DU ROI HORMOZ , SUSNOMMÉ LE 1X01 SANS CHAGRIN
Il y a cinq ans que j'eus envie de voyager. J'en demandai la permission au feu roi d'Astracan mon pèi^e , qui se rendit aux instances que je lui fis de me l'accorder. Il composa ma suite d'un très-grand
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nombre de personnes , tant pour ma sûreté que pour me faire paraître chez les étrangers d'une manière plus digne de mon rang, 11 ouvrit son trésor et en fit tirer des sommes immenses pour mon voyage, avec une prodigieuse quantité de pierreries. Il faut , disait-il , qu'un prince laisse dans tous les lieux par où il passe des marques de magnificence et de générosité. Il ne doit point agir comme un particulier. Je veux qu'il répande de l'or à pleines mains. Les peuples éblouis de ses largesses lui prêtent souvent des vertus que le ciel lui a refusées.
Je partis donc d'Astracan avec un pompeux cortège. Nous passâmes le Volga , la rivière de Jaïc , et côtoyant la mer Caspienne , nious arrivâmes à Jengliikunt. De là nous allâmes à Jund , puis à Caracou , et nous nous rendîmes ensuite à Otrar. Je ne manquai pas de suivre les maximes de mon père. Toutes les villes où je m'arrêtai ressentirent les effets de ma libéralité. Les présens furent prodigués. En un mot , je payai bien les honneurs que j'y reçus et les moindres soins qu'on y prit pour me plaire. Il est certain que mes profusions me firent regarder comme un prince accompli.
Parmi les seigneurs circassiens qui m'accompagnaient, il yen avait un qui me servait de gouverneur, et que j'aimais particulièrement. 11 se nom-
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mait Husseyn. C'était un homme d'un mérite singulier-, mais ce qui me plaisait peut-être le plus en lui , c'était sa complaisance pour mes sentimens. Au lieu de s'ériger en censeur fâcheux et importun, il se montrait dévoué à toutes mes volontés. Il s'étudiait même à prévenir mes désirs. Il gagna si bien ma confiance , que je n'eus point de secret pour lui. Husseyn , lui dis-je un jour à Otrar, je suis las de voyager en prince. Les honneurs qu'on me fait commencent à me fatiguer. Je n'ai pas le plaisir que les hommes ordinaires goûtent dans les voyages. Il m'échappe mille choses , parce que mon incommode grandeur ne me permet pas toujours de satisfaire ma curiosité. Je souhaiterais qu'on me crût un simple particulier. Je voudrais entrer dans les plus obscures conditions , entendre parler le peuple et le voir agir. Outre que cela me divertira , peut-être en pourrai-je profiter.
J2r jous.
Le complaisant Husseyn ne manqua pas d'appîaudir à l'envie que je lui témoignais. Rien , me
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dit-il 5 n'est si louable que le désir qui vous presse , et vous pouvez le contenter quand il vous plaira. Allons , mon prince , vous n'avez qu'à laisser ici toute votre suite , et nous prendrons le chemin de Carizme comme deux voyageurs.
Je fus charmé de la complaisance de mon gouverneur. Je le chargeai de tout préparer pour notre départ. Ce qui fut bientôt fait 5 car nous n'avions besoin que de deux chevaux. Nous prîmes de l'or et des pierreries, et nous partîmes d'Otrar, où je laissai toute ma suite avec ordre de m'y attendre. Nous passâmes le Jaxartes , et nous avançant dans le Zagathay , nous nous rendîmes heureusement à la grande ville de Carizme , où régnait et règne encore aujourd'hui Clitch-Arselan '.
Nous allâmes loger dans un caravansérail , et l'on nous prit aisément pour des particuliers qui voyageaient. Le lendemain de notre arrivée nous voulûmes voir la ville , que nous trouvâmes conforme à l'idée de magnificence que nous en avions. Nous nous arrêtâmes surtout à regarder un palais , qui nous parut d'une structure fort singulière : ce n'était point un corps-de-iogis joint à d'autres bâtimens qui lui servissent d'ailes -, c'était seulement un grand terrain entouré de basses murailles , dans lequel on
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avait bâti , de distance en distance , des tours trèshautes et très-étroites.
Il nous prit envie d'entrer dans ce terrain. Nous nous approchâmes des tours , d'où il nous sembla qu'il sortait des voix. Nous ne nous trompions point. Il y avait dedans des hommes qu'on ne voyait pas , qui parlaient d'un ton de voix fort élevé , qui chantaient ou faisaient des éclats de rire. Nous jugeâmes que nous étions dans un endroit où l'on tenait des fous enfermés , et bientôt nous entendîmes des choses qui nous confirmèrent dans notre opinion. Un de ces insensés récitait des vers arabes avec beaucoup de véhémence. Il faisait l'éloge de sa maîtresse , et il ne se contentait pas de la mettre audessus des houris :
« La nymphe que j'adore , disait-il , est la tulipe » du parterre de la nature. On peut appeler sa bou- )) che une coupe pleine de vin cordial. Rit-elle ? on )) croit voir la nacre ouverte d'une perle royale 5 et )) si elle parle , ses paroles sont des perles enfilées » dans le collier des grâces. Ses tresses blondes sont )) les maisons du soleil ; et ses doigts ont servi de » pinceau au fameux Many , pour faire le merveil- 1) leux cabinet de la Chine. «
Il se servit d'autres expressions encore plus outrées , qui ne nous firent que trop connaître qu'il avait le cerveau troublé. Husseyn, dis-je à mon
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gouverneur, que pensez - vous de cet homme - là ? Je pense , me répondit-il , que la poésie lui a gâté Fesprit.
Après nous être assez long-tems divertis de ses vers extravagans , qu'il ne se lassait point de répéter, nous le laissâmes s'égayer dans les louanges de sa maîtresse , et nous approchant d'une tour voisine , nos oreilles furent tout-à-coup frappées de la voix d'un autre fou , qui se mit à chanter ces paroles : « O toi , dont la beauté prête au soleil >) la lumière qu'il répand dans les palais comme » dans les cabanes , apprends , charmante prin- » cesse , que je fais un accueil gracieux au rayon » dont tu daignes éclairer ma triste cellule. Hélas ! » je suis un bâtiment ruiné , et tu en es l'architecte. » Je suis un fleuve qui roule sans cesse ses eaux » vers la mer de tes perfections. Tu es une fontaine » de vie, et j'en suis le droit chemin. »
Un autre fou , qui était dans la même tour, excité sans doute par l'exemple de celui-ci , se mit à chanter sur un autre ton, 11 se plaignait des rigueurs qu'un objet plein de charmes avait pour lui , et il conjurait la mort de venir terminer ses peines. Seigneur , me dit alors Husseyn , prenez -vous garde que l'amour entre dans les discours et les chansons de ces fous ? Ils paraissent tous amoureux.
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Pendant que mon gouverneur me faisait faire cette réflexion , un Carizmien qui se trouva par hasard auprès de nous , se mêlant à notre conversation, nous dit : Il n'est pas surprenant que ces insensés parlent d'amour, c'est de là que vient leur mal. Leur folie part de la même cause. Il faut , ajouta-t-il, que vous soyez étrangers, et que vous ne soyez jamais venus à Carizme , si vous ignorez qu'ils ont perdu l'esprit pour avoir vu la fille de notre sultan.
Comme le Carizmien s'aperçut que son discours nous causait un extrême étonnement , il nous dit : Je vdus apprends , je l'avoue , une chose difficile à croire , cependant rien n'est plus véritable. Vous n'avez qu'à le demander dans la ville 5 tout le monde vous assurera que la beauté de la princesse de Carizme a produit cet étrange effet sur ces malheureux.
Cette princesse , poursuivit-il , joue quelquefois
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au mail en public. Elle est alors sans voile , et on la peut voir. Mais malheur à ceux qui s'arrêtent à la regarder. Ils prennent dans ses yeux un amour qui leur devient funeste. Les uns tombent en langueur, et meurent de désespoir de ne pouvoir posséder ce qu'ils aiment , et les autres en perdent la raison. On met ces derniers dans ces tours que le sultan a fait bâtir exprès pour eux. Ce prince , qui d'ailleurs a mille vertus , au lieu d'empêcher sa fille de se montrer au peuple , semble se faire un jeu. barbare des malheurs dont elle est la cause , et s'applaudit d'avoir donné le jour à une créature si dangereuse.
Dans le tems que le Carizmien nous parlait de cette manière , nous vîm«s paraître une foule de personnes de la ville avec plusieurs gardes du sultan , qui conduisaient deux jeunes hommes , et s'avançaient vers les tours. Voilà , sans doute , m'écriaije , de nouveaux fous qu'on amène ici. Oui , dit le Carizmien , la princesse Rezia-Béghume joue apparemment au mail aujourd'hui.
Il n'eut pas achevé ces paroles , que je le quittai assez brusquement. Husseyn me suivit, et prenant garde que je marchais avec précipitation , il me demanda pourquoi j'allais si vite. Je vais, lui dis-je, voir jouer au mail la princesse de Carizme. Je veux juger par moi-même de sa beauté. Je doute fort -qu'elle soit aussi redoutable qu'on le dit.
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Mon gouverneur frémit à ce discours, cl combattit pour la première fois mes volontés. Ah! seigneur, me dit-il, avec toutes les marques d'une extrême douleur, gardez-vous bien de céder à cette envie. Quel démon vous l'a inspirée ? Après ce que nous venons de voir de nos propres yeux 5 après ce que nous a dit le Carizmien , pouvez-vous souhaiter la fatale vue de Rezia? Je vous conjure par le grand prophète ' , sans lequel le ciel et la terre n'auraient point été créés , de ne vous point exposer k soutenir ses regards. Craignez le sort de ces malheureux dont on vient de nous raconter l'histoire.
Je ne pus m'empêcher de rire de la frayeur qu'Husseyn faisait éclater. En vérité , lui dis-je , vous n'êtes pas raisonnable ! Pouvez-vous écouter une crainte si ridicule ? Vous imaginez-vous que la vue d'une belle personne soit capable de me faire perdre l'esprit ? Vous n'ignorez pas qu'il y a dans le sérail du roi mon père des femmes d'une beauté parfaite , et qu'aucune jamais n'a pu me touclier. Je suis peut-être le prince de mon âge le moins susceptible d'une amoureuse impression. Vous savez qu'à la cour j'ai cette réputation-là. Ce que les uns regardent comme un défaut , et les autres comme une vertu. Ne croyez donc pas que je puisse passer toutà-coup de l'une à l'autre extrémité. Soyez sans in-
I Aly.
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quiétude sur la curiosité qui m'entraîne , et fiezvous à la parole que je vous donne que je vais voir impunément Rezia-Beghume, quelque bruit que fassent ses charmes.
Mon gouverneur ne répliqua point -, mais quoique je lui répondisse de moi , je m'aperçus bien que je ne pouvais le rassurer. Cependant je ne songeai qu'à satisfaire mes désirs curieux ) et comme je ne savais pas l'endroit où jouait la princesse , je m'adressai à la première personne que je rencontrai dans la ville. C'était un iman. De grâce , lui dis-je , enseignez-moi le chemin du mail.
Jeune homme , me répondit-il , si vous avez envie déjouer au mail , remettez la partie à demain. La princesse prend aujourd'hui ce divertissement. Au lieu de vous approcher du mail , je vous conseille de vous en éloigner. On ! seigneur, répartis-je à l'iman , mon dessein n'est pas déjouer, mais seulement de voir la princesse. Ah ! misérable , s'écria-til , étes-vous las de vivre ou d'avoir l'usage de la raison ? Ne vous a-t-on pas dit quels effets produit sur les hommes la vue de Rezia ? Si vous le savez , vous êtes bien téméraire de ne pas craindre une beauté si dangereuse.
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Il me tint d'autres discours encore , et fit tous ses efforts pour me détourner de ma résolution ; mais enfin voyant que je persistais à lui demander le chemin du mail , il me l'enseigna d'un air brusque : Allez donc , me dit-il avec colère , courez à votre perte , puisque vous ne voulez pas suivre mes conseils.
Un moment après que j'eus quitté l'iman , j'entendis un héraut qui criait dans les rues à haute voix : « De la part du sultan , j'avertis le peuple que » la princesse Rezia joue au mail. Si quelqu'un a » l'imprudence de la regarder, je déclare qu'il ne » pourra imputer qu'à lui-même le mal qui lui en )> arrivera. »
A mesure que j'approchais du mail , je remarquais plus d'agitation parmi le peuple. J'entendais des pères qui appelaient leurs fils , et les cherchaient avec empressement pour les empêcher d'aller voir
Rezia. Je riais en moi-même de ces précautions , et plus encore de la frayeur qu'elles causaient à Husseyn. Quand nous fumes aux environs du mail , nous ne vîmes plus que des vieillards , encore se tenaientils éloignés de la princesse. Ils appréhendaient , malgré la glace de leur âge , de s'en laisser charmer, et d'aller achever leur destinée dans les tours. Le mail n'était point bordé de spectateurs. Tous les hommes évitaient les regards du plus bel objet de la nature.
Pour moi je m'avançai hardiment, et, sourd à la voix de quelques bons vieillards qui me criaient par pitié de me retirer, je me présentai devant la fille du sultan. Mais j'arrivai trop tard -, elle venait de quitter le jeu. Elle avait remis son voile, et je ne pus voir que la taille , qui me parut majestueuse. Elle monta dans une litière avec deux de ses favorites , et s'en retourna au palais environnée d'une nombreuse garde
Alors m'adressant à mon gouverneur : Que je suis malheureux ! lui dis-je d'un air chagrin : si j'étais arrivé un moment plus tôt j'aurais vu Rezia. Seigneur, répondit Husseyn avec un transport de joie qu'il ne put retenir, grâce au ciel , vous ne la verrez pas. Malgré les assurances que vous me donniez de soutenir tranquillement sa vue , je suis ravi , je vous l'avoue , que vous n'en ayez pas fait la dangereuse épreuve. Vous n'avez pas , lui dis-je , grand sujet de vous en réjouir, car celle épreuve n'est que différée.
La première fois que la princesse jouera au mail , je vous promets de la bien regarder, fût-elle encore plus dangereuse que vous ne vous l'imaginez.
Je passai le reste du joui«dans cette disposition. Le lendemain on publia dans la ville que Rezia ne jouerait plus au mail devant le peuple , et ne paraîtrait plus sans voile aux yeux des hommes : que le sultan son père avait pris cette résolution sur les très-humbles remontrances de ses visirs.
Cette publication m'affligea autant quelle fut agréable à mon gouverneur, qui ne put encore contenir sa joie. Ah! mon prince, me dit-il, c'est à présent que je vous vois hors de danger ! La princesse ne sortira plus désormais du sérail , et sa beauté ne saurait plus nuire au genre humain. Je ne puis assez bénir le ciel Vous vous trompez , Husseyn ,
interrompis-jeavec précipitation , si vous croyez que je renonce à l'espérance de contenter ma curiosité. Quoiqu'il soit fort difficile présentement de voir Rezia , il n'est pas impossible d'en trouver les moyens.