IV. a
Nous ferons plus : j'y vois un moyen sûr de soumettre tous les rebelles de l'île bleue, sans qu'on ait la peine de les aller chercher ; que ne puis-je me flatter de pouvoir m'en servircontre Abarikaf même, et d'achever de vérifier, aux dépens de tous les ennemis de Doratil-goase et des vôtres, l'horoscope qui destinait votre chevelure à donner des fers à des légions de génies ? Il ne faudra pas la ménager , madame , livrez-la à sa destination , et par la suite vous n'en serez que plus parée.
La dame aux beaux cheveux est rentrée dans son appartement , et les trois filles de la mer la servent encore pour la toilette du soir. Pleine de confiance dans la sagesse du chevalier, elle arrache une poignée de ses cheveux , glorieuse de les voir servir à un aussi noble emploi : Ilzaïde s'en saisit et va les lui remettre. Habib se fait conduire à la porte des cachots \ il y répète l'opération qu'il a faite auprès des rochers , et tous les rebelles sont enlevés sur-lechamp , pour être conduits dans les souterrains du mont Caucase.
Il monte ensuite sur la terrasse qui couronne le château, et en répand dans l'air en les confiant aux ministres des prophètes , pour que leur effet se produise sur ce qui reste d'ennemis dans l'île verte , et sur ceux qui sont en possession de l'île bleue. Un bruit occasionné par des gémissemens éloignés se
fait entendre , et le rend certain que ce qu'il a fait a
eu un plein succès. Ensuite il s'arrête un moment
pour jouir et pour réfléchir.
Si je paraissais devant vous , mon cher Il'Haboul,
je serais moins humilié que je ne le fus 5 mais je ne
serais pas vain.
Les paroles sortaient de mes lèvres , les merveilles
les ont suivies. J'ai vaincu , me glorifierai-je "^ Mes
paroles sont du vent, je n'ai pas la force d'un seul de ces cheveux que je liens entre mes mains.
En disant ces paroles , il serre avec précaution, sur sa poitrine , ce qui lui restait de la chevelure de la dame , et vient la rejoindre au salon dans lequel elle était avec les trois filles de la mer. Tranquillisez-vous , madame , lui dit-il , en l'abordant 5 vous êtes délivrée de vos ennemis. Née sur le tronc , si vous avez eu besoin de mes secours , mes conseils vous deviennent désormais inutiles ; mon étoile et mon devoir me forceront demain à me séparer de vous ; mais si le ciel protège mes armes , croyez que je ne perdrai pas de vue vos plus chers intérêts. Je porterai demain vos ordres sur l'île bleue , si vous voulez m'en honorer. Je vous enlève mes aimables compagnes ; mais j'ai deux mers encore à traverser , et , dans un pays où la tyrannie avait détruit toute espèce de navigation , j'aurai besoin de leur obligeant secours.
L'a dame aux beaux cheveux vit avec peine que le jeune héros à qui elle avait tant d'obligations voulût se séparer d'elle aussi promptement 5 mais elle crut devoir céder honnêtement à des instances dont elle ne pouvait qu'approuver le motif ; et ils prirent congé l'un de l'autre avec les témoignages de la plu» parfaite estime.
Le jour naissant vit partir Habib et ses compagnes ; ils volaient sur les flots , et atteignirent les rivages de l'île bleue vers le milieu du jour. Les habitans rassemblés s'y livraient à la joie de leur délivrance inopinée \ leurs tyrans avaient presque visiblement été terrassés et enlevés devant eux . Habib vient augmenter leur satisfaction , en leur apprenant l'heureuse délivrance de leur belle reine ; et comme ils sont les plus proches voisins de l'île noire , il cherche à s'informer d'eux si rien n'a pu les instruire de ce qui s'y passe , et des succès d'Abarikaf , dans l'attaque qu'il fait de l'île restée fidèle à Doratil-goase.
Seigneur ! lui disent les habitans , depuis que les rebelles se sont emparés de cette île, ils n'ont pas même laissé subsister un bâtiment pour la pèche. Ayant des moyens de se communiquer entr'eux, ils nous ont privé de toute espèce de moyens d'entretenir des relations avec les êtres vivans qui sont de notre nature -, nous ne pouvons pas nous éloigner de
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 873
notre cote , et il nous est impossible de rien savoir de ce qui se passe sur la leur : mais , sans que ce puisse être l'effet d'aucun orage prochain ou éloigné, le bras de mer qui nous sépare est devenu depuis quelques jours plus noir qu'il ne l'était ; les flots de la mer , sans que le vent ou aucun courant les agitent, se soulèvent inégalement, et nous jugeons, sans pouvoir en dire la véritable raison , que le passage d'ici à l'île noire est infiniment dangereux , quand la fureur du monstre qui y règne n'efifraierjiit pas tous ceux qui voudraient le tenter.
Le guerrier arabe , se proposant de voir le lendemain par ses yeux ce qu'on venait de lui décrire, accepta l'hospitalité qu'on lui ofi'rait , et sans rien communiquer de son projet, il se livra aux amusemens d'une fête dpnt la délivrance de l'île était l'occasion.
Il se déroba au repos avant le retour du soleil , monta sur son radeau , côtoya l'île bleue jusqu'à-ce qu'il l'eût entièrement dépassée , et chercha à s'avancer dans le détroit qui la séparait de l'île noire ^ mais la mer devint si furieuse devant lui , que les dauphins qui le conduisaient prirent l'effroi, et vinrent échouer sur le rivage de Tîle bleue.
374 l'Es MILLE ET UN JOURS,
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SSO*^ JOUR.
Habib frappe en vain les flots avec son sabre , il prononce en vain ce mot qui l'a fait prévaloir contre tous les enchantemens ; le charme qu'il combat n'agit pas dans l'air , et l'effet qui vient de jeter son bâtiment à la cote est absolument naturel , quoique mis en mouvement par une cause qui ne l'est pas.
Les poissons , les monstres, habitans des mers des environs, ont été rassemblés dans le détroit quil faut traverser. Les flots qu'il contient en sont remplis : leurs masses énormes , mises en mouvement par l'inquiétude qui leur a été communiquée , mettraient un gros vaisseau en danger d'être submergé-, la mer dans laquelle ils se tourmentent est afireuse.
Tant aguerries que soient les filles de la mer à voir ses plus monstrueux habitans, quoique rassurées par la présence d'un héros , faite pour encourager l'inexpérience et la timidité même , frappées par ce spectacle étrange et nouveau pour elles , elles ont promptement gagné la terre , et viennent sur le
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 875 rivage entourer le chevalier arabe , qui demeure un instant absorbé dans ses pensées. Quel est, dit-il, le danger qui a effrayé des dauphins et des femmes? Quel est l'embarras que n'a pu faire évanouir le mot puissant qu'il m'a été donné de prononcer? Le glaive de Salomon reste inutile dans la main de celui qui n'a pas sa sagesse. O mon cher H'Haboul ! où étesvous ? inspirez-moi
Il faut voir le péril de près pour le juger 5 c'est dans l'essai des moyens qu'on en connaît l'étendue. Glaive de Salomon , ouvrez-moi les abîmes de la mer, si j'y dois pénétrer! faites-m'en surmonter les flots , s'il en est besoin.
Le héros était alors sur la pointe d'un rocher escarpé : il se précipite dans la mer , la tête la première , et se trouve environné de toutes parts de poissons qui le pressent , mais sans l'offenser.
Partout où le cimeterre les atteint ^ il tue -, et la mer est bientôt couverte de sang : mais leur foule augmente , loin de se dissiper 5 il en est pressé de toutes parts , ils sont retenus par des barrières qui les empêchent de s'échapper.
Le guerrier couvre la mer de cadavres flottans , et se fatigue , tandis que les légions écaillées qui sont autour de lui paraissent s'être renforcées. Il s'élève un moment au-dessus des débris mourans qui l'environnent. Au nom de Salomon , s'écria-t-il , par
quelque force que ces poissons soient contenus ici , qu'ils se retirent dans les mers les plus reculées de cette partie du monde.
Ce commandement est suivi de l'effet le plus prompt ^ il se fait dans les flots un mouvement prodigieux , et la foule des animaux aquatiques se dissipe. Le chevalier se trouve nageant au milieu d'une mer libre , sur laquelle on voit flotter des corps dépourvus de mouvement ; tout ce qui avait vie s'est éloigné.
Les trois filles de la mer observent ce qui se passe du haut du rocher, llzaïde a vu à plusieurs reprises la mer se teindre de sang , et a chaque fois llzaïde a poussé des cris de frayeur. Quand elle voit le bras et le sabre s'élever au-dessus de l'eau, elle se rassure : Voilà bien du sang , dit-elle , mais ce n'est pas le sien. Enfin , il lui semble que la mer devient plus calme , et elle voit que le héros nage-, mais vers la pleine mer. C'est lui , dit-elle 5 il tente de passer la mer à la nage ! il va se noyer ! et elle s'élance dans les flots. Ses sœurs l'appellent vainement, et finissent par se jeter à la mer après elle 5 mais elles ne sont pas les seules qui la suivent.
Deux des dauphins , dégagés du radeau , et habitués à jouer avec elle, sont à ses cotés; leur instinct les y attache , et les flots tranquillisés n'opposent plus de résistance à des nageurs aussi exercés.
Uzaïde croit qu'elle sera bientôt à portée de donner du secours à l'objet dont le sort lui donne de l'inquiétude ; mais , tout-à-coup , il vient de s'enfoncer et de disparaître -, elle plonge et devient le témoin d'un combat terrible. Habib est aux prises avec Abarikaf lui-même entré dans le corps d'une baleine, à laquelle il fait faire des efforts prodigieux.
Lorsque le héros veut en approcher , l'animal demesuré ouvre une gueule immense, et vomit un torrent d'eau qui le repousse. Habib reparaît sur l'eau , s'y enfonce de nouveau , s'élance sur le dos du monstre , et son cimeterre , auquel rien ne peut opposer de résistance , pénètre à travers les cotes jusque dans l'intérieur de l'énorme masse vivante qu'il attaque.
Le colosse aquatique se débat, couvre la mer de sang et d'écume, et s'enfonce dans les abîmes. Habib est obligé de venir chercher à respirer au-dessus de l'élément liquide , observant toujours de suivre la trace sanglante qui s'échappe du corps qu'il a perce ; mais les forces commençaient à lui manquer , quand il voit approcher de lui Ilzaïde. Montez sur un dauphin, seigneur chevalier, lui dit-elle, vous vous hasardez trop. Comment, vous qui n'êtes qu'un homme , pouvez-vous vous risquer en pleine mer et y faire tout ce que vous faites ?
3Hr JOUR.
Le chevalier arabe reconnaît le ciel qui le protège, dans le secours qui lui est envoyé ^ il suit les conseils d'Ilzaïde , et bientôt avec son aide , et monté sur le dauphin , il est en état d'observer plus à son aise les suites du redoutable combat dont il vient de sortir victorieux.
Quand Abarikaf l'a attaqué , le rebelle était environné de monstres pareils à lui, et d'autres plus efifrayans encore , tous assujétis aux génies ses vassaux , complices de ses crimes 5 son danger les a tous écartés de lui.
Aveuglés par la terreur , ils ont cru trouver leur propre sûreté dans la fuite 5 ils veulent même abandonner les corps des espadons , des souffleurs , des lions marins . dans lesquels ils étaient entrés par la force d'un charme; mais un charme plus puissant les y retient.
Ce sont les cheveux de la reine des îles verte et bleue, dont Habib a jeté une partie à la mer , dans
un moment d'impatience : Que ces cheveux , a-t-il dit, fassent autant d'esclaves de Dieu , par Salomon , que le scélérat Misakobhe a prétendu s'en faire par eux, pour établir sa propre puissance.
Le charme attaché aux cheveux avait eu son effet; et, dès ce moment même, les génies étaient devenus captifs dans les corps des habitans de la mer qu'un enchantement leur avait assujétis.
La haleine dans laquelle est Abarikaf, épuisée par la perte entière de son sang, reparaît sur l'eau comme un corps inanimé, et y flotte comme une île. Le chevalier arabe s'élance de dessus son dauphin, monte sur le dos de l'ennemi qu'il a vaincu , et y rend grâces à celui qui donne les victoires.
J'avais ma confiance en lui , disait-il , et je n'ai pas craint de m'enfoncer dans les profondeurs de la mer ; il m'y a tenu les yeux ouverts et donné la liberté des mains. J'attaquais un monstre démesuré, il a fait descendre le fer jusqu'au cœur de mon ennemi. Quand mes forces ont été épuisées , il a envoyé Ilzaïde à mon secours : un enfant, qui vient de sa part, vaut seul une légion.
Dans le moment, Ilzaïde, encouragée par l'exemple du vaillant chevalier, s'est élancée sur le dos de l'énorme poisson 5 ses sœurs la voient , se pressent d'arriver, suivies des six autres dauphins, et s'enhardissent à suivre son exempile.
38o LES MILLE ET UN JOURS,
Cependant la masse inanimée qui les porte , entraînée par un courant, est sortie du canal qui menait à l'île noire, et l'a dépassée. Habib, après avoir reçu avec reconnaissance et modestie les félicitations des compagnes de ses aventures , leur demande quelle est la terre qui paraît de loin à l'horizon : C'est, lui répond l'aînée , l'île de Medinazilbalor , dans la capitale de laquelle demeure notre souveraine. A ce discours, Habib a peine à contenir sa joie. Quoi! dit-il, j'ai le bonheur de voir cette terre désirée! si je pouvais y arriver conduisant le monstre que nous avons sous les pieds , que sa vue serait agréable à votre reine ! car je ne doute pas que le rebelle Abarikaf ne soit enchaîné dans les entraillei» de la baleine.
— Vous le pouvez , disent les trois sœurs , ce sera un radeau un peu lourd ; mais nous allons chercher dans le fond de la mer des plantes , dont nous formerons des traits pour nos dauphins. Sur-le-champ elles se jettent dans les flots et disparaissent. Leur adresse et leur vivacité remplissent en un moment leurs intentions -, les dauphins sont attelés , le corps de la baleine cesse d'obéir au courant , et prend la route du grand port de Medinazilbalor.
Alors on entendit partir du sein de la baleine des gémissemens semblables au bruit des flots , lorsqu'ils s'engouffrent dan-s quelque cavité profonde des
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 38 1
ï'ochers du rivage. Abarikaf voit qu'il va être livré à la vengeance d'IUabousatrou et de Doratil-goase , et présume qu'il ne sera pas épargné.
Cependant l'arrivée d'une énorme masse flottante , qui s'acheminait vers l'île de Medinazilbalor , a frappé les regards d'Ilbaracas , chargé de veiller continuellement aux intérêts de Doratil-goase , dans toute l'étendue de la terre et des mers de l'île noire. Ce visir, métamorphosé en oiseau, se tenait en station au haut de la moyenne région • l'inférieure , tout autour de Medinazilbalor , étant infestée par les patrouilles des rebelles.
Il s'est aperçu de quelques mouvemens sur la mer, et il n'a pu , de la hauteur à laquelle il est élevé , juger de ce qui les occasionne ; il voit tout à coup qu'un point se détache et flotte sur l'onde. Il hasarde de descendre avec précaution de son poste, et l'air lui paraît absolument libre ^ en se précautionnant contre les pièges , il s'approche encore davantage de terre ; les brouillards qui couvraient les cotes de Medinazilbalor et la mer se sont tous jetés sur l'île noire ; ils y sont comme affaissés ; elle en paraît écrasée.
Peu-à-peu, le point qu'il suivait des yeux s'est étendu, il paraît comme une petite île flottante, capable de combler le port de Medinazilbalor, vers lequel il suppose que les courans la portent ^
et cette île n'est point déserte , quoiqu'elle semble d'ailleurs être absolument nue ; il part d'un vol précipité , et va donner avis à Doratil-goase de sa découverte.
Grande reine, lui dit-il, je vous ai avertie que j'avais aperçu des mouvemens extraordinaires sur l'île noire , et sur la mer qui nous sépare d'elle 5 aujourd'hui, au lever du soleil, j'ai vu de l'agitation sur ses flots , sans qu'elle fût occasionnée par les vents, et ses mouvemens semblaient se contrarier. Tout-à-coup une île s'est élevée de son sein 5 elle est portée , je ne sais comment , sur vos cotes et vers votre port qu'elle peut fermer, et j'ai distingué des figures humaines sur sa surface . D'ailleurs Abarikaf a fait dégarnir tous ses postes ; toutes ses forces semblent s'être repliées sur l'île noire , à laquelle elles doivent intercepter les rayons du jour. L'île qui s'avance peut être une manière d'attaque imprévue , dont l'aspect n'a rien de trop menaçant ; mais comme elle doit être le produit d'un enchantement , votre prudence ne doit rien négliger pour en prévenir et surmonter l'effet.
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 383
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38r JOUR.
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DoRATiL-GOAsE fait avertir ses deux ministres et son grand-père lUabousatrou 5 en un moment la côte est garnie de tous les guerriers du pays. lUabousatrou rassemble autour de lui les génies qui lui sont restés soumis , pour être en état de repousser les attaques que pourrait tenter de faire Abarikaf , à la tête de ceux qu'il a enveloppés dans sa rébellion. Tout est en mouvement dans Medinazilbalor pour se préparer à la plus vigoureuse défense, dans le cas où la masse énorme qui s'avance recèlerait dans ses flancs de nombreux bataillons , et viendrait tout-à-coup les vomir à terre.
Habib , les yeux toujours fixés vers cette terre dont il désire si ardemment les approches , a bientôt reconnu , à ce qu'il voit faire , la sorte d'inquiétude qu'il occasionne. Le hasard, en entrant dans la rade de Medinaz , le fait passer assez près d'une île couverte de mangliers -, il en accroche une
branche , qu'il coupe avec son cimeterre : il la donne à Ilzaïde.
Allez à terre, ma belle enfant, lui dit-il, présentez-vous avec cette branche en signe de paix , faites-vous conduire à la reine Doratil-goase, et dites-lui qu'un chevalier arabe , qui lui est dévoué pour la vie, lui demande la permission de venir tomber à ses pieds.
Ilzaïde prend la branche , et va sortir entre deux eaux , sous un rocher qui était à l'entrée du port. Là elle s'arrange, et se montre tout-à-coup, son caducée à la main , à ceux qui faisaient la garde de ce coté , en les priant de la conduire à la reine. On peut juger du transport de joie dont fut saisie Doratil-goase , à la vue et au discours de ce charmant ambassadeur. Cependant son premier ministre l'arrête, quand elle voudrait voler vers le rivage.
Madame, lui dit-il, votre ennemi est instruit que les étoiles vous promettent les secours d'un chevalier d'Arabie ; il peut emprunter des lèvres naïves pour vous tendre un piège ; le bâtiment qui porte votre chevalier paraît bien extraordinaire; laissez-moi faire quelques questions à l'ambassadeur qu'on vous envoie.
Jeune fille de la mer, car je vois bien que vous en êtes une , pouvez-vous nous dire par quel moyen le chevalier qui s'annonce , prétend arriver ici ? Il
HISTOIRE D'HABIB Eï DE DORAÏIL. 385
ne saurait aborder sur la terre qui le fait flotter, sans courir le risque de combler le port. — Prenez-vous donc pour de la terre , dit Ilzaïde , une grosse vilaine baleine que je lui ai vu tuer, et sur laquelle nous sommes montées avec lui, mes deux sœurs et moi ? Il dit que cet énorme monstre était le plus grand ennemi de la reine , et qu'il veut le lui présenter.
— Et vous ne reconnaissez pas Habib à cet exploit? dit vivement la reine à son ministre. — Pas encore, madame, dit le ministre 5 Abarikafpeut venir s'emparer de votre port sous la forme d'une baleine , et vous donner des lois sous la sienne. — Abarikaf ! reprend vivement Ilzaïde , il nous a fait bien du mal avec les siens; mais je pense qu'il ne pourra plus nous en faire. Je crois que c'est lui qu'on entend se plaindre dans le ventre de la baleine, du moins le héros le dit.
— Et quel est ce héros, ma belle fille? reprit le visir. — C'est, dit plus vivement encore Ilzaïde, celui qui a tué ce requin Ilracham-Cham , son fils le tigre 5 un grand géant tout de fer, celui qui a délivré la dame qui a de si beaux cheveux , qui a détruit tous les monstres qui faisaient notre malheur. 11 fait tout au nom de notre reine Doratilgoase j mes sœurs disent que c'est un héros 5 je ne sais ce que c'est qu'un héros 5 -mais, si vous aimiez
lY,
celui-là autant que moi , vous courriez bien vite pour le voir.
Doratil-goase jouissait , malgré son impatience, en entendant les éloges naïfs donnés à l'idole de son cœur. Elle adresse la parole à Ilbaracas : Prenez votre vol , lui dit-elle , vous connaissez Habib 5 allez le chercher, présentez-vous à lui sous votre forme naturelle , et faites-le apporter ici commodément par deux de vos génies -, vous ferez échouer la baleine sur le sable. — Et mes sœurs, madame, dit Ilzaïde , il faut que vous les fassiez venir-, elles ont toujours été avec le hércs et ne voudront pas le quitter. — Oui, ma charmante fille, dit la reine, nous recevrons ici vos sœurs comme vous, et nous vous comblerons de caresses.
Ilbaracas part, et ce vieux ministre est tranquille, lorsqu'il voit que le gentil ambassadeur reste en otage ; la vérité du récit qu'il a fait ne semble presque plus douteuse. Illabousatrou arrive : C'est votre chevalier arabe que nous allons recevoir, ma fille-, je viens de m'en assurer, et d'être averti qu'il a replacé sur votre tête toutes les couronnes qu'on vous avait enlevées.
La belle reine éprouve des transports de joie qui la mettent hors d'elle-même ^ elle commande à son visir, elle prie son grand-père, de donner tous les ordres pour qu'on reçoive en triomphe son cheva-
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 38;
lier, son vengeur, son héros, son amant, son époux, et se fait rapporter par la naïve Ilzaïde des circons tances , qui la font passer des transports de la joie à ceux de l'attendrissement.
Ilbaracas a joint le héros, et lui propose de le faire transporter sur-le-champ au palais de la reine. Je dois encore , répond H&bib , ce moment-ci à ses intérêts. Vous devez faire échouer la baleine, il faut que j'y sois présent 5 j'ai manqué de prudence une fois, et cela m'a servi de leçon pour l'avenir. Je soupçonne que le cruel ennemi de votre reine vit encore dans les entrailles du monstre qu'il avait suscité contre moi. Je dois m'en assurer, pour me conduire à son égard comme un instrument de Salomon, contre lequel il s'était révolté, et assurer le repos de votre souveraine. Ilbaracas fait traîner la baleine vers un endroit de la plage où il était aisé , en multipliant les efforts , de la tirer à terre. Après quoi, Habib s'en approche et élevant la voix : ,
Vil ennemi de Dieu! dit-il, en paraissant parler au monstre , criminel envers lui et ses prophètes , renégat de la loi à laquelle tu l'étais soumis , es-tu détenu dans cette enveloppe ?
On entend un grincement de dents affreux , qui paraît sortir du ventre de l'animal. Parle, dit Habib en insistant, ou je te dévoue aux plus cruels sup-
plices. Alors on entend sortir par la gueule unoui douloureux et plaintif.
Le chevalier tire alors de son sein le paquet de cheveux qui lui restait: Que les projets des insensés, dit-il, achèvent d'avoir ici leur accomplissement contre eux -, que ces cheveux deviennent des liens de fer qui te privent de toute action 5 sois livra avec tous les tiens aux ministres esclaves de Salomon , et précipité dans le fond des cavernes du Caucase.
En faisant ce commandement, Habib liait les barbes de la baleine avec les cheveux , et Ténorme masse parut faire un effort , comme pour se soulever ; mais il ne fut pas redoublé , et les dépouilles de la tête de la dame aux beaux cheveux , employées sans doute ailleurs , disparurent sur-le-champ. Ma reine est en sûreté , dit Habib à Ilbaracas ; je puis maintenant me livrer à la satisfaction de la voir , et je yous prie de me conduire auprès d'elle.
Tandis que le chevalier arabe s'occupait d'assurer la tranquilité de Doratil - goase , on préparait tout
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 889
dans le palais et dans la ville de Medinazilbalor pour y recevoir en triomphe un libérateur victorieux , un vengeur qui devait bientôt en être le souverain. Et la charmante reine amusait sa tendre impatience en se faisant répéter par Ilzaïde les actions dont elle avait été témoin, et jusqu'aux moindres discours que cette jeune personne avait pu retenir de son cher chevalier.
Comme la nuit était venue, ce fut à la faveur de superbes illuminations qu'Habib parvint à l'appartement où il était attendu.. On peut peindre la magnificence royale étalée autour de lui ; mais ses transports tendres et respectueux , ceux de la sensible reine , étant au-delà de toute expression, ne sauraient être représentés.
Jamais passion , qui fût l'ouvrage des destinées, n'était entrée dans des cœurs aussi bien faits pour être associés l'un à l'autre. Jamais tant de beautés et d'avantages extérieurs n'avaient été réunis à tant de mérites et de vertus.
Habib s'extasiait de l'excès de son- bonheur , et Doratil-goase s'écriait : Et je ne puis vous donner, mon cher Habib, que mon cœur, ma couronne et ma main 5 quelle faible récompense de tant de services ! quel prix de tant de travaux et de vertus aussi héroïques. La même soirée qui fut témoin de leur entrevue j^^ le fut aussi de la cérémonie qui devait
assurer leur union. La même nuit les vit amans et époux heureux, et le lendemain le soleil éclaira , avec les transports de leur félicité , ceux de la joie de toute l'île de Medinaz.
Mais le bonlieur d'Habib ne lui faisait pas perdre de vue les obligations qu'il avait contractées. Le prince Dal-Ilsba , époux de la dame aux beaux cheveux , devait encore languir dans les prisons de l'île noire , et cette malheureuse contrée , si elle n'est plus infestée par les crimes et la présence d'Abarikaf, devait être livrée à un très -grand désordre.
Il a donné sa parole à la dame aux beaux cheveux qu'il délivrerait son époux , et il est le pacificateur désigné par les étoiles de tous les états de Doratilgoase -, il n'emploiera pas d'autres moyens que ceux que le sort lui mit entre les mains , pour entreprendre et poursuivre ses aventures. Les trois filles de la mer sont auprès de Doratil-goase , qui s'attache à les combler de bienfaits. Il s'adresse à ainee :
Nous avons ici , lui dit-il , quelques bâtimens que je pourrais faire mettre à la mer pour passer sur l'île noire ; mais je préfère votre invention, qui nous a si heureusement servis. Quand une affaire est réglée par le sort , il se plaît à faire dépendre son succès de l'emploi des plus petits moyens , pour
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATÏL. 891
que l'homme sache à qui il doit en attribuer la gloire. Tâchez, mesdames, de retrouver notre radeau 5 s'il ne vous est pas plus aisé d'en assembler un autre. Je n'aurai point de repos que je n'aie tari les larmes de la dame aux beaux cheveux, et remédié aux désordres qui peuvent troubler le repos de ce qui reste de mes sujets sur l'île noire.
Les trois sœurs reçurent avec joie cette proposition. Elles se voyaient associées à la gloire dont jouissait Habib. Ilzaïde était un peu sérieuse depuis qu'elle avait vu le mariage du héros : mais , comme l'affection qu'elle lui portait était vraie, elle l'aimait encore de tout son cœur , quoiqu'elle vît bien qu'il appartenait à une autre à qui elle ne pouvait rien disputer.
Habib appelle sa belle reine au conseil qu'il tient avec ses aimables compagnes d'aventures , et il est décidé qu'il se mettra en route dès que le radeau sera en état. Mais Doratil-goase , sur son Roc , se propose de planer au-dessus de l'embarquement pour en surveiller la marche , avertir des périls , s'il pouvait en survenir , et de se faire accompagner par Ilbaracas , celui des génies qui lui était le plus attaché , et qu'elle affectionnait le plus , suivi de deux autres génies.
Le lendemain le radeau était prêt , et Habib en mer au lever du soleil. Lés dauphins attelés parais-
sent doubler de force et de vitesse , et on découvre
toute la cote de l'île noire.
Ilbaracas remarque avec satisfaction , et le fait remarquer à Doratil - goase , que les cotes sont entièrement dégagées de ce rideau de vapeurs noires, qui en rendait les jours précédens l'aspect horrible.
Habib aborde avec la plus grande facilité , et voit quelques habitans, défigurés par la maigreur, qui rodent sur le riv^age. Il les appelle , ils viennent à lui. Il leur demande quelle nouvelle ils ont d'Abarikaf, leur tyran.
Il a été vaincu , répondent - ils , nous devons le croire aux cris affreux qu'ont poussés tous les siens. Avant-hier nous fûmes obligés de fuir dans les montagnes. Tout-à-coup les plus horribles monstres marins couvrirent toutes nos cotes. Dans la fureur dont ils étaient agités, ils s'entre-déchiraient les uns les autres , et la plage est encore couverte de leur propre sang , qu'ils y ont fait couler.
Nous autres pauvres esclaves, depuis si longtems , de tous ces monstres , nous avons cherché à nous dérober à leur furie, et à cet abominable spectacle. Leurs rugissemens, leurs hurlera eus répétés par les échos qui nous environnent, retentissaient encore à nos oreilles , et continuaient de nous effrayer, quand tout-à-coup nous avons cru
HISTOIRE d'iIABIB ET DE DORATIL. SgS
entrevoir comme la lueur de quelques éclairs , et le bruit a cessé. Nous avons encore passé la nuit dans l'état d'inquiétude et de terreur dans lequel nous avions été jetés ; mais ce matin, nous n'avons plus aperçu que la vapeur infecte produite par le sang que tous les monstres avaient répandu. Heureusement l'ardeur du soleil l'a attirée , les vents l'ont dissipée, sans quoi ce séjour eût été inhabitable.
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58/i« JODR.
Pendant qu'Habib s'entretenait avec les babitans , le roc, à une certaine élévation, planait au-dessus de rîle , et ses malheureux babitans , effrayés de tant de prodiges, levaient les yeux vers cet objet, avec un air d'inquiétude.
Le chevalier les rassure : Vous ne voyez rien ici , leur dit-il , qui vous soit contraire. Je suis l'époux de Doratil-goase votre reine , et votre souverain. L'objet qui est en l'air est un roc, sur le dos duquel est mon épouse , qui vient avec moi pour
vous donner les secours dont vous avez besoin , et rétablir ici l'ordre et la paix parmi vous. Mais où est le palais qu'habitait Abarikaf ?
— Sire, répondent les habitans, vous nous trouvez dans l'étonnement à ce sujet. Il était dans cette plaine-ci ^ et nous n'en découvrons pas même les ruines. Tout en était fantastique , comme les formes qu'il prenait tous les jours ; car, sur terre , c'était quelquefois un dogue d'une grosseur effrayante , dans l'air c'était un oiseau énorme , et dans l'eau une baleine .
— Il avait fait des prisonniers , poursuivit Habib , que sont-ils devenus ? — Sire , répondent les habitans , s'ils sont quelque part ici , ils doivent être bien languissans : le tyran les empêchait de mourir ^ mais il ne les faisait pas vivre.
— Connaissiez -vous le prince Dal-Ilsha ? reprit Habib. — Nous en avons ouï parler, sire. Il le chargeait de chaînes à cause des cheveux de sa femme, dont lui et les siens voulaient se rendre maîtres. Il n'a jamais voulu consentir à les leur donner. — Allez , leur dit Habib , répandez-vous partout ; je donnerai une récompense à celui qui me fera trouver cet infortuné prince.
Les habitans obéirent , et trouvèrent Dal-Ilsha étendu sur l'herbe , près de l'endroit où les cachots , bâtis par les enchantemens d' Abarikaf, existaient
HISTOIRE d'HABIB Eï DE DOBATIL. SgS dans le voisinage de son palais : ils forment à la hâte un brancard , et apportent à Habib le prince exténué et presque mourant.
Les filles de la mer s'empressent autour de cet attendrissant objet de compassion. Doratil - goase observe le mouvement que cet objet occasionne : curieuse d'en connaître la cause, rassurée par la présence de son héros contre toute espèce de crainte , elle fait abaisser son roc , et vient se poser auprès du groupe dont l'activité l'intéresse.
Sur-le-champ elle mêle ses soins à ceux des trois sœurs. Ilbaracas y joint les siens , et de puissans élixirs ont rendu des forces suffisantes à l'époux de la dame aux beaux cheveux, pour qu'il puisse se lever, agir, parler, et rendre grâce des secours qu'il vient de recevoir. ^
Il apprend la délivrance de son épouse et de ses sujets-, connaît qu'il en est redevable au chevalier qui est devant lui , à l'époux de sa parente Doratilgoase, et leur témoigne à tous l'excès de sa reconnaissance, et la satisfaction qu'il éprouve de les voir, ainsi que son impatience d'aller se jeter dans les bras de son épouse.
Il faut que Doratil - goase et Habib pourvoient au gouvernement de l'île noire, et ce soin va regarder Ilbaracas. Mais il se présente une occasion de reconnaître les services dès filles de la mer , et le
chevalier arabe en profite, en donnant l'aînée pour épouse à ce nouveau vice-roi.
Ilzaïde applaudit , sans envie , à la fortune de sa sœur. Elle ne conçoit pas qu'on puisse avoir envie de se marier , si ce n'est avec un héros. Elle s'amuse de bonne foi aux noces de sa sœur, sans perdre de vue son projet favori d'épouser un héros.
L'île a été dévastée pendant le règne des génies . rebelles 5 ses souverains se concertent avec le nouveau chef qu'ils lui ont donné pour ramener les peuples à la confiance et au bonheur , et Doratilgoase, après ces précautions, se décide, en visitant les îles remises sous sa domination , à reconduire elle-même le prince Dal-Ilsha à l'île verte, en passant par la bleue, pour qu'U pût , en allant rejoindre son épouse , concerter les moyens de rétablir la communication par mer entre deux îles soumises à sa domination. Dès le lendemain Habib et deux des sœurs sont à la mer avec le radeau. Le roc est en l'air 5 Dal-Ilsha , un peu remis de ses longues souffrances , tient compagnie à la reine, et la promptitude préside à une traversée que les calmes ordinaires dans cette saison favorisent.
Les deux souverains et le prince leur tributaire trouvent les peuples de l'île bleue en activité, pour relever leurs demeures , et impatiens de se remettre
des troubles qui ont régné parmi eux , à l'abri des sages lois qui les gouvernaient avant la rébellion.
Une barque de pécheurs , la seule qui fût dans l'île verte , leur a été expédiée par la dame aux beaux cheveux , avec l'assurance qu'elle partagerait bientôt avec eux les trésors trouvés dans le château d'acier du tyran , dès qu'elle pourrait faire mettre à la mer un bâtiment qu'elle faisait construire.
Dal-Ilsha reconnaît la sagesse prévoyante de son épouse. Habib et Doratil - goase y applaudissent, et tous se déterminent à passer à l'instant à Tîle verte.
Les larmes de la dame aux beaux cheveux vont être taries 5 elle va revoir cet époux qui lui a été si cruellement ravi. Les deux charmantes cousines vont , en s'embrassant , verser des pleurs de tendresse , et faire partager le sentiment qui les anime à leur vaillant libérateur.
Il faut faire le voyage de l'île blanche et de l'île jaune. Les deux parentes ne se sépareront pas , et il est probable que ce sera le terme de leur voyage.
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385^ JOUK.
Quand les voyageurs sont sur l'île blanche , Doratil-goase , qui faisait sans cesse répéter à Habib toutes les particularités de ses aventures et de ses travaux , aperçoit le sommet du Caucase qui se perd dans les nues.
Quoi ! dit-elle , c'est là qu'habite notre fidèle Il'Haboul ? Ah ! Habib , vous ne deviez pas m'amener si loin, si , découvrant la retraite de notre meilleur ami , je dois retourner sur mes pas sans payer un tribut à la reconnaissance de tant de services qu'il nous a rendus. Laissez votre radeau aux filles de la mer , montez sur le roc avec nous , et pour varier nos plaisirs , allons goûter les douceurs de l'amitié. Ce désir de la belle reine secondait les vœux les plus ardens de son époux, et le voyage est entrepris.
A mesure que le roi approche de la rive escarpée qui borde la mer du coté du Caucase , Habib fait re-
HISTOIRE D'hABIB ET DE DORATIL. 899
marquer à la reine l'endroit sur lequel, après sa sortie des cavernes, il fut secouru par les filles de la mer. La tendre Doratil-goase frémit à l'idée que cet horrible séjour lui fit naître de la position de son amant.
Quand ils furent plus élevés que le Caucase , il lui fit remarquer une partie des déserts qu'il avait traversés. Je suis charmé , disait-il , que mon amante voie à quel prix j'obtiens mon bonheur. Il est si grand qu'il m'a fait oublier tout ce qu'il m'en a coûté.
Cependant la voiture aérienne dépasse la cime du Caucase , le roc qui la porte abaisse son vol , et vient descendre à l'entrée de la caverne d'Il'Haboul. Ce bon génie avait déjà été prévenu qu'on apercevait dans l'air un objet qui paraissait venir de son coté ; car à quel autre qu'à lui pouvait-on faire une visite, dans un endroit impraticable à l'espèce humaine et inhabitable pour elle ?
Il était près du rocher qui masquait son entrée. Selon sa coutume, il parfumait l'air avec une cassolette , dont la vapeur était enchantée , pour lui faire perdre son extrême rigueur dans ces climats toujours glacés. Il a bientôt appris , par un de ses messagers , qu'Habib et Doratil-goase sont les hôtes qu'il va recevoir. Cela l'instruit de la réunion des deux amans.
4oo LES MILLE ET UN JOURS,
Il va au-devant de la reine, lui aide à descendre de son roc , serre tendrement la main d'Habib , témoi sjne au prince Dal-Ilsha et à son épouse la satisfaction qu il a de les voir , et les fait entrer dans l'intérieur de sa demeure, et asseoir à une table déjà préparée pour eux.
Le roc , né sur le Caucase même , ne se trouve point étranger où il est. Il'Haboul a bientôt appris les événemens les plus importans de l'heureuse expédition de son jeune élève contre les esprits révoltés. Il en savait déjà la plus grande partie. Depuis quelque tems les portes de la caverne , situées du coté de la mer , n'avaient cessé de s'ouvrir pour y recevoir les prisonniers envoyés au nom d'Habib. Le criminel Abarikaf et tous les chefs révoltés avec lui étaient du nombre.
Quand il eut appris de ses hôtes ce qu'il était intéressant pour lui de savoir, qu'il eut joui avec eux des douceurs de l'amitié et de la confiance , après avoir conduit Doratil-goase et la dame aux beaux cheveux dans un endroit commodément arrangé pour les recevoir , il prit à part Habib et Dal-Ilsha, et adressa la parole au premier :
Mon cher élève, car je m'honorerai désormais du nom de votre gouverneur, vous avez jusqu'ici rempli vos nobles et laborieuses destinées. Il ne vous reste plus qu'à satisfaire aux sentimens et aux de-
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voirs de la nature. Il est une partie de votre histoire bien affligeante pour vous qu'il faut que je vous révèle.
Habib témoigne de l'étonnement et de l'inquiétude. Continuez , lui dit le génie , de vous montrer digne de Doratil-goase , du grand Salamis votre père , des grâces du ciel et de la protection particulière du prophète Salomon , armez votre ame d'un ncmveau courage. Fortifiez-la contre l'excès de la sensibilité. Il n'y a que celui qui supporte courageusement le malheur qui puisse lui faire face et le vaincre.
Après ce préambule , Il'Haboul instruit son élève du rapport que les vingt chevaliers, à leur retour, avaient fait à Salamis , du désespoir de \ ce père tendre et vertueux , en apprenant la mort d'un fils , unique objet de son attachement pour la vie. La douleur de ce prince avait été si vive , que ses yeux avaient été changés en deux ruisseaux de larmes , dont l'âcreté lui avait fait perdre la vue.
Devenu incapable, par cette privation, d'en imposer, comme à l'ordinaire, par sa capacité , son activité, ses propres forces et son courage , une tribu , qu'il avait anciennement domptée par les armes, avait levé l'étendard delà rébellion contre lui et en avait engagé d'autres dans sa révolte. Ceux qui lui étaient demeurés fidèles avaient déjà perdu plu-