IV
tout de suite , en se faisant transporter à Bagdad. Elle appelle l'esclave de la boîte.
Vous devez , dit-elle , porter ce soir Ilsetilsone dans l'appartement de son époux-, vous m'avertirez dès qu'elle y sera rendue ; je veux augmenter , par ma présence, le bonheur dont ils peuvent jouir. Jémal exécute les ordres de la fée , avec les mêmes précautions que ci -devant. Setelpedour apprend bientôt que la princesse est chez son amant; elle part aussitôt pour Bagdad , précédée de Jéraal , qui vient annoncer aux époux l'arrivée de la reine des génies.
Ils auraient paru plus embarrassés , si la reine , en arrivant , ne les eût rassurés par des marques réitérées de sa tendresse -, elle les embrasse l'un et l'autre, et s'assied à table au milieu d'eux.
Je ne risque rien , dit-elle , en venant souper chez un mortel, élève de mon bien-aimé Benalab. J'ai contribué , ma chère princesse , à vous procurer le modèle des époux 5 permettez du moins qvte je partage votre félicité. En vous faisant sentir le prix d'un si rare bienfait , je veux continuer à vous protéger l'un et l'autre par ma puissance et mes conseils. Ne vous alarmez donc pas, Simoustapha, de l'excès de ma tendresse pour vous ; elle est délicate, et ne vous occasionera jamais ni trouble ni remords, que dans le seul cas où vous cesseriez de répondre
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à mon amour. Le lui pardonnerez -vous , ma chère Ilsetilsone ? lui dit-elle eil l'embrassant.
— Si mon amant , répondit la jeune et naïve princesse, ne vous aimait pas, je douterais, avec raison, de son ardeur pour moi-même 5 je lui ai donné mon cœur, il en a deux à vous offrir, en retour des bontés dont vous nous comblez. Vos vertus et vos charmes ont fait une trop vive impression sur nous , pour que nous puissions résister à tant d'attraits.
— Vous surpassez mon espérance , charmante princesse , répondit la reine ; j'éprouve une satisfaction qui ne peut s'augmenter que par le même aveu que j'attends de Simoustapha.
— Grande reine , dit-il , je ne puis exprimer les sentimens dont je suis animé, que par mon dévouement à vos volontés.
Setelpedour, contente de ces assurances de leur tendresse , ne cessa , pendant le repas , de leur en témoigner sa reconnaissance. On se livra , de part et d'autre , aux plaisirs qui étaient offerts ^ musique, danse, parfums, liqueurs, rien ne fut épargné ; mais, ce qui n'arrive pas d'ordinaire , on se mit à parler raison à la fin du repas.
Cher prince , dit la reine , à l'aveu près du calife, que je saurai vous ménager , votre félicité paraît à son comble 5 cependant , voici le moment où , sans les plus grandes précautions de votre part et les
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plus grands soins de la mienne , elle pourrait être renversée. La boîte enchantée , que vous remit Benalab , fait l'objet de l'ambition de Mamouk , magicien scélérat, qui jadis en fut possesseur. Il vous est impossible de porter toujours ce trésor ; mais vous tenez de moi une bague que vous ne devez jamais quitter, et qui vous avertira des dangers où vous serez exposé , en même tems qu'elle viendra à votre secours. Celle de la princesse a ses propriétés , qu elle ne peut développer que dans le cas où vous seriez menacé de mort, et où son secours sera indispensable. Souvenez-vous toujours de fermer votre porte et vos fenêtres à tout ce qui pourrait venir de l'Egypte. Après cela , elle laisse les époux en liberté, les embrasse , et disparaît.
La nuit se passe comme les précédentes ; les jours se suivent sans événemens remarquables. Jémal , exact à son devoir , remplit toujours avec célérité les ordres qui lui sont confiés. Chaque soir, la princesse est transportée chez son amant-, chaque matin, elle est chez le calife. Tous les trois jours, Simoustapha est enlevé au Ginnistan , pour offrir son hommage à l'étoile des sept mers 5 et , tandis que son cœur paraît s'enivrer de la jouissance d'une douce volupté, celui de l'Égyptien Mamouk ne respire que vengeance contre le possesseur de la boîte merveilleuse, qu'il ambitionne de reprendre.
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L'odieux magicien a vu pâlir l'étoile de Benalab ; il la suit, elle ne paraît plus : c'est un présage de mort. Ce scélérat, qui redoutait la puissance du philosophe persan, peut maintenant, sans danger, reconquérir un trésor dont le dépouilla la reine des génies 5 mais il doit s'instruire auparavant dans quelles mains la boîte est tombée.
Il profite du premier équinoxe , seul tems favorable aux travaux de ceux qui agissent avec le concours des esprits. Il trace , avec son cercle , un carré, qu'il divise ensuite par deux triangles; il calcule ces difFérens espaces qui , lui fournissant le nombre neuf, lui donnent autant de chambres à parcourir pour étudier , et suivre la chaîne des événemens qu'il cherche. Il pénètre avec la bougie verte dans chacune de ces chambres obscures ; cette triste lumière lui fait découvrir toutes les aventures du sage persan et du prince indien, depuis leur em-
barqueiuent jusqu'à leur arrivée dans Bagdad. Il voit mourir Benalab , et reconnaît la boîte magique entre les mains de Simoustapha.
Naraës , fils de Mamouk, aussi corrompu que son père, l'assiste dans son travail 5 tous deux examinent le signe de la boîte ; elle paraît armée de pointes d'acier, et un cercle de feu s'est formé autour d'elle : les négromanciens n'en sont point effrayés 5 le prix du trésor qu'ils poursuivent les aveugle. Le père creuse un fossé dans son jardin au bas d'un coteau ; il en sort tout-à-coup une fontaine jaillissante, qu'il montre à son fils en lui disant ;
Voilà l'image fidèle des événemens qui m'attendent : tant que cette source sera claire, tu seras tranquille sur mon compte. Si tu la vois se troubler, envoie-moi du secours 5 si elle se teint de sang, je suis mort. Tu t'occuperas alors de ma vengeance 5 tu cbercheras à reprendre notre précieux trésor en essayant de connaître les pièges qu'on m'aura tendus, et de te tenir en garde contre ceux qui te seront préparés.
Mamouk au même instant s'éloigne de son fils , il se transforme en chat-huant pour cacher sa marche : il a déjà descendu de la Haute-Egypte vers l'Arabie -, rétoile qui brille sur Bagdad dirige son chemin. Il y arrive.
L'aurore annonçait le retour du soleil sur cette
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partie du globe : il s'arrête au milieu des jardins délicieux , fertilisés sans cesse par les eaux d'Ilfara et d'Aggiala, qui baignent de difFérens cotés la ville de Bagdad, et se choisit un asile parmi les arbres, dont le plus épais feuillage peut mieux cacher la chétive apparence dont il s'est revêtu. Il sait que la maison de Simoustapha, défendue par le génie de la boîte , est inaccessible pour lui , sous quelque forme que ce soit-, et, en attendant que le soleil ait dardé ses rayons, il rêve aux moyens qu'il doit employer pour séduire celui qui doit le servir ^ au même instant le hasard lui présente l'homme qu'il se proposait de chercher.
Un pauvre jardinier, nommé Abaïre , cultivait le jardin où le magicien s'était arrêté ; courbé sous le poids du travail , la fatigue et la chaleur lui arrachaient quelques soupirs. Mamouk pense qu'un homme malheureux se livre aisément aux offres séduisantes qui peuvent alléger ses souffrances et sa pauvreté. Le jardinier vivait de quelques morceaux de pain , et du fruit qu'il trouvait sous sa main -, il en remplit un petit panier pour sa femme et ses enfans, et, le soir étant venu, il reprend le chemin de la ville, emportant avec lui sa petite provision. Certes, disait Mamouk, si cet homme, tout pauvre qu'il est, peut avoir un gîte, je l'engagerai à le partager avec moi, et je serai bien maladroit si je n'en fais
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pas l'instrument de mes projets. A ces mots, ayant repris sa forme naturelle , il presse sa marche pour le joindre.
Bon soir, Abaïre, lui dit-il en l'abordant, ce n'est pas sans peine que vous avez procuré à votre famille les fruits que vous lui portez. — Eh! qui étes-vous donc, mon bon seigneur, dit le jardinier, surpris de s'entendre nommer, pour parler à un pauvre homme comme moi ?
— Je suis un homme , répond Mamouk , qui vous connaît comme vous-même, je vous nommerais tous les arbres de votre jardin , et ceux dont vous prenez le plus de soin : j'aime les pauvres, et, quand je voyage, je m'arrête toujours chez eux, persuadé que je n'y manquerai de rien, parce que j'y fais tout apporter, et je ne trouve rien de trop bon pour moi, dès que je peux me promettre de le partager avec eux.
— Hélas ! dit Abaïre, que ne suis-je assez heureux pour me flatter de recevoir un bote tel que vous ! mais nous n'avons rien pour vous coucher.
— Voilà dix pièces d'or, reprit le magicien, avec lesquelles vous achèterez ce qui sera nécessaire : je n'imagine pas de plus douces jouissances que celle de procurer aux bonnes gens le bien-être qui leur manque; c'est un secret pour être heureux , que je ne crains pas qu'on me dérobe : le luxe et l'opulence
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endurcissent le cœur du riche , et tandis que le pauvre mange son pain à la sueur de son front, combien de gens dans Bagdad ont besoin d'aiguiser leur appétit par les mets recherché» et délicats de Simoustapha ! . . . Vous connaissez Simoustapha?
— Si je le connais, seigneur! y a-t-il un seul pauvre à Bagdad qui ne connaisse cet homme généreux et compatissant ? Nous ne demeurons pas loin de lui; je vais souvent, par ordre de mon maître, lui vendre les plus beaux fruits de notre jardin , et il me donne toujours quelque chose pour moi.
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Pendant cette conversation , ils sont arrivés à la ville : Abaïre prend avec son bote le chemin de sa chétive demeure. Femme, dit-il en entrent, je t'amène ce bon seigneur-, ne me demande; pas avec quoi nous le recevrons ; vois ma main pleine d'or : je vais acheter un sofa qui doit nous rester.
Mamouk entre dans une chambre , dont deux
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chaisee de bois et une table font le seul ameublement ] la femme , les cnfans, sont presque nus , la misère est l'image de ce séjour ^ et s'il veut trouver quelques commodités , il doit augmenter ses largesses.
Abaïre , lui dit-il , j'aime à faire du bien ; voici dix autres pièces d'or avec lesquelles vous pourvoirez à tout ce qui manque ici : consultez vos bienséances et mon bien-être pour l'avenir. Le pauvre jardinier croit rêver en voyant tant de richesses 5 il rend grâce à la Providence , et remercie le grand prophète. Il sort pour faire des emplettes.
La femme se disposait de son coté à donner une apparence de propreté à son logement : Laissez-moi faire, lui dit Mamouk , ce soin me regarde, et je veux vous aider : pendant ce tems-là, allez acheter des robes pour vous , votre mari et vos enfans, voilà vingt sequins pour cela ; elles ne pourront pas blesser les yeux par leur éclat , et vous aurez soin de ne dire à personne que vous les tenez de votre hôte 5 si on le découvrait, je m'éloignerais sur-le-champ de chez vous : le bien que je peux faire perd à mes yeux tout son prix, dès que je sais qu'il est connu. Quand votre mari sera de retour, nous songerons aux provisions.
La femme d' Abaïre sort et se promet, pour la première fois , de garder un secret dans lequel son
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amour-propre est intéressé^ elle a trop souvent rougi de sa pauvreté, et n'est pas fâchée de dissimuler ce bienfait.
Ils reviennent bientôt l'un et l'autre ; le jardinier n'est pas peu surpris de trouver sa maison en meilleur état, et sa famille aussi bien habillée : l'auteur de ces heureux changera eus se met à table avec eux, et paraît jouir de toute la satisfaction dont ses bienfaits sont la source : au milieu de ces bonnes gens , il ne jouit encore que du succès du stratagème par lequel il aveugle des créatures simples et honnêtes, au point de paraître à leurs yeux un être bienfaisant.
L'heure du repos est venue 5 Abaïre et sa famille vont en goûter les douceurs , tandis que l'Égyptien est occupé des moyens de ravir le trésor dont le prince indien est possesseur. Il sait, pour l'avoir vu dans la neuvième chambre tracée selon les règles de sa cabale, que ce prince jouit toutes les nuits des faveurs de l'amour dans les bras de son aimable épouse. Quel tems favorable pour le surprendre , si le génie de la boîte ne veillait pas sur les époux, si la vigilance de la reine des génies ne les garantissait pas également des attaques naturelles et miraculeuses !
Le magicien impatient de commencer son ouvrage , ne peut plus rester dans la maison 5 il se transforme
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en chat-huant , et vole autour de la maison de Simoustapha. Les avenues en sont gardées contre lui, et, sous quelque forme qu'il s'y présente , une mort inévitable l'attend ; la terreur le saisit , et il revient chercher le calme chez Abaïre. L'unique soin de Mamouk est de gagner à tel point la confiance du jardinier, qu'il se prête sans réserve à ses volontés insidieuses. Il a repris sa figure humaine.
Il accompagne , le lendemain , Abaïre à son jardin , il raisonne avec lui de son art , lui enseigne des secrets , partage sa frugale nourriture , et se désaltère à la même source. Vous avez de bien beaux fruits., lui dit-il, mais si ce jardin était à vous, j'en ferais croître de tels , qu'on n'en mangerait pas d'autres,chez le calife.
— Hélas ! dit le jardinier , je ne possède au monde que deux arbres, un pommier et un poirier venus des Indes. Je les avais plantés sur un petit terrain attenant à ma maison" j mais le sol ne paraît pas leur convenir , ils ne portent que des fruits qui ne viennent jamais à maturité.
— Soyez discret et prudent, reprit Mamouk , ne dites mot, et je ferai votre fortune 5 nous travaillerons- ensemble. Pourvu que votre femme et vos enfans n'en sachent rien , vos deux arbres produiront des fruits plus beaux que ceux qu'on y aurait cueillis s'ils fussent toujours restés aux Indes, et à la plus
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belle exposition •, mais la plus légère indiscrétion pouvant gâter ce que nous aurions fait , nous devons observer le plus rigoureux silence sur l'opération que nous allons faire ensemble ; dans peu de jours vous cueillerez sur votre poirier un fruit dont la beauté vous étonnera.
Abaïre et Mamouk reviennent à la maison ; un bon repas les y attendait, grâces aux généreuses précautions du magicien , qui y joint d'ailleurs tout ce qui peut lui servir à gagner le cœur de ses botes. Le lendemain , l'Egyptien a prévenu de quelques instans le lever de l'aurore •, il va chercher les deux arbres dont le jardinier lui a parlé-, il ne fallait qu'ouvrir une porte donnant sur un terrain qui n'avait pas plus de vingt pieds en carré : là languissaient les deux plantes , privées de la chaleur du soleil -, cependant le poirier portait une fleur. Abaïre en se levant aperçoit la porte ouverte , voit le magicien, et s'en approche : Vous voyez mes pauvres arbres, la mousse les ronge. — Je me suis levé, dit Mamouk, pour venir l'arracher; mais voyez comme la seconde écorce est verte et magnifique*, fermez la porte, achevons d'y travailler pendant que tout sommeille, je vous ferai voir une belle chose dans peu de tems. Cependant, comme il s'agit ici de votre fortune, je veux m'assurer auparavant de votre discrétion-, unissez-vous à moi par
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un serment solennel -, jurez, par l'alcoràn et sur mon sabre , une fidélité à toute épreuve , en répétant les paroles que je vais prononcer : « Tout ce que va faire Mamouk est pour le bien d' Abaïre , et Abaïre obéira à tout ce qui lui sera ordonné par Mamouk. »
Le bon jardinier n'hésite pas à contracter un engagement dont tous les avantages semblent être pour lui. Mamouk se fait apporter un piquet , trois bouts de corde et deux bêches.
Les outils sont arrivés : Prenez cette corde , lui dit Mamouk , liez-en l'arbre par un bout , attachez l'autre au piquet -, tracez un rond , à trois pieds de l'arbre , le plus exactement que vous pourrez \ ensuite déliez Farbre , et nous nous mettrons à bêcher dans l'intérieur du cercle, jusqu'à ce que nous ayons ramené la fraîcheur, et donné la nourriture aux racines. Si l'on veut réussir , il faut opérer méthodiquement, et je ne vous cache pas que vous faites une opération de géométrie.
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En un moment , le petit espace qui environne l'arbre est labouré. Y aurait-il une fleur sur votre arbre ? demande Mamouk. — Oui , fort à propos, dit le crédule jardinier. — Rien n'est plus beureux pour nous ! répondit le magicien ; approchez-vous d'elle , parlez-lui , flattez-la 5 tout est animé , tout est sensible dans la nature , quoiqu'il n'y paraisse pas -, dites-lui : « Ma bonne petite fleur, tu me produiras une poire plus grosse qu'aucune de celles qui croissent dans les Indes 5 je voudrais qu'un homme pût s'y cacher. »
Abaïre souriait innocemment en prononçant ces paroles. Pour le coup, dit-il à Mamouk, elle ressemblerait au dôme d'un minaret. — Il ne faut pas s'embarrasser de la ressemblance , dit le magicien , il nous suffit d'avoir une poire qui remplisse nos vues. L'opération faite , nos ouvriers referment la porte, dont Mamouk garde la clef, et ils prennent tous deux le chemin du jardin où Abaïre doit employer sa journée. L'Égyptien partage le travail du jardinier, il se rapproche de sa manière de vivre et de parler; un tiers qui les entendrait, les prendrait pour des simples.
On paraît avoir oublié le travail du poirier , et l'espoir de la récolte 5 le bon Abaïre croit n'avoir fait qu'un jeu d'enfant , et avoir répondu par complaisance aux rêveries d'une personne , dont
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la présence et les bienfaits répandent Taisance chez lui.
Huit jours se passent sans que Mamouk témoigne la moindre curiosité de voir TefFet de son opération. Enfin le neuvième jour, comme Abaïre allait sortir pour suivre le cours de ses occupations ordinaires , l'Égyptien, tout en paraissant cheminer avec lui, lui dit : N'auriez- vous pas envie de voir ce qu'est devenu notre fruit ?
— Je le veux bien, si cela vous amuse, dit Abaïre, mais je crains que nous n'ayons perdu notre tems à labourer aux pieds d'un arbre trois fois maudit ; j'y avais bien autrement travaillé précédemment , il n'en a pas mieux valu^ il est vrai que je ne m'étais pas avisé de lui dire des douceurs : ainsi entrons, et nous verrons.
On voit que le bon jardinier , habitué à un travail ordinaire, à des produits uniformes, ne comptait pas de trouver une merveille aussi extraordinaire à une branche à laquelle il n'avait laissé qu'une fleur sèche et languissante. Quel fut son étonnement , lorsqu'il vit pendre à la même place, une poire d'une si prodigieuse grosseur, quelle excédait en volume quatre fois le plus beau fruit qui eût jamais paru dans cette espèce. Je ne l'aurais jamais cru , disait-il dans sa surprise ^ à qui vendrai-je cette poire? Si je la porte au palais, les officiers du calife
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s'en empareront pour quelques sequins, et s'en feront honneur ; si je la montre à Simoustapha , il est homme à qui rien ne coûte.
— Vous avez raison, HitMamouk , il est homme à vous mieux payer que personne , et vous aurez chez lui un débit assuré. Pensez-y bien, mon cher Abaïre, votre arbre fleurira désormais comme le rosier de mai, et il n'y a que Simoustapha qui puisse vous payer ces fruits. Allons, mettez votre poire sur un plat , couvrez-la d'un linge ; vous épierez le moment où Simoustapha sera devant sa boutique, et vous passerez devant lui comme à votre ordinaire ; il sera curieux de voir vos fruits, laissez-lui apercevoir celui-là , qu'il le désire , le convoite , et vous êtes sûr d'en obtenir un prix exorbitant -, mais je vous ai dit que je voulais entrer dans la poire , je le veux encore -, ce sont nos conditions.
— Ah! certes, je ne m'y oppose paSj dit Abaïre en riant ; faites-vous si petit que vous y trouviez place, vous aurez l'air d'un fort joli pépin. — Vous voulez donc que j'y devienne pépin?-- -Oui , si cela se peut. — Ordonnez-le moi. — Hé bien ! je vous l'ordonne. — Arrachez donc la queue pour m'ouvrir la porte. .
Abaïre étant en belle humeur veut suivre à la plaisanterie , et fait un petit mouvement comme pour arracher la queue du fruit -, elle lui reste à la main : il en est très-affligé.