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hôte me dit : Je vais vous faire une confidence qui vous fera connaître jusqu'où va ma tendresse pour vous. Je dois partir du port de Souali ' dans quinze jours pour me rendre à une île où j'ai coutume d'aller tous les ans. Vous viendrez avec moi. Il y a dans cette île , qui est déserte à cause qu'elle est remplie de tigres^ plus de deux cents puits où il vient des perles d'une grosseur extraordinaire. Cela n'est su que de moi seul. Un vieux capitaine de vaisseau, dont j'étais autrefois l'esclave favori , me découvrit ces trésors , et m'apprit de quelle manière je pourrais m'approclier des puits malgré ces animaux féroces , qui semblent n'être là que pour en défendre l'approche. Effectivement, dis-je au vieillard en l'interrompant en cet endroit , le capitaine de vaisseau fit fort bien de vous enseigner le secret de vous avancer impunément dans cette île 5 car il me semble que les tigres doivent mal recevoir les étrangers qui s'y arrêtent. Il est aisé , reprit-il , de faire prendre la fuite aux tigres les plus furieux. Nous n'aurons qu'à descendre pendant la nuit dans l'île avec des faisceaux allumés . La vue du feu épouvante et fait fuir ces animaux.
Nous irons donc , ajouta-t-il , tirer de ces précieu-
' C'csl ainsi qu'à Suralc on .ippclle le port du nom du gros village rjiii est à deux cents p.'is di; la mer.
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ses sources une grande quantité de perles que nous vendrons à notre retour en cette ville ; et l'argent qui nous en reviendra, joint à ce que j'ai amassé de la même manière , fera une fortune considérable dont vous jouirez après ma mort.
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Pour me persuader qu'il ne me disait rien qui ne fût véritable , il me mena dans son cabinet , et me fit voir des roupies d'or ' et d'argent par monceaux. Il y en avait une prodigieuse quantité. Eh bien! me dit-il , cela vous paraît-il digne d'attention "? et vous sentez-vous de la répugnance à voyager ? Je lui répondis que non; mais je le priai de me permettre d'écrire à mon père , et de lui mander mon arrivée à Surate , et les raisons qui m'y retenaient. Mon vieil hôte y consentit , et prit même la lettre lorsque
' La roupie d'or vaut environ vîngt-qualre livres de notre monnaie, et la roupie d'argent trente sous. Elles ont cours à Surate.
je l'eus achevée , en disant qu'il se chargeait de la faire tenir à mon père.
Je me reposai de ce soin-là sur Hyzoum , c'est le nom du gentil ; et le jour de notre départ étant venu, nous nous embarquâmes au port de Souali. Nous mîmes à la voile , et après avoir heureusement navigué pendant trois semaines , nous vîmes paraître une petite île déserte que mon vieillard me dit être celle où nous avions affaire. Nous y allâmes mouiller 5 mais nous attendîmes la nuit pour y descendre. Hyzoum ordonna à tous ses matelots de demeurer à bord , et il s'avança dans l'île , accompagné de moi seul. Nous avions tous deux à la main un faisceau allumé , et un grand nombre d'autres sous le bras. Nous portions aussi des sacs pour y mettre les perles. Dans cet état, nous cherchions les puits à la lueur de nos faisceaux. Nous n'en cherchâmes pas long-tems sans en trouver un des plus profonds. Descends dans ce puits, mon fils, me ditil , je ne doute pas qu'il n'y ait dedans de belles perles. J'y descends aussitôt avec une corde dont il tenait un bout. Dès que je fus au fond , je sentis des nacres sous mes pieds -, j'en ramassai , et j'en remplis un sac que j'attachai à la corde. Le vieillard la tira , défit le sac , ouvrit les nacres, et n'y trouvant que de la semence de perles , il attacha le sac à la corde , et me dit : Les perles de ce puits ne sont
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pas encore en état d'être emportées ^ couvre-les de terre , cela les fera grossir, et l'année prochaine nous les reviendrons prendre.
Je fis ce que me disait Hyzoum. Ensuite il m'attira en haut avec la corde. Nous allâmes à un autre puits encore plus profond : il se perdait sous une grosse montagne de l'ile. Les nacres de celui-ci renfermaient des perles d'une beauté singulière. J'en remplis plusieurs fois le sac du vieillard , qui tira la corde à lui , quand il eut autant de perles qu'il pouvait en emporter. Ensuite, il me dit en riant : Adieu, jeune homme , je te remercie du service que tu m'as rendu. O mon père, lui répondis-je, otez-moi donc d'ici. Tu es bien là , repartit le traître 5 couche-toi et te reposes sur les perles. J'ai coutume d'amener ici, chaque année, un jeune musulman comme toi. Tu n'as qu'à l'adresser à ton prophète ; s'il a le pouvoir de faire des miracles , ainsi que tu te l'imagines , il n'abandonnera pas un homme si attaché à sa secte. En achevant ces mots il s'éloigna du puits où il me laissa crier, pleurer et lamenter.
O misérable Aboulfaouaris ! disais-je , à quels maux le ciel t'a-t-il condamné? qu'as-tu fait pour mériter le sort cruel que tu éprouves ? Mais pourquoi me plaindre d'un malheur que je me suis attiré moimême ? ne devais-je pas me défier du perfide idolâtre qui m'a trompé ? Ses caresses excessives devaient
m'être suspectes ; et pour peu que j'eusse eu de raison , je ne m'y serais point livré. O regrets superflus ! que me sert-il en ce moment de m'imputer une faute que je ne vais que trop expier, et qu'il ne dépendait pas de moi de ne pas commettre ? Je devais nécessairement tomber dans cet abîme , et le même pouvoir qui m'y a jeté peut m'en retirer.
Cette réflexion m'empêcha de céder à mon désespoir. Je passai la nuit à parcourir le fond du puits qui me parut d'une vaste étendue. Je sentais que je marchais sur des ossemens, et je jugeai par-là que d'autres , avant moi , avaient péri misérablement dans ce précipice. Cette pensée pourtant ne me fit point perdre courage, et, soutenu par notre grand prophète , qui m'inspirait sans doute . je m'avançai avec assez de hardiesse jusqu'à une ouverture où un bruit eff'royable se faisait entendre. Je m'arrêtai pour écouter ; et après avoir quelque tems prêté une oreille attentive , je crus démêler la cause de ce bruit , et je ne me trompai pas dans ma conjecture. C'était la chute de plusieurs eaux de la mer, qui , pénétrant dans la montagne par diverses fentes , se rencontraient en cet endroit. En concluant de là qu'elles allaient rejoindre la mer par une issue assez large pour que je pusse passer avec elles, je me jetai dans l'ouverture. Peu s'en fallu! que les eaux ne me suffoquassent. Elles m'olèrent le
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sentiment, m'entraînèrent et me poussèrent sur le bord de la mer par une crevasse qu'on voyait dans
la montagne.
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Quand j'eus repris l'usage de mes sens et que j'aperçus l'endroit par où les eaux m'avaient ramené au jour, je me mis à genoux sur le rivage pour remercier le ciel de ma délivrance 5 ensuite j'apostrophai Mahomet dans ces termes : O prophète des fidèles , favori du très-haut , j'ai plus besoin que jamais de ton secours. De quoi me servira que tu m'aies fait sortir du gouffre profond où j'étais , si je deviens la proie des bêtes féroces qui sont dans cette île , ou si la faim y vient terminer mon sort ?
Je me sentis plein de confiance après cette apostrophe. Je me levai et fis le tour de l'île sans m'éloigner de la cote. Je ne vis point le vaisseau de Hyzoum. Ce traître avait promptement remis à la voile pour s'en retourner. Je ne laissais pas de craindre que les tigres ne me missent en pièces et ne me dé-
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vorassént. Cependant je n'en vis aucun, et pour surcroît de bonheur, j'aperçus un gros vaisseau qui passait assez près de l'île. Je dépliai la toile de mon turban pour faire signe qu'on vînt à moi. Quelques personnes qui étaient sur le tillac me remarquèrent. On détacha l'esquif , on me vint prendre , et je fus mené à bord.
Jugez quelle fut ma joie , lorsque je reconnus dans le capitaine du vaisseau un intime ami de mon père , et dans les autres personnes de l'équipage , des hommes de Basra. Je leur contai par quelle aventure j'étais venu dans cette île , ce qu'ils écoutèrent avec beaucoup d'attention. Chacun maudit le vieillard qui m'avait joué d'une manière si cruelle. Je les laissai faire mille imprécations contre lui. Ensuite je demandai au capitaine des nouvelles de mon père. Il se portait fort bien , me répondit-il , quand je suis parti de Basra , car je l'ai vu le jour de mon départ.
Je fis encore quelques autres questions au capitaine sur des choses qui concernaient ma famille'; après quoi l'on remit sur le tapis le traître Hyzouni, et tout l'équipage fut d'avis qu'on descendît dans l'île pour puiser dans les puits. Comme nous étions en trop grand nombre pour craindre les tigres, nous n'eûmes pas besoin de faisceaux allumés , et si mon perfide vieillard prenait cetic précaution , c'est qu'il
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ne voulait pas partager les perles avec personne. Nous jetâmes donc Tancre auprès de l'île , et nous y mîmes tous pied à terre sans attendre la nuit. Nous nous armâmes de flèches et de sabres pour repousser les bêtes féroces , si elles osaient s'approcher de nous. Après cela nous descendîmes tour à tour dans les puits, où nous trouvâmes des perles en abondance. On ne saurait dire la quantité de nacres qu'on en tira.
On remit ensuite à la voile pour aller à Sérendib vendre des toiles peintes de Surate , et y acheter de la canelle. Nous naviguions gaîment, lorsqu'il s'éleva tout-à-coup une tempête furieuse qui nous écarta de notre route , et nous fit errer à l'aventure pendant six jours. Le septième, le tems devint beau 5 mais ni le pilote, ni le capitaine ne purent dire précisément où nous étions. Il nous semblait que notre vaisseau dérivait , comme s'il eût été emporté par des courans. Nous ne savions ce que nous devions penser, ni même quelle manœuvre faire ^ car , malgré tous nos efforts , le bâtiment était entraîné avec violence vers une montagne que nous découvrîmes enfin le huitième jour.
Cette montagne avait beaucoup d'étendue , et paraissait d'une hauteur prodigieuse. Elle était fort escarpée , et ce qui nous surprit étrangement , on eût dit qu'elle était d'acier poli , tant nous la trou-
vions claire et luisante. Alors un vieux matelot poussa un profond soupir, et s'écria : Nous sommes perdus! Il me souvient d'avoir autrefois entendu parler de ce lieu-ci -, on dit qu'il est funeste à tous les vaisseaux qui s'en approchent. Dès qu'ils sont une fois arrivés au pied de la montagne , ils y sont retenus comme par un charme ; ils ne peuvent plus reprendre le large ni s'éloigner.
Sur le rapport du vieux matelot , tout l'équipage s'affligea sans modération. Hélas! disait l'un, que nous sert-il d'avoir trouvé tant de perles s'il faut que nous les perdions ici avec la vie ! Faut-il , s'écriait l'autre , que personne d'entre nous n'ait connu plutôt le danger où nous sommes. Celui-ci, croyant qu'il ne reverrait plus sa femme et ses enfans, frappait l'air de plaintes et de regrets pitoyables , et celui-là, se mettant à genoux sur le tillac , implorait les secours du prophète. Plus touché de l'affliction dont je les voyais tous saisis , que du péril même qui nous menaçait, je dis au capitaine : Seigneur, de quoi nous servira de céder lâchement à la douleur ? cherchons plutôt quelque moyen de sortir d'embarras. Pour moi , je vous l'avouerai , soit que j'aie naturellement un peu de courage, soit que Mahomet m'agite en ce moment , je ne suis nullement eff'rayé de l'état où nous sommes réduits. Croyez-moi , d'abord que nous serons arrivés au pied de la montagne, ta-
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clîon» d'en gagner le sommet-, montons-y l'un et l'autre , nous y trouverons peut-être un remède à nos maux.
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Le capitaine , qui n'était pas le moins épouvanté de tous , me répondit qu'il voulait bien par complaisance faire ce que je lui proposais; mais qu'il n'avait aucune espérance que nous pussions jamais nous sauver. Cependant notre vaisseau arriva au pied de la montagne. Le capitaine et moi nous nous jetâmes dans l'esquif; nous gagnâmes la terre , et commençâmes à grimper le mont. Ce ne fut pas sans peine que nous parvînmes jusqu'au sommet.
Nous y aperçûmes avec surprise un dôme vert fort large et très-élevé. Nous nous en approchâmes, et nous vîmes qu'il y avait dessus une colonne d'acier, haute de dix coudées , vers le bas de laquelle était attaché avec des chaînes d'or un petit tambour fait de bois d'aloès , et une crosse de bois de sandal
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rouge. Au-dessus du tambour pendait une table d'ébène , sur laquelle on lisait ces paroles écrites en lettres d'or : « Si quelque vaisseau est assez malheu- )) reux pour être attiré jusqu'à cette montagne , il )) ne pourra plus cingler en pleine mer, à moins qu'il » ne s'y prenne de la manière suivante : Il faut » qu'un homme de l'équipage donne trois coups w de crosse sur le tambour. Au premier coup , le » vaisseau s'éloignera d'une portée de flèche ; au se- » coud, il perdra cette montagne de vue, et au troi- » sième , il se trouvera dans la route qu'il voudra 1) tenir. Mais l'homme qui frappera le tambour doit » demeurer ici volontairement , et laisser partir les » autres. »
Quand nous eûmes lu cette inscription , qui nous parut supposer un talisman , nous retournâmes à bord pour informer l'équipage de notre découverte. Chacun fut ravi qu'il y eut un moyen de nous délivrer 5 mais personne ne voulait être la victime. Le moindre matelot refusait de s'immoler pour les autres. Eh bien ! dis-je alors, puisque nul d'entre vous ne veut rester ici , j'y demeurerai donc , moi. Je consens à me sacrifier pour vous tous, pourvu que vous me promettiez qu'en sortant d'ici vous irez à Basra 5 que vous direz de mes nouvelles à mon père , et remettrez fidèlement entre ses mains toutes les perles qui m'appartiennent.
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Ils s'écrièrent , à ce discours , qu'ils priaient le ciel de leur faire faire naufrage s'ils ne faisaient pas ponctuellement ce que j'exigeais d'eux. Le capitaine m'assura comme eux que je pouvais avoir l'esprit en repos là-dessus , qu'ils retourneraient vers Basra pour aller à Sérendib. Il me témoigna aussi quelque douleur de me perdre, mais je ne laissais pas de m'apercevoir qu'il était bien aise de sortir de péril. Enfin , j'embrassai toutes les personnes de l'équipage , et leur dis un éternel adieu. Ils me mirent à terre. Je remontai seul au haut de la montagne. Je m'avance vers le dôme , je prends la crosse , j'en frappe le tambour. Notre vaisseau s'éloigne de la montagne, et je le perds de vue dès le second coup. Je frappai pour la troisième fois ; après quoi je demeurai sous le dôme prêt à consommer mon sacrifice, et à subir le sort qui m'était réservé.
Je ne laissai pas de m'adresser encore au prophète^ et comme si j'eusse été sûr de son assistance, je m'avançai hardiment dans la montagne , qui avait plus de deux lieues d'étendue. Après une heure de chemin , j'aperçus un vieillard décrépit. Il avait la tête chauve, une barbe blanche des plus longues, avec des yeux chassieux. Il semblait n'avoir plus qu'un souffle de vie. Il était assis sur une grosse pierre , à la porte d'une petite maison faite de terre et de bois, et il avait un bâton à la main. Je l'abor-
dai 5 et après l'avoir salué d'un air respectueux , je le priai de me dire pourquoi les vaisseaux qui passaient à une certaine distance de la montagne , y étaient attirés malgré eux , et qui pouvait être l'auteur du talisman dont la vertu les repoussait en pleine mer.
Le vieillard se leva à ces mots en s' appuyant sur son bâton , et en branlant la tête de faiblesse , il me rendit le salut , et me dit que les vaisseaux étaient entraînés vers la montagne par des courans : qu'à l'égard du talisman qui consistait dans le tambour, il ne savait pas qui l'avait formé 5 que si j'étais curieux d'apprendre ce mystère , je n'avais qu'à continuer mon chemin j que je rencontrerais son frère , qui était beaucoup plus vieux que lui, et qui pourrait me donner quelque éclaircissement là-dessus. Je pris aussitôt congé de lui, et je trouvai en effet un second vieillard : celui-ci paraissait plus vigoureux. Il commençait seulement à blanchir , et on l'aurait plutôt cru fils que frère aîné du premier. Je lui demandai, comme à l'autre , s'il ne savait point qui avait fait le talisman. Non , me répondit-il , je l'ignore , et si quelqu'un peut vous le dire , c'est sans doute mon frère aîné que vous verrezsur votre chemin à deux pas d'ici.
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iTH' JOUR.
Je continuai de marcher, et j'aperçus bientôt un homme qui labourait la terre. 11 n'avait pas un cheveu blanc , et il me parut si robuste que je ne pouvais m'imaginer qu'il fut plus avancé en âge que les deux vieillards que je venais de voir. Omonpère, luidis-je, je viens de trouver deux vieux hommes qui se sont moqués de moi . Je les ai priés de me dire qui était l'auteur du talisman de la montagne -, ilsm'ont répondu qu'ils ne le savaient pas , mais qu'ils avaient un frère plus âgé qu'eux qui pourrait me l'apprendre. Le vieillard sourit à ces paroles , et me répondit : O mon fils, ils vous ont dit la vérité ^ ils sont tous deux mes cadets.
Si cette réponse du troisième vieillard me surprit, ce qu'il ajouta augmenta encore ma surprise. On nous appelle , dit-il, les trois vieillards de la montagne. Le premier que vous avez rencontré est le plus jeune. Il n'a que cinquante ans -, et s'il est cassé , usé , décrépit, c'est qu'il a eu une mauvaise femme et des enfans
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qui l'ont chagriné. Le second a soixante et quinze ans , et il est un peu plus frais , parce qu'il a eu une bonne femme et point d'enfans 5 et pour moi , si je suis plus vigoureux que mes frères, quoique j'aie cent ans passés , c'est que je n'ai jamais voulu me marier.
Quant au talisman , poursuivit-il , dont vous souhaitez de savoir l'auteur , je me souviens d'avoir ouï dire , dans ma jeunesse , qu'il a été composé par un grand cabaliste indien ; c'est tout ce que je sais. Je lui demandai ensuite si j'étais proche d'un pays habité. Oui, me répondit-il 5 vous n'avez qu'à suivre la route que vous tenez , vous arriverez bientôt à une vaste plaine qui termine une autre montagne , au pied de laquelle il y a deux sentiers, l'un sur la droite et l'autre sur la gauche. Suivez le premier, il vous conduira à une grande ville qui a un très-beau port. Gardez-vous bien de prendre sur la gauche , vous vous engageriez dans un bois où demeurent de fort médians hommes. Ils s'occupent à faire du savon , et ils ne se font pas un scrupule de jeter dans leur savonnerie tous les étrangers qui ont le malheur de tomber entre leurs mains. Ils prétendent que leur savon en est beaucoup meilleur, et il est certain qu'on l'estime plus que tous les autres savons du monde.
Je remerciai le vieillard de l'avertissement qu'il me donnait, et je me donnai bien de garde de le négliger.
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Lorsque j'eus traversé la plaine , je suivis la roule sur la droite , et elle me meua, comme on me l'avait dit , à une ville assez grande et bien peuplée. Les rues et les maisons en étaient belles, et le port rempli de vaisseaux. Je jugeai qu'il s'y faisait un grand négoce , et je ne me trompais pas. J'y vis des bâtimens chargés de poivre qui venaient des royaumes de Canara et de Visapour , d'autres remplis de cardamome de Cananor, et d'autres de canelle. J'aperçus des marchands de toutes sortes de nations. Pendant que j'étais occupé à regarder le port, un homme m'aborda. Nous nous considérons l'un l'autre , nous nous reconnaissons. C'était Habib , le correspondant de mon père à Sérendib. Après nous être embrassés à plusieurs reprises : Qui m'eût dit, s'écria-t-il , que je vous rencontrerais ici , Aboulfaouaris ? Par quelle fatalité êtes-vous parti de Sérendib sans me dire adieu , sans m'instruire même de votre départ, et par quel bonheur imprévu m'étes-vous rendu ?
Alors je lui contai mon aventure avec Canzade , et ce qui m'était arrivé depuis. De son coté il m'apprit qu'il avait un navire dans ce port ; qu'il était venu vendre de la canelle 5 qu'il avait vendu toute sa charge, et que dans vingt-quatre heures il espérait qu'il
' Aromate qui ne croît que dans le royaume de Cananor. Les Indiens, les Persans ei les Turcs en mettent dans tous leurs ragoiits. En Europe on ne l'emploie que dans la rae'decine. -