IV. II
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s^endort sous la protection de cette puissance , qui détruit les monstres des enfers , par l'intervention du dernier des atomes de la création.
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SiMOusTAPHA était bien éloigné de croire qu'il fût à une distance telle de la princesse, qu'il lui faudrait des années de route ordinaire pour la rejoindre -, un charme puissant l'avait emporté sur la cime du mont Caucase,
Le génie , chargé par Bahlisboull d'exterminer le prince indien , s'étant métamorphosé en bête fauve, l'avait entraîné à sa poursuite ^ il se laissa atteindre par le trait qui lui fut lancé , et enchanta sur-lechamp la main d'où ce dard était parti. Ainsi , l'époux de la belle Ilsetilsone , lié par ce charme , fut entraîné avec la même rapidité que l'auteur de cet enchantement.
Tandis que Simoustapha se livrait aux douceurs du sommeil , les esprits, témoins du conibat où leur
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maître a succombé, devenus impuissans par sa défaite , ont regagné à la hâte les déserts de la Haute- Egypte, où leur prince s'est retiré. Le désordre d'un si prompt retour jette BahlisbouU dans la consternation ; mais , au récit des détails de ce combat , où Rastras fut pourfendu par le prince indien , il se livre à une rage inexprimable 5 il roule dans sa tête tous les projets de vengeance qui peuvent effacer l'affront fait à sa puissance. Puisque les enchantemens sont sans vertu, il faut environner le héros des dangers ordinaires d'une route presque impraticable 5 il faut que la fatigue et la disette l'y réduisent à l'épuisement , que le désespoir se joigne à ces deux fléaux 5 qu'il soit la proie des bétes féroces, quand l'anéantissement de ses forces le leur livrera tout désarmé ! Mais Setelpedour doit ignorer le lieu et le moment de tant de cruautés.
Au même instant, le vieux génie rassemble les esprits exilés dans la contrée qu'il habite , et qui l'ont reconnu pour leur chef dès le moment de son arrivée. Partez, leur dit-il, et formez autour du prince indien , que vous trouverez à la descente du mont Caucase , un brouillard épa quiis le dérobe à tout le Ginnistan. Les génies obéissent avec joie aux ordres du prince malfaisant , et , pendant qu'ils vont soustraire Simon stapha aux regards de ses génies protecteurs , Setelpedour voit toute la cavalerie de
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Bagdad éparse dans les campagnes , parcourant les villes , les bourgs , les hameaux , les forets , pour le demander à toute la nature. Le calife a tout mis en mouvement pour retrouver un gendre plus cher à son cœur que l'enfant le plus tendrement aimé. Il a semé le bruit , dans l'appartement des femmes , que Simoustapha a du partir brusquement pour aller remplir, de sa part, une commission secrète de la dernière importance. Zobéide et sa fille peuvent prendre le change , mais Setelpedour ne peut s'en laisser imposer.
La reine des génies met sur-le-champ en campagne ses esprits les plus actifs, les plus intelligens^ ceux qu^elle suppose lui être le plus attachés , pour sauver un favori dont en secret ils désirent la perte. Toute la terre est parcourue , mais on n'en rapporte aucun indice qui puisse calmer les inquiétudes de la reine 5 ils ont bien vu le brouillard qui descendait du mont Caucase, mais aucun des génies ne s'est donné la peine de l'examiner : Setelpedour est inconsolable.
Il y avait à la cour des génies une vieille gnome nommée Bakbak -, elle était amie des hommes , et n'avait point de malice : son seul défaut était de vouloir tout savoir, de parler sans cesse, et de parler de tout. Depuis long-tems elle s'était éloignée du divan, parce que chacun n'y pouvait parler qu'à son tour ;
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. i65
elle avait un petit-neveu fort jeune qu'on nommait Jazzel , elle l'élevait aussi bien qu'on peut élever un enfant qu'on ne cesse de louer ou de reprendre du matin au soir.
Cette gnome n'avait pris parti ni pour ni contre Setelpedour, afin de juger sans passion sa conduite dans toutes les occasions. Elle entendit parler de la députation faite aux quatre coins du monde pour découvrir les traces du prince indien.
Va , dit-elle à Jazzel , tu as besoin de t'instruire , tu as des ailes toutes neuves qui ne te manqueront pas sitôt 5 cours d'un coté et d'autre, plane sur les hauteurs , tu verras de plus loin : rase la terre , tu m'apporteras des nouvelles ; écoule les hommes en passant; ils ne savent ce qu'ils disent, mais un génie doit savoir tirer parti de tout. Tu viendras me conter ensuite tout ce que tu auras vu et entendu , et , si je suis contente de toi , je te donnerai un secret pour plaire à la gnome que tu aimeras le mieux. Viens , je veux répandre un baume sur tes ailes qui te fasse voler quatre fois plus vite que les autres.
Jazzel part à la suite des génies, content d'essayer ses nouvelles plumes. 11 s'élève au-dessus des autres, et les voit se partager pour remplir leur commission. Aucun d'eux ne s'approche assez de la terre pour prendre des renseignemens -, s'ils s'abattent, c'est pour se reposer^ s'ils s'approchent des hommes ,
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c'est pour leur jouer quelques tours ; mais ils ne
cherchent à s'instruire de rien.
Le hasard conduit Jazzel sur la route de ceux qui doivent inspecter le Caucase. Il aperçoit le brouillard ; il voudrait voir à travers , mais le voile est trop épais pour ses yeux qui ne sont pas encore bien exercés : les envoyés de Setelpedour passent fort au-dessus sans l'examiner. Il découvre enfin des hommes au pied de la montagne , qui raisonnaient ensemble , et s'arrête pour les écouter.
Voilà , disaient-ils , un brouillard bien épais , bien infect! Comment a-t-il pu s'élever au-dessus des sables où il n'y a pas une goutte d'eau ? C'est un phénomène bien extraordinaire; il y a sûrement quelque chose de bien malin là-dedans , c'est un signe de malheur !
Jazzel ramasse en passant cette petite observation , et poursuit sa route ; il y ajoute par-ci par-là d'autres particularités indifférentes , pour être en état de les raconter à sa vieille tante -, car le secret qu'on lui a promis lui tient au cœur. Dès qu'il voit revenir les émissaires de Setelpedour, il revole vers Bakbak , et rend compte de son voyage plus fidèlement qu'ils ne le font du leur à leur reine.
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La gnome pèse toutes les circonstances : Voilà , dit-elle, comment Ton fait les affaires de notre
reine , depuis qu'elle s'est mis l'amour en tête !
Est-ce une si grande faute ? je crois que je me la pardonnerais... Mais non, non, non... un homme!
fi , un homme Eh ! il y en a d'un et d'autre. —
Mais , Jazzel , ne me dis-tu pas que ces paysans parlaient de phénomène à propos de ce gros brouillard , et qu'il y avait du malin là-dedans ? J'en veux parler à notre reine. Et sur-le-champ la vieille trotte pour raconter à Setelpedour les découvertes que le jeune génie avait faites dans son voyage.
La reine eut la patience de l'écouter. Dès qu elle eût démêlé , dans le radotage de la vieille Bakbak , la négligence de ses émissaires, elle présume avec raison un complot , et le brouillard lui devient suspect. Elle s'arme aussitôt de toute sa puissance et des moyens dont elle peut disposer. Si une grande
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partie de ses sujets la trahit, elle est encore pour eux, comme pour les élémens, la petite-fille de Kokopilesobe.
Le calife , de son cote' , alarmé par l'inutilité des recherches qu'il avait fait faire , ne pouvant encore communiquer ses craintes à Zobéide et à sa fille , profite de la grande fête annuelle du Haraphat ' pour offrir , plus solennellement qu'à l'ordinaire , les sacrifices par lesquels on cherche à attirer sur les fidèles musulmans, la faveur du ciel et la protection signalée du grand prophète. Haroun , environné du muphti et des premiers ministres de la religion, immole, de sa propre main, deux génisses jaunes, de l'âge de quinze mois, et deux moutons ^ de la plus grande espèce : il accompagne ces témoignages de dévotion des plus ferventes prières , pour la conservation et le retour de Simoustapha 5 le peuple y répond par ses vœux.
Cependant la tristesse habite dans le palais. Zobéide dérobe à sa fille les chagrins dont elle est dévorée : cette princesse elle-même se trouve seule et sans consolation ; la reine des génies ne vient plus 5 elle n'est entourée que de physionomies tris-
' Montagne de l'Arabie, sur laquelle les pèlerins de la Mecque (onl ordinairement des sacrifices; on y égorge des victimes, et on les précipite.
^ Lu queue de ces moutons pèse jusqu'à cinquante livres.
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tes ; des larmes coulent de tous les yeux , Namouna est aux sanglots. Ilsetilsone n'y résiste pas, elle se laisse aller sur un sofa en poussant des gémisseraens plaintifs.
Paix! paix! paix! s'écrie alors le bel oiseau.
— La paix ? dit-elle 5 hélas ! il n'en est plus pour moi : Simoustapha est mort ! — N'en l non l non '. criait l'oiseau. — Comment, charmant oiseau , il ne serait pas mort ? vit-il encore pour moi ? le reverrai-je ? — Oui! ouil oui! — Quand viendra donc cet heureux moment ? dis-le moi ! -— Tôt l tôt l tôt 1
— Combien tu me rassures ! Ne pleurez donc plus , ma bonne Namouna , nous reverrons Simoustapha. Puis elle prend son aimable oiseau et le caresse : Tu me sauves la vie , cher oiseau , lui dit-elle , et j'avais tout fait pour ravir la tienne 5 puis-je jamais me pardonner !
Il est à observer que, dans toutes les inquiétudes de la princesse , jamais aucun soupçon de jalousie ne s'y était mêlé : elle n'avait point vu la reine des génies depuis l'absence de son amant, et ne présumait pas qu'elle fût capable de lui enlever son époux. Zobéide n'était pas aussi tranquille à cet égard , mais elle ne voulait pas communiquer ses craintes. Quant au calife , il était rassuré par sa religion et celle de son gendre.
L'étoile des sept mers est bientôt parvenue au
sommet du mont Caucase : elle observe le brouillard , ouvrage de la malice de Bahlisboull. Les vents qu'elle a fait souffler ont tout-à-coup dissipé ces vapeurs 5 elle voit enfin l'idole de son cœur , pâle , défait , abattu , et dans une situation à émouvoir l'ame la plus insensible.
Depuis dix jours Simoustapha se trouvant dans des déserts affreux , ne pouvait régler sa marche que par les étoiles ; il ignorait quelle portion de la terre il parcourait , il la fouillait avec son sabre pour en tirer des racines ;, ou montait sur des arbres pour en arracher des fruits sauvages et inconnus , et se délivrait ainsi du tourment de la faim. Il marchait pendant toute la journée , hâtant par son impatience celle de son brave coursier : il a trouvé un désert immense , il s'en présente un autre dont les bornes sont infinies 5 il passe les nuits couché sur la terre , et il essuie dans le jour les fatigues et les influences d'un climat brûlant ei sauvage.
Le prince indien , harassé par tant de travaux , venait de s'arrêter auprès d'une source pour y désaltérer ses lèvres brûlantes 5 il allait se pencher vers le ruisseau , quand un lion sortant tout-à-coup de la foret voisine s'élance sur le coursier du héros. Simoustapha tire aussitôt son cimeterre , et partage du premier coup le crâne du lion qu'il abat à ses pieds. Le cheval bondit de joie 5 mais le prince ,
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épuisé par ce dernier effort , tombe anéanti sur le gazon : c'est dans cette situation qu'il a été aperçu par la reine des génies.
A l'aspect des dangers auxquels le prince indien a été exposé par les noirs enchantemens de Bahlisboull , Setelpedour, animée par la vengeance et l'amour , voudrait satisfaire à la fois les passions dont elle est maîtrisée 5 mais la dernière l'emporte 5 elle se précipite vers la terre , et les plus vives caresses rappellent à la lumière celui que les ombres de la mort paraissent envelopper.
Elle ranime ce qu'elle aime par le seul secours des témoignages de sa tendresse , et n'emploie enfin d'autre magie que celle de l'amour. Elle voit bientôt briller ces yeux , dont l'éclat lui semble préférable à toutes les lumières que réfléchissent les objets dont elle est continuellement entourée \ elle tâche de les ranimer davantage pour augmenter sa jouis-
sance. La parole et la connaissance sont revenues à Simoustapha • il se voit dans les bras de celle qu'il appelait vainement quelques instans auparavant , parce qu'il avait négligé les moyens de se la conserver •, sa respiration pressée ne lui permet pas de faire passer sur ses lèvres l'expression de sa reconnaissance.
Je vous entends assez , dit la sensible reine ; mais ne songeons pour ce moment qu'au rétablissement de vos forces et de votre santé. Elle se lève à ces mots : le premier arbrisseau lui fournit une baguette, elle en trace un cercle autour de Simoustapha ^ elle trouve sous sa main les plantes nécessaires à Tenchantement qu'elle doit faire , et les mots qu'elle prononce y ajoutent les vertus qui pourraient lui manquer. Dans un instant le prince indien éprouve une révolution salutaire -, un moment après il a recouvré toutes ses forces • il se lève , il baise avec transport les mains bienfaisantes auxquelles il doit tant d'heureux secours : tous les sentimens de son cœur voudraient s'échapper à la fois , ils en sortent en désordre , et n'en paraissent que plus doux à celle qui en est l'objet 5 mais en même tems il marque les plus vives inquiétudes sur le compte d'Ilsetilsone.
Rassurez-vous , mon cher Simoustapha , lui dit Setelpedour 5 je n'ai pu m'occuper que de vous seul
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depuis que vous êtes en danger ^ en m'éloignant trop de mon palais , j'ai appréhendé de laisser agir des complots qui pouvaient favoriser vos ennemis. D'ailleurs votre épouse étant presque toujours avec sa mère , je me suis contentée de laisser auprès d'elle une créature intelligente qui ne l'aura pas laissée manquer de consolations ; c'est mon petit oiseau : ses conseils ne sont jamais ennuyeux , car il ne dit qu'un seul mot , et ce mot est la vérité. Maintenant vous êtes remis , nous pouvons prendre la route de mon palais, vous devez avoir besoin de nourriture après la longue abstinence que vous venez de faire , et je vous conduirai ensuite auprès de votre aimable épouse.
En disant cela , la reine a ordonné à son char de s'approcher de la terre : trois nuages brillans de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel descendent , et présentent deux sièges beaucoup plus commodes que ne pourraient l'être les sofas les mieux imaginés. Setelpedour et le prince sont assis 5 il s'inquiétait pour son coursier , mais on a deviné sa crainte et prévenu ses désirs 5 il voit son cheval s'élever dans les airs , porté par des ailes dorées , et voler à coté du siège délicat sur lequel le couple amoureux a pris la route du Ginnistan.
Chemin faisant , Simoustapha voulait raconter ses aventures. Setelpedour l'interrompt : Nous sommes
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ici pour oublier les pièges qui vous ont été tendus , j'en connais toute la noirceur , je n'ignore pas la méchanceté de vos ennemis , et les tourraens qu'ils vous ont causés 5 mais nous voici , mon cher Simoustapha, au milieu de la nature ; je ferais le vœu d'y rester avec vous , si je ne portais pas une atteinte à deux cœurs , dont la félicité m'intéresse autant que la mienne : parlez-moi de votre amour , et oublions les perfidies qu'on nous a faites , et même nos vengeances.
— Et que n'oublierait-on pas , dit le prince transporté d'amour , auprès du plus bel objet qui soit sous le ciel, qui se contente d'être aimé quand il mériterait des autels , qui n'agit que pour obliger , et qui prend sur lui tous les sacrifices ?
Les nuages se sont arrêtés devant le vestibule du palais : on y sert à Simoustapha des essences condensées , sous les formes les plus appétissantes , sous les couleurs les plus agréables ; l'estomac se fortifie sans se charger , et annonce le retour d'un appétit nécessaire.
Partons, dit Setelpedour, allons souper chez notre chère Ilsetilsone, portons-lui de ces mets, je serai bien aise de lui en faire sentir la saveur-, je n'ai rien que je ne veuille partager avec elle , et j'y joindrais volontiers ma puissance si j'en faisais plus de cas. — Partons, reprit Simoustapha; mais vous
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me direz auparavant pourquoi vous rabaissez un pouvoir qui vous donne tant de jouissances? — Montons sur notre char, dit la reine , cela ne peut se dire qu'à l'oreille C'est qu'il m'empêche d'épouser un hommfe que j'aime passionnément.
Le prince et la fée n'arrivèrent pas sans être annoncés 5 le joli oiseau s'était chargé de l'emploi. Zobéide venait de sortir de l'appartement de sa fille , quand le charmant animal se mit à crier : Simoustaphal — Simoustapha ! répond Namouna. — Que dis-tu, mon cher oiseau? dit la princesse. Mais le petit jaseur ne répondait autre chose que , Simoustapha ! Simoustapha l
Où , de quel coté ? disait Namouna , en courant comme une folle vers la porte qui était à l'entrée du palais.
Pendant ce tems , la compagnie annoncée par l'oiseau arrivait par la fen^étre. Simoustapha est
dans les bras d'Ilsetilsone qu il couvre de larmes et de baisers ; la reine des génies l'embrasse aussi , et le petit oiseau battant des ailes, criait : Fort l fort l fort!
Ce premier transport apaisé , on s'assied , on cause , on raconte , on parle quelquefois tous trois ensemble 5 on croirait qu'on a été séparé pendant un siècle-, enfin, on fait servir le repas. Dans une pareille circonstance , quand même il manquerait quelque chose dans le palais du calife, on sent de combien de choses on pourrait se passer.
Namouna , qui avait fait des pas inutiles , revient bientôt, attirée par le bruit, se mettre aux écoutes derrière la porte. Entrez, la bonne, entrez! lui dit Setelpedour, peu surprise de la curiosité de la vieille-, vous êtes curieuse de me voir? — Oui , madame, je vois que vous êtes aussi bonne que belle. — Vous êtes obligeante, Namouna, et je désire vous faire du bien. — Ah! madame, cela vous est bien facile , à vous qui pouvez tout 5 rajeunissez-moi. - — J'ai un meilleur service à vous rendre 5 c'est de vous souhaiter toujours une bonne santé , et mon petit oiseau plus habile va vous en donner le secret. — Dors! dorsl dors! dit l'oiseau. — J'en sais bien autant que lui, dit Namouna 5 cependant je ne suis pas sorcière , madame. — Mais si je vous donne un sirop qui, en vous endormant, vous rende la frai-
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. l'j-j
cheur de la jeunesse ? — Donnez-moi la centième partie de la votre, madame, et je me croirais plus belle que la lune au quatorzième jour. — Allez, Namouna, soyez tranquille : vous aimez à rire 5 je veux que vous ayez meilleure grâce que jamais i; vous aurez des fossettes aux joues, une taille charmante et le pied mignon. — Grand merci , madame. Ilsetilsone a congédié sa gouvernante -, le repas est fini, et la reine des génies est retournée au Ginnistan.
Simoustapha était rentré dans le palais après que le calife était déjà retiré, il ne fallait pas troubler son repos , et l'on remit au lendemain la bonne nouvelle qu'on avait à lui ménager. Cependant la joie avait gagné tout l'intérieur des appartemens du jeune prince : les eunuques ont réveillé toutes les esclaves , qui se lèvent , et se font raconter par Namouna tout ce qu'elle a vu; chacun se livre aux transports de la joie. Elle fut sur le point de causer une heureuse révolution aux organes du petit muet, en lui rendant la parole.
Dès que le calife eut ouvert les yeux , Simoustapha fut à ses pieds; ils se comblèrent de caresses. Le souverain fit commyniquer sur-le-champ à Zobéide une nouvelle qui importait si fort à son repos et à son bonheur.
Bientôt tous les muczins ont gagné le haut des IV. 12
minarets pour appeler le peuple dans les mosquées. Il faut rendre des actions de grâces au Tout-Puissant , à son grand prophète : l'empire des Musulmans venait de recouvrer celui auquel il était redevable de tout son lustre.
La diminution des impots , les aumônes répandues, l'élargissement des prisonniers , le bruit des instrumens guerriers , les fêtes militaires , achevèrent de témoigner la joie du commandeur des fidèles , et d'augmenter la jouissance du peuple qui revoyait enfin son héros.
Le prince indien fit part à sa famille des aventures qui l'avaient si malheureusement écarté de Bagdad ; il convint des torts qu'il avait eus de négliger les secours surnaturels , dont sa protectrice et le philosophe persan l'avaient muni , et il raconta de quelle manière la bienfaisante fée l'avait délivré des pièges dans lesquels il était tombé par son imprudence 5 il pesait sur les moindres détails, et en parlait avec un feu qui alarma Zobéide.
Elle saisit le premier moment qu'elle put trouver pour en parler à sa fille : N'avez-vous pas de l'inquiétude , lui dit-elle , sur l'attachement de la reine des génies pour votre mari, et surTexcès de la reconnaissance dont il paraît pénétré ?
— Moi, madame! reprit Ilsetilsone, je serais jalouse des bontés dont nous comble la reine ! Ah ! malgré
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sa puissance et ses aimables qualités, n'eût-elle à mes yeux que le mérite de distinguer celui de Simoustapha , elle deviendrait l'idole de mon cœur : s'il est une seule étoile dans le ciel qui soit éprise des charmes et des vertus de mon époux , elle deviendrait mon soleil.
-^Ou l'amour fait un étrange effet sur ma fille, dit Zobéide à part, ou elle tient beaucoup moins de moi que de son père -, car je ne serais pas contente à sa place.
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Le calife avait écouté avec beaucoup d'attention le récit des dernières aventures de Simoustapha -, il se fit répéter toutes celles qui les avaient précédées depuis le mariage de ce prince avec sa fille , et ordonna qu'on en fit registre pour le déposer dans ses archives.
Le prince indien reprit sa place dans les conseils privés du calife, et au divan j il continua de joindre
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à ses occupations ordinaires l'agréable plaisir d'aller rendre ses hommages à l'aimable reine des génies 5 elle ne recevait jamais les visites des époux sans la leur rendre la nuit suivante , et s'étudiait sans cesse à les combler de nouvelles faveurs. Elle désirait qu'Ilsetilsone vînt passer quelques jours dans son palais 5 il fallut en obtenir la permission du calife, qui l'accorda avec plaisir.
Haroun ne voulait pas que sa fille , comblée des largesses de la reine des génies , parut cliez elle les mains vides 5 il ne voulait pas non plus qu'elle disparût de la cour par un effet magique, qui aurait donné de l'inquiétude au peuple , et lui aurait ouvert les yeux sur des objets dont l'ignorance lui est sans doute salutaire. Le calife ordonne qu'on ouvre ses trésors à Simoustapba , et qu'on fasse en même tems les préparatifs nécessaires pour le départ de sa fille , qui doit aller passer la belle saison à Casseril-Harais, son palais de campagne, à trois journées de Bagdad.
Gasser-il-Iiarais est un château magnifique , situé sur les bords du fleuve Aggiala^le grand prophète en posa la première pierre. La façade sur les jardins présente trois cent soixante-cinq croisées^ l'extérieur revêtu d'albâtre et de marbre oriental , couronné de guirlandes du jaspe le plus précieux ; les portes de bois d'aloës et de sandal roulent sur des gonds d'or ^
HISTOIRE DE SIMOUSTAPIIA. i8r
l'intérieiiv est parqueté et lambrissé de bois de rose ; rien n'égale la beauté des meubles , et la richesse de l'appartement 5 le rubis , l'émeraude et la topaze y sont prodigués. Mahomet entreprit et acheva ce superbe édifice à l'occasion du mariage de sa fille Fatmé avec Omar-Ilalab. Dans les derniers tems que ce prophète séjourna sur la terre, il se rendait fréquemment dans ce palais , pour y recevoir , par le ministère de l'ange Gabriel, les inspirations d'enhaut. La. plume qui lui servit à écrire les douze derniers chapitres de l'alcoran y est encore conservée dans une boîte de cristal de roche , enrichie de diamans.
Le jardin qui tenait à ce palais surpassait eu beautés tous ceux de la terre. Dans ce séjour de bénédictions continuelles , l'air était toujours pur ; aucun nuage n'y obscurcissait le soleil. Les arbres, conservant une jeunesse éternelle, n'y étaient jamais rongés d'une mousse corrosive, et le gui parasite ne dérobait point à leurs branches les bienfaits de la sève ; les feuilles , les fleurs et les fruits participaient de l'immortalité de la tige , et s'y renouvelaient sans cesse sans tomber ni se dessécher. Les parfums qu'exhalaient les fleurs n'épuisaient jamais leur calice , l'air en était embaumé , elles étaient toujours à l'abri des insectes nuisibles et des reptiles venimeux : une eau bienfaisante entretenait
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la fraîcheur et la fertilité dans ce séjour enchanté.
Des oiseaux parés des plus brillans plumages y faisaient entendre une mélodie délicieuse. Enfin, ce qui mettait le comble à tant de merveilles , c'est qu'elles se variaient tous les jours sans nul dérangement pour les sites, sans altération dans les espèces.
L'entrée de ce jardin était interdite à toute autre personne qu'au légitime successeur de Mahomet et à sa famille : si un profane y fut entré , il n'aurait aperçu qu'un affreux désert , d'où les hurlemens des bêtes féroces l'auraient forcé de s'éloigner.
Voilà où Simoustapha et son épouse doivent se rendre -, ils seront libres d'aller auprès de la reine des génies sans paraître s'être éloignés du palais : on les croira occupés de la jouissance du magnifique jardin 5 on les supposera nourris d'ambroisie et abreuvés de nectar.
Seteipedour s'occupe des préparatifs de leur réception 5 mais elle a lieu de craindre que Bahlisboull ne puisse troubler les heureux momens dont elle désire de les faire jouir. Ce monstre fut précipité dans les déserts les plus reculés de la Haute-Egypte ; mais elle n'a pu le dépouiller de toute sa puissance : il est né prince, et jouit partout, quelque indigne qu'il en soit, du privilège de son illustre origine.
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La Haute-Egypte est peuplée d'esprits malfaisans, opprobre du Ginnistan , en horreur au ciel et à la terre 5 ils se sont réunis avec joie sous les ordres d'un génie créé pour les commander. La première expédition qu'ils ont faite en vertu de ses ordres vers le mont Caucase , n a pas été heureuse 5 mais ils ne seraient pas même découragés par une entière défaite -, la rage les soutient et les aveugle sur tous les dangers. Créés pour agir, ils sont forcés par leur nature même à toujours entreprendre.
Setelpedour connaissant les nouvelles ressources de son ennemi , cherche à lui tendre un piège où il puisse tomber de lui-même. Elle fait redoubler la sécheresse de l'endroit déjà maudit , où Bahlisboull a choisi sa demeure 5 il est forcé d'en sortir : de ce séjour il passe dans un autre plus aride encore , et ne trouve point de repos.
11 aperçoit enfin quelque peu de gazon vert à
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romt)re d'une colonne de granit, qui le préservait des rayons brûlans du soleil ; il s'en approche et s'assied, A six pieds de terre , sur la base du monument , il voit un hiéroglyphe , et s'empresse de lire : « Colonne , exécute l'ordre de la reine Setelpedour ! ))
A peine a-t-il prononcé qu'une chaîne de fer lui ceint le corps et le lie à la colonne. Le désert retentit bientôt de ses mugissemens , les monstres qui l'habitent en sont épouvantés et sont contraints d'abandonner leurs tanières. Les génies de sa suite remplis de terreur s'éloignent : il demeure seul dans cet affreux séjour 5 à une rage impuissante succède un calme stupide. Il jette enfin les yeux sur ses fers et sur la fatale inscription dont l'effet a été de l'en accabler ; il n'en a pas encore parcouru tous les caractères hiéroglyphiques que l'intelligence qu'il en acquiert porte son désespoir au comble : voici le terrible arrêt qu'il renferme : « Tu ne peux être )) délivré que par un génie plus méchant que toi ! » Quand le monde renaîtrait du cahos ^ quand le puits de l'abîme s'ouvrirait , en sortirait-il un autre ? Trouverait-on un autre Kokopilesobe qui ne fût pas l'aïeul et le protecteur de l'étoile des sept mers ?
Quand Setelpedour eut assuré sa tranquillité , elle voulut récompenser cependant le service que lui avait rendu la vieille gnome 5 elle l'appelle :
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. i85
Dites-moi ., Bakbak , ce que je puis faire pour vous ? — Reine , dit la vieille , vous pourriez faire bien des choses , et les choses que vous auriez faites pourraient avoir bien du danger : on ne se doute pas que ce soit raoi qui vous ait parlé , parce qu'on sait bien que, quoique je parle volontiers, je suis discrète dans le fond et ne dis rien , ou fort peu de chose. Il y a cependant un petit plaisir que vous me pourriez faire , et qui ne peut tirer à conséquence : faute de dents, je bredouille en parlant, de manière que je n'ai pas la satisfaction de m'entendre moimême -, procurez-moi trente-deux dents. — Le présent sauterait aux yeux , répondit la reine , et vous attirerait tous les ennemis que vous craignez : je ne puis prudemment que vous en attacher quatre bien fermes tout au fond de la bouche. — Mettez toujours, dit la vieille ; ces quatre dents-là ne seront pas contre vous.
Laissons la vieille Bakbak suppléer par un enchantement aux ressources ordinaires de la toilette , et occupons-nous des préparatifs du voyage que Simoustapha doit faire avec son épouse.
Les trésors du calife sont ouverts aux yeux du prince 5 la réunion de toutes les richesses des monarques de la terre n'en formerait pas un semblable 5 cependant il n'y voit rien de comparable à ce qu'il a vu au Ginnistan. Il y trouve un cimeterre
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dont la garde est enrichie de diamans si parfaits et si bien montés qu'ils semblent ne composer qu'une seule pièce. Il est moins frappé de son éclat que de ses proportions j cette arme doit avoir servi à un guerrier fort au-dessus de la taille ordinaire ; il veut essayer s'il en peut faire usage , il la sort du fourreau , en espadonne un moment , et paraît environné d'éclairs , tant l'acier de la lame est étincelant : il cherche d'en examiner la marque, et découvre des signes hiéroglyphiques inintelligibles pour lui. Il appelle aussitôt le génie de la boîte pour s'en faire donner l'explication : Jémal paraît.
Regarde ces signes , lui dit le prince . — Notre reine seule , lui dit-il , pourrait vous expliquer ces figures , ce sont des signes de puissance ; mais nous connaissons le cimeterre : il tomba des redoutables mains de Kokopilesobe dans le grand combat qu'il perdit contre Mahomet ; celui-ci l'a laissé depuis à son successeur.
Le prince des Indes prit le cimeterre et le présenta au calife comme le seul don digne d'être offert à la reine des génies.
Cependant l'escorte qui devait accompagner les époux jusqu'au palais de Casser-il-Harais annonçait, par le bruit des instrumens guerriers , son arrivée aux portes de celui du calife : on comptait deux mille hommes de cavalerie , choisis parmi la plus.
brillante jeunesse qui fût dans les armées d'Haroun; six cents chevaliers , armés de toutes pièces , la lance au poing, le bras chargé d'un large bouclier, les suivaient accompagnant la litière de la princesse, portée par six éléphans , les plus beaux qu'on eût jamais vus dans les Indes ; douze chameaux étaient chargés des bagages , et les eunuques fermaient la marche.
Simoustapha , monté sur son beau coursier , se tenait à coté de la litière. Il était couvert d'armes , dont les lames , relevées par des fdets d'or, étaient incrustées de diamans : le cheval, tenu par deux écuyers, hennissait de joie en agitant sa superbe crinière. Ilsetilsone admirait les grâces de son époux maniant avec adresse le coursier enorgueilli du fardeau qu'il portait.
5/iV JOUR.
Ce brillant cortège a pris la route du palais ; les chemins ont été aplanis , aucun embarras ne peut retarder la marche . Les dépendances du château
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sont immenses , et ont offert des logemens commodes aux gens de la suite. Simoustapha et la princesse sont les seuls qui peuvent entrer dans le jardin 5 les beautés dont il est rempli sont l'objet de leur ravissement j mais il est une curiosité plus intéressante pour la princesse : c'est un arbre dont le fruit fatal a perdu le genre humain. Un serpent environne le tronc dont il ne peut jamais s'écarter, d'épaisses ténèbres couvrent ses yeux : un oiseau couleur d'azur, ayant la tête et les pattes dorées , voltige continuellement autour de l'arbre , se reposant sur toutes les branches l'une après l'autre 5 il n'a point de chant , mais il exprime sa pensée dans l'arabe le plus correct.
Dès que l'oiseau eut aperçu les deux époux, il étala sa queue en signe de joie, et leur donna le salut ordinaire : « Salut à la race de l'homme 5 il » n'y a qu'un seul Dieu, et Mahomet est son pro- » phète. »
Ilsetilsone fut enchantée de la netteté de son accent et de la pureté de son langage. Elle brûle de l'interroger : Charmant oiseau, lui dit-elle, étesvous bien aise de nous voir ici ? — Vous êtes enfans du prophète , vous êtes entrés par la bonne porte , il faudra sortir par celle qui conduit au ciel. — Mais nous allons au Ginnistan. — - C'est le voyage que l'homme fait tous les jours sur la terre. — Désap-
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prouvez-vous le mien ? — Non, parce que vous m'en ramènerez ma femme , et tous deux ensemble nous pourrons rappeler notre fils que vous avez laissé dans le château. — Quoi ! vous êtes le père de ce charmant oiseau que j'ai , et qui est si bon ? — -Il faut qu'il le devienne davantage. — Pourquoi ne parle-t-il pas aussi bien que vous .? — C'est qu'il ne s'est pas donné le tems d'apprendre , et qu'il a tourné le dos à la lumière , en refusant l'hommage au grand élu de Dieu. ■ — Et votre femme ? — Ma femme est au Ginnistan ; elle a été curieuse , elle en porte la peine : on y va plus tôt qu'on ne veut, on n'en revient pas quand on veut. — Elle est donc auprès de Setelpedour ? — - Justement. — Aimez-vous Setelpedour ? — J'aime tout ce qui est sorti intact des mains du Tout-Puissant ; je verrai Setelpedour quand elle cessera d'être fée. — Peut-elle cesser de l'être ?~~ Elle n'a qu'à le vouloir. — Fais-je mal d'aller vers elle ? — Vous obéissez à un décret sans le savoir. — Vous me charmez , bel oiseau , laissez-moi vous apporter votre enfant? —Il est fée, je le tuerais ; je ne peux le voir que dans un tems, et avec sa mère. — Laissez-moi manger du fruit de cet arbre? — Vous avez, là une fantaisie de femme ; c'est ainsi que votre première mère attira sur elle et sur vous le courroux du ciel : d'ailleurs ce fruit n'a que l'apparence , vous ne mangeriez rien, et le serpent que
igo LES MILLE ET UN JOURS,
VOUS voyez vous mordrait au talon j ainsi vous auriez un mal réel sans avoir aucune jouissance. — C'est donc là l'arbre de science ? — C'en est le symbole.— Où est l'arbre de vie? — Dans le jardin du grand prophète. — Mon bel oiseau , puisque vous savez tout, dites-moi pourquoi et dans quel tems la mer a été faite ? — Il n'y a que le créateur qui sache tout-, la mer fut créée le jour de la révolte et du châtiment de Kokopilesobe ; les rebelles furent employés à en creuser le bassin. — Aimable oiseau , puis -je manger des autres fruits qui sont ici ? — Entrez dans le pavillon qui est au bout de cette avenue , vous y serez servie -, c'est l'endroit où Mahomet allait faire ses prières et son ablution.
A toute cette conversation , Simoustapha s'aperçut à regret que l'aimable Setelpedour, comme reine des génies , ne pouvait pas être agréable au grand prophète : l'amour de la religion combattait dans son cœur celui qu'il éprouvait pour cette reine.
Les deux époux sont entrés dans le pavillon de Mahomet 5 ils y ont trouvé tous les fruits imaginables , réunissant la beauté aux saveurs les plus exquises. Dès qu'ils ont fini d'en goûter, Simoustapha laissant Ilsetilsone en conversation avec l'oiseau, retourne au palais pour prévenir le chef des eunuques, qu'il doit faire une retraite de six jours avec son épouse dans le pavillon du jardin , pendant la-
HISTOIRE DE SIMOUSïAPHA. 191
quelle ils n'auront besoin de rien : un motif de dévotion est toujours louable , et les esclaves sont bien éloignés d'en soupçonner un autre.
Simoustapha est venu rejoindre son épouse auprès de l'arbre 5 il veut consulter l'oiseau sur son voyage.
Emploierai -je, lui demande-t-ii , le génie de la boîte ou celui de la bague ? — Ce qui est même incertain , répond le sage oiseau , ne peut exercer ici aucune espèce de puissance , et son plus grand avantage serait d'y devenir esclave 5 mais vous n'avez pas besoin d'un secours de cette nature. Prenez une de mes plumes , elle vous portera seule chez Setelpedour ; remettez-la à ma femme , elle la fera souvenir de moi et lui procurera les moyens de me rejoindre. Il faut qu'elle la cache soigneusement dans sa queue : tout ce qui viept de moi porte ombrage où vous allez. Ce que je vous donne paraît un moyen bien faible 5 mais il n'y a rien d'inutile entre les mains du Créateur.
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3/ir JOUR.
L'oisEAiT divin étale sa belle queue -, il en tombe une plume qui, au même instant, se transforme en un char commode et brillant 5 les deux époux y montent et sont transportés aux pieds du trône de Setelpedour. Elle s'en précipite pour les embrasser, et congédie son divan dont elle n avait pas lieu d'être contente. Les génies se retirent , non sans lancer des regards méprisans aux époux 5 la reine s'en aperçoit, et modère pour l'instant les sentimens de colère dont elle est animée.
Je vous ferais asseoir sur mon trône , dit-elle aux époux-, mais je craindrais que vous n'y fussiez aussi mal à votre aise que moi. Mes sujets ont la révolte dans le cœur-, mon attachement pour vous les désole, ils lui imputent toutes les décisions qui émanent de mes volontés. Si je les empêche de bouleverser la terre sur laquelle ils prétendent dominer par les violences^ si ma prudence prévient les orages et les
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. ig3
guerres , c'est mon amour pour Simoustapha qui les empêche de remplir leurs projets. J'ai fait enchaîner BahlisbouU au milieu d'un désert , et son esprit agit ici contre moi. Ces difficultés n'empêcheront pas que vous me soyez cher ; je vais retirer à moi tous les liens qui m'attachaient à eux, je les briserai; ils ont été souillés, et rien ne doit plus nous unir. J'aspire au terme qui pourra resserrer les nôtres , mon cœur a déjà su s'affranchir de toute autre chaîne 5 mais il faut que vous m'aidiez à soumettre mon esprit. Venez ranimer, par vos caresses tendres et naïves , une ame fatiguée par les désordres qui m'environnent et les combats que j'éprouve. Je sais que vous venez de Casser-il-Harais. Les prestiges qui sont ici ne peuvent vous dédommager des charmes innocens que vous avez abandonnés -, la compagne de l'oiseau que vous avez vu m'entretient sans cesse des touchantes merveilles du jardin de Casser-il-Harais. «C'est delà, me dit-elle, que partit le flambeau de la vérité qui éclaire le monde ; il y brille encore continuellement sous les emblèmes les plus variés. » Que ne puis-je aujourd'hui partir avec vous et me retirer dans cette douce retraite ! Quand je parle de bonheur devant mon oiseau, il n'a jamais que le mot de Casser-il-Harais sur la langue ; mais il me dit que le jardin ne peut s'ouvrir qu'à une musulmane , alliée du vicaire de Dieu sur IV. i3
la terre. Ce n'est donc pas assez que Simoustapha me donne la main; si la généreuse Ilsetilsone ne m'épouse pas , la science , le bonheur et le repos sont à jamais éloignés de moi.
— Je me refuserais à vous adopter pour ma sœur ! dit la princesse , vos doutes déchirent mon cœur ; vous l'avez conquis , il est autant à vous qu'à Simoustapha. Que je suis heureuse d'avoir à vous donner la moitié de moi-même , pour sentir combien le tout vous est redevable !
— Mes chers amis , reprit Setelpedour, tout est bien avancé pour nous , mais tout n'est pas fait : je règne encore. Je n'ai brisé ni la baguette qui me sert de sceptre , ni le talisman que je tiens de mon aïeul : c'est ici que je dois abdiquer ma puissance , c'est ici que je dois fouler aux pieds ma couronne ; quelque part que je voulusse le faire , mon acte privé de l'éclat que je dois lui donner me couvrirait de confusion-, je serais exposée à remplacer Bahlisboull sur la colonne où je l'ai enchaîné au fond de la Thébaïde , et je me livrerais à la vengeance de tous mes sujets.
Mais lorsque j'aurai satisfait à ce grand dessein , qui pourra m'enlever de ce séjour dangereux , et me transporter à Casser-il-Harais ?
— Ce sera moi , dit la princesse tenant à sa main la jolie plume de l'oiseau -, voilà le char qui nous a
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. ig5
conduits ici : cette plume m'a été remise par le mari de l'oiseau qui doit être auprès de vous , et que je n'ai pas encore vu.
— Il est ici en efiet , dit la reine ; il n'est pas moins instruit que celui que vous avez vu à Casser-il- Harais , dont il est et sera toujours la compagne 5 j'ignore le motif de leur séparation. Leur fils que je vous ai donné s'était rendu chez moi après sa désobéissance , je m amusais de son caquet laconique mais toujours vrai : s'il ne savait pas quelque chose , il ne tiendrait pas de sa famille 5 cependant, quoiqu'il étende ses connaissances sur le passé , le présent et l'avenir , il ne sait qu'un mot de chaque chose. Sa mère est sans doute venue ici pour le chercher et l'instruire ; car elle lui parlait sans cesse. J'observais ces entretiens que je n'entendais pas 5 ils se terminaient toujours par cette réponse , qui voulait signifier qu'il n'avait pas compris : Rien, lien , rien. 11 y a apparence qu'une révolte contre la sagesse peut endurcir l'intelligence.
Enfin la mère s'impatienta. Je vous fis présent du fils qui fut utile à vos desseins : elle ne conçut aucun chagrin de son absence. Depuis que j'éprouvai le charme qui m'attache à vous , j'ai désiré de m'instruire, et j'ai demandé des leçons à ce divin oiseau. Quand 'VOUS n aurez pas le front si brillant, me dit-il, et quand j'aurai ma belle queue, nous parlerons de science .
J'ai conclu de là que ma couronne lui en imposait, et le forçait à se taire. Et, quant à sa queue , je m'étais aperçue que lorsqu'il prenait son vol , elle ne se terminait pas en pointe comme celle des autres oiseaux •, et je lui désirais plus de grâce. La plume que vous apportez pourrait bien être celle qui lui manque 5 nous allons la lui présenter, et nous essaierons de le faire parler.
On doit supposer , malgré ce long entretien , que la reine avait déjà prévenu tous les besoins de ses hôtes. Il y avait eu des intervalles , et toutes ces choses s'étaient dites dans la salle du divan , à table , et dans les jardins où Setelpedour ne trouvait déjà plus d'agrémens. Enfin la nuit s'annonçait par les ombres légères qui la précèdent.
Voici le moment que mon oiseau préfère , dit la reine -, ailleurs il fuyait l'obscurité , ici le jour l'importune : mais je commence à comprendre ses motifs. On fait apporter la cage de l'oiseau , Ilsetilsone s'avance.
Mon bel ami , lui dit-elle , votre mari m'a donné sa plus belle plume pour vous la rendre. — Salut à la fille des prophètes , dit l'oiseau -, salut à la descendante de l'envoyé de Dieu 5 salut à l'héritière des vertus de son représentant sur la terre. Les oiseaux du ciel doivent la servir , et mon mari n'a fait que son devoir. Sa belle plume est pour moi ce qu'est
la couronne à une reine. En disant cela, l'oiseau la prend avec le bec , l'attache à sa queue , qui en paraît plus longue et plus brillante.
Pourquoi n'étes-vous pas avec votre mari? demande la princesse . — Chacun de nous a son œuvre . — La \6tre sera-t-elle bientôt faite ? — Vous êtes trois ici. — Répondrez-vous aujourd'hui à la reine , si elle vous interroge sur la science ? — Il n'y a encore que la moitié de fait. — De qui dépend l'autre? — D'en haut et d'en bas. — Me direz- vous , sage oiseau, ce que je vous demanderai? — Je vous dois la vérité que je sais. — Votre mari m'a appris quand la mer avait été faite , mais dans quel tems le furent les étoiles ? — A la même époque , pour remplacer dans le ciel le nombre des rebelles qui avaient été chassés. — Quelle est cette étoile brillante que l'on voit environnée de dix plus petites ? — La plus grande est Mahomet, les autres sont dixéminens prophètes.
3ii3' JOUR.
Setelpedour , loin de s'offenser des réponses de l'oiseau, parut y sourire avec complaisance.
Simoustapha le remarqua , et s'enhardit à offrir le présent qu'il avait apporté , le cimeterre de Kokopilesobe.
Cher prince, lui dit la reine, quand j'étais maîtresse de mon cœur , et que ma confiance reposait en moi , j'aurais donné la valeur d'un empire pour posséder l'arme redoutable que vous m'offrez 5 mais ce n'est plus qu'entre vos mains qu'elle peut faire ma sûreté , et elle me devient bien précieuse en me répondant de la votre. Ne la quittez plus jusqu'à des tems moins orageux que ceux dont nous sommes menacés. O ma charmante Ilsetilsone î quand ne connaîtrons-nous plus tous trois que les enchantemens de l'amour ?
Nos amans passèrent trois jours dans les plus doux épanchemens ; mais ces agréables momens furent troublés par des craintes dont le fondement n'était p^s imaginaire.
Setelpedour très-puissante , puisqu'elle régnait sur les légions de Kokopilesobe , ne régnait cependant qu'en son nom : sa conduite était contraire aux lois conventionnelles établies et consacrées par l'usage dans le Ginnistan : on ne pouvait y commander qu'après s'être entièrement assujéti à Kokopilesobe ou à BahlisbouU : elle avait de sa propre autorité constitué en pouvoir le musulman Benalab , qui n'avait jamais fléchi que sous le joug de Dieu et de
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son prophète : elle régnait si glorieusement d'ailleurs , elle brillait de qualités si éminentes , que les génies dans leur enthousiasme , en la qualifiant d'étoile des sept mers , l'opposaient à la resplendissante étoile de Mahomet -, ils disaient dans leur orgueil : Kokopilesobe est le monarque des monarques 5 Setelpedour est son lieutenant.
Mais le sage Benalab avait usé avec précaution de sa puissance : elle n'était point devenue amoureuse de lui ; elle ne l'admettait pas à toutes les fêtes , à tous les secrets de sa cour et de son état ^ elle n'en faisait pas son maître 5 tandis que sacrifiant tout pour Simoustapha elle venait de faire encore quelque chose de plus extraordinaire.
Elle recevait une femme , qu'elle ne se contentait pas de traiter comme son égale 5 mais qu'elle forçait dans toutes les occasions de s'asseoir à sa droite. Et , pour faire triompher impunément des êtres mortels , elle avait banni Bahlisboull et Asmonchar , et fait enchaîner le plus ancien et le plus puissant des génies après Kokopilesobe. Ces nouvelles avaient percé dans les antres profonds où l'altier souverain des génies était plongé -, la révolution était prête.
Setelpedour était trop éclairée , pour ne pas s'y attendre et la prévenir 5 elle embrasse les jeunes époux, saisis de terreur de son projet. Partez, leur
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dit-elle , retournez à Casser-il-Harais , je ne tarderai pas de vous y joindre pour toujours; mais que Simoustapha soit prêt, au premier signal, de voler à mon secours. Servez-vous de la plume de l'oiseau pour votre route , et renonçons désormais à tout secours émané du pouvoir de Kokopilesobe.
Simoustapha et son épouse sont de retour au jardin de Casser-il-Harais , et y attendent, avec inquiétude, la suite de ce grand événement. Ils ont rendu la plume à l'oiseau. Ma femme a fait son devoir , leur dit-il , ma plume est toujours à votre service : tenez-vous prêt , Simoustapha , vous en aurez bientôt besoin.
La reine des génies a trop de prudence pour laisser grossir l'orage avant de le conjurer. Déjà la vieille Bakbak et son neveu Jazzel, transis de frayeur pour quelques menaces indirectes qu'on a eu l'imprudence de leur faire , sont venus se réfugier auprès d'elle : cette reine voit qu'elle n'a plus an moment à perdre.
Dès le lendemain du départ des époux , elle convoque un divan général, et expédie par Jazzel, porté sur une autre plume de l'oiseau, ce billet à Simoustapha. «Cher prince , partez sur-le-champ , » et, par la même voiture que je vous envoie , ap- » portez l'alcoran et le sabre de mon grand-père. » Vous pouvez pressentir mon projet, et ma con-
HISTOIRE DE SIMOUSTÂPHA. 201
» duite achèvera de vous l'expliquer. Noire chère )) IJsetilsone pourra nous attendre près de l'arhre » dont elle m'a parlé ; le sage oiseau ne souffrira pas )) qu'elle se livre à de vaines frayeurs. »
Siraoustapha a l'ame trop élevée pour balancer un instant. Il prend le divin livre, il s'arme du redoutable cimeterre, et si la plume fée ne l'eût pas emporté bien vite , il aurait pu arriver au Ginnistan sur les ailes de l'amour.
Le divan est assemblé. Setelpedour est sur son trône. Les génies, inquiets , examinent sa contenance , et sont étonnés de sa fermeté. Elle parle eu ces termes :
« Je sais , dit-elle , qu'on blâme ma conduite , et qu'on trame des complots contre moi; j'ai pu infliger ouvertement des peines très-sévères , mais je dédaigne toute noirceur secrète. Si l'on se trouve humilié d'obéir à mes volontés, je le suis encore plus d'être asservie à des lois dont je ne reconnais point la sagesse , et je préfère d'être esclave de la vérité, à régner par le mensonge sur des sujets corrompus. )) Siraoustapha paraît alors, au grand étonnement de l'assemblée; elle l'appelle, et le fait asseoir à coté d'elle.
« Venez m'aider, lui dit-elle avec plus de fermeté, à tenir le dernier des divans auxquels je veuille désormais présider ; et vous, rebelles! écou-
tez-moi. Je ne veux pas vous reprocher de vous être élevés contre moi, vous n'avez fait que suivre le penchant de vos cœurs ; mais, pour que j'oublie vos rébellions , abjurez avec moi la puissance que nous tenons de Kokopilesobe , rejetons les crimes de mon aïeul , et ceux qu'il nous a fait faire , sur la fatalité du sort qui nous y entraîna, et jurez, comme je le fais , sur le divin alcoran , que vous voulez être esclaves de Dieu et du grand prophète Mahomet ! «
3a' JOUR.
Si la nuée qui renferme le tonnerre eût éclaté au milieu du divan , son effet aurait été moins sensible que le discours inattendu de Setelpedour. La terreur suspend la parole ; le soufre enflammé sort de toutes les bouches , et cette odeur infecte a rempli la salle. Tout à coup un bruit affreux se fait entendre : il est occasioné par l'arrivée de Bahlisboull, qui avait été délivré de ses chaînes par Kokopilesobe luimême.
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 2o3
Ce redoutable génie, couvert d'armes brûlantes , effrayant par sa taille , hideux par sa figure , est entré précipitamment , et veut frapper Setelpedour avec une lance de feu ; Simouslapha tire son cimeterre, et pare le coup fatal. L'éclair que jette l'arme brillante du prince indien aveugle en un moment son adversaire et ses complices : ils semblent tous avoir été frappés de la foudre.
Une affreuse nuit couvre tout à coup le Ginnistan. Le soleil n'a jamais éclairé cette abominable contrée 5 la lumière qu'on y voyait auparavant était l'effet d'un enchantement continuel ., dont le charme résidait dans la couronne que Setelpedour vient de fouler aux pieds.
Simoustapha et Setelpedour traversent péniblement ces ténèbres ^ ils parviennent à l'appartement où se trouvait l'oiseau du paradis , dont la tête brillante éclairait tout ce qui était autour de lui 5 chaque fois qu'il la remuait ou qu'il secouait ses ailes , elle jetait une nouvelle clarté.
Partons , ma chère maîtresse , dit le bel oiseau , toutes mes plumes sont à votre service 5 mais ramassez la vieille Bakbak et son neveu 5 ils sont tous deux transis de peur : je ne sais qui leur a dit de se réfugier sous ma cage , mais ils ont été bien conseillés.
Bakbak et Jazzel étaient évanouis ; on les lie en-
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semble sur le devant du char formé des plumes de l'oiseau, et nos amans vainqueurs , affranchis de tout danger, reprennent le chemin de Casser-il- Harais.
La plume fée , qui avait transporté Simoustapha , se détache pour aller avertir Ilsetilsone. Elle aborde cette jeune princesse sous la forme d'une colombe blanche , se place sur son épaule , et lui dit : Madame , Simoustapha et Setelpedour vont arriver , mais vous ne pouvez pas recevoir la reine dans le jardin , elle ne peut pas y entrer encore 5 venez dans le grand salon du palais, et vous la trouverez.
La princesse y vole , l'oiseau la suit : les trois amans s'embrassent , ils ne peuvent suffire à leurs transports , et l'idée d'une réunion que nul obstacle ne pourra plus traverser , semble les avoir élevés au faîte du bonheur.
Une autre scène de reconnaissance se passait sur un guéridon, où Simoustapha avait posé l'alcoran. Les deux oiseaux étaient sortis chacun de leur cage, et avaient volé au devant l'un de l'autre , en se reposant sur les bords du livre saint \ après l'avoir respectueusement salué du bec et de l'aile, ils se faisaient les caresses les plus touchantes. Tout à coup le petit oiseau que Setelpedour avait donné à la fille du calife , et qui restait constamment dans le château , faute de pouvoir être admis dans le jar-
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 2o5
din , accourt , et , sans oser se reposer sur l'alcoran, il s'arrête sur le guéridon, en attendant que son père et sa mère l'appellent à eux. Ils lui aident à monter, le caressent, et le petit animal s'écrie dans son langage , jusque là malheureusement trop concis : Krail "vrail seul vrai l Pour le coup, il lui échappe deux mots de suite : l'anathème lancé sur lui Ycnait d'être levé, et, instruit par son père et sa mère, devenu fidèle comme eux, il allait jouir de tous les privilèges accordés aux oiseaux du paradis. Ce petit tableau intéressant arrêtait agréablement les regards de nos amans 5 mais il était tems qu'ils s'entretinssent de ce qui les regardait personnellement.
Setelpedour raconte à Ilsetilsone l'événement de son abdication , la valeur du héros qui l'a défendue contre les menaces de l'horrible BahlisbouU : le souvenir de cette scène anime ses regards -, elle paraît rayonnante de gloire.
Ilsetilsone veut engager sa nouvelle compagne à partager avec elle les agrémens du jardin du palais. Ma chère princesse , répond Setelpedour , ni vous ni Simoustapha ne pouvez seuls m' ouvrir les portes de ce séjour enchanté ; la femme même de Simoustapha n'y peut entrer que quand le vicaire de Dieu sur la terre , le grand calife Haroun - Alraschid , l'ayant adoptée pour sa fille , aura bien voulu l'ad-
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mettre à en partager tous les droits. Je dois à Simoustapha le bonheur d'être musulmane; c'est à vous de ménager tous les moyens à celle qui fut reine parmi les idoles , de parvenir à la parfaite conversion qui doit la rendre à jamais esclave de Dieu , et Fapotre du destructeur des idoles. Je veux méditer sur le livre saint , duquel j'avais , jusqu'ici, détourné mes regards -, la voix angélique des oiseaux qui sont ici me servira d'interprète. Allez revoir des parens dont vous faites le bonheur 5 des enfans qui attendent le leur de vous , et qui vous tendent les bras -, parlez de moi au calife : dites-lui que Setelpedour languit comme la vigne détachée de l'ormeau , tant qu'elle n'est point l'épouse de Simoustapha 5 que le prince des Indes ne peut épouser que la fille avouée pour telle par le commandeur des fidèles -, mais elle aura beau se glorifier de ce titre , elle ne sera qu'inférieure en vertus et en charmes à l'aimable Ilsetilsone.
— Grande reine , répliqua la princesse , je tombe à vos pieds. — Il n'y a plus de reine , dit Setelpedour en la relevant , mon tronc est désormais dans votre cœur et dans celui de Simoustapha. Ces déclarations furent scellées des plus tendres caresses entre les trois amans , et si elles paraissaient se ralentir, le plus jeune des oiseaux criait : Encore l encore l encore l
HISTOIRE DE SIMOUSTÂPHA. 20'
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345^ JOUH.
Emfin , Simoustapha et Ilsetilsone ont repris le chemin de Bagdad , avec le même cortège qui les avait accompagnés ; ils sont de retour au palais , où ils s'empressent d'entretenir Haroun et Zobéide du récit des merveilles qu'ils ont vues , et des sentimens qu'ils ont éprouvés.
La généreuse princesse engage son père à adopter Setelpedour pour sa fille . afin qu'elle puisse devenir l'épouse de Simoustapha. Zobéide ne comprend rien à l'aveuglement de sa fille , qui semble solliciter volontairement une rivale. Ah ! madame, lui dit Ilsetilsone , une femme qui aime Simoustapha autant que moi ne saurait être ma rivale , elle ne peut que m'aider à faire son bonheur.
Le calife , plus instruit que Zobéide , comprend assez les raisons de sa fille -, il a , d'ailleurs , la plus haute estime du caractère de Setelpedour , et tout le détermine à entreprendre un voyage à son châ-
ao8 . LES MILLE ET UN JOURS,
teau de Casser-il-Harais, quand les affaires de l'état pourront le lui permettre.
Cependant Setelpedour commence une réforme dont elle a besoin pour embrasser la loi du divin prophète 5 elle cherche à se remplir des nouveaux principes qu'elle ignorait, elle tempère son esprit altier et dominant ; déjà généreuse et bienfaisante , elle cherche une vertu plus simple et plus pure qui rejette toute espèce de motif intéressé , qui bannisse cet amour de soi-même si préjudiciable à la société, c'est la charité : elle s'étend sur plusieurs objets, et se montre par toutes sortes de moyens -, souvent on n'a pas besoin d'ouvrir la main pour donner beaucoup.
Setelpedour a dérobé au courroux des génies Bakbak et son neveu Jazzel -, mais que deviendrontils, étrangers sur la terre, bannis du Ginnistan, et repoussés du ciel ? Elle entreprend de les mettre sous la protection qu'elle-même a recherchée. La vieille voit toujours sa reine appliquée à la lecture : C'est l'alcoran que vous lisez, madame ? — Oui, Bakbak, et je voudrais que vous pussiez le lire aussi ; désirez-vous de connaître et de vous soumettre avec votre neveu aux vérités qu'il contient ? — Personne ne chérit plus que moi la vérité, je me suis fait une mauvaise réputation en la cherchant partout, en la disant du soir au matin ; je n'ai jamais souffert qu'on
HISTOIRE DE SIMOUSTAPHA. 209
me la contestât. Il est vrai que dans ce quon appelle la vérité , il y a bien du pour et du contre ; mais il n'y a qu'à dire le contre et le pour , et , au moyen décela, tout est dit. — Savez-vous lire, Bakbak ? — Oui, madame, pourvu que cela ne soit pas écrit trop fin. Elle jette en même temsles yeux sur la première page.
On doit savoir qu'au Ginnistan on s'éloignait beaucoup de la langue primitive 5 on y parlait l'arabe corrompu , et on peut dire que c'est ainsi qu'il sortait de la bouche de la vieille : Setelpedour a la complaisance de lui faire épeler toutes les lettres de la première ligne. // ny a quun seul Dieu et Mahomet est son prophète .
Quand Bakbak eut assez répété ces paroles : Ah ! que cela est beau , s'écria-t-elle , on m'en entendra parler, j'en ferai du bruit, j'en réponds. Il y a làbas dans une antichambre ces deux coquins de génies de la boîte et de la bague, des fainéans qui n'ont jamais que les bras croisés , cela n'a pas mis le nez
dans un livre ; ah ! jeles en entretiendrai Voyons,
relisons ensemble — Il ny a qu'un.... Oh ! que
cela est bien dit — // n'y a qu'un seul En voilà
bien assez ! Je ne les quitte pas de la journée que je ne les aie fait lire avec moi. Setelpedour sourit du zèle hétéroclite de la gnome, et celle-ci descend à l'antichambre.