‹ Les Mille et un jours (volume 4)Chapitre 6 sur 20 · IV · texte numérisé non relu

IV

i3o LES MILLE ET UN JOURS,

à son devoir sous les drapeaux du calife. Votre bonheur dépend plus que vous ne le croyez des services qu'il est en état de lui rendre ; ce n'est pas une gloire stérile qu'il va chercher : je fais veiller autant que je le puis à sa conservation , et je combattrais à ses cotés si cela m'était permis ; mais je suis soumise à une autre loi. Elle me devient dure depuis que le mérite de Simoustapha m'a fait connaître l'amour, et depuis que ma partialité à son égard a révolté les esprits malfaisans de mon empire. J'en ai déjà fait punir , et je suis déterminée à les tous braver , quand même nous aurions plus de dangers à courir. Rassurez-vous , aimable princesse, aidez-moi à faire le bonheur de celui que nous chérissons plus que la vie , en ne multipliant pas les sujets de son inquiétude ! Épargnez-lui des reproches sur une séparation dont sa gloire et votre intérêt commun lui faisaient une nécessité . Vous le reverrez bientôt , confiez-vous à sa sagesse et aux soins de la reine des génies. Ilsetilsone se trouva consolée , et fut bientôt rapportée dans le palais de son père. Pendant que le commandeur des croyans se rendait en pompe dans le palais qu'on lui avait destiné à Damas , il jette les yeux autour de lui pour y découvrir le héros auquel il doit son salut , celui de son armée , la délivrance de Damas et une victoire complète 5 il ne l'aperçoit pas : il ordonne qu'on le

HISTOIRE DE SIMOUSïAPHA. i3i

fassechercher partout. Les perquisitions sont inutiles. Il le fait proclamer par ses hérauts d'armes au- dedans et au-dehors de la ville , mais sans aucun succès. Le guerrier a disparu avec son coursier , il n'a point levé la visière de son casque ; ainsi tout demeure inconnu à son égard.

Le peuple persiste à croire que le ciel a envoyé un ange à son secours j mais le sang qu'Haroun a vu couler était celui d'une créature humaine ^ le mouchoir qu'il a donné en était teint. Consterné de ne pouvoir témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur , le commandeur des croyans assuré que les infidèles échappés au tranchant du glaive se sont rembarques , ayant pourvu à la sûreté de Damas pour l'avenir , reprend le chemin de Bagdad à la tête de douze mille cavaliers , après avoir congédié son armée.

Simoustapha avait déjà joui du plaisir de revoir sa tendre épouse , et de remercier leur aimable protectrice: donnant les nuits à l'une, les jours à l'autre , il était aussi heureux qu'aucun mortel pût l'être.

Il n'avait laissé ignorer à sa chère Ilsetilsone aucune particularité de ses exploits militaires 5 ils intéressaient d'autant plus cette aimable princesse qu'ils contribuaient à la gloire du calife : elle prenait le mouchoir qui avait enveloppé la main de son

iBa LES MILLE ET UN JOURS,

amant , et arrosait tour-à-lour de ses larmes les caractères qui lui présentaient le nom de son père , et les traces du sang qui avait coule pour sa défense : Je veux garder ce mouchoir , disait-elle , il me rappellera sans cesse le moment où l'objet de ma tendresse fut sauvé par celui de mon amour.

32r JOUR.

Cependant le calife arrive au milieu des acclamations du peuple de Bagdad -, des arcs de triomphe sont élevés a sa gloire ; il trouve le prix de ses travaux dans l'amour de ses sujets et la tendresse de sa famille. Zobéide et sa fille expriment leurs transports par les plus vives caresses -, mais le calife , fatigué de tant d'honneurs , n est occupé que du guerrier inconnu qui s'est dérobé à ses bienfaits : Il n a reçu de moi qu'un mouchoir pour couvrir sa blessure , disait le monarque , c'est la seule grâce qu'il ait voulu accepter -, mais j'ai promis dix mille sequins à celui qui pourra m'indiquer son nom , son état et le lieu qu'il habite 5 je récompenserai

ni h

^.vérua. J/,

'.y'h. ' 'y/'ij CLu.a uJX ■Jrjxp.

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. ï33

celui qui sauva l'étendard du saint prophète de la main des infidèles, qui délivra mon peuple , et auquel je dois la vie et la couronne. C'est en vain qu'il se dérobe aux honneurs qui lui sont dus , je veux instituer une fête en son honneur , elle attirera ici tout Damas témoin de ses prodiges de valeur. Je ne peux pas faire imiter les traits de son visage , puisqu'il n'a pas même levé la visière de son casque , mais je ferai dépeindre son armure dont j'ai conservé l'idée , son coursier plein de feu ^ il n'y aura pas un bon musulman dans mon empire qui ne soit empressé de voir la fête du héros aux armes brunes , et il ne sera pas long-tems inconnu à ceux qui seront témoins de cette solennité guerrière.

Ilsetilsone jouissait des éloges donnés à son amant , et de l'enthousiasme du calife. Combien de fois ne fut-elle pas tentée de lui dire : Je le connais, le héros aux armes brunes ^ le vainqueur des infidèles est aussi mon vainqueur.

Les ordres d'Haroun s'exécutent : les fêtes qui doivent célébrer la délivrance de Damas dureront trente jours, dont les deux derniers seront employés à donner une représentation militaire des exploits du chevalier aux armes brunes. Ces fêtes remplirent le but du calife par des moyens qui n'avaient aucune liaison avec ceux que ce monarque avait imaginés.

i34 LES MILLE ET UN JOURS,

Le dernier jour de la fête , Zobéide était avec sa fille sur le balcon : un coup de soleil frappa la jeune princesse , qui , poussant un grand cri , se pencha sur le sein de sa mère ; celle-ci en donnant des secours à sa fille s'aperçut , à des symptômes auxquels elle ne pouvait se méprendre , qu'elle portait dans son sein les fruits de l'union conjugale. Alarmée d'une découverte si surprenante , elle court incontinent au calife pour lui faire part d'un secret si important ; ce n'est point par des conjectures qu'elle en fournit la preuve , une certitude complète l'en a convaincue : ils passent tous deux dans l'appartement d'ïlsetilsone pour arracher un aveu qui intéresse leur gloire et leur repos.

Depuis bien des mois, dit la princesse , on m'enlève toutes les nuits , et sans que je m'en aperçoive 5 je suis transportée dans les airs , et je me trouve dans une chambre magnifiquement meublée , entre les bras d'un homme inconnu, qui , je l'avoue , a su m'inspirer la passion la plus vive.

Au récit de sa fille , le calife juge aisément que quelque enchantement miraculeux l'a séduite, et ne trouve pas à propos de s'étendre en reproches sur une faute qui paraît excusable par sa nature.

Madame , dit-il à Zobéide , il y a apparence qu'un génie est amoureux de notre fille 5 quand nous nous y opposerions, nous ne ferions que l'irriter; il faut

HISTOIRE DE SIMOUSïAPHA. i35

la recommander, ainsi que nous , à la protection du saint prophète. En disant cela , il embrasse sa fille comme à l'ordinaire , et la quitte pour lui laisser prendre un repos dont elle a besoin. Zobéide se règle aussi sur la sage conduite de son époux. Ilsetilsone se promet d'instruire le sien dès la nuit suivante , pour qu'il s'empresse d'apporter le mouchoir, et de faire connaître au palais le chevalier aux armes brunes. Il y doit arriver monté sur son brillant coursier, et avec tout son équipage de guerre.

Le calife assemble son conseil privé , composé de Giafar et de Mesrour. Giafar apprend le fait avec étonnement 5 celui de Mesrour est moins fort : il s'est aperçu depuis long-tems qu'on ne peut réveiller la garde qui doit veiller auprès des appartemens de la princesse.

Comment ferons-nous , dit le calife , pour connaître et surprendre l'enchanteur de ma fille ? toutes les nuits elle est enlevée dans les airs. — - J'imagine un petit moyen, dit Mesrour, que nous pourrons employer sur-le-champ. J'ai un phosphore que m'a donné un astrologue 5 il est composé d'une huile extiaite de l'animal qu'on nomme basilic : dès qu'il est au grand air, et qu'il éprouve du mouvement, il s'enflamme, mais sans brûler; je vais en répandre quelques gouttes sur les tapis de la princesse , il séchera sur-le-champ , et ne conservera point d'o-

l36 LES MILLE ET UN JOURS,

deur. Aussitôt qu'ils seront exposés au grand air, ils se parsèmeront d'étoiles brillantes , qui serviront de guide aux personnes proposées pour la suivre dans la maison du ravisseur.

Le calife approuve le projet ; Mesrour va le mettre en exécution , et Giafar prévient de son coté le lieutenant de police, qu'il ait à suivre le météore quelque part qu'il aille , et faire investir sur-lechamp la maison. Aussitôt voilà cinq cents hommes apostés pour courir après la nouvelle constellation qui doit paraître dans la nuit^ mais le secret en est concentré entre le calife et ses deux conseillers.

<viX'kvv\JViJV«fijVV%ivv%/«'i'^>vvfc'V%/mjk/%/%/\(uv%(%--'V%fVt>\fV\iv/\i%«vt/v\r%iV%r%(%u%/vx%/vv«\i^%fV«/v\/\(Vi

La nuit vient -, le génie n'ayant point abaissé ses regards sur la terre ignorait ce qui s'y passait : il obéit comme à l'ordinaire aux ordres de Siraoustapha , et va enlever la princesse.

A peine s'est-il élevé au-dessus du palais , que le phosphore brille de tout son éclal , les gardes le

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 187

suivent de tous cotés 5 le génie a de bons yeux, mais il n'en a pas partout 5 il va porter son charmant fardeau dans l'appartement du prince indien , éclairé de cent bougies ; on n'y aperçoit plus la moindre trace de la lumière du phosphore. Un instant après, les gardes , débouchant de toutes les rues , viennent environner la maison de Simoustapha.

Le jeune prince entend le bruit, il frotte sa bague , interroge la boîte , les deux génies paraissent ^ ils reçoivent l'ordre d'observer ce qui se passe , et p^arantissent , avant tout , la maison du trouble dont elle est menacée ; ils ont muré en un moment portes et fenêtres.

Le juge de police a fait réveiller les voisins pour leur demander où était la porte de Simoustapha 5 ces bonnes gens se frottent les yeux , et ne la trouvent pas ; il y a plusieurs flambeaux allumés , et pas un ne peut servir à la découvrir. Le juge va, revient , s'impatiente ; Giafar et Mesrour arrivent ^ depuis que celui-ci a trouvé le secret de l'huile de basilic , il se persuade la capacité de son imagination-, puisqu'on ne trouve point de porte , il fait monter sur la terrasse avec des échelles 5 la maison en est bientôt environnée, il n'y manque plus que des béliers, des crampons et des tortues pour en former le siège parfait. Quarante échelles sont dressées : le sommet de chacune dépasse de plusieurs pieds l'objet auquel

i38 LES MILLE ET UN JOURS,

il faut atteindre 5 on aspire a s'y devancer, comme attirés par l'appât du pillage; mais plus les assiégeans se pressent, moins ils avancent; l'échelle rentre en terre à mesure qu'ils montent les échelons , et s'allonge de même à l'extrémité supérieure. Avez-vous peur? s'écriait le juge de police; montez donc. — Nous y allons de toutes nos forces, disaient quelques-uns d'entre eux. Et en effet, ils étaient suans de peine et de fatigue, sans s'élever jamais à un pouce de terre. Le juge impatienté descend de cheval , et poussant vigoureusement les assaillans : Montez donc plus vite. — Par Mahomet! montez-y vous-même, dirent-ils au juge, car ces échelles sont ensorcelées.

Le juge 5 perdant patience , monte en robe sur l'échelle , il veut enjamber deux échelons à la fois pour aller plus vite ; mais comme l'échelle s'enfonce d'autant , il perd l'équilibre , tombe , et l'entraîne avec sa robe.

Une risée générale suivit celte chute inattendue. Cependant la nuit se passait à redoubler les efforts inutiles de cet assaut ridicule , dans lequel en n'avançant rien , on se flattait à chaque instant d'arriver au but ; tout était en rumeur dans les rues de Bagdad , et comme on n'y était pas instruit du fond de l'affaire , le peuple se figurait qu'on avait continué la fête du chevalier aux armes brunes , et que

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. i3g

le siège de Damas était représenté dans la burlesque escalade qui se faisait sur la maison de Simoustapha.

Haroun attendait à chaque instant la victime , et s'était promis de la faire immoler sans lui donner le tems de parler : on peut imaginer quelle élait son impatience ; la rumeur et le bruit que cet événement occasionait, faisaient parvenir jusqu'à lui des rapports toujours plus ridicules et exagérés ; son inquiétude était égale aux désirs de vengeance qu'il avait formés.

Par contre l'intérieur de la maison de Simoustapha était si tranquille , qu'on y aurait entendu le vol d'une mouche. A peine les génies s'étaient-ils aperçus du stratagème de Mesrour, pour découvrir la route qu'on faisait tenir à la princesse , qu'après avoir pris leurs précautions pour mettre la maison à l'abri d'une première surprise ; ils avaient remporté Ilsetslsone dans le palais du calife, au milieu d'un brouillard qui interceptait l'efiFet du phosphore. Ils laissent le nuage vaporeux sur le palais , les esprits en sont engourdis , et le calife lui-même est privé de son activité ordinaire.

Le prince indien consulte les génies de la boîte et de la bague sur les préservatifs du lendemain 5 et se livre ensuite paisiblement aux douceurs du sommeil , sous la protection immédiate de l'étoile des sept mers.

i4o LES MILLE ET UN JOURS,

Le jour paraît enfin 5 Simoustapha vient jouir de ses premiers rayons sur la terrasse de sa maison 5 il distingue Giafar et Mesrour dans la foule -, il les appelle , et s'adresse au dernier :

Sublime ministre , lui dit-il , pourquoi faites-vous environner la maison d'un fidèle musulman, soumis aux volontés du commandeur des fidèles? Je vous somme de lui dire que, puisqu'il veut être maître de ma personne , il fasse écarter cette troupe assiégeante ; j'irai me livrer ensuite enire ses mains.

Mesrour se rend au palais, et conseille au calife d'accepter une proposition qui va lui livrer l'enchanteur : l'ordre est donné au juge de police, qui se retire incontinent avec tout son monde , et les échelles renversées restent au pied des murs. Quand tous les passages de sa maison sont libres , Simoustapha en sort par une des portes , qui se démolit aussitôt, et s'achemine sans inquiétude vers le palais du calife.

Haroun est surpris de l'audace du magicien •, il ne veut pas le voir, et ordonne qu'on le fasse décoller au milieu de la première cour du palais, à la vue de tout le peuple qui y sera rassemblé. La garde intérieure s'est saisie du prince indien 5 il présente les mains aux fers dont on veut le charger -, le bourreau s'est emparé de lui , et lui ote son turban pour

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. l4r

lui attacher le bandeau fatal sur les yeux ; le mouchoir du calife était sous sa coiffure.

Giafar et Mesrour le reconnaissent aussitôt ; le peuple qui en avait vu le modèle dans la fête simulée, s'écrie : Voilà le mouchoir du chevalier aux armes brunes ! Un objet plus remarquable encore , fixe l'attention du grand visir^ Simoustapha avait sur sa tête le bandeau de pierreries , et le diamant magnifique qu'il tenait du calife. Giafar lit à haute voix les paroles qui étaient tracées sur le bandeau : H Donné par le calife Haroun-Alraschid à son neveu Simoustapha, fils du grand roi des ludes. »

Un bruit confus s'élève de toutes parts : C'est un fils du roi des Indes , s'écriait-on ; c'est le prince Simoustapha !

331" JOUil.

Pendant ce tems Mesrour a porté le mouchoir au calife. Qui vous a remis ce mouchoir ? demande le souverain. — - Il était sur la tête de l'homme que

VOUS avez condamné. — Mes ordres sont -ils déjà exécutés ? — Non , sire 5 je viens les recevoir. — Volez, courez , Mesrour ; conservez la vie du généreux guerrier qui sauva la mienne. Qu'on me l'amène sur-le-champ.

Giafar avait prévenu ses ordres 5 la surprise et les cris du peuple l'avaient engagé à conduire Simoustapha auprès du calife. Le prince arrive aux pieds du trône, et le premier objet qui a frappé les regards du commandeur des fidèles, est le diamant qu'il avait jadis envoyé au grand roi des Indes.

Quoi ! dit-il à Simoustapha , vous êtes le fils de mon frère le roi des Indes ? — Vous en voyez la preuve, très-glorieux calife. — Et vous êtes le guerrier à qui je dois l'honneur et la vie? — Voilà la blessure que je reçus devant Damas, et qui m'attira de votre part des témoignages débouté. — Et vous seriez aussi l'amant de ma fille Ilsetilsone ? — Vous voyez son esclave et le votre.

— Mille grâces soient rendues au grand prophète ! s'écria le calife; c'est donc vous, Simoustapha, que je chérissais dès l'enfance ? à qui je destinai la main de ma fille ? Vous ne pouviez avoir d'autre rival que le chevalier aux armes brunes, et vous êtes ce même chevalier, dont je n'aurais pas cru payer assez les services, en lui offrant la main d'Ilsetilsone , et la plus riche des couronnes de l'Orient. Je tiens dans

HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. l43

mes bras l'objet de ma reconnaissance et celui de mon amour : ah ! pourquoi vous dérober à mes regards sous l'apparence d'un traiteur ?

— Très-illustre commandeur des fidèles, reprit Simoustapha, les charmes divins d'Isetilsone firent de bonne heure une vive impression sur mon ame 5 à peine fut-elle animée du premier souffle de la vie , que je me sentis embrasé d'amour 5 le désir de la posséder fut le seul qui dominât mon cœur. Un sage persan, dont j'étais l'élève, me fraya la route du bonheur, et me proposa de venir respirer à Bagdad le seul air qui convînt à ma santé, qui dépérissait chaque jour 5 il avait la confiance de mon père, et il ne lui fut pas difficile d'obtenir son consentement, en lui cachant le vrai motif d'une absence d'où dépendaient mon repos et ma félicité. Grâces aux ressources de son art , le fils du grand roi des Indes s'établit dans une condition à laquelle il fut redevable du plaisir de voir et d'être aperçu de la beauté qu'il adorait.

La mort me ravit bientôt ce sage gouverneur , mais ne put emporter avec elle les secrets qu'il m'avait confiés: jeune, passionné, sans expérience , je me livrai sans réserve à mon amour. S'il vous offense, et s'il a pu blesser le cœur trop sensible d'un père, ma tête est à vos pieds; j'en demande le châtiment sur elle seule , et je réclame vos bontés pa-

l44 LES MILLE ET UN JOURS,

ternelles pour Tinnocente princesse , dont tout le

crime est dans son amour pour Simoustaplia,

Le calife , ému d'un aveu si touchant , relève avec tendresse le jeune prince , et l'ayant embrassé de nouveau : Venez, mon cher fils, lui dit-il, dissipons les chagrins que vous avez causés ; puisse votre présence écarter les nuages que des soupçons désavantageux ont élevés dans le cœur de la plus tendre des mères !

Zobéide était seule avec sa fille, et lui demandait des éclaircissemens sur l'aveu de la veille , au moment où le calife, conduisant le prince indien, vient répandre la joie et le ravissement. Simoustapha ceint du bandeau royal , étalant la tresse brillante dont il est paré, est ainsi présenté à l'épouse du calife et à sa fille : Recevez des mains du grand prophète et des miennes , leur dit le souverain , vous un gendre, et vous un époux : c'est le beau Simoustapha , le fils du grand roi des Indes , le plus ancien , le plus puissant et le plus fidèle de mes alliés. Puis s'adressant à sa suite : Qu'on cherche à l'instant le cadi et le muphti ! Qu'on ouvre les mosquées ! Que tout mon peuple célèbre des fêtes de réjouissance ! Que les pauvres reçoivent mes aumônes ! Que tout Bagdad partage la joie du souverain , et quelle se communique dans les lieux les plus reculés de mon empire ! Voici mon libérateur, mon

gendre, et le sauveur de l'étendard de la religion. Le devoir de la reconnaissance est au - dessus de toutes les lois.

Ilsetisone et son époux sont logés dans le plus bel appartement du palais ; Simoustapha partage les travaux et les amusemens du calife-, il est assis à sa droite au divan , et aucune affaire n'est décidée sans son avis^ une confiance sans bornes établit entre eux une intimité parfaite.

Le calife n'a pas manqué de se faire instruire de tous les moyens extraordinaires , employés par son gendre pour le succès de ses vœux. Simoustapha avoue ses protections surnaturelles ^ il lui parle de la reine des génies, des puissances renfermées dans la boîte et dans la bague, mais il dissimule les complaisances de Namouna, et le rôle qu'elle avait joué dans cette intrigue : il est aisé de sentir les raisons de ces ménagemens.

Haroun déjà familiarisé avec les aventures merveilleuses en crut facilement Simoustapha. Il ne le désapprouva point sur l'usage qu'il avait fait de la magie cabalistique, dont lui-même avait favorisé l'étude dans sa cour 5 mais il lui fit un reproche d'avoir négligé d'instruire le roi des Indes du sort de son fils unique. Son inquiétude, répondit le prince, doit être très-modérée par l'inspection du rosier, que mon gouverneur Benalab a laissé dans le jardin du

Page 1