‹ Les Mille et un jours (volume 4)Chapitre 15 sur 20 · IV · texte numérisé non relu

IV

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La princesse , accompagnée de cinquante gardes attachés à sa personne , avait vu de loin le combat, montée sur un hodage ' commode et élevé , qu'on avait arrangé sur son hetnacka.

A peine eut-elle vu son frère étendu sur la poussière , qu'elle reprit la route du camp ; elle se rapprocha de sa tente pour y prendre des effets qui lui étaient précieux.

Elle les recevait de la main des siens , lorsqu'Habib arrive auprès d'elle. La garde dont elle était environnée se mettait en mouvement pour la défendre. Qui étes-vous, lui dit-elle , pour résister au vainqueur de mon frère , au favori du ciel ? préservez votre vie , que vous auriez vainement compromise. J'aime mieux être son esclave volontairement, que princesse subjuguée par la force.

Puis 5 se retournant du coté d'Habib : Vaillant émir , lui dit -elle , celui qui a renversé le cèdre dédaignera d'étendre ses coups jusqu'à la plus faible des branches de l'arbre majestueux qu'il vient d'abattre. En même tems elle descend de son hetnacka, soutenue par ses écuyers , et vient prendre la main d'Habib, en lui disant: Prince! vous voyez une

' Les femmes montent des chameaux femelles, dont le nom est hetnacka ; on roule sur leur dos des tapis en rond , au milieu desquels se trouve une place commode pour la dame et son esclave. Cela s'appelle hodage.

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femme éplorée et confiante dans vos vertus , qui vient se rendre à votre discrétion.

Le héros l'accueille avec des témoignages de respect : Jamais , lui répond-il , madame , le fils de Salamis n'apprit de son magnanime père à abuser du malheur d'une femme -, je vous rends votre état en son nom, et je me flatte d'en être applaudi. Vous êtes libre , madame , et princesse sur toute votre tribu : faite pour gouverner ce peuple, guérissez-le de son inquiétude , éclairez-le sur ses devoirs , et mon père , je le dis avec enthousiasme, vertueux musulman , n'aspire qu'à faire le bonheur de ses sujets ^ même de ceux qui se sont, par aveuglement, révoltés contre lui.

Aidez-moi , madame , à arrêter le désordre que je vois ici -, il favoriserait le pillage , que je veux empêcher ^ ordonnez à votre garde , tandis que je vais vous en servir moi-même , de rappeler autour de vous et vos gens de guerre, et jusqu'aux femmes que la frayeur force de s'en écarter ; commandez en maîtresse , et que vos tentes reprennent leur lustre , leur dignité , avec tous ces ornemens dont on s'empresse de les dépouiller.

Yemana , confuse d'un procédé aussi héroïque , mais moins surprise qu'une autre , parce qu'elle avait l'ame élevée , prend le ton de souveraine , comme Habib vient de l'autoriser à le faire , et

donne tous les ordres nécessaires au rétablissement de la tranquillité dans so]|i camp.

Des guerriers de la troupe commandée par Salamis , et qui précèdent le corps , arrivent auprès de leur jeune sultan^ il en place auprès d'Yemana , il envoie les autres pour empêcher le pillage , et en faire dépouiller ceux des siens qu'on en trouverait chargés. Salamis voit les pelotons épars de la tribu de Kleb venir paisiblement se ranger sous leurs tentes, au moment où il va donner des ordres pour qu'on les poursuive.

Il apprend que c'est l'effet du bon ordre établi par son fils -, il entre dans le camp vaincu, avec Amirala et Doratil-goase , et est conduit aux tentes d'Yemana. Quand la princesse de Kleb les voit arriver, elle se lève pour aller au-devant d'elles et de l'émir , d'un air de suppliante 5 mais Habib l'empêche de s'abaisser. Il va au-devant de son père.

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O mon glorieux souverain, lui dit-il, j'ai promis vos bontés à Yemana , princesse de la tribu de Kleb 5 elle a toutes les grandes qualités nécessaires pour la gouverner. Si son frère s'écarta de son devoir et nous offensa , elle n'y eut jamais la moindre part, et je puis dire qu'elle réclame vos bontés avec tant de grâces, que je les lui ai promises pour vous , et au nom de ma mère et de ma chère Doratil-goase.

Avantageusement prévenu en faveur d'Yemana , Salamis applaudit à tout ce qu'avait fait son fils en faveur de cette princesse 5 il savait qu'elle n'avait aucun des défauts de son frère, et qu'elle était même disposée à se soumettre aux lois prescrites par l'Alcoran.

Je ratifie, lui dit-il avec joie, madame , tout ce que mon fils a fait en votre faveur, et vous crois tellement au-dessus de cette grâce, que je chercherai à y ajouter s'il est possible. En même tems Amirala et Doratil-goase embrassent la nouvelle princesse de Kleb, avec les démonstrations de l'afifection la plus sincère.

On voudrait pouvoir la ramener aux tentes de Ben-Hilac, pour lui faire oublier par des caresses la perte d'un frère auquel elle était attachée 5 mais il faut qu'elle donne ordre à ses obsèques , qu'elle pratique les cérémonies extérieures de deuil en usage

dans sa tribu, et donne des soins pour le rétablissement de l'ordre parmi les siens , puisqu'elle demeure chargée de le maintenir.

Habib , pour la seconder dans ses devoirs , laisse à ses ordres cent chevaliers 5 et le vénérable émir, après avoir pris congé d'elle , retourne avec sa famille aux tentes de Ben-Hilac, où il est reçu avec des chants de triomphe.

On entendait retentir de tous cotés le nom d'Habib dans des chants, dont sa victoire sur Zir était le sujet.

Mais, qu'a donc fait mou époux, disait Doratilgoase , qu'on n'ait pas dû attendre du fils du grand Salamis? Peuples! vous vous méprenez : quand vous mangez un excellent fruit , il faut , en le goûtant , rapporter vos éloges à l'arbre qui l'a produit. On ne vit que fêtes et réjouissances pendant dix jours dans le camp de Ben-Hilac ; les Arabes, écartés par la crainte de tomber sous la tyrannie de Zir, sont réunis autour de leur ancien émir : leurs camps se sont rapprochés de lui, il est de nouveau à la tête de soixante-six tribus, et le ciel, qui lui a rendu son ancienne vigueur, l'a mis en état de leur commander avec plus d'autorité que jamais.

Au bout de dix jours de fêtes , Yemana , à la tête des principaux de sa tribu, vint rendre ses hommages à son souverain. Elle était encore couverte

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de deuil et n'en paraissait que plus belle ; elle fut reçue par l'émir et par Habib avec tous les égards dûs à son sexe et à sa qualité , et par Amirala et Doratil-goase , avec toutes les grâces du plus vif intérêt et de la franchise.

Salamis avait un neveu, fils de son frère, nommé Saphé, jeune guerrier de la plus grande espérance ; l'émir conçoit le dessein de le donner pour époux à Yemana, en le faisant émir de Kleb. Yemana accepte de sa part avec reconnaissance ce nouveau bienfait , et la remise du tribut annuel est le présent de noce.

De nouvelles réjouissances suivirent cette union qui otait toute apparence d'esclavage à la tribu de Kleb. Les chevaliers qui avaient suivi leur princesse étaient dans l'étonnement d'une grâce aussi peu attendue.

C'est ainsi , leur disait leur nouvelle souveraine , qu'un véritable musulman se venge ! Et dès ce jour, ses sujets montrèrent moins d'éloignement pour une loi qui engage à faire des actes aussi vertueux 5 désormais la tribu de Kleb renoncera à l'ignorance et à la férocité 5 on y cessera d'admirer les héros tels que Zir, dont tout le mérite est dans la force et la violence , et qui croient qu'on ne peut être grand qu'autant qu'on est redouté. Lorsqu Yemana et son nouvel époux se furent retirés dans leurs

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camps , Doratil - goase et Habib sentirent quelqu'impatience de retourner dans leurs états , pour y donner des secours à leurs peuples , à peine tranquillisés depuis la défaite d'Abarikaf.

Salamis était trop bon juge des devoirs d'un souverain , pour ne pas entrer dans leurs vues , et exiger d'eux le sacrifice du bonheur de leurs peuples à sa propre satisfaction.

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Le départ d'Habib et de son épouse est arrêté ; ils doivent retourner dans la petite demeure solitaire , et en partir secrètement par le même moyen qui les y a conduits.

Salamis et Amirala voudraient les y accompagner pour les perdre plus tard de vue -, mais ils attireraient trop de regards , et il y a bien des choses qu'il faut que le peuple ignore : il se passionne pour celles qui sont extraordinaires et perd de vue ses devoirs.

Les jeunes époux se séparent les larmes aux yeux du vertueux émir et de son épouse , et , après être convenus des moyens dont ils useraient pour entretenir un commerce , qui leur rendît à tous quatre la séparation supportable, ils montent sur un chameau , et, conduits par l'écuyer de confiance , ils se rendent dans la petite habitation solitaire, d'où, le lendemain avant le jour , le roc reprit son vol vers les hauteurs du Caucase.

Ils reverront leur fidèle H'Haboul et le combleront de joie par le récit de leurs heureuses aventures. Habib ira reporter le talisman qu'il a pris dans le trésor de Salomon.

A son entrée dans cet endroit mystérieux, un hiéroglyphe qu'il n'avait pas remarqué attire ses regards , et le jette dans une profonde méditation. Voici les figures de l'emblème : sur un ciel pur et très-brillant de lumière , un aigle paraît s'élancer jusqu'au disque du soleil , tandis que sur la terre une couleuvre , en rampant , s'est élevée jusqu'au nid de l'oiseau et en dévore les œufs.

Habib revient pensif vers son instituteur, et lui rend l'image qui vient d'attirer ses regards et d'attacher son esprit. Vous me faites le tableau , dit H'Haboul -, mais il faut en trouver le sens. — Je crois l'avoir pénétré , dit Habib 5 voici ce que cela me représente : En s'élevant trop , on court risque

d'être aveuglé par sa prospérité, et de perdre de vue ses véritables intérêts.

— Je reconnais mon ancien élève , dit Il'Haboul ; il ne passera jamais, sans en retirer quelque fruit, la porte qui renferme les trésors de Salomon : quel dommage qu'on y apprenne les vérités que l'une après l'autre , faute de pouvoir les prendre d'assez haut!

Après que les deux époux eurent donné deux jours à l'amitié auprès du respectable concierge du prophète , le roc reprit le chemin de l'île blanche , puis de l'île jaune , où , par les soins du vieux génie Ilbalhis , on commençait à apercevoir des marques de prospérité.

Les deux époux se trouvent enfin dans la petite cour de la dame aux beaux cheveux et de Dal-Ilsha. Tout y respirait l'abondance -, les deux filles de la mer y avaient été conduites, et attendaient avec une grande impatience le retour du héros , auquel elles avaient si obligeamment voué leurs services , et surtout Ilzaïde , qui jusque-là n'avait jamais connu l'ennui , et s'étonnait de le trouver partout, avec quelqu empressement qu'elle cherchât à le fuir.

Habib et Doratil - goase passèrent quelques jours chez leurs parens , et se rendirent de là à Medinazilbalor, emmenant avec eux Ilzaïde et sa sœur,

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par une route sur laquelle leurs dauphins ne purent point les suivre.

Tout avait généralement pris l'air du bonheur dans l'île capitale des états de Doratil - goase , et le retour de ses souverains y mit le comble 5 les deux époux, toujours amans, ajoutèrent à leur propre satisfaction celle de s'étudier à ouvrir de nouvelles sources de félicité pour leurs sujets.

Illabousatrou , de son coté , en jouissant du bonheur de sa famille , voyait avec plaisir son grand projet marcher vers son accomplissement.

Chaque jour le rendait témoin de l'union légitime de quelqu'un de ses génies avec un des enfans d'Adam-, il les voyait passer sous la loi la plus avantageuse pour eux , bien que ce fût en apparence au détriment de leur puissance.

Bientôt une des filles de la mer épousera un parent de Doratil - goase ; on parle même à Ilzaïde de la marier.

Avec qui ? répondit - elle , il n'y a point ici de chevaliers 5 il faut me mener en Arabie , c'est de là qu'il en vient. — Ma belle enfant , répond Doratilgoase , nous voulons bien vous y conduire , quand nous irons voir nos bons parens , mais vous êtes née dans la mer ^ habituée à cet élément , comment ferezvous pour vous en passer, dans un pays où l'on ne trouve que des plaines de sable ? — L'amour se con-

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tente de tout , reprend vivement Ilzaïde , les élémens même lui cèdent leur empire 5 si le chevalier, votre charmant époux , eut craint de les braver , vous ne le posséderiez pas aujourd'hui , et je défie en courage et en générosité tous les chevaliers du monde , lorsqu'il s'agira d'en conquérir un pareil à lui.

FIN DE l'histoire d'hâBIB.

DE CÂZOTTE SUR LE CONTE D'HABTB.

Il est impossible de se refuser à quelques réflexions au sujet du conte que les compilateurs arabes des Mille et une Nuits ont mis dans la bouche de la belle et spirituelle Scheherazade ; l'éditeur va s'y livrer pendant que le sultan des Indes repose.

Cet ouvrage, par son plan très-moral, son exécution, partie en vers , partie en prose animée par toutes les couleurs de la poésie , serait plutôt un poème qu'un simple conte, s'il n'était décidément un roman de chevalerie, remplissant les deux objets qu'on doit se proposer dans la composition du roman ; savoir, l'amusement et l'instruction.

Il s'agit dans le plan d'orner l'ame et le corps d'un chevalier de tous les dons , de toutes les facultés qui peuvent le rendre accompli, et le héros qu'on a ainsi formé se trouve être un chevalier errant par le fait.

On emploie pour l'institution de ce personnage le moyen déployé dans Télémaque; c'est un être de la classe des esprits , qui joue ici le rôle de Minerve sous le nom de Mentor.

On lui a endurci le corps à la fatigue , comme Jean- Jacques Rousseau conseille de le faire dans son Emile ; mais, comme un vrai chevalier doit être dévot à Dieu et à

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