HISTOIRE DU PRINCE SEYF F. L M U L O U K
J'ai déjà eu l'honneur de dire à votre majesté que je suis fils du feu sultan d'Egypte, Asem Ben Sefoiian , et frère du prince qui lui a succédé. Étant dans ma seizième année, je trouvai un jour, par hasard , la porte du trésor de mon père ouverte : j'v entrai, et je commençai à regarder avec beaucoup d'attention les choses qui me parurent les plus rares. Je m'arrêtai particulièrement à considérer un petit coffre de bois de sandal rouge , parsemé de perles, de diamans , d'émeraudes et de topazes. Il s'ouvrait avec une petite clef d'or qui était dans la serrure; je l'ouvris et j'aperçus dedans une bague d'une merveilleuse beauté , avec une boîte d'or qui renfermait un portrait de femme.
Les traits en étaient si réguliers, les yeux si beaux, l'air si charmant, que je jugeai d'abord que c'était
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une peinture faite à plaisir. Les ouvrages de la nature ne sont pas si parfaits, disais-je. Que celui-Là fait d'honneur au pinceau qui l'a produit ! J'admirais l'imagination du peintre qui avait été capable de se former une si belle idée.
Mes yeux ne pouvaient se détacher de cette peinture, et , ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle m'inspira de l'amour. Je pensai que c'était peut-être le portrait de quelque princesse vivante , et je me le persuadais à mesure que je devenais plus amoureux. Je fermai la boîte et la mis dans ma poche avec la bague, qu'il me prit aussi envie de dérober, ensuite je sortis du trésor.
J'avais un confident qui s'appelait Saed 5 il était le fils d'un grand seigneur du Caire 5 je l'aimais et il avait quelques années plus que moi. Je lui contai mon aventure ^ il me demanda le portrait , je le lui donnai. Il l'ota de la boîte pour voir s'il n'y avait pas au dos quelqu'écriture qui pût nous instruire de ce que je souhaitais passionnément de savoir, c'est-à dire , du nom de la personne qui était peinte. Nous aperçûmes autour de la boîte , en dedans, ces paroles en caractères arabes : Bedjr al Jemal , fille du roi Chahhal.
Cette découverte me charma 5 je fus ravi d'apprendre que je n'aimais pas un être imaginaire : je cliargeai mon confident de s'informer où régnait le roi
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Cliahbal. Saed le demanda aux plus habiles gens du Caire , mais personne ne put le lui dire ; de sorte que je résolus de voyager, de parcourir, s'il le fallait , tout le monde, et de ne point revenir en Egypte que je n'eusse vu Bedy al Jemal. Je priai le sultan mon père de me permettre d'aller à Bagdad voir la cour du calife, et les merveilles de cette ville dont j'avais ouï parler si avantageusement. Il m'accorda cette permission. Comme je voulais voyager incognito, je ne sortis point du Caire avec un pompeux appareil : ma suite était seulement composée de Saed et de quelques esclaves dont le zèle m'était connu.
Je me mis bientôt au doigt la belle bague que j'avais prise dans le trésor de mon père , et je ne fis, pendant tout le chemin, que m'entretenir avec mon confident de la princesse Bedy al Jemal , dont j'avais sans cesse le portrait entre les mains. Quand je fus arrivé à Bagdad , et que j'eus vu tout ce qu'il y a de curieux , je demandai à des savans s'ils ne pourraient pas me dire dans quel endroit du monde étaient situés les états du roi Chahbal ? Ils me répondirent que non -, mais que , s'il m'importait fort de le savoir, je n'avais qu'à prendre la peine d'aller à Basra trouver un vieillard âgé de cent soixante-dix ans , nommé Padmanaba , que ce personnage n'ignorait rien , et que sans doute il satisferait ma curiosité. Je pars aussitôt de Bagdad , je vole à Basra, je II. 6
m'informe du vieillard. On m'enseigne sa demeure, je vais chez lui : je vois un homme vénérable qui conservait beaucoup de vigueur, bien que près de deux siècles eussent flétri son front. Mon fils , me dit-il d'un air riant , qu'y a-t-il pour votre service ? Mon père , lui dis-je , je voudrais savoir où règne le roi Chahbal -, il m'est de la dernière importance de l'apprendre : quelques savans de Bagdad, que j'ai consultés, et qui n'ont pu nie donner aucune lumière là-dessus , m'ont assuré que vous m'enseigneriez le nom et le chemin du royaume de Chahbal. Mon fils, répliqua le vieillard , les savans qui vous ont adressé à moi me croient moins ignorant que je ne suis. Je ne sais point précisément où sont les états de Chahbal; je me souviens seulement d'en avoir entendu parler à quelque voyageur. Ce roi règne, si je ne me trompe , dans une île voisine de celle de Sei'cndib ; mais ce n'est qu'une conjecture , et je suis peut-être dans l'erreur.
Je remerciai Padmanaba de m' avoir du moins fixé un endroit où j'espérais pouvoir être éclairci de ce que je voulais savoir. Je formai la résolution d'aller à l'île de Serendib : je m'embai-quai avec Saed et mes esclaves , sur le golfe de Basra , dans un vaisseau marchand qui allait à Surate. De Surate , nous nous rendîmes à Goa , où nous apprîmes en arrivant qu'un vaisseau devait mettre à la voile dans
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peu de jours, et prendre la route de Tîle de Serendib. Nous profitâmes de l'occasion. Nous partîmes de Goa avec un vent si favorable , que nous avançâmes beaucoup la première journée; mais, dès la seconde, le yent changea, et il s'éleva une tempête si violente, que les matelots croyant notre perte inévitable, abandonnèrent le vaisseau au gré du vent et de la mer. Tantôt les flots , s' ouvrant comme pour nous engloutir, présentaient d'affreux abîmes à nos yeux effrayés, et tantôt s'élevant, ils nous portaient avec eux jusqu'aux nues. Nous fûmes Ion g-tems le jouet des eaux-, mais ce qui nous surprit tous , et nous parut un miracle , c'est que nous ne fîmes point naufrage. Nous allâmes relâcher à une île voisine des Maldives.
Cette île avait peu d'étendue , et nous sembla déserte. Nous nous disposions à mettre pied à terre , et à nous avancer vers un bois fort épais que nous aperçûmes au milieu , lorsqu'un vieux matelot accoutumé à parcourir les cotes des Indes , nous dit que cette île était habitée par des nègres idolâtres , qui adoraient un serpent, auquel ils donnaient à dévorer tous les étrangers qui avaient le malheur de tomber entre leurs mains -, qu'au lieu d'y descendre , il valait mieux nous remettre en mer, et gagner, s'il était possible , les Maldives. Le capitaine, qui connaissait le matelot pour un homme fort expérimenté et peu capable d'avancer une chose sans en être bien assuré,
le crut ; et il fut résolu que le lendemain matin , à la pointe du jour, on lèverait l'ancre pour s'éloigner d'un endroit si dangereux.
Cette résolution était fort judicieuse , mais on aurait encore mieux fait de partir sur-le-champ, et de s'abandonner à la mer 5 car, au milieu de la nuit, nous fûmes tout-à-coup assaillis par un grand nombre de nègres qui entrèrent dans notre vaisseau, nous chargèrent de chaînes et nous menèrent à leurs habitations.
lor JOUR.
LEJourcommençait à paraître, lorsque, après avoir traversé le bois que nous avions remarqué de loin le soir précédent , nous arrivâmes à la horde des nègres. C'était une grande quantité de petites cabanes composées de bois et de terre , au milieu desquelles s'élevait un gros pavillon de la même manière , qu'ils appelaient le palais de leur roi.
On nous conduisit sous ce pavillon , où , sur un trône fait de rocailles et de coquillages, paraissait
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le roi. C'était un nègre d'une taille gigantesque, mais si laid et si efFroyable , qu'il avait plus l'air d'un démon que d'un homme. La princesse sa fille était assise auprès de lui. Elle pouvait avoir trente ans : elle tenait de son père pour la taille et lui ressemblait un peu d'ailleurs.
Un des principaux nègres qui nous avaient pris , nous obligea de faire de profondes révérences au monarque noir et à sa fille. Ensuite, il rendit compte de son heureuse expédition. Le roi, après l'avoir écouté avec plaisir, témoigna qu'il était content de lui et de tous ceux qui l'avaient accompagné. Puis , nous montrant du doigt à son premier visir : Allez , lui dit-il , faites conduire ces prisonniers sous une tente particulière , et que chaque jour on en donne un au dieu que nous adorons. Le visir obéit 5 il nous mena lui-même sous un pavillon séparé , où l'on nous apporta , par son ordre , du mil et d'autres mets pour nous nourrir, et rendre les victimes plus grasses. Dès le lendemain , deux nègres vinrent prendre un de nos compagnons pour le livrer au serpent ^ ils revinrent le jour suivant en chercher un autre : tous les matins , un de nos camarades était dévoré par le monstre. Ainsi périrent mes esclaves , le capitaine , le pilote et les matelots.
Il ne restait plus que Saed et moi. Nous étions prêts à subir le même sort j nous attendions que les
nègres vinssent nous séparer pour jamais : Ah ! mon cher prince, me dit mon confident, puisque nous devons tous deux être sacrifiés, fasse du moins le ciel que je meure avant vous ! qu'il ne permette pas que je vous voie conduire à la mort , cela me ferait trop de peine. O Saed! lui répondis-je, pourquoi vous êtesvous associé à mes malheurs ? Quand , possédé d'un amour insensé , j'ai voulu quitter le séjour du Caire pour aller chercher partout un objet qui peut-être ne saurait être à moi , que ne me laissiez-vous partir tout seul ! Vous avez combattu mes sentimens ; j'ai rejeté vos sages conseils ; est-il possible que vous périssiez avec un homme qui n'a pas voulu vous croire? Pendant que nous nous consumions en plaintes vaines , les nègres arrivèrent et s'adressèrent à moi : Suivez-nous, me dirent-ils. Je frémis à ces paroles, et me tournai vers Saed pour lui dire un éternel adieu. Nous n'eûmes pas la force de parler l'un à l'autre, nous fûmes tout-à-coup saisis de crainte et de douleur. Nous nous contentâmes de nous exprimer par nos regards les mouvemens qui nous agitaient.
Les nègres me menèrent sous une vaste tente, où je croyais qu'on m'allait immoler -, mais une femme noire qui s'offrit à ma vue en entrant, me détrompa. Rassurez-vous, jeune homme, me ditelle , vous n'aurez pas le sort de vos compagnons 5 la princesse Husnara ma maîtresse vous en ré-
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serve un p^us doux: je ne vous en dirai pas davantage , car elle veut elle-même vous annoncer votre bonheur. Je suis son esclave favorite , et j'ai ordre de vous introduire dans le lieu le plus secret de ce pavillon , où elle vous attend avec impatience. A ces mots , les deux nègres qui m'avaient accompagné jusque-là se retirèrent, et l'esclave favorite de Husnara me prenant par la main , me mena dans un petit réduit où sa maîtresse était seule , et assise sur une manière de sopha couvert de peaux de bêtes sauvâmes.
Cette princesse avait le teint olivâtre , les yeux vifs et fort petits , le nez retroussé, la bouche grande, les lèvres 'fort grosses et les dents de couleur d'ambre. Ses cheveux étaient courts , fort crépus et plus noirs que l'ébène. Elle portait pour coiffure un simple bonnet de toile jaune , brodé de fil rouge et relevé d'un panache de plumes de diverses couleurs. Elle avait un collier composé de gros grains de Talagaija * bleus et jaunes , et une longue robe de peaux de tigres l'enveloppait depuis les épaules jusqu'aux pieds. Cet objet n'était guère propre à me faire oublier Bedy al Jemal.
Approche , jeune homme , me dit-elle d'abord
• Arbre dont les feuilles sont dentelées et presque fendues. On ramasse les fruits qu'il porte, on les met en couleur, et les femmes en fout des bracelets et des colliers.
qu'elle m'aperçut , viens l'asseoir auprè,s de moi ^ j'ai des choses à l'apprendre qui te consoleront d'être tombé au pouvoir du roi mon père. A ce discours , continua-t-elle après que je me fus assis , tu dois avoir une vive impatience de savoir ce que j'ai à te dire , et je te le pardonne , puisqu'il s'agit de la chose du monde la plus importante et la plus agréable pour toi. Tu m'as plu dès que je t'ai vu , et non-seulement je veux te sauver la vie , mais je prétends même te choisir pour amant , et je te préfère aux plus grands seigneurs de la cour, qui sont tous épris de mes charmes.
Quoique cet aveu ne dût guère me surprendre , puisque l'esclave favorite m'y avait assez préparé , il ne laissa pas de me causer un trouble inconcevable : si je ne pouvais me résoudre à répondre de la manière que la princesse l'aurait souhaité , la crainte que j'avais d'exciter sa colère m'empêchait aussi de lui parler franchement. Voyant que je ne répondais point , et que j'étais même embarrassé , elle me dit : Jeune homme , je ne suis pas étonnée que tu gardes le silence et paraisses troublé : tu ne t'attendais pas à voir une jeune et belle princesse s'abaisser jusqu'à te faire des avances, et la surprise où te jette ce bonheur imprévu tient ta langue embarrassée 5 mais au lieu de me sentir offensée de ton embarras, je t'avoue qu'il me charme j j'en conçois un présage fa vo-
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rable pour mon amour, et ce silence, qui marque sans cloute l'excès de ta joie, me fait plus de plaisir que tous les discours reconnaissans que tu pourrais me tenir. En achevant ces mots, elle me donna une de ses mains à baiser comme un avant-goût des plaisirs qu'elle me réservait.
Elle était si persuadée qu'on ne pouvait la voir sans l'aimer, qu'elle prit pour des témoignages d'amour toutes les marques de dégoût qui paraissaient sur mon visage et dans mes actions. Pendant ce tems-là, deux femmes esclaves noires vinrent étendre par terre des peaux , et mirent dessus , un moment après , plusieurs plats de mil et de riz , avec quelques autres de viande confite dans du miel 5 la princesse m'ordonna de me coucher comme elle sur les peaux , et de manger.
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Je fis peu d'honneur à ces mets , bien que la princesse ne cessât de m'exciter à manger. Quoi donc, jeune homme , me dit-elle , vous n'avez point
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d'appétit : que cela flatte agréablement ma passion ! Dans l'attente charmante où vous êtes des bontés dont je veux bien vous laisser concevoir l'espérance , tous les momens qui retardent votre bonheur irritent votre impatience et vous otent l'envie de manger. Cependant , poursuivit-elle , quelle que soit la violence des désirs que je vous inspire , je ne puis mettre que cette nuit le comble à votre félicité : je vais trouver le roi mon père , et le prier de vous laisser la vie aussi-bien qu'au camarade qui vous reste , parce que Mihrafya , mon esclave favorite , a pris du goût pour lui.
En parlant ainsi, elle se leva , demanda un voile, et tandis qu'elle se disposait à paraître devant son père , elle me dit : Jeune homme , retourne sous ta tente , va rejoindre ton compagnon -, dis-lui qu'il aura le bonheur de posséder mon esclave favorite; porte-lui cette agréable nouvelle : réjouissez- vous tous deux , et rendez grâces à la fortune , qui , vous sauvant l'un et l'autre du malheur qu'ont éprouvé tous vos camarades , vous procure une vie délicieuse dans le même lieu où ils ont trouvé la mort. Aussitôt que le flambeau du jour cessera d'éclairer celte île, je t'enverrai chercher pour souper avec moi , et nous ferons la débauche ensemble.
Je remerciai la princesse Husnara de ses bontés, quoique bien résolu de mourir plutôt que d'en profi-
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ter. Un nègre qu'on appela pour me conduire me mena dans ma tente. On ne peut exprimer quelle fut la joie de Saed lorsqu'il me revit -, il n'en aurait pas eu une plus grande quand , délivrés par miracle des cruelles mains des nègres , nous nous serions vus tout-à-coup transportés en Egypte. Ah ! vous voilà , mon cher prince , s'écria-t-il 5 hélas ! je désespérais de jouir encore de la vue de mon maître -, je croyais déjà que les barbares vous avaient immolé , et que le serpent funeste , à qui l'erreur a fait élever ici des autels , vous avait dévoré : est-il possible que vous me soyez rendu et que vous veniez sécher les pleurs que je versais pour vous ?
Oui, Saed, lui dis-je, et je vous apprends que mon saint dépend de moi : je puis , si je le veux , échapper au destin qu'ont eu nos compagnons. Ah ! seigneur, interrompit brusquement Saed, dois-je ajouter foi à vos paroles? Croirai-je qu'en effet vous pouvez éviter la mort ? Quelle heureuse nouvelle venez-vous m' annoncer ? Je ne vous dis rien , lui répondis-je , qui ne soit véritable 5 mais vous ne savez pas à quel prix je puis sauver mes jours : quand vous en serez instruit , vous ne ferez plus éclater de si vifs transports de joie, et vous me trouverez peut-être plus à plaindre que si j'avais déjà perdu la vie. Alors je lui contai l'entretien que je venais d'avoir avec la fille du roi des nègres.
Je conviens , me dit mon confident après m'avoir écouté , qu'il est assez désagréable de se voir entre les bras d'une pareille amante -, ce n'est pas sans raison que vous êtes révolté contre elle , j'entre dans vos sentimens -, mais la vie est une belle chose : songez qu'il est triste de périr à votre âge 5 faites un effort sur vous , mon prince , cédez à la nécessité. O Saed! m'écriai-je à ces paroles , quel conseil osezvous me donner? pensez-vous que je puisse le suivre? Nous verrons si vous serez capable de faire vous-même ce que vous conseillez aux autres , car je vous avertis que vous êtes aussi dans le cas : l'esclave favorite de la princesse a les mêmes vues sur vous , et prétend que vous l'aimiez 5 elle n'est pas plus aimable que sa maîtresse : vous sentez-vous disposé à répondre aux bontés qu'elle veut avoir pour vous cette nuit ?
Saed pâlit à ce discours. Juste ciel ! dit-il , l'ai-je bien entendu ? l'esclave favorite de la princesse veut que je vive pour elle j ah! que plutôt les nègres viennent me chercher pour me conduire à leur pagode ! que le serpent m'engloutisse mille fois avant que je réponde aux caresses ! . . . Oh ! oh ! Saed , repris-je, vous faites paraître bien de la répugnance pour une dame qui a de la bonne volonté pour vous; vous oubliez que la vie est une belle chose : dès cjunn veut vous forcer d'aimer un objet horrible , la
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mort n'a rien qui vous épouvante , et vous voulez que je la craigne ! Avouez donc qu'il n'est pas aisé de vaincre les mouvemens de son cœur , et de témoigner de l'amour à une personne qui n'inspire que du dégoût : cet effort est au-dessus de la plus impétueuse jeunesse ; il vaut mieux que nous périssions l'un et l'autre que de nous abaisser à feindre de la tendresse pour deux objets que nous ne saurionaimer.
Mon confident approuva ce parti que mon déses^ poir me suggérait ^ si bien que nous ne songeâmes plus qu'à mourir : nous attendions la nuit avec impatience , non pour goûter les plaisirs qu'on nous promettait , mais pour charger d'injures nos maîtresses, et leur laisser voir l'horreur que nous avions pour elles. Cela était assez nouveau pour des amans; nous nous flattions , par ce moyen , de les mettre en fureur et de les obliger à nous faire mourir ; nous nous imaginions que si une belle femme méprisée est capable de se porter aux extrémités les plus violentes, nous n'offenserions pas impunément deux personnes laides et cruelles.
La nuit étant arrivée , un nègre , officier de la princesse Husnara , vint nous chercher et nous dit : Heureux captifs , préparez-vous à goûter les plus doux plaisirs : deux tendres amantes se disposent à vous faire un sort charmant ; bénissez le jour où la
fureur de la mer et des vents vous a jetés sur ces bords.
Nous suivîmes le nègre sans lui répondre 5 mais il ne tint qu'à lui de juger par notre silence que les dames qui nous attendaient ne seraient pas fort contentes de nous \ la tristesse , ou plutôt le désespoir , était peint dans nos yeux 5 il nous mena sous le pavillon de la fille du roi des nègres, dans un endroit où cette princesse était à table avec son esclave favorite , toutes deux couchées sur des peaux étendues par terre. Viens t'asseoir auprès de moi , me dit Husnara , et que ton compagnon se mette auprès de Mylirafya. Il y avait plusieurs ragoûts difFérens dont on nous obligea de manger, et des esclaves noires nous présentaient de tems en tems d'une boisson faite de mil, dans des coupes de terre peinte.
La princesse , pour me plaire , fit l'agréable pendant le repas , et Myhrafya, de son coté, ne manqua pas d'agacer Saed : insensiblement elles devinrent si
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vives Tune et l'autre , que nous fumes obligés de leur faire connaître qu elles perdaient leur tems. Je dis mille choses dures et piquantes à Husnara, et mon confident ne fut pas plus galant que moi.
Nos discours firent promptement leur effet : nous vîmes nos dames changer de visage en un moment ; elles ne nous regardèrent plus qu'avec des yeux pleins de fureur : Ah ! misérables , s'écria la fille du roi des nègres , est-ce ainsi que vous répondez à mes bontés ? oubliez-vous combien il est dangereux pour vous d'exciter ma haine ? Ingrat , conlinua-t-elle en s'adressant à moi , peux-tu recevoir avec indifférence toutes les marques d'amitié que je te donne? mais, que dis-je , avec indifférence? il semble que tu aies de l'horreur pour Husnara 5 que trouves-tu dans ma personne qui t'inspire de l'aversion ? ai-je quelque défaut ?
En prononçant ces derniers mots , elle se tourna vers sa favorite : Parlez, Myhrafya , lui dit-elle, ne me flattez point, suis-je laide ou mal faite ? ai-je la taille mal prise , ou les traits irréguliers ? en un mot , suis-je digne des mépris que ce jeune étranger a pour moi ? Ah ! ma princesse , répondit l'esclave favorite , il n'y a point de dame au monde qui mérite d'être mise en parallèle avec vous -, rien n'est si parfait que votre beauté ; rien de plus libre et de plus régulier que votre taille ; il faut que ce jeune
homme ait perdu le jugement , puisqu'il ne rend pas justice à vos charmes •, si vous trouvez un ingrat, je ne dois point être étonnée que cet autre étranger ait peu de goût pour moi ; je ne comprends pas qu'un homme puisse vous regarder sans vous adorer ^ ce jeune homme peut-il vous voir d'un œil indiffèrent? il devrait mourir d'amour à votre vue ou devenir fou.
Cela est vrai , reprit la princesse 5 vous êtes aussi fort aimable , et vos beautés ne sont point à dédaigner : vengeons-nous de ces deux misérables 5 j'ai obtenu leur grâce du roi mon père, mais ils sont indignes de la vie que je voulais leur laisser, ils mourront : qu'on appelle quelques-uns de mes officiers 5 qu'ils aillent mener ces étrangers au pagode, et qu'on les livre à la divinité que nous adorons. Myhrafya se chargea elle-même d'aller chercher des officiers 5 elle sortit , et revint peu de tems après accompagnée de deux nègres : Avancez , leur dit la princesse , prenez ces jeunes prisonniers et les conduisez au pagode. Les nègres s'approchèrent de moi , mais dans l'instant qu'ils nous emmenaient hors de la tente, elle leur dit : Arrêtez, je ne sais quel mouvement s'élève dans mon cœur et s'oppose à la mort de ces deux coupables ; c'est ma haine , sans doute, qui n'est pas satisfaite d'un si léger .supplice-, une prompte mort est un bien pour des