IV
4o2 LES MILLE ET UN JOURS,
sieurs batailles, et, s'il n'était promptement secouru, il se voyait dans le risque de tomber au pouvoir de ses ennemis.
ft;vvv^'Vv%)t'vv\ivv\%vi/in(in/v%uvvij«/%/v\iv\wwt/vv\iuv\nfi/%/v\\ivv\it^^ W\t
A ce récit d'IlHaboul , il se fût fait une révolulion dans l'ame d'Habib , où les plus violentes comme les plus nobles passions dominaient ; mais il avait été d'avance armé contr'elles.
Donnez-moi conseil, 6 mon cber génie tutélaire, et vous verrez que je ne connais que mon devoir. — Le voici, répond Il'Haboul. Vous avez des moyens pour voyager: partez sur-le-champ pour l'Arabie. La vue de votre père est absolument obscurcie : mais les yeux ne sont pas détruits. Le remède qui les rétablira doit être appliqué par la main qui fut la cause de son mal , et c'est celle de Doratil-goase.
Le secret en existe dans les trésors de Salomon, et c'est vous qui devez aller l'y chercher. Leur accès n'a plus de danger pour vous , ni de difficulté. Vous
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. ^o3
en avez la clef sur la langue. C'est la parole écrite sur le talisman ; d'ailleurs , l'ouvrier du prophète a tout privilège chez lui.
— Mais, ditHabib, si je parsavecmon épouse, que deviendront Dal-Ilsha et la sienne ? Nous pourraientils suivre lorsqu'ils sont si nécessaires dans leurs états , et qui calmera , dans les miens , l'inquiétude qu'y va causer notre absence ?
— Quand vous avanciez si péniblement vers le Caucase, mon cher Habib, comment envoyai-je à votre secours ? Les mêmes moyens me restent pour faire reconduire à l'île verte la dame aux beaux cheveux et son époux. Le même esclave du prophète , qui les reconduira sur le roc , donnera de vos nouvelles à Illabousatrou , votre grand-père , et à vos visirs 5 et vous prendrez tranquillement le chemin de l'Arabie.
Je ne puis vous y accompagner , mes devoirs me retiennent ici , d'autant plus que mes occupations ont plus que doublé depuis vos expéditions. Il m'a été même impossible de pouvoir calmer les inquiétudes de votre vertueux père , en lui donnant de vos nouvelles.
Puisque vous voulez bien, continua Il'Haboul , vous conduire par mes avis, vous n'irez point descendre aux terres de votre père. Vous conduirez votre épouse dans notre petit asile de la montagne.
4o4 LBS MILLE ET UN JOURS,
Comme il n'y a rien qui puisse y attirer la cupidité, il a été respecté dans les troubles excités par la rébellion. Les meubles , que Doratil-goase emporte avec elle dans son pavillon , y suffiront pour sa com modité , et ne vous inquiétez pas de la manière dont la petite fille d'un génie peut vivre en un endroit où il y a du poisson , du gibier et des fruits.
Vous serez obligé, ajouta encore le génie, en entrant dans le trésor de Salomon , de remettre au trophée le cimeterre dont vous avez été autorisé à vous servir contre ses ennemis. Ce n'est pas une épée de bataille ordinaire , et vous ne voulez point prendre d'autres avantages sur vos pareils , que ceux que peuvent donner les soins , l'expérience , la force acquise par les travaux et le courage. Mais vous n'arriverez pas désarmé à vos tentes -, il y a apparence que vous aurez à combattre, et je vous donnerai deux armures complètes à la manière des Parthes, pareilles à celle que je portais quand je me présentai aux barrières de votre camp ; les caparaçons et les bardes de chevaux y seront joints , et vous en ferez l'usage que vous suggérera votre prudence. — Cher Il'Haboul , dit Habib, mes entrailles sont émues. Je ne vivrai qu'au moment où je pourrai donner du secours à mon père : ouvrez-moi encore une fois la porte qui doit me conduire jusqu'au talisman , qui rendra la vue au cher auteur de mes
HISTOIRE D'HÂBIB ET DE DORATIL. f\o5 jours. Le retard d'un instant est un poids énorme sur mon cœur , et je ne doute pas que ma chère Doratil-goase ne partage mon empressement.
Sans doute la charmante reine ne pouvait être que très-disposée à entrer dans les vues d'un époux, dont elle partageait toutes les affections. On fait les préparatifs du voyage.
Habib est descendu dans la caverne où sont les armes de Salomon. Personne ne s'est offert pour lui en disputer le passage. Quand il approche du trophée pour y attacher le cimeterre , il aperçoit sur la visière du casque deux pierres opales , plates , liées ensemble par un fil d'or , et de la largeur des yeux d'un homme. Elles brillaient d'un éclat éblouissant. Il les reconnaît pour être te talisman indiqué, les prend et se retire , mortifié de ne pouvoir rester plus long-tems dans un endroit dont il pourrait tirer autant d'instruction ; mais le sentiment de l'amour filial éteint alors en lui toute autre passion. Il ne s'occupe plus que de voir partir Dal-Ilsha et son épouse , pour pouvoir voler , sur-le-champ , où l'appellent sa tendresse et son devoir.
Mais un soin l'occupe encore ^ il a laissé les filles de la mer à l'île blanche. Il engage les deux époux à s'y arrêter pour les emmener avec eux. L'aurore du lendemain voit les deux rocs s'élever dans les airs, et prendre les deux routes opposées.
4o6 LES MILLE ET UN JOURS,
Vers la nuit du troisième jour, les enfans deSalamis peuvent découvrir ses tentes , et l'oiseau qui les porte va s'abattre près la palissade qui ferme l'entrée de la retraite pratiquée par Habib et Il'Haboul.
Le couple heureux y pénètre. Le génie conducteur du roc débarrasse l'animal de son fardeau, et l'abandonne à l'instinct qui lui fera trouver sa pâture, Habib et Doratil-goase s'arrangent pour attendre la renaissance du jour, et , dès qu'il paraît, il se met en état d'en profiter.
«nfVvu\'V|fU%/vvuvvin/vvifL'«ari«vvvv%/vvwuvvv«w««iMAMi;v%/%kAWvuv\;vft/vvw
387' JOUM.
Il faut qu'Habib pénètre inconnu dans les tentes de son père , qu'il lui sauve et à Amirala le danger d'une reconnaissance trop subite : en un moment il arrange son déguisement.
Le hasard lui fait trouver, parmi ses anciens meubles, une paire de vieilles babouches , qui lui avaient servi pour le travail. Voilà sa chaussure.
HISTOIRE D'HABIB Eï DE DORATIL. 4° 7
Il couvre ses épaules d'une peau de chamois : il:^ en attache une autre autour de sa ceinture , voilà son vêtement. Il se frotte le visage et le col avec une terre d'un jaune foncé , qui en fait disparaître le coloris, hérisse sa harbe , ses cheveux : et, son poignard à la ceinture , un bâton à la main , ayant rempli de fruits une petite corbeille, il passe les barrières , et arrive jusqu'à la porte des tentes , sous lesquelles habitaient les esclaves de sa mère.
Là il trouve une pierre large et commode, et , son panier de fruits entre les jambes, il s'assied comme pour se reposer 5 il feint même de dormir.
Plusieurs esclaves passent, mais il ne voit point celle qu'il doit mettre dans sa confidence. Enfin elle se présente , il l'appelle par son nom 5 elle avait été sa gouvernante : Esecque ! — Tu me connais, jeune homme ? dit la bonne vieille. — Oui, répond Habib, et si vous voulez venir avec moi , derrière ce gros arbre, je vous dirai une nouvelle qui fera un grand plaisir à nos maîtres. Mettez ma corbeille dans votre tente, et, si vous n'êtes pas contente de ce que je vous dirai, elle et mes fruits seront pour vous.
L'esclave, plus curieuse qu'avide, prend cependant les fruits , et va derrière l'arbre , qui , presqu'adossé à la tente , dérobait aux regards l'entretien qu'elle allait avoir. Voyons, dit-elle, jasons, que veux-tu me dire ?
4o8 LES MILLE ET UN JOURS,
— Me promettez-vous , si ce que je vous dis vou& fait trop de plaisir, de ne pas éclater, de ne pas faire le moindre bruit ? — Mais voyez l'enchanteur , dit la vieille 5 tu crois donc avoir la lan^e bien dorée ? Il n'y paraît ni à ton manteau , ni à ta chaussure : as-tu déjà fait crier bien des femmes^, rien qu'en leur parlant? — Non, ma chère bonne. Si vous n'y prenez garde vous serez la première. — Mais, dit la vieille, voyez ce vagabond , avec son panier de prunes , qui m'appelle sa bonne , et qui ne me déplaît pas ! finiras-tu de me faire ce gros plaisir , que je me lasse d'attendre ? — Vous aimiez bien ce pauvre Habib ? — Et tu viens ici pour me faire pleurer ? — Au contraire , si vous l'aimiez ^ consolez-vous , il n'est pas mort.
En lui disant cela , il lui tenait les mains , et l'empêchait de crier. Tais-toi, tais-toi, disait-il, ma bonne : ne fais pas le moindre bruit, c'est moimême qui suis Habib. Je te ferai voir le signe qui est à mon col , celui qui était à ma poitrine 5 et je te chanterai la petite chanson que j'avais faite pour toi.
— Comment? comment ? dit la bonne vieille, que le son de sa voix pénètre -, et Habib lui ferme la bouche avec la main : — Prends garde , tu feras mourir ma mère de surprise. Je viens pour tirer mon père des mains de ses ennemis , et tu vas me faire manquer mon coup , s'ils savent que je suis ici.
HISTOIRE D'IIABIB ET DE DORATIL. ^og.
Tais-toi ! tais-toi ! contiens-toi , au nom de Dieu , ma bonne : indique-moi une tente où je puisse me cacher. Si je ne puis entrer par la porte , je me fourrerai par-dessous la muraille , et je t'indiquerai comment il faut t'y prendre , pour que la nouvelle de mon retour, qui sera donnée par toi , ne puisse occasionner aucune révolution , et demeure secrète entre nous quatre 5 cela est essentiel à la sûreté de tous tant que nous sommes.
La bonne esclave a été comme suffoquée ; maintenant elle ne pourrait plus parler , car elle pleure ; il n'y a personne dans sa tente , elle y introduit son cher élève. Là , après qu'il lui a fait une leçon sur la manière dont elle doit prévenir sa mère , il cherche à se cacher de manière à ne pouvoir être découvert, et sa bonne gouvernante va épier le moment de pouvoir parler à Amirala , qui ne quittait presque pas Salamis.
Habib demeure seul , et réfléchit douloureusement, en comparant l'état redoutable dans lequel était le camp de son père , et celui dans lequel il vient de le retrouver.
Il est diminué des trois quarts. Ce ne sont plus de simples barrières qui le ferment , ce sont des palissades retranchées -, et si , dans ce qu'il a traversé , on paraît occupé de préparatifs militaires , c'est pour une guerre visiblement défensive.
4iO LES MILLE ET UN JOURS,
Il est impossible d'imaginer quelle est l'impatience du héros d'embrasser , de consoler son père et sa mère , de pouvoir rendre la vue au respectable auteur de ses jours , et de se voir aux prises avec les ingrats et les lâches qui ont abusé de l'infirmité de leur souverain , pour se révolter , et porter l'excès jusqu'à menacer sa liberté. Heureusement , pour abréger ces affligeantes réflexions, la bonne gouvernante doit bientôt revenir.
tnnni/ynnivtnnihnni*vvti*v\niviMV\iv%ivv%ivvv%nnmmnivtr^\niv\nniutn'V*'vvvvvv^
Le sommeil a fermé pour quelque tems les paupières de l'émir , et Amirala est rentrée dans sa propre tente , pour y prendre des rafraîchissemens et du repos. La gouvernante la suit , et s'enferme avec elle. Madame, lui dit-elle , vous avez beaucoup de confiance dans mes rêves. Il y a long-tems que je n'en ai fait que de tristes, et malheureusement ils se sont trouvés vrais j mais celui que j'ai à
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 4ii VOUS raconter m'a remplie de consolation et d'espérance.
Les vingt chevaliers qui avaient accompagné notre enfant dans le désert ont été des lâches , puis des menteurs. Notre cher Habib n'est pas mort ; il se porte bien. J'ai baisé les signes qu'il a sur la poitrine et sur le bras.
— Et quand vous auriez baisé ces signes en rêve , dit Amirala , cela peut-il faire que les chevaliers soient des menteurs , et notre enfant vivant ?
— Oh , madame ! répond la vieille , c'est que j'ai appuyé très-fort , et que lui m'a très-fort serrée contre son cœur qui battait vivement. Ce n'était pas là le cœur d'un mort, madame, je vous en assure. — Mais où et quand avez-vous fait ce rêve ? — Toutà-l'heure , madame 5 mais buvez cette coupe d'eau fraîche, et je vous en dirai davantage.
Amirala a la complaisance de boire. Bon, dit la vieille , je ne risque rien maintenant à vous parler plus clair. Contenez-vous , madame , pour ne point mourir de joie.
Je n'ai point rêvé , j'ai vu et tendrement embrassé notre véritable Habib. Il est arrivé ici, à ce qu'il appelait sa petite maison de retraite , et voilà le panier de prunes qu'il m'en a rapporté ^ il est entré dans le camp déguisé en pauvre , le visage barbouillé de terre. Il ne veut point se faire con-
4i2 LES MILLE ET UN JOURS,
naître de personne que de son père et de noiis : Cela, dit-il, est très-important pour le bien des afiaires de son père , et vous savez que notre Habib est sage ; il faut faire comme il dit.
Malgré la précaution du verre d'eau , Amirala fut bien saisie. Elle jette les yeux sur la corbeille dans laquelle sont les fruits, et ne peut dire que ces mots : Voilà les prunes de son jardin. Alors la gouvernante lui fait respirer quelques essences : Remettez-vous , madame , lui dit-elle , un grand bonheur va suivre , et nous récompenser de toutes nos souffrances ; mon Habib me l'a dit, vous regarderez ce soir de tous vos yeux le ciel , et n'y verrez pas une étoile qui ne soit pour nous.
— Mais où est-il ? dit Amirala , un peu revenue - — Dans ma tente , derrière cette grande manne de joncs qui vous était arrivée pleine d'étoffes de Ghiraz. Prenez du courage; recueillez vos forces, madame , venez le voir où il est. Nous nous enfermerons avec lui , nous lui peignerons ses cheveux , lui laverons le visage , et, ou je suis bien trompée, ou nous l'embrasserons plus beau que jamais.
Amirala essaya ses forces. Elles ont pu la conduire jusque dans la tente de la bonne gouvernante. Là, après des précautions pour ne pouvoir être ni troubles ni surpris, la manne est dérangée, et Habib tombe aux pieds de sa mère, assise sur le lit de la gou-
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 4'^ vernante ; alors il faut avoir de nouveau recours aux essences , pour tirer la mère et le fils d'un évanouissement commun.
Enfin tous les deux reviennent dans les bras l'un de l'autre. Et quelle grâce du ciel vous rend à nous, mon cher Habib ? dit Amirala.
— - Celle qui m'était promise par les étoiles , madame : vous voyez devant vous l'heureux époux de Doratil - goase , le roi des sept mers, l'instrument^ quoiqu'indigne , du grand Salomon, le vainqueur des ennemis de Dieu et de ses prophètes ; mais qui pleurerait sur toute cette fortune , s'il ne conduisait pas avec lui le médecin qui doit rendre sur-le-champ la vue à son père.
— Rendre la vue à mon cher Salamis 1 s'écrie Amirala. — Oui , madame , répond Habib , et ce médecin est mon épouse elle-même , chargée par les décrets du ciel d'opérer immanquablement ce prodige.
— Votre épouse ! répond encore Amirala , et où est-elle ? — Dans la cabane de mon jardin. Elle y attend un habillement d'Arabe. Vous en ferez chercher deux, pour elle et pour moi, sous lesquels elle puisse déguiser son sexe, et moi n'être pas reconnu.
Il s'agit , madame, sous les yeux de tout le camp , d'introduire auprès de mon père un médecin arabe et son esclave : chargez celui de tous les
4i4 Ï^ES MILLE ET UN JOURS,
écuyers de l'émir, en la discrétion duquel vous ayez le plus de confiance , de me suivre avec trois mules jusqu'à ma petite retraite , où je vais me rendre surle-champ ^ qu'il ait le soin de prévenir aux barrières, pour qu'elles lui soient ouvertes au retour.
Vous annoncerez à vos esclaves que vous avez envoyé chercher un médecin , à qui il faut préparer une tente pour la nuit. Nous y arriverons au coucher du soleil , et vous n'attacherez que ma seule gouvernante à notre service.
Jusque-là, madame , préparez mon père par quelque fable qui relève ses espérances sur xùon compte. Inspirez-lui de la confiance pour un habile homme , qui ne demande qu'à voir ses yeux, qu'en approcher légèrement les doigts , et qui se flatte de lui rendre sur-le-champ la vue. Quant à moi , je ne me ferai connaître qu'après l'opération.
K/i/vt(twi/tivi/v%t/vvx)i;vvwiJvviifcrt/%/ituvtwv%/i/%ivvvhWvvi<v%rv«v\/^
389 JOTR.
On exécute tout ce qu'Habib a proposé , et il prend sur-le-champ le chemin de sa retraite , en précédant , sans parler , l'écuyer de son père.
HisTOir.E d'iiabib et de doratil. 4ï5
Quand ils approchent des palissades , il l'appelle par son nom -, l'écuyer est frappé du son de la voix. Revenez de votre étonnement, lui dit-il, je viens de vous parler avec la voix d'Habib, parce que je suis Habib lui-même. Vous verrez , où vous allez entrer , quelque chose qui pourra augmenter votre surprise : c'est la reine mon épouse j préparez-vous à faire tout ce que nous vous ordonnerons pour le service de votre émir , mon père.
L'écuyer croyait rêver ^ mais le travail dont on le charge lui persuade bientôt qu'il n'est point enveloppé dans les illusions d'un songe. Habib lui fait mettre sur le dos des deux mulets les armures et les équipages de cheval, venant d'H'Haboul. Lui et Doratil-goase ont pris leur déguisement.
Le jeune médecin est monté sur la meilleure des mules. Son esclave conduit, à pied, un des mulets chargés; l'écuyer est le conducteur de l'autre. Les armures sont couvertes de peaux de lions et de tigres , qui servaient de meubles dans la cabane , et la petite troupe , à la nuit tombante , se présente , et est admise au-dedans des barrières du camp .
Pendant ce tems , Amirala et la gouvernante sont autour de Salamis qui s'est réveillé. Elles l'abordent sur un ton moins triste qu'à l'ordinaire. Le bon émir en paraît satisfait.
Le ciel m'a humilié , leur dit-il -, je m'étais trop
4i6 LES MILLE ET UN JOURS,
enorgueilli de ses bienfaits , et il me les a tous retirés , pour que je connusse mon néant. Je le bénis, o ma chère Amirala ! si je vous vois aussi résignée que moi.
Privé de ma gloire et de ma puissance , de la jouissance de la lumière , je pourrai braver jusqu'à l'esclavage dont on me menace , dès que vous m'aiderez à tout supporter : mes lâches ennemis ne craignent plus ma lance ; mais ils n'éviteront pas celle du grand prophète , et nous serons vengés; il nous rejoindra à notre Habib , et nous serons heureux.
— Oh ! oui ! dit la gouvernante : après le rêve que nous avons fait, madame et moi , je suis sûre que nous rejoindrons notre Habib.
— Quel est ce rêve ? dit Salamis , et qui a jamais entendu parler d'un rêve fait à deux ? — Il est cependant fait à deux, dit la gouvernante, et exactement pour l'une et pour l'autre. Nous avons vu Habib -, il était beau , il était roi , il avait une reine belle comme les houris. Il aimait son père et nous de toute la tendresse de son cœur^ il comptait venir ici se montrer à vous....
— Se montrer à moi , dit Salamis , ce ne sera donc pas sur la terre -, mes yeux sont fermés pour toujours. — Vous serez peut-être, seigneur^, poursuivit la gouvernante, trompé très-agréablement à
HISTOIRE d'HABIB ET DE DORATIL. 4i7 cet égard : on nous a annoncé un médecin unique. Dès que la prunelle de l'œil n'est pas éteinte , il rend la vue en un moment, et sans occasioner de douleur.
— Je n'ai que trop été victime des empiriques et des astrologues. — Celui-ci n'est ni l'un ni l'autre. Il offre de consigner mille pièces d'or , avant d'entreprendre. S'il n'a pas réussi , s'il a fait le moindre mal, il perd la somme. — Qu'on le fasse venir et consigner^ dit Salamis ^ je veux gagner mille pièces d'or pour ceux de mes pauvres sujets à qui on a enlevé leurs troupeaux. Il ne m'en coûtera qu'un peu de patience, et l'homme sera puni de sa forfanterie.
Cette complaisance de la part de Salamis était tout ce qu'Amirala pouvait prétendre. Habib et Doratilgoase sont arrivés : introduits dans l'appartement de l'émir, l'écuyer y dépose les armures, couvertes des peaux dont elles avaient été enveloppées.
L'opération sur les yeux de l'émir va se faire ; mais les curieux, quels qu'ils soient, sont en défaut : on les a écartés. On a fait préparer un souper que la seule gouvernante doit servir, et l'écuyer est mis de garde à la porte de la tente , pour empêcher que personne en approche.
Amirala annonce à son époux la visite du médecin, et en même tems lui remet à la main une bourse IV. , 27
4i8 LES MILLE ET UN JOURS,
remplie d'or. Pesez-la , lui dit-elle , émir , voyez si le £fage que le médecin vous fait remettre est suffisant 5 emparez-vous-en pour en disposer , dans le cas où l'opération serait manquée.
Mais, comme vous êtes souverain, il trouve que votre personne ne saurait être compromise pour un prix aussi vil que celui-là, et, pour établir une sorte de proportion, il vous prie de lui permettre d'engager sa tête.
— Ma chère Amirala , dit Salamis , ne me faitesvous pas rêver, comme vous avez fait tantôt, la gouvernante et vous ? Ceci serait-il un rêve à trois ?
— J'espère, mon cher émir, que ce sera bientôt un rêve à cinq , et le plus charmant et le moins trompeur que nous puissions faire ; mais voici le médecin.
— Approchez-vous, lui dit l'émir. Est-il vrai que vous soyez sûr de me guérir ? — Aussi sûr que je le suis de mon existence. — Vous avez la voix d'un ange et non celle d'un médecin. M'apporteriezvous une grâce du ciel, je n'en attends et ne puis en attendre que de lui. — Vous vous trompez sur la nature de mon essence 5 mais vous définissez bien ma commission. — Je ne sais, mais vos paroles m'enchantent et me remplissent d'espoir. Regardez mes yeux. — Je les vois. Trouvez bon que j'y touche, et que j'applique dessus les pouces de mes
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. ^l'ï)
mains. — Je sens une chaleur agréable oh!
quelle douce sensation ! Il s'opère sûrement une espèce de révolution dans ma tête : elle se communique à tous mes nerfs; il me semble que mes organes et tout mon corps se raniment....
mO' JOUR.
— L'opération doit être faite, seigneur, dit Habib , ouvrez les yeux sans crainte. Les rayons du soleil vous blesseront moins qu'ils ne l'aient jamais fait.
— Ciel ! je vois , s'écria le bon émir 5 et axant de rien regarder, il se précipita la face contre terre pour rendre grâce. Il se relève , après avoir fait sa prière : Où est mon médecin ? dit-il dans une espèce de transport, où est le messager de Dieu? — C'est moi qui le suis. — Créature céleste ! — Je ne suis point céleste , 6 mon vertueux père ! je suis Doratil-goase votre fille, à qui le sort vous avait sacrifié-, je suis l'épouse de votre cher Habib. — Épouse d'Habib ! approchez-vous — Amirala !
soutenez-moi — mon fils est marié, est vivant! où est-il ? — A vos genoux , dit Habib en s'y jetant.
— O ciel! s'écrie Salamis, je sens que tu m'as rendu mes forces 5 mais il m'en faut beaucoup pour soutenir l'excès de mon bonheur ! Et il demeure comme privé de sentiment entre les bras des jeunes époux.
Mais ce n'est qu'une crise d'un moment, dont l'effet est de faciliter le passage à deux torrens de larmes de tendresse , qui cherchent à s'échapper de ses yeux. Elles se confondent bientôt avec celles qui coulent sur les joues de ses enfans, avec celles d'Amiralason épouse 5 et la vieille gouvernante, emportée par la force de son attachement, a la confiance de venir y mêler les siennes.
La nature usa de tous ses droits , et le sentiment de la tendresse suspendit pendant long-tems les mouvemens de la curiosité.
Enfin Amirala se rappelle qu'il faut prendre quelque nourriture, et la gouvernante, sur l'ordre qu'elle en a reçu , s'emploie pour le service. Le père est à table entre ses deux enfans -, Amirala est vis-àvis, jouissant d'un tableau formé par la réunion des objets de sa tendresse, parfaitement heureux.
Depuis long-tems sa respiration était gênée par des soupirs. Sa bouche ne s'ouvrait que pour articuler des plaintes. Elle avait le cœur plongé dans
HISTOIRE D'HABIB Eï DE DORATIL. 421
ramertume, l'esprit tourmenté par des frayeurs. Les pleurs qu'elle versait étaient décliirans : elle était morte à toute espèce de plaisir , et vivante seulement pour sentir l'aiguillon de la douleur. Le malheur semblait devoir marquer tous ses pas.
Tout vient de changer en un moment , et le torrent de larmes qu'elle verse est une délicieuse jouissance. Un enthousiasme intérieur la saisit ; car ses lèvres savent en arrêter l'expression :
Ouvre-toi au plaisir , mon cœur , ce n'est plus le tems de te resserrer contre des impressions dont il fallait te défendre ! dans ce moment-ci , ouvre-toi pour fournir abondamment des pleurs.
Quand je ne versais pas une larme qui ne dut m'arraclier un cri de douleur, pensais-je que je trouverais un jour tant de plaisir à pleurer ? O rire ! tu es trompeur. Tu ne saurais peindre le bonheur de l'ame. Tu ne tiens en rien à la sensibilité. Va-t-en marquer la folle joie sur le visage des êtres inanimés qui la cherchent. Éloigne-toi de ceux qui savent goûter la douceur qu'on trouve dans les larmes. Doratil-goase ! Habib ! ah que les vôtres sont belles ! comme elles honorent les formes célestes de vos visages.
Amirala eût continué à faire plus long-tems des vers , car la satisfaction qu'elle éprouvait lui rendait tous les goûts de sa jeunesse j mais le tableau qui
était devant elle est dérangé. Le repas a été courte la gouvernante s'est retirée 5 et il est tems que Salamis apprenne , de la bouche même de son fils , comment le ciel le lui a rendu.
Le jeune héros raconte son histoire , dès le premier instant où il partait pour s'acheminer vers le Caucase , fait le tableau de 1 a conduite des vingt chevaliers jusqu'au moment où ils l'abandonnèrent dans le désert à la rigueur du climat , et exposé à la faim, à la soif, et aux bêtes féroces.
Il dépeint naïvement ses travaux, jusqu'à sa faute impardonnable , selon lui , dans les cavernes qu'il lui avait fallu traverser, les suites qu'elle avait eues.
Il passe à la rencontre , sans doute prédestinée , des filles de la mer , dont les secours lui avaient facilité tous ses travaux , et même en quelque façon sauvé la vie. Enfin, il dépeignit le bonheur dont il avait joui, au moment où le sort l'avait réuni à sa chère Doratil-goase.
Il en vient aux raisons qui , l'ayant ramené vers le Caucase , l'avaient mis dans le cas d'apprendre , pour la première fois , d'IlHaboul , le malheur et l'extrémité auxquels se trouvaient réduits son père, sa mère et sa tribu, et le parti qu'il avait pris soudain de se rendre en Arabie.
Salamis écouta tout sans l'interrompre 5 mais dès
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 4^3 qu'il eut fini : Ne pensez-vous pas , lui dit-il , mon fils, à tirer vengeance des lâches chevaliers qui se sont résolus à consommer votre perte ?
nntvvvx'\nnryvvv\/%nniv%/\ivvv\ni%v\ni^*nnn%/\iv\'V\nn'%n/s/%*nnn^^
39r JO€K.
— Mon père , répond Habib , je crois cela fort inutile. Je les abandonne à leurs remords et à la vengeance céleste •, de pareils monstres sont trop audessous de moi pour que je ne sois pas compromis dans la vengeance que je pourrais en tirer.
— Ce que vous dites est magnanime , répond Salamis, vous pensez comme un héros; mais vous devez penser comme un roi. Vengeur né du crime , des scélérats ne peuvent être l'objet d'aucun ménagement. Vous le dirai-je ? depuis leur infâme trahison , leur lâcheté , après la perte de ma vue, a été la cause de la désolation actuelle dans laquelle se trouve notre tribu ; il n'y en a pas un qui ait osé faire face à l'ennemi.
Ils se sont souillés ici par je ne sais combien
d'injustices. Le crime qu'ils ont commis contre vous et moi est reste dans leur cœur, et y règne , et vous exposez la tribu , en les laissant jouir de la vie. D'ailleurs , dès que vous allez paraître , leur félonie à notre égard sera manifeste , et vous en devez le sacrifice à la loi. J'ajouterais, si je ne savais combien vous êtes au-dessus de la crainte , qu'ils pourraient être pour nous de dangereux ennemis.
Habib se laissa convaincre ^ il pria ensuite son père de l'instruire des détails de la révolution arrivée en Arabie , qu'IlHaboul n'avait fait que lui annoncer, et dont en arrivant il avait aperçu les tristes effets.
O mon fils, reprit le vertueux émir, je vous excite à la punition de monstres dont l'existence est pernicieuse à l'humanité , et quand je vous force à faire violence à votre caractère , pour assurer le repos des hommes qui vous seront assujétis, qu'il m'est désagréable de faire de ceux-ci un tableau révoltant, qui puisse éloigner de votre cœur le sentiment de bienveillance à leur égard , qui doit animer le véritable musulman !
Quand mes yeux eurent été privés de la clarté du jour, quand les Arabes ne purent plus se flatter de triompher avec moi et par moi , je ne fus plus à leurs yeux qu'un vil fardeau sur la terre. Les émirs qui m'étaient soumis oublièrent qu'ils me devaient leur
mSTOIRE D'HABIB ET DE DORATÏL. 425
élévation , chacun d'eux s'éloigna de moi. La dissension se mit entr'eux, et ils méprisèrent jusqu'à mes conseils.
Ils étaient parvenus sous mes ordres , par les effets de mes travaux, de ma conduite et de mes exploits , à soumettre la nombreuse et redoutable tribu de Kleb , toute composée d'infidèles , adorateurs du soleil et des astres. Nous avions été forcés de la réduire à l'esclavage, en lui imposant un fort tribut qu'elle supportait impatiemment.
Il s'est élevé parmi elle un guerrier nommé Zir , homme d'une taille presque démesurée, d'une force de corps extraordinaire, ambitieux, factieux, entreprenant, vaillant et cruel.
Ce Zir a excité ses frères à la révolte ; ils ont pris les armes. Tandis que les émirs, divisés entr'eux, cherchaient à se disputer les vains honneurs du commandement^ il les a vaincus, dispersés, a enlevé leurs troupeaux , et ceux qu'il n'a pas entièrement soumis , sont errans dans les déserts qui sont ici autour.
Délivré des ennemis qui auraient pu l'inquiéter , le redoutable Zir s'est porté sur mon camp, pour accomplir la plus importante partie de son projet. La tribu de Ben-Hilac , dont notre saint prophète lira tant d'importans services , est la plus odieuse aux yeux des infidèles. Zir veut la soumettre à l'es-
clavage dont il a délivré la sienne , et en effacer, s'il le peut , la trace de dessus la terre.
Jusqu'ici la situation favorable de notre camp , entre deux collines escarpées, la police que j'y fais observer^ les moyens que je suggère pour rendre les attaques difficiles et les surprises impossibles^ ont retardé ma défaite , mais nous nous consumons tous les jours , et ce qui nous reste de troupeaux trouve à peine de quoi subsister autour de nous.
Nous étions , mon fils , sans votre arrivée , sans la grâce du ciel qui vient de me rendre la vue , dans l'attente de la mort , ou du plus humiliant de tous les esclavages.
Si l'ennemi , qui connaît notre position , cesse d'essayer de nous forcer dans notre camp , chaque jour il se montre à notre barrière , et vient insulter, par des défis , à la lâcheté de nos guerriers. Pas un , non , pas un des miens n'ose repousser ses insultes ; il semble qu'il n'y ait plus dans la tribu de Ben-Hilac que des enfans et des femmes.
L'effet de ce récit fut déchirant pour le cœur d'Habib : son père abandonné , sa tribu avilie , étaient des idées insupportables pour lui. Mais l'abus révoltant que faisait de la faiblesse des siens leur ennemi , le chef de la tribu de Kleb , le remplit de courroux.
O mon père , dit-il, j'espère que les premiers
rayons du soleil éclaireront des coups portés pour commencer notre vengeance.
Sous ces peaux de tigre , qui n'ont point attiré vos regards , sont des armures de forme étrangère, que m'a données Il'Haboul , à mon dernier passage sur le Caucase. Votre écuyer me fera préparer un cheval de bataille , et j'irai à la barrière , recevoir le défi des insolens , s'ils y viennent. S'ils ne se présentent pas , j'irai jusqu'aux tentes de Zir , pour le provoquer lui-même.
— Et que serait devenu Salamis , s'écria le généreux vieillard , s'il n'accompagnait pas son fils dans une aussi noble entreprise ! voilà deux armures sous ces peaux de tigre. Est-ce pour ton épouse , ou pour la mienne , qu'on a envoyé celle-ci ? Est-il un de nos Arabes digne de la porter ? qui d'entr'eux pourrait soulever cette lance ?
%/Wii. v%'%fVX'X'V«i«.'^fi>c/\/v%/VVVt;UVV\t;vvvi'vv%>vvvvv'*/tt/^k/vvvi'VV%iVvi/vvv'«'%i/vvvii%/v%vv'k/vuvi/%t/\^^
39r JOUR.
En même tems il brandissait la lance en l'air, d'une manière à inspirer la terreur. Malgré son
poids énorme , elle était entre ses mains comme un roseau dans celle d'un enfant. O Mahomet! ditil , tu viens de redonner deux chefs à ta chère tribu. Tu lui rendras la vaillance et la force !
Amirala et Doratil-goase , au lieu de se livrer aux alarmes , jouissaient en voyant leurs époux s'aider réciproquement à se couvrir de leurs armes, et faire tour- à- tour des essais de leur poids et de leur trempe.
Quand ils se furent revêtus de ces armures , ils s'embrassèrent : Tu étais mon fils , dit Salamis : j'étais ton père. Aujourd'hui nous sommes frères et rivaux pour l'honneur. Pourquoi faut-il que nous n'ayons à combattre que contre des esclaves ? mais consolons-nous , puisqu'il s'agit de servir notre grand prophète : nous trouverons notre gloire dans la sienne.
Alors Salamis envoie chercher son écuyer : Prenez , lui dit-il , deux de mes meilleurs coursiers , mettez-leur ce harnais, conduisez-les à votre tente. Tenez-les prêts pour le point du jour. C'est-là que nous irons les monter.
Dieu m'a rendu mes forces avec la vue -, vous le voyez. Mon fils et moi irons demain matin recevoir le défi des faux chevaliers de l'armée deZir. Quand nous sortirons de votre tente , vous pourrez nous suivre à quelque distance , et , si on vous demande
dans le camp qui nous sommes : Ce sont , direz-vous, deux chevaliers étrangers , qui sont venus pour présenter leurs services à Salamis.
L'écuyer se retire pour obéir aux ordres qui lui ont été donnés , et profite des ombres et du repos qui régnent dans le camp pour les mettre en exécution, sans être aperçu.
La garde qui veille autour des tentes de l'émir voit entrer et sortir deux chevaux conduits par un homme , connu pour être à Salamis , et ne fait pas le moindre mouvement.
Au lever de l'aurore , les deux guerriers tout armés , après avoir embrassé leurs épouses , sont sortis par un endroit qui n'était pas observé. Ils parviennent à la tente de l'écuyer, montent à cheval, et vont attendre en-dedans des barrières , que les guerriers , envoyés par Zir , viennent renouveler leurs bravades accoutumées.
Ils ne se font pas attendre. On en voit arriver six, armés de toutes pièces, et que suit une petite troupa, sans doute attachée à leur service:, ils s'approchent des barrières du camp. Un d'entr'eux descend de cheval , et porte la parole à ceux qui la gardent :
Gens d'Arabie , avez-vous perdu le sens , de vouloir rester ici ignominieusement enfermés , comme votre bétail que vous achevez de consommer ? comp-
43o LES MILLE ET UN JOURS,
tez-vou8 y mourir de faim auprès d'un aveugle? Les fers que nous vous offrons sont honorables ; nous les destinons aux plus vaillans peuples de la terre, et, en vous y soumettant , vous n'aurez qu'un sort commun. Empressez -vous de les recevoir, et vous aurez l'avantage d'être un des marche-pieds du trône du très-puissant émir Zir, notre glorieux souverain. Quittez un vieillard impuissant, qui ne saurait partager avec vous que l'infirmité, les besoins et la honte. Nous vous mêlerons dans nos tribus, et vous y oublierez la honte de la votre. Que faites-vous auprès d'un homme si abandonné, qu'il ne lui reste pas un seul chevalier capable de faire face au plus faible d'entre les nôtres ?
— Tu en as menti , vil esclave d'un esclave rebelle ! dit Habib , sortant tout-à-coup de derrière la palissade , et il lance de toute sa force un de ses gantelets contre la visière de son casque. Voilà mon gage de bataille, dit Habib ; ose attendre, à pied ou à cheval , un chevalier du grand émir Salamis.
En même tems , le vaillant époux de Doratilgoase se lance par dessus la barrière, et joint son adversaire , avant que celui-ci ait le tems de remonter à cheval, ni de prendre son bouclier.
Habib jette le sien, comme dédaignant tout avantage , et le combat commence sur-le-champ 5 mais il est bien vite terminé. Le fils de Salamis ne frappe
pas un coup qui ne pénètre à travers l'armure de son adversaire , et il est étendu mort à ses pieds avant que les autres chevaliers de la tribu de Kleb soient arrivés pour donner du secours à leur compagnon d'armes.
Le premier arrivé j, oubliant les lois de la guerre, fond sur Habib pour le renverser du coup de poitrail de son coursier : le vaillant fils de Salamis évite le choc , blesse mortellement son adversaire et le terrasse.
Salamis sort de la barrière , vient rencontrer le troisième et le terrasse ; son fils , à qui l'écuyer a amené son cheval, le joint, et tous deux s'élancent contre les trois guerriers qui restent de la tribu de Kleb.
Ceux-ci fuiraient si la présence de leurs gens ne leur en imposait pas. Mais la terreur les a frappés : ils sont atterrés, et les terrible» coups qu'on leur porte ne font que les achever.
Salamis et son fils sont rentrés dans leur camp. Tout ce qui porte le nom de chevaliers, dans la tribu de Ben-Hilac, les entoure à demi armés. Une joie mêlée de jalousie et de confusion couvre le visage de ces guerriers découragés. Ils veulent savoir qui sont ceux qui viennent de se montrer pour eux , avec autant d'assurance et d'intrépidité , et de remporter à deux contre six une victoire aussi prompte , aussi inégalement disputée.
Les deux héros ne lèvent point la visière de leur casque. Ils s'inclinent honnêtement devant ceux qui les comblent de louanges. Leur bouche est muette , et l'ëcuyer qui parle pour eux ne dit rien , sinon que ces deux nobles et vaillans étrangers viennent d'arriver pour offrir leurs services à l'émir , à la tente duquel ils demandent à être conduits , pour se faire reconnaître et avouer de lui.
Les deux héros remontent sur leurs coursiers , et prennent le chemin de la tente de Salamis. L'écuyer les y précède , y entre avant eux , comme pour les annoncer , et un moment après ils sont mystérieusement introduits.
Ils y tombent dans les bras ouverts d'Amirala et de Doratil-goase. Le fer qui les couvre semble s'amollir , et céder à la force et à la tendresse des embrassemens.
Un chevalier vainqueur est un ravissant objet pour
HISTOIRE D'HABIB ET DE DORATIL. 433 sa dame. Eh ! que de titres avaient ceux-ci aux plus douces , même aux plus emportées de toutes les caresses ! Les deux couples heureux s'y livraient dans ce moment sans crainte -, mais l'amour , épuré par la vertu, va au-delà de toutes les bornes , sans jamais atteindre l'excès.
Nos héros sont désarmés par leurs épouses , et on leur sert un repas dont ils avaient besoin. Salamis apprend que sa tente est environnée de curieux de tous les ordres. Il leur fait dire , qu'ayant mal passé la nuit , il a besoin de repos. En même tems il ordonne qu'on publie dans tout le camp , qu'il tiendra conseil avec toute sa chevalerie après la prière de midi.
Le bruit de l'arrivée du médecin qui devait opérer sur les yeux s'était répandu , mais cet homme et son esclave avaient disparu : et on pensait que l'émir, n'ayant pas pris de confiance dans l'opération qu'on lui avait proposée , avait renvoyé brusquement l'homme qui était venu s'ofifrir pour la tenter.
D'un autre coté , chacun se demandait à quelle heure , et par quelle barrière deux chevaliers armés de toutes pièces avaient pu s'introduire dans un camp fermé , pénétrer jusque dans le quartier de l'émir, sans être aperçus de personne , pas même de la garde.
Tandis qu'on se livre aux conjectures sur ces IV. 28
deux événemens, Salamis^ Amirala , Habib et Doratil-goase goûtent les charmes d'un repos qui leur était absolument nécessaire -, tout ce qui doit entrer au conseil annoncé se prépare à y voir éclore une nouveauté , de quelqu'espèce qu'elle doive être, et personne ne néglige de s'y trouver à l'heure indiquée.
Salamis reçoit ses chevaliers , assis sur son sofa . la main appuyée sur son front , pour ne pas laisser voir le feu nouvellement ranimé de ses regards.
Dès que l'assemblée est complète , et que chacun a pris séance^ il prend la parole : Émirs et chevaliers, qui faisiez la gloire de la tribu de Ben-Hilac, avant quelle eût encouru le courroux du grand prophète ;, je ne me flattais pas d'être jamais instruit du sujet qui a attiré sur nous tant de revers, ni d'en voir cesser les affligeans progrès.
Toujours mettant mon espérance en Dieu , je me suis résigné à sa volonté , et il vient de me la faire connaître , en même tems qu'il m'a révélé le crime affreux dont quelques enfans de cette tribu se sont rendus coupables -, ils ont irrité le ciel^ au poi'.^t d'attirer sur nous les fléaux dont nous avons été les victimes.
Émirs ! et surtout vous , chevaliers arabes , qui m'écoutez ! vous recelez parmi vous des cœurs lâches et faux, des âmes qui se sont noircies par
HISTOIKE D'HABIB RT DE DORATIL. ^'65
la plus haute de toutes les trahisons , par la plus criminelle de toutes les félonies.
Du moment qu'ils s'en sont rendus coupables , Mahomet a détourné ses regards de nous , le ciel s'est renversé , les étoiles sont devenues nos ennemies , et nous avons été abandonnés aux infidèles.
Moi , quoiqu'innocent , mais votre chef , j'ai été frappé d'aveuglement, pour que, tombé dans l'impuissance d'agir, je visse dédaigner jusqu'à mes conseils. La confiance dans vos propres forces vous a été retirée ; vous n'avez plus osé faire face à l'ennemi : vous en êtes devenu la risée ; et ceux qui attendaient tout autrefois de la puissance de leurs efforts , ont senti plier leurs jarrets sous eux , et se sont cachés derrière des retrancheaiens.
Les tribus qui nous étaient soumises se sont séparées de nous , sans pouvoir éviter la contagion des maux attirés par le crime sur les tentes des Arabes -, leurs ennemis , aussi peu courageux que nous , mais plus imprudens encore , divisés entr'eux , ont laissé tomber leurs frères sous le cimeterre de leurs esclaves révoltés -, et ceux qui n'ont pas cherché des avantages dans la rébellion , ont été implorer dans les plus affreux déserts la misérable ressource d'une ignoble sûreté.
Nos malheurs , arrivés presqu'au comble , ont enfin attiré sur nous des regards de compassion, et
la justice divine n'attend plus de nous que la punition du crime , qu'elle poursuit à regret sur des peuples innocens, pour la renvoyer sur le camp ennemi.
Consentez -vous à livrer sur-le-champ à la punition qu'ils méritent ceux qui vont être convaincus d'avoir attiré sur les fidèles musulmans de l'Arabie les malheurs affreux par lesquels ils viennent d'être désolés ?
VVVVUVVllVVVV&rV\W%/VVVV%/VIA-lL'V%iVVl/V»/V\r\;t/%JVl(V%/V\rk/«/%AVtnwVV%f%;),'\/%^ Wk
59a' JOUR.
L'émir avait prononcé ce discours avec un ton de fermeté , d'autorité , qu'on n'attendait pas de l'état d'abattement dans lequel on le supposait : l'assemblée en reste dans l'étonnement -, quelques regards s'abaissent vers la terre ^ mais un vœu unanime , en apparence , déclare que le crime horrible dont le ciel poursuit la vengeance doit être puni sur-lechamp, aux dépens de la vie de ceux qui auront été convaincus de l'avoir commis.
HISTOIRE d'hABIB ET DE DORATIL. 43;
On veut des preuves, dit l'émir en se levant, et faisant sortir Habib de derrière un rideau qui le tenait caché : Paraissez , mon fils , venez convaincre dix-neuf chevaliers qui sont ici, de la fausseté des rapports qu'ils ont fait de votre mort , à moi et à toute la tribu.
Puis , s'adressant aux coupables : Lâches et cruels imposteurs , osez disconvenir que , choisis de préférence , et chargés par moi de garder et de défendre votre prince , passant de la pusillanimité au crime , vous résolûtes de l'abandonner , pour vous mettre à l'abri de la honte de notre vengeance, et vous le quittâtes après l'avoir privé de toute espèce de ressources pendant son sommeil , lui enlevant jusqu'à ses armes , le livrant tout à la fois à la faim , à la soif, à la fureur des élémens et à la rage des bêtes féroces !
Habib se montre , les chevaliers coupables demeurent comme frappés de la foudre , et Salamis continue de parler : Chevaliers de la tribu de Ben-Hilac, le jugement et l'exécution de ces criminels vous regardent -, c'est à vous de venger tous les enfans de Mahomet sur ceux qui ont apporté le déshonneur dans le cœur de sa tribu favorite, et attiré les verpjes du ciel sur elle et sur toutes les autres.
Les coupables ne proférèrent pas un mot \ qu'eus-
seut-ils pu alléguer pour leur défense ? Sur-lechamp on les entoure, on les lie , on leur fait arracher leur armure pièce à pièce. Les bourreaux s'emparent d'eux , les conduisent hors du camp , où le sabre fait voler leurs têtes 5 leurs corps restent abandonnés en proie aux bêtes féroces.
Rabir avait été préservé de l'infamie de ce supplice par la mort , qui l'avait enlevé peu après son retour. L'idée du crime auquel il avait consenti ne lui avait pas laissé de repos , et avait occasioné son trépas, qu'en toute autre occasion on aurait du regarder comme prématuré.
Après avoir rendu à leurs souverains la justice qui dépendait d'eux , les chevaliers s'empressèrent de venir témoigner leur joie du retour d'Habib.
Pendant que Salamis leur avait parlé , l'importance de son discours avait entièrement captivé leur attention, et ne leur avait pas permis de remarquer le feu qui brillait dans ses regards. A leur retour, Salamis leur adresse à tous la parole l'un après l'autre , et ils reconnaissent avec surprise qu'il a recouvré la vue : Vous devez , leur dit l'émir , avoir ouï parler d'un médecin qu'on a introduit auprès de moi , par la grâce de Dieu et de son prophète ; son secret a réussi , mais ce n'est pas la seule faveur que nous ayons reçue.
La victoire qui nous a été accordée ce matin ,
à mon fils et à moi , est le gage de toutes celles que nous devons attendre -, vaillans Arabes ! la tache du crime n'est plus sur vous. Reprenez , avec votre confiance dans vos forces , toute votre bravoure et votre zèle accoutumé; préparez- vous à marcher vers les tentes de Zir. Je ne veux avec moi que ma cavalerie 5 le reste de mes guerriers restera à la garde des troupeaux , dans les pâturages éloignés où je veux qu'on les conduise : on fera bonne garde dans le camp.
Qu'on fasse avertir celles de nos tribus , errantes dans le désert, que la frayeur habitera demain sous les tentes de nos ennemis , et qu'elle doit être bannie du cœur de tous ceux qui se réuniront sous l'étendard de Salamis.
En attendant que nous ayons pu réunir des forces véritablement importantes , dont l'appareil puisse jeter le découragement dans le cœur de nos ennemis , et nous épargner le chagrin de leur faire une guerre trop sanglante, jouissez et faites jouir avec moi , s'il se peut , tout ce qui reste d'Arabes soumis au culte du vrai Dieu des faveurs que je viens d'en recevoir.
Le retour d'Habib et le bonheur d'avoir recouvré la vue , ne sont pas les seules qui m'aient été faites : c'est la reine des sept mers qui sont à l'extrémité de TOrient , c'est Doratil-goase, l'épouse
44o LES MILLE ET UN JOURS,
que les étoiles avaient promise à mon fils , que le ciel a chargée de venir ici me rendre^ avec la force de mes plus belles années , la faculté d'élever vers le firmament mes yeux dégagés des ténèbres qui les avaient obscurcis.
Que la nouvelle en retentisse dans toutes les contrées soumises aux lois de TAlcoran, pour que grâces en soient rendues à Dieu et à son prophète.
Qu'on ordonne partout des fêtes religieuses. Ce ne sont point les corps, ce sont les âmes qui doivent jouir du retour des bénédictions sur nous , annoncées par des grâces aussi singulières , par d'aussi étonnantes merveilles.
Que les transports de notre reconnaissance éclatent , et que le bruit en retentisse dans les tentes de Zir , et ébranle tous les cœurs qui lui restaient afifectionnés.
kVVVt/«/VVft'VV%Vl/%/ll«n/l(%t/VI/%VVV«iin/VkiK/VVVkWVl(«iVl/\>IJVV\iVVVl(t/%jVtJiuV^ VVl/X WV%tfWltWV%<WW'VW
Les actions de grâce sont unanimement et publiquement rendues dans tout le camp de Salamis, avec
HISTOIRE d'HABIB EÏ DE DORATIL. /^.\i
la solennité et l'éclat dont sa position les rend susceptibles. Doratil-goase reçoit les respects et les hommages de toute la tribu de Ben-Hilac, et le camp retentit des acclamations de joie , qui se mêlent au bruit occasioné par les fêtes et les réjouissances.
Le camp de Salamis a pris l'apparence de la plus grande prospérité. Les nouvelles heureuses se sont répandues, et y attirent successivement les chevaliers des autres tribus, que le malheur en avait écartés.
Salamis les reçoit, et engage Habib et son épouse à les accueillir avec bonté -, lui-même va au-devant de leurs excuses, et leur en épargne la confusion en rejetant sur le châtiment du ciel la conduite qu'on a tenue à son égard. En quinze jours de tems, l'émir se voit entouré d'une nombreuse chevalerie, ardente à réparer, par des faits d'armes, la honte dont la défection d'un c6té et l'inaction de l'autre , les avait couverts.
Zir ne peut ignorer cette révolution, la défaite de ses six guerriers l'y avait préparé ; trois d'entr'eux sont restés morts sur le champ de bataille 5 trois sont prisonniers dans le camp de Salamis : ceux-ci font passer dans leur tribu les nouvelles qui percent jusque dans leur prison ^ et Zir passe d'un etonnement à un autre en apprenant , avec la gué-
rison subite de Salamis , le retour d'Habib avec une reine, dont il est devanu l'époux.
Il voit quels sont les deux guerriers qui ont combattu contre ses chevaliers, et il se reproche de ne s'être point présenté lui-même aux barrières de son ennemi, pour y soutenir un choc dans lequel les siens avaient eu tant de désavantage.
L'opinion qu'il a de lui-même lui persuade qu'il en fût sorti vainqueur ; mais il se propose de réparer le déshonneur qui en rejaillit sur ses armes , en allant défier Salamis à la tête du camp de cet émir.
Yemana , sa sœur, princesse belle et sage , quoi qu'elle présume des forces plus qu'immaines et du courage de son frère, n'est pas de son avis.
MoB frère , lui dit-elle , vous regardez peut-être mon sentiment comme une suite de mon attachement à des principes qui ne sont pas les vôtres ^ quelles qu'aient été les forces de celui que nous avons appelé si long-tems le grand Salamis, si je donnais quelque chose à la fortune, je vous croirais fait pour la forcer à balancer entre vous deux ; mais j'attribue beaucoup aux astres. Leurs malignes influences avaient accablé la tribu de Ben-Hilac ; elle et toutes celles qui lui étaient soumises vous ont été comme abandonnées , et vous avez vaincu.
Mais, mon frère, le ciel tourne, et l'influence
HISTOIHE D'HABIB ET DE DORATIL. 44^ des astres tourne avec lui. On sait qu un malheur est presque toujours suivi d'un autre-, on raisonne sur un bonheur qui ne vient jamais seul, et jamais, pour en trouver la raison , on ne remonte à sa véritable cause.
Calculez maintenant les événemens heureux, tenant presque du prodige, qui viennent d'être accu-^ mules en faveur de vos ennemis, et pensez aux moyens d'assurer avec votre sort celui de la tribu de Kleb , dont vous seul faites les véritables forces, sans compromettre votre gloire,
— J'y penserai , ma sœur , répond Zir , quand j'aurai remporté l'avantage sur Salamis; sa gloire m'importune plus que sa puissance-, je l'ai vu atterré, et il renaît de ses cendres. Il élève un fils pour mettre , s'il le peut , un obstacle de plus à l'étendue de ma réputation. L'Arabie entière devient trop étroite pour moi 5 jugez si j'y puis supporter l'idée de deux rivaux. Ma sœur, vos astres prendront le parti qu'ils voudront-, mais, s'ils me sont contraires, je les ferai pâlir de crainte pour les champions qu'ils m'auront préférés.
Pendant qu'Yemana et son frère s'entretenaient ainsi, l'émir Salamis, à la tête de ses vassaux, avançait vers les tentes de la tribu de Kleb, qui n'étaient qu'à trois lieues d'éloignement des siennes.
Cet espace est bientôt franchi 5 Zir, prévenu de
cette marche , a fait sortir ses guerriers dans un nombre à peu près égal , et les deux armées ne sont plus qu'un peu au-delà de la portée de l'arc.
Zir , reconnaissable par sa taille , fait manéger orgueilleusement son clieval en avant de ses escadrons. Salamis veut s'avancer pour le défier et le combattre. Non! mon père , non! dit le jeune guerrier : le ciel , en me conservant , en me renvoyant vers vous, m'a commis le soin de votre vengeance.
— Vous êtes trop jeune, Habib, répond ce père tendre , vos membres n'ont pas encore acquis toute la force nécessaire pour que vous puissiez vous mesurer avec un géant.
— Ah ! dit Doratil-goase , notre vaillant père ! vous douteriez que le héros que vous avez engendré ne fût pas digne de vous ! reposez-vous sur la gloire que vous avez acquise , chargez mon Habib de votre querelle , et vous verrez qu'il n'y a point de géans pour lui.
% uwiit/m/t jvintvvvkWWiftv\'\i%v%/*^uirt/%k'vvb%'v%/%t/vv%%/vv\itf%/vxiJvvv«Jvwitt/%/vvvvvvt/vv\virtut/^
Les supplications d'Habib , d'Amirala et de Doratil-goase ont enfin engagé le vaillant émir à céder le pas d'honneur à son fils. Habib quitte la lance à la mode des Parthes , en prend une arabe , pour se conformer à la manière dont son ennemi est armé : il s'avance au pas de son cheval et la visière haute ; il lâche le cri de défi.
Zir s'avance , et prenant un ton d'ironie : Vous avez , dit-il, le son de la voix bien argentin, ne seriez-vous pas une femme ? — Tu me connaîtras pour ce que je suis, répond fièrement Habib.
— Ah! je vous reconnais, mon bel enfant! je vous ai vu sur les genoux d'Amirala , vous étiez plein de gentillesse : votre père ne vous envoie pas pour vous battre contre moi-, on doit savoir que j'aime la jeunesse : allez lui dire que je l'attends et que je ne me mesure qu'avec des hommes.
— Mon père , réplique Habib, n'est pas fait pour
se battre avec un esclave révolté -, j'appris sur les genoux de ma mère à mépriser les insolens. — Mais, jeune homme, je vais faire prendre une seconde fois le deuil à votre mère , et il faut penser qu'elle ne le quittera plus-, allez, vous dis-je, chercher votre père 5 quelque vain qu'il puisse être de ses anciens triomphes, est-ce que le trophée de mes armes , s'il peut le rassembler , n'ornerait pas assez magnifiquement le dehors de sa tente ?
— - Je t'ai déjà dit, esclave, que mon père ne peut te faire l'honneur d'accepter ton défi. Tu as été trente fois mené au combat en chantant les victoires qu'il avait remportées sur des gens plus valeureux que toi : ta défaite n'ajouterait rien à sa gloire. Tu n'auras pas la peine d'envoyer un habillement de deuil à ma mère. Je ne saurais faire un semblable présent à la tienne , on sait que tu ne la connus jamais ; mais j'en promets un bien ample à ta sœur Yemana.
— Téméraire , dit Zir , en se démenant sur son cheval, j'ai été mené au combat au chant des victoires de ton père 5 la tribu de Kleb était esclave , et on force des esclaves à chanter -, et ta mère , ton aventurière , ta reine trouvée dans les déserts , chanteront demain la mienne ; elles porteront mes fers , fléchiront sous mes volontés , ou j'abreuverai de leur sang la même terre que le tien et celui de ton père
IIISTOIKE D'HABIB ET DE DOKAIIL. 44?
auront désaltérée. En disant cela, il lance de toute sa force sa lance contre Habib.
Le jeune guerrier prévoyait où le coup devait porter. Il fait faire un mouvement prompt à son cheval , s'efface aussi vivement , et la lance le dépasse et va tomber à trente pas.
Habib joint Zir , la lance haute. Tu as , lui ditil , osé prononcer le nom de ma mère et de mon épouse , tu les as insultées , comme un lâche fait les femmes ! Ta sœur est bien faible , elle le sera encore plus après ta mort , et cela lui donne toutes sortes de droit à ma compassion. Puis, lui frappant sur l'épaule trois petits coups de sa lance, il lui dit : Vas chercher ton arme où ta maladresse te l'a fait jeter -, que ne l'attaches-tu à ton poignet , puisque tu es si peu mesuré dans tes coups ? armé, je te méprise 5 désarmé , tu es pour moi un objet de dérision. Zir , outré de rage , court à son arme , la ramasse , et revient sur Habib , en la lançant contre lui de toute la force que la fureur pouvait ajouter à sa vigueur naturelle , qui passait pour démesurée.
Habib , par le mouvement le plus adroit , déi obe son corps , en passant sa jambe sous celui de son cheval. Le coup vient en rasant à demi pied de la selle, et le fer de la lance va percer un tronc d'arbre à quelques pas de là.
Alors Habib laisse tomber sa propre lance, et Zir,
devenu plus furieux d'un ménagement qu'il regarde comme une preuve de mépris , tire son cimeterre , et en fait tomber sur le corps de son adversaire une grêle de coups sans les mesurer.
Ici les forces des deux champions pouvaient être égales. Mais il n'y en avait ni dans le sang-froid, ni dans l'adresse. Tous les coups de Zir sont prévenus et parés : tandis que son adversaire n'en frappe pas un qui n'emporte quelque pièce de la forte armure de Zir : elle offre le passage au fer de tous cotés , et au moment que celui-ci lève le bras sur le fils de Salamis pour le frapper ^ un revers , parti de la main du jeune héros , le prévient , et lui coupe le poignet. Alors Zir veut chercher son salut dans la fuite , mais sa tête , d'un second revers , tombe aux pieds de son vainqueur.
Les deux camps , et même les femmes , avaient été témoins du combat d'Habib et de Zir. La chevalerie des deux partis avait écouté et suivi des yeux ,
avec un sentiment d'admiration, les discours, les actions, les procédés du vaillant fils de Salamis. Quelle franchise ! disait-on 5 quelle modération ! que de retenue ! que d'adresse ! que de forces et de grâces unies ensemble! rien ne doit résister à ce héros.
Mais s'il n'y avait pas de partage dans la manière de juger du combat , les mouvemens qu'en occasionnait l'issue , étaient bien dlfférens. La tribu de Kleb est consternée 5 elle se regarde comme vaincue dans un seul homme , et par un seul guerrier. Tous ses chevaliers rentrent comme de concert dans le camp, pour s'occuper des moyens de soustraire leurs meilleurs effets au pillage , suite nécessaire d'une entière défaite , à laquelle ils se voient exposés.
Le peuple se répand déjà par pelotons dans la campagne , s'occupant des moyens d'échapper par la fuite à un esclavage plus dur que celui auquel il avait cherché à se soustraire. Du coté de Salamis, le corps qu'il commande s'ébranle en bon ordre , pour se mettre en état de profiter de l'avantage que vient de remporter le fils de son émir , et du désordre qu'on aperçoit.
Pour Habib , plein de confiance dans sa fortune, ses forces et son courage , il entre dans le camp de la tribu de Kleb à la suite des guerriers , dont pas un ne se retourne pour lui faire tête , et se fait conduire à la tente de la princesse Yemana.