II
faire aussi quelque chose pour moi ? Ah ! madame, interrompis-je en cet endroit avec toutes les marques d'une véritable reconnaissance, ce doute m'outrage. Parlez : fût-ce ma propre vie, il me serait glorieux de la sacrifier à vos moindres désirs. Ce que je vous demande, repartit-elle, sera une nouvelle grâce pour vous, si vous m'aimez autant que je le veux croire. Expliquez-vous donc, madame, m'écriai-je 5 c'est trop me tenir en suspens. Il s'agit, dit-elle, d'assurer mon repos et mon honneur. Promettez , jurez-moi une constance éternelle ; et, pour m'épargner le chagrin de nous voir séparer, joignez le don de votre main à celui de votre cœur : lions-nous l'un à l'autre par le nœud sacré du mariage.
Si le commencement du discours de Canzade m'avait rempli de joie, ces dernières paroles produisirent un effet bien différent. Je m'étais imaginé toute autre chose que ce qu'elle me proposait. Comme elle était de la secte des guèbres ' , et moi mahométan, je croyais qu'elle n'avait en vue qu'un commerce secret, et que la différence de nos religions l'empêcherait d'avoir d'autres idées. Aussi me causa-t-elle un extrême étonnement lorsqu'elle me découvrit sa pensée. Je me troublai , je pâlis, je rougis, je baissai les yeux. La confusion et l'embarras prirent sur mon
■ Les guèbres sont les anciens Perses qui adorent le feu.
HISTOIRE d'aboulfaouahis. 323
visage la place que la joie y occupait un moment auparavant.
La dame, qui m'observait avec une attention à qui mes mouvemens ne pouvaient échapper , pénétra aisément la cause de mon désordre. Je ne croyais pas, me dit-elle d'un air fier et dédaigneux , qu'une pareille proposition dût vous être si désagréable , et je m'attendais plutôt à mille transports de joie qu'à cette consternation qui m'offense. Quoi donc? tiendriezvous à déshonneur de m'avoir pour épouse ? Madame, lui répondis-je, je connais tout le prix du rang glorieux où vos bontés veulent m'élever 5 mais le ciel y met un obstacle invincible, et si vous voyez du trouble et de la confusion sur mon visage , c'est parce que je déplore en secret mon malheur, qui ne me permet pas d'accepter une offre qui , sans cela , ferait toute ma gloire et ma félicité.
Je m'imaginais , reprit-elle , que mon rang seul et ma volonté pouvaient opposer des obstacles à votre bonheur ; et comme je voulais bien m'abaisser jusqu'à vous, je pensais avoir levé toutes les difficultés. Mais apprenez - moi , poursuivit - elle, quel est cet obstacle qui vous semble invincible. Ma religion, lui répondis-je. Je n'ose enfreindre le précepte qui nous défend d'épouser une femme qui ne suit pas les lois du mahométisme. Je n'ai pas moins de délicatesse que vous sur la religion , répliqua Canzade, et je ne
voudrais pas pour un empire me marier avec un mahométan. Je prétendais, avant que d'unir nos destins, vous faire renoncer à la fausse doctrine de votre prophète, et vous obliger d'embrasser la secte des guèbres. Je comptais que vous adoreriez le feu et le soleil ; enfin , que vous abjureriez votre religion pour suivre la notre. Je me faisais, je l'avoue, un mérite auprès du soleil de lui donner pour sectateur un homme dont je chérissais la personne jusqu'à lui livrer tous mes trésors. Mais vous ne voulez pas que j'aie cet avantage, et méprisant une haute fortune plutôt que de consentir à recevoir ma main, vous devenez le plus ingrat de tous les hommes.
Ces derniers mots, et le ton dont Canzade les prononça, augmentèrent ma confusion, et fournirent contre moi de nouvelles armes en irritant le ressentiment de la dame. Elle m'accabla de reproches en laissant couler des pleurs qui me perçaient le cœur à
HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 325
chaque instant. Qu'elle était redoutable en cet état pour un amant qui voulait conserver sa vertu ! Ma propre douleur et celle qu'elle faisait paraître m'6taient presque le sentiment. Hélas! peu s'en fallut que je ne succombasse j j'aurais sans doute tout sacrifié à ses larmes , si secrètement inspiré de Mahomet, je n'eusse pas reçu de ce grand prophète l'assistance dont j'avais besoin. Mais je demeurai ferme dans mon devoir.
Canzade était fort étonnée que mon attachement pour ma religion fut capable de me faire renoncer à sa possession et à ses trésors. Elle avait apparemment entendu raconter l'histoire de quelque musulman moins scrupuleux que moi. Ma fermeté l'affligeait fort. Cependant, nourrissant encore quelque espérance qu'à la fin je me laisserais fléchir, elle ne voulut pas prendre mon refus pour une réponse finale. L'injustice et la dureté de votre procédé , me dit-elle , auraient dû mettre à bout ma patience. Je rougis d'avoir encore la faiblesse de vous regarder. Je veux bien croire toutefois que vous changerez de sentiment. Je vous laisse huit jours pour vous déterminer. Je ne veux pas que vous ayez lieu de me reprocher que je ne vous ai pas donné le tems de vous reconnaître. Mais si après cela vous n'avez pas pris la résolution de faire ce que j'exige de vous 5 si vous persévérez à vous rendre indigne de
mes bontés, attendez-vous à tout ce que le ressentiment d'une femme outragée peut avoir de plus rigoureux.
A ces mots elle me quitta d'un air à me persuader qu elle en viendrait effectivement aux dernières extrémités , si je ne me résolvais pas à l'épouser. Je demeurai dans la plus déplorable situation qui se puisse concevoir. Rien n'était égal à ma consternation, je ne voyais aucun jour à me rendre heureux, à moins que je ne voulusse abjurer le mahométisme. Eh! pouvais-je prendre ce parti? Charmante Canzade , m'écriais-je en soupirant, il ne me sera donc plus permis d'élever mes désirs jusqu'à vous ! Ah! quoique j'aie perdu l'espérance de vous posséder, je sens bien qu'il n'est point en mon pouvoir de cesser de vous aimer. Quoiqu'éloignée de moi , vous serez toujours souveraine de mon cœur.
Je passai les huit jours qui m'étaient donnés pour me consulter 5 je les employai à regretter le bonheur dont j'avais conçu l'espérance. Mais quelque peine que j'eusse à y renoncer , j'eus la force de ne pas changer de résolution. Canzade s'apercevant au bout du tems qu'elle m'avait prescrit pour me résoudre , que je n'étais pas encore dans la disposition où elle me voulait, m'accorda encore huit jours; et pour contribuer de sa part à la victoire qu'elle avait dessein de remporter, elle mit en usage ses charmes les
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plus puissans. Enfin voyant que tous les jours s'écoulaient sans qu'elle en fût plus avancée, elle me fit avertir de l'aller trouver. On me conduisit dans le plus superbe appartement de son palais. Elle m'y attendait au milieu de toutes ses femmes , sur un trône élevé seulement de quelques marches. Elle avait plus l'air d'un juge sévère que d'une amante sensible.
Je ne m'approchai qu'en tremblant 5 car je jugeais bien à tout cet appareil qu'on allait me faire expliquer pour la dernière fois. Quoique j'eusse eu assez de tems pour préparer une réponse, j'étais si troublé que j'avais à peine l'usage de mes sens. Elle fit sortir tous ceux qui n'étaient pas du secret, et radoucissant un peu ses regards : Eh bien ! Aboulfaouaris , me ditelle, êtes-vous enfin plus raisonnable ? Vos réflexions ont-elles ramené votre cœur indocile à des sentimens plus dignes de moi? Elle prononça ces paroles d'une manière si touchante que j'en fus saisi. Le regret de perdre tant de charmes m'ota le sentiment; je tombai évanoui au pied du trône.
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Canzade ne put me voir en cet état sans compassion. Elle descendit de son trône , et elle fut fort empressée à me secourir. Je m'en aperçus , lorsqu'ayant repris mes sens , j'ouvris les yeux , et les arrêtai sur la dame. Je remarquai même dans les siens un air attendri. Cessez , madame , lui dis-je d'une voix faible , cessez de vous intéresser pour un malheureux qui n'est pas digne de vos soins. Il est vrai , interrompit-elle avec émotion, que j'ai lieu de me plaindre 5 mais il ne tient qu'à vous de mériter votre pardon par un retour sincère dont j'ai la faiblesse de faire encore mon bonheur. Oubliez votre injustice, et acceptez la possession de ma personne comme un bien que vous ne pouvez trop chérir.
Eh ! le puis-je , madame, m'écriai-je d'un ton mêlé de douleur et de désespoir? puis-je profiter de vos bontés aux cruelles conditions que vous me proposez ? Quand il s'agit de me posséder, répliqua-t-
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elle, devez-vous faire des reflexions qui balancent un sort si beau ? Vous voulez donc que je croie qu'il y a quelque chose qui vous est plus cher que moi ? Vous m'êtes plus chère que toutes choses, madame, repartis-je 5 mais serais-je digne de vous si j'avais la faiblesse et la lâcheté de souiller mon honneur , de renoncer à un culte Tais-toi, perfide, interrompit-elle avec un extrême emportement. N'oppose point de fausses raisons à des instances qui ne te gênent que parce que tu ne m'as jamais aimée. Va , tu es indigne de mes bontés , et j'aurais honte de presser davantage un ingrat tel que toi. Je ne balance plus , je t'abandonne à ton ingratitude.
A ces mots , qui me firent frémir, elle demeura un instant sans parler. Puis reprenant la parole d'un air froid, où il n'y avait pas moins de fureur que dans le ton qu'elle venait de quitter : Aboulfaouaris, poursuivit-elle, ne vous présentez plus devant moi : attendez mon ordre. Vous serez bientôt instruit de ce que je vais ordonner de votre destinée. En parlant de cette sorte , elle sortit de l'appartement avec une émotion égale à la mienne. Mais nous étions tous deux agités de mouvemens bien dilFérens.
Je connus alors ce que j'avais à craindre de la disposition où je voyais les choses. Et si dans certains momens, amant trop passionné, je me faisais un plaisir de mourir par les coups de l'objet aimé , dans
33o LES MILLE ET UN JOURS,
d'autres , l'amour qu'on a naturellement pour la vie me faisait songer aux moyens de me sauver. Mais comment en serais-je venu à bout ? On me gardait à vue , et tous les ordres de la dame étaient exactement exécutés. Ainsi , quoi que je pusse faire ou imaginer, je ne pus même parvenir à faire avertir mon hôte du lieu et du danger où j'étais.
J'attendais tous les jours qu'on me vînt annoncer de sa part mon arrêt, et il s'écoula près de trois semaines sans que j'entendisse parler de rien. L'incertitude où je vivais avait quelque chose de plus affreux pour moi qu'un malheur déclaré. Je souhaitais de la voir finir aux dépens de tout ce qui m'en pouvait arriver.
Enfin le moment où je devais être éclairci vint. J'achevais de m'habiller un matin, après avoir passé une nuit avec plus d'agitation que de coutume, lorsque je vis entrer dans ma chambre cinq ou six esclaves de Canzade. Tls conduisaient une troupe de gens vêtus autrement qu'on ne l'est à Sérendib. Celui qui paraissait le chef de ces étrangers m'envisagea quelque tems avec attention et sans rien dire. Ensuite rompant le silence, il me dit de le suivre. 11 me dit cela d'un air à me faire comprendre qu'il fallait lui obéir.
HISTOIRE d'aboulfaouaris. 33 1
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16/i^ JOUR.
Nous traversâmes tout le palais. Lorsque nous fûmes à la porte , et prêts à sortir, je demandai à un de mes conducteurs où l'on prétendait me mener. Cest ce que vous saurez avec le tems , me réponditil 5 car il nous est expressément défendu de vous le dire présentement. Je suivis donc ces hommes , qui me conduisirent au port, où je m'embarquai avec eux. On appareilla sur-le-champ, et Ton mit à la voile.
Lorsque nous fumes en pleine mer, le patron du vaisseau m'apprit qu'il était du royaume de Golconde -, que Canzade m'avait donné à lui pour esclave , et qu'elle l'avait chargé sur toute chose de ne jamais m'accorder la liberté de retourner à Basra. Il ne m!en dît pas davantage , et ne me fit aucune question sur cette dame ; ce qui me donna lieu de juger que, voulant lui cacher la faiblesse qu'elle avait eue pour moi, et l'injure de mes refus, elle
33a LES MILLE ET UN JOURS,
avait exigé de lui qu'il ne s'informerait point du sujet pour lequel elle se défaisait de moi.
Telle fut la vengeance de Canzade, que je ne pouvais accuser de rigueur. Il me semblait qu'elle ne me punissait que trop doucement du crime dont j'étais coupable envers elle. Je m'étais attendu à un plus cruel traitement. Ce n'est pas qu'en faisant réflexion que je ne re verrais plus mon père ni ma patrie , je ne trouvasse mon esclavage insupportable. Je m'affligeai fort les premiers jours. Cependant , faisant de nécessité vertu , je m'appliquai à servir fidèlement mon patron. C'était un très-bon bomme, et qui ne manquait pas d'esprit. Je ne me contentais pas de faire exactement ce qu'il m'ordonnait, je cherchais à prévenir ses désirs, et je m'apercevais de moment en moment qu'il devenait plus content de moi.
Nous tournâmes autour de l'île de Sérendib pour entrer vers le nord dans le golfe de Bengale : c'est le plus grand golfe de l'Asie , et vers le fond duquel sont les royaumes de Bengale et de Golconde. Nous étions près d'y entrer , lorsqu'il s'éleva un vent si violent qu'il ne s'en était jamais vu un pareil sur ces mers. 11 nous fallait un plein vent du sud qui nous portât au nord -, celui-là était un nord- ouest qui nous poussait au sud-est, le contraire de notre route, puisque nous voulions aller à Golconde. Nous eu-
HISTOIRE d'aboulfaouaris. 33»3
mes beau baisser les voiles , louvoyer et prêter le coté , nous ne pûmes tenir contre le vent , et nous dérivâmes beaucoup , malgré tout l'art des matelots. Nous vîmes notre vaisseau en danger de périr 5 de sorte que pour éviter le naufrage qui nous menaçait, nous fûmes obligés d'abandonner toute manœuvre , et de nous laisser aller au gré du vent et des flots.
Ce vent dura quinze jours , et souffla pendant tout ce tems-là avec tant d'impétuosité , qu'il nous porta à plus de six cents lieues de notre route. Il nous fit laisser, a notre gauche, les deux longues îles de Sumatra et de Java , et nous poussa jusqu'à la hauteur des Moluques , au sud des Philippines , dans des mers inconnues à nos matelots. Il changea enfin , et se tournant en un vent d'est assez modéré, il ramena la joie dans l'équipage. Mais cette joie ne fut pas de longue durée ; elle fut troublée par une aventure que vous aurez peine à croire à cause de sa singularité.
Nous recommencions à reprendre gaîment notre route , et déjà nous étions à la pointe de l'île de Java , en venant du coté d'orient , lorsque nous aperçûmes assez près de nous un homme tout nu qui luttait contre les flots pour n'en être pas englouti. Il se tenait étroitement à une planche qui le soutenait , et il nous faisait signe de l'aller secourir. La pitié nous fit détacher notre esquif pour cet eflet.
Si la pitié est une passion très-louable , il faut avouer aussi qu'elle est quelquefois très-dangereuse, comme vous l'allez entendre.
On reçut donc cet homme dans Tesquif , et on l'amena à notre bord. C'était un homme qui paraissait avoir quarante ans. Il avait la taille un peu monstrueuse , la tête grosse , les cheveux courts , épais et grésilles ; et sa bouche excessivement fendue laissait voir, quand il l'ouvrait , des dents longues et fort aiguës. Ses bras étaient nerveux , ses mains larges , et il portait à chaque doigt un ongle long et crochu. Ses yeux, que j'aurais tort d'oublier, ressemblaient assez à ceux d'un tigre, et il avait un nez écrasé avec des naseaux fort ouverts. Sa phisionomie ne nous plut point , et il avait un air capable de changer en terreur la compassion qu'il nous avait d'abord inspirée.
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QtiAND cet homme , tel que je viens de le représenter , fut devant Dehaousch notre patron , il lui dit : Seigneur, je vous dois la vie. J'étais sur le point
HISTOIRE DABOULFAOUARIS. 335
de périr sans votre secours. Effectivement , lui répondit Delîaousch, vous alliez bientôt être submergé, si vous n'eussiez eu le bonbeur de nous rencontrer. Ce n'est point la mer que je craignais, lui repartit l'homme en souriant 5 j'aurais pu demeurer des années entières dans les eaux sans en être fort incommodé. Ce qui me tourmente le plus , c'est une faim dévorante qui me mine depuis douze heures que je n'ai mangé 5 c'est un terme bien long pour un homme d'aussi bon appétit que moi. Ainsi, faites-moi, s'il vous plaît 5 apporter au plus tôt de quoi réparer mes forces épuisées par un si long jeûne, et n'y cherchez pas tant de façon , car je ne suis pas délicat ; je mange de tout.
Nous nous regardâmes les uns les autres, fort étonnés d'un pareil discours, et nous jugeâmes que le péril où cet homme s'était trouvé lui avait sans doute troublé l'esprit : ce fut aussi ce que pensa mon patron , qui , concevant bien qu'il pouvait en effet avoir besoin de manger, ordonna qu'on lui apportât de quoi satisfaire aux personnes affamées , et des vêtemens pour le couvrir. Pour des vêtemens , dit l'étranger, je vous en tiens quitte. Je suis toujours nu. Mais songez , reprit Dehaousch , que l'honnêteté ne vous permet pas de demeurer avec nous dans l'état où vous êtes : Oh! répondit l'autre brusquement^ vous aurez le tems de vous y accoutumer.
Cette réponse brutale nous confirma encore dans l'opinion que nous avions qu'il n'était pas dans son bon sens. Comme la faim le pressait , il s'impatientait de ce qu'on ne le servait pas assez vite à son gré 5 il frappait de son pied le tillac , grondait entre ses dents , et roulait les yeux d'une manière qui avait quelque chose de farouche et de funeste. Enfin , il vit paraître ce qu'il souhaitait. Aussitôt il se jeta dessus avec une avidité qui nous surprit 5 et quoiqu'il y eut assurément de quoi rassasier six autres personnes à sa place , il eut en moins de rien expédié le tout.
Lorsqu'il eut nettoyé la table qu'on avait dressée devant lui , il nous dit d'un air d'autorité de lui apporter de nouveaux mets. Deliaousch voulant éprouver jusqu'où cet affamé pousserait la chose, ordonna qu'on lui obéît. On regarnit donc la table d'autant de mets que la première fois ; mais ce second service ne dura pas plus long-tems , et fut bientôt englouti. Nous nous imaginions du moins que cet homme en demeurerait là 5 nous nous trompions. Il demanda à manger sur nouveaux frais. Alors un des esclaves de l'équipage, choqué de l'insolence de ce brutal, se mit en devoir de le maltraiter 5 mais l'autre qui l'observait , le prévint , et l'empoignant par les deux épaules , le déchira de ses ongles tranchans. Il y eut en moins de rien cinquante sabres de levés pour vcn-
ger ce meurtre affreux. Chacun s'empressait de porter son coup et de tirer raison de cette audace, lorsque nous nous aperçûmes avec effroi que notre ennemi avait la peau plus impénétrabl e que le diamant. Nos sabres se cassaient et s'émoussaient sans pouvoir même l'effleurer. Quoiqu'il ne craignît point nos coups , il ne les reçut point impunément. Il prit un des plus acharnés contre lui , et d'une force étonnante le mit en pièces à nos yeux.
Quand nous vîmes que nos sabres nous étaient inutiles , et que nous ne pouvions blesser notre homme, nous nous jetâmes tous ensemble sur lui pour tâcher de le précipiter dans la mer. Mais nous ne pûmes pas seulement l'ébranler. Outre qu'il avait une roideur de membres et de nerfs prodigieuse , il enfonça ses ongles crochus dans le bois du tillae, et s'y tint attaché de telle sorte , qu'un roc au milieu des vagues n'est pas plus immobile. Aussi , bien loin de paraître effrayé de notre entreprise, il nous dit avec un souris amer : Mes amis , franchement , vous prenez un fort mauvais parti. Vous ferez mieux de m' obéir. J'en ai réduit de plus indociles que vous. Je vous déclare que si vous continuez à vous roidir contre mes volontés, je vous ferai le même traitement que je viens faire à vos deux camarades.
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ler JOUR.
Ces paroles nous glacèrent d'effroi. Nous ne fîmes plus de résistance. On alla docilement chercher pour la troisième fois des mets qu'on lui servit. Il se mit à table , et on eût dit , à le voir manger, que son appétit augmentait au lieu de diminuer.
Dès qu'il remarqua que nous nous étions enfin déterminés à nous soumettre , il devint de belle humeur. Il nous témoigna qu'il était fâché que nous l'eussions forcé de faire ce qu'il avait fait , et nous dit affectueusement qu'il nous aimait à cause du service que nous lui avions rendu en le retirant de la mer , où il serait mort de faim s'il eût tardé seulement quelques heures à nous rencontrer ; qu'il souhaitait , pour notre bien , qu'il survînt quelqu'autre vaisseau muni de bonnes provisions , parce qu'il se jeterait dessus, et nous laisserait en repos. C'était en mangeant qu'il nous tenait ce discours. Il riait , badinait comme les autres hommes , et nous l'aurions même
iiiSTon\E d'aboulfaouakis. 339
trouvé assez divertissant , si nous eussions été dans une situation à prendre goût à ses plaisanteries.
Enfin il se rendit au quatrième service, et fut deux heures après sans rien manger. Pendant cet excès de sobriété, il nous parlait fort familièrement. Il nous questionnait l'un après l'autre sur notre pays , sur nos usages et sur nos aventures. Nous espérions que le fumet de tant de mets qu'il avait dans l'estomac , pourrait lui monter à la tête , et l'assoupir. Nous attendions avec impatience que le sommeil vînt s'emparer de ses sens, et nous nous promettions bien, tandis qu'il dormirait , de l'enlever avec précipitation avant qu'il eût le tems de se reconnaître , et de le jeter à la mer. Cet espoir faisait notre seule ressource-, car quoique nous eussions une grande quantité de provisions dans notre vaisseau , de la manière dont il s'y prenait , il était homme à les consumer en peu de tems. Mais , hélas ! nous nous flattions d'une fausse espérance ! Le cruel , comme s'il eût pénétré notre dessein , nous avertit qu'il ne dormait jamais. Il nous dit que la quantité d'alimens qui entraient dans son corps , réparait la faiblesse de la nature , et suppléait au besoin qu'elle a du repos.
Nous reconnûmes avec douleur cette triste vérité. Nous avions beau , en répondant à ses questions^ lui faire des récits longs et ennuyeux, le bourreau ne s'endormait point pour cela. Nous déplorions donc
34o LES MILLE ET UN JOURS,
notre infortune, et notre patron désespérait de revoir jamais Golconde , lorsque tout-à-coup l'air nous parut s'obscurcir au-dessus de nous. Notre première pensée fut que c'était une tempête qui commençait à se former, et nous en eûmes d'autant plus de joie, qu'un orage nous laissait plus d'espoir de salut , que l'état où nous nous trouvions. Notre vaisseau pouvait se briser contre un écueil à la vue de quelque île où nous nous serions sauvés à la nage , et où nous aurions peut-être été débarrassés du monstre, qui se promettait bien sans doute de nous dévorer après avoir mangé toutes nos provisions.
Nous souhaitions donc qu'une tempête violente vînt nous accueillir, et , ce qui peut-être n'était point encore arrivé , nous fîmes des vœux au ciel pour être submergés. Cependant nous nous trompions. Ce que nous prenions pour un amas de nuées et de vapeurs, était un des plus gros ' rocks qu'on ait jamais vu dans ces mers. Ce monstrueux oiseau vint avec impétuosité fondre sur le tillac , et enleva notre ennemi , qui était au milieu de tout l'équipage, et qui , ne se défiant de rien , n'eut pas le tems de se précautionner contre cet enlèvement. Nous ne nous en aperçûmes nous-mêmes que quelques momens après , et lorsque l'oiseau se fut relevé dans les airs avec sa proie.
' Oiseau monstrueux qui enlève avec facilité un bœuf ou d'antres animaux de pareille grandeur.
HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 34 i
Nous vîmes alors un combat fort extraordinaire. L'homme s'étant reconnu, et se sentant en l'air entre les griffes d'un monstre ailé dont il éprouvait la force, prit le parti de se défendre. Il avait les mains libres. Il enfonça ses ongles crochus dans le corps du rock , et en même tems portant les dents sur son estomac , il se mit à dévorer toute la chair et les plumes qui étaient dessus. L'oiseau en ressentit une douleur qui lui fit pousser un cri dont tout l'air retentit aux environs , et pour s'en venger, il creva d'une de ses griffes les deux yeux de son ennemi. Celui-ci, quoiqu'aveuglé , ne lâcha point prise , et acheva de man-^ ger le cœur du rock , qui , rappelant en mourant le reste de ses forces , lui écrasa la tête d'un coup de bec. Ils tombèrent tous deux sans vie dans la mer à quelques pas de nous.
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Voila de quelle manière il était écrit sur la table de la prédestination que nous serions délivrés de ce
dangereux homme. D'abord que nous nous eii vîmes défaits, ce fut une joie générale dans le vaisseau. Nous ne pouvions assez admirer notre bonheur, et nous regrettâmes la mort du rock à qui nous en étions redevables.
Nous continuâmes notre route en nous entretenant de cette aventure , qui nous paraissait d'autant plus singulière, que nous ne pouvions comprendre comment il était possible qu'il y eût au monde une pareille espèce d'hommes. Nous avions toujours le vent favorable. Après plusieurs jours de navigation nous aperçûmes heureusement la terre. Au premier avis que nous en donna le matelot qui était à la hune , on prit les hauteurs , et, suivant nos observations , nous reconnûmes que nous étions à la pointe occidentale de l'île de Java, qui, avec l'orientale de l'île de Sumatra, forme l'entrée du détroit de la Sonde, assez près de la ville de Bantam. Ravis de cette découverte , nous fîmes aussitôt force de voiles , et pour comble de bonheur, il arriva que '^ le vent, qui était à l'est, se tourna au sud, et par con-
séquent nous devint favorable pour aller au détroit. Nous en profitâmes si bien, qu'en peu de tems nous nous rendîmes à Bantam.
Nous renouvelâmes là nos provisions, et notre patron ayant des affaires à la fameuse Batavie , qui n'en est qu'à quinze ou vingt lieues, fit mettre à la
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voile pour nous y transporter. J'en eus beaucoup de joie , car c'est une ville singulière , et de la dernière magnificence. On y voit à profusion tout ce qu'il y a de plus curieux dans l'empire de la Chine. Aussitôt que Dehaouscli y eut terminé ses affaires , nous cinglâmes vers le royaume de Golconde , où nous arrivâmes après un mois de navigation des îles de la Sonde.
Mon patron fut reçu dans la capitale oi^i il faisait sa résidence avec un applaudissement général , car il était aimé de tout le monde. Pour sa famille, on ne peut exprimer la joie qu'elle eut de son retour. Sa femme et sa fille ne pouvaient se lasser de l'embrasser; et lui, charmé de revoir ces objets chéris, pleurait de tendresse en répondant à leurs embrassemens.
Après mille et mille caressés , il me présenta à ces dames comme un esclave qu'il considérait particulièrement , et il les pria de recevoir agréablement mes services. J'acquis en peu de tems sur elles un grand crédit. Kien n'était bien fait que par moi. Les autres esclaves même, loin d'en avoir de la jalousie, paraissaient ravis de me voir si hien traité. Il est vrai que je leur procurais les meilleurs traitemens que je pouvais, et que souvent je leur faisais donner des récompenses qu'ils n'avaient pas méritées.
Enfin l'amitié que Dehaousch avait pour moi aug-
menta de telle sorte, qu'il me dit un jour : Aboulfaouaris , car je ne lui avais caché ni mon nom , ni mon pays , vous avez dû vous apercevoir que je vous ai toujours distingué de mes autres esclaves. Dès le premier instant que je vous ai vu, j'ai conçu de l'inclination pour vous, et je n'ai rien épargné pour adoucir la rigueur de votre esclavage. Je prétends vous donner encore de plus grandes marques de mon affection. Vous avez vu ma fille ; il n'y en a peutêtre pas une plus belle dans Golconde. J'ai résolu de vous la faire épouser. J'ai déjà sondé ses sentimens, et il m'a paru que vous ne lui déplaisez pas.
Je fus étourdi de cette proposition, et il ne fut pas difficile à celui qui me la faisait déjuger qu'elle ne m'était guère agréable. Comment donc, me dit-il, ce que je vous propose vous fait de la peine ? L'avantage d'être mon héritier et de posséder Facrinnisa est-il si peu considérable qu'il ne puisse exciter l'envie d'un esclave ? Seigneur, lui répondis-je, l'honneur d'être votre gendre aurait de quoi me tenter, si vous suiviez comme moi la loi musulmane; mais
vous êtes gentil Oh ! si vous n'êtes arrêté que par
cet obstacle , répondit le patron , nous serons donc bientôt d'accord-, car je suis dans la résolution de me faire mahométan , et ma fille est dans la même résolution. Malgré les préjugés dont les prêtres de la gentilité ont rempli mon esprit, je suis las de rcn-
HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 345
dre des honneurs divins à des bœufs et à des vaches. J'ai trop de bon sens pour ne pas reconnaître que c'est une superstition déplorable , et je sens qu'il y a un Être suprême qui est au-dessus de tous les autres dieux. Ainsi , mon fils , acceptez ma proposition sans scrupule et sans retardement.
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Quoique Facrinnisa fut fort aimable et le parti fort avantageux pour moi 5 quoique du coté de ma religion je n'eusse rien à me reprocher en épousant la fille de Dehaousch , je me sentais de la répugnance pour ce mariage. Ce qui ne pouvait être que l'effet du souvenir de Canzade. J'eus toutefois assez de force sur moi pour n'en rien témoigner à mon patron , qui , croyant que j'y consentais , parce que je ne m'y opposais point , alla porter cette nouvelle à sa femme et à sa fille.
J'eus bientôt un entretien avec Facrinnisa. Elle me parut si gaie et si contente , que je ne pus m'em-
pécher de m'imaginer que ma personne lui plaisait. Vous allez juger si j'expliquai bien sa joie. Aboulfaouaris , me dit-elle , je suis ravie que mon père vous ait choisi pour être mon époux , car j e ne doute point que vous ne soyez assez généreux pour vouloir faire mon bonheur, même aux dépens du votre. Vous ne vous trompez pas , belle dame, lui répondis-je. Il n'y a rien que je ne fasse pour la charmante Facrinnisa. Ecoutez-moi , reprit-elle, et vous allez apprendre le service que j'attends de vous. J'aime le fils d'un marchand de Golconde, et j'en suis passionnément aimée . Il m'a fait demander plusieurs fois à mon père , qui m'a toujours refusée à ses vœux, à cause d'une ancienne inimitié qui règne entre nos familles. Vous n'avez qu'à m'épouser. Le lendemain de notre mariage vous me répudierez comme par colère. Ensuite vous feindrez de vouloir me reprendre, et vous ferez choix de mon amant pour être votre huila. Je vous entends , lui dis-je. Vous souhaitez seulement que je vous épouse pour vous livrer à ce que vous aimez. Et bien, j'y consens ; vous serez satisfaite. Quelque difficile qu'il soit de céder la possession d'un objet plein de charmes , je me sens capable d'un si grand effort. Mais que pensera , que dira le seigneur Dehaousch ? Vous n'ignorez pas ce que je lui dois. 11 sera surpris de ma conduite-, il ne manquera pas de me la reprocher. Que répondrai-jc
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à ses reproches ? Que cela ne vous cause point d'inquiétude , repartit-elle ^ vous n'avez qu'à faire exactement tout ce que je vous dirai , et je vous promets que mon père sera content de vous.
Sur la foi de cette promesse je l'assurai que j'étais disposé à favoriser son amour de la manière qu'elle le pouvait désirer. Charmée de cette assurance , elle pressa si bien son père de hâter notre mariage , qu'il se fit peu de jours après. Mais elle abjura sa religion auparavant , et embrassa le mahométisme. Tout l'avantage que je tirai de mon union avec Facrinnisa , fut d'avoir obligé cette dame de renoncer à l'idolâtrie plus tôt qu'elle n'aurait fait. Tout aimable qu'elle était , je sacrifiai les droits d'époux à l'honneur de tenir la parole que je lui avais donnée de ne la regarder que comme un dépôt dont il fallait me désaisir, et que je devais rendre pur et entier. Je n'en fus pas long-tems chargé , et voici de quelle sorte je me conduisis par ordre de Cette dame pour la remettre entre les mains de son amant. Peu de jours après mon mariage je la répudiai. Dehaousch, comme je l'avais prévu , étonné de mon procédé , vint chez moi , car nous allâmes loger dans une maison particulière dès le jour même que nous fûmes mariés. Il me demanda pourquoi j'avais répudié Facrinnisa 5 je lui répondis que je m'étais aperçu qu'elle avait une passion dans le cœur, et que ne
voulant point posséder une femme malgré elle, je l'avais répudiée. Il se moqua de ma délicatesse , et me dit que sa fille peu à peu s'attacherait à moi. Enfin il m'exhorta à la reprendre , et je feignis de me laisser persuader. Je vais dans la ville , lui dis-je , chercher un huila. Je l'amènerai chez moi cette nuit avec le nayb du cady. Demain dès que ce huila aura répudié Facrinnisa j'irai vous en avertir, et nous renouvellerons nos noces sous de meilleurs auspices.
Dehaousch se retira chez lui un peu plus satisfait de moi qu'il ne l'avait été en apprenant la répudiation de sa fille. Il me laissa le soin de choisir un huila , et de tout le reste de la cérémonie . Ainsi j'allai moi-même chercher l'amant de Facrinnisa , et ils furent mariés en ma présence par le lieutenant du cady. Ils passèrent la nuit ensemble j et le lendemain , comme le huila refusa de répudier sa femme , je me rendis à la maison de Dehaousch, et lui dis en
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faisant paraître une douleur que je ne ressentais point , que le liulla ne voulait point répudier son épouse , quoiqu'il m'eût promis le jour précédent de faire tout ce que je souhaiterais.
Il faut voir qui est ce liulla , dit alors Dehaousch 5 si ce n'est qu'un misérable , j'ai assez de crédit et d'argent pour lui arracher ma fille. Dans le tems qu'il parlait de la sorte , le nayb arriva , et lui dit : Seigneur Dehaousch , je viens vous apprendre que le huila dont votre gendre a fait choix est fils d'Amer le marchand. Ainsi votre fille est perdue pour son premier mari 5 car le second a résolu de ne la lui céder jamais. Je sais bien qu'Amer n'est pas de vos amis , mais je vous conseille de vous réconcilier avec lui en faveur de ce mariage , et d'étouffer la haine que vous avez pour lui depuis si long-tems.
Le nayb ne se contenta pas d'exhorter mon patron à se raccommoder avec la famille de son nouveau gendre , il s'offrit à parler lui-même au seigneur Amer, et à ne rien épargner pour bien les remettre ensemble. Dehaousch jugeant en homme de bon sens qu'il n'avait point de meilleur parti à prendre que celui qu'on lui proposait , ne s'en éloigna point , et le lieutenant ayant trouvé Amer dans la même disposition , établit entre ces deux pères une parfaite intelligence. Ce qu'il y a de plus plaisant , c'est que mon patron , prévenu que j'étais la victime de cette
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l'éconciliatioiî , me plaignit et me donna , comme pour me dédommager, une assez grosse somme d'argent, avec la liberté de retourner à Basra.
Voilà de quelle manière Facrinnisa fut débarrassée d'un mari qu'elle n'aimait point , et unie avec son amant. Aussitôt que je vis son bonheur assuré, je sortis de Golcoude , et me joignant à quelques personnes qui voulaient aller à Surate , nous gagnâmes la mer. Nous nous embarquâmes dans un vaisseau qui mit bientôt à la voile , et notre navigation fut fort heureuse. Si , dès le lendemain de mon arrivée, j'eusse trouvé quelque bâtiment prêt à partir pour Basra , j'aurais profité de l'occasion -, mais comme je n'en trouvai point, je fus obligé de demeurer à Surate.
La ville de Surate est trop agréable et trop remplie de choses curieuses pour que je m'y ennuyasse. J'allais souvent aux bains publics , qui sont là trèsbeaux , et où l'on est mieux servi qu'en aucun autre lieu du monde. Je me promenais aussi fort souvent aux environs de la ville et dans les avenues qui en sont charmantes , ou dans des jardins délicieux 5 car on en voit plusieurs qui sont bien entretenus , et ouverts à toutes les personnes qui veulent s'y promener.
Un jour que je prenais le plaisir de la promenade dans Jin de ces jardins , un liommc d'un âge déjà
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un peu avancé m'aborda au détour d'une allée et me salua fort civilement. Je le saluai de même , et nous liâmes conversation. Comme il me parut franc et èincère, sa franchise excita la mienne. Il me dit qu'il était gentil , qu'il avait à la rade de Surate un vaisseau qui lui appartenait, et qu'il faisait tous les ans un petit voyage sur mer. De mon coté , pour ne pas demeurer en reste de confiance avec lui , je lui dis que j'étais mahométan, et je lui contai toutes mes aventures.
Il se montra si sensible à mes malheurs, que j'en fus surpris. Il s'en aperçut. Je vois bien, mon fils, me dit-il , que vous êtes étonné de me voir entrer si vivement dans vos peines. Mais outre que je suis d'un naturel le plus compatissant du monde aux maux de mon prochain, je vous dirai que je me sens beaucoup d'amitié pour vous, quoique vous ne soyez pas de ma religion. Je suis touché des périls que vous avez courus ; et quand vous les raconterez à
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votre propre père, je suis assuré qu'il n'y sera pas plus sensible que moi.
Il est naturel de répondre à l'amitié qu'on nous témoigne. S'il me dit des choses obligeantes , il eut aussi lieu d'être satisfait des discours que je lui tins. Il en parut charmé. O jeune homme, s'écria-t-il, que je me sais bon gré d'être venu dans ce jardin, puisque je vous y ai rencontré ! Vous ne sauriez croire jusqu'à quel point votre entretien m'est agréable. Chaque instant augmente l'affection que j'ai conçue pour vous. Allons ensemble à la ville , et venez , je vous prie , loger chez moi. Je suis vieux , riche , et je n'ai point d'enfans , je vous choisis pour mon héritier. A ces paroles il me tendit les bras , et m'embrassa avec autant de tendresse que si j'eusse été son fils.
Il fallut le remercier des bontés nouvelles qu'il faisait paraître pour moi. Autres assurances d'amitié de sa part -, vives protestations de la mienne. Enfin le résultat de notre conversation fut que nous sortîmes du jardin et rentrâmes dans la ville ensemble. Il me conduisit à sa maison , qui n'était pas une des moins belles de Surate. Après que son portier nous eut ouvert la porte de la rue, j'aperçus au lieu de cour deux parterres ' de toute sorte de fleurs séparés
' A Surate toutes les maisons des personnes riches ont, au lieu de cour, de semblables parterres.
HISTOIRE D'aBOULFAOUAUIS. 353
par une large allée enduite d'un mortier plus dur et plus beau que le marbre. Nous suivîmes l'allée, qui nous mena à un assez beau corps-de-logis , où l'on ne voyait point à la vérité briller l'or 5 mais les ameublemens , pour être peu riches , n'en étaient pas moins agréables à la vue. Les tapisseries et les sofas, quoique de simples toiles peintes , ne laissaient pas de faire de beaux appartemens. Il est vrai que ces toiles étaient d'un goût admirable , et des plus belles qui se fassent à Masulipatan et dans les autres lieux de la cote de Coromandel.
Le vieillard m'obligea d'abord à me baigner comme lui dans un grand bassin de pierre , où il y avait une eau claire et propre, et qui lui servait ordinairement à se laver, tant pour se rafraîchir que pour remplir les devoirs de sa religion. Au sortir du bain des esclaves nous apportèrent du linge fin , et nous essuyèrent. Nous passâmes ensuite dans une salle où nous nous assîmes tous deux à une table couverte de plusieurs sortes de viandes servies dans des plats de porcelaine de la Chine et de vernis du Japon. La muscade de Malaca, le girofle de Macassar et la canelle de Sérendib dominaient dans les ragoûts. Après avoir mangé autant qu'il nous plut , nous bûmes du vin de Palme, appelé Tarz, que je trouvai délicieux.
Lorsque nous eûmes fait la débauche , mon vieil