‹ Les Mille et un jours (volume 4)Chapitre 11 sur 20 · JO€R · texte numérisé non relu

JO€R

Bientôt Ton découvre toute Tîle blanche ; le palais du tyran , bâti de coraux et de coquillages , paraît sur la pointe la plus avancée de l'île : les sentinelles ayant aperçu de loin le guerrier, donnent l'alarme , et annoncent son arrivée à Racachik. Le monstre croit déjà tenir une nouvelle proie : Qu'on le laisse avancer , dit-il , demandez-lui ce qu'il veut ? Il apprendra sans doute à ses dépens, que nul étranger ne peut aborder ici sans se mesurer avec moi -, je vais m'armer pour le recevoir comme il faut.

Cependant le radeau touche terre, et Habib y saute promptement. Une des sentinelles , espèce de monstre amphibie, le joint , et lui fait des questions suivant les ordres qu'il en a reçus : Va dire à ton maître , lui dit Habib , que je viens ici pour le combattre. — Vous n'êtes pas armé , répondit le monstre, vous n'avez point de cheval. — Tu ne t'y connais pas , reprît le sultan , mon turban vaut un casque 5

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mon cimeterre me tient lieu de cuirasse et de bouclier , et je n'ai pas besoin de cheval ; que ton maître ose m'attaquer ! je le défie lui et toute sa puissance à la fois.

Le message est rendu ; Racachik devient furieux. Couvert de ses écailles , monté sur son horrible cheval marin , dont le lourd galop fait voler devant lui un nuage de poussière , il accourt sur le rivage , et voit le héros. Méprisable race d'Adam ! lui dit-il, satellite de Mahomet ! Ta tête est donc bien vaine , parce que tu ne rampes pas avec les autres vers , et qu'elle est de trois coudées au-dessus du limon dont elle est formée ? Tu oses insulter et braver le génie Racachik ! porte la peine de ta témérité. Et en même tems il pousse son cheval sur Habib , et se prépare à le percer de la terrible lance dont il est armé.

Le jeune héros tire son cimeterre , et la lance de son adversaire vole en éclats , avant que le coup pût arriver à lui : la force de la commotion engourdit le bras du tyran , son cheval se cabre , et cessant d'obéir à la main qui le guide, il l'emporte sur le rivage , et se renverse avec lui.

Racachik, connaissant son danger, appelle à lui toutes les puissances qui lui sont soumises. Au même instant la mer se trouble , et les vomit : les veaux , les lions marins couvrent le rivage , les baleines s'en approchent , et vomissent des torrens d'eau qui pa-

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raissent former une barrière entre le jeune sultan et son ennemi -, la plage retentit 'de cris épouvantables : tous les monstres appelés par Racachik s'élancent à la fois sur le héros : il les combat quelque tems avec son cimeterre; mais, assailli par le nombre , et prévoyant bientôt l'inutilité de ses efforts , il frappe trois fois l'air de son cimeterre , et prononce avec confiance le mot redoutable de Puissance. L'effet en est prompt 5 les monstres qui ont pu ré sister au glaive , entraînés par une force supérieure, se précipitent dans les gouffres qui les avaient vomis. Racachik ose encore se présenter; il tente d'opposer la cote de baleine qui lui sert de cimeterre, à l'arme redoutable de Salomon 5 elle se brise en mille pièces : son corps écaillé, son armure magique sont réduits en poussière. Va, malheureux! lui dit Habib , vas gémir pour l'éternité dans les cavernes du Caucase ! Au même instant tous les débris des monstres disparaissent, la plage est libre et solitaire, et Racachik n'existe plus que dans le souvenir des rebelles. Un morne silence succède à l'agitation de cette scène effrayante. Habib vainqueur, reconnaissant la volonté des destins, se prosterne à deux genoux devant l'astre qui l'éclairé , et s'écrie : Puissance , à qui rien ne résiste! tes ennemis sont renversés ; ton souffle les a fait disparaître : que sont devenus leurs restes ?

Le feu qui brûle la paille des moissons laisse de» traces après lui -, tes ennemis sont consumés : où sont leurs cendres ? Le faible roseau , entre les mains du serviteur de Dieu, a plus de force que le chêne entre les mains du méchant ! Je me suis placé sur l'arc de Mahomet et de Salomon 5 ils m'ont décoché sur cette race maudite , et j'ai tout détruit !

Habib se relevait confus des grâces qu'il venait de recevoir, et ne voyait pas le piège que la reconnaissance allait tendre à sa modestie.

Le rivage était couvert des filles de la mer. Couronnées de plantes marines , ceintes de guirlandes , elles venaient rendre hommage à leur libérateur, et déposer à ses pieds les richesses de leur élément -, le concert de leurs voix, les grâces de leur maintien auraient attendri le cœur le plus farouche. Elles entourent le héros , elles se prosternent à ses genoux 5 la jeune Ilzaide et ses sœurs étaient plus empressées que les autres ; mais Habib, confus, se refuse à ces témoignages : Je n'ai rien fait pour vous , leur dit-il , et vous ne devez rien à un homme qui a rempli à peine son devoir : n'est-il pas ici des mosquées ou la divinité soit adorée ? marchons au temple , je vous y précède. JN'y a-t-il pas ici quelque sujet fidèle de votre reine Doratil-goase ? Je lui remettrai vos dons, que je ne dois accepter que pour elle.

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Dans le même instant se présente un vieux génie sous sa forme naturelle ; la tête courbée sous le poids des siècles , les ailes brisées et le corps meurtri des fers dont le tyran l'avait chargé : il se nommait Balazan.

Seigneur , dit-il , dans le tems que régnait la reine Camarilzaman , nous avions ici trois mosquées, Racachik les a profanées et détruites. Cet amas de ruines que vous voyez sont les restes d'une ville qu'il a saccagée, et dont il a dévoré les habitans : l'île est demeurée sans commerce et sans culture. Illabousatrou m'en avait donné le commandement. Racachik , à son arrivée ici , me fit enfermer dans le cachot d'où je viens de sortir par votre puissance. Je viens rendre hommage à l'envoyé de Salomon , qui fait briller sur ce rivage le glaive de ce prophète, et me soumettre au libérateur des enfans de Dieu , et au vengeur de Doratil-goase.

— Allez, Balazan ! répondit Habib ; je vous rends,

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au nom du grand prophète et de la reine Doratilgoase, dont je suis le chevalier, tous les pouvoirs dont vous étiez revêtu : prenez ces trésors que vous voyez à mes pieds, faites rebâtir les mosquées, et que le muczin y appelle du haut des minarets les fidèles sujets que la crainte avait dispersés ! Gouvernez tout ici au nom de Mahomet, du grand Salomon et de votre reine ; rétablissez l'ordre partout, et facilitez-moi les moyens de me rendre à Medinazilballor.

— Noble et vaillant chevalier ! reprit Balazan , je reçois vos ordres avec confiance, et je m'y soumets au nom du puissant créateur de toutes choses. Mais, seigneur! il m'est impossible de vous donner des secours pour vous rendre où les destins vous appellent 5 l'île est dépourvue de moyens pour la navigation ; le chemin des airs est inutile , mes ailes ont été coupées, vous le voyez ! Mais eussent-elles encore toutes leurs forces , Abarikaf s'est tellement rendu maître des passages d'en haut, que mes ressources ne serviraient à rien. Il faut que vous continuiez à marcher d'île en île par les mêmes moyens qui vous ont conduit ici ; profitez de l'enthousiasme que votre personne et vos vertus ont répandu chez les génies de la mer j faites-leur oublier les périls qu'ils vont courir en s'exposant avec vous , et il sera possible qu'ils vous conduisent jusqu'au centre des

forces de notre ennemi ^ le reste sera l'ouvrage de votre vaillance et des arrêts du destin.

La terreur est déjà répandue dans l'île jaune et l'île rouge. Mokilras, le tigre de mer, les gouverne toutes deux -, il est fils de l'afFreux tyran dont vous venez de nous délivrer. Instruit de la défaite de son père, il a déjà pris toutes les précautions que la crainte autorise. Les difficultés vous attendent 5 mais si vous parvenez à en être vainqueur, emparez-vous de la peau de ce monstre , faites-en un étendard ; à sa vue, l'île rouge vous sera soumise.

Habib s'adressant ensuite à l'aînée des filles de la mer , lui dit : Si je pouvais trouver ici une barque de pêcheurs, ou un petit esquif, je m'embarquerais sur-le-champ pour l'île jaune -, mais, à défaut de ces secours, les génies de votre élément me refuseraient-ils le leur? — Si la frayeur les détournait de l'entreprise, répondit-elle, s'ils ne connaissaient pas le degré de confiance que mérite un chevalier comme vous, mes sœurs et moi leur montrerions leur devoir. Les dauphins peuvent encore conduire votre radeau jusqu'à une lieue de la terre 5 car il y aurait du danger pour eux d'aller plus loin , vu les précautions qu'aura prises Mokilras. — Qu'est-ce qu'une lieue à faire à la nage , dit Habib \ pour un homme déterminé à tout entreprendre pour se rendre à son devoir ?

— • O généreux chevalier, reprit la fille de la mer , qui est-ce qui refuserait de vous suivre , ne fût-ce que pour vous voir, vous entendre et vous admirer ? Mais ne craignez - vous pas d'être dévoré vousmême par les monstres marins ? — Je ne crains , madame , que de mal seconder mon étoile , en ne servant pas votre reine comme je le dois. — Reposez-vous sur nous , vaillant héros 5 mes sœurs et moi nous nous réservons l'honneur de vous servir.

Sur l'instant, le radeau part, et paraissait voler sur les eaux. Déjà l'on distinguait les mouvemens qui se faispient sur l'île jaune-, on n'en était plus qu'à une lieue , lorsque les dauphins , prévenus par leur instinct, s'arrêtent tout-à-coup, et font leurs efforts pour briser les liens qui les attachaient au radeau. Une des sœurs passe à l'avant et les coupe ^ le bâtiment reste immobile. Bientôt une vague, que faisaient soulever les monstres marins , paraît venir engloutir le radeau • Habib voit qu'il n'a pas un moment à perdre pour délivrer ses aimables compagnes du danger qui les menace 5 il met le cimeterre en main, et se jette à la nage en prononçant la parole redoutable du talisman.

On eût dit que les eaux s'arrangeaient d'ellesmêmes pour lui frayer une route assurée \ les vagues se dissipent, les flots s'aplanissent, et le héros

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est porté dans un endroit de la plage où rien ne met obstacle à sa descente.

Ses ennemis, dispersés par pelotons, semblent n'attendre que ses regards pour s'abandonner à la fuite. Il marche où la foule lui paraît la plus épaisse ; messager de la foudre qui va frapper, il s'élance sur elle avec son sabre , et tout ce qui résiste au tranchant du glaive est à l'instant dissipé.

Mokilras , tigre énorme, fait contenance sur ses deux pieds ^ il jette au héros la lourde massue dont il est armé, et reprenant bien vite sa nature, il s'enfuit sur ses quatre pattes. Habib le poursuit 5 mais ses forces humaines ne lui permettant pas de l'atteindre , il prononce à haute voix la fatale parole , et s'écrie en même tems : « Mokilras ! je t'arrête au nom de Salomon. » Le monstre est immobile. Un coup de cimeterre lui fait voler la tête , et sa peau est enlevée au même instant.

5m JOUR.

Dès que le tyran de l'île jaune est détruit , tous les élémens rentrent dans l'ordre naturel , et le silence succède au tumulte affreux qui les agitait.

Cependant, les trois filles de la mer se sont ralliées au radeau. La jeune Ilzaïde , debout sur le bâtiment, embouchant une longue trompette marine , rappelle au loin les dauphins effrayés ; dociles à sa voix, ils reviennent en foule -, tous les habitansdes eaux viennentsejoindre à ces concerts dejoie, l'air retentit decliantsde victoire, tout le cortège aborde au rivage au moment où le héros vient de dépouiller Mokilras .

Habib se retourne , et repoussant des hommages qui tiennent de l'adoration : Créatures du Très- Haut ! leur dit-il , levez les yeux au ciel ! c'est là qu'est le seul objet de votre reconnaissance. Sujets de Doratil-goase ! c'est à elle que vous devez respect, hommage et soumission : son chevalier ne se réserve que le droit de joindre ses vœux aux vôtres, et de partager votre délivrance.

Comme il finissait, une foule de peuples, arrivant de toutes parts , vient augmenter son triomphe et son embarras ; tous veulent lui jurer obéissance, tous lui demandent de nouvelles lois ; heureusement le vieux Balazan se présente. Dès que tout fut rentré , dans l'île blanche , sous la puissance de ce génie , il chercha à s'élever dans les airs pour suivre, s'il était possible , les succès du jeune Habib -, et il parvient avec beaucoup de peine à le joindre à l'île jaune , au moment où les peuples de cette contrée lui rendaient hommage.

Sujets de Doratil-goase , dit le vieux génie en arrivant, ce vaillant chevalier reçoit les témoignages de votre reconnaissance , retournez à vos possessions 5 vous rentrez dès aujourd'hui sous les lois de notre souveraine. Et vous, chevalier, dit-il à Habib, prenez un instant de repos. La soumission de l'île rouge n'est pas une conquête digne de vos occupations 5 je monterai seul le radeau qui vous a conduit ici; j'emporte avec moi la peau de Mokilras et ses armes 5 à la vue effrayante du trophée que j'en vais former , les rebelles tendront d'eux-mêmes les mains aux fers que je vais leur porter : ménagez vos forces pour l'attaque des îles verte et bleue, et surtout pour celle de l'île noire !

Habib ne sait pas vaincre sans péril 5 il abandonne l'entreprise à la conduite de Balazan , et cherche un repos nécessaire pour les travaux qui l'attendent.

Il dormait encore quand Balazan arriva de l'île rouge, tenant à sa main deux outres de peaux de bouc : Chevalier, dit-il à Habib en le réveillant, voilà les restes des seuls ennemis dangereux qui fussent dans le pays que je viens de soumettre aux lois de la reine 5 je les ai renfermés dans ces outres, et je vais les envoyer sur-le-champ à l'entrée des cavernes du Caucase. Demain vous pouvez vous rendre sans obstacle à l'île rouge , et vous aviserez de là aux moyens de poursuivre vos conquêtes 5 mais il

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est impossible de vous définir les dangers que vous allez courir. Nisabic gouverne l'île verte, et son empire s'étend aussi sur la bleue; c'est un génie dont les encliantemens égalent peut-être ceux d'Abarikaf. On ne soupçonne jamais les moyens qu'il doit opposer aux attaques , parce qu'il les varie sans cesse 5 et si les effets en sont visibles , votre génie doit aller au-devant de ceux qu'il vous cache : tout serait impossible pour nous , et rien ne doit l'être au chevalier de Doratil-goase.

La résistance et les difficultés enflamment le courage du prince arabe ; il profite des premiers rayons du jour pour partir, et les dauphins le conduisent sur l'île rouge. Il en dépasse la pointe pour se mettre à portée de l'île verte , qu'il se propose d'attaquer le lendemain.

Les filles de la mer n'ont point abandonné leur libérateur , et pourvoient sans cesse à tous ses besoins. Le héros, livré à ses réflexions, se rappelle les discours du sage Il'Haboul. « Je crains moins pour vous la force ouverte que la ruse , » lui disait son gouverneur. Ainsi il se met en garde contre celles du génie qu'il doit soumettre ; il s'endort avec confiance dans les bras de la Providence, et se lève le lendemain le cœur rempli d'ardeur et d'espérance.

Le héros voguait tranquillement vers sa destinée ;

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tout-à-coup les trois sœurs jettent un cri 5 la tête et les mains d'Ilzaïde , qui nageait à coté du radeau , disparaissent. Habib tire son cimeterre et se met à la nage-, il se trouve embarrassé dans des mailles de filets 5 il prononce le terrible mot , emploie le tranchant du fer, et les mailles cèdent de tous cotés. Il saisit Ilzaïde et la porte sur le radeau-, aussitôt il vole au secours de ses sœurs. Après qu'il les a sauvées, il s'aperçoit que le radeau s'agite sans avancer, et que les dauphins sont engagés dans les mêmes filets 5 il nage autour d'eux et les délivre. Pour assurer sa route , il monte sur le premier des dauphins, et marche vers la terre en coupant à droite et à gauche les filets tendus sur son passage.

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Du sommet d'une des plus hautes tours de son palais d'acier , le tyran observait l'objet qui gagnait le rivage . Il voit qu'on dépasse le filet magique dont il avait embarrassé la mer; il n'aperçoit point le

prince arabe, mais il voit, sur un corps qui flotte avec rapidité , un groupe de trois femmes presque nues , et ne peut présumer contre quelle espèce de danger il doit se précautionner. On jugerait mal de ses dispositions si l'on croit le séduire par la beauté, et les précautions qu'il a su prendre le rassurent sur toute espèce d'enchantement. Le palais qu'il occupe est de véritable acier ^ on n'y arrive qu'en passant sous une voûte taillée dans le roc , armée de pointes de fer, et soutenue par une clef qui ne tient qu'à un fil. Cette défense ne peut céder ni aux encliantemens, ni aux charmes d'aucune espèce de magie.

Nisabic , se confiant ainsi dans ses forces , sort de son palais , franchit la voûte redoutable , et vient audevant de son adversaire. Le groupe qu'il a découvert s'avance vers la terre , le chevalier s'élance sur le rivage : le monstre méprise un pareil assaillant , lui, qui est couvert d'une armure de la tête aux pieds ; qui apprit , en consultant les astres sur son sort, que, pour se rendre maître de sa personne, il fallait s'emparer de sa maison d'acier. Il lui parait impossible que son ennemi échappe au danger de la voûte mystérieuse, et fût-il assez heureux pour cela, il ne serait aucun moyen de détruire le fort, auprès duquel il doit se trouver après avoir passé la voûte dangereuse.

Nisabic , tenant à sa main une massue d'acier d'un

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poids énorme, se présente devant Habib : Qui es-tu, téméraire ? lui dit-il 5 quelle rage te conduit à terminer ici ta vie ? — Je suis le chevalier de Doratil-goase, répond Habib : je viens châtier les rebelles envers Dieu et Salomon, — Vil insecte! reprit le génie furieux ; tu n as qu'une vie à perdre , et tu oses sans armes insulter JNisabic ! meurs de la mort que je réserve à mes esclaves. En même tems, avec line promptitude incroyable, il élève sa massue, et la laisse tomber sur la tête du héros. Le prince arabe n'oppose à cette chute que la lame de son cimeterre ; l'effet en est terrible, la massue lui échappe des mains et l'entraîne avec elle. Le talisman l'éblouit; il voit qu'il va tomber au pouvoir de son ennemi ; il prononce de noires conjurations : Habib s'approche du corps pour percer le génie abattu , et ne reconnaissant que son armure, il voit qu'il ne s'est rendu maître que de l'écorce d'un guerrier.

La substance matérielle de Nisabic avait disparu, et le prince arabe n'imaginait pas que cette victoire était plus précieuse pour lui que le corps du génie ; en effet, elle expliquait la prophétie qui disait que, pour se rendre maître du rebelle , « il fallait s'emparer de sa maison de fer-, » et l'oracle avait en vue l'armure qui le renfermait , et dans laquelle le génie paraissait avoir mis toute sa confiance.

Habib foule aux pieds cette armure , dont les pro- IV. 23

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portions excédaient de beaucoup les tailles ordinaires ; en quatre coups de cimeterre il en fait disparaître les liens, il en disperse les débris, et remplit ainsi un autre sens de l'oracle : « Les puissances soumises à Nisabic seront déliées et dispersées. »

En se rendant invisible, et se retirant sous la voiite qui forme l'entrée de sa demeure, le monstre a fait le dernier essai de son pouvoir. Il se présenta sous sa forme naturelle avec son cimeterre , et attend Habib à l'entrée de la voûte, comme pour le défier à un combat singulier : le jeune prince se laisse engager dans le piège 5 le génie recule deux pas, û coupe le fil qui suspend la clef de la voûte ; les rochers s'écroulent sur-le champ avec un horrible fracas.

Aussitôt que le sultan entend les premiers efforts, il prononce fortement le mot redoutable du talisman, et oppose à la chute des rochers la lame éblouissante : les débris en tombant se rangent à droite et à gauche sans lui causer le moindre dommage; une poussière affreuse l'environne, et il n'entend autour de lui que des gémissemens et des crisj c'était Nisabic lui même qui les poussait. Arabe! lui disait le génie, je viens d'être instruit par le malheur , je reconnaiiS tes destinées et les miennes : j'ai cru à des oracles qui m'ont trompé -, je t'attendais depuis long-tems et ne t'ai point reconnu ; tu déguisais ton pouvoir

HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 355

sous de faibles apparences; je me suis livré imprudemment et tu m'as vaincu. N'abusé pas de ta victoire, je suis écrasé sous ces ruines, mon existence y serait affreuse 5 fais - moi transporter dans les cachots du Caucase ! au moins je n'y gémirai pas seul.

— Génie ! répondit Habib , tu es coupable de bien des crimes; mais j'ai l'ame d'un chevalier, et mon ennemi peut me demander grâce ; cependant je ne peux me décider sans conseil , et je ne te rendrai réponse qu'après avoir fait trois prières.

Habib était nomme enseveli dans un trou au milieu des rochers ; à peine la poussière fut-elle dissipée , qu'il vit briller comme deux étoiles au-dessus de sa tête : c'était les yeux charmans de la plus jeune des filles de la mer.

C'est vous , seigneur , lui dit-elle -, que nous sommes heureux ! Nous avons tremblé pour vos jours quand nous avons vu cette montagne s'écrouler sur vous ! Prenez mes cheveux , chevalier ; ne craignez pas de me blesser, j'ai de la force et du courage. En disant cela , elle laisse aller sa tresse jusqu'à lui ; il en saisit le bout, s'y attache, et elle parvient à le sortir du souterrain.

Le premier soin d'Habib fut de remercier sa libératrice : Je n'ai rien fait pour vous , lui dit-elle; ne me remerciez pas ; je voudrais vous rendre le

plus heureux des hommes! En même tems, elle lui tendait la main , pour l'aider à passer de rocher en rocher, jusqu'à ce qu'enfin ils fussent parvenus sur le rempart extérieur des fossés du palais d'acier , résidence ordinaire du génie Nisabic.

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A peine étaient-ils arrivés , qu'ils aperçurent les deux autres sœurs sur les coteaux voisins : Venez, mes sœurs, s'écriait Ilzaïde , le voici! Il n'y avait qu'une forte et véritable passion , qui pût mettre notre héros à couvert des attaques d'autant plus dangereuses d'Ilzaïde, qu'elles étaient innocentes; mais il était déjà vaincu par son destin , et la reine ne devait rien craindre.

Cependant la conquête de l'île verte n'était pas achevée ^ le château d'acier est inaccessible , les fortifications sont gardées, les portes et les ponts sont fermés. J'ignore encore , disait Habib , comment je peux suffire à une entreprise aussi hardie 5

voilà un fort inattaquable , les forces humaines n'y peuvent rien 5 ma confiance n'est plus en moi , elle est dans les décrets du sort qui me conduisent ; il serait possible que les aveux de la défaite de Nisabic ne fussent qu'un piège adroit pour m'engager dans un nouveau combat, et que je fusse attendu ici par des périls que vous ne devez point partager : retournez sur votre élément , faites des vœux pour le chevalier de Doratil-goase , et que du moins votre éloignement me tranquillise entièrement sur votre compte. — Nous ne vous quitterons point , répondirent les filles de la mer j on ne court aucun danger avec vous, — Si vous étiez toujours à mes cotés , ajouta la plus jeune , je braverais les tempêtes qui brisent les rochers.

Habib s'approche du pont-levis le sabre à la main : De par Salomon I s'écria-t-il , ef. en vertu de son talisman, j'ordonne à ce pont de s'abaisser. Sur-lechamp il tourne sur ses gonds, et le passage est ouvert : le guerrier coupe avec son cimeterre les deux chaînes qui aident à le relever, et pénètre dans la cour de la forteresse.

Au milieu de cette cour s'élève une colonne au sommet de laquelle est une cage de fer 5 ce monument est couvert de talismans ^ on y lit cette inscription : Tu ne peux être détruite que par la force de L'Arabie. Habib frappe de son glaive tous les talis-

mans ; un bruit soudain retentit du centre des souterrains jusqu'au sommet des voûtes. La colonne se brise, elles sujets de Doratil-goase , retenus dans les fers, sortent à la fois des cachots. Laçage se trouve à terre ^ Habib aperçoit dedans un objet extraordinaire , dont il a peine à distinguer l'espèce : c'était une femme nue , dont le visage était couvert de ses cheveux. Qui êtes-vous , madame ? demande le héros. — Seigneur, répondit-elle, faites-moi sortir de ma prison , et donnez-moi quelques vêtemens pour paraître décemment devant vous; cette cage est fermée par un talisman, que le féroce Nisabic porte toujours avec lui -, tâchez de l'ouvrir, rendez-moi la liberté , et je ne cesserai de bénir Dieu , Mahomet et vous. — Vous n'oublierez pas le grand Salomon , reprit le chevalier , au nom duquel je brise tous les barreaux. En même tems il les frappait avec son cimeterre.

Les trois filles de la mer, ayant partagé leur ceinture , en couvrirent la prisonnière , de façon qu'elle pouvait s'offrir aux regards du chevalier sans que sa modestie en souffrît. Dès que les sujets de Doratil-goase furent délivrés de leurs fers , il se prosternèrent devant la dame inconnue , et lui donnèrent toutes les marques d'un attachement et d'un respect dont Habib ignorait les motifs. Que faitesvous donc, leur dit-il, quelle est cette dame?— Hélas!

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seigneur , répondit un d'entr eux , c'est la dame aux beaux cheveux : c'était notre reine avant la rébellion d'Abarikaf ; elle est parente de la belle Doralil-goase.

— O ciel ! s'écria le prince arabe , une reine , une parente de Doralil-goase ! comment pourrai-je lui rendre tout ce qu'elle a perdu ?

— Rien ne vous sera difficile à cet égard , répondit celui qu'il interrogeait. Le tyran a accumulé dans cette forteresse , avec les richesses de notre reine , toutes celles de l'île dont il s'est emparé-, et, dès que vous êtes maître ici , vous êtes dans l'abondance. Les femmes que vous voyez au fond de la cour, et que leur situation empêche d'approcher , étaient à son service : elles ont montré trop d'attachement pour elle après son malheur , et une prison a été la récompense de leur fidélité.

— Cherchez ici , dit Habib , tous ceux qui étaient attachés à la personne de votre reine , et qu'on la fasse rentrer en possession d'un palais où tout lui appartient.

— J'étais moi-même à son service , reprit celui qu'il interrogeait, et dans une place de confiance. __ Vous la reprendrez , dit Habib , si elle le juge à propos , en attendant , rassemblez autour d'elle tout ce qui peut ici contribuer à sa commodité ; et si vous connaissez les appartemens de ce château ,

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après que vous aurez parlé à ceux qui doivent se réunir pour son service , vous m'accompagnerez , afin que je puisse la conduire au plus magnifique.

En un moment les gens qui doivent composer le service de la dame aux beaux cheveux se sont rassemblés : Habib les lui présente , et la prie d'accepter sa main :

Vous rentrez dans vos droits , madame , lui dit-il, vous commmandez ici -, accordez au chevalier de Doratil-goase l'honneur de vous reconduire dans votre palais.

La dame aux beaux cheveux baissa les yeux, et se laissa conduire à un appartement préparc pour elle par le génie, et auquel elle avait préféré la cage dont on venait de la tirer : tout y était superbe ; les richesses y étaient accumulées dans tous les genres , et la dame trouva sur-le-champ beaucoup plus qu'il ne lui était nécessaire pour se vêtir convenablement , elle et toute sa cour.

HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 36 1

Les trois filles de la mer l'avaient suivie, et, comme compagnes du chevalier arabe, elles lui demandèrent la grâce de leur laisser arranger ses beaux cheveux.

Hélas ! leur dit-elle , ils ont été la cause de mon malheur -, cependant comme , dans mon infortune même , ils ont été toute ma ressource, je ne puis me reprocher le trop d'attachement que j'ai eu pour eux : je vous les abondonne donc avec beaucoup de satisfaction. La dame aux beaux cheveux sortit de sa toilette avec une natte en tiare sur la tête , ornée de filets de perles et de rubis ; deux autres lui tombaient sur le dos et plus bas que la ceinture.

A peine était-elle parée, que des écuyers vinrent l'avertir qu'elle était servie. Habib la prit pour la conduire ; elle engagea les aimables filles de la mer à venir dîner avec elle , et le chevalier arabe se trouve , pour la première fois de sa vie , à table avec des femmes ^ et la première fois , depuis six mois , vis-à-vis d'un repas qui ne fut pas le produit forcé de son industrie ou de celle des autres. On avait trouvé de tout dans les cuisines et les offices de Misakobhe.

La dame aux beaux cheveux était jeune , d une taille riche et parfaitement belle : d'ailleurs , ses regards pleins de feu respiraient une langueur tou-

chante ; un cœur qui n'aurait pas été préoccupé se serait aisément pris de passion pour elle 5 mais il n'en était aucun qui pût se refuser à l'intérêt que sa personne et ses malheurs pouvaient inspirer. Habit) laissait tomber sur elle des regards d'attendrissement. Ilzaïde les surprenait sans les chercher -, et , sensible sans s'en douter , elle était jalouse sans le savoir.

Le repas se passa en attentions réciproques. Quand il fut achevé , la compagnie passa dans un salon , et Habib pria la dame de vouloir bien , si cela ne lui était pas trop à charge , lui faire le récit de ses disgrâces. La dame poussa un nouveau soupir, passa la main sur ses beaux yeux, pour en essuyer les larmes, et commença ainsi :

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