‹ Les Mille et un jours (volume 5)Chapitre 5 sur 16 · HISTOIRE DE SÉYF-EL-MUI.OUK · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE SÉYF-EL-MUI.OUK

malheureux ; qu'ils vivent l'un et l'autre pour souf^ frir de longs tourmens 5 je veux qu'on les envoie moudre du mil et qu'on les occupe nuit et jour 5 une vie si pénible me vengera mieux que leur trépas.

A ces mots elle chargea les nègres de nous con^ duire dans un endroit de l'île où il y avait des moulins à bras , et de ne nous pas donner un moment de relâche , ce qui fut exécuté sur-le-champ. On nous mena moudre du mil 5 et comme si cette occupalion ne nous eût pas rendus assez misérables , on nous faisait porter de grosses charges de bols. N'étant pas accoutumés à un si rude travail , il était impossible de n'y pas succomber. Les nègres qui nous faisaient travailler , s'apercevant quelquefois que nous n'en pouvions plus , nous demandaient malicieusement si nous n'avions pas envie de devenir amoureux ? Cette question nous retraçant l'image de nos dames , nous inspirait une nouvelle vigueur \ nous aimions encore mieux demeurer au moulin que de les revoir.

Un jour ces nègres nous laissèrent une quantité de mil à moudre : Nous allons à la horde , nous dirent-ils, qu'à notre retour tout ce mil soit moulu. Me voyant seul avec mon confident : Saed , lui -disje , pendant que nos ennemis sont éloignés de nous, profitons de l'occasion , gagnons le bord de la mer ; peut-être y trouverons -nous quelque barque dont ir. 7

nous pourrons nous servir pour nous sauver -, peutêtre serons-nous assez heureux pour voir passer quelque vaisseau -, nous lui ferons signe d'approcher et de nous venir prendre. J'y consens , mon prince , répondit Saed, n'ayons rien à nous reprocher-, tentons tout pour sortir de cette île funeste : si le ciel ne nous fait rien rencontrer qui puisse nous aider à nous tirer d'embarras , nous nous jeterons à la mer, et je crois qu'il nous sera plus doux de périr dans les flots , que de continuer à moudre du mil.

Je fus du sentiment de mon confident. Nous gagnâmes le rivage de la mer, qui n'était pas fort éloigné : nous aperçûmes un bateau attaché à un piquet 5 il servait à un nègre, dont l'habitation était voisine, à pêcher. Nous le détachâmes promptement, et prenant le large , nous nous abandonnâmes à la merci des eaux et des vents.

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A PEINE eumés-nous commencé à ramci'Ct à nous écarter du bord , que nous vîmes paraître le nègre

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à qui la barque appartenait : il fit des liurlemens affreux quand il vit qu'elle n'était plus au piquet , et il nous menaça ; mais tous ses cris furent inutiles aussi-bien que ses menaces. Nous étions déjà en pleine mer , et nous avions perdu de vue l'île , avant que la nuit survînt. Nous rendîmes grâces au ciel de notre délivrance -, nous en ressentions autant de joie que si nous eussions été dans un port assuré. Quoique nous fussions sur la mer sans provisions, et que le frêle vaisseau qui nous portait fût à tous momens en danger d'être submergé , nous n'étions occupés que du bonlieur de nous voir échappés des mains des nègres 5 il nous paraissait moins horrible de périr dans les eaux que d'être dévorés par un serpent.

Après avoir vogué toute la nuit à l'aventure , nous aperçûmes à la pointe du jour une petite île : nous y allâmes descendre. Plusieurs arbres chargés de fort beaux fruits qui pendaient jusqu'à terre, frappèrent d'abord notre vue 5 ce qui nous réjouit d'autant plus , que nous commencions à nous sentir beaucoup d'appétit : nous en cueillîmes , nous en mangeâmes , et nous les trouvâmes excellens. Une joie parfaite succéda bientôt à la terreur que les nègres nous avaient inspirée -, et , riant des choses mêmes qui nous avaient le plus épouvantés , nous nous mîmes à plaisanter sur les bonnes fortunes que

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nous avions dédaignées. Lorsque nous eûmes pris un peu de rafraîchissement , nous attachâmes notre bateau à un piquet et nous nous avançâmes dans rile. Je n'ai jamais vu de séjour plus agréable : il y croît du sandal et du bois d'aloès -, on y voit des sources d'eau douce et toutes sortes de fruits , aussibien que les plus belles fleurs.

Ce qui nous surprenait davantage, c'est que cette île , quoique si commode et si agréable pour la vie , nous paraissait déserte. D'où vient , dîs-je à Saed, que cette île n'est point habitée ? nous ne sommes pas les premiers qui y soient venus ^ d'autres avant nous en ont fait sans doute la découverte : pourquoi est-elle abandonnée ? Mon prince, me répondit mon confident , puisque personne n'y demeure , c'est une marque certaine qu'on n'y saurait demeurer ; elle a quelque désagrément qui la rend inhabitable. Hélas ! quand le malheureux Saed parlait ainsi, il ne croyait pas si bien dire la vérité.

Nous passâmes la journée à nous réjouir et à nous promener , et quand la nuit fut venue , nous nous étendîmes sur l'herbe , qui était émaillée de mille fleurs qui se faisaient agréablement sentir. Nous nous endormîmes délicieusement^ mais, à mon réveil, je fus fort étonné de me voir seul. J'appelai Saed à plusieurs reprises ; comme il ne répondait point à ma voix , je me levai pour l'aller chercher , et après

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avoir parcouru une partie de l'île, je revins au même endroit où j'avais passé la nuit , m'imaginant qu'il y serait peut-être : je l'attendis vainement tout le jour entier et même la nuit suivante : alors désespérant de le revoir, je fis retentir l'air de plaintes et de gémissemens : Ali ! mon cher Saed , m'écriais-je à tout moment, qu'es-tu devenu ? Pendant que je te possédais , tu m'aidais à porter le fardeau de ma mauvaise fortune ; tu soulageais mes peines en les partageant : par quel malheur, ou par quel enchantement m'as-tu été enlevé ? quelle puissance plus barbare que les nègres nous a séparés ? il m'aurait été plus doux de mourir avec toi que de vivre ici tout seul.

Je ne pouvais me consoler de la perte de mon confident ; et ce qui troublait ma raison , c'est que je ne comprenais pas ce qui poxivaitlui être arrivé : j'entrai dans un vif désespoir , et résolus de périr aussi dans cette île : Je vais , disais-je, la parcourir tout entière 5 j'y trouverai Saed ou la mort. Je marchai vers un bois que j'aperçus ; et quand j'y fus arrivé, je découvris au milieu un château fort bien bâti, et entouré de larges et profonds fossés pleins d'eau , dont le pont-levis était abaissé : j'entrai dans une grande cour pavée de marbre blanc , et m'avançai vers la porte d'un beau corps de logis ; elle était faite de bois d'aloès ; plusieurs figures

d'oiseaux y élaient représentées en relief, et un gros cadenas d'acier, fabriqué en forme de lion , la tenait fermée. La clef tenait au cadenas 5 je la pris pour la tourner : le cadenas se rompit comme une glace , et la porte s'ouvrit plutôt d'elle-même que de l'effort que je fis pour l'ouvrir 5 ce qui me causa une extrême surprise. Je trouvai un escalier de marbre noir 5 je montai , et j'entrai d'abord dans une grande salle ornée d'une tapisserie de soie et d'or avec des sofas de brocard -, de là je passai dans une chambre où il y avait un riche ameublement \ mais ce n'est pas ce que je regardai avec le plus d'attention. Une jeune dame parfaitement belle , qui s'offrit à mes yeux , attira tous mes regards : elle était couchée sur un grand sofa, !a tête appuyée sur un coussin , revêtue de riches habits , et il y avait auprès d'elle une petite table de marbre jaspé. Comme elle avait les yeux fermés , et que j'avais lieu de douter que ce fût une personne vivante, je m'approchai d'elle doucement , et je m'aperçus qu'elle respirait.

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Je demeurai quelques moinens à Ja considérer ; elle me parut charmante , et j en serais devenu amoureux, si je n'eusse pas été aussi occupé que je rétais de Bedy al Jemal. J'avais un désir extrême de savoir pourquoi je trouvais dans une île déserte une jeune dame seule dans un château où je ne voyais personne. Je souhaitais passionnément qu'elle s'éveillât-, mais elle dormait d'un si profond sommeil que je n'osai troubler son repos. Je sortis du château dans la résolution d'y revenir quelques heures après.

Je me promenai dans l'île ^ et j'aperçus avec épouvante un grand nombre d'animaux gros comme des tigres, et faits à peu près comme des fourmis: je les aurais pris pour des bêtes féroces et cruelles s'ils n'eussent pas fui à mon aspect. Je vis encore d'autres animaux sauvages qui semblèrent me respecter, bien qu'ils eussent un air de férocité qui faisait peur. Après avoir mangé de quelques fruits ,

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dont la beauté charmait ma vue , et m'étre promené assez long-tems , je retournai au château, où la dame était encore endormie : je ne pus résister davantage à l'envie que j'avais de lui parler : je fis du bruit dans la chambre, et j'affectai de tousser pour dissiper son sommeil. Comme elle ne se réveillait point encore , je m'approchai d'elle et lui touchai le bras d'une manière à pouvoir produire l'effet que je souhaitais. J'exerçai toutefois en vain le sentiment du tact j cela ne me parut pas naturel : il y a ici de l'enchantement , dis-je alors en moi-même , quelque talisman tient cette dame endormie , et si cela est ainsi , il n'est pas possible delà retirer de cet assoupissement. Je désespérais d'en venir à bout, lorsque j'aperçus sur la table de marbre dont j'ai parlé quelques caractères gravés : je jugeai que celte gravure pouvait éîre constellée : je me mis en devoir d'oter la table -, mais à peine l'eus-je touchée , que la dame fit un grand soupir et se réveilla.

Si j'avais été surpris de trouver dans ce château une si belle personne , elle ne fut pas moins étonnée de me voir. Ah! jeune homme, me dit-elle, comment avez-vous pu vous introduire ici ? Qu'avez-vous fait pour surmonter tous les obstacles qui devaient vous empêcher d'entrer dans ce château, et qui sont au-dessus de la puissance humaine ? Je ne saurais croire que vous soyez un homme. Vous

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êtes sans doute le prophèle Elle ? Non , madame , lui dis-je, je ne suis qu'un simple homme, et je puis vous assurer que je suis venu ici sans peine ; je n'ai trouvé aucune difficulté à vaincre. La porte de ce cliâteau s'est ouverte dès que j'ai touché la clef. Je suis monté dans cet appartement sans qu'aucun pouvoir s'y soit opposé. Je ne vous ai pas facilement réveillée 5 c'est ce qui m'a coûté le plus.

Je ne puis ajouter foi à ce que vous me dites , reprit la dame , je suis si persuadée qu'il est impossible aux hommes de faire ce que vous avez fait , que je ne crois point, quoique vous puissiez dire, que vous ne soyez qu'un homme. Madame , lui disje, je suis pexit-étre quelque chose de plus qu'un homme ordinaire. Un souverain est l'auteur de ma naissance , mais je ne suis qu'un homme enfin. J'ai bien plutôt sujet de penser que vous êtes d'une espèce supérieure à la mienne. Non, répartit-elle, je suis comme vous de la race d'Adam. Mais apprenez-moi , poursuivit-elle , pourquoi vous avez quitté la cour de votre père , et comment vous êtes venu dans cette île.

Alors je satisfis sa curiosité^ je lui avouai ingénument que j'étais devenu amoureux de Bedy al Jemal , fille du roi Chahbal , en voyant son portrait , que je lui montrai , car je l'avais si bien caché avec ma bague , que les nègres ne s'en étaient point

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aperçus. La dame prit le portrait, le regarda fort attentivement , et me dit : J'ai ouï parler du roi Cbalibal. il règne dans une île voisine de Sérendib. Si sa fille est aussi belle que son portrait, elle mérite bien que vous l'aimiez avec tant d'ardeur 5 mais il faut se défier des portraits qu'on fait des princesses -, on les peint d'ordinaire en beau. Achevez , ajouta-t-elle , votre histoire , après cela je vous conterai la mienne. Je lui fis un long détail de toutes mes aventures , et ensuite je la priai de m'apprendre les siennes. Elle en commença le récit dans ces termes :

Je suis fille unique du roi de Sérendib '. Un jour que j'étais avec mes femmes dans un château que mon père a près de la ville de Sérendib , il me prit fantaisie de me baigner dans un bassin de marbre blanc qui était dans le jardin. Je me fis déshabiller, et j'entrai dans le bassin avec mon esclave favorite. A peine fûmes-nous dans l'eau qu'il s'éleva un assez grand vent. Un tourbillon de poussière parut en lair au-dessus de nous, et du milieu de ce tourbillon

' C'est l'ilc (le Ceylan. Les Orientaux l'appellent Se'rendib. C'est sur une montagne lie cette île que plusieurs auteurs orientaux prétendent qu'Adam et Eve se rencontrèrent lorsqu'ils eurent fait le tour du monde. Cependant d'autres auteurs mahométans prétendent que celte rencontre se fit sur le mont Arafate , auprès de la Wlecque : comme il tsl dit dans le premier volume de ces Contes.

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sortit tout à coup un gros oiseau qui fondit suimoi 5 me prit entre ses serres , m'enleva et m'apporta dans ce château , où changeant aussitôt de figure , il se montra sous la forme d'un jeune génie. Princesse , me dit-il, je suis un des plus considérables génies du monde. Comme je passais aujourd'hui par l'île de Sérendib , je vous ai vue au bain , vous m'avez charmé. Voilà une belle princesse, ai-je dit, ce serait dommage qu'elle fît le bonheur d'un enfant d'Adam , elle mérite bien l'attachement d'un génie ; il faut que je l'enlève et que je la transporte dans une île déserte. Ainsi , princesse , oubliez le roi votre père , et ne songez qu'à répondre à mon amour. Rien ne vous manquera dans ce château \ j'aurai soin de vous y fournir toutes les choses dont vous aurez besoin.

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Pendant que le génie me tenait ce discours, je ne fis que pleurer et lamenter. Infortunée Malika , me

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disais-je, est-ce là le sort qui t'était réservé ? Le roi mon père ne m'a-t-il donc élevée avec tant de soin , que pour avoir la douleur de me perdre si désagréablement? Hélas! il ne sait point ce que je suis devenue , et je crains que ma perte ne lui soit funeste. Non, non, me dit le génie, votre père ne succombera point à son affliction ^ et pour vous , ma princesse , j'espère que vous vous rendrez aux marques de tendresse que je prétends vous donner. Ne vous flattez point, lui dis-je, de cette fausse espérance -, j'aurai toute ma vie une aversion mortelle pour mon ravisseur. Vous changerez de sentiment , reprit-il , vous vous accoutumerez à ma vue et à mon entrelien 5 le tems produira cet effet. Il ne fera point ce miracle , interrompis-je avec aigreur, il augmentera plutôt la haine que je me sens pour vous.

Le génie , au lieu de paraître offensé de ces paroles, en sourit; ot, persuadé qu'effectivement je m'accoutumerais peu à peu à l'écouter, il n'épargna rien pour me plaire. Il alla , je ne sais où , chercher de magnifiques habits , qu'il m'apporta -, il mit toute son attention à m'inspirer du goût pour lui ; mais s'apercevant que bien loin de faire quelque progrès dans mon cœur, il me devenait de jour en jour plus odieux , il perdit enfin patience , et résolut de se venger de mes mépris. 11 versa sur moi les pavots

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d'un sommeil magique ; il m'ëteiidit sur le sofa dans l'attitude où vous m'avez trouvée , et mit auprès de moi cette table de marbre, sur laquelle il y a des caractères talismaniques qu'il avait tracés pour me tenir dans un profond sommeil jusqu'à la fin des siècles. Il fit encore deux talismans 5 l'un pour rendre ce château invisible , et l'autre pour empêcher qu'on n'en ouvrît la porte. Ensuite il me laissa dans cet appartement et s'éloigna de ce château. Il y revient de tems en tems ; il me réveille , et me demande si je veux enfin devenir sensible à sa passion ; et comme je persiste toujours à le maltraiter, il me replonge dans l'assoupissement qu'il a inventé pour mon supplice.

Cependant, seigneur, poursuivit la fille du roi de Sérendib , vous m'avez réveillé , vous avez ouvert la porte de ce château qui n'a point été invisible pour vous 5 n'ai-je pas raison de douter que vous soyez un homme ? Je vous dirai même qu'il est surprenant que vous soyez encore en vie 5 car j'ai ouï dire au génie que les bêtes féroces mangent tous ceux qui veulent s'arrêter dans cette île , et que c'est pour cela qu'elle est déserte.

Tandis que la princesse Malika parlait de cette sorte , nous entendîmes un grand bruit dans le château. Elle se tut pour mieux écouter, et bientôt des cris effroyables frappèrent mes oreilles. Juste

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ciel ! dit alors la princesse , nous sommes perdus ; c'est le génie ^ je le reconnais à sa voix. Vous allez périr, rien ne peut vous sauver de sa fureur. Ali ! malheureux prince , quelle fatalité vous a conduit dans ce château ? Si vous avez évité la cruauté des nègres , hélas ! vous ne sauriez échapper à la barbarie de mon ravisseur.

Je croyais donc ma mort certaine , et je ne pouvais en effet me promettre un traitement plus doux : Le génie entra d'un air furieux : il avait à la main une masse d'acier, et il avait le corps d'une grandeur démesurée. Il frémit à ma vue-, mais au lieu de me décharger sur la tête un coup de masse , ou de prendre un ton menaçant, il s'approcha de moi en tremblant, il se jeta à mes pieds et me parla dans ces termes : O prince , fils de roi , vous n'avez qu'à m'ordonner tout ce qu'il vous plaira, je suis disposé à vous obéir. Ce discours me surprit 5 je ne pouvais comprendre pourquoi ce génie était si rampant devant moi et me parlait en esclave. Mais je cessai de m'étonner lorsque , continuant de m'adres- .«er la parole , il me dit : L'anneau que vous avez au doigt est le cachet ' de Salomon : quiconque le possède ne saurait périr par accident. Il peut tra-

' l.cs IMahométans altrlhiicnt mille vcrt(is au cachet ds; Salomon : Modes iiaraît lui-même donner dans celte superstition.

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verser, sur un simple esquif, les mers les plus orageuses, sans craindre que les flots l'engloutissent. Les bétes les plus féroces ne peuvent lui nuire , et il a un pouvoir souverain sur les génies. Les talismans , tous les cliarmes cèdent à ce merveilleux cachet.

C'est donc, dis-je au génie , par la vertu de cet anneau que je n'ai pas fait naufrage ? Oui , seigneur, me répondit-il, c'est lui qui vous a sauvé des bétes qui sont dans cette île. Apprenez-moi, lui dis-je, si vous le savez , ce qu'est devenu le compagnon que j'avais en arrivant ? Je sais le présent et le passé, répartit le génie, et je vous dirai que votre camarade a été mangé par les fourmis , qui le dévorèrent la nuit à vos cotés. Ces sortes de fourmis sont en grand nombre , et rendent cette île inhabitable. Elles n'empêchent pas pourtant que les peuples voisins , et surtout les habitans des Maldives , n'y viennent tous les ans couper du sandal -, mais ce n'est pas sans peine qu'ils en emportent , et voici de quelle manière ils s'y prennent : ils se rendent ici pendant l'été ; ils ont dans leurs vaisseaux des che vaux fort vites qu'ils débarquent , et sur lesquels ils montent; ils courent à toutes brides partout où ils aperçoivent du sandal , et dès qu'ils voient venir à eux des fourmis, ils leur jettent de gros morceaux de viande dont ils se sont chargés pour cet effet.

Pendant que les fourmis sont occupées à manger ces morceaux de chair, les hommes marquent les arbres qu'ils veulent couper, après quoi ils s'en retournent. L'hiver ils reviennent et coupent les arbres sans craindre les fourmis , qui durant cette saison ne se montrent pas.

Je ne pus apprendre l'étrange destinée de Saed , sans ressentir une nouvelle douleur. Ensuite je demandai au génie ou était le royaume du roi Chahbal , et si la princesse Bedy al Jemal sa fille vivait encore. Seigneur, me répondit-il , il y a dans ces mers une île où règne un roi nommé Chahbal , mais il n'a point de fille. La princesse Bedy al Jemal , dont vous parlez , était effectivement fille d'un roi appelé Chahbal, qui vivait du tems de Salomon. Eh quoi! repris-] e , Bedy al Jemal n'est donc plus au monde .^^ Non , sans doute , reprit-il 5 c'était une maîtresse de ce grand prophète ?

Je fus bien mortifié d'apprendre que j'aimais un objet dont le sort était terminé depuis long-tems. O

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insensé que je suis ! mécriai-je , pourquoi u'ai-jc pas demandé au sultan mon père de qui était le portrait que j'ai trouvé dans son trésor? il m'aurait appris ce que je viens d'entendre. Que je me serais épargné de peines et de craintes mortelles! J'aurais combattu mon amour dans sa naissance ; il n'aurait peut-être pas pris tant d'empire sur moi ; je ne serais point sorti du Caire , Saed vivrait encore : faut-il que sa mort soit le fruit de mes senlimens chimériques ? Tout ce qui me console , belle princesse , continuai-je en me tournant vers Malika , c'est de Douvoir vous être utile 5 grâce à mon anneau , je suis en état de vous rendre au roi votre père.

En même tems j'adressai la parole au génie : Puisque je suis assez heureux , lui dis-je, pour être possesseur du cachet de Salomon; puisque j'ai droit de commander aux génies , obéis-moi 5 je t'ordonne de me transporter tout-à-l'heure , avec la princesse Malika , dans le royaume de Sérendib , aux portes de la ville capitale. Je vais vous obéir, seigneur, me répondit le génie , quelque chagrin que me puisse causer la perte de la princesse. Tu es bienheureux, repris-je , que je me contente d'exiger de toi que tu nous portes tous deux dans l'île de Sérendib ; tu mériterais, pouravoir enlevéMalika, quej'employasse pour te punir tout le pouvoir que me donne le cachet du prophète sur les génies rebelles.

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