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Le calife , instruit de l'aventure par le jeune eunuque qui n'avait pas encore mis le pied sur le char lorsqu'il fut dissipé , crut reconnaître la volonté de Dieu et l'intention de Mahomet dans les ménage-
mens du châtiment infligé au sultan d'Herak : il laissa la liberté du corps à celui qu'un décret d'en-haut avait privé de celle de Tesprit.
L'eunuque le promenait dans Bagdad comme une pièce curieuse , et ramassait quelque argent en le montrant aux étrangers dans les kans, comme le sultan de l'oiseau. Alibeugiad , absolument insensible , ne répondait plus qu'en riant à toutes les questions qu'on pouvait lui faire...
Mais voici , continua la nourrice , une histoire d'un autre genre.
HISTOIRE D HABIB ET DE DORATIL-GOASE.
La tribu de Ben-Hilac , la plus nombreuse et la plus vaillante de l'Arabie , avait jadis pour émir Ben- Hi lac-Salamis , l'homme le plus renommé de son tems par son courage, ses talens militaires, sa religion , sa probité , en un mot par toutes les vertus qui caractérisent l'homme d'état et le guerrier. Tant de qualités réunies l'avaient établi le chef de soixante-six tribus, qu'il gouvernait avec sagesse, et dont il avait mérité la confiance. Le bonheur et la prospérité, qui sont souvent les fruits dune bonne conduite , l'avaient suivi dans les combats, et ne le quittaient point dans les tems de paix. Parvenu
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 2 33
à l'âge mûr, ce prince ne désirait quun héritier pour mettre le comble à sa félicité : il n'avait point encore obtenu du ciel cette faveur.
Pendant la fête de l'Haraphat , Salamis ne cessait de couvrir l'autel de sacrifices -, prosterné sur les marches du tabernacle , il adressait des prières au saint prophète, et il attendait avec résignation et respect une grâce si nécessaire à son bonheur. Un jour qu'il avait redoublé l'encens de ses sacrifices , il ressentit tout-à-coup une consolation salutaire dont il conçut la plus flatteuse espérance. Elle ne fui point trompée , et la grossesse d'Amirala son épouse s'étant déclarée au bout de quelque tems, neuf mois après cette princesse donna le jour à un enfant mâle comparable pour la beauté à l'étoile brillante qui nous dédommage pendant les nuits d'été de l'absence du soleil. Amirala prit son enfant dans ses bras , et le caressant avec un transport mêlé d'amour et d'enthousiasme:
Aimable enfant , dit-elle , qui représentes si bien le bel arbre dont tu es le fruit, que les baisers de ma bouche te soient aussi salutaires que les rayons du soleil le sont à la jeune plante qui vient d'éclore ! Viens sur mon sein pour y goûter les premiers fruits de ma tendresse.
Et vous, grand prophète ! vous, à qui le Très-Haut a remis la clef des grâces célestes ! vous , à qui nous
devons ce précieux trésor , faites tomber sur lui les influences de votre divin esprit ! Qu'à votre voix puissante , la plus forte , la plus brillante , mais la plus douce des étoiles se charge de la conduite de ses destinées !
Heureuses tribus des riantes campagnes de l'Arabie ! c'est pour vous que notre Habib nous a été donné! Venez voir la tête de mon jeune cèdre! vous la distinguerez au-dessus de toutes les autres. Glorifiez-vous, heureuses tribus, un jour il vous couvrira de son ombre !
Tandis qu'Amirala célébrait ainsi le bienfait du Tout-Puissant , l'émir ayant rassemblé tous les mages de la nation , faisait interroger les astres sur les destins de son fils : à l'heure annoncée les yeux des astrologues sont dirigés sur la voûte azurée 5 on dirait qu'il s'y passe un combat. Un astre paraît s'opposer à un autre , une étoile très-brillante semble obscurcie, disparaître ou s'éteindre , ainsi que ces météores qui se précipitent quelquefois du firmament ; mais cependant elle n'a point abandonné sa place : quelques instans après elle brille d'un nouvel éclat, et se montre sous les conjonctions les plus favorables.
Alors le plus âgé des astrologues prit la parole : Prince , dit-il à Salamis , votre fils vivra glorieux et admiré , mais jamais mortel n'éprouvera autant de
dangers que lui ; les hasards et les revers l'attendent mais il aura des ressources étonnantes : l'amour et la gloire couronneront ses travaux , si son courage et la force de son ame surmontent toutes ces épreuves. — Quelle étrange destinée ! reprit l'émir, ne pourrait-on rien opposer à sa rigueur ? — Prince , nous venons de nous assurer que la grande planète et les sept qui l'environnent , ne sont point d'accord -, elles nous ont paru déployer toutes leurs forces, pour venir au secours de l'étoile de votre fils , ou pour en contrarier les mauvais effets : l'aspect de ces combats est effrayant-, mais comme l'étoile d'Habib a reparu , vous pouvez avoir quelque espérance 5 les dangers nous ont été montrés clairement, mais comme l'homme peut échapper en partie aux coups du sort, c'est aux vertus d'Habib à tempérer ses mauvaises influences , et à forcer son étoile à lui être favorable.
Salamis était l'homme le plus courageux , et en même tems le plus résigné. Les revers qui attendent mon fils, se disait-il, ne pourront sans doute excéder les forces humaines 5 il faut en faire un homme , et faire germer en lui toutes les vertus • Amirala secondera mes projets, et nous le ferons triompher, par notre exemple et nos leçons , des dangers qui le menacent.
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A peine Habib circoncis peut-il articuler quelques paroles, que ses tendres organes, au lieu de laisser échapper des mots vides de sens, prononcent sa profession de foi ; il bénit déjà le créateur, Mahomet son apôtre, le ciel, la terre, les êtres qui les habitent , les immensités qui les séparent. Les lettres de l'alphabet deviennent ses jouets , il les assemble pour en former des mots qu'un sens a bientôt liés 5 au lieu de tracer l'image d'une petite cabane en jouant avec des roseaux , il a l'idée d'une mosquée ; ses jeux, ses goûts , ses penchans, annoncent de bonne heure un être au-dessus du vulgaire.
Dès que son corps acquiert des forces , les heures de ses repas ne sont point réglées. Il faut qu il se familiarise avec ces tyrans de l'iiumanité, les besoins j on commence à lui en faire éprouver les premières atteintes, pour lui apprendre à les supporter une fois sans murmure. Il faut qu'il s'accoutume à tout 5
FIISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 287
la natte sur laquelle il couche lui est otée , et il trouve le même repos sur la terre la plus dure : on l'expose à l'intempérie des saisons , pour que son corps ne souffre jamais leur rigueur.
On lui fait monter de jeunes chevaux indomptés; mais son adresse déjà exercée dans des jeux moins périlleux, lui fait sur-le-champ trouver son équilibre: si quelque accident le fait tomber, son corps svelte et léger reprend bientôt sa position.
C'est ainsi qu'Amirala formait le corps de son élève : à l'âge de sept ans il surpassait en forces et en agilité tous les autres enfans. Son cœur et son esprit n'étaient pas négligés 5 il récitait tous les chapitres de l'alcoran , et en expliquait le sens. Accoutumé par sa mère à considérer les merveilles de la nature avec une sorte d'enthousiasme , il en décrivait de même les beautés.
Il était tems que Salamis songeât à perfectionner une éducation si heureusement commencée 5 mais il fallait trouver un instituteur aussi parfait pour la jeunesse qu'Amirala l'avait été pour l'enfance. Il y avait , dans son camp , un vieillard philosophe nommé lifakis , instruit dans toutes les sciences, et d'une conduite irréprochable ; mais il était atteint d'une maladie qui le conduisait lentement au tombeau. Ah! si Dieu pouvait me rendre le sage Ilfakis ! disait-il devant un de ses ministres. — A quoi le destineriez-
VOUS ? répondit celui-ci -, je sors de sa tente ; il m'a dit avoir pris d'un élixir dont l'effet a opéré d'une manière miraculeuse : je l'ai trouvé debout, il a fait quelques pas devant moi d'une marche très-assurée, et je ne doute pas, si vous désirez le voir, qu'il ne soit en état de se rendre ici. — Allez l'en prier, dit l'émir ; je regarde son rappel à la vie comme une merveille, opérée plus encore pour mon avantage que pour le sien.
llfakis se rend aux ordres de l'émir ; il accepte la proposition qu'il lui fait ; le jeune Habib part avec son nouveau maître , et ils habitent ensemble sous la même tente. Les soins du gouverneur ' trouvent un terrain si bien disposé, que tout y germe sans difficulté. Habib peut déjà nommer toutes les étoiles du ciel , décrire le cours des planètes 5 il sait calculer leur volume et leur distance ; il distingue les différentes espèces d'arbres et de plantes, et il en indique les propriétés. S'il parle de la végétation , il sait comment la chaleur et l'humidité produisent la fécondité ; s'il parle de la mer, il sait qu'elle est le produit des fleuves 5 il suit les vapeurs que le soleil en élève jusqu'au sommet des montagnes, pour les voir
^ Les Arabes sont les premiers qui nous ont fait connaître et approfondir les merveilles de la nature; nous leur devons les traductions des philosophes grecs ; dès-lors tout ce qui est dit ici sur les ra-^ pides progrès du jeune Habib ne peut surprendre personne.
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 289
retomber en sources fécondes, et perpétuer ainsi les travaux admirables de la nature. Il n'est aucun animal auquel il ne puisse assigner sa classe 5 s'il s'étonne des différentes merveilles qui sont le produit de leur instinct , il les voit toujours subordonnées aux prodiges que peut opérer la raison.
Tandis qu'avec l'assistance d'Ilfakis il cherche à donner de l'ordre à cette multitude d'idées , il travaille en même tems à les fixer , et il a appris l'art d'écrire avec des plumes taillées de sept façons ' .
Salamis voulut un jour que son fils lui fît part de ses connaissances Mon père , lui dit-il , c'est à mon maître qu'il faut les demander, c'est lui qui peut en parler -, quant à moi , il faut que , long-tems tout yeux et tout oreilles , l'usage de la main ait précédé de bien loin celui de la langue, il faut que les caractères que je forme sortent de mes mains aussi purs que les perles qui sont dans l'eau. Salamis, enchanté de cette réponse, demanda au sage gouverneur s'il était encore quelque chose qu'il put enseigner à son fils. — Déjà le jeune prince , répondit Ilfakis, quand il m'interroge , pourrait prévenir toutes mes réponses. J'ai ouvert à ses yeux le grand livre du
^ Les plumes dont les Arabes se servent sont des roseaux ; on ignore quel mérite ces peuples peuvent attacher à la science de les tailler de cette manière, mais on sait qu'ils en attachent beaucoup à bien peindre en ccrivani.
24o LES MILLE ET UN JOURS,
monde •, chaque pas qu'il y fera seul niaintenant l'avaucera d'une stade 5 Tinstruetion , qui exclut souvent le grand travail de l'application , ne ferait que retarder ses progrès. Il est tems , prince , que mon élève s'occupe des arts nécessaires à l'homme qui doit un jour dominer sur soixante six tribus belliqueuses ; mes secours , dans ce genre , ne pourraient plus lui être utiles , et mon corps, que la terre redemande , n'aspire qu'à se rendre dans son lieu de repos. — Quel noir pressentiment ! reprit l'émir ; vous pouvez vous promettre de longues années encore , et mes trésors vous en feront jouir dans l'abondance. — Prince , dit le sage , un grain de sable et les richesses de la terre sont à mes yeux la même chose ; je suis mort depuis long-tems à tous les besoins. Ce corps chétif , que je n'ambitionne plus de conserver , ne doit la prolonga,tion de son existence qu'à des vues secrètes de la Providence , pour l'avantage de Salamis ^ les destins ont marqué aujourd'hui sa destruction — J'ai trouvé ma récompense en remplissant mes devoirs, et je n'en veux point d'autre ici-bas. — Adieu donc^ vertueux Ilfakis , dit l'émir , recevez les embrassemens de mon fils et les miens ; votre absence nous coûtera bien des larmes ; mais nous en adoucirons l'amertume en allant souvent sous votre tente — Vous n'y reviendrez plus , répondit-il^ ma tente est comme une
vapeur que le vent va dissiper , et je suis semblable à la poussière qu'il entraîne. Adieu, Salamis, adieu, mon cher Habib, souvenez-vous de moi au milieu des peines qui doivent vous assaillir.
Combien le jeune Habib fut touché de cette séparation ! mais que sa sensibilité fut mise le lendemain à une rude épreuve ! Son sage gouverneur mourut en rentrant sous sa tente -, son corps fut enterré sur-le-champ , pour préserver le camp de l'infection qu'il avait répandue , au moment où l'esprit qui l'animait l'avait abandonné. Le jeune élève versa ses larmes dans le sein de sa mère 5 Amirala jouissait de sa sensibilité en cherchant à le consoler : elle l'engageait à porter ses regards au dessus de cette terre , insuffisante à notre félicité. Ces idées consolantes calmaient le jeune Habib, mais il voulut rendre les derniers devoirs à son bienfaiteur , répandre quelques fleurs sur sa tombe , et offrir ses prières IV. 16
24a l^ES MILLE ET UN JOURS,
au Très-Haut. 11 arrive sous la tente d'Ilfakis , portant dans sa main trois couronnes de fleurs symboliques. Une douce mélancolie s'empare de son ame, elle ouvre le passage aux larmes qui viennent sans effort inonder ses joues -, il garde un moment le silence , pour jouir d'une affliction qui n'a rien de pénible : enfin il élève la voix.
« Je foule la terre sous laquelle repose le corps de mon cher Ilfakis. Anges de la mort ! quand vous vous approchâtes de lui pour enlever son ame , n'étiez-vous pas aussi émus que moi ?
« O grand prophète! tu as reçu dans ton sein ce vertueux musulman. Tu lui donnas des couronnes qui ne sont point périssables : rends immortelles celles que j'apporte sur ses cendres.
« L'ame de mon cher Ilfakis n'est point errante dans ces lieux ; elle ferait germer sur ces terrains arides les plantes et les fleurs , ainsi qu'un seul de ses regards et un mot de sa bouche faisaient germer dans mon cœur les trésors de la sagesse et les charmes de la vertu.
« Jouis , dors , repose en paix, ame bienfaisante ! Reçois l'hommage de ma reconnaissance , je viens couronner tes froides dépouilles ! Tu me fis connaître la raison , aimer mes devoirs, sentir les douceurs de l'amitié , voilà le prix de la mienne. »
Salamis attendait le retour de son fils. Habib, lui
dit-il , après avoir satisfait aux devoirs naturels de votre reconnaissance , il faut songer à acquérir maintenant des connaissances plus directement utiles à votre état. Vous êtes mon fils , le ciel vous destine après moi au commandement des vaillantes tribus qui sont sous ma domination ^ vous êtes appelé à marcher à leur tête dans toutes les expéditions militaires -, mais il faut apprendre à les conduire , vous endurcir aux fatigues , et vous mettre en état de terrasser l'ennemi qui oserait vous résister ^ la force jointe à l'adresse doivent faire de vous le soldat le plus intrépide de vos armées. Vous avez commencé à vous habituer au port des armes : le lâche seul succombe sous leur poids , l'homme de courage s'y familiarise. Ah î que ne puis-je trouver , dans le nombre de mes guerriers , l'homme aussi propre à vous instruire dans ce métier, que l'était Ilfakis dans les sciences qu'il vous a fait connaître. Un guerrier parfait est un phénix difficile à trouver. Le grand prophète fit un miracle en notre faveur , en nous conservant Ilfakis , il n'y a que lui qui pourrait m'envoyer l'homme extraordinaire que je voudrais attacher auprès de vous. — Mon père, dit Habib, j'attaque , dans mes jeux, vos chevaux les plus vigoureux-, la force et le courage ne m'^abandonnent jamais : changez cette robe de lin qui me couvre en cuirasse de fer , et , chargé du plus épais
bouclier, armé de la plus forte lance, je vous offrirai un digne compagnon d'armes ! Ah ! quand pourrai-je abandonner ces habits , qui rendent presque mon sexe équivoque, et ne laissent rien présumer des forces que la nature m'a données ? Elles ont besoin d'être réglées , et je n'aspire qu'à connaître l'art d'en diriger l'emploi. — Digne présent du ciel ! dit l'émir en embrassant son fils 5 heureux enfant ! espoir de mes tribus ! Celui qui met en vous de si glorieuses dispositions, nous fera trouver les moyens de les cultiver.
A peine cette conversation était terminée , qu'un guerrier se présente aux barrières du camp de Salamis 5 il denaande d'être admis à l'honneur de sa présence : Qu'on le laisse approcher , dit l'émir 5 mon cœur, jaloux de voir régner sur la terre la justice et la paix, n'aspire qu'à vivre parmi ceux qui en sont les protecteurs. L'étranger arrive.
Le superbe coursier qui le porte , le couvrant de sa belle crinière , ne laisse distinguer que le cimier du casque et le panache qui flotte au dessus 5 il approche de la tente, et descend de sa monture. Habib , qui était allé au devant de lui , saisit la bride du cheval , qu'il remit ensuite à un des écuyers de l'émir. Vaillant chevalier , lui dit celui-ci , quel dessein vous conduit ici ? — Je viens , répond l'inconnu , rendre hommage aux vertus , au courage , et
à la puissance du grand émir Ben-Hilac-Salamis, et demander au jeune Habib le partage des faveurs dont il est comblé par l'aimable fille de l'Hyemen : le guerrier qui peut la tenir de ses mains oubliera bientôt les dangers qu'il a courus , en s'enivrant de cette jouissance.
L'émir n'ayant rien compris à cette conversation, en demanda l'explication à son fils. Mon père , lui dit Habib, avec un tendre intérêt, ce noble chevalier demande à vous rendre le salut, et à partager ma tasse de café. Puis, se tournant vers l'étranger : Guerrier , lui dit-il , désirer les faveurs de la fille de l'Hyemen, c'est se montrer digne de celles qu'elle se plaît à verser dans le cœur des amans de la gloire; rien ne peut vous être refusé ici , le héros que vous voyez est l'émir Salamis, et je suis son fils Habib.
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Alors les deux héros se saluèrent. Salamis ne vit jamais d'homme d'une plus belle taille, d'une figure à la fois plus majestueuse et plus pleine de grâces;
a46 LES MILLE ET UN JOURS,
l'acier de son armure réfléchissait si vivement les rayons du soleil, qu'il semblait plutôt en dérober l'éclat que l'emprunter-, semblables à ces météores qui brillent au firmament , son casque paraissait une lumière de feu , la lame de son cimeterre flamboyait au loin -, l'or et les diamans ne relevaient aucune des parties de son armure , elle devait tout son éclat à sa simplicité et aux soins du guerrier.
Pendant que l'inconnu prenait le café , Salamis fut curieux d'apprendre de sa bouche les motifs qui l'avaient attiré dans son camp. Puissant et glorieux émir, reprit le chevalier, je suis Parthe d'origine, et né dans le fond des Indes. J'aimai la gloire dès mon enfanc^e, et la cherchai dans la profession de» armes : celle que vous, aviez acquise en Arabie a reveillé mon émulation ; j'ai désiré connaître de plus près celui dont la renommée me servait de modèle. En arrivant dans la première tribu de votre domination, j'appris que vous cherchiez un instituteur qui pût aider aux progrès du jeune Habib 5 et quoiqu'il dût tout apprendre sous son père Salamis, j'ai cru qu'ayant besoin d'être suivi de près dans tous ses exercices , mes services pourraient lui être utiles , et je viens vous les offrir.
— Chevalier, reprit l'émir, votre procédé me touche, et la loyauté de votre caractère me décide. Mais s'il faut que mon fils sait en état de commander
un jour aux états de ma domination, et que ma valeur m'a fait conquérir , celui qui n'aura pu se montrer supérieur à moi dans un combat , ne saurait prétendre à être le sien dans l'instruction : mesurons nos forces ensemble , disputons la victoire de bonne foi ; je ne demande qu'à être vaincu , pour trouver l'homme à qui je dois confier mon fils. — C'est un honneur qu'ambitionneraient les plus fameux guerriers , répondit l'inconnu 5 j'accepte le défi du grand Salamis, et j'avouerai sans honte d'avoir eu pour vainqueur celui qui n'en a jamais reconnu.
Les ministres témoins de ce défi voulaient en dissuader Salamis, en lui disant qu'il avait tort de se compromettre avec un homme dont il ignorait l'état et la naissance : Qu'importent le rang et la naissance? leur répondit l'émir 5 je cherche un guerrier et non pas un roi 5 si la présomption aveugle ce chevalier, je ne saurais être compromis : si son courage égale sa noble assurance , nous ne le serons ni l'un ni l'autre, et je serai entré en lice avec mon pareil. Puis se tournant vers l'étranger : Chevalier, prenez quelque repos , que votre coursier reprenne haleine 5 je ne veux pas vous mettre dans le cas de combattre avec désavantage : si je désire me mesurer avec vous , ce n'est pas pour vous refuser mon estime , mais pour vous mettre à portée de
la conquérir : après demain nous marcherons au camp.
Habib conduisit l'inconnu dans une tente qui lui avait été préparée. Celui-ci, touché des bontés et des égards qu'on lui témoignait , lui dit en le regardant avec intérêt : Le jeune cep chargé de fruits engage le voyageur qui passe à lui donner de l'appui ! Si le raisin peut venir à maturité , il s'ofïrira de lui-même à la main du voyageur.
Après cela il se saluèrent , et Habib se retira sous la tente de son père. Dès que le jour fut venu, il courut à la tente de celui qui commençait à remplir dans son cœur la place qu'y tenait Ilfakis -, il le trouve occupé à polir ses armes , et à visiter les harnais de son coursier. Quoi ! vous même ? lui dit le jeune sultan. — Oui , mon prince ! Quand on est jaloux de sa gloire , on ne doit négliger aucun des objets qui doivent y concourir j un vrai chevalier n'a d'autre miroir que ses armes.
Cependant l'arène dans laquelle Salamis et l'inconnu doivent entrer en lice est préparée 5 les trompettes guerrières y appellent -, une foule innombrable de spectateurs environne les barrières : les guerriers paraissent , et tous deux avec tant d'avantage, qu'il est impossible de présumer de quel coté pourra pencher la balance. Les lances dont ils sont armés sont égales pour le poids, les coursiers égaux en
HISTOIRE d'iIABIB ET DE DORATIL. 249
taille et en vigueur 5 ils s'élancent comme l'éclair l'un contre l'autre. Malgré ce premier choc, les cavaliers restent immobiles sur leurs montures, et leurs lances volent en éclats. Salamis , qui n'éprouva jamais une semblable résistance , est étonné d'avoir en vain porté un coup aussi furieux ; et son adversaire , par d'autres motifs qu'il n'est pas encore tems de développer, est lui-même dans une plus grande surprise. L'émir fait signe à son adversaire qu'il veut lui parler; l'inconnu s'arrête , descend de cheval , et vient à lui.
Vaillant chevalier ! dit l'émir, vous venez de me donner une grande preuve de vos talens -, ils me font espérer que demain , le cimeterre à la main , je trouverai un rival digne de moi. — Grand prince, répondit l'inconnu, jamais mortel n'a eu sur moi d'avantage 5 je viens d'apprendre, à mon grand étonnement, qu'il en est qui peuvent me résister; je prise trop l'honneur que vous me faites pour refuser le nouveau défi que vous me proposez pour demain. Après cela les deux guerriers, s'étant serré la main , se séparèrent , et furent se désarmer. Habib alla à la tente de son père s'acquitter des devoirs que l'amour filial lui imposait dans cette circonstance , et, cédant ensuite aux sentimens de l'amitié , il revint bientôt à celle de l'étranger, qui se faisait désarmer par les gens que l'on avait attachés à son
2 5o LES MILLE ET UN JOURS,
service. Enfin, lui dit Habib, vous ne dédaignez plus d'employer les personnes qui doivent obéir à vos ordres ? — Non , mon aimable sultan ! je vais vous dire un apologue dont je n'applique le sens qu'au métier que je professe, le premier qui soit au monde. Quand le soleil se lève , il n'emploie d'autres mains que les siennes pour séparer les rayons qui doivent l'environner ; lorsqu'il se couche , il laisse aux flots de la mer le soin de les éteindre quand il s'y précipite.
— Je vais répondre par un autre apologue , dit Habib , ou plutôt par une vérité dont vous me pénétrez. Le héros, qui, sans en être ébranlé, a soutenu le poids énorme de la lance de mon père , a ébloui mes yeux par son éclat, et celui dont je le vois briller encore, ne saurait s'éteindre jamais.
— ^Un jeune aiglon, reprit l'inconnu , n'étant pas encore revêtu de son premier duvet, ouvrait pour la première fois les yeux à la lumière ; il aperçut un ver-luisant sur un feuillage voisin, il en fut ébloui 5 le prince des oiseaux ne se doutait pas alors qu'il regarderait un jour fixement le soleil.
— Sans doute que le phénix qui me parle, dit Habib, renaît tout nouvellement de sa cendre, et méconnaît encore ses avantages. — Je n'en ai point avec vous , charmant Habib , dit le guerrier en l'embrassant, à moins que l'inclination que vous m'avezi
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. u5i
inspirée ne m'en donne sur la façon d'aimer. — Si je pouvais vous ouvrir mon cœur, dit Habib, vous vous avoueriez vaincu : mais il ne faut pas que mon père soit privé plus long-tems du plaisir de vous voir 5 je sais qu'il aime les héros, et vous en êtes un, quoique vous ne l'ayez pas dit. — Il se peut, répondit l'étranger, qu'un de nous deux le devienne un jour ^ jusqu'à présent je n'en vois point ici. Tout en parlant ainsi, ils cheminaient ensemble vers la tente de Salamis en se tenant par la main ; l'émir vit naître avec plaisir un attachement réciproque , qu'il était résolu de fortifier.
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Dès que Salamis voit le chevalier inconnu, il l'aborde avec les démonstrations de la plus parfaite estime : Je ne vous crois plus embarrassé de faire vos preuves , lui dit-il , ce n'est plus pour fonder sur vous mon opinion, que je demande à mettre à l'essai votre courage et vos forces 5 mais je commande
aSa LES MILLE ET UN JOURS,
une nation belliqueuse et jalouse de sa gloire, et ne veux lui laisser aucun doute sur le mérite éminent de celui qui doit obtenir des préférences sur elle. Je porterai la délicatesse (et vous m'en saurez gré), jusqu'à ouvrir la lice à celui qui se croirait en droit de disputer votre triomphe, quand vous aurez fini vos épreuves avec moi : en attendant jouissons ensemble du moment présent , demain nous forcerons l'envie à vous admirer.
Le lendemain éclaira le combat le plus surprenant dont les Arabes eussentété témoins. Les deux héros, opposant bouclier à bouclier, se portèrent les coups les plus terribles; ils étaient prévus aussitôt que conçus, et la parade les surprenait toujours avant la chute. On abandonne le bouclier et le cimeterre, et la lutte corps à corps commence : les vents déchaînés essaieraient en vain d'ébranler les cèdres du Liban , la terre tremble sous eux , mais aucun e;fFort ne peut les déraciner.
L'émir Salamis ne jugea pas àpropos de faire durer plus long-tems l'étonnement des spectateurs. Plus satisfait d'avoir trouvé son égal qu'il n'eût pu l'être d'une victoire: Arrêtons un moment, vaillant chevalier! lui dit-il, ma surprise redouble à chaque instant; je n'avais jamais trouvé personne qui me résistât , j'étais moins glorieux de mes triomphes que touché des faiblesses de notre nature , en la comparant aux
avantages de certains animaux. Je reviens de mon préjugé , et je prise moins la force du lion depuis que j'ai éprouvé la votre: délassons-nous du pénible exercice que nous venons de prendre , faisons seller nos coursiers , et attaquons-nous avec le javelot.
Ce nouveau genre de combat fut un nouveau triomphe pour les deux combattans; tout ce que l'adresse , la ruse et la force pouvaient fournir de moyens, furent déployés dans cette occasion. Cependant l'émir commençait à perdre ses avantap-es : la jeunesse de son adversaire était un obstacle qu'il ne pouvait plus surmonter malgré sa valeur 5 convaincu d'ailleurs que l'inconnu possédait au plus haut degré les qualités nécessaires pour l'emploi qu'il lui destinait , sa prudence mit un terme au combat. Il s'arrête , et fait signe à l'étranger d'en faire autant : ils se prennent par la main et reviennent au camp.
Chevalier ! dit Salamis , mon fils va retrouver dans vous un second père 5 vous savez comment vos forces se sont augmentées par un exercice soutenu , C€ qu'il vous en a coûté pour y joindre autant d'adresse 5 combien il faut être accoutumé aux dangers pour qu'ils ne fassent jamais perdre le sang-froid ! Je vous abandonne l'unique objet des mes espérances; faites-lui connaître la véritable gloire, et tous les moyens qui y conduisent le guerrier.
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Le jeune Habib avait depuis long-tems prévenu, par ses vœux et son inclination , les desseins de son père ; aussi suivit-il avec transport les pas de son nouveau maître : Je vais enfin profiter de vos leçons, lui dit-il , je dois imiter mon père et vous, puisséje ne pas rester trop loin de mes modèles !
— Nous partagerons nos occupations , mon cher Habib , lui dit Il'Haboul (c'était le nom du chevalier indien) : le jour sera employé à vous perfectionner dans l'art qui doit vous rendre aussi fort , aussi adroit, que vaillant. Le soir nous nous entretiendrons des qualités qui vous seront nécessaires pour commander au peuple le plus indépendant de la terre. Il sacrifia de tout tems les jouissances du luxe à la liberté , le courage que règle la sagesse est son idole ; c'est à ces titres que l'émir votre père règne sur soixante-six tribus : vous n'hériterez de sa puissance qu'en vous appropriant ses vertus.
Voilà le plan sur lequel Il'Haboul dirigea l'éducation d'Habib : elle produisit bientôt les fruits les plus heureux. L'émir Salamis eut une guerre à soutenir , dans laquelle le jeune sultan fit des prodiges de valeur. Chargé d'un commandement délicat , il s'y distingua par sa prudence et sa fermeté ; appelé dans les conseils de son père , il étonnait les ministres par la sagesse de ses avis.
L'ouvrage d'Il'Haboul était achevé 5 une nécessité
absolue le forçait à se séparer de son élève , il fallut s'en expliquer avec lui : Mon fils, lui dit-il, je dois vous quitter, des ordres supérieurs m'appellent dans une autre contrée. — Quoi ! vous m'abandonneriez ? lui répondit Habib. — Je ne vous suis plus nécessaire ici , d'ailleurs je suis forcé de céder aux destins. — Que je suis malheureux ! reprit le jeune élève, la mort m'enleva Ilfakis mon premier maître, je n'en suis pas encore consolé , et des ordres rigoureux me vont séparer de vous ! Mais sera-ce pour toujours ? . , . . N'en puis-je savoir les raisons ?. . . . Mon père ne pourrait-il changer votre résolution ? — Toute la puissance humaine ne peut rien ici , dit H'Haboul, mais j'espère que nous pourrons nous revoir. Cependant, mon cher Habib , je puis consoler en partie vos chagrins ; celui que vous avez aimé sous le nom d'Ilfakis vous est toujours attaché , il n'est point mort. — Comment ! reprit Habib ; j'ai suivi moi-même ses funérailles , j'ai versé des pleurs sur sa tombe !
— .Mon fils , dit H'Haboul , 1 histoire du mort dont vous parlez est liée avec celle de bien d'autres histoires qui vous intéressent ; peut-être même avec la votre et la mienne. Ecoutez le récit que je vais vous faire, rappelez -vous votre horoscope, et vous ne serez plus surpris de ce que je vais vous dire. Pensez d'abord que celui qui vous aime et vous parle
n'est pas de nature humaine , mais un génie chargé de guider vos premiers pas vers vos hautes destinées.
HISTOIRE D ILLABOUSATROU , DU ROI SCHAL-GOASE ET DE CAMARILZAMAN.
Vous n'ignorez pas , mon cher prince, que parmi les génies de la race d'EbUs il y en a qui ont fléchi le genou devant le grand Salomon : lUabousatrou est un des premiers d'entre eux ; je suis de cette race, j'ai prisle même parti, et suis ce qu'on appelle parmi les miens , un cadi , par la grâce de Dieu et de Salomon ! Pour nous soustraire au ressentiment et à la vengeance du parti que nous avons abandonné , et pour engager le prophète , à qui nous sommes soumis, d'alléger en notre faveur le joug qu'on nous impose , nous faisons des alliances avec les enfans d'Adam, et nous jouissons par elles des douceurs terrestres.
HISTOIRE D'ILLABOUSATROU. aS;
lllabousatrou avait eu d'une femme mortelle une fille d'une grande beauté , qu'il avait nommée Camarilzaman : il désirait assurer son repos et sa félicité en lui faisant épouser un des grands souverains de la terre.
Dans ce tems-là régnait sur les îles qui sont au milieu des sept mers, à l'extrémité de l'Orient, un monarque puissant nommé Schal-goase. lllabousatrou lui apparaît sous la figure d'un vieillard , lui propose une alliance dont la belle Camarilzaman devait être le gage : le monarque voit la princesse , s'enflamme d'amour et l'épouse.
Les génies sujets d'IUabousatrou se fixèrent en grande partie dans les terres de la domination de Schal-goase 5 la mer des environs en fut peuplée , et nulle part sous le ciel les génies et les enfans des hommes ne vivaient avec autant d'intelligence : ce bonheur parut redoubler tout-à-coup par la naissance de la charmante Doratil-goase , premier fruit des liens qui unissaient Schal-goase à Camarilzaman.
Si les dons du ciel étaient toujours dans ce monde des garans de la prospérité , personne ne devait y jouir d'une félicité plus parfaite que cette aimable princesse : elle semblait éclairer le berceau qui la reçut. Chaque jour vit développer en elle une nouvelle perfection ^ mais lorsque son père et son grandpère eurent consulté les astres sur ses destins , le IV. 17
même désordre qui semblait troubler le système planétaire à votre naissance , se fit voir à la sienne , avec un si grand rapport, qu'il fut démontré que vous étiez le prince Arabe issu de la tribu la plus chère au grand prophète , auquel le sort la destinait au milieu des dangers les plus émineus , au péril de l'un et de l'autre , et que cette union seule pouvait assurer sa tranquillité , son bonheur , sa fortune et la votre.
Dès ce moment lUabousatrou me commit le soin de votre éducation , mais les ordres de Salomon ne me permettaient pas encore de m'approcher de vous. Je n'en pus obtenir de favorables à nos desseins qu'au moment où, au sortir de votre enfance, on vous chercha un instituteur, llfakis, sur lequel l'émir votre père avait inutilement jeté ses vues, allait mourir 5 je m'approchai de lui , je saisis l'instant où l'ange de la mort venait enlever son ame , je substiluai mon esprit à sa place 5 à l'aide d'un puissant élixir je ranimai le corps dont je m'étais emparé, et vous fûtes redevable d'un gouverneur à ce premier prodige.
Quand je vis qu'il était tems de vous occuper de travaux difîerens , je rapportai le corps d'Ilfakis dans sa tente 5 je le rendis à l'action de ia nature humaine qui avait été suspendue, et il fut détruit dans un instant.
HISTOIRE D'ILLABOUSATROU. ^5 g
Je m'occupai du soin d'aller vous chercher un vaillant chevalier. J'en trouvai un qui allait expirer sur le champ de bataille , qu'il avait couvert de morts auparavant 5 je m'emparai de son corps , j'arrêtai le sang qui coulait de ses blessures, je les cicatrisai avec un baume bien plus puissant que celui de la Mecque , je le rétablis dans toute sa première vigueur, je l'armai du cimeterre qui avait servi à Salomon, et vous voyez devant vous ce chevalier : c'est sous cette forme que je me présentai à l'émir Salamis , que je vous demandai à partager les faveurs de la fille de l'Hyemen , et que vous devîntes mon disciple.
Mon cher Habib j, vous avez pris sous mes deux formes une tendre amitié pour moi, votre cœur ne vous a pas trompé ; jamais un être de ma nature ne conçut pour un enfant d'Adam une aussi tendre inclination que celle que je ressens pour vous 5 vous devez être sans défiance. Rappelez- vous les leçons que je vous ai données sous le nom d'Ilfakis ; en vous instruisant dans la connaissance des talismans , je vous en expliquai l'usage -, mais je vous mis en garde contre les esprits qu'ils pourraient vous assujétir. La race d'Eblis est généralement bien méchante et bien corrompue 5 heureux celui d'entre nous que le grand Salomon a scellé de son sceau ! Les autres ne sont occupés que de notre destruction
26o LES MILLE ET UN JOURS,
et de la votre. C'est ainsi qu'ils poursuivent, dans la belle Doratil-goase, celle qui pourrait les arracher à la malédiction dont ils sont frappés , comme étant fille de l'homme et des génies, d'est ainsi que vous leur êtes déjà suspect comme fidèle musulman , et comme le héros destiné à venger Doratilgoase de leurs entreprises et de leurs trahisons.
Cette princesse est devenue souveraine par la mort de son père. lUabo usa trou son grand-père lui a donné pour visirs les plus habiles génies, mais l'île dans laquelle sa capitale est située est la seule tranquille 5 les six autres et les sept mers, qui composent ses états , sont ou révoltées ou infestées ; il n'est qu'une seule ressource pour elle , et les constellations l'amènent-, c'est l'instant où le jeune Habib , à qui elle a donné son cœur , pourra parvenir jusqu'à elle, et la délivrer de ses ennemis.
356'' JOÏJK.
Pendant tout ce récit d'Il'Haboul, le jeune sultan passant tour-à-tour de l'espoir à la crainte, de sur-
prises en surprises et de merveilles en merveilles, était demeuré l'œil fixe , la respiration suspendue ^ des mouvemens, inconnus jusqu'alors, agitaient à la fois son cœur et son esprit. Appelé par ses destinées au trône des sept mers , à recevoir la main d'une princesse dont la félicité ne dépendait que de lui seul, il éprouvait une émotion involontaire, il brûlait déjà de s'exposer aux dangers dont il était menacé , et les feux de l'amour, le désir de la gloire, l'encouragent à une entreprise dont le succès lui promet une double couronne.
Cher et puissant génie , dit-il à son protecteur, quel chemin dois-je prendre? Daignez, avant de vous séparer de moi , m'indlquer les moyens les plus efficaces pour voler au secours de celle qui attend tout de ma valeur. Le sacrifice de mon repos et de ma vie sont bien peu de chose, pour justifier le penchant qui la décide en ma faveur, et les arrêts du destin qui voulut nous unir l'un à l'autre.
— A cet élan de la gloire, répondit H'Haboul, je reconnais mon élève et le fils du grand émir Salamis ; mais souvenez -vous, mon cher Habib, que les génies, vos rivaux auprès de Doratil-goase, et vos ennemis déclarés , agiront contre vous; ils révolteront les hommes corrompus qui leur obéissent sans le savoir; les animaux, les élémens, la nature entière, serviront de concert leurs trames odieuses. —
Dieu et mon courage ne m'abandonneront pas , dit Habib, et vous-même contribuerez à mes succès.
— Ah ! sans doute, reprit le génie, je pourrais vous être d'un grand secours , si je n'étais pas forcé de rendre à la terre la dépouille mortelle du chevalier indien ; mais je suis assujéti à une loi rigoureuse que je ne peux pas éluder. Persistez avec courage dans vos nobles desseins ; n'attendez pas que je vous indique à présent la route que vous devez suivre : vous êtes séparé de votre amante de toute la longueur de la terre , et les ordres du destin peuvent vous ouvrir ses états , que la malice de ses ennemis rend inaccessibles.
—Vous m'avez dit une fois , mon cher Il'Haboul^ que l'homme courageux pouvait forcer les destins.
— Vous pouvez prendre les partis extrêmes toutes les fois qu'il ne vous en restera pas d'autres à choisir-, mais attendez que quelqu événement vous instruise sur ce que vous devez faire , je pense que ce que vous entreprendriez maintenant ne pourrait tourner que contre vous. Allez attaquer des lions , vous en avez déjà détruit un sans moi , avec le secours seul de votre poignard 5 familiarisez-vous ainsi avec les dangers , afin de vous préparer d'avance à ceux qui vous attendent Adieu, mon cher Habib, je ne rentrerai pas dans le camp de Salamis : je dois fuir avec lui toute explication ; et s'il doit
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 263
apprendre de vous qui j'ai été et qui je suis, il faut que tout le monde l'ignore. Comptez toujours sur rattachement de celui qui ne fut pas toujours l'ami de vos pareils -, mais vous m'avez réconcilié avec les enfans des hommes — Embrassez-moi. A ces mots, il monte son coursier , et s'éloigne.
Dès qu'il eut perdu de vue le j«une sultan , il s'enfonce dans le désert , et s'arrête au pied d'un coteau : il abandonne le cheval qu'il montait, et s'étant creusé une fosse profonde , il y étend le corps terrestre dont il était revêtu. Dégagé de cette dépouille mortelle, et profitant des deux derniers jours que lui laissaient encore les ordres de Salomon , il se transporte aussitôt sur les frontières des états de Doratil-goase .
Un noir bataillon lui en défend les approches; mais il apprend par un esprit transfuge , que l'île blanche , l'île jaune , l'île verte , l'île rouge et l'île bleue ont été subjuguées par le génie rebelle Abarikaf, qui, n'étant maître d'abord que de l'île noire , s'était emparé de toutes les autres et des mers qui les séparaient.
La princesse renfermée dans Medinazilbalor ' sa capitale, n'était plus maîtresse que du pays dans lequel cette ville était située. C'était tout ce que la protection d'Illabousatrou son grand-père, et les ef-
' La ville de cristal.
forts des génies qui lui servaient de visirs, avaient pu sauver des attaques du rebelle , qui avait rassemblé de l'abîme des mers une légion d'esprits révoltés. Les six îles , livrées au pouvoir de ces scélérats , étaient gouvernées par des chefs encore plus médians et tyranniques -, les peuples étaient la victime de leurs vices, et le jouet continuel de leurs noirs enchantemens. Doratil - goase demandait en vain le libérateur annoncé par les destins 5 toutes les issues étaient gardées , son abord était impénétrable aux liommes 5 la nature entière paraissait asservie à ces génies malfaisans.
It'Haboul gémissait en secret des obstacles dangereux qui s'opposaient à la valeur de son élève ; mais, réduit alors à l'inaction et au silence , il attendait impatiemment le moment où sa protection lui serait nécessaire. 11 se rendit à ses premiers devoirs, retourna à son poste ordinaire , et veillait sur les évé" nemens.
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 205
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35r JOUR.
Cependant Habib, au départ de son précepteur, était accouru auprès de Salamis et d'Amirala, et leur faisait part des choses surprenantes qu'il venait d'apprendre 5 le feu de ses regards , l'émotion de sa voix , le désordre de ses discours , peignaient à la fois les dangers et les charmes de Doratil - goase , son embarras et ses espérances : C'est sur moi seul qu'elle doit compter, disait-il avec une noble assurance ; il n'est plus de repos pour moi que je ne l'aie délivrée : les momens sont chers , et personne
ne peut me frayer le chemin qui conduit à elle !
Que devenir dans cette incertitude !
Ses parens virent que cette passion extraordinaire était moins l'effet de la simpathie , que celui de la puissance des astres qu'ils ne pouvaient pas contrarier ; aussi , loin de combattre ses résolutions , ils se bornèrent à lui retracer ses devoirs, et à lui rappeler les sages conseils de son gouverneur j et le
jeune sultan , autant pour s'y conformer que pour éviter une inaction qui lui paraissait odieuse , sortit des tentes , et fut chercher Tasile solitaire qu'il s'était pratiqué avec Il'Haboul, dans un petit vallon champêtre , qu'environnaient les montagnes voisines du camp de Salamis.
C'était là que , pour se délasser de leurs travaux belliqueux par une plus douce occupation , ils avaient arrêté par une digue le cours d'un petit ruisseau. Ses eaux s'étaient rassemblées dans un bassin formé par la nature -, des arbres lui prêtaient un ombrage charmant , et leurs branches laissaient à peine quelques passages à la vue, pour se reposer sur les coteaux d'alentour. Les fleurs les plus variées ;, les plantes les plus rares, les herbes aromatiques croissaient abondamment sur les bords du ruisseau , et la terre , heureusement garantie de l'ardeur du soleil par la fraîcheur de l'eau, étalait en profusion les richesses de la nature. Plus loin était une cabane, ou plutôt un palais formé de branches d'arbres, couvert de joncs, et tapissé de nattes-, les peaux des bêtes féroces qu'ils avaient détruites couvraient leurs sofas 5 une enceinte extérieure de pieux étroitement serrés préservait cet asile écarté de l'incursion des ennemis.
En engageant Habib à former cette retraite, H'Haboul lui enseignait les moyens de se suffire un
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 267
jour à lui-même. Assis à la porte de cette singulière demeure ., il lui faisait considérer le bel amphithéâtre sur lequel il dominait. Ne trouvez-vous pas du plaisir, lui disait-il , à ne devoir qu'à vousmême les petites jouissances que nous goûtons ici? C'est ainsi que nous ne pouvons jamais être parfaitement heureux que par nous-mêmes.
Ce séjour, qui plaisait beaucoup à Habib , était bien propre à nourrir sa passion naissante. Il vint s'y renfermer pour rêver à l'unique objet de ses pensées, et aux moyens de le joindre.
Un jour qu'il s'abandonnait à ses rêveries, les yeux fixés sur l'Almos sans y lire , et l'imagination absorbée par ses pensées amoureuses et guerrières , il entendit tout à coup un bruit extraordinaire dans les airs ; il se met à genoux , écarte doucement les branches qui bornaient sa vue , et aperçoit une ombre considérable sur le bassin. Elle venait d'enhaut-, et, après avoir parcouru un peu d'espace, l'objet qui la produisait se reposa sur le bord de l'eau : c'était un oiseau noir et gris d'une grosseur prodigieuse 5 il portait sur son dos un pavillon, dont les murs paraissaient de gaze : la porte et les croisées étaient cintrées de fleurs.
L'oiseau s'étant abattu , le pavillon s'ouvrit ; il en tomba une échelle d'or, au sommet de laquelle parut une figure, soutenue par d'autres non moins
remarquables par leur beauté. Elle portait sur sa tête une tiare formée des tresses de ses cheveux et de filets de perles ; si le lis était relevé des nuances de la rose, on pourrait lui comparer la beauté de son teint-, l'éclat de ses yeux, et les fossettes qui bordaient ses lèvres vermeilles, semblaient animer tour à tour les grâces du sourire et le feu du sentiment.
Elle leva les yeux au ciel , et le soleil en fut obscurci -, elle les fixa sur la terre , et elle fut couverte de fleurs; elle sourit, et toute la nature parut riante autour d'elle. Mais que devint Habib, quand il la vit marcher et agir, et ne pas faire un mouvement qui ne fut accompagné d'une grâce aussi noble que touchante .f^ Enfin, s'appuyant sur le bras d'une des beautés qui étaient avec elle, elle s'achemine auprès de la retraite du sultan, et s'assied sur un banc de gazon à deux pas de lui sans l'apercevoir.
Elle porte ses regards de coté et d'autre , et soupire Il n'y est pas, dit-elle, on m'a trompée, il
ne fait pas ici son séjour ! . . . Mais ces rians bosquets, le doux murmure de ces eaux , ces fleurs que l'art et la nature entretiennent, tout ici est son ouvrage ! Mais il n'y est pas ! . . . O vous , gazons ,
bosquets, qui devez vos progrès aux soins de mon cher Habib , prenez des oreilles pour m'entendre , empruntez une voix pour vous expliquer, et dites à
HISTOIRE D'HÂBIB Eï DE DORATIL. 269
mon amant, quand il portera ses pas dans cette aimable solitude, que la tendre Doratil-goase vint chercher son héros au fond de l'Arabie pour lui offrir un trône et son cœur, et accomplir par là ses
destinées ! Sera~t-elle donc forcée d'abandonner
ces contrées, sans avoir vu l'idole de son ame! Ainsi parlait cette inconsolable princesse en portant ses mains sur ses yeux , comme pour arrêter les larmes prêtes à couler. Habib a saisi ce moment pour se précipiter à ses pieds ; ils sont baignés de ses pleurs, avant qu'elle ait pu s'apercevoir du mouvement, et le prévenir.
C'est donc vous que je vois! s'écria-t-elle, en jetant à la fois les yeux sur celui qui était à ses genoux, et sur le portrait qu'elle avait toujours dans son sein. N'est-ce plus une illusion? mon cher Habib ! — C'est votre amant , votre libérateur, 6 reine de ma vie! répondit-il en couvrant sa main de baisers. Le silence fut alors la seule expression de l'amour et de l'admiration.
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Cependant cette jouissance aussi douce que pure ne fut que d'un moment ; un bruit soudain se fait entendre , un oiseau paraît dans les airs , il approche , et , changeant tout à coup de nature , on aperçoit un génie sous une figure humaine, qui se présente à Doratil-goase. Quoi! c'est vous Ilbaracas? lui dit-elle, quel motif si pressant vous a fait sortir de Medinazilbalor pour venir me chercher ici ?
— Reine, reprit le génie, votre absence vous expose à la perte entière de vos états. Le rebelle Abarikaf en profite pour attaquer la seule île qui vous reste j votre grand visir s'oppose en vain aux ennemis innombrables dont vos cotes sont infestées : tous les génies rebelles sont venus se ranger sous les drapeaux de votre adversaire , les flots de la mer en sont noirs , les rives en sont couvertes 5 les rugissemens des lions , des taureaux marins , des hippopotames effraient vos peuples-, le retentissement des
échos imprime la terreur jusque dans votre capitale. Venez opposer la magie de votre talisman à cette rage; profitez encore du seul passage qui vous est ouvert , en planant au dessus de la moyenne région de l'air.
A ce récit , le sang bouillonnait dans les veines du jeune Habib; il porte la flamme dans ses regards, sa taille paraît s'élever au dessus de ses proportions ordinaires , sa voix rauquc et animée répand l'épouvante. Marchons à ces monstres, s'écria-t-il , j'en purgerai la terre et les mers , je vengerai le ciel et la reine. — Prince, répondit Ilbaracas étonné, si vous étiez armé comme on doit l'être, vous suffiriez à cette entreprise ; mais les ennemis du grand Salomon ne peuvent être vaincus que par les armes de Salomon 5 il faut les aller chercher sur les hauteurs du Caucase , et mille dangers efFrayans sont sur la route. Puis s'adressant à la reine : Partons, madame, les instans sont précieux 5 un seul de perdu dans l'inaction , peut faire triompher le criminel Abarikaf !
Les deux amans , après s'être tendrement embrassés, se séparèrent avec un courage digne de leur grand cœur : Doratil-goase rentre dans son pavillon , le roch prend son vol , et disparaît. Habib la suivit des yeux , et se livra ensuite avec plus de passion que jamais aux feux de l'amour, et aux désirs de la gloire.
Adieu, source bienfaisante , s'écria-t-il, qui me désaltéras de tes eaux , et me fournis des bains salutaires 5 tu n'es plus d'aucun secours pour moi -, mon cœur, mon sang et mes entrailles brûlent d'un feu que tu ne pourras jamais éteindre. Adieu, gazons que mon amante a foulés; conservez à jamais l'empreinte de ses pas , si mes yeux doivent vous revoir un jour! Adieu , tendres arbustes , qui lui prêtâtes votre ombre 5 glorifiez-vous à jamais d'avoir caché tant de charmes! Adieu, terre témoin de ma félicité, ne crains pas qu'Habib t'oublie jamais! Les palais de la terre seront toujours vils à mes yeux auprès de toi 5 c'est ici que mon ame s'ouvrit au bonheur, et que je ressentis pour la première fois les feux
brûlans de l'amour! Mais aussi c'est ici que
j'éprouvai la plus cruelle des privations 5 ici Doratil-goase me fut enlevée!... Oui, je braverai les enfers qui me la disputent ! Grand prophète ! frayezmoi la route qui peut m'y conduire î J'y veux percer le cœur du traître Abarikaf 5 et toi, grand Salomon! si je ne suis pas indigne de me charger des instrumens de ta gloire , donne-moi des ailes pour voler sur le Caucase. Que je puisse , couvert de ton bouclier, renverser les ennemis de la reine de mon cœur!
Habib ayant , après cela , fait sa prière et son ablution, revint aux tentes de son père, déterminé à prendre la route du Caucase, dès qu'il aura pu
en obtenir la permission. On peut juger avec quelle force il peignit, auprès de Salamis et d'Amirala , les détails de sa dernière aventure ; toutes ses paroles étaient autant de tableaux animés ; mais quelle ne fut pas la surprise de ses parens , lorsqu'il leur fit le vœu solennel de ne plus reposer sa tête sous aucune tente qui ne fut tendue sur le mont Caucase!
Quelle entreprise désespérée , mon fils ! lui dit l'émir -, ignorez -vous que ce mont est aux extrémités de la terre , que pour y parvenir il faut traverser des déserts affreux ? Vous pouvez vaincre des hommes, mais comment supporterez-vous les rigueurs des climats que vous ne connaissez point ? Quelle ressource aurez-vous contre la disette générale qui désole les pays immenses que vous devez parcourir ? Ce sont des ennemis que vous ne pouvez vaincre. — Ah! mon père, reprit Habib, est-il aucune crainte qui puisse me retenir quand je suis commandé par l'amour, la gloire et les destinées.? Et n'eussé-je pas connu tous ces maîtres , la haine des tyrans est dans mon cœur 5 je fouillerais dans les entrailles de la terre pour y trouver Abarikaf.
Salamis fut forcé de céder aux sentimens qu'il avait nourris dans le cœur de son fils 5 et que répondrait-il qui ne détruisît ses propres principes ? Il fit un choix de vingt personnes dont le courage et IV. 18
la prudence lui étaient bien connus , les associe à son fils , leur donne un équipage convenable et peu embarrassant ; deux chameaux doivent porter les lentes et le bagage.
Le jour du départ étant arrivé , il fallut s'arracher des bras de ce tendre fils : la séparation fut pénible , douloureuse ; la sensible Amirala s'écriait en pleurant :
Mon cèdre , retenu par de fortes racines , surpassait en beauté ceux du Liban 5 les oiseaux du ciel faisaient leur nid dans ses branches , nos troupeaux paissaient sous son ombre , et voilà qu'il est emporté tout-à-coup au milieu des sables arides et des déserts.
Vents déchaînés , ne cherchez pas à l'ébranler •, il fut créé pour arrêter votre furie ! Sombres nuages, éclairs, tempêtes, précurseurs de la foudre, respectez la tige sur laquelle est le sceau du grand prophète!
— C'en est assez, ma chère Amarila, lui dit Salamis, le dessein de notre fils est noble, son vœu l'engage à cette entreprise : la lionne ne nourrit pas ses petits pour elle; quand l'âge et l'ennemi les appellent au combat , elle les lance elle-même contre les titrés.
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. a; 5
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Enfin la caravane part. Habib est en route , couvert d'une cuirasse d'Haoudi ' ; son bouclier , qui lui semble léger, fatiguerait le bras le plus robuste; l'arbre qui serait aussi fort que sa lance pourrait déjà fournir de l'ombrage , et le poids de son cimeterre écraserait le corps que le tranchant de la lame n'aurait pas partagé.
La fatigue du voyage n'est rien pour celui qui marche à la gloire , et à Doratil-goase -, les chemins lui paraissent semés de fleurs. Cependant , Habib est au centre des déserts , au milieu des privations de tout genre , et éprouvant les rigueurs de la soif et de la faim : de tems à autre le hasard lui présente quelques fruits sauvages , et l'écoulement de quelques sources lointaines ; ces petites ressources lui font oublier bientôt les privations qu'il essuie. Mais les guerriers qui accompagnaient le
* C'est la cuirasse la plus pesante, et en même tems la plus forte.
jeune sultan n'étaient ni des amans ni des héros; deux mois de fatigues commencent à les lasser : leurs premières plaintes furent modérées. Une circonstance heureuse leur fit rencontrer un endroit habité par des patres , où ils trouvèrent du lait , dont ils remplirent quelques outres. Habib imagina que ce secours inespéré devait ranimer leur courage , et dissiper la mauvaise humeur -, mais son cortège estimait qu'il était impossible de parvenir jusqu'au Caucase sans être exposé à périr de faim et de fatigue. Ils adressèrent au jeune sultan leurs observations à ce sujet.
Je croyais que mon père m'avait fait accompagner par des hommes , leur dit-il , mais je vois que vous êtes des femmes en cuirasse : je n'abuserai point de la faiblesse de votre sexe. Cependant je vous observerai que vous êtes déjà venus trop loin pour vous exposer à reculer sans danger : mais puisque vous jugez ceux que je vais courir plus difficiles à surmonter , donnez-moi ma part du trésor que vous a confié mon père. Emportez vos bagages, emmenez vos chameaux. Je sais me coucher et dormir en plein air. Ce n'était pas pour mon secours que j'ai consenti à être avec vous 5 je jugeais que vous étiez faits pour la gloire , et que vous l'aimiez. J'étais jaloux de partager la mienne avec de braves Arabes , et des frères ; ce titre ne
vous convient plus , séparons-nous. Allez revoir Salamis 5 dites-lui que vous avez laissé son fils sur le chemin de la gloire , armé de force et de courage, sous la protection du grand prophète , et plein d'espérance pour le succès.
La fermeté de ce discours étonna les compagnons de voyage du jeune sultan , mais ne les ébranla point ; ils le regardèrent comme un fou opiniâtre qui sacrifiait tout pour des chimères : Nous sommes comptables de notre existence, se disaient-ils entr'eux, à nos femmes et à nosenfans, et nous serions des insensés de suivre les caprices d'un jeune homme qui va chercher la mort, en courant après ce mont Caucase , qui paraît s'enfuir devant nous ; nos harnais s'usent , nos chevaux dépérissent , nous nous
trouverons sans ressource au milieu des déserts ^
Cependant, ajoutaient-ils, si nous retournons sans lui en Arabie , Salamis nous regardera comme des lâches qui ont abandonné son fils , et nous ne pourrons pas échapper à sa vengeance Si cet Habib
pouvait mourir ici!... Il ne manque pas de plantes pour l'embaumer -, nous le placerions sur un de nos chameaux , et le ramènerions tranquillement à son père ?
La lâcheté mène à l'ingratitude , et celle ci précède le crime : ces perfides amis le projettent bientôt ; mais comment surprendre le vigilant Habib ?
Toujours armé, toujours prêt à vendre chèrement sa vie à ceux qui oseraient la ravir , la nuit il repose sur son bouclier 5 il est réveillé au moindre bruit , sa valeur et son activité ne se perdent jamais dans le repos.
Parmi ces conspirateurs, il en était un à qui le crime répugnait, mais il n'osait hasarder sçs véritables sentimens 5 il craignait de s'exposer au ressentiment des autres, d'autant qu'il avait murmuré comme eux : en révélant cette trame à Habib, il exposait toute la troupe à sa vengeance , et pouvait se trouver compromis dans l'événement; si le héros était vainqueur , il se trouvait nécessairement attaché seul à sa suite.
Dans cette incertitude , il parla ainsi à ses compagnons :
Pourquoi , leur dit-il , vous exposer à une lutte dangereuse ? Habib ne quitte jamais son poignard 5 et avant que vous l'ayez privé de tout mouvement , fussiez-vous couverts de vos cuirasses , sa main trouvera sans peine le chemin de votre cœur. Mais il est un moyen moins sanguinaire et plus sûr : je connais une herbe particulière qui croît dans ces lieux 5 la feuille est revêtue d'une poussière blanche qui a une activité plus puissante que l'opium 5 j'en ramasserai, et comme je suis principalement charge des provisions du soir, je saurai trouver le tems de
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 279
lui faire prendre ce soporatif -, et vous serez alors plus en état d'exécuter votre projet sans danger. Si nous parvenons à l'endormir, et à remplir nos desseins, pourquoi tremperions -nous nos mains dans son sang ? Il n'offensa jamais aucun de nous ; s'il nous oblige d'exposer inutilement notre vie pour parvenir à un but chimérique, il ne ménage pas mieux la sienne 5 le désordre de sa raison l'entraîne à une perte inévitable, et nous pouvons pourvoir à notre sûreté, sans attenter à sa vie. C'est le fils du vaillant Salamis ; nos femmes et nos enfans dorment en paix dans ses états \ nos troupeaux paissent en sûreté à l'ombre de son bouclier ; il fut toujours un bon père à notre égard 5 est-il un seul d'entre nous avec qui il n'ait partagé sa subsistance jusqu'à la dernière extrémité ? Ne souillons donc point nos mains dans le sang innocent , Le grand prophète nous le redemanderait un jour. Abandonnons Habib dans ces déserts ; quand nous Taurons privé de ses armes, et de tout secours, ne craignez pas qu'il puisse jamais nous reprocher notre ingratitude.
28o . LES MILLE ET UN JOURS
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Les conjurés se rendirent à l'avis de Rabir , et iî fut chargé de l'exécution du projet. Il recueillit sur la plante qu'il connaissait le dangereux poison 5 il en ménagea soigneusement la quantité pour lui éviter une mort certaine, et la tint en réserve pour l'occasion : elle se présenta dès le soir même.
On arrivait dans une plaine où la fraîcheur d'un petit ruisseau entretenait un excellent pâturage ; Habib se laissa conseiller de prendre du repos, et, plus par prudence que par besoin, il se rendit à leur conseil. Il se retire avec sécurité sous la tente, prend quelque nourriture , et avale d'un trait le poison qu'on avait préparé dans une coupe de lait. Les conjurés , profitant du profond assoupissement de leur chef, enlevèrent tout ce qu'ils purent , et partirent à la hâte ^ ne laissant au jeune Habib que son bouclier qui était sous sa tête , le manteau sur lequel il était couché , et le poignard qui était embarrassé
HISTOIRE d'HABÏB ET DE DORÂTIL. 281 clans sa ceinture. Ce fut ainsi que les vingt chevaliers, choisis par Salamis pour accompagner son fils, labandonnèrent. Ils reprirent la route de l'Arabie, et, après bien des fatigues, ils virent enfin flotter les banderoles des tentes de l'émir.
Cet instant, qui semblait devoir être pour eux celui de leur bonheur, devint celui de l'embarras, des inquiétudes , et des remords : Comment nous présenter devant Salamis ? disaient-ils ; que lui dirons-nous sur la perte de son fils ? Rabir ! vous qui avez déjà commencé et si bien conduit notre projet, aidez-nous à le terminer heureusement. — Vous vous êtes trompés sur mes desseins , répondit-il : quand je vous vis résolus de sacrifier le sang d'Habib , je cherchai à vous détourner d'un crime en feignant de vous y inviter-, et ce fut pour cela seul que je parus être alors votre complice : maintenant les remords me déchirent 5 je ne serais pas en état d'inventer un mensonge pour déguiser notre trahison 5 mes regards , ma contenance , mon silence , ma confusion , tout servirait à nous trahir. Inventez vous-mêmes une fable ; que le plus hardi d'entre vous la débite , je ne vous démentirai point 5 mais il m'est impossible de vous aider. — Hé bien ! reprit un d'entre eux, je m'en charge.
La caravane arrive dans le camp de Salamis : l'émir et son épouse Amirala viennent au-devant de la
troupe, empressés de revoir leur fils : mais quelle fut leur surprise ! ils ne virent que des larmes couler-, ils n'entendaient que des sanglots! Celui qui s'était chargé de porter la parole , s'avança près de Salamis , et lui dit :
Puissant émir ! nous revenons ici pénétrés de douleur de la nouvelle affligeante que nous avons à vous annoncer 5 mais que serviraient nos ménagemens ! Vous cherchez votre fils , et le ciel Ta ravi à vos espérances. Les déserts que nous avons traversés sont infestés de serpens venimeux 5 ces reptiles sont cachés dans les sables. Un soir le jeune sultan, voulant faire sa prière , étendit son manteau par terre pour s'y mettre à genoux 5 au moment qu'il se baissait, un serpent s'est élancé sur lui , et l'a piqué au visage; les plus affreux accidens en ont suivi , et la mort les a terminés. Nous avons voulu embaumer son corps pour le rapporter avec nous , mais la violence du venin l'avait tellement ravagé que nous avons été forcés de le couvrir de sable , pour éviter la contagioii pestilentielle dont nous étions menacés.
A cette nouvelle , l'émir déchire sa robe, arrache sa barbe , et couvre son corps de poussière 5 l'inconsolable Amirala fait retentir le camp de ses cris , et les soixante-six tribus de Salamis sont plongées dans le deuil.
Cependant que faisait le jeune Habib? a-t-il ou-
HISTOIRE D'HÂBIB ET DE DORATIL. 283
verl les yeux à la lumière , ou l'activité du poison a-t-elle privé la reine des sept mers de son plus doux espoir ?
Le soleil se montrait à l'Orient dans toute sa pompe, à travers un horizon entièrement dégagé de vapeurs : ses rayons brûlans dardaient sur les paupières d'Habib ; les oiseaux qu'il avait réveillés , faisaient entendre leur ramage sur le sommet des arbres qui ombrageaient les prairies -, le parfum des fleurs frappait l'odorat du jeune héros : tandis que le léger zéphir, agitant ses cheveux, répandait une douce fraîcheur sur ses joues , toute la nature, arrachée au repos , le sollicitait lui-même au réveil , et la puissance du breuvage anéantie ne pouvait plus y mettre obstacle. Il ouvre les yeux ^ et, touché du spectacle ravissant qui l'environne, il se croit encore plongé dans les illusions d'un songe enchanteur.
Mais son erreur fut passagère : il se lève , rappelle ses sens et sa mémoire j cherche en quel lieu il peut être : le silence règne autour de lui 5 il jette au loin la vue , et n'aperçoit que les déserts -, il demande ses compagnons , ses armes , son coursier ; tout a disparu : O trahison ! s'écria-t-il -, tes chevaliers sont sans vertu ^ ils ont redouté les travaux et la mort 5 pour échapper à la crainte , ils sont tombés dans l'infamie : pleure, malheureuse Arabie !
Tu n'es plus glorieuse , malheureuse Arabie ! arrache tes cheveux -, couvre-toi de poussière , baignetoi dans tes larmes ! Crie , gémis , hurle , rugis jusqu'à épouvanter les tigres et les panthères ! Tu viens d'engendrer le crime affreux de la déloyauté ! Ah ! qui sera loyal sur la terre , si le chevalier Arabe a cessé de l'être ? Hommes ! vous serez vils à jamais, le grand prophète a méprisé les siens. Riches terrains de nos contrées ! vos semences seront avortées -, vous ne produirez plus que des fruits sauvages. Troupeaux heureux de nos vallées ! vos abondantes mamelles vont tarir.
Peuples actifs et industrieux ! qui portiez avec vous l'abondance jusques dans les campagnes arides d'Hesebon et de Philarioth , qui disiez au désert : Tu ne seras plus désert -, voyez les banderoles de nos tentes flotter dans les airs 5 jouissez de vos succès ! Et vous , peuples jadis fortunés ! descendez de ces lieux où vous possédiez tout -, désarmez-vous, vos boucliers et vos lances chargent vos bras inutilement; préparez-vous à la fuite, ou à l'esclavage. Les traits que vous lancez , la flèche qui s'échappe de l'arc , sont devenus de vils roseaux depuis que l'honneur a disparu de l'Arabie ! Tendez les mains aux fers ; là où il n'y a plus de vertu , la liberté n'a plus d'empire.
N'insultez plus à la mollesse de l'Egypte, au
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 286 Sirien qui se livre à l'inconstance des flots pour acquérir des richesses ; songez que vous n aurez plus de défenseurs.
O Salamis ! o mon père ! quand tu redemanderas à ces lâches le trésor que tu leur avais confié , quand ta voix redoutable dira : Où est mon fils ? — ah ! qu'ils seront remplis d'épouvante ! Les entrailles de la terre s'ouvriront trop tard pour les engloutir. Lâches ! ne retournez pas en Arabie , n'affligez pas par votre odieuse présence ceux que vous allez déshonorer ! Yous avez craint , en me suivant , les travaux , la disette et la mort : que la mort , la disette et les travaux vous poursuivent de déserts en déserts !
Astre ! qui présidiez à la naissance d'Habib , vous l'appeliez à de hautes destinées à travers mille dangers : jetez vos regards sur lui ! Il méprise le péril présent, et va marcher au-devant des autres. Puisse ainsi votre influence braver tous les obstacles et le soutenir dans sa course ! Rempart des musulmans ! tombez à ses pieds.
îi86 LES MILLE ET UN JOURS,
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361« JODR.
A ces mots , Habib se met à genoux , à coté de la source 5 fait son ablution, et adresse sa prière à Dieu et à son grand prophète , avec plus de ferveur sans doute , mais avec autant de tranquillité que s'il eût été sous les tentes de son père.
Il jette les regards du coté de l'étoile du Nord qui doit être désormais son guide ; il aperçoit une haute montagne escarpée qu'il se détermine à franchir. Il voit auprès de lui son manteau et son bouclier : Chers présens du ciel ! s'écria-t-il , vous fûtes arrachés des mains de la perfidie , vous serez mon boulevart et ma défense ! Il retrouve son poignard à sa ceinture : Ne craignez plus rien , ma chère Doratil-goase ! ajouta-t-il -, votre chevalier n'est plus désarmé, on lui a laissé de quoi vous venger de vos ennemis.
Avant de partir , il se pourvut de quelques plantes sauvages qu'Il'Haboul lui avait fait connaître , et
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 287
dont les racines pouvaient lui servir d'aliment ; il s'achemine enfin vers son but avec moins d'inquiétude que lorsqu'il était accompagné de vingt mécontens : il supportait , tête nue , toute l'ardeur du soleil, et en bravait l'incommodité. La légèreté jointe a la force lui faisait faire un chemin rapide : il ne s'arrêtait que pour faire ses trois prières , se rafraîchissant de tems en tems la bouche avec les racines dont il avait fait provision.
Il arriva avant la nuit au tiers de la montagne qu'il avait aperçue le matin : il y vit une ravine pleine d'eau, mais à une profondeur à laquelle il ne pouvait atteindre qu'à force d'industrie. Un arbre se penchait sur le creux formé par la rapidité de ]a chute des eaux ; il en déracine un autre avec son poignard, le joint au premier, et se laisse glisser doucement jusqu'au fond de la ravine , pour y étancher la soif ardente qui le dévorait. Cependant , touché de la grâce inattendue qu'il venait de recevoir , il ne satisfit à son besoin qu'après avoir fait religieusement son ablution , et remercié l'auteur de la nature et Mahomet son prophète : après cela il sortit de la ravine.
Il fallut passer la nuit dans cet endroit, et se garantir des bêtes féroces ; il aperçut à quelques pas de lui un rocher creusé par les eaux 5 il rassemble bientôt d'énormes pierres , et se forme une espèce
de caverne où il pourra dormir en sûreté •, il y étend son manteau, arrange son bouclier sous sa tête, et se livre au sommeil , non sans réfléchir sur sa situation.
Le courageux , se disait-il , trouve sa tente partout , quand l'homme vil ne sait où reposer sa tête. Heureux celui qui apprit dans les camps à dormir au son des trompettes! Il ne s'éveille point à celui du tonnerre. H'Haboul et mon père m'enseignèrent à être un homme -, je suis ici l'homme fait par Salamis et H'Haboul. Salamis ! H'Haboul ! Doratil-goase î voyez votre fils , votre élève , votre amant! Il repose en paix sous un rocher, en attendant qu'il s'éveille pour la gloire.
Étoiles ennemies de notre bonheur! vous vous opposez aux décrets du ciel , un jour vous en serez bannies 5 je vous brave à l'abri de la masse énorme qui me couvre 5 un pavillon fait des mains des hommes me laisserait en butte à vos coups.
En disant ces paroles, Habib s'endormit. Les féroces habitans des bois , attirés sur ce rocher par les traces du voyageur, vinrent roder autour de sa caverne -, ils poussaient d'affreux mugissemens , et se disputaient d'avance la proie dont ils se croyaient déjà maîtres : l'amour pouvait tenir éveillé l'amant de Doratil-goase, la crainte ne pouvait troubler son sommeil. Il avait besoin de repos , et malgré le
bruit épouvantable des lions et des tigres , la nature bienfaisante versa sur lui ses pavots.
Enfin le soleil se fait jour au travers des fentes de l'énorme clôture dont Habib s'est environné 5 il sort , redescend dans la ravine , y fait son ablution et ses prières , rafraîchit le peu de racines qui lui reste , vient reprendre son manteau et son bouclier, et se met en route.
A peine est-il arrivé sur le sommet d'un mont , qu'un autre plus inaccessible se présente devant lui. Aucune route , aucun chemin praticable ne s'offre à ses yeux ; il faut franchir en sautant des rochers. S'il est en plaine, il marche sur un sable épais et brûlant 5 pas une touffe d'herbe dans l'endroit le mieux défendu de l'ardeur du soleil -, pas une goutte d'eau : la nature a desséché ces affreux climats , et semble préparer au voyageur le chemin des enfers.
Habib, consumé de fatigues , dévoré de soif et de faim , voyait épuiser sa provision de racines 5 il redouble sa marche pour arriver avant la nuit à la montagne qui est devant lui : il y arrive enfin après bien des efforts , mais il n'y trouve ni sources ni ravins 5 il forme à la hâte une hutte avec des pierres , et s'y renferme tourmenté par la fatigue et le besoin. Cependant il essaie le seul moyen qui lui reste pour rafraîchir sa langue et son palais, que l'ardeur du soleil et la poussière ont rendus brulans ; ayant vu IV. 19
ago LES MILLE ET UN JOURS,
que les rosées sont très-abondantes dans la contrée qu'il parcourt , il étend son mouchoir sur un rocher en dehors de sa caverne , et se propose d'en exprimer la rosée dès qu'il le jugera suffisamment imbibé.
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Après cette précaution qui le garantit d'un plus grand mal , il se couche , en remplissant auparavant ses devoirs de musulman. Mais il ne parviendrait pas à s'endormir, s'il ne s'entretenait avec lui-même.
Parle , dit-il , réponds, Habib ! Pour aller à la gloire au travers des dangers , le destin t'a-t-il promis de te faire trouver tes commodités sur la route ?
Tu te trouves dans le désert 5 demande à Mahomet pourquoi il n'a pas ordonné à Moïse de faire pleuvoir sur toi le miel et la manne, comme il le fit pour les enfans d'Abraham ? Né pour combattre , tu combats ! Tiens ferme , Habib 5 le ciel est pour toi , mais il faut l'aider.
Les applaudissemens de Salamis, d'Amirala,
d'irilaboul , ceux du ciel même , le cœur et la main de Doratil-goase , le trône des sept mers , sont le prix de tes travaux 5 passe sur le feu , sans broncher : tu marches à la gloire.
Habib, rappelant ainsi sa patience et son courage, s'endort paisiblement. Il se réveille avec l'aurore, il sort de son enceinte pour prendre son mouchoir : o Providence ! 6 bienfaits ! ce linge dont il exprime l'humidité, lui fournit dans le creux d'un caillou une coupe de bénédiction , remplie du plus délicieux breuvage puisqu'il est assaisonné par le besoin.
Enivré de reconnaissance , il s'écriait , en poursuivant sa route avec plus de forces que jamais :
Celui qui m'a donné la rosée m'apprit à la recueillir I Béni soit l'auteur de cet univers! Rochers aigus, calcinés du soleil, sur l'ordre du créateur vous vous transformeriez en fontaines jaillissantes! La soif et la faim s'enfuient devant le maître de la nature ; les trésors de l'abondance s'ouvrent à sa volonté .
Le voyageur rencontre, au milieu de deux rochers, un repaire de tigres : la femelle venait de mettre bas ses petits. A la vue d'un étranger, ses yeux étincellent de nouveaux feux -, son poil se hérisse, elle frappe l'air de sa queue , et les échos répètent ses rugissemens 5 elle vient fondre sur le héros , il lui oppose son bouclier, et, saisissant son poignard, il
le plonge d'une main sûre et vigoureuse dans le cœur de l'animal. La tigresse tombe , et Habib, mettant à profit le bienfait qui lui est envoyé, se fit un manteau de sa peau, coupa les parties de son corps qui pouvaient servir à sa nourriture et à ses besoins , et rendit grâces au ciel et à Mahomet du succès de sa victoire.
Il était tard, et il fallait songer à une retraite pour la nuit : la caverne des tigres lui en fournit une toute faite. Après avoir égorgé les petits et rangé l'intérieur, il en condamne l'entrée par un caillou énorme , il y expose son mouchoir pour recevoir la rosée , et se place lui-même dans la caverne sur la peau de la tigresse.
Le crépuscule du soir allait finir, et le mouchoir était imbu de rosée -, il le retire , et l'exprime dans le crâne de la tigresse; quelques morceaux de sa chair, desséchés au soleil pendant le jour, lui fournirent un repas délicieux 5 il satisfit amplement ses besoins, et, pour se délasser entièrement de ses fatigues , il se coucha , et s'endormit après avoir élevé son ame à des idées plus sublimes.
Les bienfaits du Tout-Puissant , disait-il , sont répandus dans toute la nature ; elle osait s'en montrer avare , l'homme industrieux l'a forcée d'en rendre compte.
Grâces te soient rendues , o Mahomet ! Tu jetas
tes regards sur Habib abandonné des siens ! Tu lui donnas pour compagnon un des esprits que tu commandes !
Tout m'est devenu facile : l'ennemi s'est présenté devant moi, il est tombé du premier coup 5 sa dépouille me sert de vêtement, ses entrailles me nourrissent, et je me désaltère dans son crâne.
Tremblez, audacieux ennemis de Doratil-goase, son chevalier a vaincu sans armes 5 il marche , sous la protection du prophète, à la conquête de celles de Salomon !
Habib rempli de force et de courage , a devancé le jour, et reprend sa route avec plus d'activité que jamais. Cependant, il n'aperçoit pas encore le but de ses travaux , les obstacles et les dangers semblent naître sous ses pas. Des monts escarpés ne paraissent offrir aucune issue 5 de leurs cimes affreuses , on ne découvre au loin que des déserts. Dans ces chemins ou l'homme n'a jamais passé , on ne voit que de féroces animaux qui s'enfuient ou qu'il faut combattre avec le poignard, des serpens monstrueux qu'il faut écraser avec des rochers ; et le courage , ralenti par l'incertitude des succès , diminue les forces physiques du héros.
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A la descente d'une des pins hautes montagnes qu'il eût encore traversées , et n'ayant plus avec lui que quelques racines , il aperçut une plaine sablonneuse terminée par l'horizon : il fallait aller au-delà de cet espace immense sans espoir d'y trouver aucune espèce de ressource ; c'eût été pour l'homme ordinaire le sujet d'un désespoir affreux , mais Habib ne s'occupe que des moyens de surmonter ce nouvel embarras.
Il ne pouvait marcher de jour sans être brûlé des rayons du soleil , et sans perdre l'usage des pieds , brûlés par un sable ardent 5 d'ailleurs , il ne saurait trouver de l'eau pour étancher sa soif. La nuit , comment se formerait-il une retraite au milieu des sables ? Les tigres et les panthères , qui errent plus volontiers la nuit, pourraient le prendre au dépourvu , et en faire leur proie. Habib prend le parti de se reposer le jour, et de marcher à son but à la
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. :ig5 clarté de l'étoile qui doit lui servir de guide pendant la nuitr
A la vue de rocéan de sable qu'il a sous les yeux , et le soleil étant en son midi , il s'arrête ; à l'aide de son poignard , il arrange son bouclier , en sorte que sa tête est garantie du soleil ^ il se couche sur sa peau de tigre, et s'endort.
Dès que la nuit' étend son voile, il s'arrache des bras du sommeil, et se met en chemin : le mouchoir destiné à recevoir la rosée est attaché à son cou , et flotte sur ses épaules •, ainsi il peut éloigner la soif, mais comment apaisera-t-il sa faim ? Il ne lui reste que deux racines, et il ignore quand la Providence lui donnera d'autres ressources. Cependant il se livre en marchant à l'admiration du spectacle que le ciel étale à ses regards :
La voûte magnifique du firmament enveloppe toute la nature ; il couvre la nudité des déserts. Est-il un seul coin de la terre où l'homme ne soit pas forcé d'admirer les merveilles du créateur ? Si je fouille dans ses entrailles, j'y trouverai l'or et le rubis , et les rivières plus précieuses encore. La lune s'élève à l'horizon et vient remplacer le soleil ; les signes dispensateurs des rosées ont déjà marché devant elle.
Vous seriez rafraîchis, sables arides -, mais le soleil , en dardant sur vous ses rayons , n'a pu vous
émouvoir; rien n'arrachera jamais votre stérilité! Le cœur de l'ingrat est comme le sable des déserts ; les grâces du ciel pleuvent sur lui sans pouvoir y laisser des traces de leur bienfaisance.
Courage , Habib ! tu ne méconnus jamais ce qui fut fait pour toi. Vois le mouvement qui se fait au ciel ! C'est là que , dans cet instant, tes destins sont pesés ! Ecarte donc toute espèce de crainte ! Mets dans la balance un pied ferme et vigoureux, tu l'entraîneras de ton coté! Vois le calme effrayant qui occupe urie région plus élevée 5 c'est là que sont tes juges ; Mahomet et ses sept prophètes y sollicitent pour toi ! Grand prophète , ami de Dieu ! un musulman crie dans le désert 5 entendez sa voix, exaucez-la !
Il a un but héroïque; vous fûtes le modèle des héros. La gloire et l'amour enflamment son cœur ! Vous ne dédaignâtes sur la terre que ce qui ne portait pas le grand caractère de la vertu.
C'est ainsi qu'Habib oubliait en marchant les fatigues et le besoin.
Vers le matin , comme il observait l'horizon dans l'éloignement , il crut voir un petit point noir : Enfin , dit-il , la plaine que je parcours a une borne , j'entrevois un but 5 ce que j'aperçois est une montagne sans doute ou quelque amas de vapeurs qui s'élève sur des lieux habités.
HISTOIRE D'hABIB ET DE DORATIL. 297
Tu verras des hommes , Habib ; les passions ont beau nous armer les uns contre les autres, l'homme jouit toujours à la vue de son semblable. Ceux-ci n'ont peut-être jamais vu l'enfant de la Providence ; je le leur montrerai, et les forcerai de croire à la Providence. Je ne leur dirai pas : Il me faut de For et de l'argent , des troupeaux , des tentes , des esclaves ! Je leur demanderai un vase d'eau . une poignée de riz et le chemin du Caucase.
Habib fait en vain de prodigieux efforts pour avancer vers ce point noir , et cet objet paraît toujours à la même distance : il est tourmenté de la soif et de la faim. Accablé d'une chaleur brûlante , il s'arrête et se couche 5 son imagination , occupée d'espérances chimériques, lui procure bientôt un sommeil bienfaisant.
La fraîcheur du soir le réveille -, il a été agité de songes pénibles : un ruisseau est remonté à sa source , pour refuser ses eaux à ses lèvres brûlantes ; on lui offrait des mets en abondance , ils étaient enlevés aussitôt par des mains invisibles. Il se lève accablé de fatigues , et se flatte , en marchant toute la nuit , d'atteindre au lever de l'aurore à l'objet sur lequel ses yeux sont sans cesse fixés , et auquel son cœur a déjà placé son espoir : il met en usage toutes les facultés de son corps , il emploie toutes ses ressources pour résister à tant de peines -, et, fort de
2gH LES MILLE ET UN JOURS,
son courage , il triomphe encore , et s'élève au-dessus de lui-même.
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36/i' JOUR.
Le jour vint éclairer les progrès d'une marche inouie 5 mais à mesure qu'il avance , le point noir semble toujours dans la même position où il l'avait découvert. Cependant Habib est sans chaussure , le sable échauffé de l'ardeur du soleil a brûlé ses pieds 5 le désert n'oÉFre toujours qu'une carrière de poussière -, ses forces s'épuisent tout- à-fait ; tout semble lui manquer, hors l'espérance. Il étend sa peau de tigre sur le sable , se laisse tomber à genoux, fait son ablution avec de la terre, et, levant ses mains en haut, il adresse au ciel la plus ardente prière, et s'écrie d'un ton mêlé de douleur et de confiance :
Je suis égaré dans un océan de sable , dont mes regards ne peuvent apercevoir les bornes 5 la terre fuit devant moi comme un nuage. J'ai commandé au sable brûlant de me servir d'eau pour
faire mon ablution, il a obéi, et je suis purifié : le créateur approchera de moi la terre , et la forcera de fournir à mes besoins.
Voici , mes pieds refusent de me porter , mes jambes chancellent, mes genoux plient , et j'irai en rampant sur le ventre jusqu'aux lieux où je suis appelé par les décrets du sort : mais que diras-tu , grand prophète , de voir un enfant de ta tribu marcher comme un ver ?
Tandis qu'il parlait ainsi , et que ses yeux étaient toujours fixés vers l'objet contre lequel il semblait marcher inutilement , il aperçoit comme un point qui s'en détache, et s'avance vers lui en s'élevaut dans les airs. Il plane quelque tems et redescend : c'est un oiseau d'une taille monstrueuse 5 c'est un roch qui vient s'abattre à cinquante pas de lui , et reste en place sans faire aucun mouvement.
Habib se lève, et marche vers l'oiseau. Dès qu'il est à portée d'être entendu : Oiseau , lui dit-il , tu es une créature du Seigneur, et je te respecte comme une œuvre de sa providence : si tu es envoyé pour secourir un malheureux mais fidèle musulman , que ses frères ont lâchement abandonné , je t'ordonne au nom de Dieu et de son prophète , de faire un signe qui me fasse connaître ta mission.
Aussitôt le roch étendit ses ailes, en battit trois
3oo LES MILLE ET UN JOURS,
fois, et inclina sa tête devant Habib. Le jeune sultan s'approche de lui j il voit que ses pattes tiennent par des fils de soie un coussin de Damas : il s'assied dessus en se tenant aux fils , et , à peine est-il à sa place , que l'oiseau s'envole au plus haut des airs: La terre, qui reculait devant moi , fuit maintenant sous mes pieds, disait Habib emporté sur les nuages.
Effroyables monceaux de sable , vous n'êtes plus à mes yeux qu'un grain de poussière ! Offrez la disette et la mort aux monstres, aux reptiles venimeux; vous ne pouvez plus rien contre l'esclave de Dieu, et le serviteur du grand prophète \ on lui a ouvert la route des airs. Oiseau, messager du Très-Haut, obéis aux ordres d'un fidèle musulman ; porte-le sur le mont Caucase , vers le dépôt des armes du sage et puissant Salomon.
Le roch obéissant a transporté le jeune Habib sur la montagne qui était le but de son voyage. Tous ses sens, engourdis par la rapidité du vol, ont augmenté sa faiblesse ; Il'Haboul le reçoit , et le transporte aussitôt dans un lieu où une chaleur douce et pénétrante doit bientôt le ranimer.
A mesure qu'il est en état de rappeler le sentiment de ses forces , celui de la reconnaissance vole sur ses lèvres : Quoi ! c'est vous , mon cher Il'Haboul ! Vous ne m'avez donc point abandonné!
• — Des ordres bien supérieurs aux miens, ovaleu-
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 3oi
reux sultan , reprit le génie , vous ont conduit ici . Un oiseau du grand Salomon vous y a apporté, mon devoir est de vous y recevoir, et vous devez juger avec quelle satisfaction je m'en acquitte. Je n'ignore ni la trahison qui vous a été faite , ni les peines que vous avez surmontées dans les déserts , ni l'affreux désespoir auquel Salamis votre père est livré : gardien des trésors de Salomon , renfermés dans les entrailles de la terre , je n'ai pu m'écarter d'ici sans ses ordres, et vous être d'aucun secours. Le ciel veut que la vertu soit éprouvée par les revers , et vous venez d'en essuyer de bien étranges 5 les souffrances de l'émir Salamis et d'Amirala égalent les vôtres ; des couronnes de gloire vous attendent ; mais il faut les ravir par la force : c'est le sort des privilégiés entre les enfans d'Adam.
Pendant qu'il parlait ainsi , une collation se rassemblait sur une table : elle était composée de mets qui ne pouvaient point fatiguer un estomac déjà anéanti par l'abstinence la plus rigoureuse. Habib en fit usage , et s'étonnait en même tems de trouver une abondance aussi délicate au milieu du plus affreux désert qui fût dans la nature.
Vous êtes ici dans le séjour des enchantemens , dit Il'Haboul 5 aucune ressource ne peut manquer au grand Salomon, qui s'est asservi la nature entière par sa profonde sagesse. Avant d'aller occuper sa
place auprès du prophète par excellence, il enfouit ici ses trésors pour les soustraire à l'avidité téméraire de l'homme, qui ne trouve de jouissances que dans les abus ; c'est ici que sont en dépôt les armes avec lesquelles il combattit les hommes et les esprits rebelles. Illabousatrou , père de Doratil-goase , moi et les génies de la race d'Eblis, nous sentîmes de bonne heure notre infériorité, nous nous soumîmes sans résistance 5 d'autres furent moins sages , et les cachots qui les renferment ne sont pas loin d'ici. Le redoutable Abarikaf , que vous devez combattre, et nombre d'autres rebelles , se dérobèrent à l'esclavage par la fuite, la ruse , et même par la force.
Jusqu'ici , mon cher Habib , vous avez iliontré une fermeté constante , vous avez déployé avec courage vos forces contre les bêtes féroces 5 les obstacles et les besoins n'ont point ébranlé votre valeur : l'œil qui veillait sur vous , vous a secouru quand vous ne pouviez plus rien par vous seul ; quand le roch a été au-devant de vous, il vous restait encore cinq monts de glace à traverser, avant d'arriver au sommet du Caucase , que vous aviez aperçu à deux cents lieues de distance -, mais les dangers qui vous attendent à présent sont d'un autre genre. Vous n'avez plus de forces à leur opposer 5 c'est par le calme du sang-froid , c'est par un courage inaccessible aux terreurs, qu'il faut puiser dans les trésors
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de Salomon les armes redoutables auxquelles aucune puissance ne résiste. Dès que le repos aura achevé de fortifier votre corps, je vous entretiendrai des devoirs que vous aurez à remplir, et des moyens que vous devez employer.
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Après cela Il'Haboul fit entrer son élève dans l'intérieur de sa caverne , où il lui fit trouver tout ce qui était nécessaire pour se reposer de ses fatigues.
Dans l'épuisement où était Habib, il lui fallait plus d'un jour pour se rétablir, et le mettre en état de consommer sa pénible entreprise. Sans l'empire que le génie avait pris sur lui dès sa première jeunesse, il lui aurait été difficile de contenir un amant passionné ; mais le sage Il'Haboul usait d'un pouvoir fortifié par une longue habitude , et engageait son élève à ne s'exposer à de nouvelles épreuves, que lorsqu'il aurait repris toutes ses forces. Il employait
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cet intervalle à l'instruire de ce qu'il devait faire , pour parvenir à remplir l'objet qui avait été le but de son voyage au mont Caucase.
Mon cher Habib , lui disait-il , vous êtes appelé par les destins à venger Doratil-goase de la rébellion du barbare Abarikaf. Les états de cette reine sont à une distance prodigieuse d'ici ; des déserts, aussi immenses que ceux que vous avez traversés , vous séparent des mers qui les environnent, et si vous vouliez d'ici aller cbercber la mer pour vous embarquer, les chemins que vous rencontreriez ne sont ni plus courts ni plus faciles 5 ce n'est qu'en passant par le centre de la terre qu'il vous sera possible d'en approcher. Mais que de prudence, que d'attentions! Quelle force d'ame il faut avoir, mon cher sultan, pour entreprendre avec fruit ce périlleux voyage ! Si quarante portes de bronze , gardées par des génies malfaisans, doués d'une force et d'une puissance extraordinaires, peuvent vous arrêter-, si un seul moment d'oubli et de distraction vient vous surprendre, vous serez exposé au plus grand de tous les paalheurs !
Vous traverserez toutes les salles dans lesquelles Salomon a renfermé ses trésors. La première contient les plus précieux , et les véritables armes avec lesquelles il parvint à ce haut degré de puissance qui étonna la terre. Cette partie est la moins gardée ,
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et celle qui est le plus exposée à la recherche des hommes; qu'ils seraient heureux, si, pouvant parvenir jusque-là , ils se contentaient de l'acquérir, sans vouloir pénétrer plus avant !
Salomon surpassa par sa science tous les hommes du monde. Il en a fixé les principes et les développemens par trois cent soixante-six hiéroglyphes , qui demanderaient chacun un jour d'application , à l'esprit le mieux exercé, pour en dévoiler le sens mystérieux 5 voulez-vous vous donner le tems de le pénétrer ? — J'aime Doratil-goase , répondit Hàhib, elle est en péril , il me faut des armes pour combattre Abarikaf ! Je chercherai à m'instruire quand j'aurai vaincu. — On pourrait être moins excusable que vous , reprit le génie ; mais depuis que Salomon a disparu de dessus la terre , cinq cents chevaliers ont pénétré dans ces déserts 5 tous ont négligé les études que je vous propose , pour courir aux trésors renfermés dans les cavités de cet immense souterrain; ils voulaient avant tout satisfaire leur passion , vous cédez à la votre ; pas un d'eux n'est revenu , l'ignorance les a fait succomber : tâchons cependant de vous garantir des mêmes disgrâces.
Je vais vous conduire à la première porte ; vous verrez à vos pieds une clef d'or, ramassez-la , ouvrez. Le ressort de la serrure cédera au moindre effort ; conduisez la porte avec précaution , afin IV. 20
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qu'elle se referme derrière vous sans le moindre bruit.
Vous trouverez dans cette première salle un esclave noir d'une taille gigantesque ; les quarante clefs des autres pièces , par lesquelles il faut que vous passiez , sont suspendues à une chaîne de diamans qui pend à sa main gauche. A votre aspect, il jettera un cri épouvantable qui ébranlera les voûtes du souterrain , et lèvera sur vous la lame d'un énorme cimeterre : défendez votre ame de toute espèce de crainte, jetez les yeux sur son sabre*, je vous ai suffisamment instruit dans la connaissance des caractères talismaniques ; prononcez tout haut ce que vous lirez sur cette lame d'acier, gravez tellement ces mots dans votre mémoire , que , quelque trouble que vous éprouviez jamais, il ne puissent s'en effacer: votre sûreté en dépend.
Alors l'esclave vous sera soumis , vous le désarmerez , et vous prendrez avec les clefs le sabre du grand Salomon -, mais vainement vous y rechercheriez le talisman , vous l'aurez fait disparaître en prononçant les mots qui le formaient. Vous ouvrirez ensuite la première des quarante portes, vous la refermerez avec la même précaution : là vous verrez les armes de Salomon; mais ne touchez, ni à son casque , ni à sa cuirasse , ni à son bouclier • vous avez son cimeterre , et ce n'est pas de fer qu'il faut
vous armer. Salomon vainquit par le courage , la force, la patience et la prudence. Quatre statues, chargées d'hiéroglyphes , vous représenteront ces quatre vertus ; réfléchissez long-tems sur ces savans emblèmes , et sachez vous en approprier le sens 5 ce seront des armes qu'on ne pourra jamais vous enlever. Examinez avec soin celles du prophète ainsi que le cimeterre de l'esclave 5 les lumières que vous en tirerez vous mettront dans le cas de vaincre tous les ennemis qui se présenteront -, mais sans cela , et si vous avez oublié les caractères gravés sur le sabre , songez que vous n'avez entre les mains qu'une lame d'acier, que la rouille et le tems consumeront.
Quand vous aurez séjourné, dans cette première pièce , tout le tems que vous aurez pu juger convenable, vous franchirez d'un saut l'intervalle qui conduit à la seconde salle, dont vous ouvrirez et fermerez la porte toujours avec la même attention: l'arme qui pendra à votre baudrier, les mots que vous aurez prononcés , vous rendront maître des esclaves gardiens quels qu'ils soient. Je n'entrerai point ici dans le détail des immenses richesses que vous y rencontrerez : aux yeux de Salomon l'or et les pierreries étaient ce qu'il y avait de plus vil , et quoiqu'il s'en soit servi pour f&ire des ouvrages dont la mémoire durera éternellement, il les rendit
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avec complaisance aux entrailles de la terre , d'où sa science les avait tirées : il ne les jugea pas nécessaires au bonheur des mortels.
Si dans le trajet de ces quarante salles il se trouvait un objet dont l'explication se refusât à votre intelligence , frottez la lame de votre cimeterre , en répétant les mots que vous aurez dû retenir, et vous trouverez le sens des énigmes qui vous seront présentées.
Je n ai pas besoin , 6 vertueux sultan ! de vous prémunir contre la cupidité et l'indiscrétion ; causes premières de la perte des chevaliers qui tentèrent avant vous cette périlleuse aventure. Vous avez appris sous les tentes de l'émir Salamis en quoi consistent la véritable richesse , et la vraie puissance ; L'or n'y donnait point d'éclat à ses pavillons, il n'était pas forcé d'en ramasser et d'en répandre 5 une armée formidable marchait à son premier signal 5 le bon choix des choses utiles et le mépris du superflu composaient son abondance.
La curiosité est aussi un défaut qu'il faut prévenir. Souvenez -vous que tout ce qui pourra la réveiller dans le chemin que vous allez faire , est absolument dangereux à l'homme qui ne connaît pas exactement les trois cent soixante-six vérités , principe unique de la sagesse de Salomon.
Surtout , quacd vous aurez ouvert la quarantième
porte, au-delà de laquelle se trouve le terme de votre voyage souterrain, gardez-vous de jeter les regards sur ce que vous verrez : il y aura un voile de soie , des caractères d'or et en relief frapperont vos yeux -, détournez-les : vous liriez l'arrêt de votre mort, et il aurait son exécution sur-le-champ. Mais levez le rideau , vous serez frappé du plus beau des spectacles si vous avez sa gem ent observé j usqu'alors les règles de prudence que je vous ai enseignées; vous verrez la première des sept mers que vous aurez à traverser pour vous rendre auprès de Doratil-goase, et trouverez sous votre main toutes les facilités nécessaires pour vous y conduire : mais si vous avez manqué à un seul point des instructions que je vous ai données^ vous serez exposé à des périls affreux. — Il est peut-être malheureux pour moi , reprit Habib, de ne pas connaître le sentiment de la crainte, et je puis m'en prendre à vous, à Salamis, à Amirala ; vous vous étudiâtes à m'armer contre toute espèce de frayeur, et peut-être à trop compter sur moi-même -, mais je m'efforcerai de pratiquer vos sages leçons.
-— Marchez donc , vaillant héros , sous l'égide du grand Salomon : que son esprit vous accompagne ! Je forme les vœux les plus ardens pour vos succès , et j'y trouverai la récompense des travaux dont je fus chargé auprès de vous.
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Il'Haboul dépose , dans sa caverne, la peau de tigre, le bouclier et le poignard du sultan ; il l'habille d'une manière simple et commode pour l'entreprise dans laquelle il va s'engager : le génie le prend ensuite par la main , et le conduit à travers une allée tortueuse du souterrain, jusqu'à la première porte de bronze dont ils aperçoivent la clef.
Prenez cette clef, lui dit son gouverneur : n'oubliez pas , dès que vous apercevrez le sabre du premier esclave levé sur vous , de prononcer tout haut les caractères talismaniques que vous lirez sur la lame : faites-y une telle attention que vous ne puissiez jamais les oublier 5 prononcez-les à chaque apparence de danger, tant dans l'intérieur qu'au dehors de la caverne immense que vous allez traverser. Ouvrez et fermez les portes avec les plus grandes précautions 5 songez que tout est symbolique dans ce séjour , et que les actions doivent s y
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rapporter ! Vous n'oublierez pas mes autres conseils ; mais je viens d'insister sur ceux qui sont les plus importans pour vous. Embrassez-moi , mon cher Habib ! je retourne où mon devoir m'appelle.
Il'Haboul s'est retiré : Habib ouvre et referme doucement la première porte. Il aperçoit un géant noir d'une figure épouvantable , qui jette , en le voyant, un cri dont les voûtes de cette première grotte sont ébranlées. Le monstre tire le terrible cimeterre ; Habib attentif jette les yeux sur la lame, et prononce à haute voix le mot de puissance , gravé en lettres d'or-, l'esclave est désarmé. Le cimeterre et les clefs lui tombent des mains en même tems , et il s'incline devant son vainqueur.
Le jeune sultan se saisit de l'arme redoutable, et marche vers la seconde porte : il l'ouvre. Sept chemins différens se présentent à ses regards, et pas un seul n'est éclairé. Indéterminé sur le choix de celui qu'il doit prendre , il prononce à voix forte le mot enchanté : une lumière pâle et vacillante s'offre à l'entrée du quatrième chemin , il la suit en descendant quatorze cent quatre-vingt-dix marches , dans un escalier à demi éclairé.
Il parvient à la troisième porte , se conduisant toujours avec la même prudence. Il est accueilli par "deux monstres moitié hommes et moitié femmes, qui lancent sur lui deux énormes grappins de fer
pour le prendre ^ il dit : puissance , le fer s'amollit , et les monstres s'enfuient.
Habib est frappé d'un ravissant spectacle : un lustre d'escarboucles éclaire un salon en rotonde, soutenu par des colonnes de jaspe. L'armure du grand Salomon forme le centre en trophée •. le Phénix , étalant toutes ses plumes , en couronne le casque : les yeux ne peuvent soutenir l'éclat de la cuirasse et du bouclier , le fer de la lance étincelle de feu \ le cimeterre n'y est pas , mais Habib s'aperçoit avec plaisir que celui dont il s'est emparé, correspond aux autres pièces du trophée. Toutes ces armes sont chargées de caractères mystérieux , dont il cherche à pénétrer le sens. Il lit sur la cuirasse :
« La fermeté de l'ame est la véritable cuirasse de l'homme, » Il poursuit , et trouve sur les autres parties de l'armure : « La patience est son bouclier. Sa langue est sa plus forte lance. La sagesse doit être son casque. La prudence sa visière. Sans la valeur ses bras sont nus ; ses jambes inutiles, sans la constance. »
O grand Salomon ! s'écrie le héros 5 le Phénix étale encore avec orgueil ses plumes sur le cimier de ton casque ! Couvrez-vous de lames de fer , impuissans guerriers de la terre ! Le prophète du Tout- Puissant marchait aux triomphes à l'aide des vertus.
Habib contemple ensuite les trois cent soixante-
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six hiéroglyphes qui font l'oinement des murs du salon : il en est un unique par sa simplicité , mais que l'insuffisance de son esprit ne peut expliquer -, un autre plus compliqué dévoile à l'instant son mystère : les trois cent soixante-cinq hiéroglyphes s'expliquent, et ne peuvent cependant être expliqués que par un seul.
Science ! tu as été faite pour mon cœur , dit-il , je le sens 5 mais mon esprit est loin de toi. Qui me donnera les yeux du lynx pour pénétrer dans tes mystères ? maintenant le seul éclat dont tu brilles à mes yeux , me force à les baisser. Habib ! marche à tes destins -, ils t'ont promis de la gloire. C'est du plus haut des cieux que vient la sagesse : désire davantage , et poursuis ta carrière à la faveur de ton étoile !
Tout en parlant ainsi , il s'avançait vers la porte qui devait lui ouvrir les espaces où les richesses de Salomon étaient renfermées. Trouvant toujours de nouvelles marches à descendre , et des sentiers tortueux , il arrive aux différentes portes, qu'il ouvre et referme sans bruit 5 et rencontre partout des monstres qui cherchent à l'effrayer par leur difformité, leurs cris , et leurs menaces. La tête de l'un, formée d'un crâne humain armé de cornes , se terminait par un bec d'aigle : celle de l'autre réunissait les trois espèces entre le lion , le tigre, et l'élé-
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phant : celui-ci avait une gueule de crocodile «ur des épaules humaines : une hydre , à trois têtes de femmes coiffées de serpens , présentait au héros son effrayante chevelure.
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Mais Habib , plein d'un ferme courage , et fidèle aux conseils du génie , en imposait d'un mot à ces fantômes menaçans , et jetait les yeux sans intérêt sur des monceaux d'or et de diamans, sur des idoles brisées : il passait rapidement d'une porte à l'autre , dès que les objets qu'il rencontrait ne lui retraçaient aucun signe symbolique des victoires du prophète : cependant il s'arrête dans un seul endroit.
C'était un immense salon autour duquel étaient assis une infinité d'êtres sous figure humaine ; ils paraissaient écouter la lecture du plus vénérable d'entr'eux, placé sur un siège élevé, et devant un lutrin. Lorsqu'Habib entra, l'assemblée se leva et
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 3i5 fit une inclination au héros : le respect suspendit la lecture , et le sultan , s'adressant à celui qui la faisait , lui dit :
S'il vous est permis de m'instruire , dites-moi qui vous êtes , et ce que vous lisiez ? — Je suis un génie esclave de Salomon , répondit le lecteur , chargé par lui d'instruire les frères que vous voyez ici : ils seront libres , quand ils auront acquis les connaissances nécessaires pour se conduire. Le livre que je lis est l'alcoran -, hélas ! il y a plusieurs siècles que je le leur explique, et le demi-quart de ceux qui m'écoutent n'en comprennent pas seulement la première ligne ! Passez, jeune musulman : vous n'avez rien à apprendre ni d'eux , ni de moi : marchez droit à vos destinées, et soyez» toujours aussi circonspect que vous l'avez été.
Habib sortit de cette école, en pensant combien il est difficile de saisir la vérité quand on n'est pas disposé à l'entendre : il bénit Dieu et son prophète de l'avoir instruit de bonne heure sur celles de l'alcoran.
Le jeune sultan a déjà ouvert et refermé trente neuf portes. H y a déjà cinq jours qu'il parcourt ces demeures souterraines , lieux où le soleil ne marque point les heures ; où le tems , que rien ne partage , s'écoule sans qu'on puisse le soumettre au calcul j où les siècles y roulent sur les siècles , sans
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qu'on s'aperçoive de leur chute 5 lieux , qu'habitent ces esprits bienfaisans dont l'ame active n'est occupée que du bonheur des fidèles , et qui ne sont point soumis à l'empire des besoins.
Habib n'a point passé dans les autres cachots, dans ces antres ténébreux où des esprits malfaisans vivent sous une loi tout opposée ; la faulx du tems pèse sur eux d'une manière incalculable -, les vices du monde germent et fermentent dans leurs âmes perverses , et il n'est aucune sorte de besoins dont ils n'éprouvent la tyrannie.
Notre héros ne s'est point rendu compte du nombre des portes qu'il a déjà passées -, à mesure qu'il s'en présente une nouvelle , la clef qui doit l'ouvrir , se démêlant elle-même du trousseau qu'il tient à la main , vient se placer à la serrure. Enfin le voilà vis-à-vis de la quarantième porte ; elle s'ouvre , et il aperçoit le funeste rideau de soie dont le génie lui a parlé. Les brillans caractères qu'il ne doit pas lire frappent ses regards-, il détourne précipitamment le rideau , et voit la mer sur laquelle il doit s'embarquer, pour parvenir enfin au but de ses pénibles travaux , et il s'élance brusquement pour en atteindre les bords. Mais au même instant cette quarantième porte, qu'il a oublié de refermer, roule sur ses gonds avec un bruit affreux qui fait trembler le Caucase jusque dans ses fondemens.
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Toutes les portes qu'il a déjà passées, toutes celles des cachots se renversent et se brisent avec un fracas qui paraît ébranler les voûtes même du ciel ; des légions d'esprits sous les formes les plus hideuses, sortent, et se précipitent sur Habib ; les signes les plus affreux , les menaces les plus effrayantes accompagnent leurs pas et leurs gestes.
Habib se retourne pour leur faire face ; s'il eut été aussi susceptible de crainte qu'il l'avait été de distraction, c'en était fait de lui. Mais l'excès du danger lui a rendu le sang-froid : il se rappelle le mot redoutable, et déployant en même tems le fer de Salomon, il articule d'une voix ferme la parole magique : aussitôt la foule effrayée rentre précipitamment , la porte qui donnait sur la mer se referme avec violence ; mais tous ces génies malfaisans ne sont pas rentrés.
Une partie s'est précipitée dans la mer 5 elle en soulève les abîmes : les flots s'élèvent au plus haut des airs, et appelant au loin les vapeurs , elle en fait des amas effrayans. Le jour disparaît , le soleil s'obscurcit , les tonnerres commencent à gronder, les nuages pressés combattent contre les vents déchaînés, et les flots de la mer sourdement agités, se roulant les uns contre les autres , présentent le spectacle d'une surface noire et liquide que le feu des éclairs paraît teindre de sang.
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La tempête éclate de toute part 5 les vents renfermés avec la foudre profitent des passages qu elle leur a ouverts ; la mer fuit devant eux dans les abîmes qu elle s'est creusés ^ le bruit des flots , le sifflement des vents ébranlent la base des rochers , et les éclats bruyans et redoublés du tonnerre semblent menacer du premier calios cette partie du globe .
Tout n'était pas naturel dans le tumulte qui mettait alors en confusion les élémens. ll'Haboul, préposé à la garde des armes et des trésors du prophète, au moment où les génies rebelles s'étaient échappés, était sorti de son poste ordinaire à la tête des esprits soumis à son commandement 5 et la terre , la mer et les airs étaient devenus le théâtre de trois combats opiniâtres et furieux.
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Habib , frappé du désordre qui l'environne , ne peut en imputer la cause qu'à son imprudence :
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. dig
quand il avait ouvert le rideau fatal , le ciel et la terre étaient rians ; la mer était tranquille.
Il se prosterne le front contre terre et s'écrie :
Où €st celui qui se croit sage? Qu'il me regarde, et tremble de sa présomption.
Où est celui qui agit toujours avec prudence ? Qu'il s'approche de moi , et me confonde. Mes yeux avaient entrevu le bonheur, et il s'est évanoui : je tenais la clef de mes destinées , et elle m'est échappée des mains. Doratil - goase ! votre amant vous aime comme un insensé 5 il n'est pas digne de vous.
Quels cris pousserai -je dans la situation où je me trouve, pour appeler à mon secours les puissances de la terre ? Si je cherche à émouvoir le ciel , j'entends une voix qui crie au fond de mon cœur : rends-lui compte de ses bienfaits l Les Arabes de nos tribus m'ont trahi 5 que leur reprocherai-je, si je me suis trahi moi-même ? Salamis , Amirala , H'Haboul ! vous avez semé sur un mauvais terrain : comment recueilleriez-vous vos moissons ? Je verserai des larmes comme les âmes timides ! La confusion couvrira mes yeux, lorsque j'en aurai écarté le bandeau de l'orgueil.
O grand prophète ! un coupable n'ose élever sa voix vers le ciel. Mais tu signalas tes bontés pour Habib lorsqu'il ne méritait rien 5 à présent qu'il
reconnaît ses fautes, pardonne-lui ! jette sur lui tes regards !
Après avoir fait celte prière , Habib se lève pour reconnaître autour de lui le terrain sur lequel il se trouve. Il est sur la cime des rochers au pied desquels la mer brise ses vagues avec violence 5 il est environné d'une montagne taillée à pic qui semble le séparer du reste de l'univers. En sautant d'un rocher à l'autre , on parcourt un espace de mille pas en longueur : la lumière du soleil était interceptée par d'épais nuages 5 les éclairs qui s'en échappaient donnaient une couleur ardente et cuivrée à tous les objets sur lesquels frappait leur éclat , une vapeur infecte et saline formait alors l'atmosphère dangereuse au milieu de laquelle il fallait respirer.
Le jour qui éclairait ce tableau effrayant était fait pour en augmenter l'horreur : Habib considère pendant quelque tems le désordre qu'il a sous les yeux 5 puis, jetant ses regards sur son cimeterre, il vit briller avec plus d'éclat les caractères du talisman qui y étaient gravés. Il apprit jadis d'Il'Haboul que la Providence n'opérait jamais de merveilles sans motif; le nouvel éclat du talisman devait déterminer celui qui le portait à en employer les vertus , pour faire cesser le choc des élémens conjurés : il sort aussitôt la lame mystérieuse , et s'écrie , en frappant trois fois les airs :
Puissances du feu, de la terre, de l'air et des eaux! je vous ordonne de rentrer chacune dans l'ordre accoutumé ; autrement je vais vous réduire à l'inaction.
Au même instant on vit jaillir du cimeterre un éclat qui fit pâlir celui des éclairs' on entendit un bruit confus , pareil à des montagnes de sable qui s'affaisseraient les unes sur les autres-, la mer devint calme et tranquille -, les orages se dissipèrent 5 le souffle du zéphir succéda aux noirs aquilons, et l'astre brillant du jour vint dorer de ses rayons les rocbers affreux dont la cime servait de retraite au héros.
A ce prodige étonnant, le sultan ne put se défendre d'une sorte de terreur que la joie accompagnait : Quelle puissance , s'écria-t-il , vient d'employer mes mains faibles et coupables pour déployer ici son énergie ? Comment à ma voix les élémens ont-ils été soumis ? Créateur du monde ! vous n'avez pas détourné votre face de moi. Grand prophète ! Habib est encore à vos yeux un enfant de la tribu de Ben-Hilac.
Comme il finissait de parler , le front prosterné contre terre , un mouvement qu'il aperçut à ses cotés lui fit lever la tête 5 il vit Tl'Haboul.
O mon protecteur! o mon maître ! lui dit-il, c'est vous sans doute qui venez d'opérer les merveilles IV. 21
que je viens de voir ? — Non , mon cher Habib , reprit le génie , elles sont l'efifet des vertus du grand Salomon dont vous venez d'être l'instrument. Vous ignorez les désordres dont l'oubli de mes conseils et votre négligence ont été la cause 5 sans vous , le mal que vous aviez fait était difficile à réparer.
Lorsqu'au lieu de fermer après vous la quarantième porte , vous vous précipitâtes au bord de la mer , les portes des cachots qui renfermaient les esclaves rebelles s'ouvrirent sur-le-cliamp -, ils en sortirent en foule : vous deveniez leur première victime , si vous n'eussiez fait usage du talisman au nom duquel ils furent soumis autrefois ; effrayés à sa vue , ils s'élevèrent dans les airs , se précipitèrent dans les eaux, et occasionèrent la tempête dont vous avez été témoin.
Je les suivis à la tête des miens ; nous commençâmes le violent combat dont vous avez vu les effets sans les comprendre : alors vous employâtes les seuls moyens qui étaient en votre pouvoir ^ leur succès entre les mains d'un fidèle musulman était indubitable. Sur-le-champ , les armes leur tombèrent des mains 5 saisis d'un engourdissement subit , ils se sont renversés comme des masses de terre ; nos guerriers les ont mis aux fers , et les ont renfermés dans les cachots qui les avaient vomis : mais, sans votre secours, le combat durerait encore.
Je ne vous ferai point de reproches sur la distraction qui éloigne vos succès, et vous expose à des travaux inouis pour y arriver : c'est plus la faute de l'amour que la votre; et votre passion est l'effet de votre étoile.
Rappelez les connaissances que vous avez dû acquérir en visitant les trésors du grand Salomon. Vous trouverez partout , et dans vous-même , les armes qui assurent les succès du vrai chevalier : il sait qu'elles se présentent plutôt à lui dans l'adversité que dans les heureuses positions.
Les avis que je vous donne ici sont les derniers
que vous recevrez de moi Vous êtes dans une
carrière où l'on doit rougir d'obtenir des succès par de petits moyens ; il n'est que le ciel dont on puisse recevoir sans honte , et qu'on peut solliciter sans mesure, lorsqu'on est sage dans ses vues, et qu'on veut triompher sans orgueil. Adieu , mon cher Habib ; je vous laisse au milieu de tous les besoins , en proie à de nouvelles aventures 5 mais je crois que vous aurez le courage de suffire à tout.
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Il'Haboul laissait Habib sur un rocher : la mer s'était retirée, et cessait de briser ses ondes aux pieds de son asile : il en pouvait descendre , et se promener sur un espace assez court d'un rocher à l'autre 5 mais il n'avait là nul abri pour la nuit , nulle ressource apparente contre la soif et la faim : telle était la position à\i héros, lorsque son génie protecteur disparut.
Une ame moins élevée que la sienne se fut abandonnée à l'inquiétude 5 mais le cimeterre du grand Salomon pend toujours à son coté et menace encore les ennemis du Très-Haut -, il n'a plus à redouter d'autres adversaires que lui-même.
Ma faute m'avait abattu , s'écriait-il , mais la main de Dieu me relève. Caucase , ne t'enorgueillis pas de ton énorme volume , et de la dureté de ta masse ^ Dieu le voulut , et je pénétrai dans tes entrailles ! Terre, tu es derrière moi comme un mur effrayant !
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. SaS
Mer , tu parais sans bornes , tu semblés n'offrir à mes regards que des abîmes -, mais l'espérance surnage sur tes eaux , elle se montre à moi à travers les vapeurs qui te couvrent !
Et en effet , Habib voyait alors îa terre sans s'en douter : c'était la pointe la plus avancée de l'île blanche, qui faisait partie des états de Doratilgoase. Cependant la nuit survient, et, pour n'être pas exposé à sa fraîcheur incommode , il s'arrange entre trois rochers, pour se préserver d'un vent frais dont l'action continuelle eût engourdi son corps.
Au point du jour, le jeune musulman fit son ablution et ses prières. Il parcourut ensuite rapidement le terrain qui l'environnait pour y chercher des ressources à sa subsistance 5 les cavernes qu'il rencontre sont remplies de coquillages *, les flots ont charié avec eux des fragmens d'herbes qu'il fait sécher , et il pourvoit ainsi à ses besoins ,en attendant que sa destinée l'appelle à des événemens plus intéressans.
Un matin qu'Habib s'était arrangé sur le rocher le plus avancé dans la mer , pour découvrir , s'il le pouvait , quelque bâtiment , il se laissa gagner par un léger sommeil : trois filles de la mer élèvent tont-à-coup la tête au-dessus de l'eau .
Il dort , ma sœur , dit l'une des Naïades aux deux
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autres : approchons-nous de lui, et tâchons de savoir qui il est. Vous aurez du plaisir à le voir , il est beau comme le premier rayon du jour. Hier, je le vis penché sur l'eau pour y faire son ablution -, ses traits réfléchissant sur la nacre semblaient la colorer avec plus de vivacité j vous eussiez dit que le fond de la mer était jonché de roses. Mais, pour le voir plus à notre aise, il faut l'endormir de manière que le bruit que nous allons faire autour de lui ne puisse l'éveiller ; donnez-moi la main , et nous allons tourner en rond jusqu'à ce qu'il soit profondément endormi .
Dès que les filles de la mer se furent assurées de l'effet de leur enchantement, elles sortirent de l'eau ; elles étalèrent sur leurs épaules leurs blonds cheveux qui étaient captivés par une tresse 5 les doux zéphirs rendirent bientôt à cette chevelure les grâces et la légèreté dont elle avait besoin : une étoffe , faite d'un tissu de plantes marines , aussi fine que la gaze , prenait depuis les épaules , et venait ceindre leurs reins 5 leurs jambes, ornées de brodequins de perles , leurs bras parés de bracelets de corail , achevaient de les rendre aussi belles que séduisantes. Toutes trois jettent un coup-d'œil dans l'eau, et contentes d'elles-mêmes et de leur parure, elles environnent le chevalier.
Quel beau jeune homme! disait l'aînée des trois 5
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. Sa^
si ce pouvait être un chevalier! — C'en est un assurément , dit la cadette ; voyez son sabre , mais n'y touchez pas^ car j'ai voulu mettre la main sur la poignée , et elle m'a brûlée.
— Ilzaïde, dit l'aînée à la plus jeune des deux , il faut que nous sachions qui i! est et d'où il vient. Il peut avoir été porté ici par la tempête ; cependant rien n'annonce dans son équipage qu'il ait été naufragé : apportez-moi un des plus grands coquillages qui soient sur le sable , et remplissez-le d'eau.
Ilzaïde obéit : la coquille est apportée; l'aînée des filles de la mer arrache ensuite légèrement un cheveu d'Habib : Nous allons , dit- elle , faire causer celui que je tiens, il nous dira tous les secrets de la tête qui l'a nourri. Elle le plonge aussitôt dans l'eau, et le promène autour de la coquille par un mouvement circulaire : Remuez bien l'eau, dit-elle à ses sœurs, plus elle sera trouble et mieux j'y verrai. — Regardez-donc , ma sœur , dit Ilzaïde , je crois que le cheveu s'est fondu : l'eau est devenue de la couleur du firmament, on y voit des étoiles, et on n'aperçoit plus le fond de la coquille. — Tant mieux , reprit l'aînée ; après la nuit vient le jour. Baissezvous, voyez le tableau qui se forme. Voilà une campagne remplie d'arbres, à l'ombre desquels paissent
des troupeaux ! Voilà des tentes ! . . . . Il est né en
Arabie.
— En Arabie ! mes sœurs , dit celle des trois qui n'avait pas encore parlé 5 c'est de là que notre reine Doratil-goase attend son libérateur! Que nous serions heureuses d'avoir ici son brave chevalier! il nous délivrerait sûrement de Racachik et de toute sa race — mais l'eau n'en dit rien : troublez-la de nouveau, pour savoir par où il a passé.
— Ah ! ma sœur , dit Ilzaïde , l'eau devient noire, noire . — C'est bon , reprit l'aînée , la vérité en sortira plus claire. Doublez le mouvement! — Ma sœur, dit la seconde , voilà l'eau qui blanchit : oh ! que ce qu'on y voit est triste ! — Ce sont des montagnes, des sables et des déserts, ajouta l'aînée; il a traversé tout cela sans être accompagné 5 car je l'y vois seul. Il doit avoir bien de la force et du courage.... Troublez, troublez encore l'eau! car la route que je lui vois prendre n'a pu le conduire où nous le trouvons — O ciel! s'écria-t-elle , je vois les entrailles de la terre. C'en est assez , mes sœurs, car l'eau, à ce que je vois, ne nous dira rien des secrets de son cœur; mais je sais un moyen plus naturel pour les surprendre. Il est, vous le savez, de notre plus grand intérêt de les connaître 5 nous sommes instruites que nous ne pouvons être délivrées de nos maux et de nos tyrans que par un amant parfait qui ne soit pas le notre. — Certainement ce chevalier, quel qu'il soit, reprit vivement Ilzaïde ,
ne saurait être notre amant , puisque nous ne l'avons jamais vu. — Mais, quand il ouvrira les yeux, reprit l'aînée , il faudra bien qu'il nous voie : ayez alors l'attention de baisser les vôtres , ma sœur ^ vous y avez un magie plus puissante que la nôtre , et, s'il allait vous aimer, toute espérance serait perdue. — Ma sœur , il vous aimera plutôt que moi , répondit Ilzaïde. — Que Salomon nous en préserve les unes et les autres, ajouta l'aînée! mais il me paraît que nous sommes fort exposées : cependant, comme nous devons acquérir ses bonnes grâces pour avoir droit à ses services , occupons-nous de ce que nous avons à faire pour cela.
D'abord , je vois qu'il manque de tout ici : la plage sur laquelle il est ne lui a fourni que quelques plantes marines, et des coquillages qu'il a mangés crus : préparons-lui, pour son réveil, un repas tel que nos environs peuvent le procurer. Partez , Ilzaïde; vous êtes plus agile que la chèvre qui s'élance d'un rocher sur l'autre, forcez -la de vous donner de son lait ! Remplissez-en une conque dont vous aurez fermé le haut et le bas avec des herbes aromatiques. Pénétrez dans les cavités de la montagne, vous trouverez dans des endroits cachés des fleurs et des fruits ; choisissez ce qui vous paraîtra le plus agréable au goût, à la vue et à l'odorat; ma sœur et moi nous penserons au reste : nous aurons
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assez à faire à lui présenter une collation aussi parfaite qu'on peut se la procurer dans ces déserts.
A peine Ilzaïde est-elle partie , que l'aînée des sœurs explique son projet à celle quelle a retenue auprès d'elle.
Je connais, lui dit-elle, des branches de corail au fond de la mer, dont deux feraient la charge d'un chameau, nous en irons chercher 5 nous en placerons quatre ici en carré , que nous couvrirons d'étoffe semblable à celle dont nous sommes vêtues 5 nous formerons ainsi un pavillon : nous ramasserons ensuite de la mousse de mer , que nous parfumerons après l'avoir desséchée , et qui servira de sofa j nous ferons une table avec des pierres , et la couvrirons d'un tissu qui n'ait point passé par la teinture 5 nous la garnirons du meilleur poisson de la mer, cuit et desséché au soleil ^ les œufs d'oiseaux que je vais dénicher, et les fruits et le lait que doit
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 33i
apporter notre sœur , mettront le comble à la bonne chère.
Dès qu'un génie est hors de son élément, son pouvoir est limité. Ici l'industrie doit suppléer à la puissance , l'ordre et le goût à l'abondance : le besoin fera tout valoir , la reconnaissance mettra du prix à la moindre chose.
Ilzaïde est de retour; le pavillon est dressé, orné; la table est couverte : il ne s'agit plus que de suspendre l'effet magique qui fait durer le sommeil d'Habib ; mais il faut qu'il se réveille sur le sofa près duquel la table est assise , ayant les trois sœurs placées vis-à-vis de lui.
Voyons , mes sœurs , dit alors l'aînée ;, si c'est ici le chevalier arabe , amant de Doratil-goase. Je vais employer un moyen qui ne saurait manquer ; levez les mains , et remuez-les tandis que je vais parler : « De par le grand prophète Salomon , che- » valier, je t'éveille au nom de Doratil-goase! »
— Doratil-goase , s'écrie Habib ! éveillé en sursaut , et se levant sur son séant : il regarde autour de lui , et demeure à la fois ébloui et stupéfait ; trois jeunes beautés , presque demi-nues , une table chargée de mets appétissans , des fruits , des fleurs , un pavillon où tout est pourpre et corail, et le nom de Doratil-goase, viennent de causer cet effet.
Doratil-goase , s'écrie-t-il en se rasseyant et rc-
33a LES MILLE Eï UN JOURS,
gardant autour de lui ! où est ma chère Doratilgoase ? — Elle n'est pas ici , seigneur chevalier , répond l'aînée des sœurs 5 mais vous êtes en face d'une des îles que les génies rebelles lui ont enlevées : vous en pouvez découvrir la terre au-delà de ce bras de mer-, c'est cette vapeur bleuâtre qui borne votre horizon.
— Etes-vous de sa suite ? Où m'a-t-on transporté ? dit le jeune sultan rempli d'émotion. — Nous sommes , répond l'aînée des filles de la mer , encore ses sujettes dans le fond du cœur, maintenant asservies malgré nous sous les lois du rebelle Abarikaf , et sous la domination immédiate du monstre Racachik.
— Où sont-ils ? repartit Habib, enflammé de colère ; j'en purgerai le monde. — Seigneur ! répondit la plus âgée des filles de la mer, l'un et l'autre sont hors de la portée de vos coups : Abarikaf est sur l'île noire , et vous en avez six à traverser avant d'arriver à lui 5 Racachik est sur l'île blanche, qu'on aperçoit d'ici. — Je veux l'attaquer sur-le-champ , dit Habib. — La chose est possible , mais il faut employer de nouveaux moyens. — Ils seront faciles à trouver, ajouta le héros : je suis ici au milieu d'un enchantement, dont je suis sans doute redevable aux bontés d'Haboul , ou à celles de Doratil-goase : mais où suis-je ? ™- Sur le même rocher sur lequel
VOUS vous étiez endormi ; nous avons tâché de vous le rendre plus commode. — - Je vous en remercie , dit Habib : votre pouvoir me semble reposer sur des charmes de plus d'une espèce j mais, si vous me continuez vos bontés , ne pourrait-on pas faire usage des moins puissans de tous , pour transformer ce pavillon en une barque , qui me transportât tout de suite dans l'île où commande l'ennemi de la reine Doratil-goase ?
— -Chevalier! répondit l'aînée des filles de la mer, quoique nous soyons ici trois sœurs filles de génies , et génies nous-mêmes , il n'y a ici ni charmes , ni enchantement. Ce pavillon et ce repas frugal ne sont dûs qu'à des soins très-naturels -, les fatigues que vous avez eues , celles que vous avez essuyées depuis votre départ de l'Arabie , ont dû épuiser vos forces ; usez avec confiance de ces mets , que des mains amies vous ont préparés. Vous ne pourrez point soupçonner notre zèle, quand vous saurez qu'en vengeant notre reine de la tyrannie de Racachik , vous ferez encore plus pour nous que si vous nous aviez rendu la liberté et le repos. . . . Mais je cesserai de parler si vous refusez de toucher aux mets que nous vous offrons.
Habib se rendit à ces instances , et la fille des eaux continua ainsi :
334 l'Es MILLE ET UN JOURS,
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57r JOUR.
Depuis qu'Abarikaf a consommé son attentat , en soufflant la révolte dans toutes les provinces dépendantes de Doratil-goase , il a donné le commandement de l'île blanche , frontière de ses états , au génie Racachik , le plus cruel et le plus infâme des scélérats qui soient sous ses ordres.
Ce monstre , avant de se ranger sous l'étendard d'Abarikaf , courait les mers sous la figure d'un énorme requin 5 il poursuivait les vaisseaux, et charmait , par le venin de ses regards, tous les matelots ou passagers desquels il se faisait apercevoir : malheur à ceux qu'il pouvait fixer! la tête leur tournait, ils tombaient dans la mer , et le monstre les entraînait sous les flots pour les dévorer. Il est sans cesse tourmenté de la même fureur, et, quand les étrangers ne suffisent pas à sa voracité , il se rassasie des sujets de la reine ^ le tyran Â.barikaf l'autorise , et l'un et l'autre ont juré d'exterminer la race d'Adam.
Pour nous, il ne peut pas nous tuer, mais nous sommes réservées à des tourmens plus cruels que la mort. Il choisit parmi nous ses femmes et ses esclaves ; il en change à chaque lune , et mes sœurs et moi devons entrer au croissant prochain dans un grand vivier d'eau salée qui lui sert de harem ; le terme fatal est fixé dans trois jours ! Si vous attaquez le monstre , quels vœux ne ferons-nous pas pour votre succès ! cependant nous ne devons pas vous cacher Iss dangers qu<; vous allez courir.
Pour habiter sur la terre , le monstre a pris un corps humain , en conservant néanmoins sa tête de requin , à cause des trois rangées de dents dont elle est armée ^ il la quitterait s'il pouvait en imaginer une plus carnassière. Son corps gigantesque est couvert d'écaillés enchantées qui lui servent d'armure ; celle d'une grosse tortue forme son bouclier ; une énorme coquille est sur sa télé en guise de casque , et le dard d'un espadon de mer de six coudées de longueur lui sert de lance : il monte un cheval marin aussi horrible que lui ; et quand l'un et l'autre s'animent au combat , les cris du cavalier sont encore plus affreux que ceux du coursier.
Il a pour sabre une cote de baleine qu'il a rendue plus tranchante que l'acier -, son hras et ses armes sont si pcsans qu'il ne frappe jamais sans assommer ; la force humaine ne peut rien sur lui , parce que
tout ce qu'il porte , tout ce dont il se sert , tient d'un enchantement magique. — Madame ! interrompit vivement Habib , ne puis-je avant trois jours être porté sur l'île que désole Racachik ? Facilitez-m'en bien vite les moyens 5 je me lève, et je jure de ne plus m'asseoir que je n'aie accompli la vengeance du ciel sur ce barbare ennemi de l'humanité.
En prononçant ce serment , la physionomie d'Habib s'anima et prit un si grand caractère qu'elle eût inspiré de la confiance à une armée entière. îl fit quelques pas sous le pavillon, et la majesté de son port, les grâces nobles et fières de ses mouvemens , ajoutèrent encore à l'expression de ses traits.
Ilzaïde , cachant sa tête derrière celle de sa sœur aînée : Voilà un héros ! ma sœur , lui disait-elle , je n'en avais jamais vu ... . Que c'est une belle chose qu'un héros ! .... Je tremble .... de l'aimer. — Je crains qu'il ne soit plus tems pour vous d'avoir peur, répondit l'aînée.
Vaillant chevalier ! continua-t-elle , en s'adressant au sultan , nous sommes plus empressées que vous à vous procurer les moyens de nous délivrer du tyran qui nous opprime. Dans un des détours de cette montagne , il y a un marais rempli de roseaux d'une longueur et d'une force extraordinaires ; nous allons en former un l'adeau sur lequel , profitant du calme de la mer, nous vous conduirons nous-mêmes
a l'île blanche : mais reposez-vous encore , et continuez de prendre tranquillement votre repas. Ma sœur ! dit-elle ensuite à Ilzaïde , allons de ce pas préparer le radeau ! — Je vous suivrai , reprit Habib ; je ne manque ni d'adresse ni de forces, et je peux partager vos travaux.
— Mes sœurs et moi y suffirons , répondit l'aînée ; nous devons passer entre deux eaux, dans un endroit où il vous serait impossible d'arriver. Vous nous reverrez dans peu \ nous brûlons de vous affranchir du vœu que vous avez fait, et demain matin nous partirons pour l'île blanche.
Elles s'éloignent en disant ces mots , s'élancent de rocher en rocher , et parviennent sur une petite éminence voisine de la mer : là , tout en disposant leurs vêtemens , et nattant leurs cheveux pour se plonger dans l'eau , la plus jeune des sœurs disait à sa compagne : Il va bien s'ennuyer tout seul ! — Vous lui auriez volontiers tenu compagnie , lui répondit l'aînée ; et, pendant que nous aurions fait le radeau , vous auriez travaillé à le faire échouer : ma sœur ! vous avez déjà bien parcouru la mer , mais vous n'en connaissez pas tous les écueils : allons où notre devoir nous appelle. Elles se jettent toutes trois dans la mer , et vont préparer le radeau.
Habib , ayant achevé son repas , et voyant arriver la chute du jour, fit son ablution et sa prière, et IV. 22
s'endormit tranquillement en attendant le retour des
filles de la mer.
Les premiers rayons du soleil vinrent bientôt frapper ses paupières -, ses regards se portèrent aussitôt sur l'espace qui le séparait de l'île blanche , ses yeux en mesuraient avidement l'étendue. Tout-àcoup il aperçoit sur la mer, qu'un doux zéphir ridait à peine , un mouvement extraordinaire 5 il distingue un objet qui avançait avec rapidité vers le rivage : plusieurs têtes hors de l'eau qui l'appelaient. Venez à nous, chevalier! montez sur ce radeau. Il reconnaît la voix des filles de la mer , il s'élance ; et le frêle bâtiment vogue sur les flots.
Huit dauphins étaient attelés au radeau ; la sœur aînée des Naïades , le corps élevé au-dessus de l'eau jusques à la ceinture , et s'appuyant les deux main» sur la poupe du bâtiment , lui servait de gouvernail : les deux cadettes, nageant chacune d'un coté , le tenaient en équilibre avec une main ; Habib , l'esprit occupé de son projet , était sur le radeau.
HISTOIRE d'HABïB ET DE DORATIL. 3 89
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