HISTOIRE DE LA DAME AUX BEAUX CHEVEUX
Mon père tenait la couronne de l'île verte et de rile bleue des bontés de son frère, père de Doratilgoase , moyennant un hommage et un tribut annuel. Je fus, comme ma cousine, le seul fruit du mariage d'un prince uni à une fille de l'ordre des génies.
Illabousatrou , père de ma tante Camarilzaman, avait formé le projet d'établir dans cette contrée tous les génies soumis à Salomon , dont ce prophète l'avait rendu chef^ et pour prévenir leur
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 363 inconstance et leurs rechutes , de les engager à se marier avec tous les enfans d'Adam. Plusieurs d'entr'eux s'y refusèrent , entr'autres, Abarikaf, Mokilracham et sa famille , et Misakobhe 5 ils colorèrent leurs motifs , mais le véritable était la rébellion déjà née dans leur cœur, avec le désir de la faire éclater quand ils pourraient se flatter de se rendre puissans par elle.
Je perdis les auteurs de mes jours presqu'en même tems que ma cousine Doratil - goase perdit les siens. Je me vis reine sous la îutelle d'un vieux visir , que mon père m'avait choisi. L'insolent Misakobhe, un des favoris d'Abarikaf, était devenu amoureux , non de moi , mais de mes cheveux. Sans cesse occupé d'enchanîemens et de pronostics , il demeurait convaincu que , s'il pouvait m'épouser, il soumettrait à sa puissance autant de génies que j'avais de cheveux 5 ils devaient lui servir à les lier, et il m'en aurait coûté un à chaque opération.
Je connus le fond et l'extravagance de son projet, parce qu'il eut l'audace de me le détailler , pour essayer de me séduire par le tableau de la puissance dont je pourrais jouir un jour.
Je rejetai ses offres, et donnai ma main au prince Dal-Iîsha , à qui j'avais donné mon cœur ^ à peine étions-nous unis, que la révolte d'Abarikaf se déclara. 11 entraîna tous les habitans de l'île noire,
qu'il gouvernait comme visir ; des légions d'esprits révoltés viennent se joindre à lui des parties les plus reculées de la terre. Illabousatrou peut à peine se maintenir, avec sa petite -fille, dans l'île de Medinazilbalor , et ne peut donner du secours à celles-ci, queMokilracham et Misakobhe envahissent sous les ordres d'Abarikaf.
Dal-Ilsha , mon mari , est vaincu et conduit à l'île noire , où le traître Abarikaf le garde comme un otage , et le scélérat Misakobhe vient de nouveau m'ofFrir son odieuse main. Reine, me dit-il, votre main est dégagée , vous ne pouvez la conserver à mon esclave , elle doit entrer dans celle du vainqueur. — Vil rebelle ! lui d s-je, les étoiles entreront un jour en jugement pour avoir combattu pour toi. Il se retira furieux , et me rendit prisonnière dans mon palais.
Chaque jour il venait renouveler ses importunités, et je m'étudiais à l'accabler de mépris; mais il voulait absolument ma main , aveuglé qu'il était par cet horoscope qui la lui faisait paraître si précieuse.
Enfin, désespérant de réussir, il imagine d'employer vis-à-vis de moi les dernières rigueurs. Je le menaçai de m'arracher les cheveux un à un ; il écumait de rage : Je vous en empêcherai bien , me dit-il , ils deviendront votre unique ressource.
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Ce fut alors que ce monstre résolut de m'enchanter dans cette cage dont vous m'avez tirée , où il me nourrissait d'air, et m'abreuvait de mes larmes 5 mes cheveux étaient la seule couverture qui me restât pour me mettre à l'abri des rigueurs du climat, des injures du tems , et de la confusion de paraître nue aux regards auxquels il m'avait exposée. Je ne pouvais les peigner qu'avec les doigts : ainsi il me força à conserver mes cheveux , qui étaient le principe de mon malheur et de ses folles espérances.
Chaque matin il venait au pied de la colonne me demander si j'étais lasse de souffrir , et si je voulais enfin lui donner ma main. Je lui demandais la mort avec instance, et il me répondait en jetant en l'air de l'eau avec la main : Vivez, souffrez, soupirez, pleurez ., et peignez-vous. Chaque soir il venait me presser de consentir à entrer dans son lit, et il répétait avec la même cérémonie les mêmes paroles.
Voilà, seigneur clievaiier, mon affligeante histoire. Il m'est impossible de vous dire combien mes souffrances ont duré : j'étais absolument plongée dans mes réflexions , et comme absorbée par elles. Vous avez mis fin à une partie de mes peines 5 séparée d'un époux que j'aime tendrement , affectée de l'idée des tourmens rigoureux qu'il éprouve sans doute, je suis bien éloignée de pouvoir me livrer à la joie que devrait me causer la vue de mon libérateur et le changement de ma fortune.
En prononçant ces dernières paroles , la dame aux beaux cheveux fondait en larmes , et , par un mouvement habituel et involontaire , elle portait encore les doigts à ses cheveux , comme pour les peigner.
Habib n'avait jamais connu de disgrâces que les siennes 5 le récit de celles de la dame le pénétra d'un sentiment nouveau pour lui : son ame s'émut, ses yeux se remplirent de larmes ; Ilzaïde se mit à sanglotter , et sortit de table. Sa sœur aînée la suivit : Qu'avez - vous , lui dit-elle? contenez -vous. — Je ne saurais , répondit la jeune sœur ; cette dame fait trop de peine au chevalier arabe. Vous n'êtes donc pas comme moi , ma sœur : je voudrais qu'on ne lui fît que du plaisir. Pendant qu'elle fai sait cette réponse , on reconduisit Ilzaïde à table.
La dame aux beaux cheveux , s'apercevant de l'im-
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pression qu'elle cause , s'est composée , et Habib , devenu maître de sa propre émotion , peut parler : Madame , lui dit-il , je jure par le cimeterre qui m'a été confié , que votre époux vous sera rendu , et que je vengerai les injures de Doratil-goase et les vôtres jusque sur la dernière des têtes des rebelles qui vous ont offensée.
Misakobhe , si j'ai du l'en croire , porte déjà en partie la peine de ses abominables excès , sous un amas de rocbers dont il avait voulu m'accabler -, je suis plus que vengé du mal qu'il voulait me faire ; mais le ciel , Doratil-goase et vous , madame , ne l'êtes pas assez. Nous allons nous rendre ensemble au pied de cette masse sous laquelle il avait prétendu m'écraser ., et je veux employer à son châtiment le moyen qu'il avait imaginé , d'après ses horoscopes, pour s'élever au-dessus des autres. Daignez m'accompagner , madame ; en attendant qu'avec la protection du ciel et celle de ses favoris je puisse mettre fin à tous vos maliicurs, je veux vous faire goûter !e plaisir de la vengeance.
En disant cela , il prenait avec la dame aux beaux cheveux et les trois filles de la mer le chemin des rochers renversés, qui fermaient le passage pratiqué dans le roc , pour aller de l'esplanade du château au bord de la mer.
Dès qu'ils y sont arrivés , Habib tire son cime-
terre, en frappe trois fois les rochers éboulés, puis il élève la voix : Misakobhe , s'écrie-t-il, si tu gémis sous ces masses de pierres , donnes-en des signes ^ le chevalier arabe vient te tenir sa parole.
Au même instant , l'amas de rochers parut se soulever un peu, et il en sortit un gémissement d'une nature effrayante ; la dame aux beaux cheveux reconnut la voix, et tressaillit. Habib reprend la parole : Génie rebelle : je ne connaissais pas tous tes crimes, et avant que je te les envoie expier dans les cavernes du Caucase , il faut que tu sois humilié aux yeux d'une reine que tu as si lâchement outragée.
Après ce discours adressé au génie , le chevalier s'arrête et se retourne du coté de la reine : Madame, cet impie voulait se servir de vos cheveux pour lier et s'assujétir les êtres spirituels : il faut qu'il soit puni de son ambition et de ses désirs insensés , par ce qui en était pour lui le moyen comme l'objet. Habib frappe de nouveau le rocher et élève la voix : Tu auras trois des cheveux que tu as désiré, malheureux coupable ! ce seront trois liens de fer qui le tiendront par le col, par les mains et par les pieds. Puis, jetant les trois cheveux en l'air, il prononce d'un ton de voix plus grave et plus fort : « Nobles )) créatures de Dieu , esprits conservateurs des élé- » mens , serviteurs du grand Mahomet et amis de
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» Salomon, enchaînez le coupable, jetez-le aux » pieds de celle qu'il a offensée, et portez-le dans » les prisons du Caucase ! »
On entendit des cris affreux -, les rochers s'entr'ouvrirent. Misakobhe , chargé de fers , parut un instant, le front humilié jusqu'à terre, devant la dame aux beaux cheveux 5 et sur-le-champ la vision fut dissipée.
Pendant le tems que l'horrible génie fut exposé à la vue , Ilzaïde se tint cachée derrière le chevalier. La dame aux beaux cheveux ne put se garantir d'un mouvement de dégoût et de crainte 5 Habib s'adresse à elle : Rassurez-vous, madame-, vous voyez que votre chevelure est un précieux trésor 5 vos cheveux vous délivreront ce soir de tous ceux de vos ennemis qui infectent les cachots de votre forteresse de leur souffle impur , et même de ceux que la fuite a pu garantir de ma vengeance , si leur imprudence leur a fait choisir un asile dans cette île.