IV. i
Approchez ! approchez , mécréans ! qui n'aimez les démons que parce que vous en êtes deux î voici le livre qui a rendu notre reine si grande, si bonne, si douce , et si redoutable en même tems , que tous les génies en ont été émerveillés, et sont tombés en plein jour dans les ténèbres : voyez comme cest écrit. La plume était tirée de l'aile d'un ange ! vous n'en auriez jamais fourni de pareille , vous autres chauves-souris! Et cette encre est faite avec la teinture de l'œil du corbeau qui sortit le premier de l'arche de Noé ; mais ce n'est rien que tout cela , il faut lire comme moi mot à mot ce qui est écrit —
// ny a.... Ilny a quun Dieu qui soit Un Dieu
seul. ...et Mahomet nest. . . quun prophète. Qu'avezvous à dire à cela, mauvais garnemens ? vous n'avez jamais rien fait qui vaille , vous continuerez à faire de même : cependant il faut penser à ce qui arrivera à la fin 5 car, comme dit le livre : Il ny a quun Dieu et que Mahomet qui soit prophète.
Jémal, occupé de sa triste situation , et de l'inutilité dans laquelle il allait vivre par l'abdication de sa souveraine, loin de faire une réponse directe, dit à la vieille: Je vous trouve bien cassée, Bakbak, depuis que vous êtes ici , et vous avez mal fait d'oublier vos dents postiches !
— Je me casse ! répondit-elle , qu'est-ce que veut dire ce fuseau tordu ? Il te convient bien de parler
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 21 i
de poslicbe , toi qui n'as rien de ce que tu portes , pas même ton visage. Prends garde , car si je te maudis une bonne fois , tu reviendras Ransrak , et tu continueras ton mauvais train ; mais pense que cela doit finir un jour, parce que si Dieu est Dieu^ Mahomet est son prophète. Bakbak remporte le livre.
Eh bien ! lui dit Setelpedour, avez-vous fait une conversion ? — Oh ! madame, répond la vieille, on ne saurait faire entendre raison à ces coquins - là : j'ai eu beau leur répéter qu'il nj a quwi seul prophète, et quun Mahomet qui soit Dieu — Arrêtez,
Bakbak, vous faites radoter l'alcoran : // n'y a qu'un seul Dieu , et Mahomet est son prophète.
3iïr JOUR.
Cette conversation fut interrompue par une visite intéressante : c'était le charmant Simoustapha monté sur son coursier. Il était parti de Bagdad le matin, et personne n'avait pu le suivre. Il trouve Setelpe-
dour avec son livre et ses oiseaux ; elle apprend , avec une satisfaction dont la rougeur de son front rend témoignage , que le calife se propose de la reconnaître pour sa fille , Ilsetisone pour sa sœur , et tous les deux pour l'épouse du porteur d'une si bonne nouvelle 5 enfin , qu'Haroun viendrait bientôt en personne consacrer une alliance qui lui causait tant de joie.
On interroge les oiseaux pour savoir si rien ne traversera ce mariage : l'oiseau de Setelpedour répond qu'il n'a été au Ginnistan que pour le favoriser ^ celui de l'arbre dit que ce succès le dédommagera d'avoir été si long-tems privé de sa femme -, et leur enfant (dont la langue s'est entièrement déliée ) prétend qu'un mariage qui a produit sa félicité ne peut qu'être heureux : les amans se font répéter cent et cent fois ces présages.
Il faut enfin que Simoustapha quitte le château de Casser-il-Harais ^ le devoir et l'amour le rappellent à Bagdad , où il passe encore un mois avant de combler les vœux de Setelpedour.
L'événement désiré arrive enfin : le calife , son épouse et sa fille, sont en marche pour le château, au centre de quatre mille chevaliers, et de vingt mille hommes à cheval , précédés des instrumens militaires, et de toute la pompe nécessaire au grand dessein qui les guide : le matin du dernier jour, Si-
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 2l3
ïnoustapha se détache pour aller prévenir Setelpedour de la visite qu'elle va recevoir. Cette belle reine vient au-devant des litières dans la première cour du château, et ne pouvant prévenir les hommages, elle est forcée de les recevoir : sa beauté étonne le calife , alarme Zobéide , encliante Ilsetisone et Simoustapha, et fait l'admiration de la cour du commandeur des fidèles.
Nous ne nous arrêterons pas sur le cérémonial de la magnifique réception , dont les trésors du calife faisaient tous les frais , et les fruits du jardin les délices : nous n'appuierons pas sur les cérémonies du muphti , et l'embarras des gens de loi : nous ne peindrons pas même les plaisirs d'une noce qui assortissait pour la première fois trois cœurs l'un à l'autre : nous épargnerons toute réflexion sur le bonheur mutuel de la maison du calife, du prince indien, et du château de Casser-il-Harais -, car nous avons été tellement entraînés par les espaces immenses qu'il a fallu parcourir , par la variété et la foule des événemens, que nous avons perdu de vue le tems, qui doit être la règle de tout ici-bas : courons après les objets sur lesquels il laisse des marques si sensibles , qu'il nous est impossible en les voyant de nous abuser sur son cours.
La barbe d'Haroun-Alraschid est devenue infiniment plus vénérable 5 le même feu anime son re-
2r4 LES MILLE ET UN JOURS,
gaid, mais de profondes rides sillonnent son auguste front. Il a discontinué depuis dix ans de faire ces courses nocturnes dans Bagdad, dont il tirait de si grands avantages pour éclairer la conduite de ses ministres , et veiller sur le bonheur des musulmans. Mais il s'aperçoit des pas trop rapides que fait vers lui l'ange de la mort ^ il se voit revivre dans la plus aimable postérité. Son petit-fils Haroun-ben- Alraschid réunit à l'âge de dix ans toutes les perfections qui ont fait le sujet de notre admiration dans le prince des Indes et son épouse; d'autres rejetons non moins intéressans consolent sa vieillesse-, et il s'est vu renaître par l'heureuse fécondité de sa fille adoptive , dans un petit Simoustapha aussi beau que son père.
Mais tous les pères ne sont pas heureux 5 celui du prince indien, loin de partager les jouissances du calife , se croit dans l'infortune , et son épouse partage sa douleur.
Il y a bientôt douze années révolues qu'ils ont perdu de vue un fils chéri, leur unique espérance. Heureusement pour eux , le rosier que leur avait laissé Benalab ne périssait pas 5 il avait fleuri de plus en plus, et s'embellissait encore. Ils se consolaient dans la contemplation de cet arbrisseau garant des prospérités de leur fils ; ils s'attendaient à le revoir à chaque instant.
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 2i5
Simoustapha , pour voiler ses premiers projets dont le succès était fort douteux , chercha à leur cacher ses premières aventures , dont il ne voulait pas être détourné. Quand elles eurent réussi au gré de ses désirs , il remit au lendemain à les en instruire; et , tout en rougissant d'un délai que rien ne lui paraissait pouvoir excuser , il continua de se rendre coupable. Combien il est dangereux de remettre toujours au lendemain!
Il vint cependant une époque où ce silence de Simoustapha fut bien douloureux pour sa famille. Au moment que Setelpedour se remit sur la loi du prophète , et qu elle abjura entièrement celle de Kokopilesobe , tous les enchantemens qu'elle a faits, ou qu'on a faits en son nom , sont détruits ; le beau rosier du roi des Indes meurt 5 le deuil , la désolation sont dans le palais ; la mort va les suivre.
Un oiseau courrier des esprits bienfaisans, venant des Indes, passait sur Casser-il-Harais ; il raconte cette nouvelle aux oiseaux du paradis. Celui de l'arbre du jardin dit à sa femme : Va me chercher dans l'appartement qu'occupent les princesses une trèspetite fiole, tu la rempliras de l'eau du fleuve qui est dans le bassin du jardin ; tu me l'attacheras au cou par un petit ruban -, notre fils m'accompagnera. Je pars pour les Indes -, si on demande où nous ommes, tu diras que j'ai conduit mon fils sur l'arbre
2i6 LES MILLE ET UN JOURS,
pour l'instruire. La bonne petite femelle fait ce qu'on lui dit.
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3iir JOUR.
Les oiseaux partent à tire d'aile. A leur lever les parens de Simoustapha retrouvent le rosier rajeuni, mais plus beau que jamais. Il sortait une nouvelle tige qui paraissait naître de la première ^ les deux branches s'unissaient , et laissaient douter laquelle des deux fournissait la substance aux brillantes fleurs dont elles étaient chargées.
Les espérances renaissent bientôt à ce prodige -, le roi et la reine des Indes font mander leurs astrologues pour se faire expliquer le phénomène de la mort et de la résurrection subite du rosier. Les savans n'hésitent pas de dire que le prince a été dans le plus grand danger de la vie, mais qu'il en a été heureusement garanti ^ toutes les roses dont l'arbrisseau se charge sont les vertus qu'il ac-
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. ai^
quiert , les sciences dont il est orné : une vertu en engendre une autre ; ces heureuses acquisitions s'entrelacent. Voilà l'explication de la double tige ^ on ne sait plus à laquelle de toutes ses belles qualités on peut attribuer les heureux fruits qu'elles produisent.
Toutes ces explications , aussi claires qu'elles semblent justes , se rapportent parfaitement au premier horoscope tiré au moment de la naissance du grand prince Simoustapha , qui devait parvenir un jour à être le modèle accompli des souverains de la terre. Que cet emblème mystérieux du rosier était consolant! Ah! que la réalité était encore au-dessus de ce magique tableau!
Le roi des Indes et son é|K)use , lassés d'avoir envoyé sans succès dans les quatre parties du monde des émissaires à la découverte de leur fils, se décident enfin à aller le chercher eux-mêmes , et ne doutant plus de son existence dans le monde habité, ils prennent le parti de voyager.
Si quelque censeur trouvait trop extraordinaire le silence de Simoustapha envers une famille qui devait lui être chère , et le sort obstiné à contrecarrer les recherches qu'on avait faites pour le découvrir, on lui observera que le prince des Indes s'étant fait connaître plus tôt, aurait été rappelé dans les états de son père à Fépoque de son mariage avec
2i8 LES MILLE ET UN JOURS,
llsetilsone ; que Setelpedour, digne d'un meilleur sort, serait demeurée reine de l'affreux Ginnistan : et on admirera ici la souveraine sagesse qui achemine le succès de ses importans décrets, par le moyen des aveugles démarches des mortels.
Tout continuait d'être à Bagdad et à Casser-il- Harais dans la prospérité et le bonheur. La sage Zobéide jugeant beaucoup mieux du bonheur de sa fille depuis qu'elle partageait avec Setelpedour le cœur de Simoustapha, convenait enfin que, de l'union d'un homme avec deux femmes , il pouvait résulter un grand avantage pour tous trois, pourvu qu'une des deux eût le don de la féerie.
Un bruit de guerre va séparer ce charmant ménage. On écrivait de Bassora qu'une flotte innombrable menaçait la cote d'une descente ; le calife présume que les infidèles viennent se venger de leur défaite devant Damas , il ordonne des levées dans tout son empire-, deux cent mille hommes doivent marcher au secours de Bassora et des villes qui pourraient être attaquées 5 Simoustapha en a le commandement.
L'armée se rassemble et se met en marche, elle arrive bientôt sous Bassora 5 on fortifie tous les endroits où l'ennemi pourrait tenter une descente 5 on observe la direction de la flotte ; les vents semblent lui faciliter l'approche* de la terre, et elle peut
HISTOIRE DE SIMOUSTAPIIA. 219
venir mouiller dans la rade de Bassora. La portée des vaisseaux qui la composent présente un appareil redoutable 5 cependant elle n'a commis aucun acte d'hostilité 5 les pêcheurs qui se sont trouvés à peu de distance d'elle n'ont point été inquiétés , et on peut s'assurer qu'elle n'est point montée par les infidèles : elle arbore le pavillon indien.
A ce signal le cœur de Simoustapha s'est ému : une chaloupe s'est détachée du plus gros des vaisseaux, et s'avance vers la terre à force de rames. Simoustapha monte dans une des siennes avec le jeune Haroun son fils, et se dirige au-devant de la chaloupe indienne. Quand elles sont à portée de la voix, un officier indien qui la montait demande la permission de prendre terre à Bassora \ il apprend que le roi des Indes est à bord d'un des vaisseaux pour aller chercher partout son fils Simoustapha , et qu'il désire de rendre hommage à son ami et allié le calife Haroun-Alraschid , en continuant de découvrir les traces de son fils^ il apprend aussi que l'épouse dumonarque indien est embarquée avec lui.
Simoustapha cherche à contenir sa joie et ses pleurs. Retournez au vaisseau, dit-il à lofficier, je monte à votre bord et j'y vais avec vous. Il ordonne en même tems à son fils de faire préparer sur-lechamp la chaloupe du calife, et de la faire accompagner par toutes celles qui sont dans le port 5 il
entre après cela dans la chaloupe indienne, et se
fait conduire au vaisseau d'où elle était partie.
3jS8^ jour.
Dans ce moment, le roi des Indes observait de son bord ce qui se passait dans cette entrevue des deux chaloupes 5 il a vu un guerrier couvert d'armes brillantes entrer dans la chaloupe qui revient 5 il fait ranger du monde aux escaliers pour lui aider à monter à bord, et il l'attend lui-même sur le pont.
Simoustaplia s'est bientôt précipité aux pieds de son père avant d'en être reconnu , et le baigne de larmes : le monarque , étonné d'un hommage si éclatant dans une terre étrangère , relève l'homme ainsi prosterné devant lui ; l'abondance des larmes a beau lui voiler des traits si présens à son cœur et à son esprit , la nature a parlé ; ses sens affaiblis par la surprise l'ont fait chanceler contre le mât du vaisseau en s'écriant : C'est mon fils !
Ce mot et l'accident ont fait accourir la reine ,
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 22 1
qui vient mêler ses pleurs et ses embrassemens dans les bras de son fils et de son époux -, ils sont livrés tous trois aux plus douces sensations de la nature. Ce sentiment se ranime bientôt à la vue du rejeton qui arrive : le jeune et charmant Haroun , couvert à onze ans d'une armure complète , réunissant les grâces et l'innocence , est amené à bord par les chefs les plus considérables de l'armée musulmane, et se trouve dans les bras des parens dont Simoustapha l'avait si souvent entretenu. Qui pourra jamais dépeindre la joie de cette heureuse famille? Le roi des Indes est débarqué à Bassora ; le calife est sans inquiétude sur cette flotte , l'espoir de voir son ancien ami égaie ses vieux jours. Cette grande nouvelle est parvenue à Casser-il-Harais, et la satisfaction passe du cœur des princesses dans celui des enfans; il semblerait que les oiseaux la partagent : c'est un transport général.
L'armée du calife est congédiée ; celle qui accompagne le souverain des Indes reste à Bassora ; luimême est en marche pour Bagdad , sous la conduite de son fils Simoustapha , que quatre mille chevaliers accompagnent , et le calife vient au-devant d'eux avec le plus magnifique de tous les cortèges : ils sont réunis.
Bagdad a changé de forme, le monarque indien ne passe que sous des arcs de triomphe 5 le calife a
déployé toute sa puissance pour recevoir dignement son ami et son allié,- le» actes de religion les plus solennels consacrèrent par leur éclat tant de brillantes cérémonies, et les réjouissances publiques les couronnèrent.
Il restait au roi et à la reine des Indes un voyage bien intéressant à faire 5 c'était celui de Casser-il- Harais , où étaient les deux princesses épouses de Simoustapha, et leur charmante famille. Le calife en ordonna bien vite les apprêts, qui ne cédaient en rien à ceux dont Bagdad venait d'être témoin : les princesses en ont été prévenues -, on voit bientôt flotter dans les airs les étendards du calife et du roi des Indes. Des courriers ont précédé l'avant-garde ; ils arrivent enfin , et ces deux familles éprouvent dans des épanchemens réciproques les plus douces sensations de la nature. La reine des Indes reconnaît alors toutes les fleurs du premier rosier , et ne peut se rassasier du plaisir de les voir et de les rapprocher tendrement de son sein.
Après un repas magnifique on entre dans le jardin enchanté , où les attendait une fête aussi ravissante qu'inopinée. A l'ordre des trois oiseaux du paradis, tous les autres se sont rassemblés et font entendre un concert mélodieux 5 s'ils s'arrêtent un moment sur le gazon , c'est pour offrir à l'œil un parterre de fleurs animées.
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 228
Au son de cette harmonie, les gazelles et d'autres petits animaux semblent bondir en cadence et former des danses champêtres. Les poissons argentés des bassins ont quitté le fond sablé sur lequel ils reposent, et font réfléchir sur leurs écailles variées les rayons brillans du soleil ; l'eau paraît un arc-en-ciel liquide dont la variété des nuances charme les yeux : si nos amans s'égarent dans ces bosquets ravissans , c'est pour se rendre compte de leurs jouissances, et les partager.
Mais il est tems que le roi des Indes aille faire jouir ses sujets du succès de son voyage 5 il doit emmener Simoustapba et ses deux épouses -, pour se dédommager de cette privation , le calife garde auprès de lui le jeune Haroun-Ben-Alraschid , à qui on fait épouser la fille unique d'un des fils que le commandeur des fidèles avait perdu , et il devient dèslors son successeur désigné.
Simoustapba, llsetilsone et Setelpedour vont s'embarquer pour les Indes avec leur famille ; on se sépare en pleurant du jeune Haroun : il accompagne ses parens jusqu'au bord de la mer , et après les avoir embrassés : Levez une armée, dit-il à son père, j'en demanderai une au calife, et unis ensemble, nous ramènerons à nous tous les infidèles , après les avoir domptés-, j'aurai le plaisir de vous revoir, je conduirai avec moi ma petite femme Yalidé^ nous
nous verrons, nous nous embrasserons, je caresserai ma mère et mes sœurs , et nous serons tous heureux.
Déjà les vaisseaux ont abandonné la mer de Bassora -, ils cinglent vers les côtes de l'Inde , où ils arrivent après une heureuse traversée. Les vœux du peuple sont comblés : Setelpedour y trouve la paix et le bonheur, bien préférables à toutes les couronnes du Ginnistan 5 et Simoustapha recueille enfin le prix des vertus , dont le philosophe persan avait jeté le germe dans son cœur.
La nourrice ayant fini l'histoire de Simoustapha : Est-ce là tout, dit la princesse? elle m'a fort intéressée , surtout à cause des oiseaux. — Je vais vous raconter, reprit Sutlumémé, une histoire bien tragique , mais assez courte , qui vous fera voir qu'il faut quelquefois se défier du commerce des oiseaux merveilleux.
HISTOIRE DALIBENGIAD, SULTAN D HERAK.
Alibengiad j sultan d'Herak , et descendant d'Ali, faisait la guerre au calife Moavie. Il croyait tendre un piège au calife en l'attirant dans une gorge des hauteurs dont il s'était rendu maître. Moavie fait marcher lentement son armée , et de manière à faire
HISTOIRE d'âLIBENGIAD. 2 25
croire à son ennemi qu'il était sans défiance sur la ruse employée contre lui : mais il est bientôt défait, son armée est mise en pièces ; Alibengiad lui-même est prisonnier , et il est renfermé dans une forteresse sur le fleuve d'Aggiala , à quelques lieues de Casser-il-Harais .
Ce prisonnier, homme d'un caractère féroce, avait, pendant son règne, fait le malheur de bien des gens , et ne pouvait supporter le sien. Il passait continuellement d'un lâche abattement à des emportemens qui tenaient du délire.
Il n'avait pour toute société qu'un eunuque de quinze ans qu'on avait enfermé avec lui , et passait son tems à jaser avec ce jeune homme aussi simple qu'ignorant. Il s'étonnait avec lui qu'un homme comme Moavie, qui passait son tems en prières, prît tout-à-coup dans les combats des partis qui déconcertaient ses ennemis , et qu'il pressentît des projets sans paraître les avoir examinés.
Notre calife , disait l'eunuque , n'a pas besoin de tant d'espions , ni de se donner tant de soins : quand on lui dit que les ennemis viennent, il monte son chameau avec ses petites provisions 5 son oiseau du paradis le précède et lui marque les endroits faibles de l'ennemi, ses ruses, ses moyens. — Qu'est-ce que c'est que cet oiseau, dit Alibengiad? — N'avez-vous pas entendu parler , répondit l'eunuque, des oiseaux IV. i5
qui sont dans les jardins de Casser-il-Harais , tout près d'ici ? Mahomet en a porté la race dans ce château , ils ne sortent jamais à moins que ce ne soit pour servir un prophète 5 on en parle souvent au palais parce que des femmes les ont vus : ces oiseaux sont saints , ils savent l'alcoran parfaitement , et parlent très-distinctement. On dit qu'ils font toutes sortes de choses. J'en ai ouï raconter plus de cent histoires, au point qu'il m'arrive quelquefois d'y rêver 5 mais je n'en ai jamais vu qu'en songe. Ils sont fort beaux quand ils planent dans les airs 5 on croirait que c'est un paquet de soie qui vole , tant leurs plumes sont fines et légères.
Notre grand calife en a sûrement un qui le sert et lui parle ; mais il est le seul qui le voit et l'entend, aussi devine-t-il tout ce qui se fait dans le palais. Nous avions un Noir parmi nous qui disait en avoir un qui lui faisait retrouver les choses perdues; mais son oiseau ne l'empêcha pas de se noyer dans rilfara.
HISTOIRE D ALIBENGIAD. 227
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3it9' JOUR.
La tête déjà mal organisée dû sultan s'exaltait toujours plus au récit de ces merveilles et de tant d'autres dont l'eunuque l'entretenait sans cesse. Si je pouvais, disait-il en lui-même, avoir un oiseau comme Moavie, il m'aiderait à sortir d'ici; je regagnerais mes états par son secours, je rassemblerais une armée, et viendrais combattre le calife; le pouvoir serait ainsi balancé par les forces naturelles et miraculeuses , et nous verrions qui de nous deux aurait la victoire : il n'y a pas loin d'ici à Casser-il- Harais; si ma voix pouvait s'y faire entendre, je déterminerais un des botes du jardin à venir à mon aide. Venez! venez! venez à moi! s'écriait le sultan dans son enthousiasme, venez, oiseaux célestes et puissans! le tronc d'Herak et le plus brillant empire que je pourrais conquérir seront votre cage !
Alibengiad était si préoccupé de cette idée, qu'il oubliait de faire sa prière soir et matin-, il y était fort exact quoiqu'infidèle , mais il n'adressait plus
aa8 LES MILLE ET UN JOURS,
ses vœux qu'aux oiseaux merveilleux 5 ils occupaient seuls sa pensée
J'en ai vu un cette nuit, lui dit un jour l'eunuque, j'ai cru qu'il me parlait dans mon songe.
— Ah ! que tu es heureux ! répondit le sultan, je donnerais la moitié de mon sang pour les voir seulement en rêve.
La nuit, cette idée tenait le sultan éveillé^ ce n'était pas le moyen d'avoir le rêve qu'il désirait ; mais tout-à-coup, à minuit, il entend frapper contre sa croisée -, elle était élevée en dehors à cent vingt pieds de terre. Il regarde : elle lui parut éclairée comme s'il eût fait jour; il examine avec soin, et voit un bel oiseau perché sur le grillage qui était en dehors.
A cet aspect, Alibengiad fut ravi de joie et d'étonnement. Il jnvite l'oiseau à entrer : Je ne saurais, lui répond le merveilleux animal, mais si intelligiblement qu'il croit qu'on lui parle à l'oreille : si cependant tu es curieux de m'a voir, nous pourrons faire nos conditions. Après ce peu de mots, le brillant oiseau disparaît , et Alibengiad se croit sur le point de devenir le plus heureux des hommes.
L'eunuque a dormi et n'a rien vu. Le sultan lui fait part de sa bonne fortune : la nuit suivante tous les deux sont aux aguets, mais ils n'ont eu d'autre plaisir que de passer une nuit blanche.
HISTOIRE D'ALIBENGIAD. 229
Plusieurs jours s'écoulent dans l'attente , l'impatience et l'insomnie : enfin l'oiseau reparaît à minuit.
Je m'étais , dit-il au sultan , porté vers toi de mon simple mouvement , et attiré par tes prières que j'entendais du fond du jardin de Casser-il-Harais. Maintenant j'ai obtenu la permission de te parler ^ veux-tu que nous fassions nos conditions ensemble? — De tout mon cœur, répond Alibengiad. — En ce cas , lève-toi pour me faire entrer.
Le sultan se lève : Place-toi dans le milieu de la chambre , lui dit l'oiseau , et répète avec moi mot à mot ce que je vais te dire.
« Chambre! ouvre-toi : je te l'ordonne par Mahomet. Oiseau! viens à moi ; je te le commande au nom du Dieu de la terre, w
Alibengiad hors de lui-même prononce les mêmes paroles, et l'oiseau est sur son épaule : l'éclair dont il brillait jette une vive lumière dans la chambre ^ l'eunuque effrayé se renverse prosterné sur la terre.
Que veux-tu de moi , dit l'oiseau , et du maître à qui j'appartiens? — Sortir d'ici , répond le sultan , retourner à Herak , remonter sur mon trône , et me venger de Moavie. — - Tout cela se fera avec le tems; mais nous allons commencer par sortir d'ici. Ordonne par Mahomet au grillage de fer qui s'oppose à notre passage de tomber. Alibengiad n'hésita pas
23o LES MILLE ET UN JOURS,
d'obéir. Ordonne-moi au nom du grand Dieu de la terre de te faire un char qui te porte jusqu'à la vue d'Herak avant la fin du jour. Alibengiad plein de joie et d'espérance donna ce nouvel ordre avec plaisir, puisqu'il avait déjà vu disparaître le grillage de la croisée.
Je te laisse la loque de ton turban , dit l'oiseau , donne-m'en la mousseline ; ce sera la matière du char qui t'enlèvera toi et l'eunuque. Le sultan satisfait avec empressement à cette demande.
A présent, dit l'oiseau , je m'en vais travailler. Il prend avec son bec un des bouts de la mousseline , et emporte la pièce entière hors de la fenêtre. Un moment après, Alibengiad aperçoit contre cette croisée un char très-commode , auquel est attelé l'oiseau avec de légers rubans de soie cramoisi et or. Il se présente hardiment de lui-même à la fenêtre , se baisse pour passer et entrer dans le char.
Un moment, dit l'oiseau-, en mettant un pied sur le char, tu répéteras la profession de foi que je te dicterai. — Sans doute, répondit le sultan très-pressé de partir. —Si tu y manquais d'un mot, tu irais faire , dans le fleuve d'Aggiala , la dernière de tes ablutions ^ monte maintenant, et prononce fort distinctement avant de t'asseoir.
« Au nom du grand Kokopilesobe , seul Dieu de la terre! Je veux partir d'ici pour Herak. — Que
HISTOIRE D'ALIBENGIAD. 23 i
dis- lu donc, oiseau? dit Alibengiad^ il n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son prophète.
A peine a-t-il achevé ces mots, que le char se dissout, il redevient mousseline; l'oiseau s'envole, et le corps porté par cette étoffe légère est entraîné par son poids vers la terre : il tombe sur des rochers que baignaient les rives du fleuve aux pieds de la tour ; mais il n'y est pas fracassé ; un reste de vertu merveilleuse est encore attaché à la mousseline du turban. Cependant Alibengiad fut tellement étourdi de cette chute , qu'il acheva de perdre le peu de bon sens qui lui restait auparavant 5 il demeura imbécille. Des pécheurs le ramassèrent, et le portèrent à Moavie.