‹ Les Mille et un jours (volume 5)Chapitre 3 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

tresse ne le voulut point. Non, non, me dit-elle, il faut lui faire sentir ma perte, il sei'a plus sensible au plaisir lîe me revoir, et sa surprise sei^a d'autant plus agréable , que l'opinion de ma mort lui au l'a cau>è Je cîiagrin.

Je ne pouvais goûter ce i^affinement de tendresse , comme si j'en eusse pressenti les tristes suites ; aussi Zélica s'en est-elle bien repentie : je ne puis vous dire jusqu'à quel point elle fut affligée de votre retraite. Ab ! malbeureuse que je suis, s'écriaitelle sans cesse , de quoi me sert d'avoir tout sacrifié à l'amour, s'il faut renoncer à Hasau pour jamais ? -Vous vous fîmes cbercber par toute la ville Chapour ne négligea rien pour vous trouver i et quand nous en eûmes perdu Fespérance . nous sortîmes de Cbîras. Noos maivbâmes vers ITndus , parée que nous nous imaginâmes que vous aviez peut-être porté vos pas de ce coté-là , et nous arrêtant dans toutes les villes qui sont sur les bords de ce fleuve , nous faisions de vous des perquisitions aussi exactes que vaines. Un jour eu allant d\me ville à une autre, bien que nous fassions avec une caravane, une grosse troupe de voleurs nous enveloppa . battît les marchands et pilla leurs marcbandises : ils se rendirent maîtres de nous , prirent l'or et les pierreries dont ils nous trouvèrent saisies, nous menèrent ensuite à Candabar. et nous ven-

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dirent à un marchand d'esclaves de leur connaissance.

Ce marchand n'eut pas plutôt entre ses mains Zélica , qu'il résolut de la faire voir au roi de Candahar. Firouzchah en fut charmé dès quelle s'offrit à ses yeux : il lui demanda d'où elle était ; elle dit qu'Ormus l'avait vu naître , et elle ne répondit pas avec plus de sincérité aux autres questions que ce prince ne manqua de lui faire : il nous acheta , nous mit dans le palais de ses femmes , et nous y donna le plus bel appartement.

Calé-Cairi cessa de parler en cet endroit, oiî plutôt je l'interrompis : O ciel, m'écriai-je, dois-je me réjouir de rencontrer Zélica ?Mais, que dis-je? est-ce la retrouver que d'apprendre qu'un puissant roi la tient enfermée dans son sérail? Si, rebelle à l'amour de Firouzchah , elle ne fait que traîner des jours languissans, quelle douleur pour moi de la voir souffrir! et si elle est contente de son sort.

puis-je l'être du mien? Je suis ravie, me dit Calé- Cairi , que vous ayez des sentimens si délicats -, la princesse les mérite bien : quoique passionnément aimée du roi de Candaliar, elle n'a pu vous oublier-, et jamais on n'a ressenti tant de joie qu'elle eut hier, lorsque Ghapour lui dit qu'il vous avait rencontré. Elle fut hors d'elle-même le reste de la journée 5 elle chargea sur-le-champ l'eunuque de louer un hôtel meublé , de vous y conduire aujourd'hui , et de ne vous y laisser manquer de rien. Je suis venue de sa part pour vous éclaircir de toutes les choses que je vous ai dites , et pour vous préparer à la voir demain pendant la nuit 5 nous sortirons du palais , et nous nous rendrons ici par une petite porte du jardin dont nous avons fait faire une clef pour nous en servir au besoin. En prononçant ces derniers mots , l'esclave favorite de la princesse de Perse se leva , et sortit accompagnée de Chapour pour retourner auprès de sa maîtresse.

Je ne fis pendant cette nuit que penser à Zélica , pour qui je sentis tout mon amour se rallumer. Le sommeil ne put un moment fermer mes yeux , et le jour suivant me parut un siècle. Enfin , après avoir été la proie de la plus vive impatience , j'entendis frapper à la porte de ma maison. Mes esclaves allèrent ouvrir, et bientôt je vis entrer ma princesse dans mon appartement. Quel trouble , quel saisis-

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sèment, quels transports ne me causa point sa présence! De son coté quelle joie n'eut-elle pas de me revoir ! Je me jetai à ses pieds , je les tins long-tems embrassés sans pouvoir parler. Elle m'obligea de me relever, et après m'avoir fait asseoir auprès d'elle sur un sopha : Hasan , me dit-elle , je rends grâce au ciel qui nous a rassemblés 5 espérons que sa bonté n'en demeurera pas là , et qu'elle voudra bien lever le nouvel obstacle qui nous empêche d'être ensemble. En attendant un tems si heureux, vous vivrez ici tranquillement et dans l'abondance. Si nous n'avons pas le plaisir de nous parler sans contrainte , nous aurons du moins la consolation de pouvoir apprendre tous les jours de nos nouvelles, et de nous voir quelquefois secrètement. Calé-Cairi , poursuivit-elle , vous a conté mes aventures ,. apprenez-moi les vôtres.

Je lui peignis la douleur que mWait causée l'o pinion de sa mort, et je lui dis que j'en avais conçu un si vif déplaisir^, que je m'étais fait faquir. Ah! mon cher Hasan , s'écria Zélica , faut-il que pour l'amour de moi vous ayez vécu si long-tems avec des gens si austères? Hélas ! je suis cause que vous avez beaucoup souffert.

Si elle eût su la vie que j'avais menée sous cet habit religieux , elle m'aurait un peu moins plaint : mais je n'eus garde de l'en instruire , et je ne son-

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geai qu'à lui tenir des discours passionnés. Avec quelle rapidité s'écoulèrent les raomens de notre entretien ? Quoiqu'il eût duré trois heures , nous nous fâchâmes contre Chapour et Calé-Cairi, lorsqu'ils nous avertirent qu'il fallait nous séparer. Ah ! que les personnes qui n'aiment point sont incommodes , leur disions-nous j il n'y a qu'un instant que nous sommes ensemble, laissez-nous en repos. Cependant pour peu que nous eussions encore continué de nous entretenir, le jour nous aurait surpris , car il parut peu de tems après que la princesse se fut retirée.

Malgré les agréables pensées qui m'occupaient , je ne laissai pas de me ressouvenir du faquir, avec qui j'étais venu de Candahar 5 et me représentant l'inquiétude qu'il devait avoir d'ignorer ce que j'étais devenu , je sortis de chez moi pour l'aller trouver. Je le rencontrai par hasard dans la rue. Nous nous embrassâmes : Mon ami, lui dis-je, j'allais à votre caravansérail , pour vous informer de ce qui m'est arrivé , et vous mettre l'esprit en repos. Je vous ai sans doute causé quelques alarmes. Oui , répondit-il , j'étais fort en peine de vous ; mais quel changement! sous quels habits vous présentez -vous à mes yeux ? vous avez l'air d'être en bonne fortune. Tandis que l'incertitude de votre destinée m'affligeait , vous passiez , à ce que je vois , agréablement votre tems. J'en conviens, repris-je , mon cher

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ami , et je t'avouerai que je suis encore mille fois plus heureux que tu ne saurais te l'imaginer. Je veux que tu sois témoin de tout mon bonheur, et que tu en profites même. Laisse-là ton caravansérail et viens loger avec moi. En disant cela, je le conduisis à ma maison 5 je lui en montrai tous les appartemens. Il les trouva beaux et bien meublés. A chaque moment il s'écriait : O ciel I qu'a donc fait Hasan plus que les autres , pour mériter que vous répandiez sur lui tant de biens ? Comment donc , faquir, lui dis-je , est-ce que tu verrais avec chagrin l'état où je suis ? il semble que ma prospérité t'afflige. Non, me répondit-il, au contraire, j'en ai beaucoup de joie. Bien loin de porter envie à la félicité de mes amis , je suis charmé de les voir dans une situation florissante. En achevant ces mots , il me serra étroitement entre ses bras , pour mieux me persuader qu'il parlait à cœur ouvert. Je le crus sincère , et , agissant de bonne foi avec lui , je me livrai sans défiance au plus lâche , au plus envieux, au plus perfide de tous les hommes. Il faut , lui dis-je, que nous fassions aujourd'hui la débauche ensemble. En même tems je le pris par la main et le menai dans une salle où mes esclaves avaient dressé une petite table à deux couverts.

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Nous nous assîmes tous deux. On nous apporta plusieurs plats de riz ' de différentes couleurs , avec des dattes conservées dans du sirop. Nous mangeâmes encore d'autres mets ; après quoi j'envoyai un de mes esclaves acheter du vin dans un endroit de la ville où il savait qu'on en vendait secrètement^. On lui en donna d'excellent, et nous en bûmes avec si peu de discrétion , que nous n'aurions osé paraître en public. Nous ne nous y serions pas montrés impunément.

Dans le fort de notre débauche , le faquir me dit : Apprends-moi , Hasan , toute ton aventure , décou-

' Les Persans et les nations voisines accommodent le riz de toutes les façons , et lui donnent toutes sortes de couleurs.

^ Le vin est défendu aux habitans de Candahar, qui l'aiment beaucoup , et ne laissent pas d'en boire en secret; mais ils se gardent bien de se montrer en public après en avoir bu; car s'il arrivait à quelqu'un de paraître ivre, on le promènerait par toute la ville, monte sur un âne , le visage tourne vers la croupe, au bruit d'un petit tambour et aux liurcs de tous les cnfans qui le suivraient.

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vre-m'en le mystère^ tu ne risques rien, je suis discret, et de plus ton meilleur ami. Tu ne peux douter de ma foi sans me faire outrage -, ouvremoi donc le fond de ton ame , et me fais connaître toute ta bonne fortune , afin que nous puissions nous en réjouir ensemble. D'ailleurs je me pique d'être homme de bon conseil , et tu sais qu'un confident de ce caractère n'est pas inutile.

Echauffe du vin que j'avais bu , et séduit par les témoignages d'amitié qu'il me donnait, je me rendis à ses instances. Je suis persuadé, lui dis-je, que tu n'es pas capable d'abuser de la confidence que je vais te faire , ainsi je veux ne te rien déguiser. Lorsque je te rencontrai, te souviens-tu que j'étais fort triste ? Je venais de perdre à Chiras une dame que j'aimais et dont j'étais aimé. Je la croyais morte, et toutefois elle vit encore : je l'ai retrouvée à Candahar, et pour te dire tout , elle est favorite du roi Firouzchah. Le faquir laissa paraître un extrême étonneraent à ce discours, Hasan , me dit-il , tu me donnes une idée charmante de cette dame ; il faut qu'elle soit pourvue d'une merveilleuse beauté , puisque le roi de Candahar en est épris. C'est une personne incomparable , lui repartis-je 5 avec quelque avantage qu'un amant puisse te la peindre , il n'en saurait faire un portrait flatteur. Elle ne manquera pas de venir ici bientôt , tu la verras ; Je veux

que les propres yeux jugent de ses charmes. Aces paroles le faquir m'embrassa avec transport, en me disant que je lui ferais beaucoup de plaisir si j'accomplissais ma promesse. Je lui en donnai de nouvelles assurances , après quoi nous nous levâmes tous deux de table pour nous aller reposer. Un de mes esclaves mena mon ami dans une chambre où on lui avait préparé un lit.

Dès le lendemain matin Chapour m'apporta un billet de Zélica. Elle me mandait que la nuit prochaine elle viendrait faire la débauche avec moi. Je montrai la lettre au faquir, qui en témoigna une joie infinie. Il ne fit pendant toute la journée que m'entre tenir de la dame dont je lui avais vanté la beauté , et il attendit la nuit avec autant d'impatience que s'il eût eu les mêmes raisons que moi pour souhaiter qu'elle arrivât. Cependant je me disposai à recevoir Zélica. J'envoyai chercher les meilleurs mets , et de cet excellent vin dont nous avions si bien fait l'essai le jour précédent.

Quand la nuit fut venue , je dis au faquir: Lorsque la dame entrera dans mon appartement , il ne faut pas que vous y soyez. Peut-être le trouverait-elle mauvais. Laissez-moi lui demander la permission de vous présenter à elle comme mon ami, je suis sur que je l'obtiendrai. Nous entendîmes bientôt frapper à la porte, et c'était la princesse. Le faquir se

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cacha dans un cabinet : j'allai au-devant de Zélica , je lui donnai la main , et après l'avoir conduite à mon appartement : Ma princesse , lui dis-je , je vous prie de m'accorder une grâce. Le faquir avec qui je suis venu à Candahar est logé dans cette maison; je lui ai donné un appartement : c'est mon ami ; voulez-vous souffrir qu'il soit de notre débauche ? Hasan , me répondit-elle , vous ne songez guère à ce que vous exigez de moi. Au lieu de m' exposer aux regards d'un homme , vous devriez m'y soustraire avec soin. Madame , repris-je , c'est un garçon sage et discret , et dont l'amitié m'est connue. Je réponds que vous n'aurez aucun sujet de vous repentir de m'avoir donné la satisfaction que je vous demande. Je ne puis rien vous refuser, repartit Zélica 5 mais j'ai un pressentiment que nous en aurons du chagrin. Eh non, ma princesse, lui dis-je, soyez làdessus sans inquiétude. Reposez-vous sur ma parole , et qu'aucune crainte ne vous empêche de partager le plaisir que j'ai de vous voir.

En achevant ces mots , j'appelai le faquir, et le présentai à Zélica. Elle lui fit, pour me plaire , un accueil fort gracieux , et après bien des complimens de part et d'autre , nous nous mîmes tous trois à table avec Calé-Cairi. Mon camarade était un homme de trente ans ; il avait beaucoup d'esprit : il fit bienlot connaître aux dames, par ses saillies et ses bous

mots , qu'il ne haïssait pas le plaisir, ou plutôt qu'il déshonorait son habit. Aussitôt que nous eûmes mangé de tous les mets qui nous furent servis^ on apporta du vin -, les esclaves nous en versèrent dans des coupes d'agate. Le faquir ne laissait pas longtems la sienne vide-, il la faisait remplir à tous momens , de sorte qu'à force de boire il se mit bientôt dans un bel état. Il n'était pas fort respectueux naturellement , ainsi le vin irrita son audace , et lui fit perdre le peu de retenue qu'il avait conservé jusques-là. Il ne se contenta pas d'attaquer la pudeur des dames par des discours effrontés, il jeta brusquement ses bras au cou de la princesse de Perse, et lui déroba insolemment un baiser.

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Zélica fut indignée de la hardiesse du faquir, et sa colère lui prêta des forces pour s'arracher de ses mains insolentes. Arrête , misérable , lui dit-elle , et n'abuse point de la bonté qu'on a de te souffrir

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ici : tu mériterais que je te fisse punir par les esclaves qui sont dans cette maison 5 mais la considération que j'ai pour ton ami me retient. En parlant de cette manière, elle prit son voile, se couvrit le visage et sortit de mon appartement. Je courus après elle en lui demandant pardon de ce qui s'était passé j je tâchai vainement de l'apaiser, elle était trop irritée. Vous voyez présentement, me dit-elle, si vous avez eu tort de vouloir que ce faquir fût de notre débauche : ce n'était pas sans raison que j'y résistais 5 je ne remettrai point le pied chez vous , pendant qu'il y sera logé. A ces paroles , elle se retira, quelque chose que je pusse lui dire pour l'arrêter.

Je revins trouver mon ami dans mon appartement. Ah! qu'avez-vous fait .^^ lui dis-je 5 fallait-il manquer de respect à la favorite de Firouzchah ? par ce transport indiscret , vous vous êtes attiré sa haine , et peut-être ne me pardonnera-t-elle jamais de l'avoir obligée à paraître devant vous. Ne t'afflige pas, Hasan , me répondit-il , tu connais mal les femmes , si tu crois celle-ci véritablement fâchée 5 sois plutôt persuadé que dans le fond elle en est ravie : il n'y a point de dame à qui de pareils transports déplaisent 5 la colère qu'elle a fait éclater est feinte. Sais-tu bien pourquoi elle s'est révoltée contre ma hardiesse ? c'est que tes yeux en étaient témoins 5 si

j'avais été seul avec elle, je suis sûr que je l'aurais trouvée plus humaine.

A ce discours , qui marquait assez qu'il était pris de vin , je cessai de lui faire des reproches -, j'espérai que le lendemain il entendrait mieux raison , et qu'il reconnaîtrait sa faute. J'ordonnai à un de mes esclaves de le mener à son appartement, et moi je demeurai dans le mien , où les réflexions que je fis sur ce qui s'était passé ne me permirent pas de reposer tranquillement. Le jour suivant le faquir le prit en effet sur un autre ton : il me témoigna qu'il était très-mortifié de m'avoir donné du chagrin , et que pour se punir lui-même de son indiscrétion , il avait résolu de s'éloigner de Candahar : il me parla d'une manière qui me toucha. J'écrivis sur-le-champ à la princesse que notre faquir se repentait de son audace , et la suppliait très-humblement avec moi de la pardonner au vin qui la lui avait inspirée.

Comme j'achevais d'écrire, Chapour arriva; il m'apprit que sa maîtresse était toujours fort irritée : je le chargeai de ma lettre ; il retourna sur ses pas et revint quelques heures après avec une réponse. Zélica me mandait qu'elle voulait bien excuser l'insolence du faquir, puisqu'il l'assurait qu'il s'en repentait 5 mais à condition qu'il ne demeurerait pas plus long-lcms chez moi , et qu'il sortirait de Candahar dans vingt-quatre heures. Je montrai le billet

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delà favorite de Firouzchah à mon ami , qui me dit devant Cliapour, qu'en cela ses sentimens étaient conformes à ceux de la dame j qu'il n'oserait plus paraître devant elle après l'action téméraire qu'il avait eu le malheur de commettre , et qu'il prétendait à l'heure même sortir de la ville de Candahar. L'eunuque prit aussitôt le chemin du palais , et alla rendre compte à Zélica de la disposition où il avait laissé le faquir.

Je fus ravi de voir ainsi succéder le calme à la tempête qui m'avait effrayé. Je l'avouerai pourtant , j'étais fâché de perdre mon ami , et je le retins encore ce jour-là. Attendez, lui dis-je , vous partirez demain ; je veux encore aujourd'hui me réjouir avec vous , peut-être ne nous reverrons-nous jamais. Ah ! puisque nous devons nous séparer, retardons un peu du moins le triste moment de notre séparation. Pour mieux célébrer nos adieux , j'ordonnai un grand souper -, quand il fut prêt , nous nous mîmes à table : nous avions déjà goûté de plusieurs mets , lorsque nous vîmes entrer Chapour, qui portait un ragoût : Seigneur Hasan , me dit-il , je vous apporte un ragoût qu'on vient de servir au souper du roi 5 sa majesté Ta trouvé si délicieux , qu'il l'a fait porter sur-le-champ à sa favorite , qui vous l'envoie. Nous mangeâmes de ce ragoût, et il nous parut en effet excellent. Le faquir pendant le

repas ne pouvait se lasser cVadmirer mon bonheur, et il me dit vingt fois : O jeune homme , que ton sort est charmant !

Nous passâmes la nuit à boire , et d'abord qu'il fit jour, mon ami me dit : C'est à présent qu'il faut nous quitter. Alors j'allai chercher une bourse pleine de sequins que Chapour m'avait apportée le jour précédent de la part de sa maîtresse , et la donnant au faquir : Prenez , lui dis-je, ma bourse , elle peut vous servir dans l'occasion. 11 me remercia j nous nous embrassâmes, il sortit, et après son départ je demeurai assez long-tems dans une triste situation : O trop imprudent ami! disais-je , c'est toi qui es cause que nous nous séparons -, tu devais te contenter de voir Zélica et de jouir d'une si belle vue.

Comme j'avais besoin de repos, je me jetai sur un sopha et je m'endormis. Au bout de quelques heures , un grand bruit , qui se fit entendre dans ma maison, me réveilla : je me levai pour aller voir ce qui le causait , et j'aperçus avec beaucoup d'effroi que c'était une troupe de soldats de la garde de Firouzchah : Suivez-nous , me dit l'officier qui était à leur tête , nous avons ordre de vous conduire au palais. Quel crime ai-je commis ? lui répondis-je ; de quoi m'accuse-t-on ? C'est ce que nous ne savons pas , répliqua l'officier, il nous est seulement ordonné de vous mener au roi , nous en ip:norons la

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cause -, mais je vous dirai , pour vous rassurer, que si vous êtes innocent vous n'avez rien à craindre : vous avez affaire à un prince équitable , qui ne condamne point légèrement les personnes accusées d'avoir commis quelque forfait ; il faut des preuves convaincantes pour le porter à prononcer un arrêt funeste : il est vrai qu'il punit rigoureusement les coupables-, si vous l'êtes, je vous plains.

Il fallut suivre l'officier. En allant au sérail , je disais en moi-même : Firouzchah a sans doute découvert l'intelligence que j'ai avec Zélica ; mais comment l'a-t-il apprise ? Quand nous fûmes dans la cour du palais , je remarquai qu'on y avait dressé quatre potences : je jugeai bien que cela me regardait , et que ce genre de mort était le moindre châtiment que je devais attendre du ressentiment de Firouzchali : je levai les yeux au ciel , et le priai de sauver du moins la princesse de Perse.

JOUM.

Nous entrâmes dans le sérail : l'officier qui me conduisait me mena dans l'appartement du roi. Ce ir. 5

prince y était avec son grand visir seulement , et le iàquir, que je croyais déjà loin de Candahar. Dès •que j'aperçus ce perfide ami, je connus toute sa trahison. C'est donc toi, me dit Firouzcliah , qui as <les entretiens secrets avec ma favorite ? Ah ! scélérat, il faut que tu sois bien hardi pour oseï* te jouer à moi : parle, et réponds précisément à ce que je vais te demander. Lorsque tu es arrivé à Candahar, ne t'a-t-on pas dit que je punissais sévèrement les criminels ? Je répondis qu'oui. Eh bien, reprit-il , puisqu'on t'en a averti , pourquoi as-tu commis le plus grand de tous les crimes ? Sire , lui dis-je, que les jours de votre majesté puissent durer jusqu'à la fin de tous les siècles ; mais vous savez que l'amour rend la colombe hardie : un homme épris d'une passion violente n'appréhende rien; je suis prêt à servir de victime à votre juste colère ; et à quelque lourmens que vous puissiez me réserver, je ne me plaindrai point de votre rigueur si vous faites grâce à votre esclave favorite. Hélas ! elle vivait tranquille dans votre sérail avant mon arrivée , et, contente de faire le bonheur d'un grand roi , elle commençait à oublier un malheureux amant, qu'elle croyait ne revoir jamais : elle a su que j'étais dans cette ville, ses premiers feux se sont rallumés : c'est moi qui viens l'arracher à votre tendresse ; c'est donc moi seul qnc vous devez punir.

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Dans le tems que je parlais ainsi, Zélica, qu'on était allé chercher par ordre du roi , entra suivie de Chapour et de Calé-Cairi ; et ayant entendu mes dernières paroles, elle courut se jeter aux pieds de Firouzchah : Seigneur , lui dit-elle , pardonnez à ce jeune homme ; c'est sur la coupable esclave qui vous a trahi que vos coups doivent tomber. Ah ! perfides , s'écria le roi , n'attendez aucune grâce l'un et l'autre; vous périrez. L'ingrate! elle n'implore ma bonté que pour le téméraire qui m'offense 5 et lui ne se montre sensible qu'à la perte de ce qu'il aime : ils osent tous deux faire éclater à mes yeux leur amoureuse fureur : quelle insolence ! Visir , ajouta-t-il en se tournant vers son ministre , faitesles conduire au supplice 5 qu'on les attache à des potences , et qu'après leur mort ils deviennent la proie des chiens et des oiseaux.

Arrêtez, sire, m'écriai-je alors; gardez-vous de traiter avec tant d'ignominie une fille de roi 5 que votre jalouse colère respecte en votre favorite l'auguste sang dont elle est formée ! A ces paroles , Firouzchah parut étonné : Quel prince , dit-il à Zélica , est donc l'auteur de votre naissance ? La princesse me regarda d'un air fier , et me dit : Indiscret Hasan , pourquoi avez-vous découvert ce que j'aurais voulu me cacher à moi-même ? J'avais en mourant la consolation de voir qu'on ignorait le

rang où je suis née ; en me faisant connaître vous me couvrez de honte. Eh bien, Firouzchah , poursuivit-elle , en s'adressant au roi de Candahar , apprends donc qui je suis ; l'esclave que tu condamnes à une mort infâme, est fille de Sc«hah Tahmaspe. ,En même tems elle lui conta toute son histoire , sans en oublier la moindre circonstance.

Après qu elle eut achevé ce récit , qui augmenta Tétonnement du roi : Voilà, seigneur, lui dit-elle, un secret que je n avais pas dessein de vous révéler, et que la seule indiscrétion de mon amant m'arrache. Après cet aveu, que je ne fais pas ici sans une extrême confusion, je vous prie instamment d'ordonner qu'on m'ote promptement la vie \ c'est l'unique grâce que je demande à votre majesté.

Madame , lui dit le roi, je révoque l'arrêt de votre trépas -, je suis trop équitable pour ne vous point pardonner votre infidélité -, ce que vous venez de me raconter me la fait regarder d'un autre œil : je cesse de me plaindre de vous , et je vous rends même libre : vivez pour Hasan , et que l'heureux Hasan vive pour vous : je donne aussi la vie à Chapour et à votre confidente. Allez , parfaits amans , allez passer ensemble le reste de vos jours, et que rien ne puisse jamais arrêter le cours de vos plaisirs. Pour toi, traître, continua-t-il, en se tournant vers le faquir , tu seras puni de ta trahison. Cœur bas

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et envieux , tu nus pu souffrir le bonheur de ton ami , tu es venu toi-même le livrer à ma venf^eance. Ah! misérable, c'est toi qui serviras de victime à ma jalousie. A ces mots , il ordonna au grand visir d'emmener le faquir , et de le mettre entre les mains des bourreaux.

Pendant qu'on allait faire mourir ce scélérat , nous nous jetâmes, Zélica et moi, aux pieds du roi de Candahar 5 nous les mouillâmes de nos larmes dans les transports de reconnaissance et de joie qui nous animaient , et enfin nous l'assurâmes que , sensibles à sa bonté généreuse , nous en conserverions un éternel souvenir : nous sortîmes ensuite de son appartement avec Chapour et Calé-Cairi. Nous prîmes le chemin de la maison où j'avais été arrêté , mais nous la trouvâmes rasée 5 le roi avait ordonné qu'on la démolît, et les soldats qu'il avait chargés de cet ordre l'avaient si promptement exécuté , que tous les matériaux avaient déjà été enlevés et transportés ailleurs ; il n'y restait pas seulement une pierre ; le peuple s'en était aussi mêlé :. ainsi tous les meubles avaient été pillés.

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Quoique charmés de nous voir ensemble la princesse et moi , fort amoureux l'un de l'autre , nous ne laissâmes pas d'être un peu étourdis de ce spectacle : cette maison , à la vérité , était un hôtel meublé qu'on avait loué , et dont par conséquent les meubles ne nous appartenaient pas 5 mais Zélica y avait fait porter par Chapour une infinité de choses précieuses qui n'avaient pas été respectées dans le pillage. Nous avions peu d'argent : nous commençâmes à consulter l'eunuque et Calé-Cairi sur le parti que nous avions à prendre; et après une longue délibération , nous fûmes d'avis d'aller loger dans un caravansérail.

Nous étions prêts à nous y rendre , lorsqu'un officier du roi nous aborda : Je viens , nous dit-il , de la part de Firouzchah mon maître , vous offrir un logement -, le grand visir vous prêle une maison qu'il a aux portes de la ville , et qui est beaucoup jihjs belle que celle qu'on vient de raser; vous y

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serez logés fortcommodément ; je vais, s'il vous plaît, vous y conduire ; prenez la peine de me suivre. Nous y allâmes avec lui : nous vîmes une maison de grande apparence et parfaitement bien bâtie -, le dedans répondait au dehors ; le tout y était magnifique et de bon goût: nous y trouvâmes plus de vingt esclaves , qui nous dirent que leur maître venait de leur envoyer ordre de nous fournir abondamment toutes les choses dont nous aurions besoin , et de nous servir comme lui-même , pendant tant le tems que nous voudrions demeurer chez lui.

Deux jours après , nous reçûmes une visite du grand visir , qui nous apporta , de la part du roi , une prodigieuse quantité de présens. Il y avait plusieurs paquets d'étoffes de soie et de toiles des Indes, avec vingt bourses, chacune de mille sequins d'or. Comme nous nous sentions gênés dans une maison empruntée , et que les présens du roi nous mettaient en état de nous établir ailleurs , nous nous joignîmes bientôt à une grosse caravane de marchands de Candahar, et nous nous rendîmes heureusement avec eux à Bagdad.

Nous allâmes loger dans ma maison , où nous passâmes les premiers jours de notre arrivée à nous reposer et à nous remettre de la fatigue d'un si long voyage. Après cela, je parus dans la ville et cherchai mes amis. Ils furent assez étonnés de me revoir.

Est-il possible , me dirent-ils , que vous soyez encore vivant ? vos associés , qui sont revenus , nous ont assuré que vous étiez mort. D'abord que j'appris que mes joailliers étaient à Bagdad, je courus chez le grand visir, je me jetai à ses pieds et lui contai leur perfidie. Il les envoya sur-le-cliamp arrêter l'un et l'autre; il m'ordonna de les interroger tous deux en sa présence. N'est-il pas vrai , leur dis-je, que je me réveillai lorsque vous me prîtes entre vos bras, que je vous demandai ce que vous vouliez faire , et que , sans me répondre , vous me précipitâtes dans la mer par un sabord du vaisseau? Ils répondirent que j'avais apparemment rêvé cela , et qu'il fallait que moi-même, en dormant, je me fusse jeté dans le golfe.

Eh pourquoi , leur dit alors le visir , n'avez-vous pas fait semblant de le connaître à Ormus ? Ils repartirent qu'ils ne m'avaient point vu à Ormus. Eh ! que direz-vous donc, traîtres , répliqua-t-il en les regardant d'un air menaçant , quand je vous ferai voir un certificat du cadi d'Ormus , qui prouve le contraire ? A ces paroles , que le visir dit pour les éprouver, mes associés pâlirent et se troublèrent. Vous changez dévisage, leur dit-il : Eh bien, avouez vous-même votre crime ; épargnez-vous les supplices qu'on vous apprête pour vous arracher cet aveu.

Alors ils confesseront toul, et sur cette confes-

HISTOIRE D'AïALMULC. 73

sion il les fit emprisonner, en attendant que le calife, qu'il voulait, disait-il, informer de cetle affaire, ordonnât de quel genre de mort il souhaitait qu'ils mourussent; mais ils trouvèrent moyen de tromper la vigilance de leurs gardes, ou d'en corrompre la fidélité. Ils s'échappèrent de leur prison , et se cachèrent si bien dans Bagdad , qu'on ne les put découvrir, quelque recherche qu'en fit le grand visir. Cependant tous leurs biens furent confisqués et demeurèrent au calife , à la réserve d'une petite partie qu'on me donna pour me dédommager de ce qu'on m'avait volé.

Je ne songeai plus après cela qu'à mener une vie tranquille avec ma princesse. Nous passions nos jours dans une parfaite union , et je ne faisais de vœux au ciel que pour le prier de me laisser le reste de ma vie dans l'heureuse situation où je me trouvais : inutiles souhaits ! Les hommes peuventils long-tems jouir d'un sort agréable ? Les chagrins, les malheurs ne troublent-ils pas sans cesse leur repos? Un soir, je revenais de me divertir avec mes amis ; je frappais à ma porte ; j'avais beau frapper rudement, personne ne venait ouvrir. J'en fus surpris , et j'en conçus , sans savoir pourquoi , un triste présage. Je redouble mes coups ^ aucun esclave ne vient 5 mon étonnement augmente. Que faut-il que je pense de ceci ? dis-je en moi-même ,

est-ce quelque nouvelle infortune que j'éprouve ? Au bruit que je faisais , plusieurs voisins sortirent de leurs maisons , et aussi étonnés que moi de ce que mes domestiques ne répondaient point , ils m'aidèrent à enfoncer la porte. Nous entrons 5 nous trouvons dans la cour et dans la première salle mes esclaves égorgés. Nous passons dans l'appartement de Zélica. O spectacle effroyable ! Je vois Chapour et Calé-Cairi tous deux sans vie et noyés dans leur sang ! J'appelle ma princesse , elle ne répond point à ma voix -, je parcours toute la maison, et n'y rencontrant point ce que je cherchais , je sens chanceler mon corps , je tombe sans sentiment entre les bras de mes voisins. Heureux si l'ange de la mort m'eût enlevé dans ce moment ! Mais non , le ciel voulait que je vécusse pour voir toute l'horreur de ma destinée.

Lorsque mes voisins m'eurent rappelé h la vie par leur cruel sccourii, je leur demandai comment il était

HISTOIRE d'aTALMULC. ']5

possible qu'on eût fait un si grand carnage dans ma maison , sans qu'ils eussent ouï le moindre bruit. Ils me dirent qu'ils n'avaient rien entendu , et qu'ils n'en étaient pas moins surpris que moi. Je courus aussitôt chez le cadi , qui mit son neyb ' en campagne avec tous ses archers 5 mais leurs perquisitions furent inutiles 5 chacun pensa ce qu'il voulut de ce tragique événement.

Pour moi , je jugeai comme bien d'autres que mes associés pouvaient en être les auteurs ^ et j'en conçus tant de chagrin , que je tombai malade. Je traînai long-tems à Bagdad des jours languissans 5 je vendis ensuite ma maison , et j'allai demeurer à Mousel avec tout ce que je pouvais avoir de bien. Je pris ce parti, parce que j'avais un parent que j'aimais beaucoup, et qui était attaché au premier visir du roi de Mousel. Ce parent me reçut fort bien , et en peu de tems je fus connu du ministre , qui croyant voir en moi un talent pour les affaires, me donna de l'occupation. Je m'attachai à bien faire les choses dont il me chargeait , et j'eus le bonheur d'y réussir. Il devint de jour en jour plus content de moi j je gagnai peu à peu sa confiance , et insensiblement j'entrai dans les plus secrètes afïkires de l'état. Je lui aidai même bientôt à en soutenir le

' Lieutenant.

poids. Quelques années après, ce ministre mourut , et le roi , peut-être trop prévenu en ma faveur , me donna sa place 5 je la remplis pendant deux ans au gré du roi et au contentement de ses peuples. Et même ce monarque, pour témoigner combien il était satisfait de mon ministère, me nomma Atalmuc. Je vis bientôt l'envie armée contre moi. Quelques grands seigneurs devinrent mes ennemis secrets, et résolurent de me perdre. Pour mieux en venir à bout , ils me rendirent suspect au prince de Mousel, qui , se laissant prévenir par les mauvais discours , demanda ma déposition à son père. Le roi n y voulut pas d'abord consentir-, mais il ne put résister aux pressantes instances de son fils. Je sortis de Mousel, et vins à Damas , où j'eus bientôt l'honneur d'être présenté à votre majesté.

Voilà , sire , l'histoire de ma vie , et la cause de cette profonde tristesse où je parais enseveli. L'enlèvement de Zélica est toujours présent à ma pensée , et me rend insensible h la joie. Si j'apprenais que celte princesse ne vit plus , j'en perdrais peutêtre, comme autrefois, le souvenir ; mais l'incertitude de son sort la retrace sans cesse à ma mémoire et nourrit ma douleur.

CONTINUATION DE t'uiSTOIRE DU IVOI BEDREDDIN-LOLO.

Quand le visir Alalmulc eut achevé le récit de ses aventures , le roi lui dit : Je ne suis plus surpris que vous soyez si triste. Vous en avez un juste sujet*, mais tout le monde n'a pas perdu comme vous une princesse , et vous avez tort de penser que parmi tous les hommes on n'en trouvera pas un qui soit parfaitement content. Vous êtes dans une grande erreur, et sans parler de mille autres, je suis persuadé que le prince Séyf el Mulouk, mon favori, jouit d'un parfait bonheur. Je n'en sais rien, seigneur, reprit Atalmulc -, quoiqu'il paraisse fort heureux , je n'oserais assurer qu'il le fût en effet. C'est une chose, s'écria le roi, dont je veux être éclairci toutà-l'heure. En achevant ces mots, il appela le capitaine de ses gardes , et lui ordonna d'aller chercher le prince Séyf el Mulouk.

Le capitaine des gardes s'acquitta de sa commission sur-le-champ. Le favori vint dans l'appartement du roi son maître , qui lui dit : Prince , je voudrais savoir si vous êtes satisfait de votre destinée ? Ah ! seigneur, répondit le favori, votre majesté peut-elle me faire cette question? Quoique étranger, je suis respecté dans la ville de Damas ; les grands seigneurs cherchent à me plaire , les autres me font la

rjS LES MILLE ET UN JOURS,

cour-, je suis le canal par où coulent toutes vos grâces : en un mot, que pourrait-il manquer à mon bonheur ? Il m'importe , reprit le roi , que vous me disiez la vérité. Atalmulc soutient qu'il n'y a point d'homme heureux ; je pense le contraire , je crois que vous l'êtes; apprenez-moi si je me trompe et si quelque chagrin que vous cachez corrompt par son amertume la douceur du destin que je vous fais. Parlez , que votre bouche sincère me découvre ici vos secrets sentimens ? Seigneur , dit alors Séyf el Mulouk , puisque votre majesté m'ordonne de lui ouvrir mon ame, je vous dirai que, malgré toutes les bontés que vous avez pour moi , malgré les plaisirs qui suivent ici mes pas , et qui semblent avoir choisi pour asile votre cour, je sens une inquiétude qui trouble le repos de ma vie. J'ai dans le cœur un ver qui le ronge sans relâche -, et , pour comble de malheur, mon mal est sans remède.

Le roi de Damas fut assez étonné d'entendre parler dans ces termes son favori , et il jugea qu'on lui avait enlevé aussi quelque princesse. Contez-moi , lui dit-il , votre histoire 5 quelque dame y est sans doute intéressée, et je suis fort trompé si vos chagrins ne sont pas de la même nature que ceux d'Atalmulc. Le favori de Bedreddin reprit la parole et commença le récit de ses aventures de cette manière.

IIISTOTRE DE SÉYF EL MULOUK. 79

lor JOUR.

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