seigneur, répondit le fils de Timurtasch , je connais tout le danger que je cours; mes yeux même ont été témoins du juste et dernier supplice que Votre Majesté a fait souffrir au prince de Samarcandc; mais la fin déplorable de ces audacieux, qui se sont vainement flattés de la douce espérance de posséder la princesse Tourandocte, ne fait qu'irriter l'envie que j'ai de la mériter.
— Quelle fureur! repartit le roi , à peine un prince a-t-il perdu la vie, qu'il s'en présente un autre pour avoir le môme sort : il semble qu'ils prennent plaisir à s'immoler. Quel aveuglement! Rentrez en vous-même, prince , et soyez moins prodigue de votre sang. Vous m'inspirez plus de pitié que tous ceux qui sont déjà venus cher-
SllTK DK l/HISTOHŒ DU PKINXE CALAF. 148
cher ici la nioi'l; je me sens naître de Tinclinalion pour vous, et je veux faire tout mon possible pour vous empêcher de périr. Retournez clans les États du roi votre père et ne lui donnez pas le déplaisir d'apprendre par la renommée qu'il ne reverra plus son fils unique.
— Seigneur, repartit Calaf, il m'est bien doux d'entendre, de la bouche môme de Votre iMajeslé, que j'ai le bonheur de lui plaire : j'en tire un heureux présage. Peut-être que, touché des malheurs que cause la beauté de la princesse, le ciel veut se servir de moi pour en arrêter le cours et assurer en même temps le repos de votre vie, que trouble la nécessité d'autoriser des actions si cruelles. Savezvous en effet si je répondrai mal aux questions qu'on me fera? Quelle certitude avez -vous que je périrai? Si d'autres n'ont pu démêler le sens des paroles obscures de Touraiidocte, est-ce à dire pour cela que je ne pourrai les pénétrer? Non , seigneur , leur exemple ne saurait me faire renoncer à l'honneur éclatant de vous avoir pour beaupère. — Ah! prince infortuné, répliqua le roi en s'attendrissant, vous voulez cesser de vivre; les amants qui se sont présentés avant vous, pour répondre aux funestes questions de mafilfe, tenaient le môme langage; ils espéraient tous qu'ils en perceraient le sens, et ils n'ont pu en venir à bout. Hélas ! vous serez aussi la dupe de votre confiance. Encore une fois , mon fils, poiti*sui vit-il, laissez-vous persuader : je vous aime et veux vous sauver; ne rendez pas ma bonne intention inutile par votre opiniâtreté; quelque esprit que vous vous sentiez, défiez- vous-en. Vous êtes dans l'erreur de vous imaginer que vous pourrez répondre sur-le-champ k ce que la princesse vous proposera; cependant vous n'aurez pas un demi-quart d'heure pour y rêver : c'est la règle. Si dans le moment vous ne faites pas une réponse juste et qui soit approuvée de tous les docteurs qui en seront les juges, aussitôt vous serez déclaré digne de mort et vous serez conduit au supplice la nuit suivante. Ainsi, prince, retirez-vous; passez le reste de la journée k songer au parti que vous avez à prendre; consultez des personnes sages, faites vos réflexions , et demain vous viendrez m'apprendre ce que vous aurez résolu.
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Kn iidievaiit ces imrules il (jiiilla Calat\ qui sorlildii palais, fori mort if it* de ce{|y'il fallait aileiidre an ieodemaiii ; car il if riait nulli^meiil frappe do ce que le roi venait de lui représenter, et il revint chez son tiôtesse sans faire la moindre atteiilioii ii FatlVeux ji^^ril anquel il voulait s'exposer. Dès qu'il parut devant la veuve et qu'il lui eut conté ce qui s'était passé au palais, elle recomineiica à le harantçueret à mettre encore tout eu usage pour le détourner de son entreprise; mais elle ne recueillit point d'autre fruit de ses nouveaux efforts, que de s'apercevoir qu'ils enflammaient son jeune hùle et le rendaient encore plus ferme dans sa resolution. En effets il retourna le jour suivant au palais et se tîl annoncer au roi j qui le refut dans son cal>iuet^ ne voulant pas que persoiuie frtt témoin de leur conversation.
— Hé bien, prince, lui dit Aitoun-Klian, voire vue doit-elle anjourd liui me réjouir ou mainigerî dans quels sentiments étes-vousî — Seigneur, répoiidil Caiaf. J^ai toujours l'esprit dans la même dispo-