‹ Les Mille et un jours (volume 5)Chapitre 13 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

serait bien loin de là. Je lui témoignai la joie que j'avais de le retrouver. Il me conduisit à son bord -y et dès le même jour nous mîmes à la voile pour Sérendib . J'étais ravi d'y retourner , et vous pouvez penser que Canzade avait beaucoup de part au plaisir que je me faisais de revoir cette ville. Nous y arrivâmes après une navigation peu longue , parce que nous avions toujours eu le vent favorable.

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J'avais une extrême impatience d'apprendre des nouvelles de Canzade , que je ne pouvais cesser d'aimer, quoique je n'eusse pas lieu d'être fort content du traitement qu'elle m'avait fait. Je sortais un matin de chez Habib dans le dessein de ne rien épargner pour être éclairci de ce que je voulais savoir, lorsqu'une manière d'esclave m'arrêta dans la rue : Seigneur , me dit-il , me reconnaissez-vous ? Non , lui répondis-je ; vos traits pourtant ne me sont point toutà-fait inconnus. J'ai une idée confuse de vous avoir vu 5 mais je ne puis dire dans quel endroit. Je vous reconnais bien , moi , reprit-il ; vous êtes musulman ;

HISTOIRE DABOULFAOUAHIS. 87 r

VOUS vous appelez Aboulfaouaris. J'ai eu riionueur de vous rendre de petits services pendant le séjour que vous avez fait chez la princesse Canzade , dont j'étais et suis encore l'esclave. Ce fut moi qui par son ordre allai chercher le patron Dehaousch auquel on vous livra. Je ne lis qu'à regret cette commission ^ je vous prie d'en être persuadé.

Je tressaillis de joie au discours de l'esclave : Mon ami, lui dis-je en lui faisant présent d'une bague , instruis-moi ^ je t'en conjure , du sort de cette princesse , qui m'est toujours chère malgré ses rigueurs. Est-elle dans la même situation où je l'ai laissée ? Non , seigneur, repartit l'esclave. Ses affaires ont bien changé de face depuis deux mois. Le roi de Sérendib a voulu qu'elle épousât un vieux seigneur de sa cour qui en était amoureux ; elle n'a pu se dispenser d'obéir ^ elle est mariée.

La douleur que je fis paraître à cette nouvelle fut si vive, que l'esclave en parut touché. Je suis fâché, me dit-il , que le mariage de ma maîtresse vous fasse tant de peine. C'est votre faute aussi. Que ne renonciez-vous à votre prophète? vous posséderiez présentement la plus belle dame du monde et des richesses immenses. Si j'eusse été à votre place, il n'eût pas fallu me donner tant de tems pour me consulter qu'on vous en donna; dès le premier jour, dès la première heure , dès la première minute , je me

serais déterminé à faire tout ce que souhaitait Canzade. Que vous vous seriez épargné de peine à vous même et à elle -, car après votre départ elle a été malade, et peu s'en est fallu quelle n'ait perdu la vie.

Je ne sais , continua-t-il , si je dois lui dire que vous êtes à Sérendib. Je crains d'irriter ses ennuis , que le vieux seigneur qu'elle a épousé n'est guère propre à dissiper. D'un autre coté , je vous vois si affligé , que je ne puis me résoudre à vous oter toute consolation. Je vous promets donc que dès aujourd'hui ma maîtresse saura que je vous ai vu. Je lui ferai dire par une de ses femmes que vous vous repentez bien de votre conduite passée , et que si vous étiez à recommencer, vous ne balanceriez pas un moment à renoncer pour elle à la doctrine de Mahomet. Non , non , m'écriai-je en cet endroit ! garde-toi bien de lui faire dire une chose que je ne pense pas , et que je ne pourrais penser, quand il dépendrait de moi de la posséder à ce prix. Dis-lui seulement que je suis au désespoir de l'avoir perdue , et d'apprendre qu'elle n'est pas contente de sa situation .

L'esclave me jura qu'il s'acquitterait exactement de la commission dont je le chargeais. Il ajouta même, pour soulager sans doute ma douleur, qu'il était persuadé que Canzade aurait pitié de moi , que sa pitié ne se bornerait point à me plaindre en secret, et que cette dame ayant des femmes aussi adroites qu'elle

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 878

en avait, ne m'abandonnerait pas à mon affliction. Après cet entretien l'esclave me quitta , et je demeurai dans un état où il y avait autant de joie que de douleur. Si ce changement du sort de Canzade m'affligeait, je sentais quelque joie quand je venais à penser qu elle pourrait me permettre de la voir en secret , et qu'elle soufl'rirait mon amour. Flatté d'une idée si agréable , j'attendais tous les jours que l'esclave qui m'avait parlé vînt me chercher chez Habib , où je lui avais dit que je demeurais 5 mais mon attente fut vaine. Un mois entier s'écoula sans que je reçusse aucune nouvelle de Canzade.

Je jugeai alors que l'esclave avait mal jugé des sentimens de sa maîtresse ; que le seigneur qu'elle avait épousé était aimé , ou qu'enfin la dame triomphait de l'amour qu'elle avait pour moi, si elle ne pouvait l'éteindre. Plein de cette dernière pensée, que j'avais la vanité de croire juste, je me retirai à une assez belle maison de campagne que le correspondant de mon père avait à trois quarts de lieue de la ville de Sérendib.

Là je m'occupais à me promener, ou pour mieux dire à rêver, en me promenant, à l'objet dont j'étais épris. Un jour je m'éloignai insensiblement de la maison de Habib, et comme je marchais le long d'une rivière, j'arrivai à une magnifique pagode qu'on a bâtie sur ses bords. Après en avoir admiré la slruc-

ture, je donnai tout à coup mon attention à une chose qui me parut la mériter. Je vis plusieurs prêtres gentils qui dressaient sur le rivage une espèce de cabane avec des roseaux et d'autres matières combustibles. Je m'approchai d'eux, et leur demandai ce qu'ils faisaient. L'un d'entre eux me répondit : Il faut que vous soyez nouvellement arrivé à Sérendib, puisque vous me faites cette question. Ignorez-vous la coutume des gentils, et que ce lieu où nous sommes est destiné à leurs funérailles ? C'est ici qu'on brûle leurs dépouilles mortelles , et que leurs femmes en s'immolant aux mânes de leurs époux acquièrent une immortelle gloire. Un des principaux seigneurs dé la cour de Sérendib est mort. Son corps sera brûlé sur ce rivage dans cinq ou six heures, et sa fidèle épouse veut être consumée des mêmes flammes qui doivent le réduire en cendres.

Comme je n'avais jamais vu cette cérémonie, quoi que je susse bien qu'elle était observée en mille

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endroits du monde, je résolus d'en être témoin. Je ne pouvais m'empécher de déplorer l'aveuglement de ces idolâtres, dont la piété sacrilège consacre la fureur, ou plutôt je m'en prenais à leurs prêtres, dont j'avais entendu parlera Surate, où cette effroyable coutume est suivie par les gentils. Je savais que les détestables ministres de leurs pagodes perpétuent cette barbare loi pour subsister plus commodément. A mesure que l'heure de cette horrible exécution approchait, la campagne se remplissait de monde. La plupart des habitans de la ville sortirent pour y assister, les uns à pied, les autres à cheval. J'aperçus plusieurs personnes portées sur des palanquins ' , et précédées d'esclaves, dont quelques-uns portaient des étendards, elle reste jouait de la trompette. Je vis venir aussi le gouverneur de Sérendib. Il était monté sur un éléphant, et il paraissait au milieu de dix ou douze personnes, assises comme lui sous une tente qu'on avait dressée sur le dos de l'animal . En moins de deux ou trois heures il y eut plus de trente mille personnes aux environs de la pagode et de la cabane. Ne voulant pas qu'aucune circonstance de cette cérémonie pût échapper à ma curiosité , je perçai la foule et m'approchai du bûcher le plus près

^ Le palanquin est fait à peu près comme un lit de repos. 11 est ordinairement couvert de quelque riche e'tofic , et quatre hommes le portent sur leurs épaules.

,qu il me fat possible. Je comptai jusqu'à vingt prêtres qui avaient tous chacun un livre à la main. Ils commencèrent à faire des prières en attendant la victime.

il était presque nuit lorsqu'elle arriva. Elle montait un cheval blanc richement caparaçonné , et elle suivait, couronnée de fleurs, le corps de son mari , que six hommes portaient sur un superbe palanquin. Douze femmes aussi à cheval , parées de bagues, de bracelets et de gros anneaux d'or et d'argent, l'accompagnaient 5 elles avaient toutes de longs cheveux, des colliers de perles , de beaux pendans d'oreilles et des couronnes d'or, avec des plaques d'argent enrichies de rubis , qui leur couvraient la moitié du visage. Elles ne portaient point de vestes, mais seulement de petits corsets fort propres , dont les manches descendaient jusqu'au coude. Plusieurs joueurs d'instrumens suivaient ces femmes, qui toutes étaient esclaves de la dame qu'on devait immoler. Ses parens et ses amis venaient ensuite en dansant et en chantant, pour témoigher la joie qu'ils avaient d'avoir, les uns dans leur famille, les autres pour amie , une femme si généreuse.

Deux prêtres l'aidèrent à descendre de cheval , et la conduisirent par la main au bord de la rivière , 011 le corps de son mari lui fut apporté. Elle le lava depuis les pieds jusqu'à la tcte, puis elle le remit

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 877

entre les mains des prêtres , qui le portèrent dans la cabane sur un siège de paille enduit de souffre. Elle se leva ensuite sans se déshabiller, et s'approcha du bûcher sans changer d'habits. Elle en fit plusieurs fois le tour, en regardant l'appareil de son sacrifice avec beaucoup d'intrépidité : après cela elle embrassa ses parens et ses amis, qui se retirèrent aussitôt. Elle fut aussi embrassée par ses femmes esclaves , qui fondaient en pleurs. Elle leur donna la liberté, et leur distribua les bijoux et les ornemens dont elle était parée. Comme elle ota la plaque d'argent qui lui couvrait la moitié du visage , et qui jusque-là m'avait empêché de la reconnaître , quoique j'en fusse assez proche , imaginez-vous quel fut mon étonnement lorsque je vis que c'était Canzade. Non, quand j'aurais vu le renversement de la nature entière, je n'eusse pas été plus surpris.

Grand Dieu, dis-je alors en moi même, faut-il que j'en croie mes yeux ? ne puis-je douter de leur rapport ? Est-ce en effet Canzade qui va si cruellement périr? Je tâchai pendant quelque tems de me tromper moi-même 5 mais j'eus beau vouloir démentir ma vue, je ne pus méconnaître la dame. La douleur que j'eus de son sacrifice ne me permit pas de le voir achever. Je la laissai entre les mains des prêtres , qui , après l'avoir exhortée à se rendre digne par sa constance du bonheur qui l'attendait, la firent entrer

dans la cabane, et lui présentèrent, suivant la coutume, une torche allumée pour y mettre elle-même le feu. Je me retirai vers la maison de campagne de Habib, l'esprit dans une disposition que je ne puis vous peindre avec d'assez vives couleurs. J'étais si troublé, si éperdu, que je ne savais ce que je faisais. Je tournais de tems en tems les yeux vers le lieu de la cérémonie, et les flammes du bûcher que je voyais s'élever en l'air me déchiraient le cœur.

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i77' JOUR.

Enfin j'arrivai chez Habib. Dès qu'il m'aperçut, il me demanda la cause du trouble et de l'agitation que je faisais paraître. Je la lui dis, et ce généreux ami accompagna de ses larmes celles que je versai en lui faisant ce récit. Je suis surpris, me dit-il, que Canzade ait voulu périr pour suivre un vieux seigneur , que selon toutes les apparences elle n'aimait point. Kh quoi! interrompis-je, dépendait-il d'elle

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de lui survivre ? N'oblige-t-on pas ici les femmes à se brûler avec le corps de leurs époux? Non, repartit Habib , on ne les contraint point à s'immoler j au contraire , le gouverneur de la ville , par ordre du roi , fait venir devant lui les veuves qui demandent à être brûlées , pour les interroger sur un dessein si funeste. Il tâche de les en détourner. Et enfin il ne leur accorde la permission de mourir que lorsqu'elles s'obstinent à la lui demander.

Ainsi Canzade, poursuivit-il, a bien voulu perdre la vie, persuadée, comme le sont toutes les femmes qui se sacrifient, qu'elle se procurerait par une mort glorieuse et volontaire un bonheur éternel. D'ailleurs elle a pu se laisser éblouir des honneurs qu'on rend à ces malheureuses victimes après leur mort. Effectivement on honore ici leur mémoire -, on leur dresse même des statues dans les pagodes. En un mot, on les regarde comme des divinités 5 et c'est sans doute ce qui inspire aux femmes qui demandent la mort cette fureur qui les fait regarder sans pâlir les apprêts de leur sacrifice .

Les réflexions d'Habib m'en firent faire d'autres. Je me représentai que si Canzade m'eût aimé autant que je l'aimais , elle n'aurait pas été si prompte à se brûler^ qu'elle m'aurait fait auparavant proposer que si je voulais l'épouser aux conditions que j'avais déjà rejetées , elle ne se sacrifierait point -, qu'elle aurait

dû me mettre à cette épreuve , qui m'eût sans doute fort embarrassé.

J'avais d'assez bonnes raisons pour me consoler de sa mort, et toutefois je n'y pouvais penser sans sentir renouveler ma douleur. Seigneur, dis-je à Habib , quelque sujet que j'aie d'oublier Canzade, je désespère d'en venir à bout, et je ne puis demeurer plus long-tems à Sérendib après ce qui s'est passé. Permettez que je m'en éloigne, et que je retourne à Basra. Mon bote ne voulant pas me contraindre , y consentit. Nous allâmes à Sérendib dès le lendemain, et la première chose que je fis en arrivant fut de m'informer si quelque vaisseau ne devait pas bientôt partir pour la cote des Indes. J'appris qu'un navire de Surate, chargé de toiles peintes , venait d'arriver au port , et qu'il aurait en peu de tems vendu ses marchandises. Je résolus de me servir de cette occasion-, et en attendant mon départ , je menais chez Habib une vie fort triste. Quelque soin que prît mon bote de combattre ma mélancolie , il ne pouvait la dissiper. Il n'épargnait rien toutefois pour en venir à bout : il ne se passait point de jour qu'il ne m'offrît quelque nouveau plaisir ; il ne me donnait aucun repas qui ne fut suivi de danses et de concerts.

W ne manquait pas de faire venir chez lui les plus jolies danseuses de celles qui sont sous la protection du gouverneur , et que les particuliers peuvent

HISTOIRE D'ABOULFAOUAUIS. 38 r

employer et attirer chez eux en les payant ' ; il espérait que quelqu'une de ces filles , qui ne font pas vœu de chasteté , me donnerait dans la vue , et bannirait enfin Canzade de mon souvenir.

Tandis qu'il ne négligeait rien pour faire réussir son dessein , un esclave vint me demander chez lui , et voulut m'entretenir en particulier. C'était le même esclave que j'avais rencontré en arrivant à Sérendib, et qui m'avait fait de belles promesses qu'il avait si mal exécutées. Seigneur, me dit- il , si vous ne m'avez pas revu plus tôt, je vous proteste que ce n'est pas ma faute. Ma maîtresse m'avait défendu de vous parler, et je n'ai pas osé lui désobéir. Elle se piquait d'une vertu héroïque, elle ne voulait plus avoir de commerce avec vous, et elle ne s'est pas contentée d'être fidèle à un mari qu elle n'aimait point, elle s'est brûlée avec lui pour s'attirer la vénération des gentils. Mais n'en parlons plus : laissons-la jouir d'un bonheur qu'elle n'a que trop acheté , et venons au sujet qui m'amène ici. Je suis présentement esclave d'une

* Il y a dans mille endroits des Indes des sociétés de femmes e'tablies sous le bon plaisir des souverains , et que les gouverneurs des villes où elles sont protègent. Ils en tirent même un tribut. Ces danseuses vont dans les maisons des particuliers , quand on le veut, danser pour de l'argent. Elles sont magnifiquement habillées, parées de pierreries , et elles ne rebutent point d'ordinaire les amans libéraux; mais il n'est pas permis de les insulter, et on ne leur ferait pas violence impunément. Leurs danses sont vives, fort agréables, mais un peu lascives.

38a LES MILLE ET UN JOURS ,

autre dame qui n'est pas moins belle que Canzade , et qui vous aime davantage. J'ai appris que vous étiez sur le point de vous embarquer pour Surate. En attendant votre départ , je vous conseille de profiter de la bonne fortune qui se présente.

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Je fus plus surpris que charmé du discours de Tesclave. Mon ami, lui dis-je , c'est avec douleur que je me vois forcé de payer d'ingratitude les sentimens favorables que ta nouvelle maîtresse a conçus pour moi 5 l'image de Canzade se présente sans cesse à ma pensée , et me laisse peu de goût pour les aventures. La dame que tu sers doit me pardonner si je me refuse à ses bontés. Comme je ne l'ai jamais vue , mon indifférence ne l'offense point.

Il faut avouer, reprit l'esclave , que je ne suis pas heureux dans mes négociations. Cependant je suis assuré que si vous aviez entretenu un moment la personne dont il est question, vous en seriez

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 383

charmé , quelque attaché que vous soyez à Canzade. Vous vous trompez, repartis-je à l'esclave : vous êtes accoutumé à mal juger des mouvemens du cœur; vous vous imaginiez que votre première maîtresse m'aimait encore , et ne demandait pas mieux que de me voir

dès qu'elle saurait mon arrivée à Sérendib Je

conviens, interrompit-il , que vous êtes en droit de me faire ces reproches 5 mais dans cette occasion , croyez que je suis un peu plus sûr de mon fait. Consentez seulement que je vienne vous prendre ici cette nuit et que je vous conduise. Non, m'écriai-je, non, je ne puis m'y résoudre. Je connais trop les femmes pour vouloir mettre celle-là à une pareille épreuve. Quel dépit pour elle si mon cœur lui échappait ! L'esclave eut beau m'assurer qu'elle avait l'esprit si raisonnable , qu'elle ne me ferait point un crime de ma constance pour Canzade , je refusai de la voir.

Je me persuadais qu'après cela je n'entendrais plus parler de l'esclave ni de sa dame -, mais il revint me trouver dès le soir même avec un billet qu'il me remit entre les mains , et qui contenait à peu près ces paroles : « L'entretien que vous avez eu avec » mon esclave m'a fait plus de plaisir que de peine : » il augmente l'impatience que j'avais déjà de vous » voir ; et si vous êtes effectivement aussi occupé de » Canzade que vous le paraissez , nous serons bien- )) tôt vous et moi fort satisfaits l'un de l'autre, m

Ces paroles mystérieuses me donnèrent beaucoup à penser, ou pour mieux dire elles me parurent avoir été écrites à plaisir. Je ne pus toutefois résister à l'envie de m'en éclaircir sur-le-champ. Je suivis l'esclave , qui me conduisit à une petite maison , et me fit entrer dans un appartement fort simple , où il me quitta, en me disant qu'il allait avertir la dame. Je ne l'attendis pas long-tems : elle vint ; mais représentez-vous l'état où je me trouvai , lorsque l'ayant envisagée, je reconnus que c'était la princesse Canzade elle-même , que je croyais réduite en cendres.

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i79' JOUR,

Les trois auditeurs d Aboulfaouaris parurent fort étonnés , quand il leur dit qu'il retrouva Canzade vivante après sa pompe funèbre. Il s'en aperçut et en sourit, ensuite il continua son récit de cette manière : Je crus d'abord que c'était une apparition , et les traits de la dame du monde qui m'était la plus chère excitèrent dans mes sens le même frémissement qu'un

HISTOIRE D'AROULFAOUARIS. 3B5

spectre aurait produit. Elle remarqua mon trouble, et ne put s'empêcher d'en rire. Aboulfaouaris, me dit-elle , ce n'est point pour vous effrayer que j'ai souhaité de vous voir 5 ce n'est pas l'ombre de Canzade qui s'offre à vos yeux , ce sont ses propres traits. Votre surprise , ajouta-t-elle , n'est pas à la vérité sans fondement ; on ne voit point avec tranquillité paraître tout à coup une personne qu'on croit morte ; mais je vais dissiper votre frayeur, en vous apprenant que je n'ai point cessé de vivre.

En même tems elle me conta comment elle avait gagné le chef des prêt'^es de sa loi , et de quelle manière ce bramine l'avait dérobée aux flammes pour une somme considérable. Il fit faire secrètement, me dit-elîe , un souterrain par d'autres prêtres qu'il mit dans sa confidence. Le bûcher fut élevé sur ce souterrain , dans lequel je descendis après avoir allumé les roseaux , qui ne consumèrent que le corps de mon époux 5 puis la nuit étant venue et tous les spectateurs s'étant retirés, le chef des bramines me conduisit lui-même jusqu'à celte maison, que j'avais fait louer auparavant par un esclave fidèle.

Mais, ma princesse, lui dis-je, qui vous obligeait à tromper le peuple par de fausses funérailles ? Pourquoi feindre que vous vouliez suivre votre vieil époux? On ne vous forçait point de mourir avec lui , vous pouviez vous épargner cette feinte. Non, re- 11. 25

partit la dame, je me suis trouvée dans la nécessité de faire ce que j'ai fait ; vous en serez persuadé quand je vous dirai que j'avais dessein de lier mon sort au votre , d'abjurer l'idolâtrie , et d'aller à Basra professer avec vous la religion de Mahomet. Il faut que ce soit votre prophète lui-même qui m'ait inspiré cette grande entreprise . Mais pour pouvoir l'exécuter impunément, j'ai été obligée de prendre le parti que j'ai pris. Comme mes parens me croient morte , je puis sans crainte sortir de Sérendib et joindre ma destinée à la vôtre. Voilà quel a été l'unique motif d'une action qui doit vous avoir surpris, et qui a sans doute étonné tout le monde ; car on sait bien que je n'aimais pas un vieux seigneur que j'avais épousé seulement pour obéir au roi. On s'est imaginé que la vanité de passer pour une héroïne, et d'avoir une statue dans les pagodes, m'a portée à me brûler avec le corps de mon époux ^ mais ma raison , ou peut-être l'amour que j'ai pour vous , m'a fait juger plus sainement de ce sacrifice superstitieux.

Eh quoi ! ma reine , lui dis-je , c'est en faveur d'Aboulfaouaris que vous avez employé cet ingénieux stratagème ? c'est pour vivre avec moi que vous êtes résolue à vous éloigner de Sérendib! et pour comble de joie j'entends que vous êtes disposée à suivre la doctrine de notre grand prophète ! Ah ! belle Canzade , c'est en ce moment que vous me rendez le

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plus heureux des hommes ! En achevant ces paroles je me jetai à ses genoux , que j'embrassai avec transport. Levez-vous, Aboulfaouaris , reprit-elle, je ne sais si vous devez tant vanter votre bonheur. Canzade n'est plus une conquête si précieuse. Hélas ! je ne possède plus toutes les richesses que je vous offrais avec mon cœur 5 j'en ai donné la meilleure partie aux prêtres qui m'ont servie, et le gouverneur de Sérendib m'a vendu bien cher la permission de me brûler avec mon mari .

A ces mots , qui me donnaient une si belle occasion de me répandre en discours passionnés, je regardai la dame d'un air tendre , et je lui dis : Que vous êtes injuste , charmante Canzade , si vous me soupçonnez de n'avoir pas des sentimens aussi purs que les vôtres. Quand dans le palais superbe où vous me reteniez vous étaliez à mes yeux toute votre magnificence , j'atteste ici le ciel que je n'étais occupé que de vous.

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ISO^ JOUR.

Je n'en demeurai pas là. Je m'étendis fort sur mon désintéressement, et je lui persuadai enfin que je n'aimais uniquement que sa personne. Alors elle me dit que mes sentimens étaient tels qu'elle les désirait; mais qu'elle n'était pas dépouillée de tous ses biens , et qu'il lui restait encore assez de pierreries pour se faire une dot dont j'aurais sujet d'être content. Elle parla ensuite des maux qu'elle m'avait causés , et me dit qu'elle les avait assez expiés par sa douleur. Nous convînmes après cela que nous partirions pour Basra le plus tôt qu'il nous serait possible : ce qui ne manqua pas d'arriver peu de jours après. Le vaisseau de Surate se défit promptement de ses toiles , acheta d'autres marchandises, et se trouva bientôt en état de faire voile. Dès qu'il le fut, je pris congé de mon hôte, j'allai chercher Canzade, je la conduisis la nuit au port, où je m'embarquai avec elle et quelques esclaves fidèles qui portaient ses pierreries.

HISTOIRE d'aboulfaouaris. 389

Nous nous rendîmes à Surale sans essuyer le moindre danger. Nous y trouvâmes un bâtiment de Basra qui s'en retournait. Nous profilâmes de l'oecasion -, et comme si le ciel eût voulu nous faire connaître qu'il nous favorisait, nous arrivâmes à Basra le plus heureusement du monde.

Rien n'est égal à la joie que mon père témoigna de me revoir. Après les premiers embrassemens , je lui présentai Canzade, dont je n'eus pas besoin de vanter la condition ; son air noble et sa beauté parlaient assez pour elle. 11 lui fit un accueil favorable, et conçut pour elle une tendresse de père. Quand il sut toute son histoire, que je lui contai en amant eharmé , je lui fis aussi une relation de mon voyage, et il m'apprit ensuite qu'il avait reçu mes pierreries du capitaine qui s'était chargé de les lui remettre de ma part.

Nous conduisîmes , mon père et moi , la dame chez le cady, qui lui fit faire abjuration en présence de plusieurs témoins -, puis il lui demanda si elle consentait que je devinsse son époux. Elle répondit que c'était sa plus chère envie 5 et sur cette réponse le juge nous maria. Pour célébrer ce mariage, mon père ordonna un grand festin, auquel il invita tous nos parens et nos amis, et pendant quinze jours on ne cessa de faire des réjouissances dans notre famille. Voilà mon premier voyage. Vous avez entendu

3go lES MILLE ET UN JOURS ,

des choses peu ordinaires; mais j'en ai bien d'autres à vous conter. Je vous ferai demain un détail de mon second voyage , et vous avouerez qu'il n'est arrivé peut-être à personne des aventures aussi singulières qu'à moi .

Le grand voyageur Aboulfaouaris cessa de parler en cet endroit , tant pour reprendre haleine , que de peur de fatiguer l'attention de ses auditeurs. La caravane avançait cependant -, elle fit ce jour-là une traite plus longue qu'à l'ordinaire. Elle s'arrêta au pied d'une montagne, dans un endroit commode pour camper. On tendit les pavillons, on se rafraîchit, on se reposa, et le lendemain on se remit en marche.

Si le roi de Damas, Atalmulc et Séyf-el-Mulouck souhaitaient qu' Aboulfaouaris continuât le récit de ses aventures, il n'en avait pas moins d'envie qu'eux : ainsi reprenant le fil de son histoire, il la poursuivit de cette manière.

SECOND VOYAGE d' ABOU LF A OU A R IS.

Je possédais donc Canzade. Tous deux enchantés l'un de l'autre , nous goûtions les douceurs d'une parfaite union. Nous ne demandions rien au ciel que la grâce de voir durer long-tems le bonheur dont il nous faisait jouir. Mais hélas ! que les hommes sont

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. dgi

dans une grande erreur de s'imaginer, quand ils mènent une vie heureuse , que leur félicite sera de longue durée. Tous nos jours sont si mêlés de biens et de maux , que l'instant même où nous avons le plus de plaisir, ne fait souvent que précéder le moment où nous devons avoir le plus de peine.

Quelques mois après mon mariage mon père mourut : je partageai sa succession avec un frère que j'avais. Ce frère , nommé Hour, voulut faire profiter son bien dans le commerce ^ il acheta un navire , et le remplit de marchandises pour les aller vendre dans les royaumes de Malabar, et il employa tout ce qu'il avait eu en partage. Il partit enfin -, mais il n'eut pas un heureux succès : il fit naufrage auprès d'Ormus , et ne put sauver que sa personne. Je le vis revenir presque nu , dans l'état du monde le plus déplorable. J'en eus pitié-, je le reçus chez moi, le remis en fonds , et lui donnai de quoi retourner en marchandise : il n'en revint pas plus riche que la première fois. Au lieu de réparer sa perte , il fit encore naufrage , et , dérobant pour la seconde fois sa vie à la fureur des eaux , il vint m'apprendre à Basra la nouvelle disgrâce qu'il avait éprouvée.

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Je fus touché de son malheur ; je n'épargnai rien pour le consoler : Mon frère, lui dis-je, vous n'ignorez pas que nos infortunes, de même que nos prospérités , sont marquées sur la table de la prédestination. De quoi vous servirait-il de vous affliger ? Vous avez plutôt des grâces à rendre au ciel de vous avoir laissé la vie. Abandonnez le commerce , et vivez tranquillement avec moi ; rien ne vous manquera.

Il accepta le parti que je lui proposais : il demeura dans ma maison 5 et trouvant peu à peu des charmes dans l'oisiveté , il passait agréablement ses jours à se promener et à se divertir avec ses amis. De mon coté je n'étais occupé que du soin de plaire à Canzade , et de lui fournir des amusemens. J'ai toujours aimé la dépense , et comme mon revenu , quoiqu'assez considérable , ne suffisait pas pour nous entretenir de la manière que nous vivions, je m'aperçus après quelques années que mon patrimoine était fort diminué.

HISTOIRE d'aboulfaouaris. SpS

La crainte de tomber dans la nécessité me fit songer à la prévenir. Je résolus de m'associer avec un riche marchand , et d'aller trafiquer dans le royaume de Golconde.

Ce ne fut pas sans peine que ma femme consentit que je fisse un si long voyage-, elle se rendit toutefois à mes raisons , dans l'espérance que je reviendrais à Basra chargé de richesses , et qu'après cela je passerais le reste de mes jours sans inquiétude. J'entrai donc en société avec un marchand dont la probité m'était connue. Nous achetâmes des marchandises pour les vendre à Surate , comptant que nous en prendrions là d'autres pour les échanger à Golconde. Le jour de mon départ étant arrivé , je m'arrachai aux pleurs de Canzade , et dis à Hour en l'embrassEint : Adieu , mon frère , je vous laisse le soin de ma maison et l'administration de mon bien. Ménagez prudemment mon honneur et tout ce qui me reste de fortune Je vous recommande sur toutes choses de donner votre attention à mon épouse 5 de veiller, je ne dirai pas sur ses démarches, car je connais trop sa vertu pour m'en défier, mais sur les mauvais desseins que quelque ennemi de mon repos pourrait avoir sur elle. En un mot, faites si bien que je retrouve à mon retour ce précieux dépôt tel que je vous le confie en ce moment.

Hour à ce discours me vanta sa délicatesse sur

l'honneur, et promit de me rendre bon compte de la commission dont je le chargeais , ajoutant que le sang qui nous unissait tous deux , lui faisait regarder comme son affaire propre l'emploi que je lui donnais. Sur la foi de cette promesse , je partis l'esprit tranquille avec mon associé. Nous mîmes à la voile , et nous nous rendîmes à Surate sans cesser d'avoir le vent favorable. Là nous vendîmes nos marchandises , et nous en achetâmes d'autres , dont nous jugeâmes que nous aurions une bonne défaite à Golconde -, ensuite nous remîmes en mer.

Je passe sous silence les calmes et les tempêtes qui nous empêchèrent d'arriver au royaume de Golconde aussitôt que nous l'espérions. Nous y abordâmes enfin , et nous y fîmes un très-grand profit sur nos marchandises. Comme mon associé se connaissait parfaitement en pierreries , et que nous étions dans le royaume du monde où l'on trouve les plus beaux diamans , nous en achetâmes pour la meilleure partie de notre argent , sûrs de les vendre à Bagdad quatre fois plus qu'ils ne nous coûtaient. Satisfaits du gain que nous avions déjà fait sur nos marchandises , et de celui que nous espérions faire encore sur nos pierreries , nous ne demeurâmes pas long-tems à Golconde \ nous en partîmes bientôt pour retourner à Basra.

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. SqS

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Notre vaisseau allait à pleines voiles , et nous nous flattions , comme font tous les voyageurs , d'arriver heureusement au port où tendaient nos désirs ; mais une nuit il s'éleva une tempête si furieuse , que malgré l'art du pilote et le travail des matelots , nous fûmes obligés de nous abandonner à l'orage , dont la violence nous écarta considérablement de notre route. Enfin notre vaisseau, après avoir été durant plusieurs jours le jouet des vagues et du vent , alla se briser contre un rocher qui était à la pointe d'une île déserte. Toutes les personnes de l'équipage se noyèrent , à la réserve de mon associé et de moi. Nous nous jetâmes promptement dans l'esquif , et par ce moyen nous échappâmes à la fureur des eaux. Mais hélas ! un péril aussi terrible que la tempête qui nous avait perdus , nous attendait.

Déjà nous touchions au rivage , et nous allions

mettre pied à terre , lorsqu'un crocodile d'une grandeur démesurée accourut à nous. Cet épouvantable animal , se tenant sur ses pattes de devant , frappa de sa queue si rudement l'esquif qu'il le brisa en mille pièces. Mon associé et moi nous n'étions pas encore débarqués. Nous tombâmes aussitôt dans l'eau. En méme-tems le monstre avançant la gueule pour nous prendre , se saisit d'abord de mon associé. Mais pendant qu'il était occupé à le dévorer, je gagnai le rivage , et m'éloignant du crocodile par une prompte fuite , je m'avançai dans l'île.

J'arrivai au bord d'une fontaine dont l'eau était aussi blanche que du lait. J'en bus , et je la trouvai d'un goût exquis 5 je crus boire du plus excellent sorbet. Je cueillis ensuite quelques herbes qui étaient aux environs de la fontaine : j'en mangeai , et elles me parurent plus délicieuses que les plus excellens mets. J'admirai la fécondité et la variété de la nature, qui se plaît à produire tant de choses différentes ; et tout ruiné que j'étais , je remerciai le ciel de m'avoir du moins fait arriver à une île où je ne pouvais mourir de faim et de soif. Je n'étaig pas toutefois sans inquiétude sur les bétes sauvages \ et la crainte d'en devenir la proie , m'empêcha de prendre un peu de repos , quoique j'en eusse grand besoin.

Je marchai vers un bois dont tous les arbres étaient

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 397

d'aloès ou de sandal 5 j'y entrai , et après avoir fait environ trois cents pas, je me trouvai près d'une prairie émaillée de mille sortes de fleurs qui parfumaient l'air d'odeurs agréables. Au milieu de cette prairie s'élevait un arbre , haut pour le moins de cent coudées , dont les branches étendues et le feuillage épais faisaient beaucoup d'ombre. Il y avait au pied , sous un pavillon de brocard , un lit de repos sur lequel on voyait un homme qui paraissait endormi. Sa main droite était appuyée sur une cassette d'or, et un gros dragon , couché près de lui , tenait dans sa gueule un bouquet de baume qu'il lui mettait de tems en tems sous le nez.

A ce spectacle je fus saisi de frayeur. Hélas ! disje en moi-même , il ne me servira de rien d'avoir évité le crocodile 5 ce dragon va venir fondre sur moi et me dévorer. Bien loin d'oser m'approcher du pavillon, je courus me cacher dans des broussailles , d'oùje me mis à observer l'homme et le monstre. Après les avoir quelque tems considérés , je vis tout à coup sortir de la tente le dragon , qui s'éleva dans les airs d'un vol rapide , et disparut en un moment à mes yeux.

L'éloignement de l'animal me rassura , et comme je me sentis une vive curiosité de savoir quel homme pouvait être celui que j'apercevais sur le lit de repos, je m'avançai dans la prairie avec beaucoup d'émo-

tion , et j'entrai sous la tente. Le personnage que je voulais voir était un vieillard qui paraissait bien avoir six-vingts ans, et qui semblait être encore vivant , quoique depuis plusieurs siècles il goûtât dans ce lieu le funeste repos de la mort. Je demeurai quelque tems à le parcourir des yeux, ensuite je pris la cassette d'or sur laquelle sa main était appuyée , et l'ayant ouverte, j'en tirai de vieilles pancartes sur lesquelles ces mots étaient écrits : « Alef , fils de Barkia » et grand visir de Salomon , est le vieillard qui re- » pose sous ce pavillon. Ce ministre se voyant au » dernier terme de sa vie , choisit cette île déserte » pour y laisser sa dépouille mortelle. Il dressa cette » tente au milieu de cette prairie , et se coucha sur )) ce lit , où il mourut après avoir écrit ces présentes , » qu'il renferma dans cette cassette. Que ceux qui » viendront dans cette île sachent qu'ils ne reverront » jamais leur famille et leur pays , et qu'ils périront M bientôt ici , s'ils ne se sentent un courage à l'é- » preuve des plus affreux périls. Si rien n'est capable » de les effrayer, qu'ils aillent du coté de l'occident ; » ils arriveront au pied d'une montagne , où ils trou- » veront une ouverture. Qu'ils y entrent hardiment, «et marchent sans s'arrêter jusqu'à ce qu'ils soient » parvenus à une prairie dont la beauté les éton- » nera. C'est par là seulement qu'ils peuvent arriver » au comble de leurs vœux » .

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 3gg

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Apkès avoir lu ces paroles , je baisai respectueusement les pancartes d'Alef 5 je me mis ensuite à genoux , et levant les yeux au ciel : O Seigneur, m'écriai-je , vous avez pitié de moi, et vous ne voulez pas que je périsse dans ces lieux funestes, puisque vous m'ouvrez une porte pour en sortir. Grand prophète des musulmans , vous qui sans doute avez beaucoup de part à la nouvelle grâce que je reçois du Très-Haut, continuez de me protéger. Je me suis tiré par votre secours du puits où le perfide Hyzoum m'avait laissé , ne m'abandonnez point dans les périls où je vais me jeter.

Alors sans perdre de tems , je marchai vers l'occident , et j'arrivai bientôt au pied de la montagne , où j'aperçus effectivement une large ouverture , dont l'affreuse obscurité n'invitait pas à y entrer ; mais je me fiais trop aux pancartes d'Alef pour craindre quelque chose 5 j'y entrai sans balancer, et marchai

4oo LES MILLE ET UN JOURS,

avec assurance , quoiqu'à tâtons , car j'étais environné des plus épaisses ténèbres. Je sentais que le terrain allait en baissant , et comme j'avançais toujours sans me reposer, j'eus lieu de penser après quinze ou vingt heures de chemin , qu'il fallait assurément que je descendisse chez les génies de la terre. Enfin la nuit qui m'enveloppait se dissipa , et je revis la clarté du jour, que je croyais avoir perdue pour jamais. Une prairie parsemée de mille sortes de fleurs que je n'avais point encore vues , et d'arbres chargés des plus beaux fruits , se présenta tout à coup à mes yeux. Je m'approchai d'un de ces arbres et mangeai des fruits , puis je m'étendis sur l'herbe pour y prendre quelque repos, et j'y dormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, je vis avec surprise autour de moi douze à quinze génies noirs et maigres, qui avaient des yeux étincelans. Je remarquai qu'ils ressemblaient de visage aux hommes, mais les uns portaient au milieu du front une longue corne et avaient des queues de chien , et les autres de la ceinture en bas étaient faits comme des lézards.

Enfant d'Adam , me dit un d'entr'eux , par quel hasard te trouves-tu parmi les génies de la terre ? Je leur contai mon aventure ; ensuite un autre me dit : Viens demeurer avec nous , et sois assuré que nous ne te ferons point de mal. Quand tu nous auras servi pendant quelques années , nous te transporterons

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. /{oi

par reconnaissance dans l'endroit du monde où tu voudras aller. Je ne leur eus pas plus tôt répondu que j'y consentais , qu'ils me dirent : Tu as bien fait de te rendre de bonne grâce, car nous t'aurions bien emmené avec nous malgré toi. A ces mots ils me prirent et m'enlevèrent dans les airs ; ils me firent passer par-dessus plusieurs montagnes et traverser plusieurs mers avant que d'arriver à leurs habitations. C'était une infinité de cavernes, dont chacune servait à un génie. Quelques-uns étaient logés dans des fontaines, et d'autres dans des précipices.

Je demeurai une année entière avec ces génies , me nourrissant d'herbes. Pour eux , ils faisaient leur nourriture ordinaire des os dont les hommes avaient mangé la chair-, c'était pour eux un mets exquis, et je me souviens que quelquefois en rongeant des os, ils se récriaient sur l'excellence de l'aliment. Ils accusaient même les hommes de mauvais goût d'aimer mieux la viande que les os. Pour ne point manquer de provision , il y avait des génies qui n'étaient occupés que du soin d'en aller chercher. Ces génies en apportaient abondamment de tous les endroits du monde , et surtout des os de cavales de Tartarie dont ils étaient fort friands.

La mauvaise chère que je faisais chez ces maudits génies, et la nécessité d'être leur esclave, ne faisaient pas ma plus grande peine -, ce qui perçait mon ame II. 26

de la plus vive douleur, c'était le mépris qu'ils avaient pour l'alcoran et pour Mahomet. Ils me défendaient la prière , l'ablution et le tecbir ^ . Quelque dangereux qu'il fût pour moi de leur désobéir, je ne laissais pas de prendre si bien mon tems , que je faisais souvent à la dérobée ce qu'ils me défendaient. Un jour que j'étais seul dans la caverne où je servais, je fis l'ablution , et pendant que je récitais quelques sentences du grand prophète , j'entendis retentir l'air de cris de joie et de chants à la louange du Très-Haut. Étonné de cette nouveauté , je sortis aussitôt de la caverne pour apprendre la cause d'un si grand changement -.j'aperçus des génies vêtus de blanc et qui portaient des frocs de religieux sophis. Ils paraissaient gros et gras , et aussi beaux que les autres étaient effroyables. Ces deux sortes de génies venaient de se battre , et les beaux ayant remporté la victoire , la célébraient par leurs chants et en rendaient grâces au ciel. Ils tenaient une partie de leurs ennemis enchaînés , et ils avaient mis le reste en fuite. Je ne pus me contenir à ce spectacle , et, mêlant ma voix parmi celles des vainqueurs, je m'écriai de toute ma force : Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu , et Mahomet est son prophète.

' C'est quand on dit que Dieu est au-dessus de toutes choses. Alla— hou-Acbar.

HISTOIRE D'aBOULFAOUARIS. 4o3

Une iroupc de génies victorieux m'entendant ainsi parler, m'environne. Qui es-tu, me dit l'un, et qui peut l'avoir appris ces paroles ? Nous ne savions pas qu'il y eût en ce lieu un musulman. D'où es-tu , et comment as-tu pu venir ici ? Je satisfis leur curiosité •, ensuite ils me menèrent au génie qu'ils regardaient comme leur roi. Il me fit les mêmes questions, et j'y répondis de la même manière : il me demanda de quelle religion j'étais, et je ne lui eus pas si tôt dit que j'étais mahométan , qu'il s'écria : Heureux celui qui est du peuple de Mahomet 5 puis il me demanda mon nom, et lorsque je le lui eus dit : Aboulfaouaris, reprit-il, je suis ravi qu'on vous ait tiré des mains des génies infidèles ; ces misérables vous auraient oté la vie quelque jour. Vous pouvez désormais vous abandonner à la joie, puisque vous êtes avec des génies qui font aussi-bien que vous profession du mahométisme.

18/1" JOUli,

Ce roi prit insensiblement beaucoup d'amitié pour moi , et comme je lui parus consommé dans la con-

4o4 LES MILLE ET UN JOURS,

naissance des choses , tant défendues que permises dans la religion musulmane , il m'établit son iman , ainsi je criais ézan ■ aux heures de la prière , je disais les salaounat ^, et je prononçais le tecbir. Lorsque je jeûnais les génies jeûnaient aussi. Je leur lisais et leur expliquais tous les jours l'alcoran avec ses commentaires. Je gagnai leur estime , et devins enfin si considérable parmi eux, qu'ils n'entreprenaient rien sans m'a voir auparavant consulté , et ils respectaient mes futouas ^.

Une nuit il m'arriva de rêver que j'étais à Médine dans le raouza 4 ; que je voyais entrer Canzade dans ce jardin sacré \ qu'elle avait un air mourant , et que s'étant approchée du tombeau de Mahomet , elle adressait ce discours au grand prophète : O Mahomet ! à qui j'ai sacrifié les idoles que j'adorais , ayez pitié d'une femme qui remplit exactement tous les devoirs de votre secte \ rendez-lui son cher époux ^ dont elle ne peut plus long-tems soutenir l'absence : faites qu'il revienne à Basra défendre un cœur que je lui ai donné , et qu'un rival veut lui ravir.

Je me réveillai à ces paroles. Un trouble inconcevable saisit mes esprits , et je conçus de ce songe

' C'est appeler à la prière.

* Dieu bénisse Mahomet.

^ De'cisions , arrêts des muftis.

* Jardin où Wlahomct a été enterré i'i Médine.

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 4o5

un malheureux présage. Je me représentai ma femme en butte à quelque attentat formé contre mon honneur , et cette cruelle image , dont mon esprit ne pouvait se distraire , me plongea dans une profonde mélancolie. Le roi des génies s'en étant bientôt aperçu, me dit: O iman , qu'avez-vous? une tristesse mortelle est peinte dans vos yeux depuis quelques jours ; vous vous ennuyez sans doute d'être ici ? Grand roi , lui répondis-je , après les bontés que vous avez eues pour moi , après les marques d'estime et d'affection que j'ai reçues des génies musulmans , je ne pourrais sans ingratitude avoir envie de vous quitter ; mais je ne dois point vous cacher qu'une autre raison m'empêche de vivre content. Alors je lui racontai mon songe , et lui avouai que c'était cela seul qui causait mon affliction.

Je ne vous sais point mauvais gré , reprit le roi , puisque vous avez une femme que vous aimez , que vous y pensiez , et que vous souhaitiez d'être auprès d'elle. Combien , ajouta-t'il , croyez-vous qu'il y ait de chemin d'ici à Basra ? apprenez qu'il y en a pour quatre-vingt-dix années ; mais Dieu très-haut nous a rendu prochains les pays les plus éloignés 5 c'est pourquoi , jnalgré la distance des lieux , je vous ferai porter par un génie dans la ville où vous avez pris naissance, et vous verrez réellement bientôt cette Canzade que vous avez vue en songe. En disant cela, il me

4o6 LES MILLE ET UN JOURS,

prit par la main et me mena sur le rivage d^une mer rouge , d'où me montrant une île : Voyez-vous , me dit-il , cette île où s'élève un rocher dont le front touche aux nues? Oui, sire, lui répondis-je. Et bien , reprit-il , ce rocher qui paraît si semblable à une forteresse est creux , et sert de prison aux génies infidèles qui tombent entre mes mains , et aux autres génies qui se révoltent contre mes volontés. A ces mots il m'enleva de terre et me transporta dans l'île avec lui. Nous nous approchâmes du rocher et d'une porte de fer fort épaisse , qui était fermée. Il commanda qu'on ouvrit 5 on lui obéit dans le moment- Nous entrâmes dans le rocher, où je vis une infinité de génies chargés de chaînes , parmi lesquels je reconnus ceux dont j'avais été l'esclave.

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Il y avait entr'autres un afrite ' d'une piandeur démesurée et d'une laideur horrible. Il n'avait point

' Génie intidèlc cl non musulman.

HISTOIRE D'ABOULFAOUAUIS. 40/

de chaînes comme les autres. De gros anneaux de fer l'attachaient au rocher d'une manière qui lui otait la liberté de faire le moindre mouvement. Le loi s'adressant à celui-là, lui dit : O misérable, sais-tu combien tu m'as d'obligations ? O grand roi , répondit l'afrite, je n'ignore pas jusqu'à quel point je vous suis redevable. J'ai n^ille fois mérité les plus cruels tourmens , et vous avez eu la bonté de me pardonner. Et bien , reprit le roi , tu me vois encore aujourd'hui dans la disposition de te rendre libre. Sire , repartit l'^ifrite, ce trait de générosité ne vous est pas nouveau. Vous m'avez souvent donné la liberté. Je te la donne encore , répliqua le roi j mais c'est à condition premièrement que tu suivras la secte de Mahomet, et que tu porteras ce musulman à Basra : je veux aussi que tu fasses ce chemin en peu de tems. Je le porterai en trois heures , dit le génie, et je promets d'exécuter de point en point tous les ordres de votre majesté. Alors le roi se tourna de mon coté , et me dit : Sachez , jeune homme , que cet afrite est un méchant , un fourbe , un traître , un scélérat : je n'ose me fier à ses promesses 5 je crains qu'il ne vous joue un mauvais tour, et je crois qu'il sera bon de vous précautionner contre lui. Je vais , continua- t-il , vous apprendre une oraison. Vous n'aurez qu'à la réciter pendant que vous serez sur le dos de l'afrite , et soyez assuré qu'il ne pourra

4o8 LES MILLE ET UN JOURS,

vous faire aucun mal. En même tems il me dit l'oraison , dont voici les paroles : « Sois loué , 6 Très- » Haut , comme te louent tes cieux ; sois loué , 6 » Très-Haut , comme te louent tes mers et ta terre ^ » sois loué , 6 Très-Haut , comme te louent tes anges » et tes prophètes. »

Lorsque j'eus appris par cœur cette oraison , le roi fit détacher Tafrite , et me mit lui-même sur son dos, après m'avoir bandé les yeux pour m'empêcher, disait-il , de voir sur la route des choses qui pourraient m'efFrayer : Aboulfaouaris , me dit-il ensuite , j'exige une chose de vous pour le plaisir que je vous fais. Quand vous aurez embrassé votre famille à Basra , je vous prie d'aller trouver de ma part Omar le commandeur des croyans , et Aly Ben Eby Taleb , gendre de Mahomet. Dites-leur qu'il y a sur la terre une nation de génies musulmans , qui ne mangent jamais sans dire le bismillah ', qui font l'ablution et toutes les prières des mahométans , et qui combattent jour et nuit contre une autre nation de génies rebelles à la loi de Mahomet.

Je fis serment de m'acquitter avec exactitude de la commission dont on me chargeait-, puis je sortis du rocher avec le génie qui me portait sur son dos. Prenez garde , 6 jeune homme , me cria le roi , ne

' C'csl-à-tlirc , au nom de Dieu. C'csl tmr prière que les iii;iliomr' (.Tris f)nl accoulume de pHirc avant le repas.

HISTOIRE DABOULFAOUARIS. 4^9

cessez point de réciter l'oraison que vous savez. L'afrite ne vous sera soumis qu'autant qu'il vous l'entendra réciter. Si vous négligez cet avis que je vous donne , vous courez risque de vous perdre.

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Ce n'était pas sans raison que le roi des génies musulmans m'avait tant recommandé de réciter sans cesse mon oraison. J'en connus bientôt la conséquence. Si j'étais un moment sans la dire , l'afrite faisait des cris et des hurlemens affreux , qui cessaient aussitôt que je la prononçais. Tantôt je sentais que le génie m'élcA^ait , tantôt qu'il m'abaissait : quelquefois il excitait des orages effroyables , croyant par ce moyen m'épouvanter et me faire tomber ; mais il avait beau faire , je me tenais bien ferme sur son dos.

Cependant, quelque soin que je prisse de répéter ces paroles puissantes qui faisaient toute ma sûreté ^ je ne pus me défendre de prêter mon attention à un bruit confus de voix que j'entendais dans les airs. Je

4lo LES MILLE Eï UN JOURS,

passai plus avant ; je voulus voir ce que c'était , et j'eus même l'imprudence d'oter d'une main mon bandeau pour satisfaire ma curiosité. J'aperçus plusieurs génies qui avaient tous chacun une forme particulière et qui se battaient en l'air. Les cris qu'ils poussaient en se battant , et la manière dont ils se chargeaient , m'occupèrent quelque tems. J'oubliai mon oraison , et l'afrite profitant de ma distraction , me jeta dans une mer sur laquelle nous étions , et alla se mêler parmi les combattans. Comme je n'étais pas loin du rivage et que je savais parfaitement nager, je gagnai bientôt la terre , que je baisai mille fois en remerciant le ciel de ma délivrance. Mais si j'avais la consolation d'avoir dérobé ma vie aux flots , d'un autre coté je me voyais dans un désert, et, pour comble de misère , déchu de l'agréable espérance de voir ma femme et mon pays.

Tandis que je m'affligeais d'être dans Tétat où je me trouvais , et que je prenais à partie le visir de Salomon , dont les pancartes me paraissaient la cause de mes maux , je vis sur la surface de la mer un petit oiseau qui vint à moi. Je n'en avais jamais vu de semblable ; il avait la tête bleue , les yeux rouges , les ailes jaunes et le corps vert. Ce bel oiseau s'approcha de ma bouche en étendant ses ailes , et m'y mettant son petit bec , il me la remplit d'une liqueur fraîche et délicieuse, ensuite il me parla : Jeune

musulman , me dit-il , ne perds point courage ^ tu as été choisi pour servir d'exemple aux hommes de ta secte. On veut qu'ils t'entendent un jour raconter tes aventures , et qu'ils en profitent. O charmant oiseau ! m'écriai-je , aussi surpris de ce qu'il parlait que des choses qu'il me disait , oiseau de bon augure , par quel prodige avez-vous l'usage de la parole ? Je suis , reprit-il , l'oiseau du prophète Isaac. Je suis chargé du soin de veiller sur cette mer, de secourir les malheureux mortels qui viennent dans ces lieux , surtout les musulmans : ainsi , loin de vous affliger, consolez-vous , et soyez sûr que le Très- Haut tient compte aux bons des peines qu'ils souffrent pendant leur vie mortelle. Après avoir parlé de cette sorte , il me montra la route que je devais tenir, en m'assurant que je pouvais la suivre sans appréhender de faire quelque mauvaise rencontre.

Je pris le chemin qu'il m'enseigna , et , ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que je marchai pendant quarante jours sans avoir aucune envie de manger ni de boire : la liqueur que l'oiseau m'avait fait avaler me préserva de la faim et de la soif. Enfin j'arrivai au pied d'une montagne qui était au milieu du désert. Je montai jusqu'au sommet , sur lequel je vis un assez beau palais bâti de pierres de taille. 11 n'avait point de fenéires , mais seulement une porte de bronze qui était fermée. Je m'assis à l'ombre à deux

4l2 lES MILLE ET UN JOURS,

pas de là , et tandis que je me reposais, mon oreille fut tout à coup frappée d'une grosse voix qui me dit : Enfant d'Adam , tu es arrivé ici bien à propos pour moi et pour toi. Je jetai aussitôt la vue du coté que partait la voix , et j'aperçus un afrite couché par terre. Il était encore plus grand et plus effroyable que celui qui m'avait si traîtreusement fait tomber dans la mer. Il avait une trompe comme celle d'un éléphant , l'œil droit plus rouge que du sang , et l'œil gauche bleu. Viens te mettre à mes cotés, poursuivit-il , et ne crains rien.

J'eus besoin de tout mon courage pour ne pas fuir ce monstre horrible. Cependant, bien que sa figure ne prévint pas agréablement en sa faveur, j'eus l'assurance de m'en approcher et de m'étendre même auprès de lui. Il parut avoir de la joie de me voir. Jeune homme , me dit-il , de quel prophète es-tu sectateur.? De Mahomet, lui répondis -je. Tant mieux , répliqua-t-il , c'est justement d'un homme tel que loi que j'ai besoin. Je médite une grande entreprise , que je ne saurais exécuter tout seul. Mais je me flatte qu'avec ton secours j'en viendrai à bout. Tu peux compter que si j'obtiens ce que je désire , je te comblerai d'honneur et de richesses. Je serai maître de tous les royaumes du monde habité par les hommes , et je prétends t'en donner un par reconnaissance. Je consens, lui dis-je, de vous aider^

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. ^i3

et je ne vous demande pas une couronne pour cela : tout ce que j'exige de vous , c'est de me porter à Basra : me le promettez-vous ? Oui , répondit-il , et^j'en jure par la tête de ton prophète. Et bien, repris-je , vous n'avez qu'à me prescrire ce qu'il faut que je fasse, et je m'en acquitterai le mieux qu'il me sera possible.

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L'afmte fut charmé de me voir dans la disposition de l'aider à venir à bout de son dessein 5 mais me défiant de lui avec raison, je résolus de me précautionner contre sa malice , et pour cet effet je commençai à réciter tout bas mon oraison. Pendant ce tems-là , il tira de sa poche une poignée de petites balles de plomb qu'il me mit entre les mains , en me disant : Prends ces balles et ne manque pas de m'en jeter une toutes les fois que tu me verras tomber sans sentiment. Je ferai ce que vous m'ordonnez, ' lui dis-je , et vous pouvez compter sur ma parole.

4l4 l'Es MILLE ET UN JOURS,

Il se leva sur cette assurance 5 je me levai aussi , et nous marchâmes vers le palais. L'afrite tenait comme moi une poignée de balles. Il en jeta une assez rudement contre la porte , qui s'ouvrit à l'instant. Nous entrâmes dans une cour pavée de marbre jaspé , où nous aperçûmes deux lions qui commencèrent à rugir dès qu'ils nous virent. Mais mon compagnon les frappa chacun d'une balle , et ils demeurèrent immobiles. Nous arrivâmes à une seconde porte de bronze que fermait un cadenas d'argent. Une balle ne l'eut pas plus tôt touché , qu'il tomba et que la porte s'ouvrit d'elle-même. Une caverne d'une vaste étendue s'offrit à nos regards. Un fleuve rapide et d'une eau noirâtre coulait au milieu , et avait sur ses bords deux dragons d'une grosseur étonnante. Ces monstres , à notre vue , étendirent leurs ailes , et se mirent à siffler d'une manière épouvantable en vomissant des tourbillons de feu. L'afrite leur jeta des balles -, ils se couchèrent aussitôt par terre , au lieu de continuer leurs sifflemens, et nous laissèrent passer outre.

Nous parvînmes à une aulre cour, dont les mu railles paraissaient bâties de briques d'or. Le pavé en était de lames d'argent. Au milieu s'élevait un dôme de bois de sandal rouge , que soutenaient six colonnes d'acier de la Chine, et sous lequel il y avait un grand sofa d'or massif. Sur ce sofa était un cercueil

HISTOIRE D'ABOUrFAOUARIS. ^]5

fait (le pierres précieuses, qui jetaient un éelat dont mes yeux furent éblouis. Dès que nous voulûmes nous en approcher, deux griffons qui gardaient le dôme s'avancèrent pour nous mettre en pièces 5 mais les balles les obligèrent bientôt à reculer. Si bien que nous vîmes sans obstacle ce qu'il y avait dans le cercueil : c'était un homme d'un air vénérable. Il paraissait respirer encore. La mort, qui fait une affreuse impression sur les plus beaux objets de la nature , semblait respecter le personnage qui se présentait à mes yeux

Il avait au doigt plusieurs bagues , et entre autres un gros anneau sur lequel était gravé le grand nom de Dieu '. L'afrite porta la main sur cet anneau , et voulut le retirer, lorsque dans le moment il descendit du haut du dôme un long serpent ailé qui lui souffla au visage et le renversa par terre sans sentiment. Alors, me souvenant de ce que l'afrite m'avait recommandé , je le frappai d'une balle , et il reprit ses esprits. Tu as bien fait , me dit-il , voilà tout le service que j'exige de toi : continue de me le rendre , si j'en ai encore besoin. En achevant ces paroles, il tâcha pour la seconde fois d'arracher l'anneau.

^ Il y a, selon les cabalistes mahornétans , cent et un noms de Dieu, c'est-à-dire , attributs, comme bon , saint, juste, etc., qui ont tous chacun une vertu particulière ; mais ce grand nom a toutes les vertus des autres.

4i6 LES MILLE ET UN JOURS,

Le serpent d'un nouveau souffle lui fit encore per^ dre connaissance , et moi je lui fis reprendre l'usage de ses sens comme la première fois.

O ami musulman! s'écria l'afrite, je t'ai de grandes obligations. Apprends que le mort qui est dans ce cercueil est le prophète Salomon -, je voudrais me saisir de son cachet 5 je deviendrais par ce moyen maître de tout le monde 5 et tu peux bien penser que je n'oublierais pas tes services. Eh! pourquoi ne vous servez-vous pas de vos balles pour écarter ce serpent ? elles ne peuvent rien contre lui , me répondit-il , et ce n'est qu'en résistant à son souffle que je puis faire ce que je souhaite. A ces mots, il fit un troisième efîbrt, et tira l'anneau jusqu'à la moitié du doigt du saint prophète. Mais le même serpent revint sur l'afrite , et le terrassa d'un souffle pour la troisième fois.

Je me préparais à faire mon office , et j'avais déjà le bras levé pour jeter une balle au génie , quand le serpent m'adressa ce discours : O musulman , cessez de prêter votre secours à ce maudit génie : c'est un des sept afrites qui se révoltèrent contre Salomon , et que ce prophète enferma au centre de la terre pour les punir de leur audace. Il ne respire que la possession de cet anneau , dont il connaît la puissance , et il attendait depuis long-lems au pied de la montagne où vous l'avez rencontre , quelqu'un qui pût

HISTOIRE d'aboulfaouaris. 417

Taidcr à en faire la conquête ; mais il se flatte vainement de l'espérance d'avoir ce merveilleux cachet qui est sous ma garde. Je suis un des génies qui ont toujours été fidèles à Salomon , et par conséquent j'ai plus de force moi seul que cet afrite et ses six camarades ensemble. Laissez-le donc, ajouta-t-il, dans l'état où je viens de le mettre -, qu'il y demeure jusqu'à la fin des siècles. Eloignez-vous promptement de ce tombeau , et ne troublez plus le repos de ce saint lieu, autrement je serai obligé de vous exterminer : ce que j'aurais déjà fait si vous n'étiez pas de la nation du prophète Mahomet.

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188^ JOUH.

Je ne répondis au génie fidèle qu'en lui obéissant. Je retournai sur mes pas , et gagnai le pied de la montagne sans avoir besoin de mes balles pour écarter le dragon et les lions que je trouvai sur mon passage. Ces bêtes féroces étaient encore dans la même situation où l'a frite les avait mises. Je suivis II. 27

4i8 LES MILLE ET UN JOURS,

un sentier qui me conduisit à une plaine ; mais avant que d'y entrer, il me fallut passer auprès d'une caverne , d'où je vis sortir des tourbillons de flammes et de fumée. J'entendais aussi un bruit épouvantable de fers qui en partait avec des plaintes , des gémissemens , des cris et des liurlemens affreux. Il y avait à l'entrée de cet horrible lieu un monstre dont je ne pourrais que faiblement vous peindre la laideur. Je jugeai que c'était encore un afrite , parce qu'il ressemblait assez à ceux que j'avais déjà vus. Il était attaché à un rocher avec de grosses chaînes de fer.

Il m'appela d'un son de voix semblable au tonnerre : Jeune homme, me dit-il , arrête et me réponds. De quel pays es-tu, et de quel prophète es-tu sectateur .? Je lui répondis que j'étais de Basra , et que je faisais profession de la doctrine musulmane. Mahomet, reprit-il , est-il encore vivant ? Il a changé de séjour, lui repartis-je : après avoir fait une mission parfaite, il est sorti de ce monde périssable pour aller goûter les plaisirs célestes. Il me fit ensuite d'autres questions. Les malîométans , dit-il , font-ils régulièrement la prière , et leurs mœurs sont-elles pures et innocentes ? Ils font la prière, lui répondis-je, mais hélas! il s'en faut beaucoup qu'ils gardent inviolablement les préceptes de Mahomet. Bon! tant mieux, répliqua-t-il. Et la fontaine de Zemzem coule-t-elle toujours ? Oui , dis-je. Elle tarira pourtant , intcrrom-

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 4' 9

pit-il , et la corruption doit devenir générale. Ton» les crimes se commettront avec une licence effrénée : Tadultère régnera partout -, on fera tous les jours de faux sermens -, on mangera du porc , on boira du vin publiquement, et l'on verra les femmes monter à cheval. Oh! ce tems-là, lui dis-je, n'est pas fort éloigné , l'on vit déjà de cette sorte.

Je m'aperçus que mes dernières paroles lui causèrent beaucoup de joie. O enfant d'Adam , s'écriat-il avec transport , est-il possible que les hommes soient si criminels ? quelle heureuse nouvelle tu viens de m'annoncer ! Il est donc tems que je sorte d'esclavage pour m'aller montrer au genre humain. Apprends, jeune homme, ajouta- t-il, que je suis le Dedgeal ' 5 je vais dans le monde répandre mes fureurs. A ces mots il secoua ses chaînes avec violence , et fit de si terribles efforts pour se délier, qu'il en vint à bout ; mais il n'eut pas le tems de faire un mauvais usage de sa liberté , car deux génies vêtus de robes vertes apparurent à l'instant , l'arrêtèrent , et pendant que l'un le rattachait au rocher, l'autre le frappait avec une massue d'acier, en lui disant : Demeure là , maudit 5 c'est trop tôt briser tes fers 5 attends qu'on te permette de paraître au monde : l'heure n'en est pas encore arrivée.

' C'est-à-dire l'Ante-Christ.

Je n'étais pas tranquille témoin de la scène qui se passait à mes yeux. Je m'éloignai du Dedgeal le plus tôt qu'il me fut possible -, j'entrai dans la plaine tout troublé , et marchai vers une avenue des plus beaux arbres de sandal que j'aie jamais vus -, ils s'étendaient jusqu'aux fossés d'un château qu'on voyait en perspective. Ce château, dont les murailles étaient d'or, et les créneaux de pierreries , augmentait mon admiration à mesure que j'en approchais. On y entrait par une porte d'argent que fermait un cadenas d'émeraudes. Après avoir considéré avec beaucoup d'étonnement un si bel édifice , je me sentis une vive curiosité d'en voir le dedans. Je m'avançai vers la porte , sur laquelle ces paroles étaient écrites en lettres d'or : « Quiconque viendra ici et voudra » ouvrir cette porte , qu'il sache qu'elle n'a point )) d'autres clefs que les mots suivans : Il n'y a point )> de dieu autre que Dieu ; Mahomet est son prophète. » 11 n'y a point de dieu autre que Dieu -, Adam » est l'élu de Dieu. Il n'y a point de dieu autre que )) Dieu -, Ismaël est la victime de Dieu. »

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Effectivement je n'eus pas si tôt lu ces paroles, que la porte s'ouvrit. Que vous dirai-je ? c'est dans cet endroit que je ne saurais trouver des termes qui puissent vous donner une idée juste des choses que je vis. Représentez-vous tout ce que votre imagination est capable de concevoir de plus riche , de plus magnifique et de plus beau, et soyez persuadés que vous n'imaginez rien qui approche de ce qui s'offrit à ma vue. J'aperçus un palais bâti d'un métal bleu qui m'était inconnu j mais quelque précieuse que me parût la matière , le travail la surpassait encore. La structure du bâtiment ne ressemblait point à celle des nôtres 5 on jugeait bien que ce ne pouvait être un ouvrage des hommes. Les appartemens étaient remplis de sofas d'étoffes d'or et de soie , et j'y remarquai plusieurs peintures qui occupèrent fort long-tems mes regards 5 elles représentaient les guerres que notre grand prophète a soutenues pour

établir sa religion , et tout cela était peint avec tant d'art , que le fameux Many aurait avoué lui-même que ces ouvrages étaient au-dessus de son pinceau.

Lorsque j'eus parcouru plusieurs appartemens, où je fus assez surpris de ne trouver personne , j'entrai dans un jardin d'une étendue immense , et qui n'est pas moins difficile à décrire que le palais. Des allées à perte de vue , bordées d'arbres chargés de toutes sortes de fruits 5 des parterres de mille espèces de fleurs qui nous sont inconnues , et des bassins d'or massif remplis d'une eau transparente, attiraient tour à tour mon attention. Dans ce jardin délicieux, où une infinité d'oiseaux de diverses couleurs faisaient entendre leur ramage, je rencontrai un cavalier sans barbe qui avait des habits couverts de diamans. Il portait un turban vert parsemé de rubis , et il montait un cheval de couleur de rose , sous les pas duquel la terre produisait des fleurs sur-le-champ. Il était plus beau que la lune , et il sortait de ses yeux des rayons de lumière.

Je jugeai, à son air et à la magnificence de son habillement, que ce devait être le maître du palais 5 et je commençais à craindre qu'il ne me sût mauvais gré d'être entré dans ce jardin , lorsqu'on passant près de moi il s'arrêta et me dit : O jeune homme , n'es-tu pas de Basra ? Oui , lui répondis-je. Tu sois le bienvenu, reprit il , je savais bien que tu devais

HISTOIRE d'aboulfaouaris. 4^3

venir ici. Mais , dis-moi , as-tu bien considéré loules les merveilles de ce séjour, et as-tu mangé des mets dont on s'y nourrit ? J'ai vu des choses fort surprenantes, lui repartis-je -, pour vos alimens , je ne sais ce que c'est. Poursuis donc ton chemin, répliquat-il y tu rencontreras quelqu'un qui te servira ici de guide, et te fera enfin arriver au comble de tes souhaits.

Je continuai de marcher en promenant ma vue de toutes parts. Je ne pouvais me lasser de regarder et d'admirer tous les objets qui m'environnaient. Enfin j'arrivai à un endroit où j'aperçus un mihrab ' , au haut duquel étaient écrits ces mots : « Il n'y a point de )) dieu autre que Dieu, et Mahomet est son pro- » phète. » Il y avait dedans un homme à genoux : j'attendis qu'il eût fini sa prière , après quoi je le saluai. Il me rendit le salut, et me dit : O jeune musulman ! il faut que tu sois bien aimé de Mahomet , pour avoir pu venir jusqu'ici : sais-tu bien dans quel lieu tu es .? Apprends que ce jardin est le séjour destiné pour les amis et les parens de ce prophète. C'est ici qu'une éternelle félicité les attend tous ; il y en a déjà un grand nombre , et je veux te les faire A^oir. Alors il me mena vers un fleuve de lait qui roulait lentement ses eaux au travers du jardin , et sur les bords

* Autel (les mahonielans fait en forme de niclie.

duquel il y avait une infinité de personnes assises à des tables couvertes de plusieurs mets. Je vis là des schérifs de la race de Mahomet , et les sahabas ' de ce prophète .

Dès qu'ils m'aperçurent ils me dirent d'un air gracieux : Mets-toi là, jeune homme, puisque Mahomet a bien voulu que tu visses ce lieu réservé à ses disciples et à sa postérité : viens boire de nos vins et manger de nos mets. Je m'assis auprès de mon conducteur, qui me présenta un pain que je trouvai excellent, puis il me servit un poisson, en disant : Goûte de ce poisson , et me dis si tu en as mangé de meilleur? Je n'ai jamais rien mangé de si exquis. Ensuite on me fit boire de l'eau du fleuve , qui me sembla avoir le goût d'un vin délicieux.

Après le repas , mon guide me conduisit à une prairie où il y avait plus de mille jeunes filles as-

' Ce sont les amis conleiiiporains et disciiilcs de W[a!iomcl.

HISTOIRE D'ABOULFAOUAKIS. ^25

semblées. Là, les unes s'amusaient à chanter, les autres à jouer du luth 5 et enfin les autres se tenant par la main formaient des danses en rond. Elles étaient richement habillées , mais elles brillaient bien davantage par l'éclat de leurs charmes que par les pierreries dont elles étaient couvertes. Elles me parurent toutes pourvues d'une extrême beauté. Je n'en pouvais trouver une plus aimable que les autres. Aussi il me sembla qu elles vivaient toutes en bonne intelligence, et je n'apercevais dans leurs regards aucune marque de jalousie.

Vous voyez , me dit mon conducteur, des houris. Ces substances célestes font le bonheur des schérifs et des sahabas. Il vous est permis de les considérer de loin , mais n'en approchez pas. Le plaisir de les entretenir vous est défendu , puisque l'ange de la mort ne vous a point encore enlevé du monde.

Je promenai long-tems mes regards dans la prairie ^ puis suivant le personnage qui me conduisait , je me rendis avec lui auprès d'une grotte qui était à l'extrémité d'un jardin. C'est ici, me dit-il, que je suis ordinairement. L'homme sans barbe que vous avez vu monté sur un cheval de couleur de rose est le prophète Élie ; il demeure à l'autre bout du jardin ; et moi qui me nomme le prophète Kheder, je fais ma résidence dans cette grotte. Il ne tiendra qu'à vous d'y vivre avec moi. Nous ferons ensemble la

prière , et nous goûterons les délices de ce beau séjour, auquel la terre n'est pas comparable. Nous ne savons ici ce que c'est que le changement des saisons ; on y respire toujours un air tempéré : un printems perpétuel y règne; la nuit n'y répand jamais ses ténèbres, et le jour qui nous éclaire est toujours pur et serein.

J'acceptai l'offre du prophète Kheder. Je lui tins compagnie pendant quelques années -, mais malgré tous les agrémens de ce beau lieu , je m'y ennuyai. Le souvenir de Canzade me fit sentir que je tenais encore au monde. Le désir de la revoir vint troubler mon repos, et je crois que la possession même des houris ne me l'aurait pas fait oublier. Kheder remarqua mon ennui : Je vois bien, me dit-il, que vous voudriez être à Basra. Puisque les charmes de ce jardin ne sont pas assez puissans pour vous retenir, je vais tout-à-l'heure remplir vos désirs. En parlant ainsi , il leva les yeux en l'air, et voyant un petit nuage qui passait par-dessus nos têtes , il l'arrêta et lui demanda où il allait. Le nuage, ou plutôt un génie qui en était enveloppé , lui répondit : O grand prophète ! je vais à la Chine , avez-vous quelque chose à me commander ? Est-ce pour un bienfait, repartit Kheder, ou pour un châtiment ? C'est pour un bienfait, repartit le génie. Cela étant, dit le prophète, poursuis ton chemin , je n'ai pas besoin de toi.

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 4'^'j

Un moment après il passa un second nuage. Kheder lui fit la même question qu'à l'autre, et le nuage ayant répondu qu'il allait à Bagdad pour faire du bien : Puisque cela est ainsi , lui dit le prophète , il faut que tu me fasses un plaisir. Transporte àBasra ce musulman , et le mets à la porte de sa maison. Le génie qui était dans le nuage y consentit ; mais avant que je partisse avec lui , je remerciai Kheder de toutes ses bontés , et me recommandai à ses prières. De son coté il m'apprit une courte oraison qu'il me dit de réciter sur la route , et il m'assura qu'elle me préserverait le reste de mes jours de la malice de mes ennemis, de la colère des rois et de tout mauvais accident.

Je répétai en chemin plus de cent fois mon oraison , seulement pour la bien apprendre par cœur, car je ne me défiais point du génie qui me portait ; c'était un génie bienfaisant , j'aurais eu tort de ne m'y pas fier. Il me transporta dans la ville de Basra en moins de trois ou quatre heures , et me laissa à ma porte. Je frappai 5 il était nuit. Un esclave vint ouvrir , et à la clarté d'un flambeau qu'il portait , ayant aperçu ma figure, il me ferma la porte au nez brusquement, puis il me demanda qui j'étais, et ce que je voulais. Je lui répondis que j'étais le maître de cette maison , et que je lui ordonnais de rouvrir promptement la porte.

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i9r JOUR,

Sur ma réponse , qu il alla porter à ma femme , elle vint elle-même ouvrir 5 mais au lieu de me recevoir avec les transports de joie que lui devait causer mon retour, elle fit un horrible cri dès qu'elle me vit, et rentra avec précipitation. Comment donc, dis-je alors, ma venue épouvante Canzade ! Ses yeux me méconnaissent! Puis-je être changé jusqu'à ce point ? Qu'on fasse venir Hour, m'écriai-je ! je veux parler à mon frère, vjl parut aussitôt avec un jeune homme que je ne connaissais point. Il s'approcha de moi , me considéra fort attentivement , et me dit ensuite qu'il ne me connaissait point. Ahoulfaouaris, ajouta-t-il, ne vous ressemble nullement; c'est un bel homme , et vous êtes fort laid. Il a de l'embonpoint , et vous êtes plus décharné qu'un squelette. Cessez de vouloir passer ici pour lui , vous ne nous tromperez point. Quoique nous ne l'ayons pas vu depuis sept années , nous n'avons pas oublié ses

HISTOIRE D'ABOULFAOUARIS. 4^9

traits : nous ne doutons point qu'il n'ait péri dans son voyage de Golconde.

Je fus assez surpris de ces paroles. Je comprenais bien que je pouvais être changé , mais je ne conçus pas comment il était possible que mon frère me méconnût. Eh quoi! Canzade, dis-je à ma femme, qui, rassurée par la présence de Hour et de ses esclaves qui nous écoutaient , était revenue à la porte , vous ne démêlez point en moi les traits de cet Aboulfaouaris que vous avez aimé et qui vous aime toujours avec tendresse , malgré tous les malheurs qui lui sont arrivés ? Ah ! que mon sort est déplorable ! Hélas ! je ne savais pas que vous me prépariez un si triste accueil à mon retour ! Que ne suis-je encore sous la terre! Que je suis mal récompensé de l'impatience que j'avais de vous revoir! Vous avez, me dit Canzade tout émue , le son de la voix d'Aboulfaouaris -, et bien que d'ailleurs vos traits ne ressemblent point aux siens, je vous avouerai que je ne vous écoute pas tranquillement. Mais, ajouta-t-elle, si vous êtes véritablement mon époux , dites-moi pourquoi vous paraissez si différent de ce que vous étiez lorsque vous partîtes de Basra. Où avez-vous été et que vous est-il arrivé qui ait pu produire en vous un si grand changement ?

Alors je fis une relation de mon voyage, sans oublier la moindre particularité , et quand j'eus achevé

43o LES MILLE ET UN JOURS,

de parler, le jeune homme qui était avec ma femme et mon frère prit la parole et me dit : Vous êtes un imposteur, et vous n'avez composé cette fable ridicule que pour tâcher de mettre obstacle à mon bonheur -, mais vous vous trompez , poursuivit-il avec emportement, si vous vous flattez d'y réussir. Puisque j'ai épousé Canzade aujourd'hui , je la posséderai.

A ces derniers mots , qui me firent frémir, je regardai Hour et ma femme -, ils me parurent tous deux interdits et déconcertés. Qu'entends-je, m'écriai-je ? Canzade, dont je croyais la constance égale à la mienne , Canzade a un autre époux que moi ! J'allais continuer, mais il me prit un saisissement qui m'empêcha d'en dire davantage.

Nous passâmes la nuit en contestation , le jeune homme et moi. Plus je soutenais que j'étais Aboulfaouaris, plus il semblait être persuadé du contraire. A l'égard de Canzade et de Hour, ils gardaient le silence, et se regardaient l'un l'autre avec des yeux où la honte était peinte. Dès qu'il fut jour, nous allâmes tous quatre chez le cady. Seigneur, lui dit le jeune homme , vous me mariâtes hier avec Canzadcj mais le mariage n'a point été consommé 5 cet étranger que vous voyez est venu cette nuit troubler nos noces; il prétend être l'époux de cette dame , et il se dit Aboulfaouaris.

Le cady branlant la tête à ce discours, dit qu'il avait connu Aboulfaouaris , et que je ne lui ressemblais nullement. Puis s'adressant à Canzade : Et vous, belle dame, lui dit-il , que pensez-vous de cet hommelà ? Seigneur, répondit-elle, si je m'en fie au rapport de mes yeux , ce n'est point lui , il n'en a que le son de la voix. O juge des musulmans , dis-je alors au cady, je vous supplie très-humblement de m'écouter. Gardez-vous bien déjuger avec trop de précipitation , vous pourriez prononcer un arrêt injuste. Si je suis changé, c'est un effet de mes dernières aventures. Le séjour que j'ai fait sous la terre a produit ce changement. Quelle étrange chose nous dites-vous ? s'écria le juge. Un homme vivant peut-il demeurer sous la terre ? Sans doute , repartis-je , et je vais , si vous voulez , vous conter ce qui m'est arrivé. Oh! interrompit en cet endroit le jeune homme en s'adressant au cady , monseigneur , il a

une fable toute prête 5 il va vous débiter des clioses

merveilleuses 5 mais vous n'êtes pas assez crédule

Taisez-vous, jeune homme, interrompit à son tour le juge 5 je veux l'entendre. Parlez , continua-t-il en se tournant de mon coté ', je vous écoute et je vous assure que je vous rendrai justice.

En même tems je commençai la relation de mon dernier voyage, et je dis tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Basra jusqu'à mon retour. Lorsque j'eus fini mon récit, le cady regarda Canzade, Hour et le jeune homme. Cette affaire, leur dit-il, me paraît fort importante, et je ne puis en décider moi-même. Ce que cet homme vient de nous conter n'est pas vraisemblable 5 on peut le soupçonner de mensonge 5 mais peut-être n'avance-t-il rien qui ne soit véritable j et c'est ce qu'il faut savoir. Allez tous quatre à Médine trouver Aly-Ben-Eby Taleb, gendre de Mahomet , et le grand Omar, commandeur des croyans : la chose mérite assez qu'ils en prennent connaissance et qu'ils en jugent eux-mêmes.

Voilà quelle fut la décision du cady. Nous partîmes aussitôt pour Médine, Hour, Canzade , le jeune homme et moi. Nous nous rendîmes d'abord au palais d'Omar, qui ne sut pas plus tôt mes aventures qu'il me dit : Ce que tu viens de me raconter est trop singulier pour que je puisse y ajouter foi. Il faut lout-à-l'heurc aller au jardin du prophète ^ je veux

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