II
Il4 LES MILLE ET UN JOURS,
Le génie ne répliqua rien à ces paroles j il se disposa sur-le-champ à faire ce que je lui avais ordonné : il nous prit entre ses bras, la princesse et moi , et nous transporta dans le moment aux portes de Sérendib. Est-ce là, me dit alors le génie, tout ce que vous souhaitez que je fasse ? N'avez-vous rien de plus à m'ordonner ? Je lui répondis que non , et aussitôt il disparut.
Nous allâmes loger au premier caravansérail en entrant dans la ville , et là , nous mîmes en délibération si nous écririons à la cour , ou si j'irais moi-même trouver le roi pour l'avertir de l'arrivée de la princesse. Ce dernier sentiment prévalut : je me rendis au palais , qui me parut d'une structure assez singulière. Il était bâti sur seize cents colonnes de marbre , et l'on y montait par un escalier de trois cents marches d'une très-belle pierre. Je passai au travers d'une garde qui était dans la première salle 5 il vint à moi un officier, qui , jugeant à mon air que j'étais étranger, me demanda si j'avais quelquaffaire à la cour, ou si la curiosité seule m'y amenait? Je lui répondis que je souhaitais d'entretenir le loi d'une chose importante. L'officier me mena au grand visir, qui me présenta au roi son maître.
Jeune homme , me dit ce monarque , de quel pays t'tes-vous, et (juc venez-vous faire à Sérendil) ? Sire,
HISTOIRE DE SÉYF-EL-MULOUK. Il5
lui répondis-je, l'Egypte m'a vu naître 5 il y a trois ans que je suis éloigné de mon père, et que j'éprouve toute sorte de malheurs. A peine eu-je achevé ces paroles , que le roi , qui était un bon vieillard , se mit à pleurer. Hélas! me dit-il , je ne suis pas plus heureux que vous. Il y aura bientôt ce tems-là que j'ai perdu ma fille unique , d'une manière qui augmente encore la douleur que j'ai de ne la voir plus. Seigneur, lui dis-je , je ne viens dans ce palais que pour vous apprendre des nouvelles de cette princesse. Eh! quelles nouvelles , s'écria-t-il , m'en pouvez-vous dire ? Vous venez donc m'annoncer sa mort ? Vous avez sans doute été témoin de sa fin déplorable ? Non, non, lui répartis-je, elle vit encore, et vous la verrez dès aujourd'hui. Eh! où l'avez-vous rencontrée , reprit le roi ; dans quel lieu était-elle cachée.
Alors je lui racontai toutes mes aventures : je m'étendis parliculièrement sur celle du château et du génie , qu'il écouta avec d'autant plus d'attention qu'il y prenait plus d'intérêt. D'abord que j'en eus achevé le récit, il m'embrassa. Prince, me dit-il , car je lui avais découvert ma naissance en lui contant mon histoire, que ne vous dois-je point ? J'aime tendrement ma fille; je n'espérais pas la revoir, vous me la faites retrouver, comment puis-je m'acquitter envers vous? Allons ensemble , poursuivit-il , allons au caravansérail oh.
Il6 LES MILLE ET UN JOURS,
VOUS l'avez laissée , je brûle d'impatience d'embrasser ma chère Malika. En achevant ces paroles , il donna ordre à son visir de faire préparer une litière 5 ce qui fut promptement exécuté. Le roi me fit ensuite entrer avec lui dans la litière , et tous deux, suivis de quelques officiers à cheval , nous nous rendîmes au caravansérail, où Malika m'attendait impatiemment. Il n'y a point de termes qui puissent exprimer la joie mutuelle que le roi de Sérendib et la princesse sa fille ressentirent en se revoyant. Après leurs premiers transports , ce monarque voulut que Malika lui fît elle-même un détail de son enlèvement et de sa délivrance -, ce qu'elle ne manqua pas de faire , de façon qu'il fut fort satisfait. Il eut lieu de penser qu'elle avait heureusement sauvé sa vertu de l'insolence du ravisseur, et n'avait pas poussé trop loin la reconnaissance envers son libérateur. Aussi parut-il charmé de ma retenue et de ma générosité.
Nous retournâmes tous au palais , où le roi me donna un magnifique appartement. Il ordonna des prières publiques pour rendre grâces au ciel du retour de la princesse. Ensuite , les habitans le célébrèrent par une infinité de réjouissances. Il y eut un festin superbe à la cour 5 toute la noblesse de l'île y fut invitée : on y fit une chère excellente, et l'on prodigual'areka ' .
' Arbre qui croît <lans l'ilc de Ccylan et ailleurs. Son frui» est un
HISTOIRE DE SÉYF-EL-MULOUK. II7
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Le roi de Sérendib me faisait mille caresses ; il me menait à la chasse avec lui-, j'étais de toutes ses parties de plaisir. Insensiblement il prit tant d'amitié pour moi , qu'il me dit un jour : O mon fils , il est tems de vous découvrir un dessein que j'ai formé. Vous m'avez rendu ma fille, vous avez consolé un père affligé , je veux m'acquitter envers vous. Soyez mon gendre et l'héritier de ma couronne.
Je remerciai le roi de ses bontés , et le priai de ne me savoir pas mauvais gré si je refusais l'honneur qu'il me voulait faire. Je lui dis les raisons qui m'avaient obligé de m'éloigner du Caire ; je lui confessai que je ne pouvais me détacher de l'image de Bedy al Jemal , ni cesser de nourrir une passion inutile : Voudriez - vous , ajoutai- je,
peu aigre , et pourtant fort agréable. On le prend avec de la chaux et enveloppé d'une feuille de bétel. Les habitans , qui vivent d'ordinaire assez long-tems , en attribuent la cause à l'usage de ce fruit.
Il8 LES MILLE ET UN JOURS,
donner votre fille à un homme dont elle ne peut posséder le cœur ? Ah ! seigneur, la princesse Malika mérite un sort plus heureux. Eh ! comment donc , reprit le roi , puis-je reconnaître le service que vous m'avez rendu ? Sire , lui répartis-je , j'en suis assez payé. L'accueil que votre majesté m'a fait, le plaisir seul d'avoir délivré la princesse de Sérendib des mains du génie qui l'avait enlevée , est une assez grande récompense pour moi. Tout ce que j'attends de votre reconnaissance , c'est un vaisseau qui me conduise à Basra.
Le roi fit ce que je souhaitais -, il ordonna qu'on remplit un vaisseau de provisions , et qu'on le tint prêt à partir quand je le jugerais à propos. Cependant il m'arrêta encore quelque tems dans sa cour, et il me disait tous les jours qu'il était fâché que je ne voulusse pas demeurer à Sérendib. Enfin le jour de mon départ arriva : je pris congé du roi et de la princesse, qui me firent mille amitiés , et je m'embarquai. Nous essuyâmes sur la route plusieurs tempêtes capables de nous faire faire naufrage ; mais la vertu de mon anneau nous empêcha d'être submergés. Ainsi , après une longue navigation , j'arrivai heureusement à Basra, d'où je me rendis au grand Caire avec une caravane de marchands d'Egypte.
Je trouvai beaucoup de changemens à la cour ;
HISTOIRE DE SEYF-EL-MULOUK. I19
mon père ne vivait plus, et mon iVèic clail sur le trône. Le nouveau sultan me recul d'abord en homme qui paraissait sensible aux nœuds qui nous liaient l'un à l'autre ; il m'assura qu'il était bien aise de me revoir : il me dit que peu de jours après mon départ, mon père étant dans son trésor, avait ouvert par hasard le petit coffre qui renfermait le cachet de Salomon et le portrait de Bedy al Jemal r que ne les y voyant point , il m'avait soupçonné de les avoir pris. J'avouai tout à mon frère , et lui remis l'anneau entre ses mains.
Il parut touché de mon malheur, et admira la bizarrerie de mon sort 5 il me plaignit, et je sentais que ses plaintes soulageaient mes peines. Toute la sensibilité qu'il me marquait n'était toutefois que perfidie : dès le jour même de mon arrivée il me fit enfermer dans une tour : il envoya la nuit un officier qui avait ordre de m'oter la vie ^ mais cet officier eut pitié de moi , et me dit : Prince , le sultan votre frère m'a chargé de vous assassiner -, il craint que Fenvie de régner ne vous prenne et ne vous porte à exciter des troubles dans l'état ; sa cruelle prudence croit devoir vous immoler à sa sûreté. Heureusement pour vous, c'est à moi qu'il s'est adressé ; il s'imagine que j'exécuterai son ordre barbare , et il s'attend à me revoir couvert de votre sang. Ah ! que plutôt ma main verse tout le mien !
t20 LES MILLE ET UN JOURS,
Sauvez-vous, prince, la porte de votre prison vous est ouverte 5 profitez de l'obscurité de la nuit , sortez du Caire , fuyez , et ne vous arrêtez point que vous ne soyez en sûreté.
Après avoir rendu toutes les grâces que je devais à cet officier généreux, je pris la fuite , et , m' abandonnant à la providence , je me bâtai de sortir des états de mon frère : j'eus le bonheur d'arriver dans les vôtres , seigneur, et de trouver dans votre cour un asile assuré.
SUITE DE l'histoire DE BEDREDDIN-LOLO ET DE SON VISIR.
Le prince Séyf-el-Mulouk ayant achevé le récit de ses aventures , dit au roi de Damas : Voilà , seigneur, ce que votre majesté a souhaité de savoir -, jugez présentement si je jouis d'un parfait bonheur ; je suis plus que jamais occupé de Bedy al Jcmal : j'ai beau me représenter à tous momens que c'est une extravagance à moi d'en être amoureux comme d'une dame qui serait en vie , il m'est impossible de triompher de son image ; elle règne toujours dans mon cœur.
Bedreddin ne pouvait comprendre un amour si singulier \ il demanda à son favori s'il avait encore le portrait de Bedy al Jemal : Oui , seigneur, lui répondit Séyf-el-Mulouk , et je le porte toujours
avec moi. En parlant ainsi , il le tira de sa poche et le montra au roi. Ce monarque en admira les traits. La fille du roi Chalibal était , dit-il , une charmante princesse -, j'approuve fort l'amour que Salomon avait pris pour elle , mais votre passion me paraît bien extravagante. Sire, dit alors le visir triste, votre majesté peut juger par l'histoire du prince Séyf-el- Mulouk , que tous les hommes ont leurs chagrins , et qu'ils ne sont point nés pour être parfaitement heureux sur la terre. Je ne puis croire ce que vous me dites , répondit le roi 5 j'ai meilleure opinion de la nature humaine , et je suis persuadé qu'il y a des personnes dont le repos n'est troublé par aucun chagrin.
lor JOUR.
Le roi de Damas voulant faire voir à son visir qu'il y avait des hommes fort contens de leur sort , dit à son favori : Allez-vous promener dans la ville 5 passez devant les boutiques des artisans , et amenez-
moi tout-à-l'heure celui qui vous paraîtra le plus gai. Séyf-el-Mulouk obéit , et revint trouver Bedreddin quelques heures après. Eli bien, lui dit le monarque , avez-vous fait ce que je vous ai ordonné ? Oui , sire, répondit le favori -, j'ai passé devant plusieurs boutiques ; j'ai vu toutes sortes d'artisans qui chantaient en travaillant , et qui m'ont semblé fort satisfaits de leur destinée : j'ai remarqué entre autres un jeune tisserand, nommé Malek , qui riait à gorge déployée avec ses voisins 5 je me suis arrêté pour lui parler : Ami, lui ai-je dit, vous me paraissez bien gai. C'est mon humeur, m'a-t-il répondu , je n'engendre point de mélancolie. J'ai demandé aux voisins s'il était vrai qu'il fût d'un caractère si agréable -, ils m'ont tous assuré qu'il ne faisait que rire du matin jusqu'au soir : alors je lui ai dit de me suivre , et je l'ai amené au palais : il est dans votre appartement 5 voulez -vous que je l'introduise dans votre cabinet ? Faites-le entrer, dit le roi ; il faut que je lui parle ici.
Aussitôt Séyf-el-Mulouk sortit du cabinet de Bedreddin et y entra dans le moment suivi d'un jeune homme de très-bonne mine, qu'il présenta au roi. Le tisserand se prosterna devant le monarque , qui lui dit : Levez-vous, Malek, et m'avouez franchement si vous êtes aussi content que vous semblez l'être j on dit que vous ne faites que rire et chanter
HISTOIRE DE BEDREDDIN-LOLO. laB
tous les jours en exerçant votre métier ; vous passez pour le plus lieureiix de mes sujets , et l'on a lieu de penser que vous l'êtes en effet : apprenez-moi si l'on juge mal de vous , et si vous êtes satisfait de votre condition , c'est une chose qu'il m'importe de savoir, et j'exige de vous surtout que vous parliez sans déguisement.
Grand roi , répondit le tisserand après s'être levé , puissent les jours de votre majesté durer autant que le monde , et être tissus de mille plaisirs qui ne soient mêlés d'aucune disgrâce ; dispensez votre esclave de satisfaire vos désirs curieux. S'il est défendu de mentir devant les rois , il faut avouer aussi qu'il y a des vérités qu'on n'ose révéler 5 je puis vous dire seulement qu'on a de moi une fausse opinion. Malgré mes ris et mes chants , je suis peut-être le plus malheureux des hommes : contentez-vous de cet aveu , sire , et ne m'obligez point à vous faire un détail de mes infortunes. Et pourquoi , reprit Bedreddin 5 craignez-vous de me raconter vos aventures? est-ce qu'elles ne vous font point d'honneur ? Elles en feraient au plus grand prince , répartit le tisserand; mais j'ai résolu de les tenir secrètes. Malek , dit le roi, vous irritez ma curiosité, et je vous ordonne de la contenter. Le tisserand n'osa répliquer à ces paroles , et commença de cette sorte l'histoire de sa vie.
ia4 LES MILLE ET UN JOURS,
HISTOIRE
DE MALEr ET DE LA PRINCESSE SCHIRISE.
Je suis fils unique d un riche marchand de Surate. Peu de tenis après sa mort je dissipai la meilleure partie des grands biens quil m'avait laissés ; j'achevais d'en consumer le reste avec mes amis , lorsqu un étranger, qui passait par Surate pour aller, disait-il , à 1 ile de Sérendib. se trouva par hasard uu jour à ma table. La conversation roula sur les voyages ; les uns vantaient leur utilité , leurs agrémens, et les autres en représentaient les périls. Quelques personnes de la compagnie qui avaient voyagé, nous firent des relations de leurs voyages ; les choses curieuses qu elles disaient avoir \'ues m'excitaient en secret à voyager; et les dangers qu'elles discdentavoir courus m'empêchaient d'en prendre la résolution.
Après que je les eus tous écoutés, je leur dis: On ne peut entendre parler du plaisir qu'on prend à parcourir le monde , sans se sentir un extrême désir de voyager ; mais les périls où s'expose un voyageur m'otent le goût des pays étrangers. Si Ton pouvait, ajoutai-je en souriant , aller d'un bout de la terre à 1 autre , sans faire de mauvaises rencontres en chemin , je sortirais dès demain de Surate. A ces pa-
rôles, qui firent rire toute la compagnie , l'étranger me dit : Seigneur Malek , si vous avez envie de voyager, et que le seul danger de rencontrer des voleurs vous empêche de vous y déterminer, je vous enseignerai, quand vous voudrez, une manière d'aller impunément de royaume en royaume. Je crus qu'il plaisantait -, mais après le repas , il me prit en particulier, et me dit que le lendemain matin il se rendrait cliez moi , et me ferait voir quelque chose d'assez singulier.
Il n'y manqua pas ; il revint me trouver, et me dit : Je veux vous tenir parole ; mais vous ne verrez que dcuis quelques jours l'effet de ma promesse : car ce que j'ai à vous montrer est un ouvrage qui ne saurait être fait aujourdhui ; envoyez chercher un menuisier par un de vos esclaves, et qu'ils reviennent tous deux chargés de planches; cela fut exécuté sur-le-champ.
iW JOtR.
QcAKD le menuisier et l'esclave furent arrivés, létranger dit au premier de faire un coffre long de six
pieds et large de quatre : l'ouvrier mit aussitôt la main à l'œuvre. L'étranger, de son côté, ne demeura pas oisif; il fit plusieurs pièces de la machine, comme des vis et des ressorts ; ils travaillèrent l'un et l'autre toute la journée 5 après quoi îe menuisier fut renvoyé. L'étranger passa le jour suivant à placer les ressorts et à perfectionner l'ouvrage.
Enfin , le troisième jour le coffre se trouvant achevé , on le couvrit d'un tapis de Perse , et on le porta dans la campagne , où je me rendis avec l'étranger , qui me dit : Renvoyez vos esclaves , et demeurons ici seuls ; je ne suis pas bien aise d'avoir d'autres personnes que vous pour témoin de ce que je vais faire. J'ordonnai à mes esclaves de retourner au logis , et je restai seul avec cet étranger. J'étais fort en peine de savoir ce qu'il ferait de cette machine , lorsqu'il entra dedans : en même-tems le coffre s'éleva de terre et fendit les airs avec une vitesse incroyable 5 dans un moment il fut fort loin de moi , et un moment après il revint descendre à mes pieds.
Je ne puis exprimer à quel point je fus surpris de ce prodige. Vous voyez , me dit l'étranger en sortant de la machine , une voiture assez douce , et vous devez être persuadé qu'en voyageant de celte manière on ne craint pas d'être volé sur la route : voilà ce moyen que je voulais vous donner pour faire
des voyages sûrement 5 je vous fais présent de ce coffre ; vous vous en servirez , s'il vous prend envie quelque jour de parcourir les pays étrangers. Ne vous imaginez pas , poursuivit-il , qu'il y ait de l'enchantement dans ce que vous venez de voir ; ce n'est point par des paroles cabalistiques , ni par la vertu d'un talisman que ce coffre s'élève en l'air -, son mouvement est produit par l'art ingénieux qui enseigne les forces mouvantes. Je suis consommé dans les mécaniques, et je sais faire encore d'autres machines aussi snrprenantes que celles-ci.
Je remerciai l'étranger d'un présent si rare , et je lui donnai , par reconnaissance , une bourse pleine de sequins. Apprenez-moi , lui dis-je ensuite, comment il faut faire pour mettre ce coffre en mouvement ? C'est une chose que vous saurez bientôt , me répondit-il. A ces paroles, il me fit entrer dans la machine avec lui , puis il toucha un ressort , et aussitôt nous fumes enlevés en l'air : alors me montrant de quelle manière il fallait s'y prendre pour se conduire sûrement : En tournant cette vis , me dit-il , vous irez à droite , et tournant celle-là, vous irez à gauche • en tournant ce ressort , vous monterez j en touchant celui-là , vous descendrez. J'en voulus faire l'essai moi-même. Je tournai les vis et touchai les ressorts : effectivement , le coffre , obéissant à ma main, allait comme il me plaisait, et j'en précipitais
à mon gré ou ralentissais le mouvement. Après avoir fait plusieurs caracoles dans les airs , nous prîmes notre vol vers ma maison , et allâmes descendre dans mon jardin , ce que nous fîmes aisément, parce que nous avions oté le tapis qui couvrait la machine à laquelle il y avait plusieurs trous , tant pour y avoir de l'air que pour regarder.
Nous fûmes au logis avant mes esclaves , qui ne pouvaient assez s'étonner de nous voir de retour : je fis enfermer le coffre dans mon appartement, où je le gardai avec plus de soin qu'un trésor, et l'étranger s'en alla aussi content de moi que je l'étais de lui. Je continuai à me divertir avec mes amis, jusqu'à ce que j'eusse achevé de manger mon patrimoine ; je commençai même à emprunter, de sorte qu'insensiblement je me trouvai chargé de dettes. D'abord qu'on sut dans Surate que j'étais ruiné, je perdis mon crédit 5 personne ne voulut plus me prêter, et mes créanciers, fort impatiens de ravoir leur argent , me sommèrent de le leur rendre. Me voyant sans ressource, et par conséquent prêt à essuyer des chagrins et des affronts , j'eus recours à mon coffre; je le traînai une nuit de mon appartement dans ma cour, je m'y enfermai avec quelques provisions et le peu d'argent qui me restait. Je touchai le ressort qui faisait monter la machine; puis tournant une dos vis, je m'éloignai de Siuale et de mes créan-
ciers, sans craindre qu'ils missent des archers à mes trousses.
Je fis aller le coffre , pendant la nuit , le plus vite qu'il me fut possible, et je croyais surpasser la vitesse des vents. A la pointe du jour, je regardai par un trou pour observer les lieux où j'étais. Je n'aperçus que des montagnes , que des précipices , qu'une campagne aride , qu'un affreux désert. Partout où je portai ma vue , je ne découvris aucune apparence d'habitation. Je continuai de parcourir les airs toute la journée et la nuit suivante. Le lendemain je me trouvai au-dessus d'un bois fort épais, auprès duquel il y avait une assez belle ville , située dans une plaine d'une très-grande étendue.
Je m'arrêtai pour considérer la ville , aussi-bien qu'un palais magnifique qui s'offrait à mes yeux à l'extrémité de la plaine. Je souhaitais passionnément de savoir où j'étais , et je songeais déjà de quelle manière je pourrais satisfaire ma curiosité , lorsque je vis dans la campagne un paysan qui labourait la terre. Je descendis dans le bois, j'y laissai mon coffre, et m'avançai vers le laboureur, a qui je demandai comment s'appelait cette ville. Jeune homme , me répondit-il, on voit bien que vous êtes étranger, puisque vous ne savez pas que cette ville se nomme Gazna. L'équitable et vaillant roi Bahaman y fait son séjour. Et qui demeure , lui dis-je , dans ce pa- II. 9
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lais que nous voyons au bout de la plaine ? Le roi de Gazna, répartit-il, Fa fait bâtir pour y tenir enfermée la princesse Scinrine sa fille , qui est menacée par son horoscope d'être trompée par un homme. Bahaman , pour rendre cette prédiction vaine , a fait élever ce palais qui est de marbre, et que de profonds fossés d'eau entourent. La porte en est d'acier de la Chine , et outre que le roi en a la clef, il y a une nombreuse garde qui veille jour et nuit pour en défendre l'entrée à tous les hommes. Le roi va voir une fois la semaine la princesse sa fille ^ ensuite il s'en retourne à Gazna. Schirine n'a pour toute compagnie dans ce palais qu'une gouvernante et quelques filles esclaves.
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ar JOUR*
Je remerciiai le paysan de m'avoir instruit de toutes ces choses , et je tournai mes pas vers la ville. Comme j'étais près d'y arriver, j'entendis un grand bruit, et bientôt je vis paraître plusieurs cavaliers
HISTOIRE DE MALTIC. i3l
magnifiquement vêtus, et tous montés sur de forts beaux chevaux qui étaient richement caparaçonnés. J'aperçus , au milieu de cette superbe cavalcade , un grand homme qui avait sur la tête une couronne d'or, et dont les habits étaient parsemés de diamans 5 je jugeai que c'était le roi de Gazna qui allait voir la princesse sa fille , et j'appris en effet dans la ville que je ne m'étais pas trompé dans ma conjecture.
Après avoir fait le tour de la ville et satisfait un peu ma curiosité, je me ressouvins de mon coffre, et quoique je l'eusse laissé dans un endroit qui devait me rassurer, je devins inquiet. Je sortis de Gazna, et je n'eus point l'esprit en repos que je ne fusse arrivé où il était. Alors je repris ma tranquillité ; je mangeai avec beaucoup d'appétit ce qui me restait de provisions 5 et comme la nuit vint aussitôt , je résolus de la passer dans ce bois. J'avais lieu d'espérer qu'un profond sommeil ne tarderait pas à se rendre maître de mes sens , car mes dettes, aussi-bien que la mauvaise situation où je me trouvais , me causaient peu d'inquiétude : cependant je ne pus m'endormir : ce que le paysan m'avait conté de la princesse Schirine se présentait sans cesse à ma pensée. Est-il possible , disais-je , que Bahaman soit effrayé d'une prédiction frivole ? Etait-il nécessaire de faire bâtir un palais pour en-
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fermer sa fille? N'aurait-elle pas été assez en sûreté dans le sien ? D'un autre coté , si les astrologues percent en effet l'obscur avenir, s'ils lisent dans les astres les événemens futurs , il est inutile de vouloir éluder leurs prédictions , il faut nécessairement qu'elles s'accomplissent. Toutes les précautions que peut prendre la prudence humaine ne sauraient détourner de dessus nos têtes un malheur tracé dans les étoiles. Puisque la princesse de Gazna doit avoir de la faiblesse pour un homme , c'est en vain qu'on prétend l'en garantir.
A force de m'occuper de Schirine , que je me peignais plus belle que toutes les dames que j'avais vues , quoique j'en eusse vu à Surate et à Goa un assez grand nombre qui pouvaient passer pour de très-belles femmes, et qui n'avaient pas peu contribué à me ruiner, il me prit envie de tenter la fortune. Il faut, dis-je en moi-même, que je me transporte sur le toit du palais de la princesse , et que je tâche de m'introduire dans son appartement ; j'aurai peutêtre le bonheur de lui plaire. Peut-être suis-je le mortel dont les astrologues ont vu l'heureuse audace écrite au ciel.
J'étais jeune , par conse'quent étourdi , je ne manquais pas de courage. Je formai cette téméraire résolution, et je l'exécutai sur-le-champ. Je m'élevai en l'air et conduisis mon coffre du cote du palais ;
HISTOIRE DE MALEK. l33
l'obscuritë de la nuit était telle que je la pouvais désirer. Je passai sans être aperçu par dessus la tête des soldats , qui , dispersés autour des fossés , faisaient une garde exacte. Je descendis sur le toit auprès d'un endroit où je vis de la lumière : je sortis de mon cofîre et me glissai par une fenêtre , ouverte pour recevoir la fraîcheur de la nuit, dans un appartement orné de riches meubles , oii sur un sofa de brocard reposait la princesse Schirine , qui me parut d'une beauté éblouissante 5 je la trouvai au-dessus de l'avantageuse idée que je m'en étais formée. Je m'approchai d'elle pour la contempler, mais je ne pus sans transport envisager tant de charmes : je me mis à genoux devant elle , et lui baisai une de ses belles mains. Elle se réveilla dans le moment , et apercevant un homme dans une attitude à l'alarmer, elle fit un cri qui attira bientôt auprès d'elle sa gouvernante , qui dormait dans une chambre prochaine. Mahpeïker ', lui dit la princesse , venez à mon secours 5 voici un homme : comment a-t-il pu s'introduire dans mon appartement? ou plutôt n'êtes-vous pas complice de son crime ? Qui ? moi ! répartit la gouvernante , ah ! ce soupçon m'outrage ; je ne suis pas moins étonnée que vous de voir ici ce jeune téméraire 5 d'ailleurs ,
' Forme de lune.
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quand j'aurais voulu favoriser son audace , comment aurais -je pu tromper la garde vigilante qui est autour de ce château ? Vous savez de plus qu'il y a vingt portes d'acier à ouvrir avant que d'arriver ici ; que le sceau royal est sur chaque serrure , et que le roi votre père en a les clefs : je ne comprends pas de quelle manière ce jeune homme a pu surmonter toutes ces difficultés.
Pendant que la gouvernante parlait de la sorte , je révais à ce que je leur dirais. Il me vint dans l'esprit de leur persuader que j'étais le prophète Mahomet. Belle princesse, dis-je à Schirine , ne soyez pas surprise , non plus que Mahpeïker, si vous me voyez paraître ici. Je ne suis point un de ces amans qui prodiguent l'or et emploient toutes sortes d'artifices pour parvenir au comble de leurs vœux 5 je n'ai point de désir dont votre vertu doive s'alarmer ^ loin de moi toute pensée criminelle. Je suis le prophète Mahomet : je n'ai pu sans pitié vous voir condamnée à passer vos beaux jours dans une prison, et je viens vous donner ma foi, pour vous mettre à couvert de la prédiction dont Bahaman votre père est épouvanté. Ayez désormais comme lui l'esprit en repos sur votre destinée , qui ne saurait être que pleine de gloire et bonheur, puisque vous serez l'épouse de Mahomet. D'abord que la nouvelle de votre mariage se sera répandue dans le monde ,
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tous les rois craindront le beau-père du grand prophète, et toutes les princesses envieront votre sort.
ScHiKiNE et sa gouvernante se regardèrent à ce discours , comme pour se consulter sur ce qu elles en devaient penser : j'avais lieu de craindre , je l'avoue , qu'il ne trouvât peu de créance dans leurs esprits ;; mais les femmes donnent volontiers dans le merveilleux. Mahpeïker et sa maîtresse ajoutèrent foi à ma fable : elles me crurent Mahomet , et j'abusai de leur crédulité. Après avoir passé la meilleure partie de la nuit avec la princesse de Gazna , je sortis de son appartement avant le jour, non sans lui promettre de revenir le lendemain. 3e regagnai au plus vite ma machine, je me mis dedans, et m'élevai fort haut pour n'être point aperçu des soldats. J'allai descendre dans le bois ; j'y laissai le coffre et pris le chemin de la ville , où j'achetai des provisions pour huit jours , des habits magnifiques , un beau
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turban de toile des Indes à l'aies d'or, avec une riche ceinture -, je n'oubliai pas les essences et les meilleurs parfums. J'employai tout mon argent à ces emplettes , sans m'embarrasser de l'avenir -, il me semblait que je ne devais plus manquer de rien après une si agréable aventure.
je demeurai toute la journée dans le bois , où je m'occupai à me parer et à me parfumer. Dès que la nuit fut venue , j'entrai dans le coffre et me rendis sur le toit du palais de Scliirine. Je m'introduisis dans son appartement comme la nuit précédente. Cette princesse me témoigna quelle m'attendait avec beaucoup d'impatience : O grand prophète ! me dit-elle , je commençais à m'inquiéter, et je craignais que vous n'eussiez déjà oublié votre épouse. Ah, ma chère princesse! lui répondis-je, pouvezvous écouter cette crainte : puisque vous avez reçu ma foi , ne devez-vous pas être persuadée que je vous aimerai toujours? Mais apprenez-moi, repritelle, pourquoi vous avez l'air si jeune? Je m'imaginais que le prophète Mahomet était un vénérable vieillard. Vous ne vous trompez pas , lui dis-je ^ c'est l'idée qu'on doit avoir de moi 5 et si je paraissais devant vous tel que j'apparais quelquefois aux fidèles, à qui je veux bien faire cet honneur, vous me verriez une longue barbe blanche avec une tête des plus chauves ; mais il m'a semblé que vous ai
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meriez mieux une figure moins surannée : c'est pourquoi j'ai emprunté la forme d'un jeune homme. La gouvernante se mêlant alors à notre entrelien , me dit que j'avais fort bien fait , et que quand on voulait faire le personnage d'un mari , on ne pouvait être trop agréable.
Je sortis encore du château sur la fin de la nuit , de peur qu'on ne découvrit que j'étais un faux prophète. J'y retournai le lendemain , et je me conduisis toujours si adroitement , que Schirine et Mahpeïker ne soupçonnèrent pas seulement qu'il pût y avoir là-dedans de la tromperie : il est vrai que la princesse prit insensiblement tant de goût pour moi, que cela ne contribua pas peu à lui faire croire tout ce que je lui disais ; car quand on est prévenu en faveur de quelqu'un , on ne soupçonne point sa sincérité.
Au bout de quelques jours , le roi de Gazna, suivi de ses officiers, se rendit au palais de la princesse sa fille , et trouvant les portes bien fermées et son cachet sur les serrures , il dit à ses visirs qui l'accompagnaient : tout va le mieux du monde. Pendant que les portes de ce palais seront dans cet état , je crains peu le malheur dont ma fille est menacée. Il monta seul à l'appartement de Schirine , qui ne put s'empêcher de se troubler à sa vue. Il s'en aperçut et en voulut savoir la cause. Sa curiosité aug-
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menta le trouble de la princesse , qui , se voyant enfin obligée de le satisfaire , lui conta tout ce qui s'était passé.
Votre majesté , sire , peut s'imaginer quelle fut la surprise du roi Bahaman , lorsqu'il apprit qu'il était , sans le savoir, beau-père de Mahomet. Ah ! quelle absurdité , s'écria-t-il -, ah ! ma fille, que vous êtes crédule ! O ciel ! je vois bien présentement qu'il est inutile de vouloir éviter les malheurs que tu nous réserves ; l'horoscope de Schirine est rempli , un traître l'a séduite ! En disant cela , il sortit avec beaucoup d'agitation de l'appartement de la princesse , et visita le palais du haut jusqu'en bas. Mais il eut beau chercher par-tout , il ne découvrit aucunes traces du suborneur ; son étonnement en redoubla. Par où , disait-il, l'audacieux a-t-il pu entrer dans ce château? C'est ce que je ne puis concevoir.
Alors il appela ses visirs et ses confidens : ils accoururent à sa voix , et le voyant fort ému, ils en furent effrayés. Qu'y a-t-il, sire, lui dit son premier ministre , vous paraissez inquiet, agité? Quel malheur nous annonce le trouble qui paraît dans vos yeux ? Le roi leur conta tout ce qu'il avait appris , et leur demanda ce qu'ils pensaient de cette aventure. Le grand visir parla le premier. Il dit que ce prétendu mariage pouvait cire vrai , bien
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qu'il eût tout l'air d'une fable 5 qu'il y avait dans le monde de puissantes maisons qui ne faisaient nulle difficulté d'attribuer leur origine à de pareils événemens , et que pour lui il regardait comme une chose très-possible le commerce que la princesse disait avoir avec Mahomet.
Les autres visirs, par complaisance peut-être pour celui qui venait de parler, furent tous de son sentiment ^ mais un courtisan s'élevant contre cette opinion, la combattit dans ces termes : Je suis surpris de voir des gens sensés donner créance à un rapport si peu digne de foi. Des personnes sages peuventelles penser que notre grand prophète soit capable de venir chercher des femmes sur la terre , lui qui dans le séjour céleste est environné des plus belles Houris ' ? Cela choque le sens commun , et si le roi veut m'en croire , au lieu de se prêter à un conte ridicule, il approfondira cette affaire 5 je suis persuadé qu'il découvrira bientôt le fourbe qui , sous un nom sacré , a eu l'audace de séduire la princesse.
Quoique Bahaman fût naturellement assez crédule, qu'il tînt son premier ministre pour un homme de
^ Les houris , comme on sait, sont les filles du paradis de Mahomet. Par un miracle de l'Alcoran elles n'ont jamais que quinze ans et sont toujours vierges, quoiqu'elles fassent le bonheur des bienheureux. Musulmans.
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grand jugement , et qu'il vît même que tous ses visirs croyaient Schirine effectivement mariée avec Mahomet, il ne laissa pas d'être pour la négative. Il résolut de s'éclaircir de la vérité 5 mais voulant faire les choses prudemment , et tâcher de parler lui-même sans témoins au prétendu prophète , il renvoya ses visirs et ses courtisans à Gazna. Retirezvous, leur dit-il, je veux demeurer seul cette nuit dans ce château avec ma fille. Allez , et revenez demain me joindre ici. Ils regagnèrent la ville , et Bahaman se mit à faire de nouvelles questions à la princesse en attendant la nuit j il lui demanda si j'avais mangé avec elle. Non, seigneur, lui dit sa fille ; je lui ai vainement présenté des viandes et des liqueurs , il n'en a pas voulu , et je ne lui ai vu prendre aucune nourriture depuis qu'il vient ici. Racontez-moi encore cette aventure , répliqua-t-il , et ne m'en celez aucune particularité. Schirine lui en fit un nouveau détail , et le roi attentif à son récit en pesait toutes les circonstances.
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Cependant la nuit arriya. Bahaman s'assit sur un sofa et fit allumer des bougies , qu'on mit devant lui sur une table de marbre. Il tira son sabre pour s'en servir s'il était nécessaire, et laver dans le sang, l'affront fait à son honneur. Il m'attendait à tous momens , et dans l'attente où il était de me voir paraître tout-à-coup , je ne crois pas qu'il fût sans agitation.
Cette nuit-là, par hasard^ l'air était fort enflammé. Un long éclair frappa les yeux du roi et le fit tressaillir : il s'approcha de la fenêtre par où Schirine lui avait dit que je devais entrer, et apercevant l'air tout en feu , son imagination se troubla , quoiqu'il ne vit rien qui ne fût fort naturel. Il ne regarda point ces météores comme des effets de quelques exhalaisons qui s'enflammaient dans l'air, il aima mieux croire que ces ardens annonçaient à la terre la descente de Mahomet , et que le ciel n'était si lumineux , que parce qu'il ouvrait ses portes pour jaisser sortir le prophète.
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Dans la disposition où était l'esprit du roi , je pouvais me présenter impunément devant ce prince. Aussi, loin de se montrer furieux lorsque je parus à la fenêtre , il fut saisi de respect et de crainte 5 il laissa tomber son sabre , et se prosternant à mes pieds , il les baisa et me dit : O grand prophète ! qui suis-je , et qu'ai-je fait pour mériter l'honneur d'être votre beau-père ? Je jugeai par ces paroles de ce qui s'était passé entre le roi et la princesse, et je connus que le bon Bahaman n'était pas plus difficile à tromper que sa fille. Je fus ravi d'apprendre que je n'avais pas affaire à un de ces esprits forts qui auraient fait subir au prophète un examen embarrassant , et profitant de sa faiblesse : O roi ! lui disje en le relevant , vous êtes , de tous les princes musulmans , le plus attaché à ma secte , et par conséquent, celui qui me doit être le plus agréable. Il était écrit sur la table fatale que votre fille serait séduite par un homme , ce que vos astrologues ont fort bien découvert par les lumières de l'astrologie; mais j'ai prié le très-haut de vous épargner ce déplaisir mortel , et d'oter ce malheur de la prédestination des humains -, ce qu'il a bien voulu faire pour l'amour de moi , à condition que Schirine deviendrait une de mes femmes. A quoi j'ai consenti pour vous récompenser des bonnes actions que vous faites tous les jours.
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Le roi Bahaman n'était point en état de se détromper. Ce faible prince crut tout ce que je lui dis , et , charmé de faire alliance avec le grand prophète, il se jeta une seconde fois âmes pieds pour me témoigner le ressentiment qu'il avait de mes bontés. Je le relevai encore, je l'embrassai , et l'assurai de ma protection. Il ne pouvait trouver de termes assez forts à son gré pour m'en remercier. Après cela , croyant qu'il était de la bienséance de me laisser avec sa fille , il se retira dans une autre chambre.
Je demeurai avec Schirine pendant quelques heures ] mais quelque plaisir que je prisse à son entretien , j'étais attentif au tems qui s'écoulait -, je craignais que le jour ne me surprit , et qu'on n'aperçut mon coffre sur le toit , c'est pourquoi je sortis sur la fin de la nuit, et regagnai le bois.
Le lendemain matin, les visirs et les courtisans se rendirent au palais de la princesse. Ils demandèrent au roi s'il était éclairci de ce qu'il voulait savoir ? Oui , leur dit-il , je sais à quoi m'en tenir : j'ai vu le grand prophète lui-même, et je lui ai parlé. Il est l'époux de ma fille , rien n'est plus véritable. A ce discours , les visirs et les courtisans se tournèrent vers celui qui s'était révolté contre la possibilité de ce mariage , et lui reprochèrent son incrédulité ] mais ils le trouvèrent ferme dans son opinion ; il la soutint avec opiniâtreté , quelque chose que le roi
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put dire pour lui persuader que Mahomet avait épousé Schirine. Peu s'en fallut que Bahaman ne se mit en colère contre cet incrédule , qui devint la fable du conseil.
Un nouvel incident qui survint le même jour acheva d'affermir les visirs dans leur opinion. Comme ils s'en retournèrent à la ville avec leur maître, un orage les surprit dans la plaine. Leurs yeux furent frappés de mille éclairs j, et le tonnerre se fit entendre d'une manière si terrible , qu'il semblait que ce jour-là dût être le dernier du monde. Il arriva par hasard que le cheval du courtisan incrédule prit l'épouvante 5 il se cabra et jeta par terre son maître , qui se cassa une jambe : cet accident fut regardé comme un effet de la colère céleste. O misérable ! s'écria le roi en voyant tomber le courtisan , voilà le fruit de ton opiniâtreté. Tu n'as pas voulu me croire, et le prophète t'en punit.
On porta le blessé chez lui , et Bahaman ne fut pas plutôt rendu dans son palais , qu'il fit publier à Gazna qu'il voulait que tous les habitans célébrassent par des festins le mariage de Schirine avec Mahomet. J'allai ce jour-là me promener dans la ville; j'appris cette nouvelle, aussi-bien que l'aventure du courtisan tombé de cheval. Il n'est pas concevable jusqu'à quel point ce peuple était crédule et superstitieux. On fit des réjouissances publiques, et
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l'on entendait partout crier : Vive Baîiaman , le bcaiipcre du prophète.
D'abord que la nuit fut venue, je regagnai le bois, et je fus bientôt chez la princesse. Belle Schirine, lui dis-je en entrant dans son appartement , vous ne savez pas ce qui s'est passé aujourd'hui dans la plaine. Un courtisan qui doutait que vous eussiez Mahomet pour époux a expié ce doute : j'ai suscité un orage qui a effrayé son cheval -, le courtisan est tombé et s'est Cassé une jambe. Je n'ai pas jugé à propos de pousser la vengeance plus loin 5 mais je jure, par mon tombeau qui est à Médine , que si quelqu'un s'avise de douter encore de votre bonheur, il lui en coûtera la vie. Après avoir passé quelques heures avec la princesse je me retirai.
Le jour suivant, le roi assembla ses visirs et ses courtisans : Allons tous ensemble , leur dit-il , dexuander pardon à Mahomet pour le malheureux qui a refusé de me croire , et qui a reçu le châtiment de son incrédulité. En même tems, ils montèrent à cheval, et se rendirent au palais de la princesse. Le roi lui-même ouvrit les portes qu'il avait fermées et scellées de son sceau le jour précédent. Il monta , suivi de ses visirs , à l'appartement de sa fille. Schirine , lui dit-il , nous venons vous prier d'intercéder auprès du prophète pour un homme qui s'est attiré sa colère. Je sais bien ce que c'est , 11. 10
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seigneur, lui répondit la princesse , Mahomet m'en a parlé. Alors elle répéta ce que je lui avais dit la nuit, et leur apprit que j'avais juré d'exterminer tous ceux qui douteraient de son mariage avec le prophète.
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Lorsque le bon roi Bahaman entendit ce discours, il se tourna vers ses visirs et ses courtisans , et leur dit : Quand nous n'aurions point ajouté foi jusqu'ici à tout ce que nous avons vu, pourrions-nous présentement n'être pas persuadés que Mahomet est mon gendre. Vous voyez qu'il a dit lui-même à ma fille qu'il a suscité cet orage pour se venger d'un incrédule. Tous les ministres et les autres demeurèrent convaincus qu'elle était femme du prophète. Ils se prosternèrent devant elle , et la supplièrent trèshumblement de me fléchir en faveur du courtisan blessé , ce qu'elle leur promit.
Pendant tout ce tems-là je mangeai tout ce que j'avais de provisions j cl comme il ne me restait plus
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d'argent , le prophète Mahomet commençait à ne savoir phis où donner de la tête. Je m'avisai d'un expédient : Ma princesse, dis-je une nuit à Schirine, nous avons oublié d'observer une formalité dans notre mariage. Vous ne m'avez point donné de dot, et cette omission me fait de la peine. Eh bien! cher époux , me répondit-elle , j'en parlerai demain à mon père , qui m'enverra sans doute ici toutes ses richesses. Non, non, repris-je , il n'est pas besoin de lui parler, je me soucie peu de trésors; les richesses me sont inutiles. Il suffira que vous me donniez quelques-uns de vos bijoux , c'est la seule dot que je vous demande. Schirine me voulut charger de toutes ses pierreries pour rendre la dot plus honnête -, mais je me contentai de prendre deux gros diamans que je vendis le jour suivant à un joaillier de Gazna. Je me mis , par ce moyen , en état de continuer à faire le personnage de Mahomet.
Il y avait déjà près d'un mois qu'en passant pour le prophète je menais une vie fort agréable, lorsqu'il arriva dans la ville de Gazna un ambassadeur qui venait de la part d'un roi voisin demander Schirine en mariage. Il eut bientôt audience, et dès qu'il eut exposé le sujet de son ambassade , Bahaman lui dit : Je suis fâché de ne pouvoir accorder ma fille au roi votre maître, je l'ai donnée en mariage au prophète Mahomet. L'ambassadeur jugea par cette réponse
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que le roi de Gazna était devenu fou. Il prit congé de ce prince , et retourna vers son maître , qui crut d'abord comme lui , qu'il avait perdu l'esprit 5 ensuite imputant à mépris ce refus , il en fut piqué ; il leva des troupes , forma une grosse armée , et entra dans le royaume de Gazna.
Ce roi , nommé Cacem , était plus fort que Bahaman , qui d'ailleurs se prépara si lentement à recevoir son ennemi , qu'il ne put l'empêcher de faire de grands progrès. Cacem battit quelques troupes qui voulurent s'opposer à son passage, s'avança en diligence vers la ville de Gazna , et trouva l'armée de Bahaman retranchée dans la plaine devant le château de la princesse Schirine. Le dessein de cet amant irrité était de l'attaquer dans ses retranchemens 5 mais comme ses troupes avaient besoin de repos , et qu'il n'arriva que sur le soir dans la plaine, il remit l'attaque au lendemain matin.
Cependant le roi de Gazna, instruit du nombre et de la valeur des soldats de Cacem , commença de trembler. Il assembla son conseil , où le courtisan qui s'était blessé en tombant de cheval parla dans ces termes. Je suis étonné que le roi paraisse avoir quelque inquiétude en cette occasion. Quelles alarmes , je ne dis pas Cacem, mais tous les princes du monde ensemble , peuvent-ils causer au beau-père de Mahomet ? Votre majesté , sire, n'a qu'à s'adrcs-
HISTOIRE DE MALEK. ï/^g
ser à son gendre. Implorez le secours du grand prophète, il confondra bientôt vos ennemis 5 il le doit , puisqu'il est cause que Cacem est venu troubler le repos de vos sujets.
Quoique ce discours ne fût tenu que par dérision, il ne laissa pas d'inspirer de la confiance à Bahaman. Vous avez raison , dit-il au courtisan , c'est au prophète que je dois m'adresser^ je vais le prier de repousser mon superbe ennemi , et j'ose espérer qu'il ne rejettera pas ma prière. A ces mots , il alla trouver Schirine : Ma fille , lui dit-il , demain , dès que le jour paraîtra , Cacem doit nous attaquer, je crains qu'il ne force nos retranchemens 5 je viens ici prier Mahomet de nous secourir. Eaiployez tout le crédit que vous avez sur lui , pour l'engager à prendre notre défense. Unissons-nous ensemble pour nous le rendre favorable. Seigneur, répondit la princesse , il ne sera pas fort difficile d'intéresser le prophète dans notre parti ^ il dissipera bientôt les troupes ennemies , et tous les rois du monde apprendront , aux dépens de Cacem , à vous respecter. Cependant , reprit le roi , la nuit s'avance et le prophète ne paraît point ; nous aurait-il abandonnés ? Non , mon père , répartit Schirine , ne croyez pas qu'il puisse nous manquer au besoin. Il voit du ciel où il est l'armée qui nous assiège , et peut-être est-il prêt à y mettre le désordre et l'effroi.
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C'était en effet ce que Mahomet avait envie de faire. J'avais, pendant la journée, observé de loin les troupes de Cacem ', j'en avais remarqué la disposition, et j'avais pris garde surtout au quartier du roi. Je ramassai de gros et de petits cailloux , j'en remplis mon coffre , et au milieu de la nuit je m'élevai en l'air. Je m'avançai vers les tentes de Cacem 5 je démêlai sans peine celle où reposait ce roi. C'était un pavillon fort haut , bien doré , fait en forme de dôme , et que soutenaient douze colonnes de bois peint, enfoncées dans la terre. Les intervalles des colonnes étaient fermées de branches de diverses sortes d'arbres entrelacées. Vers le chapiteau, il y avait deux fenêtres , l'une à l'orient , et l'autre au raidi.
Tous les soldats qui étaient autour de la tente dormaient; ce qui me donna lieu de descendre jusqu'à une des fenêtres sans être aperçu. Je vis le roi couché sur un sofa , la tête appuyée sur un carreau de satin. Je sortis à moitié de mon coffre , et jetant un gros caillou à Cacem , je le frappai au front , et le blessai dangereusement. Il fit un cri qui réveilla bientôt ses gardes et ses officiers. On accourt à ce prince , on le trouve couvert de sang et presque sans connaissance. On crie : l'alarme se met au quartier ; chacun demande ce que c'est. Le bruit court qu'on a blessé le roi : on ne sait de t[ucllc main ce coup
HISTOIRE DE IvIALEK. l5r
est parti. Pendant qu'on en cherche l'auteur , je m'élève jusqu'aux nues , et laisse tomber une grêle de pierres sur la tente royale cl aux environs. Quelques soldats en sont blessés , et s'écrient qu'il pleut des pierres. Cette nouvelle se répand , et pour la confirmer je jette partout des cailloux. Alors, la terreur s'empara de l'armée 5 l'officier comme le soldat crut que le prophète était irrité contre Cacem , et qu'il ne déclarait que trop sa colère par ce prodige. Enfin, les ennemis de Bahaman prirent l'épouvante et la fuite; ils se sauvèrent même avec tant de précipitation , qu'ils abandonnèrent leurs équipages et leurs tentes , en criant : Nous sommes perdus , Mahomet va nous exterminer tous.
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Le roi de Gazna fut assez surpris à la pointe du jour, lors qu'au lieu de se voir attaqué il s'aperçut que l'ennemi se retirait. Aussitôt il le poursuivit avec ses meilleurs soldats. Il fit un grand carnage
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des fuyards, et atteignit Cacem, que sa blessure empêchait daller fort vite. Pourquoi, lui dit-il, estu venu dans mes états contre tout droit et raison ? Quel sujet t'ai-je donné de me faire la guerre ? Bahaman, lui répondit le roi vaincu, je m'imaginais que tu m'avais refusé ta fille par mépris, et j'ai voulu me venger. Je ne pouvais croire que le prophète Mahomet fût ton gendre; mais je n'en doute point présentement , puisque c'est lui qui m'a blessé et qui a dissipé mon armée.
Bahaman cessa de poursuivre les ennemis et revint h Gazna avec Cacem , qui mourut de sa blessure le jour même. On partagea le butin, qui fut considérable , et les soldats s'en retournèrent chez eux chargés de richesses. On fit des prières dans toutes les mosquées pour remercier le ciel d'avoir confondu les ennemis de l'état 5 et lorsque la nuit fut arrivée, le roi se rendit sans suite au palais de la princesse: Ma fille, lui dit-il, je viens rendre au prophète les grâces que je lui dois. Vous avez appris par le courier que je vous ai envoyé tout ce que Mahomet a fait pour nous ; j'en suis si pénétré, que je meurs d'impatience d'embrasser ses genoux.
Il eut bientôt la satisfaction qu'il souhaitait : j'entrai par la fenêtre ordinaire dans l'appartement de Schirine , où je m'attendais bien qu'il serait. Il se jeta d'abord à mes pieds et baisa la terre en disant :
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O grand prophète ! il n'y a point de termes qui puissent vous exprimer tout ce que je ressens. Lisez vous-même dans mon cœur toute ma reconnaissance. Je relevai Bahaman et le baisai au front. Prince , lui dis-je , avez- vous pu penser que je vous refuserais mon secours dans l'embarras où vous étiez pour l'amour de moi : j'ai puni l'orgueilleux Cacem , qui avait dessein de se rendre maître de vos états, et d'enlever Schirine pour la mettre parmi les esclaves de son sérail. Ne craignez plus désormais qu'aucun potentat du monde ose vous faire la guerre. Si quelqu'un avait la hardiesse de venir vous attaquer, je ferais tomber sur ses troupes une pluie de feu qui les réduirait en cendres.
Après avoir de nouveau assuré le roi de Gazna que je prenais son royaume sous ma protection , je lui contai comme l'armée ennemie avait été épouvantée en voyant pleuvoir des pierres dans son camp . Bahaman , de son coté , me répéta ce que Cacem lui avait dit , et ensuite il se retira pour nous laisser en liberté Schirine et moi. Cette princesse , qui n'était pas moins sensible que le roi son père à l'important service que j'avais rendu à l'état , m'en témoigna aussi beaucoup de reconnaissance , et me fit mille caresses. Je pensai , pour le coup , m'oublier : le jour allait paraître lorsque je regagnai mon coffre 5 mais je passais si bien alors pour Maho-
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met dans l'esprit de tout le monde , que les soldats m'auraient vu en l'air , qu'ils n'auraient pas été désabusés : peu s'en fallut que je ne crusse moi-même être le prophète , après avoir mis une armée en déroute.
Deux jours après qu'on eut enterré Cacem, à qui, quoique ennemi , l'on ne laissa pas de faire de superbes funérailles , le roi de Gazna ordonna qu'on fit des réjouissances dans la ville , tant pour la défaite des troupes ennemies, que pour célébrer solennellement le mariage de la princesse Scliirine avec Mahomet. Je m'imaginai que je devais signaler par quelque prodige une fête qui se faisait à mon honneur. Pour cet effet , j'achetai dans Gazna de la poix blanche, avec de la graine de coton , et un petit fusil à faire du feu : je passai la journée dans le bois à préparer un feu d'artifice ; je trempai la graine de coton dans la poix , et la nuit , pendant que le peuple se réjouissait dans les rues, je me transportai au-dessus de la ville; je m'élevai le plus haut qu'il me fut possible , afin qu'à la lueur de mon feu d'artifice on ne pût pas bien distinguer ma machine : alors j'allumai du feu , et j'enflammai la poix , qui fit avec la graine un fort bel artifice, ensuite je me sauvai dans mon bois. Le jour ayant paru peu de tems après , j'allai dans la ville pour avoir le plaisir d'entendre ce qu'on y dirait de moi. .le ne fus pas
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trompé dans mon attente. Le peuple tint mille discours extravagans sur le tour que je lui avais joué : les uns disaient que c'était Mahomet , qui , pour témoigner que leur fête lui était agréable , avait fait paraître des feux célestes 5 et les autres assuraient avoir vu au milieu de ces nouveaux météores le prophète avec une barbe blanche et un air vénérable , que leur imagination lui prêtait.
Tous ces discours me divertissaient infiniment 5 mais hélas! tandis que je prenais ce plaisir, mon coffre , mon cher coffre , l'instrument de mes prodiges , brûlait dans le bois 5 apparemment une étincelle dont je ne m'étais point aperçu prit à la machine pendant mon absence , et la consuma. Je la trouvai réduite en cendres à mon retour. Un père qui , en entrant dans sa maison , aperçoit son fds unique percé de mille coups mortels et noyé dans son sang , ne saurait être saisi d'une plus vive douleur que celle dont je me sentis agité. Le bois retentit de mes cris et de mes regrets , je m'arrachai les cheveux et déchirai mes habits. Je ne sais comment j'épargnai ma vie dans mon désespoir.
Cependant le mal était sans remède ; il fallait que je prisse une résolution ; il ne m'en restait qu'une à prendre , c'était d'aller chercher fortune ailleurs. Ainsi le prophète Mahomet, laissant Bahaman et Schirine fort en peine de lui , s'éloigna de la ville
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de Gazna. Je rencontrai trois jours après une grosse caravane de marchands du Caire qui s'en retournaient dans leur patrie 5 je me mêlai parmi eux , et me rendis au grand Caire, où je me fis tisserand pour subsister. J'y ai demeuré quelques années; ensuite je suis venu à Damas, où j'exerce le même métier. Je parais fort content de ma condition , mais ce sont de fausses apparences. Je ne puis oublier le bonheur dont j'ai autrefois joui. Schirine vient s'offrir sans cesse à mon esprit : je voudrais pour mon repos la bannir de ma mémoire 5 j'y fais même tous mes efforts , et cet emploi , qui n'est pas moins inutile que pénible, me rend très-malheureux.
Voilà, sire, ajouta Malek , ce que votre majesté m'a ordonné de lui dire. Je sais bien que vous n'approuverez point la tromperie que j'ai faite au roi de Gazna et à la princesse Schirine 5 je me suis même aperçu plus d'une fois que mon récit vous a révolté , et que votre vertu a frémi de ma sacrilège audace. Mais songez , de grâce , que vous avez exigé de moi que je fusse sincère , et daignez pardonner l'aveu de mes aventures à la nécessité de vous obéir.
SUITE DE l'hISTOTRE DU P.OI BEDREDDIN ET DE SON VISlîl.
Le roi de Damas renvoya le tisserand après avoir entendu son histoire. Ensuite il dit au visir et au
HISTOIRE DE BEDREDDIN-LOLO. iSy
favori ; Les aventures que cet homme vient de nous raconter ne sont pas moins surprenantes que les vôtres. Mais quoiqu'il ne se trouve pas plus heureux que vous , ne vous imaginez point que je me rende encore, et que je puisse conclure de là que personne au monde ne jouit d'une félicité parfaite. Te veux interroger mes généraux , mes courtisans , et tous les officiers de ma maison. Allez , visir, ajouta-t-il, faites-les moi venir ici l'un après l'autre.
Atalmulc obéit : il amena d'abord les généraux. Le roi leur commanda de dire hardiment si quelque chagrin secret empoisonnait la douceur de leur vie , en les assurant que cet aveu ne tirerait point à conséquence. Aussitôt ils dirent tous qu'ils avaient leurs déplaisirs , qu'ils n'avaient point l'esprit tranquille. L'un confessait qu'il avait trop d'ambition , l'autre trop d'avarice 5 un autre avouait qu'il était jaloux de la gloire que ses égaux avaient acquise, et se plaignait de ce que le peuple ne rendait pas justice à son habileté dans l'art de la guerre. Enfin , les généraux ayant découvert le fond de leur âme , et Bedreddin voyant qu'aucun n'était heureux , dit à son visir que le jour suivant il voulait entendre parler tous ses courtisans.
En effet, ils furent interrogés tour-à-tour. On n'en trouva pas un seul qui fût content : Je vois, disait celui-ci, diminuer mon crédit tous les jours*,
i58 LES MILLE ET UN JOURS,
on traverse mes desseins ., disait celui-là , et je ne
puis parvenir à ce que je souhaite : il faut , disait
un autre , que je ménage mes ennemis , et que je
m'étudie à leur plaire. Un autre disait qu'il avait
dépensé tout son bien , et même épuisé toutes ses
ressources.
Le roi de Damas ne trouvant point parmi ses courtisans , non plus qu'entre ses généraux , l'homme qu'il cherchait, crut qu'il pourrait être parmi les officiers de sa maison. Il eut la patience de leur parler en particulier, et ils lui firent la même réponse que les courtisans et les généraux , c'est-àdire, qu'ils n'étaient point exempts de chagrin. L'un se plaignait de sa femme, l'autre de ses enfans ; ceux qui n'étaient pas riches disaient que la misère faisait leur infortune -, et ceux qui possédaient des richesses manquaient de santé , ou avaient quelqu'autre sujet d'affliction. Bedreddin , malgré tout cela , ne pouvait perdre l'espérance de rencontrer quelqu'homme content : Pourvu que j'en trouve un , disait-il au visir, je n'en demande pas davantage , car vous soutenez qu'il n'y en a point. Oui, sire, répondit Atalmulc , je le soutiens , et votre majesté fait une recherche inutile. Je n'en suis pas encore persuadé, reprit le roi , et il me vient dans l'esprit un moyen de savoir bientôt ce que je dois penser là-dessus. En même-tems il ordonna de faire pu-
HISTOIRE DE BEDUEDDIN-LOLO. i5(j
blier dans la ville que tous ceux qui étaient salisfaits de leur destin , et dont le repos n'était troublé par aucun déplaisir, eussent à paraître dans trois jours devant son trône. Ce tems expiré , personne ne parut à la cour : il semblait que tous les liabitans fussent de concert avec le visir Atalmulc.
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Lorsque le roi de Damas vit qu'aucun homme ne
se présentait , il en fut fort étonné : Cela n'est pas
concevable , s'écria-t-il ! est-il possible que dans
Damas , dans une ville si grande et si peuplée , il
ne se trouve pas un homme heureux ? Sire , lui dit
Atalmulc, si vous interrogiez tous les peuples de la
terre , ils vous diraient qu'ils sont malheureux.
Voilà , répartit le roi , ce que je ne puis m'imaginer -,
quelque surprise que me cause l'épreuve que j'ai
faite, je voudrais que mon royaume fût en paix ,
j'irais volontiers parcourir le monde , pour voir qui
de nous deux est dans l'erreur.
i6o LES MILLE ET UN JOURS,
Il arriva dans ce tems-là par hasard que les ennemis de Bedreddin lui envoyèrent des ambassadeurs pour lui proposer la paix à des conditions assez avantageuses. Le roi assembla son conseil làdessus , et l'on jugea plus à propos d'accepter les propositions que de les rejeter. Ainsi la paix fut conclue entre le roi de Damas et ses ennemis , et bientôt on la publia. Peu de tems après ce monarque ditàsonvisir : Aprésentquejenesuis plus en guerre, il faut que je voyage 5 j'y suis résolu , et je ne reviendrai point à Damas que je n'aie rencontré un homme content. Sire , lui répondit Atalmulc , pourquoi votre majesté veut-elle s'exposer aux périls et à la fatigue des voyages ? Ne doit-elle pas être pleinement convaincue qu'elle ne saurait trouver ce qu'elle cherche ? Jugez de tous les cœurs par le votre -, vous n'avez plus d'ennemis à craindre , vos fidèles sujets vous aiment. Votre cour est sans cesse occupée du soin de vous plaire. Si vous n'êtes pas heureux , quel homme au monde le peut être ? Il est vrai , reprit Bedreddin , que malgré la paix que je viens de faire avec mes ennemis , je sens que je ne jouis point d'un parfait bonheur. Je vous avouerai même que l'envie de savoir si effectivement il n'est point d'hommes fortunés sur la terre , me cause une inquiétude qui peut seule troubler le repos de ma vie. Ah! seigneur, dit le visir, pourquoi voulez-
HISTOIRE DE liEDREDDIN-LOLO. l6l
VOUS satisfaire ce désir qui vous presse ? soyez sûr que vous ne rencontrerez personne qui soit parfaitement satisfait de sa destinée.
Le visir Atalmulc aurait fort souhaité que son maître eût quitté cette résolution 5 mais le roi ne changea pas de sentiment, et après avoir laissé la conduite de l'état à ses autres visirs , il partit avec Atalmulc, Séyf-el-Mulouk et quelques esclaves. Ils prirent le chemin de Bagdad , où étant arrivés heureusement, ils allèrent loger dans un caravansérail , où ils dirent qu'ils étaient trois marchands joailliers du grand Caire , qui voyageaient de cour en cour. Ils étaient chargés de toutes sortes de pierreries , pour mieux paraître ce qu'ils voulaient qu'on les crût. Bedreddin , sans être connu , eut le plaisir de voir le commandeur des croyans , et tout ce qu'il y avait à Bagdad de plus digne de sa curiosité. Un jour il aperçut dans la rue un calender qui parlait d'un ton de voix fort élevé à une foule de personnes qui l'environnaient. Il s'en approcha et entendit qu'il leur disait : O mes chers frères , que vous êtes insensés de vous donner tant de peine pour amasser des richesses. Quand l'ange de la mort viendra nous enlever, vous aurez beau les lui offrir pour qu'il vous laisse vivre , l'impitoyable ne vous écoutera point. D'ailleurs , avouez que la possession de vos biens vous cause de l'inquiétude. Vous craignez lî. Il
l62 LES MILLE ET UN JOURS,
sans cesse qu'ils ne deviennent la proie des voleurs. Le soin que vous prenez de les conserver vous empêche de mener une vie heureuse. Regardez-moi avec envie : dépouillé de biens , privé de toutes vos commodités , je goûte au milieu de ma misère un parfait bonheur.
A ce discours , le roi de Damas tira son visir à part , et lui dit : Vous avez entendu comme moi les paroles de ce calender. Me voilà dispensé de faire de longs voyages , j'ai trouvé ce que je cherchais : cet homme est heureux. Sire, lui répondit Atalmulc , il faut tacher d'entretenir ce calender en particulier, et l'engager, si nous pouvons , à nous découvrir son cœur : peut-être ne pense-t-il pas ce qu'il dit. Je le veux bien, reprit Bedreddin , mais du moins le croirez-vous , si dans l'entretien secret que nous aurons avec lui , il nous assure qu'il est content? Oui, seigneur, répartit Atalmulc , je le croirai , et j'avouerai alors que j'aurai été dans l'erreur.
Ils résolurent donc de ne pas perdre de vue le calender, qui cessa de parler lorsqu'il eut reçu quelques pièces d'argent de ses auditeurs , et se retira dans un faubourg où il demeurait. Ils le suivirent, cl après l'avoir abordé en chemin, ils lui demandèrent sil voulait se réjouir avec eux. Le calender jugeant à leur air que c'étaient de riches étrangers ,
IIISTOIRK DE BEDREDDTN-LOLO. 1 Gl^
leur fit connaître qu'ils ne pouvaient rien lui proposer de plus agréable. Il les mena dans une petite maison où il logeait avec deux autres calenders qui y étaient alors. Ceux-ci ne furent pas plutôt instruits du dessein qu'avaient les étrangers , qu'ils en témoignèrent beaucoup de joie. Atalmulc tira de sa bourse quelques sequins d'or, et les mettant entre les mains d'un des calenders : Allez , lui dit-il , acheter tout ce qui nous est nécessaire pour passer agréablement la journée.
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ii7' JOUR.
Le calender qui avait reçu les sequins sortit pour aller dans la ville , et revint deux heures après chargé de viandes , de fruits , et d'un gros bouc plein d'un excellent vin. Aussitôt ils s'assirent tous autour d'une lable et commencèrent à manger. Ensuite ils burent, et à mesure qu'ils s'échauiFaient , la conversation devenait plus enjouée. Les calenders surtout se mirent en si belle humeur, que Bedreddin
l64 lES MILLE ET UN JOURS,
ne doutant point que ce ne fussent des hommes trèshenreux , se tourna vers son visir, et lui dit : Nous pouvons, je crois, nous en tenir à ce que nous voyons. Reconnaissez votre erreur. Non, non , répondit le visir, il n'est pas tems encore. Les apparences sont souvent fort trompeuses.
Mes seigneurs , dit alors un calender au roi de Damas et à son visir, que voulez -vous dire par ces paroles ? O calender, répondit Bedreddin en tirant une bourse et la présentant à celui qu'il avait entendu parler dans la rue , recevez ces sequins d'or. Je vous en fais présent , à condition que vous me découvrirez le fond de votre ame. Vous voyez trois joailliers associés. Un de mes confrères soutient qu'il n'y a point d'homme content dans le monde. Je vois le contraire, et je vous ai ouï dire tantôt que vous jouissiez d'une parfaite félicité. Appreneznous , de grâce, ce que nous en devons penser. Il m'importe beaucoup d'en être éclairci , et vous me ferez un extrême plaisir de me parler là-dessus à cœur ouvert.
Le calender prit la bourse, remercia Bedreddin et lui dit : Seigneur, puisque vous le souhaitez , je vais vous découvrir mes véritables sentimens-, je ne suis point heureux , non plus que mes compagnons ; si vous m'avez tantôt entendu vanter mon bonheur au peuple , ne vous imaginez point pour cela que
je sois satisfait de ma condition. Si j'ai parlé contre les richesses, je vous assure que je n'avais d'autre dessein que d'exciter la charilc de ceux qui m'écoutai eut. Les calenders mènent une vie trop misérable pour pouvoir trouver dans leur état cette félicité à laquelle tous les hommes aspirent inutilement ; je suis persuadé, comme votre associé , que personne n'est content. Rien ne peut contenter le cœur humain. A peine a-t-il obtenu l'accomplissement d'un désir qu'il avait formé , qu'il sent naître un autre désir qui trouble son repos.
Le visir du roi de Damas fut bien aise d'entendre ainsi parler le calender, et il espérait que Bedreddin se rendrait à son sentiment et s'en retournerait bientôt dans ses états. Effectivement ce prince commençait à se laisser persuader qu'il pouvait être luimême dans l'erreur, lorsqu après avoir pris congé des calenders , il dit à Séyf-el-Mulouk et au visir : Allons passer le reste de la journée chez un marchand de fyquaa ' . Ils y allèrent , et ils y trouvèrent un assez grand nombre de personnes qui avaient coutume de s'y assembler tous les jours. Ils s'assirent tous trois à une table où deux hommes qui paraissaient gens de considération s'entretenaient par hasard des chagrins inséparables de la vie humaine. Non , disait l'un , nous ne devons point espérer,
' Boisson composée. d'orge , d'eau cl ,1c laisins.
l66 LES MILLE ET UN JOURS,
pendant que nous serons sur la terre, que Dieu nous permette de vivre lieureux ; s'il souffrait que nos jours fussent toujours tranquilles et pleins de charmes , nous ne serions pas si sensibles aux plaisirs qu'il promet aux fidèles après leur mort. Je ne suis pas tout-à-falt de votre sentiment , disait l'autre ^ je sais bien que la plupart des hommes sont malheureux, mais je doute qu'ils le soient tous. J'en connais un entre autres qui mène une vie délicieuse, et dont tous les momens s'écoulent dans la joie. Eh! qui est donc cet heureux mortel , s'écria le visir Atalmulc , en se mêlant à la conversation ? Dans quel endroit du monde peut-il être ? Dans la ville d'Astracan , répartit celui qui venait de parler-, c'est le roi même d'Astracan : s'ii manque quelque chose au bonheur de ce prince , je conviens que personne ne peut jouir d'une félicité parfaite -, mais je suis bien assuré qu'aucun chagrin ne corrompt la douceur de ses jours charmans. En un mot, c'est un homme content. Aussi est-il surnommé par excellence le roi sans chagrin.
Cet entretien fit son effet sur l'esprit de Bedrcddin. Il faut, dil-il à sou visir, lorsqu'ils furent sortis de chez le marchand defyquaa, que nous prenions dès demain la route d'Astracan. Je veux voir le roi sans chagrin. Je n'en ai pas moins d'envie que votre majesté , dit Alalmulc, et je suis prêt h partir.
Les voilà donc résolus à se mettre en chemin de» le lendemain-, mais comme ils apprirent en arrivant à leur caravansérail qu'une caravane de marchands circassiens qui étaient à Bagdad devait dans peu de jours retourner dans son pays , ils différèrent leur départ pour se joindre à elle et voyager plus sûrement. Ils partirent enfin avec ces marchands, et arrivèrent heureusement en Circassie. Ils se rendirent à Astracan, où régnait alors le roi Hormoz , surnommé le Roi sans chagrin, ils allèrent descendre au premier caravansérail, et passèrent encore pour des marchands joailliers. Ils s'aperçurent que le peuple était dans la joie , et qu'on faisait dans la ville de grandes réjouissances. Ils demandèrent à l'hote ce qu'il y avait de nouveau dans Astracan, et pourquoi tout le monde s'y réjouissait ? 11 faut , leur répondit l'hote , que vous ne soyez jamais venu dans cette ville depuis que le prince Hormoz y règne , puisque vous me faites cette question. Ce n'est point pour une victoire remportée sur nos ennemis que ces réjouissances se font , ni pour célébrer quelqu'autre heureux événement -, tous les jours le peuple fait quelque fête nouvelle , et cela pour se conformer seulement à l'iiumeur du roi , qui est le prince du monde du meilleur caractère -, qui rit , qui se divertit sans cesse , et à qui l'on a donné, à cause de cela, le sra-nom de Roi sans chagrin.
i68 LES MILLE ET UN JOURS,
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Après que le roi de Damas eut entendu le discours de riiote, il dit à son visir: Malgré le beau portrait que riiote vient de nous faire du roi d'Astracan, je suis sûr que vous n'êtes pas persuadé que ce prince soit bien surnommé. Non sans doute , reprit Atalmulc -, je ne veux point être la dupé des apparences, après l'aventure du calender de Bagdad, Vous n'avez pas tort , répartit Bedreddin , de vous défier de la réputation que lé roi Hormoz s'est acquise, et je doute , comme vous ., qu'un homme chargé du poids d'un état soit sans chagrin. Nous saurons bientôt , poursuivit-il , à quoi nous en tenir, car j'ai résolu de m'inlroduire dans sa cour, de gagner, s'il se peut, son amitié , et de l'engager à me découvrir le fond de son ame.
J'approuve votre dessein , sire, dit le visir 5 mais que votre majesté me promette que si le roi d'Astracan vous confie ses secrets, et vous apprend qu'il a
des ennuis , elle cessera de chercher des hommes heureux ? Oui , dit Bedreddin , et de plus , je vous promets que je reprendrai le chemin de Damas. Cela étant , reprit le ministre , hâtons-nous d'avoir accès auprès du roi Hormoz ; voyons de près ce prince ; examinons avec soin toutes ses actions : que rien ne nous échappe.
Ils n'eurent pas plus tôt formé le dessein d'aller à la cour d'Astracan , qu'ils l'exécutèrent. Ils se rendirent au palais du roi. ils traversèrent une vaste cour qui était remplie de gens de guerre , et ils entrèrent dans la première salle , qu'ils trouvèrent pleine de chanteurs et de joueurs d'instrumens. Delà ils passèrent dans une autre salle où il y avait plusieurs esclaves de l'un et de l'autre sexe qui étaient revêtus d'habits galans, et qui formaient diverses sortes de danses toutes bien concertées , inventées avec beaucoup de goût et exécutées à ravir.
Après que Bedreddin , son visir et son favori , eurent admiré quelque tems l'adresse et l'agilité des danseurs , ils eurent envie de voir ce qui se passait dans une troisième salle, dont la porte leur paraissait embarrassée d'une foule de personnes attentives à regarder quelque spectacle. Ils s'avancent, se mêlent parmi les autres 5 et fendant peu-à-peu la presse, comme s'ils eussent été poussés malgré eux , ils pénétrèrent jusque dans la chambre, ils aperçurent
vingt à trente personnes assises autour d'une longue table couverte de toutes sortes de mets 5 c'était un festin que le roi faisait aux plus grands seigneurs de sa cour; et l'on distinguait aisément ce monarque. Il était à la place d'honneur, et il avait sur la tête une couronne d'argent enrichie de topases et de rubis. 11 pouvait être dans sa trentième année. Il était beau, bien fait, et il avait toujours l'air riant. Il excitait, par ses paroles et par son exemple, ses courtisans à boire. Il leur faisait de bons contes -, il riait avec eux 5 il était l'ame du festin.
Ce prince , après le repas , se leva de table , entra dans la chambre où l'on dansait , suivi de tous ses courtisans , et passa le reste de la journée à prendre tout le plaisir que peuvent donner la danse et la musique. La nuit étant venue, il renvoya ses courtisans, s'enferma dans l'appartement de ses femmes. Tous les danseurs et joueurs d'instrumens disparurent, et le roi de Damas, son visir, et Séyf-el-Mulouk sortirent du palais avec les personnes de la ville que la curiosité y avaient attirées.
Tl faut avouer., dit Bedreddin, lorsqu'il fut de retour au caravansérail , que le roi d'Astracan paraît heureux. Je n'ai rien remarqué en lui qui me fasse soupçonner que la joie qui l'animait fût fausse. Nous avons enfin rencontré un homme content , et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est un souverain.
Pour moi , dit Séif-el-Mulouk , je suis du sentiment de votre majesté 5 je ne puis penser que le roi Hormoz ait des ennuis qui troublent en secret son repos. Si j'en juge mal , il faut qu'il sache bien se contraindre. Vous savez , dit alors Atalmulc , que c'est un art qu'on n'ignore point à la cour 5 et le roi mon maître veut bien que je suspende mon jugement. Qui nous assurera que ce prince n'est point en ce moment la proie de quelque chagrin mortel -, peut-être paye-t-il bien cher les plaisirs que nous lui avons vu prendre.
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119^ JOUK.
Le jour suivant , le roi de Damas , Àlalmulc et Séyf-el-Mulouk retournèrent au palais, chargés d'une boîte remplie de pierres précieuses. Ils demandèrent à parler au roi , et ils firent dire qu'ils étaient trois joailliers associés qui allaient de cour en cour vendre des pierreries. Hormoz ordonna qu'on les lui amenât tous trois. Ils ouvrirent leurs
boîtes et lui montrèrent les plus beaux diamans. II ne manqua pas de les admirer -, il se récria surtout lorsqu'il vit une pierre de la grosseur d'un œuf de pigeon '. Oh ! la belle pierre ! dit-il , je n'en ai jamais vu de pareille. Il semble que la nature ait pris plaisir à rassembler en elle toutes les plus vives couleurs. Quel heureux climat a pu produire une si belle chose ? Atalmulc, qui avait été joaillier, prit la parole. Sire , on en trouve de celte espèce dans l'île de Sérendib : c'est-là que nous l'avons achetée , et véritablement , de toutes les pierres précieuses qu'on voit dans ce pays , celle-ci est la plus estimée.
Comme le roi d'Astracan semblait ne pouvoir se lasser de regarder cette pierre , Bedreddin lui dit : Sire , nous sommes ravis d'avoir quelque chose qui plaise à votre majesté. Nous vous supplions trèshumblement de nous permettre de vous présenter cette pierre. Agréez ce petit présent que nous prenons la liberté de vous offrir ; ne nous faites point l'affront de le rejeter. Hormoz le reçut avec plaisir, et dit aux joailliers qu'il voulait les arrêter quelque
' Celte sorte de pierre est ce qu'on appelle dans l'île de Ccy\an yeux de chat. Quelques voyageurs disent (]u'il s'en trouve de celle grosseur. C'est une pierre ronde. yV mesure (ju'on la remue et (|u'on ia regarde dans dilTércns points de vus, on voit briller diverses sortes de couleurs. C'est ce qui la lait nommer yeux de chut.
HISTOIHE DE BEDREDDIN-I.OU). l'j'i
tems dans sa cour et les loger clans son palais. Ils y allèrent demeurer dès le même jour. On leur donna des appartemens magnifiques , et ils furent servis par les officiers du roi. Ce monarque regardant ces étrangers comme des gens qui parcouraient toute l'Asie , résolut de leur faire tous les bons traitemens et les honneurs possibles , pour les engager à dire dans les cours des merveilles de la sienne. Il leur faisait tous les jours de nouveaux présens : tantôt il leur donnait le divertissement de la chasse , et tantôt il les régalait de quelque spectacle curieux. Une autre fois il ordonnait une fête superbe , où se trouvait toute la noblesse de Circassie 5 et dans toutes les choses qu'il faisait , il renchérissait sur sa magnificence ordinaire , pour éblouir ces prétendus marchands.
Le roi Bedreddin, moins occupé de tous ces plaisirs que du soin d'observer le roi d'Astracan , ne perdait pas une action de ce prince, qui n'était pas examiné avec moins d'attention d'Atalmulc et de Séyf el- Mulouk. Ces trois faux joailliers s'appliquèrent entièrement à démêler quelque contrainte dans ce que faisait Hormoz; mais ils avaient beau être ses espions, ils ne découvraient rien dans ses démarches qui leur fut suspect. Atalmulc, dit un jour le roi de Damas à sonvisir, si nous nous en fions à nos conjectures, le prince que nous observons est heureux. Il est vrai,
174 l'Es MILLE ET UN JOURS,
répondit le ministre , qu on a lieu de penser qu'il est content. Il n'est cependant pas sûr qu'il le soit. Nous ne le voyons pas la nuit. Tandis qu'on le croit dans un doux repos , quelque affreux chagrin, peut-être, écarte de lui le sommeil. Eh ! comment donc , reprit Bedreddin, pourrons-nous savoir ce qui se passe dans son cœur ? Il faut , répartit le visir, que vous lui fassiez une confidence. Apprenez-lui votre nom, et pourquoi vous êtes venu en Circassie. Votre franchise excitera la sienne , et il vous révélera peutêtre un secret qu'il cache à tout le monde.
Séyf-el-Mulouk approuva la pensée d'Atalmulc , et Bedreddin prit la résolution de parler au roi Hormoz d'une manière à tirer de lui l'éclaircissement qu'il souhaitait. En effet, les trois joailliers allèrent un jour trouver le roi d'Astracan , et lui demandèrent un entretien secret -, ce qui leur fut accordé. Bedreddin prit la parole et dit à Hormoz : Sire , nous venons prier votre majesté de nous permettre de sortir de sa cour. Le tems que nous nous proposions de demeurer dans cette ville est passé. Souffrez, de grâce , que nous vous remercions de vos bontés , et que nous nous retirions. Je ne veux pas , répondit le roi d'Astracan , vous retenir dans ma cour malgré vous. Je vous avouerai pourtant qu'un départ si prompt me fait de la peine. Je comptais que vous ne partiriez pas sitôt? mais je vois bien que ma cour n'a
HISTOIRE DE BEDREDDÏN-LOLO. 1 yf)
point assez de charmes poîir vous arrêter. Ah! seigneur, répliqua Bedreddin , j'atteste le ciel que votre cour nous paraît pleine de délices et plus apjréable que celle du commandeur des croyans même. D'ailleurs, l'accueil que vous nous avez fait, les bontés que vous avez pour nous , suffiraient pour nous en rendre le séjour charmant -, mais nous avons de fortes raisons pour nous en retourner dans notre patrie-, car enfin, seigneur, tels que vous nous voyez, nous ne sommes point des joailliers. Je suis souverain comme vous : je règne sur les peuples de Damas, et ces deux hommes que vous croyez mes associés sont, l'un mon grand visir, et l'autre mon favori.
Le roi d'Astracan parut étonné de cette confidence 5 et il le fut encore bien davantage lorsque Bedreddin lui conta pourquoi il était parti de Damas. Hormoz fit un éclat de rire à la fin de son récit. Eh! quoi, seigneur, lui dit-il, votre visir soutient qu'il n'y a point d'homme content sur la terre.^ Oui, répondit le roi de Damas , et c'est ce que je ne puis mepersuader. Véritablement je n'ai pu trouver dans mon royaume une seule personne qui jouît d'un parfait bonheur. J'ai même inutilement cherché ailleurs des gens heureux. J'ai vu à Bagdad des hommes qui paraissaient très-satisfaits de leur destinée , et qui pourtant ne l'étaient point. Fatigué d'une recherche vaine , j'allais reprendre le chemin de Da-
mas, quand j'ai appris que dans la ville d'Astracan régnait un roi surnommé le Roi sans chagrin , à cause de sa bonne humeur. J'ai voulu vous voir par curiosité , et j'ai remarqué qu'en effet la joie accompagnait partout vos pas. Je vous conjure , seigneur, de m'apprendre si les apparences sont fausses. Goûtez-vous une pure félicité ? aucun chagrin ne trouble-t-il votre repos ?
Hormoz ne put s'empêcher de rire encore à cette question. Est-il possible, seigneur, dit-il au roi de Damas , que vous ayez effectivement abandonné vos états , et que vous couriez le monde pour chercher un homme parfaitement content ? Rien n'est plus véritable , répartit Bedreddin , et je vous prie de me découvrir votre cœur. Ajoutez , de grâce , ce témoignage de bonté à tous ceux que j'ai déjà reçus de vous. Puisque vous me demandez cela sérieusement, lépliqua le roi d'Astracan , et comme s'il vous importait beaucoup de le savoir, je vous dirai que votre visir a raison. Je suis de son sentiment. Je ne crois pas qu'il y ait un homme heureux. Pour moi , je suis fort éloigné de l'être , ou pour mieux dire, quoique surnommé le Roi sans chagrin, je suis peutêtre le plus mallicureux prince du monde. I^a joie qui paraît sur mon visage est une fausse joie 5 c'est l'effet d'une contrainte pénible , mais nécessaire ; et je me trouve d'nutonl plus misérable , que je me
vois dans la nécessité de cacher à mes sujels le chagrin qui me dévore.
Le roi de Damas témoigna au roi d'Astracan combien il était surpris de l'entendre ainsi parler ; et faisant paraître en même tems une vive curiosité de savoir la cause de ses déplaisirs , il fit si bien , qu Hormoz promit de la lui découvrir.
Cependant la joie régnait dans la ville d'Astracan, et les courtisans , ingénieux à trouver des moyens de perpétuer les réjouissances à la cour, inventaient chaque jour des divertissemens , tous plus singuliers les uns que les autres. Ils faisaient leur unique occupation de divertir leur souverain , et chacun semblait disputer la gloire de passer pour celui qui saurait le mieux y réussir. Hormoz, pour faire voir qu'il était satisfait du zèle de ses courtisans , se montrait toujours fort sensible aux fêtes qu'ils lui donnaient. Mais quoiqu'il dissimulât aussi bien qu'auparavant , Bedreddin , Atalmulc et Séyf-el-Mulouk , depuis l'aveu qu'il leur avait fait , crurent remarquer sur son visage qu'il se gênait. Ils attendaient tous trois impatiemment qu'il voulût tenir sa promesse ; ce qu'il fit bientôt de la manière suivante.
Une nuit , lorsque tout fut tranquille dans le palais , il les envoya chercher par un eunuque , qui les introduisit dans l'appartement des femmes. Le Roi sans chagrin se trouva dans la première chambre , II l'j.
et leur dit : Enfin je vais dégager ma parole. Vous allez juger si j'ai eu tort de vous dire que je suis le prince du monde le plus infortuné. Aces mots, il prit le roi de Damas par la main , lui fit traverser deux chambres, et le conduisit jusqu'à la porte d'une troisième , dans laquelle il lui dit de regarder. Bfîdreddin jeta les yeux dans la chambre, et aperçut sur un sofa une jeune dame dont la beauté le surprit. Son teint surpassait la neige en blancheur, et ses yeux ressemblaient à deux soleils. Elle avait l'air riant, et paraissait attentive aux discours d'une vieille esclave qui lui parlait.
Considérez cette princesse qui est assise sur un sofa, poursuivit Hormoz : avez-vousjamaisrienvu desi beau PLa nature ne semble-t-elle pas avoir pris plaisir à formerun objet si charmant.? Avouez, seigneur, que dans votre sérail vous n'avez point de femme d'une beauté si parfaite.^^ Et vous , ajouta-t-il en s'adressant au visir et au favori du roi de Damas , envisagez-la bien, et convenez que jamais dame si belle ne s'est offerte à vos yeux. Bedreddin, après l'avoir examinée avec beaucoup d'attention , avoua qu'elle était incomparable : Atalmulc en la regardant crut voir Zélica -, et le prince Séyf-el-Mulouk ne la trouva pas au-dessous de Bedy al Jemal.
C'est, repartit le roi d'Astracan, cette aimable princesse qui cause mes peines : c'est elle qui fait mon mal-
IIISTOIUE DE liEDliEDDIN-LOLO. l^jj
heur. Est-ce qu'elle ne vous aimerait pas, seigneur, dit le roi de Damas ? Son indifférence. . . Non , non , interrompit Hormoz, een'estpointdecelaqueje me plains. Si je l'adore, j'en suis aimé. Eh ! commentdone , repli" qua Bedreddin , peut-elle vous rendre malheureux ? Vous l'allezvoir, repartit le roi circassien. Demeurez à la porte tous trois, et observez bien ce qui va se passer.
En achevant ces paroles, il s'avança dans la chambre , et marcha vers la princesse. A mesure qu'il s'en approchait , 6 prodige inoui ! elle changeait de visage. Ses joues , mêlées de blanc et d'incarnat , se couvrirent insensiblement d'une pâleur mortelle. Ses lèvres devinrent livides , son air riant disparut , et ses beaux yeux se fermèrent. Enfin lorsqu'il fut auprès d'elle , il s'.assit sur le sofa , et jetant sur elle des regards pleins d'amour et de douleur : Ma princesse , lui dit-il , ouvrez les yeux , de grâce , et voyez votre déplorable époux. L'état où vous êtes me perce le cœur. La princesse ne lui répondit rien; elle ne lui donna même aucun signe qui put lui faire connaître qu'elle l'avait entendu : elle semblait avoir perdu la vie.
Hormoz ne put soutenir plus long-tems ce triste spectacle. Il se leva de dessus le sofa , et à chaque pas qu'il faisait pour venir rejoindre Bedreddin , à mesure qu'il s'éloignait de la reine sa femme , cette princesse se ranimait. Ses beaux yeux, dissipant les
l8o LES MILLE ET UN JOURS,
ombres qui les enveloppaient , redevinrent plus vifs et plus brillans qu'auparavant. Son teint reprit son éclat. En un mot, on vit renaître tous ses charmes : ce qui causa aux spectateurs l'étonnement quon peut s'imaginer.
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Le roi de Damas, son visir et son favori, avaient toujours les yeux attachés sur la reine d'Astracan. Ils ne pouvaient revenir de leur surprise. Eh bien ! leur dit Hormoz , pensez-vous présentement que je suis cet homme heureux que vous cherchez ?
Non, répondit Bedreddin, nous sommes plutôt persuadés que vous êtes un prince très-malheureux. Le prodige étonnant dont nous venons d'être témoins, ne nous le fait que trop connaître. Mais, seigneur, ajouta-t-il , pourquoi la reine s'évanouitelle à voire approche , et par quel charme reprendelle subitement ses esprits dès que vous vous éloignez d'elle ? Puis-je vous prier de satisfaire encore ma curiosité ?
HISTOIRE DU ROI IIORMOZ. iSi
Je ne suis pas surpris de votre question , répondit le roi d'Astracan, je m'y attendais bien.
Vous avez sujet, sans doute, d'être étonné de ce que vous avez vu. Mais pour vous apprendre ce que vous souhaitez de savoir, il faut vous raconter une histoire assez longue. La nuit est déjà fort avancée. Allez-vous reposer, et demain je contenterai vos désirs curieux.
Le même eunuque qui avait amené Bedreddin , Atalmulc et Séyf-el-Mulouk dans l'appartement des femmes, les ramena dans les leurs.
Ils ne purent dormir tous trois. Occupés de ce qu'ils venaient de voir, ils en cherchaient la cause en eux-mêmes \ ils ne faisaient que fatiguer leur es prit , sans pouvoir être satisfaits de leurs conjectures. Enfin le jour suivant ils furent introduits dans le cabinet d'Hormoz , qui leur conta ainsi son histoire.
HISTOIRE