‹ Les Mille et un jours (volume 5)Chapitre 10 sur 16 · IM JOUR · texte numérisé non relu

IM JOUR

Il eut lieu d'être satisfait de la manière dont je le traitai. Il reçut dans ma cour toutes sortes d'honneurs. Je n'épargnai rien pour appaiser son ressentiment , et j'en vins à bout. Mais ce qui , je crois, y contribua plus que toute autre cliose, ce fut le bien que la princesse sa fille lui dit de moi. Elle lui fit un détail de tous les égards que j'avais pour elle, du soin que je prenais de lui ciiercher tous les jours de nouveaux amusemens, et surtout elle s'étendit sur ma conduite respectueuse , qui ne s'était pas démentie un seul moment. Il fut charmé de ma retenue , et consentit enfin que je devinsse son gendre.

Il ne fut plus question que de réjouissances : on en fit de magnifiques pour célébrer mon mariage. La cour et la ville furent dans la joie pendant une année entière, ou, pour mieux dire, elles y sont encore depuis ce tems-là.

Clitch-Arselan, après ces noces, qui le consolèrent

HISTOIRE DU ROI IIORMOZ. 'l6H

de sa défaite, retourna dans ses états; mais avant son départ il eut plusieurs entretiens avec Avicenne, qu'il ne regardait plus comme un sorcier. Il ne pardonna pas seulement le rapt de sa fille à ce grand philosophe, il lui demanda même son amitié, qu'il obtint; et je ne sais s'il ne s'en alla pas aussi content de s'être fait un ami tel qu Avicenne, que de laisser Rezia dans une agréable situation.

Je n'eus pas si tôt épousé cette princesse , que , n'étant plus gênée par sa fierté , elle m'avoua qu'elle avait du goût pour moi. Ce goût s'augmenta de jour en jour, et nous vivions enfin dans une union parfaite, quand tout d'un coup celui même qui en était l'auteur en a détruit tous les charmes, et a rendu notre sart digne de pitié.

Avicenne, sans que toutes ses sciences pussent l'en défendre, prit dans les yeux de E.ezia un fatal amour^ qui fat aujourd'hui tout le malheur de ma vie. Pour témoigner à ce philosophe l'extrême considération que j'avais pour lui , je lui permettais de venir et d'entretenir la reine tous les jours. Les entretiens qu'il eut avec elle augmentèrent sa passion. Il n'en fut plus le maître-, il la déclara, La princesse se sentit très-offensée d'un aveu si hardi -., mais croyant devoir ménager un homme dont elle craignait le pouvoir : Avicenne, lui dit-elle d'un air affligé, rentrez , je vous prie, en vous-même, et irioraphez dessentimens

264 I^î^S MILLE ET UN JOURS,

que vous me témoignez. Ce triomphe doit moins vous coûter qu'à un autre. Songez à l'amitié, aux déférences que le roi a pour vous. Ne pouvez-vous pas adresser ailleurs vos regards ? Ce prince m'adore, je l'aime tendrement, et je ne puis aimer que lui. Cessez, de grâce, de vouloir troubler une union que vous avez formée vous-même.

La douceur avec laquelle on traita le philosophe ne servit qu'à le rendre plus audacieux. Il continua de parler de son amour, et il pressa tellement la reine d'y répondre, qu'elle perdit enfin patience. Elle le traita d'insolent, et lui reprocha sa témérité d'un air si fier et si méprisant qu'il en fut piqué. Il était naturellement violent. Il changea sa tendresse en haine : d'amant tendre et passionné il devint jaloux, furieux, et regardant la reine d'un œil menaçant : Ingrate, lui dit-il , ne pense pas que je te laisse mépriser impunément mon amour. Tu te souviendras longtems de l'avoir dédaigné. Je vais te frapper par l'endroit le plus sensible. Tu aimes le roi ton époux, c'est par là que je veux te punir. A ces mots, il souffla sur la princesse , et, après avoir prononcé quelques paroles mystérieuses, il disparut.

La reine fut épouvantée de ces menaces-, mais, ne sentant en elle aucun changement, elle s'imagina qu'Avicennc s'était contenté de l'cITraycr, et ce ne fut qu'après avoir perdu deux ou trois fois le senti-

HISTOIRE 1)K lîEDIVEDDlN LOLO. ^65

ment à mon approche , qu'elle s'aperçut que l'état où vous l'avez vue était l'ouvrage du philosophe. C'est donc ce charme funeste qui trouble le repos de ma vie. Cependant, tout malheureux que je suis, j'ai encore des grâces à rendre au ciel de ce qu'Avicenne ne m'a point enlevé Rezia.

CONTINUATION DE l'iîIST(*IRE DE EEDREDDIN-LOLO, DE SON VISIH ET DE SON FAVORI.

Le roi d'Astracan finit en cet endroit son histoire : Bedreddin le remercia d'avoir bien voulu satisfaire sa curiosité, et en même tems il l'assura qu'on ne pouvait être plus touché qu'il l'était des choses qu'il venait d'entendre. Ces deux monarques se séparèrent ensuite, et bientôt le roi de Damas reprit le chemin de son royaume avec Atalmulc et Séyf-el-Mulouk.

L'état où ils avaient vu la reine d'Astracan fut souvent la matière de leur entretien sur la route. Un jour qu'ils en parlaient, Séyf-el-Mulouk dit à Bedreddin : Seigneur, il faut convenir qu'il n'y a point de beauté plus parfaite et qu'on ne peut voir un objet plus piquant que cette princesse. Cependant, ajoutat-il en souriant, quoique nous l'ayons bien regardée, je ne m'aperçois pas qu'aucun de nous trois en ait perdu l'esprit. Il est vrai que j'ai le portrait de Bedy al Jemal , qui m'a sans doute préservé de ce malheur.

Et moi , dit Atalmulc, je suis dans le même cas; il n'est pas surprenant que je ne sois pas non plus devenu fou. L'image de Zélica, qui est gravée dans mon cœur, me rend insensible à toutes les autres beautés du monde. Ce qui doit donc nous étonner, reprit le favori , c'est TindifFérence du roi notre maître. Bien qu'il ne soit prévenu pour aucune princesse, il n'est pas plus frappé que nous des charmes de Rezia.

Vous êtes dans une grande erreur, dit alors Bedreddin, de croire que je ne sxiis point amoureux, parce que vous ne me voyez point de maîtresse. Pour vous désabuser , je vous dirai que j'aime comme vous, et que l'amour seul m'empccbe aussi d'être heureux. Ce n'est point une princesse qui règne dans mon cœur, c'est une femme d'une condition ordinaire qui m'occupe. Je vais vous conter cette histoire. Je n'avais pas dessein de vous faire pareille confidence : mais vous m'en donnez une occasion que je ne veux pas laisser passer.

HISTOIRE

D £ LA B E L L r. A R O U Y A.

Il y a quelques années, conl:mia-t-il , qu'il dcjueiirait à Damas un vieux marchand nommé Banou.

HISTOIKE DE LA BELLE AROUYA. 267

Il avait une fort belle maison de campa f^ne assez près de la ville, deux magasins remplis de toiles des Indes et de toutes sortes d'cloffes d'or et de soie , avec une jeune femme qui , pour la beauté, pouvait fort bien entrer en comparaison avec la reine d'Astracan.

Banou était un homme de plaisir. Il aimait la dépense et se piquait de générosité. Il ne se contentait pas de régaler ses amis, il leur prêtait de l'argent. Il assistait ceux qui avaient besoin de secours. Enfin, il n'aurait pas été satisfait de lui-même s'il eût passé un jour sans avoir rendu quelque service. Il trouva tant d'occasions d'exercer son humeur bienfaisante qu'il gâta peu à peu ses affaires. Il s'aperçut bien qu'il s'incommodait; mais il ne put se résoudre à changer de conduite 5 de sorte que, se dérangeant de plus en plus tous les jours, il fut obligé de vendre sa maison de campagne, et il tomba insensiblement dans la misère.

Lorsqu'il vit sa fortune renversée , il eut recours à ses amis : il n'en reçut aucune assistance ^ ils l'abandonnèrent tous. Il crut que du moins ses débiteurs lui rendraient ce qu'il leur avait prêté -, mais les uns nièrent la dette , et les autres se trouvèrent hors d'état de s'acquitter. Ce qui causa tant de chagrina Banou , qu'il en tomba malade.

Pendant sa maladie , il se ressouvint par hasard d'avoir prêté mille sequins d'or à un docteur de sa

connaissance. Il appela sa femme et lui dit : O ma chère Arouya , il ne faut point encore nous désespérer. Je viens de rappeler dans ma mémoire un de mes débiteurs que j'avais oublié. Je lui ai autrefois prêté mille sequins d'or : c'est le docteur Danischmende ; je ne le crois pas d'aussi mauvaise foi que les autres. Va chez lui , puisque je ne puis y aller moi-même , et lui dis que je le prie de m'envoyer la somme qu'il a reçue de moi.

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iM' JOUK.

Arouya prit aussitôt son voile et se rendit à la maison de Danischmende. On la fit entrer dans l'appartement de l'alfakih , qui la pria de s'asseoir et de lui dire ce qui l'amenait. Seigneur docteur, répondit la jeune femme en levant son voile , je suis l'épouse de Banou le marchand : il vous souhaite toules sortes de prospérités avec le salut , et vous conjure d'avoir la bonté de lui rendre les mille sequins d'or qu'il vous a prêtés.

HISTOIRE DE LA «ELLE AiU)UYA. :>Am)

A CCS paroles , que la belle Aroiiya prononça d'un air doux et gracieux , le docteur, plus rouge que du feu , attacha ses yeux sur la femme du marchand , et lui répondit en faisant l'agréable : O visage de fée , je vous donnerai volontiers ce que vous me demandez , non comme une chose due à votre mari , mais à vous-même , pour le plaisir que vous me faites de venir chez moi. Je sens que votre vue me met hors de moi-même. Vous pouvez me rendre le plus heureux des alfakihs. Répondez , de grâce , aux sentimens que vous venez de m'inspirer ; aussi-bien votre époux est d'un âge trop avancé pour mériter votre affection. Si vous voulez combler mes désirs , au lieu de mille sequins je vais vous en donner deux mille , et je vous jure ' sur ma tête et sur mes yeux que je serai toute ma vie votre esclave.

En parlant de cette manière , le trop passionné docteur, pour prouver par ses actions qu'il n'était pas moins épris quille disait, s'approcha delà jeune femme , et voulut la presser entre ses bras -, mais elle le repoussa très-rudement , et lui dit , en le regardant d'un air qui ne lui présageait rien de favorable : Arrêtez , insolent , et cessez de vous flatter que je vous écoute. Quand vous m'offririez toutes les richesses de l'Egypte , s'il dépendait de vous de me

' Serment ordinaire des Musulmans.

l'jo LES MILLE ET UN JOUUS,

les donner, vous ne pourriez corrompre ma fidélité.

Remettez seulement entre mes mains les mille se-

quins que vous devez à mon époux , et ne perdez pas

le tems à contraindre un cœur qui se refuse à vos

vœux.

L'alfakih avait trop d'esprit pour ne pas juger par ce discours de ce qu'il devait attendre de la vertueuse Arouya. Il perdit l'espérance de la réduire , et ., comme c'était un homme très-brutal , il changea bientôt de langage. Il faut , lui dit-il avec beaucoup d'emportement, que tu sois bien effrontée pour me demander de l'argent ! Je ne dois rien à Banou ton mari -, et si ce vieux fou s'est ruiné par une conduite extravagante , je ne suis point assez sot pour contribuer à le rétablir. A ces mots il la fit sortir brusquement de sa maison , et peu s'en fallut même qu'il ne la frappât.

La jeune femme s'en retourna toute en pleurs au loîiis. Mon cher Banou , dit-elle à son mari , le docteur Danischmende n'est pas plus honnête homme que vos autres débiteurs. Il a eu le front de me soutenir qu'il ne nous devait rien. O l'ingrat , s'écria le vieux marchand , est-il bien possible qu'il m'abandonne au besoin ?Mais que dis-je , m'abandonne ? il est même d'assez mauvaise foi pour nier une somme qu'il a reçue. Le fourbe ! il paraissait un homme de probité. Je lui aurais confié toute ma fortune lors-

HISTOTRE DE LA I^ELT.E AROUYA. 271

qu'il m'a demandé mille sequins. A qui donc faut-il se fier aujourd'hui ? Que ferai-je , poursuivit-il , dois-je le laisser tranquille ? Non , je veux en avoir raison. Va trouver le eady ; e'est un juge sévère , et l'ennemi juré des injustices. Conte-lui toute la perfidie du docteur. Je suis assure qu'il aura pitié de moi , et me rendra justice.

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iliJ' JOUH.

La jeune femme du vieux marchand alla chez le cady. Elle entra dans une salie où ce juge donnait audience au peuple , et elle se tint à l'écart. La majesté de sa taille et son grand air la firent bientôt remarquer. Le cady aimait naturellement le beau sexe. D'abord qu'il aperçut Arouya, il lui fit signe d'approcher, et la conduisit lui-même dans son cabinet. Il l'oblijDiea de s'asseoir sur un sofa , et de lever son voile ^ mais il ne vit pas plutôt l'extrême beauté dont elle était pourvue , qu'il en fut aussi charmé que l'alfakih. O canne de sucre , s'écria-t-il , déjà tout trans-

i-jl LES MILLE ET UN JOURS,

porté d'amour, belle rose du jardin du monde , apprends-moi de quoi il s'agit , et sois assurée par avance que je ferai pour toi tout ce que tu voudras.

Alors elle lui parla de la mauvaise foi de Danischmende , et le supplia très-humblement d'interposer son autorité pour obliger ce docteur à restituer ce qu'il devait à son mari. Cela est trop juste, interrompit le cady, qui se sentait enflammer de plus en plus , je saurai bien l'y contraindre. Il rendra les mille sequins , ou je lui ferai arracher les entrailles. Mais , charmante houri , continua-t-il en se radoucissant , songe, de grâce , que l'oiseau de mon cœur se trouve pris dans les filets de ta beauté ! accordemoi ce que tu as refusé à l'alfakih , et je vais toutà-l'heure te faire présent de quatre mille sequins d'or.

A ce discours Arouya fondit en pleurs. O ciel ! dit-elle , n'y a-t-il donc point de vertu parmi les hommes ? Je n'en puis trouver un qui soit véritablement généreux. Ceux mêmes qui sont chargés de punir les coupables ne se font pas un scrupule de commettre des crimes.

Le cady tâcha vainement d'essuyer les larmes de la jeune femme. Comme il persistait à exiger d'elle des faveurs , et qu'il assurait que sans cela elle ne devait attendre de lui aucun service , elle se leva , et sortit pénétrée d'une vive douleur.

Lorsque Banou vit revenir sa femme , il ne lui fut pas difficile de juger qu'elle n'avait pas une bonne nouvelle à lui annoncer. Je vois bien , lui dit-il , que vous n'êtes pas fort contente du cady . 11 vous a refusé sa protection. Le docteur Danischmende est sans doute de ses amis. Hélas ! répondit-elle , j'ai perdu ma peine. Il ne veut point nous rendre justice. 11 ne nous reste plus aucune espérance. Qu'allons -nous devenir ? Il faut , reprit Banou , s'adresser au gouverneur de Damas. Je lui ai vendu plusieurs fois des étoffes à crédit. 11 me doit même encore de l'argent. Implorons son appui. Je crois qu'il voudra bien employer son crédit pour nous.

Le lendemain Arouya , couverte de son voile , ne manqua pas d'aller chez le gouverneur. Elle demanda à lui parler. On la mène à son appartement. Il la reçut avec beaucoup de civilité , et la pria de se découvrir. Comme elle en connaissait les conséquences , elle voulut s'en défendre , mais il n'y eut pas moyen ; il la pressa si galamment de lever son voile , qu'elle ne put s'en dispenser.

Si la vue de cette jeune personne avait enflammé le docteur et le cady , elle ne fit pas moins d'effet sur le gouverneur, qui était un de ces vieux seigneurs qui courent les beautés qui se présentent à leurs regards. Que de charmes , s'écria-t-il ! je n'ai jamais rien vu de si piquant. Ah ! l'aimable personne ! Diles- II. - 18

moi, poursuivit-il, qui vous êtes, et ce qu'il y a pour votre service ? Monseigneur , répondit-elle , je suis femme d'un marcliand nommé Banou , qui a quelquefois eu l'honneur de vous vendre des étoffes. Oh ! que je le connais bien , interrompit-il 5 c'est un des hommes du monde que j'aime et que j'estime le plus. Qu'il est heureux d'avoir une si charmante femme ! Que son sort est digne d'envie ! Il est bien plutôt digne de pitié , interrompit àsontour Arouya. Vous ne savez pas , seigneur, dans quel état est réduit l'infortuné Banou. En même-tems elle lui représenta la mauvaise situation des affaires de son mari , et lui dit les raisons qui l'obligeaient à le venir chercher.

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liiS^ JOUR.

Le gouverneur, sachant de quoi il était question , fut fort prorapt à promettre qu'il emploierait son autorité à contraindre le docteur Danischmende à payer ce qu'il devait à Banou ; mais il ne fut pas

HISTOIRE DE LA LKLI.E A.ROUYA. 2^5

plus généreux que le cady. Je vous accorde ma protection , dit-il à la jeune femme : j'enverrai chercLer l'alfakih ; et s'il ne restitue pas de bonne grâce les mille sequins qu'il a reçus , il pourra bien s'en repentir. En un mot, je m'engage à vous les faire rendre , pourvu que dès ce moment vous commenciez à reconnaître ce que je prétends faire pour vous; car nous autres seigneurs nous voulons que la reconnaissance précède le service.

Comme la belle Arouya n'avait pas plus d'envie de contenter la passion du gouverneur que celle des autres, elle se retira toute désolée. O Banou! dit-elle à son mari , il ne faut plus compter sur rien. Personne ne veut entrer dans nos peines, ni nous secourir en quelque manière que ce soit. Ces paroles mirent le vieux marchand au désespoir. Il fit mille imprécations contre les hommes 5 et il allait les renouveler , quand sa femme lui dit : Cessez de maudire les auteurs de nos maux. Quel soulagement recevrez-vous des plaintes vaines qui vous échappent? Il vaut mieux rêver à d'autres moyens de retirer votre argent , et j'en imagine un que Mahomet lui-même m'inspire. Ne me demandez pas, ajouta-t-elle, qu'elle est ce moyen; je ne juge point à propos de vous en instruire. Contentez-vous de l'assurance que je vous donne qu'il fera beaucoup de bruit , et que nous serons pleinement vengés de l'alfakih, du cady et du

gouverneur. Fais tout ce qu'il te plaira, lui dit Banou, je m'abandonne à ton industrie.

La jeune marchande sortit aussitôt de sa maison, et après avoir traversé deux ou trois rues, elle entra dans la boutique d'un bahutier. Le maître la salua , et lui dit : Belle dame, que souhaitez-vous? O maître, répondit-elle, j'ai besoin de trois coffres, je vous prie de me les donner bien conditionnés. Le bahutier lui en montra plusieurs de différente grandeur. Elle en choisit trois qui pouvaient sans peine contenir chacun un homme. Elle les paya et les fit sur-le-champ porter chez elle -, puis elle s'habilla de ses plus riches habits, se para de toutes les pierreries que sa mauvaise fortune ne l'avait pas encore réduite à vendre pour subsister, et elle n'oublia pas les parfums.

Dans un état si propre à charmer, elle alla trouver l'alfakih, et, employant tous les airs libres et gracieux qu'une fausse effronterie lui permettait de prendre, elle ota son voile sans attendre que le docteur la priât de se découvrir^ puis le regardant avec des yeux capables de donner de l'amour aux hommes les plus insensibles : Seigneur alfakih, lui dit-elle, je viens vous prier encore de rendre les mille sequins que vous devez à mon mari. Si vous les restituez pour l'amour de moi , vous pouvez compter sur ma reconnaiî:sance. Belle dame, répondit le docteur, je

suis toujours dans les mêraes sciilimcns. JV.I deux mille sequins à vous donner, aux conditions que je vous al proposées. Je vois bien, reprit Arouya, que vous n'en démordrez point. Il faut donc me résoudre de bonne grâce à vous satisfaire. Je vous attends cette nuit, poursuivit-elle, en lui tendant une de ses belles mains, qu'il baisa avec transport : apportez l'argent que vous m'avez promis, et venez à dix heures précises frapper à la porte de ma maison. Une esclave fidèle vous ouvrira, et vous introduira dans mon appartement, où nous passerons la nuit ensemble.

L'alfakih à ces paroles , qui lui promettaient tout ce qu'il pouvait souhaiter, ne fut pas maître de lui. Il embrassa la jeune femme sans qu'elle pût s'en défendre. Mais elle se débarrassa de ses mains promptement 5 et le voyant dans une disposition à ne pas manquer au rendez-vous qu'elle lui donnait , elle sortit de chez lui pour aller faire le même personnage à l'hôtel du cady.

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D'abord qu'elle fut en particulier avec ce juge, elle lui dit : O monseigneur, depuis que je vous ai quitté je n'ai pas goûté un moment de repos. J'ai mille fois rappelé dans ma mémoire toutes les choses que vous m'avez dites. Il m'a paru que je ne vous déplaisais pas, et qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous avoir pour amant. Quelle satisfaction pour une bourgeoise de se voir la maîtresse d'un cady jeune et bien fait! Ma vertu, je l'avoue, n'est point à l'épreuve d'un sort si agréable.

Ce début enchanta le cady. Oui , ma reine , s'écria-t-il , vous serez , si vous le voulez , la première dame de mon sérail , et la maîtresse souveraine de mes volontés. Abandonnez le vieux Banou, et venez demeurer chez moi. Non, seigneur, répondit Arouya, je ne puis me résoudre à lui causer un si grand déplaisir. D'ailleurs par cette conduite je me perdrais de réputation. Je veux éviter l'éclat, et n'avoir avec

VOUS qu'un commerce secret. Hé! dano quel lieu, répliqua le cady, pourrai-je vous entretenir? Dans mon appartement, repartit la marchande 5 c'est l'endroit le plus sûr : Banou couche dans le sien. C'est un homme accablé de vieillesse et d'infirmités. Il ne doit point nous causer d'inquiétude. Venez dès cette nuit chez moi , si vous le souhaitez, ajouta-t-elle ; soyez à la porte de notre maison sur les onze heures, mais soyez-y sans suite, car je serais au désespoir que quelqu'un de vos gens sût la faiblesse que j'ai pour vous.

Les précautions que prenait la jeune femme, bien loin d'être suspectes au cady, lui semblaient augmenter le prix de sa bonne fortune. Il ne manqua pas de témoigner à la dame le plaisir qu'il avait de la voir dans des sentimens si favorables pour lui. Il lui fit des caresses dont elle eut soin de modérer la vivacité, et il lui promit de se rendre chez elle à l'heure marquée. Là-dessus ils se séparèrent fort satisfaits , quoiqu'ils eussent tous deux des pensées fort différentes.

Voilà déjà deux amans disposés à donner dans le piège qu'elle leur tendait. Il ne restait plus que le gouverneur à tromper, ce qui ne fut pas fort difficile. La jeune marchande eut l'adresse de l'amorcer comme les autres. Il crut de bonne foi tout ce qu'elle lui dit-, et le résultat de leur entretien fut cRi'elie lui donna

28o LES MILLE ET UN JOURS,

rendez-vous à minuit chez elle, et qu'il jura de s'y trouver seul pour faire les choses avec la discrétion qu'elle souhaitait.

Grand prophète, dit Arouya, lorsqu'elle fut hors du palais du gouverneur : 6 protecteur des fidèles musulmans! Mahomet, vous qui du ciel où vous êtes avez les yeux ouverts sur les démarches que je fais , vous voyez le fond de mon ame : achevez de faire réussir mon dessein, et ne m'abandonnez pas dans les périls de l'exécution .

Après cette apostrophe , qu'elle crut devoir faire pour parvenir plus sûrement au but qu'elle se proposait, elle se sentit remplie de confiance : suivant tous ses mouvemens comme autant d'avis secrets du prophète, elle alla acheter toutes sortes de fruits et de confitures qu'elle fit porter à sa maison. Elle avait une vieille esclave dont elle connaissait la fidélité -, elle l'instruisit de son projet, et lui donna ses ordres. Elles commencèrent ensuite à préparer un appartement : elles arrangèrent les meubles, et dressèrent une table, sur laquelle on mit plusieurs bassins de porcelaines remplis de fruits et de confitures sèches. Quand la jeune marchande aurait eu dessein de rendre heureux ses amans, elle n'aurait pas fait de plus grands préparatifs pour les recevoir.

Elle attendait leur arrivée avec une extrême impatience ; elle craignait même quelquefois qu'ils ne

vinssent pas; mais sa crainte était fort mal fondée. Les espérances qu'ils avaient conçues étaient trop agréables pour qu'ils pussent les abandonner. Le docteur Danischmende, entre autres, se tenait alerte, et, comme premier en date , il ne manqua pas d'être à la porte de Banou à dix heures précises. Il frappe , la vieille esclave ouvre, le fait entrer et le conduit à l'appartement de sa maîtresse, en lui disant tout bas : Prenez bien garde de faire du bruit, de peur de réveiller le vieux marchand qui repose

Aussitôt que Danischmende vit Arouya, qui s'était parée avec autant de soin que s'il eut été question de recevoir un amant aimé, il fut ébloui de l'éclat de ses charmes, et lui dit d'un air passionné : O phénix de la prairie de la beauté ! je ne puis assez admirer mon bonheur. Voilà , poursuivit-il , en jetant une bourse sur une table, les deux mille sequins que je vous ai promis; ce n'est pas trop payer une si bonne fortune.

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Arouya sourit à ce discours ; elle tendit la main à l'alfakih , et , après l'avoir fait asseoir sur un sofa, elle lui dit : Seigneur docteur, otez votre turban et votre ceinture, mettez-vous à votre aise. Vous êtes ici comme chez vous. Dalla Moukhtala, continua-telle, en s'adressant à la vieille esclave, viens m'aider à déshabiller mon amant, car ses habits le gênent. En parlant ainsi , la dame défit elle-même la ceinture de Danischmende, et l'esclave lui ota son turban. Elles le dépouillèrent ensuite toutes deux de sa robe , de manière qu'il demeura en veste et la tête nue. Commençons, lui dit alors la jeune marchande, par les rafraîchissemens que je vous ai préparés. En même tems ils se mirent à manger des confitures et à boire des liqueurs.

Sur la fin de ce repas, que la dame avait soin d'égayer par des discours qui charmaient l'alfakih, on entendit du bruit dans la maison. Arouya en parut

HISTOmi'. DE LA BELLE AUOUYA. 288

alarmée, comme si elle n'eût pas su ce que c'était. Dalla, dit-elle à la vieille esclave d'un air inquiet, va voir ce qui peut causer le bruit que nous entendons. Dalla sortit de la chambre, et y revint un moment gprès, en disant à sa maîtresse, avec beaucoup de trouble et d'altération : Ali! madame, nous sommes perdus! Votre frère vient d'arriver du Caire. Il est en ce moment avec votre mari , qui va vous l'amener ici tout-à-l'heure. O fatale arrivée ! s'écria la femme de Banou, en affectant un grand chagrin. Le fâcheux contre-tems! Ce n'est pas assez qu'on vienne troubler mes plaisirs, il faut encore qu'on me surprenne avec mon amant, et que je passe pour une femme infidèle dès le premier pas que je fais contre mon devoir! Que vais-je devenir? Comment puis-je prévenir la honte que je crains.? Vous voilà bien embarrassée, dit la vieille esclave. Que le seigneur Danischmende s'enferme dans un des trois coffres que votre mari a fait faire pour y mettre des marchandises qu'il veut envoyer à Bagdad. Ils sont dans votre cabinet, et nous en avons les clés.

Le conseil de Dalla fut approuvé. Le docteur passa dans le cabinet, et se mit dans un des trois coffres , qu' Arouya elle-même ferma à double tour, en disant à Danischmende : O mon cher alfakih! ne vous impatientez pas. Aussitôt que mon frère et mon mari seront retirés, je viendrai vous rejoindre, et

nous passerons ensemble le reste de la nuit, d'autant plus agréablement que nos plaisirs auront été interrompus.

La promesse qu'Arouya faisait au docteur de le venir tirer de la prison, et l'espérance qu'elle lui donnait de le bien dédommager des mauvais momens qu'il allait passer dans le coffre, l'empêchèrent de s'affliger d'une aventure qui devait avoir des suites encore plus désagréables pour lui. Au lieu de soupçonner la sincérité de la dame, et de s'imaginer que l'état où il se voyait pouvait être un piège qu'on lui avait tendu, il aima mieux se persuader qu'on l'aimait, et se livrer aux plus douces illusions dont se repaissent ordinairement les amans qui se flattent en vain d'obtenir l'accomplissement de leurs désirs.

La jeune marchande le laissa dans son cabinet, et revint dans sa chambre , en disant tout bas à son esclave : en voilà déjà un qui a donné dans mes filets. Nous verrons si les autres m'échapperont. C'est ce que nous saurons bientôt , répondit Dalla , car il est près de onze heures , et je ne crois pas que le cady manque de se trouver au rendez-vous. La vieille es. clave avait raison de penser que ce juge ne serait pas moins exact que le docteur. En effet, on entendit frapper à la porte de Banou avant l'heure marquée. Dalla courut ouvrir, et voyant que c'était un homme, elle lui demanda son nom. Je suis , dit-il , le cady.

HISTOIRE DE LA BELLE AROUYA. a 85

Parlez bas, lui répondit l'esclave, vous pourriez réveiller le seigneur Banou. Ma maîtresse, qui a un grand faible pour vous, m'a ordonné de vous introduire dans son appartement; prenez, s'il vous plaît, la peine de me suivre, je vais vous y mener. Le juge sentit redoubler sa flamme à ces paroles. Il suivit Dalla, qui le conduisit à l'appartement de la jeune marchande.

O ma reine ! s'écria-t-il en abordant la belle Arouya, je vous vois enfin! Avec quelle impatience ai-je attendu cet heureux moment! Il m'est donc permis, ajouta-t-il en se jetant à ses pieds, il m'est donc permis de concevoir les plus charmantes espérances ! Non , il n'est point de bonheur qui soit comparable au mien. La jeune marchande relevant le cady , le pria de s'asseoir sur le sofa , et lui dit : Seigneur, je suis bien aise que vous ayez un peu de goût pour moi , puisque vous êtes l'homme du monde pour qui j'en ai le plus, ou, pour mieux dire, la première personne qui se soit attii^é mon attention. Cette vieille esclave vous le dira. Depuis le dernier entretien que j'ai eu avec vous, je ne fais que languir. Je lui parle de vous sans cesse, et ma passion ne me laisse pas un moment de repos.

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nr JOUR.

Quand le cady entendit parler Arouya dans ces termes , peu s'en fallut qu'il ne perdît l'esprit : Haut cyprès , lui dit-il , vivante image des houris , vous m'enchantez par de si douces paroles : achevez , de grâce , de mettre le comble à mes vœux. Mais , ma princesse, hâtez-vous de me satisfaire , je vous en conjure , car vous m'avez mis hors de moi-même , et je ne me possède plus. Je suis ravie , reprit la dame, de vous voir si amoureux : cela flatte ap;réablement ma tendresse , et votre impatience me fait trop de plaisir pour différer plus long-tems à la contenter. Je vous avais préparé des rafraîchissemens , et je voulais boire des liqueurs avec vous , mais puisque vous êtes si passionné , il faut que je cède à vos instances. Déshabillez -vous donc, et vous couchez dans ce lit que vous voyez. Je vais cependant dans l'appartement de mon mari pour savoir si le vieillard repose, et dans un moment je viendrai vous trouver. Le juge à ce discours, s'imaginant qu'il (cnnit

déjà dans ses bras robjel de ses désirs , ola promptemcnt ses habits , et se mit au lit. A peine fut-il couché qu'il entendit du bruit. Un instant après Arouya revint fort émue , et lui dit : Ah ! seigneur cady , vous ne savez pas ce qui vient d'arriver. Nous avons ici un vieil esclave que je n'ai pas voulu mettre dans ma confidence , parce qu'il m'a paru trop attaché à mon mari : il vous a vu entrer dans la maison , il en a averti son maître , qui l'a sur-lechamp envoyé chercher mes parens pour être témoins de mon infidélité. Ils vont tous venir dans mon appartement. Je suis la plus malheureuse personne du monde. En achevant ces paroles elle se mit à pleurer : ce qu'elle fit avec tant d'art que le cady la crut fort affligée.

Consolez-vous , mon ange , lui dit-il , vous n'avez rien à craindre. Je suis le juge des Musulmans, et je saurai bien par mon autorité imposer silence à vos parens et à votre mari. Je les menacerai tous. Je leur défendrai de faire aucun éclat , et vous devez être persuadée qu'ils craindront mes menaces. Je n'en doute pas , monseigneur, reprit la jeune marchande ; aussi n'est-ce pas le ressentiment de mon époux, ni la colère de mes parens que j'appréhende. Je sais bien qu'appuyée de votre protection je suis à couvert des châtimens ^ mais hélas ! je vais passer pour une infâme, et je deviendrai l'opprobre et le

288 LES MILLE ET UN JOUhS,

mépris de ma famille. Quel sujet de douleur pour une femme qui jusqu'ici n'a pas donné la moindre occasion de soupçonner sa vertu ! Que dis-je , soupçonner? j'ose dire qu'on me regarde comme le modèle des femmes raisonnables. Je vais perdre en un moment une si belle réputation. A ces mots elle recommença à pleurer et à lamenter d'un air si naturel , que le juge fut attendri.

O lumière de mes yeux , s'écria-t-il, je suis touché de ton affliction ; mais cesse de t'y abandonner, puisqu'elle t'est inutile. Que sert-il de répandre tant de larmes pour un malheur inévitable ? Dalla Moukhtala interrompit en cet endroit le juge , et dit : Grand cady des fidèles , et vous, belle rose du jardin de la beauté, écoutez-moi l'un et l'autre. J'ai de l'expérience, et ce n'est pas la première fois que j'ai fait plaisir à des amans embarrassés. Pendant que vous ne songez tous deux qu'à vous attendrir , je pense aux moyens de vous tirer d'embarras , et si monseigneur le cady veut, nous allons tromper le seigneur Banou et les parens de ma maîtresse. Et comment cela, dit le juge ? Vous n'avez, reprit la vieille esclave, qu'à vous enfermer dans un certain coffre qui est dans le cabinet d'Arouya ; je suis bien assurée qu'on ne s'avisera pas de vous en demander la clé. Ah ! très-volontiers, répondit le cady. Je consens pour quelques momens de me mettre dans ce

HISTOIRE DE LA BELLE AliOUYA. 289

coffre , si vous le jugez à propos. Alors la jeune dame témoigna que cela lui ferait plaisir , et assura le juge qu'un instant après que son mari et ses parens auraient visité son appartement , et se seraient retirés, elle ne manquerait pas de le venir tirer du coffre.

Sur cette assurance, et sur la promesse que la marchande fit au cady de payer avec usure la complaisance qu'il voulait bien avoir pour elle , il se laissa enfermer comme l'alfakih.

Il ne restait plus que le gouverneur, qui vint aussi à minuit se présenter à la porte. Dalla l'introduisit de même que les deux autres , et Arouya le reçut de la même manière. Elle lui fit bien des caresses ; et lorsqu'elle s'aperçut que le vieux seigneur devenait trop pressant, elle fit un signe dont elle était convenue avec Dalla, qui sortit. Un moment après on entendit frapper assez rudement à la porte de la rue, et bientôt la vieille esclave entra dans la chambre II. 19

avec précipitation , en disant d'un air effrayé : Ah , madame , quel contre-tems ! Le cady vient d'entrer ; on le conduit dans l'appartement de votre mari. O ciel, s'écria la jeune marchande, quel fatal événement! ma chère Dalla, poursuivit-elle, va doucement écouter ce que ce juge dit àBanou, et reviens nous en instruire. La vieille esclave sortit une seconde fois , et pendant qu'elle faisait semblant d'être occupée à s'acquitter de la commission dont sa maîtresse l'avait chargée, le gouverneur dit à la dame : Qui peut amener ici le cady à l'heure qu'il est ? Banou aurait -il quelque mauvaise affaire ? Non , répondit Arouya , et je ne suis pas moins étonnée que vous de l'arrivée de ce juge.

Dalla peu de tems après revint sur ses pas , et dit à sa maîtresse : Madame, j'ai prêté une oreille attentive aux discours qui se tiennent dans l'appartement du seigneur Banou , et j'en ai assez entendu pour savoir de quoi il s'agit. Le cady vient dans cette maison pour vous interroger en présence de Danischraende , dont il est accompagné. Ce docteur soutient qu'il vous a rendu^ les sequins que votre époux lui a prêtés. Le grand visir, qu'on a informé de cette affaire, a chargé le cady de l'approfondir dès cette nuit pour lui en rendre compte demain matin.

Là-dessus Arouya eut recours aux larmes, et pria ie p-ouverneur de vouloir bien se cacher, en lui

HISTOIRE DF LA KELLF. AKOUYA. -'>.9 1

(lisant : Monseigneur, je vous conjure d'avoir pitié de moi. Lecady,Banou et Danisclimcudevont venir ici. Épargnez-moi la honte dépasser pour une femme infidèle. Ayez quelque égard à la faiblesse que j'ai pour vous. Entrez dans mon cabinet , et permettez que je vous enferme dans un coffre pour quelques instans. Comme le vieux seigneur marquait avoir quelque répugnance pour, ce qu'on lui proposait, la dame se jeta à ses pieds , et eut enfin le pouvoir de le persuader.

Le gouverneur fut donc mis dans le troisième coffre. Alors la femme du marchand ferma le cabinet , et alla trouver son mari pour lui conter tout ce qui s'était passé. Après s'être tous deux réjouis aux dépens des trois amans infortunés , Banou dit : Eh ! de quelle manière prétendez-vous dénouer cette aventure ? Vous le saurez demain , répondit Arouya. Souvenez-vous seulement que je vous ai promis de nous venger d'une manière éclatante , et soyez assuré que je vous tiendrai parole.

En effet , le jour suivant elle se rendit à mon palais, et se glissa dans la salle où je donnais audience à mes peuples. Aussitôt que je l'aperçus, son air noble et la beauté de sa taille attirèrent mon attention. Je la fis remarquer à mon grand visir. Voyez-vous , lui dis-je , cette femme bien faite ? Dites-lui de s'approcher de mon Ironcx. Le visir lui

dit de s'avancer. Elle fendit la presse, et vint se prosterner devant moi. Quel sujet vous amène ici , lui dis-je ? Levez -vous et parlez. O puissant monarque du monde , répondit-elle après s'être relevée, puissent les jours de votre majesté être éternels, ou du moins ne finir qu'avec les siècles. Si vous voulez avoir la bonté de m'entendre , je vais vous conter une histoire qui vous surprendra. Je le veux bien > lui dis-je , je suis disposé à vous écouter.

Je suis femme , reprit-elle , d'un marchand nommé Banou, qui a l'honneur d'être votre sujet, et de demeurer dans votre ville capitale. Il prêta , il y a quelques années , mille sequins au docteur Danischmende , qui soutient qu'il ne les a pas reçus. J'ai été chez cetalfakih les lui demander; il m'a répondu qu'il ne devait rien à mon mari ; mais qu'il me donnerait deux mille sequins si je voulais satisfaire les désirs qu'il m'a témoignés. J'ai été me plaindre au cady de la mauvaise foi du docteur. Le juge m'a déclaré qu'il ne me rendrait pas justice, à moins que je n'eusse pour lui la complaisance que Danischmende a exigée de moi. Confuse, indignée du mauvais caractère du cady , je l'ai quitté brusquement, et me suis adressée au gouverneur de Damas, parce que mon mari est connu de lui. J'ai imploré son secours 5 mais je ne l'ai pas trouvé plus généreux que le cady, et il n'a rien épargne pour me séduire.

HISTOIRE DE LA BELLE AUOUYA. ig3

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J'avais delà peine à croire ce qu'elle me raconlaiî, ou plutôt je soupçonnais Arouya d'inventer cette fable pour rendre auprès de moi un mauvais office à Danischmende , au cady et au gouverneur Non, non, lui dis-je , je ne puis ajouter foi au discours que vous me tenez. Je ne saurais me persuader qu'un docteur soit capable de nier qu'il ait reçu une somme qu'on lui a prêtée, ni qu'un homme que j'ai choisi pour rendre justice au peuple vous ait fait une insolente proposition. O roi du monde , me dit la femme de Banou, si vous refusez de me croire sur ma parole, du moins j'espère que vous en croirez les témoins irréprochables que j'ai de tout ce que je dis. Où sontils ces témoins, repris-je avec étonnement? Sire, repartit-elle, ils sont chez moi , envoyez-les, s'il vous plaît , chercher tout-à-l'heure , leur témoignage ne sera point suspect à votre majesté.

J'envoyai sur-le-champ des gardes à la maison de

Banou, qui leur livra les trois coffres où étaient les amans. Les gardes les ayant apportés en ma présence, Arouya me dit : Mes témoins sont là-dedans. En achevant ces paroles, elle tira de dessous sa robe trois clés, et ouvrit les coffres. Jugez quelle fut ma surprise, de même que celle de toute ma cour , lorsque nous aperçûmes le docteur, le gouverneur et le cady, tous trois presque nus, pâles, défaits, et trèsmortifiés du dénouement de l'aventure. Je ne pus d'abord m'empêcher de rire de les voir dans cette situation qui ne manqua pas d'exciter aussi les ris de tous les spectateurs. Mais je pris bientôt un air sérieux, et j'apostrophai les amans dans des termes qu'ils méritaient. Après leur avoir fait publiquement des reproches, je condamnai le docteur Danischmende à donner quatre mille sequins d'or à Banou, je déposai le cady, et confiai le gouvernement de la ville de Damas à un autre seigneur de ma cour. Ensuite ayant fait oter les coffres, j'ordonnai à la jeune marchande de lever son voile. Montrez-nous, lui dis-je, ces traits dangereux dont la vue a été si fatale à ces trois personnes qui s'en sont laissés charmer.

La femme de Banou obéit. Elle leva son voile , et nous fit voir toute la beauté de son visage. L'émotion que cet événement et la nécessité de demeurer exposée aux reeards de toute ma cour lui causaient , ajoutait un nouvel éclat à son teint. Je n'ai jamais

HISTOIRE DE LA BELLE AKOUYA. agS

rien vu de si beau qu Arouya. J'admirai ses charmes, et je m'écriai dans l'excès de mon admiration : Ali ! qu'elle est belle! l'alfakih , le cady et le gouverneur ne me paraissent plus si coupables.

Je ne fus pas le seul quelle frappa. A la vue de son incomparable beauté , il s'éleva dans ma cour un murmure applaudissant. Tout le monde n'avait des yeux que pour elle. On ne pouvait se lasser de la regarder ni de la louer. Comme je témoignai que je souhaitais d'entendre un détail circonstancié de l'histoire qu'elle venait de nous conter succinctement, elle nous en fit un récit avec tant d'esprit et de grâce , qu'elle augmenta encore notre admiration. La salle d'audience retentit de louanges ^ et ceux qui connaissaient Banou , malgré le mauvais état de ses affaires, le trouvaient trop heureux d'avoir une si charmante femme.

Après qu'elle eut satisfait ma curiosité , elle me remercia delà justice que je lui avais rendue, et se retira chez elle. Mais hélas ! si elle cessa d'être devant mes yeux, elle ne cessa point de s'offrir à ma pensée. Je fus sans cesse occupé de son image ; je ne pus m'en distraire un seul moment. Et enfin, m'apercevant qu'elle troublait mon repos, j'envoyai secrètement chercher son époux. Je le fis entrer dans mon cabinet, et je lui parlai de cette sorte : Ecoutez , Banou, je sais la situation où vousa réduit votre cœur généreux, et je ne doute point

agS LES MILLE ET UN JOURS,

que le chagrin de ne pouvoir plus vivre comme vous avez toujours vécu jusqu'ici , ne vous soit plus sensible que votre misère même : j'ai résolu de vous remettre en état de régaler vos amis, vous pourrez même faire plus de dépense que vous n'en avez jamais fait , sans craindre de tomber dans la pauvreté. En un mot, je veux vous accabler de biens , pourvu que de votre coté vous soyez disposé à me faire un plaisir que j'exige de vous. Je suis épris d'une passion violente pour votre femme : répudiez-la , et me l'envoyez. Faites-moi ce sacrifice, je vous eu conjure , et par reconnaissance , outre toutes les richesses que je veux vous donner, je consens que vous choisissiez la plus belle esclave de mon sérail -, je vais vous mener moi-même dans l'appartement de mes femmes , et vous prendrez celle qui vous plaira davantage.

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iM' JOUR.

Grand roi , me répondit Banou , les biens que vous me promettez , quelque considérables qu'ils

puissent être , ne sauraient me tenter , s'il faut les acheter par la perte de ma femme. Arouya m'est cent fois plus chère que toutes les richesses du monde. Jugez , sire , de mes sentimens par les vôtres, et vous verrez si je puis être ébloui de la fortune brillante que vous m'offrez. Cependant tel est l'amour que j'ai pour mon épouse , que je suis capable de préférer sa propre satisfaction à la mienne. Je vais de ce pas la trouver, lui apprendre l'effet que sa beauté a produit sur vous , et les offres que vous me faites pour que je vous cède sa possession 5 peut-être que, charmée d'une conquête si glorieuse , elle me laissera voir une secrète envie d'être répudiée, et si cela est , je jure que je la répudierai sans balancer , malgré la tendresse que j'ai pour elle. Je m'immolerai à son bonheur, quelque chagrin que me puisse causer sa perte.

Il ne me disait rien qu'il ne fût effectivement capable de faire. Aussitôt qu'il m'eut quitté , il alla chez lui rendre compte à sa femme de l'entretien qu'il venait d'avoir avec moi : Arouya , lui dit-il , après lui avoir dit tout ce que je lui avais proposé, ma chère Arouya, puisque vous avez charmé le roi , profitez de votre bonne fortune. Allez vivre avec ce jeune monarque. Il est aimable , et plus digne que moi de vous posséder. En faisant son bonheur, vous

jouirez d'un sort plus beau que celui d'être associée à mes malheurs. Il ne put achever ces paroles sans répandre quelques larmes. Sa femme en fut vivement touchée. O Banou , lui répondit-elle . vous imaginez-vous me causer quelque joie en m'apprenant l'amour du roi ? pensez-vous que la grandeur me touche ? Ah ! détrompez- vous si vous avez cette pensée, et croyez plutôt, tout malheureux que vous êtes , que j'aime mieux vivre avec vous qu'avec aucun prince du monde.

Le vieux marchand fut enchanté de ce discours ; il embrassa sa femme avec transport. Phénix du siècle , s'écria-t-il , que vous méritez de louanges ! Vous êtes digne de régner sur le cœur auquel vous me préférez. Il n'est pas juste qu'une épouse si charmante soit le partage d'un homme tel que moi. Je suis déjà dans un âge fort avancé , et vous n'êtes encore qu'au commencement de vos beaux jours. Je ne suis qu'un infortuné, et vous pouvez en m'abandonnant vous faire la plus heureuse destinée. C'est demeurer trop long-tems liée à un homme qui n'a rien qui vous parle en sa faveur que votre vertu. Ne vous refusez point au rang où l'amour vous appelle , et sans envisager quelle sera ma douleur quand je vous aurai perdue, consentez que je vous répudie pour rendre votre sort plus agréable.

Plus Banou témoignait vouloir me céder Arouya,

plus elle résistait. Enfin , après un long combat où l'amour conjugal demeura le plus fort , le marcliantl dit à sa femme : O ma chère épouse , contcnlez-vous donc de régner sur mon cœur, puisque vousbornez-là tous vos désirs ; mais que dirai-je au roi ? il attend ma réponse , et il se flatte sans doute qu elle sera telle qu'il la souhaite. Si je vais lui annoncer vos refus, que n'avons-nous point à craindre de son ressentiment ? Songez que c'est un souverain. Vous savez qu'il peut tout. Peut-être emploiera-t-il la violence pour vous obtenir-, je ne pourrai vous défendre contre un rival si puissant.

Je vois bien, répondit Arouya, le malheur qui nous menace ; mais il n'est pas possible de l'éviter. Au lieu d'aller trouver le roi , et de l'irriter en lui apprenant que je renonce à l'honneur qu'il me veut faire, prenez tout l'argent qui vous reste. Emportons ce que nous avons de plus précieux ^ éloignons-nous de Damas-, fuyons, et nous recommandons au prophète , il ne nous abandonnera point. Banou goûta cet avis et résolut de le suivre.

Il n'eurent pas plus tôt formé cette résolution qu'ils l'exécutèrent. Ils sortirent de la ville dès le jour même , et marchèrent vers le grand Caire. J'appris tout cela le lendemain , de Dalla Moukhtala , qui n'avait pas voulu accompagner sa maîtresse , et qui me fut amenée par un homme de confiance que j'avais

3oo LES MILLE ET UN JOURS,

envoyé chez Banou , dans l'impalience où j'étais de le revoir. Si j'eusse été moins maître de mes passions , et que j'eusse absolument voulu me satisfaire, j'aurais bientôt eu Arouya malgré elle dans mon sérail 5 je n'avais qu'à faire courir sur ses pas , mais c'eût été commettre une action injuste , et je n'ai jamais aimé à contraindre les cœurs.

Je laissai donc à la femme du marchand la liberté de me fuir et de se retirer où il lui plairait , et je m'étudiai à vaincre un amour malheureux \ étude qui ne fut pas moins vaine que pénible. Arouya , malgré tous les efforts que je faisais pour l'éloigner de ma pensée , m'était toujours présente. Sa beauté et sa vertu l'établirent dans mon cœur; et depuis plus de vingt années son souvenir me rend insensible aux charmes de mes esclaves les plus belles ; les plus piquantes m'amusent sans m'occuper.

Bedreddin Lolo, finit en cet endroit son histoire. Le visir Atalmulc et le prince Séyf-el-Mulouk , lui demandèrent s'il ne savait point ce qu' Arouya pourrait être devenue. îl répondit que non, et qu'il n'en avait reçu aucunes nouvelles depuis qu'elle avait quitté Damas. Il faut avouer, dit alors le favori en souriant , que nous sommes des amans assez singuliers. Le roi se rend aux premiers regards d'une petite bourgeoise qui lui préfère un vieillard , et pendant plus de vingt ans il en conserve un tendre sou-

HISTOIRE DE BED1\EDDTN-T,0L0. 3oi

venir sans en avoir été aime. Moi , j'aime une femme qui vivait du tems de Salomonj ellcvisir... mais je me trompe , ajouta-t-il en se reprenant , pour le seigneur Atalmulc , je conviens qu'il aurait tort d'oublier la princesse Zélica. Elle en a trop bien usé avec lui pour qu'il en perde la mémoire.

Le roi de Damas ne put s'empêcher de rire de la réflexion de Séyf-el-Mulouk. Il en riait encore, quand tout-à-coup il aperçut un assez grand nombre de chameaux et de chevaux qui paissaient dans une prairie. Il y remarqua aussi plusieurs pavillons tendus , sous lesquels il y avait des hommes qui passaient le tems à boire et à manger. Gagnons cette prairie , dit-il au visir et au favori. Sachons qui sont les gens que nous voyons et où ils vont. Aussitôt ils poussèrent leurs chevaux vers les pavillons , et à mesure qu'ils s'en approchaient, ils découvraient de nouvelles choses.

Lorsqu'ils furent auprès de la prairie et qu'ils pu-

3o2 LES MILLE ET UN JOURS,

rcnt clairement distinguer les objets, ils s'aperçurent que toutes les tentes étaient magnifiques et qu'il y en avait une entre autres d'une étoffe d'or et de soie, dans laquelle ils démêlèrent un grand homme richement vêtu et de fort bonne mine. Il était assis , les jambes croisées, sur un très-beau tapis de pied. Et on voyait devant lui différentes sortes de mets servis dans des plats d'or. A quelques pas de lui s'élevait un buffet paré d'une infinité de vases précieux. Ce vénérable personnage , qui pouvait avoir cinquante ans, mangeait tout seul. Vingt ou trente officiers habillés fort proprement se tenaient debout derrière lui , et deux esclaves bien armés faisaient la garde à l'entrée de son pavillon.

Comme Bedreddin et ses compagnons le voyaient distinctement, il les voyait de même. Il leur envoya un de ses officiers pour leur demander qui ils étaient et où ils allaient. Mon ami , dit le roi de Damas à à l'officier, nous sommes trois marchands joailliers. Nous venons de la cour de Circassie , et nous allons à Bagdad. Apprenez-nous, de grâce, à votre tour, le nom de votre maître. C'est sans doute quelque puissant prince qui voyage par curiosité. Non , seigneur, répondit l'officier, mon maître ne compte point de kans parmi ses aïeux ^ il ne se pique point d'une illustre origine , il se pique seulement d'avoir l'nmc grande et généreuse. Il s'appelle Aboulfaoua-

HISTOIRE DE CEDKEDDIN-LOLO. So!^

lis , surnommé par excellence le (jrand voyageur. Il méritait à la vérité de naître prince , car il en a toutes les manières. Il demeure ordinairement à Basra , où il a fait bâtir un palais de marbre. Il reçoit parfaitement tous ceux qui le viennent voir , et personne ne sort de chez lui sans avoir reçu quelque présent. Il donne presque tous les jours à manger aux plus grands seigneurs de la cour de Basra -, et le roi prend tant de plaisir à son entretien , qu'il l'envoie souvent chercher pour lui faire raconter ses aventures. Il faut donc , dit Bedreddin , qu'il lui en soit arrivé de fort surprenantes. On ne peut rien entendre de plus extraordinaire , repartit l'officier ; mais après tout, il n'est pas fort étonnant qu'un homme qui a parcouru la mer des Indes, qui en connaît presque toutes les îles, ait vu des choses singulières.

L'officier, après avoir ainsi parlé, retourna vers son maître, qui ne sut pas plus tôt que les étrangers qui s'offraient à sa vue étaient des marchands, qu'il se leva et sortit de sa tente pour les aller recevoir. Il se fit de part et d'autre beaucoup de complimens. Ensuite Aboulfaouaris ayant obligé Bedreddin, Atalmulc et Séyfel-Mulouk d'entrer sous son pavillon , il les pria de s'asseoir sur le tapis de pied et de manger avec lui. Ils firent ce qu'il souhaitait. Ils mangèrent de plusieurs ragoûts fort bons, burent des liqueurs que

des esclaves leur présentèrent dans des coupes d'or

enrichies de rubis et d'émeraudes.

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15r JOUR.

Aboulfaouaris fit paraître tant d'esprit pendant le repas , que le roi de Damas et ses deux compagnons en furent charmés. Quoique vif, il pensait avec beaucoup de justesse et parlait fort agréablement. Bedreddin se savait bon gré d'avoir rencontré un homme de si bonne conversation. Il lui en témoigna sa joie, et le pria de souffrir qu'ils allassent de compagnie. Aboulfaouaris répondit à cela fort poliment, et ils continuèrent à s'entretenir. Cependant les esclaves du grand voyageur chargeaient les chameaux qu'ils avaient déchargés pour les laisser paître et reposer. Ils pliaient les tentes , et il n'en restait plus à enlever que celle de leur maître , qui voyant' qu'il fallait partir, se leva, monta sur un très-beau cheval qui lui fut amené par un de ses officiers , et se mit en marche avec les trois faux marchands et tout son

HISÏOIKE DE BEDREDDIN-LOLO. 3o5

monde, qui consistait en plus de deux cents personnes armées de flèches et de sabres. Ainsi la caravane n'étant pas facile à piller, marchait vers Basra en toute assurance à petites journées.

Aboulfaouaris conçut insensiblement de l'amitié pour le roi de Damas et pour ses compagnons, peutêtre parce qu'il s'aperçut qu'il leur plaisait et qu'ils l'écoutaient comme un oracle. L'attention avide qu'ils prêtaient à ses discours le mit en humeur de parler. Il commença à les entretenir de ses voyages. Il y a peu d'hommes de mon âge , leur dit-il , qui aient autant voyagé que moi. Je connais mieux la cote de la mer des Indes que mon propre pays. J'ai vu des choses si prodigieuses que je n'oserais les écrire, de peur de passer pour un imposteur. Les aventures même qui me sont arrivées sont pour la plupart si extraordinaires, que les personnes à qui je les ai racontées n'y auraient point ajouté foi , si je n'étais pas connu pour un homme ennemi du mensonge.

Le seigneur Aboulfaouaris donnait trop beau jeu au roi de Damas et à Séyf-el-Mulouk pour ne pas exciter leur curiosité. Ils se mirent à le presser vivement de leur conter son histoire, et il se rendit bientôt à leurs instances. Oui , mes seigneurs, leur ditil , j'y consens, puisque vous paraissez le souhaiter avec ardeur. Mais je vous prie de vous ressouvenir de ce que je viens de dire. Vous aurez de la peine à II. 20

3o6 LES MILLE ET UN JOURS,

croire une partie des choses que vous allez entendre.

LES AVENTURES SINGULIÈRES D'ABOULFAOUÂRIS , SURNOMMÉ LE GRAND VOYAGEUR.

PRliMrER. VOYAGE.

Je suis fils d'un maître de navire de Basra , et je me nomme Aboulfaouaris. Mon père m'obligeait dès mon enfance à l'accompagner dans les voyages qu'il faisait sur la mer des Indes \ de manière qu'à douze ans je connaissais déjà une partie des îles qu'elle recèle dans son vaste contour. Il amassa quelque bien, il se mit dans le commerce, et dans moins de dix années il devint un des plus riches marchands de Basra.

Un jour il me dit : Mon fils, j'ai quelques comptes importans à régler avec mon correspondant de l'île de Sérendib. J'ai résolu de vous envoyer en ce payslà pour y terminer mes affaires. Quelque regret que j'eusse de quitter mon père , le désir de voir la fameuse ville de Sérendib, où j'avais déjà été, à la vérité, mais dans un âge peu propre à en remarquer les beautés , me fit accepter avec joie la commission qu'il me donnait. Je partis bientôt avec toutes les instructions et tous les pouvoirs nécessaires. Je m'em-

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 807

barquai dans le port de Basra dans un vaisseau chargé de raarcliandises pour Surate et pour l'île de Sérendib.

Nous traversâmes le golfe de Basra , qui a plus de trois cents lieues de long et cinquante de large. 11 est formé par la pointe orientale de l'Arabie heureuse et la méridionale de la Perse ^ et les deux pointes de ce golfe viennent se joindre à son embouchure vers Ormus. Nous nous arrêtâmes quelque tems dans cette dernière ville, puis nous entrâmes dans la pleine mer de Perse, et tournâmes à l'est vers Surate, où nous arrivâmes heureusement. Nous y laissâmes nos marchandises qui étaient destinées pour ce lieu-là, et nous nous en allâmes à l'île de Sérendib débarquer les autres.

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Nous eûmes le bonheur de nous y rendre sans aucun fâcheux accident. La première chose que je fis, fut de demander la demeure du correspondant de

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mon père. Onmereut bientôt enseignée, parce qu'il n'y avait personne dans la ville de Sérendib qui ne connût le seigneur Habib 5 c'était un des plus riches négocians de toute l'île, et un très-lionnête homme. Il me fit un accueil tel que je devais l'attendre du meilleur ami de mon père. Après m'a voir embrassé, il me dit qu'il ne souffrirait point que je logeasse ailleurs que chez lui , et il me fut impossible de m'en défendre.

Comme il entendait parfaitement les affaires et qu'il ne voulait rien que de juste, nous eûmes en peu de jours terminé nos comptes. J'allais voir dans mes heures de relâche les raretés de la ville , qui sont en très-grand nombre. Je m'instruisais des lois de ces peuples, de leurs occupations, de leur gouvernement. Enfin, au bout de cinq ou six semaines, mes affaires se trouvant finies et ma curiosité pleinement satisfaite, je me préparai à m'en retourner, et je n'en attendis pas long-tems l'occasion. Un vaisseau de Surate, qui était venu à Sérendib pour y échanger des marchandises, était prêt à se mettre en mer, et je devais m'y embarquer.

La veille de mon départ, comme je m'en revenais chez mon bote, environ sur le midi, je vis passer auprès de moi une dame parfaitement bien faite, magnifiquement velue, et suivie d'un esclave qui lui portait quelques emplettes qu'elle venait de faire.

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Quoiqu'un voile épais dérobât à mes yeux !a Ijcaulé de son visage, je ne laissai pas d'être frappé de son grand air et de la majesté de son port. Je m'arrêtai pour la considérer, et mon attention me faisant remarquer de nouveaux charmes dans sa personne, je ne pus m'empéclicr de m'écrier dans mon transport : O l'aimable personne! c'est sans doute la favorite du roi. Elle entendit ces paroles; elle s'arrêta avec surprise , et me regarda fort attentivement : puis elle continua son chemin sans rien dire ni même sans donner aucune marque qu'elle fiit satisfaite ou choquée de ma liberté. Pour moi je demeurai assez longtems à faire réflexion sur cette aventure, et fort agité des mouvemens qu'elle me causait. Je craignais d'avoir irrité cette dame, pour qui je commençais à sentir ce que je n'avais encore jamais senti pour personne.

J'étais tout occupé de cette idée, lorsqu'un esclave m'aborda. Je le reconnus pour celui qui suivait la dame, et sa vue redoubla mon agitation. Que me voulez-vous, mon ami , lui dis-je? Seigneur, me répondit-il d'un air respectueux, j'ai ordre de vous prier de me suivre dans un lieu où j'aurai l'honneur de vous conduire. Si c'est de la part de votre maltresse, repris-je tout ému, je suis soumis à ses ordres ; j'y souscrirai sans peine, quelque destinée qui me soit préparée. Ma maltre&se, repartit l'esclave, ne

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s'est pas expliquée sur ses intentions 5 mais si vous déférez à sa prière, je ne crois pas que vous ayez sujet de vous en repentir.

Je me laissai prendre à ces paroles. J'eus beau me représenter que je devais partir le lendemain et que je ne devais songer qu'à mon départ, je suivis l'esclave , au hasard de tout ce qu'il en pouvait arriver. Il me conduisit par de petites rues détournées à un grand palais, dont le seul aspect me charma. Nous y entrâmes 5 et , m'ayant fait entrer dans un spacieux appartement garni de meubles magnifiques, il me dit de demeurer là, et d'attendre qu'on m'y vînt chercher. J'étais trop agité pour m'occuper de tant de choses riches et curieuses, qui dans une autre conjoncture auraient arrêté long-tems mes regards. Je ne pensais qu'à la maîtresse de ce palais.

Pendant que j'y révais, plusieurs dames vinrent embellir de leurs charmes le salon où j'étais; mais

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quelque belles qu'elles fussent, elles cédîucnt toutes à celle dont j'attendais la venue. Enfin elle parut. Je la reconnus à sa taille et à son air, et comme elle n'avait point alors de voile, je la trouvai encore plus belle que je ne l'avais trouvée bien faite. Les pierreries et la richesse de son ajustement relevaient encore ses grâces naturelles , qui n'avaient pas besoin du secours de l'art pour enchanter. J'en fus ébloui -, elle s'en aperçut et en sourit. Elle se plaça sur un sofa qui ressemblait assez à un petit trône, et ses femmes se rangèrent à droite et à gauche en deux files.

Alors m'adi'essant la parole: Approchez, jeune homme, me dit-elle avec assez de douceur^ une autre que moi se trouverait peut-être offensée du peu de respect que vous m'avez marqué dans un lieu public^ mais vous me paraissez étranger, et cela mérite quelque indulgence. Je vous dirai même que les astres m'inclinent à vous vouloir du bien. Si vous vous rendez digne de mes sentimens par un attachement sincère, je vous permettrai d'aspirer à mes bontés, grâce que je n'ai encore accordée à personne.

A ces mots, qu'elle prononça avec un air de majesté qui augmentait le prix de la faveur que je recevais , je me sentis transporté de joie : Ah ! sultane , m'écriai-je , en me prosternant à ses pieds, Tai-je bien entendu ? A quelle fortune daignez-vous élever

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un étranger qui n'a d'autre mérite que de vous trouver adorable ! Tant mieux, interrompit-elle. La grâce en sera d'autant plus grande que vous croirez moins la mériter. Apprenez-moi, poursuivit-elle, de quel pays vous êtes, quelle est votre naissance , et ce qui vous a fait venir à Sérendib.

Je satisfis pleinement sa curiosité -, mais lorsque je dis que je devais le lendemain m'embarquer pour m'en retourner , elle m'interrompit en marquant quelque émotion. Quoi donc, Aboulfaouaris, me ditelle, vous avez dessein de nous quitter si tôt ! La plus belle île de la mer des Indes n'a pas assez de charmes pour vous retenir plus long-tems ? Princesse, répondis-je, la ville de Sérendib a sans doute de quoi charmer des yeux plus difficiles que les miens -, mais quelques merveilles qu'on admire dans la superbe enceinte de ces murs, je m'en arracherais sans peine, si ce jour n'eût pas offert à mes yeux des appas plus capables de m'arrêter. Vous ne persévérez donc plus , reprit la dame en souriant , dans la résolution de ce départ si précipité ? Après les glorieuses espérances, lui repartis-je, que vous m'avez permis de concevoir, puis-je , ma reine , avoir d'autre volonté que celle qu'il vous plaira de m'inspircr ? Avec de pareils sentimeus, repliqua-t-elle , vous ne sauriez manquer de me plaire, et je ne me repens point d'avoir fixé mon choix sur vous.

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En achevant de parler ainsi , elle me dit de m'asseoir à cote d'elle sur son sofa ; et comme j'en faisais difficulté , elle me témoigna si sérieusement qu'elle s'offenserait de mon refus, que je m'imaginai lui marquer mieux mon respect en obéissant qu'en prenant auprès d'elle un air d'esclave. Elle m'apprit qu'elle se nommait Canzade, qu'elle était fille d'un premier visir du roi de Sérendib -, que la mort de son père la laissait en droit de disposer de son sort -, que les plus grands seigneurs de l'état l'avaient recherchée •, mais qu'elle s'était refusée à leur poursuite , et n'avait pas voulu jusque-là s'engager : elle m'avoua que les paroles qui m'étaient échappées en la voyant passer auprès de moi , l'avaient frappée ^ qu'elle m'avait regardé avec attention , et que ma personne lui avait plu \ que son père, pendant quarante ans passés dans les emplois, avait amassé des biens immenses, qu'il ne tiendrait qu'à moi de partager avec elle.

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.Te lui témolffiiai ma reconnaissance clans les ter-

mes les plus tendres et les plus soumis, et je parlai d'une manière à lui persuader que sa personne me louchait plus que ses richesses. Elle parut satisfaite de mes sentiraens. Nous changeâmes ensuite de matière, et je reconnus dans notre entretien que la nature avait pris plaisir à joindre en elle les plus rares qualités de l'esprit à celles du corps.

Notre conversation fut interrompue par l'arrivée de douze esclaves qui entrèrent dans le salon. Ils portaient tous les préparatifs d'un grand repas. Ils eurent en moins de rien dressé et couvert la table des mets les plus exquis. L'odeur admirable faisait juger de la finesse des assaisonnemens. Canzade me prit par la main , se mit à table , et me fit asseoir auprès d'elle. Nous commençâmes à manger. Elle me servait de sa propre main tout ce qu'il y avait de meilleur. La délicatesse et la variété des vinsrépon-

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daient à celles des viandes. Ils étincelaient dans l'or et le cristal où elle les faisait verser 5 mais les esprits qu'ils exhalaient m'enivraient moins que les regards de la dame , qui , me présentant une coupe d'un air riant, allumait dans mon cœur une flamme qui s'augmentait de moment en moment.

Elle m'entretint pendant le repas d'agréables choses. L'enjouement de son humeur avait un charme particulier. Le désir de plaire y joignait de nouvelles grâces. Aboulfaouaris, me disait-elle , toutes les fois qu'elle m'offrait du vin dont je n'avais pas encore bu, goûtez de ce vin. Ses belles lèvres en faisaient auparavant l'essai , et semblaient le rendre encore plus délicieux qu'il n'était. Je prenais la coupe avec transport, et en buvant la liqueur, j'avalais à longs traits le doux poison de l'amour.

Sur la fin du repas, les femmes de Canzade se partagèrent 5 les unes prirent des instrumens, et commencèrent à chanter^ les autres se mirent à danser des danses assez semblables aux nôtres. Chacune s'acquittait également bien de son devoir ; et soit dans le chant, soit dans la danse , l'art , la justesse et la méthode étaient parfaitement observés. Tandis qu'on chantait les airs les plus tendres, les yeux de Canzade et les miens parlaient un langage muet le plus touchant du monde. Il était entremêlé de soupirs briilans qui marquaient assez l'ardeur de nos désirs.

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La dame, après que ses femmes eurent chanté, voulut chanter elle-même. Elle se fit donner une coupe, et jetant sur moi un regard où la tendresse et la joie paraissaient également dépeintes, elle chanta un air, dont le sens était : Que le 'vin disposait merveilleusement par sa douce chaleur le cœur d'une dame à partager les feux de son amant.

Le repas fini , on apporta des parfums. C'était une cassolette d'or où brûlait un bois de la meilleure canelle de toute l'île de Sérendib. Nous nous lavâmes les mains avec des eaux de senteur. Ensuite nous donnâmes toute notre attention aux chants et aux danses qui continuaient toujours, quoique nous fussions levés de table. Ces divertissemens nous menèrent jusqu'au soir.

La nuit étant arrivée, je voulus prendre congé de la dame. Comment donc, me dit-elle d'un air mécontent, vous songez encore à me quitter ? Après les assurances que vous m'aviez données de n'avoir point d'autres volontés que les miennes, je ne m'attendais pas à un pareil compliment. L'accueil que je vous fais ne vous paraît pas sans doute mériter que vous en souhaitiez la continuation. Pour un homme qui veut faire croire qu'il est fort épris, vous avez des impatiences qui sont assez nouvelles. Vous craignez autantla nuitquc les autres amans la souhaitent. Ah ! madame, m'ccriai-je , que vous lisez mal dans le

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fond de mon cœur ! Cet accueil dont vous m'accusez si injustement de ne pas connaître le prix, fait la plus douce idée de mon esprit. J'ai craint d'abuser de vos bontés 5 et bien loin de me blâmer d'avoir voulu prendre congé de vous, plaignez-moi plutôt de la violence que je me suis faite pour me résoudre à m'éloigner de vos charmes. On doit peu vous plaindre , repartit-elle, d'une violence que vous pouviez vous épargner. Une si grande discrétion m'est suspecte. Je ne vous conseille pas d'entreprendre de vous en faire un mérite auprès de moi . Eh ! pouvaisje , madame , lui dis-je , me flatter que vous me destiniez à passer la nuit dans votre palais ? Après tout ce que je vous ai dit , repartit-elle, je vous aurais pardonné de le croire. Je démêle dans votre procédé une tiédeur qui répond mal de la vivacité de vos sentimens.

Je ne manquai pas de dire à la dame qu'elle me faisait une cruelle injure de me soupçonner de froi-

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deur Je me répandis en discours passionnés pour la désabuser. Je lui avouai qu'au milieu de tous les plaisirs qu'elle avait eu la bonté de me procurer, je n'avais pu me défendre d'un mouvement d'inquiétude. Je lui racontai la réception que mon hôte m'avait faite à mon arrivée à Sérendib -, je lui représentai qu'il devait être fort en peine de moi , et qu'il le serait encore bien davantage si je n'allais pas coucher chez lui.

Canzade se laissa persuader. Elle entra dans l'obligation où j'étais de mettre l'esprit de Habib en repos -, mais elle ne voulut pas que je sortisse pour l'aller trouver moi-même, quelques sermens que je lui fisse de revenir sur-le-champ. Elle craignait que le prudent Habib ne m'empêchât de suivre les mouvemens de mon amour. Elle me permit seulement de lui écrire , et encore me défendit-elle de lui faire le moindre détail de mon aventure , et de lui mander le lieu où j'étais. Sa défiance là-dessus alla même si loin, qu'elle voulut dicter la lettre. Ainsi je mandais simplement à mon bote qu'une affaire importante m'obligeait à retarder mon départ, et me priverait de sa vue pour quelques jours -, que je le priais de n'être point en peine de moi.

Elle fit porter la lettre à Habib, et se voyant assurée sur mon départ, elle me mena dans tous les appartemens de son palais, et m'en montra les magni-

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ficences , qui me parurent dignes d'un premier visir. Celle dame , lorsque l'heure de se reposer fui venue, me conduisit à Tappartement qu'elle m'avait destiné, et qui n'était pas le moins riche de son palais. Elle m'y laissa, et à peine fut-elle sortie , que plusieurs esclaves chargés du soin de me servir m'apportèrent tout ce qu'il faut pour un propre et galant déshabillé. Ils m'aidèrent à me mettre au lit.

Lorsque je me vis seul, et en liberté de faire des réflexions sur l'état où je me trouvais , je dis en moimême : à quoi aboutira tout ceci ? Quel sort brillant vient s'offrir à moi ? Quelles richesses sont étalées dans ce palais ? Dois-je en effet espérer que je serai bientôt possesseur d'une si belle dame ? Non, Aboulfaouaris, non, tout cela n'est point fait pour toi. Cesse de te Natter. Ce sont des pièges que la fortune te tend, et tu verras bientôt sans doute s'évanouir comme un songe décevant toutes ces idées de grandeur et de volupté dont tu t'enivres.

Cette pensée ne laissait pas de me troubler ; mais un moment après je me représentais que j'avais tort de m'alarmer 5 que Canzade n'ayant point d'intérêt à me tromper, je ne devais point me défier de ses bontés-, que les manières de ses gens m'avaient paru très-sérieuses et très-naturelles, et que j'avais même remarqué dans ses yeux qu'elle était touchée d'une véritable passion pour moi. Ainsi tantôt me livrant

à ma confiance , et tantôt cédant à mon inquiétude , comme un vaisseau agité par deux vents opposés, je passai la nuit entière sans prendre aucun moment de repos.

Le jour me surprit que je rêvais encore avec beaucoup de vivacité aux mêmes choses qui m'avaient occupé toute la nuit. Le soleil vint éclairer mon appartement ; il en faisait briller les riches meubles. Ébloui de leur éclat, je regardais ce palais comme un de ces châteaux enchantés où l'art magique , maîtrisant la nature , étale tout son pouvoir. Je me levai , et aussitôt les esclaves qui m'avaient aidé à me mettre au lit m'entendant marcher, entrèrent chargés de robes magnifiques. J'en pris une d'une étoffe de soie verte relevée d'une broderie d'or, dont le travail me plaisait infiniment pour le bon goût du dessin.

A peine en fus-je revêtu, que Canzade ayant appris que j'étais visible, vint me demander si j'avais bien reposé. Son impatience de me revoir ne lui avait pas permis d'attendre que j'allasse la trouver dans son appartement. Je lui répondis que j'avais passé la nuit d'une manière à mériter qu'elle avançât le moment de mon bonheur. A quoi elle repartit en souriant qu'elle voulait être pleinement instruite de la sincérité de mes paroles, avant que de faire une démarche si délicate pour son repos.

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ier JOUR.

Je demeurai huit jours dans le palais de Canzade, où je fus traité avec toutes les déférences qu'on aurait eues pour un roi. La dame avait des manières charmantes pour moi ; elle ne me refusait aucun de tous les témoignages de tendresse et de complaisance que j'aurais pu exiger d'elle, à la réserve de cette faveur singulière qui fait la suprême félicité des amans.

Un jour que nous nous promenions tous deux dans les jardins de son palais : Aboulfaouaris, me dit-elle, je me flatte que vous m'aimez, et dans celte confiance, je me suis enfin déterminée à remplir vos désirs. Rendez grâces à l'amour, qui vous ote l'épine des roses que vous allez cueillir. Voyez ce que je fais pour vous : c'est peu de vous laisser la libre disposition de tous mes trésors , je vous donne encore ma personne, que vous ne devez pas moins estimer , si vous êtes bien épris. Après cela refnserez-vous de

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