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J2ii^ JOUR.
En effet , il me vint dans l'esprit plusieurs expédiens , et je m'arrêtai à celui-ci : je me chargeai d'or et de pierreries. J'allai trouver le jardinier du sultan , et lui mettant entre les mains une bourse pleine de sequins : Tenez , mon père , lui dis-je , il y a làdedans cinq cents sequins d'or ^ je vous prie de les recevoir en attendant des présens plus considérables.
Le jardinier était un bon vieillard qui avait pour femme une personne à peu près de son âge. Il prit la bourse en souriant , et me répondit : Jeune homme, le présent est honnête ; mais comme vous ne me le faites pas sans doute pour rien , dites-moi quel service vous souhaitez que je vous rende ? J'ai une prière à vous faire , lui répliquai-je , c'est de me laisser entrer dans les jardins du sérail , et de me donner les moyens de voir une fois seulement la princesse Rezia , puisqu'elle ne doit plus se montrer dans la ville.
HISTOIRE DU ROI IlORMOZ. igS
A ces mots le jardinier me rendit brusquement ma bourse : Allez , jeune audacieux , me dit-il , vous ne songez pas aux conséquences de la chose que vous me proposez. Outre qu'en regardant la princesse vous courez risque de devenir fou , savezvous bien que vous exposez votre vie et la mienne ? Si je vous fais prendre des habits de femme et que je vous permette d'être sous ce déguisement dans les jardins dans le tems que Rezia-Beghume s'y promènera , n'ai-je pas tout lieu de craindre qu'on ne vous découvre ? Les eunuques qui veillent à la sûreté des femmes ont une pénétration étonnante. Rien ne leur échappe , et l'on excite aisément leur défiance. Considérez le péril où vous voulez vous jeter, et m'entraîner avec vous.
Ce discours ne me rebuta point. O mon père , repris-je en lui donnant la bourse , ne me refusez pas vos secours. Je suis un étranger qui n'a ici ni parens ni amis. J'ai une extrême envie de voir la princesse. Je ne puis attendre que de vous seul , cette satisfaction. Si vous ne me la procurez , j'en mourrai de douleur. La jardinière ne put m'entendre sans compassion, et se joignant à moi, nous commençâmes à presser vivement son mari de se rendre à mes instances. Comme il rêvait pendant ce tems-là sans nous répondre , je crus qu'il balançait. Je lui présentai plusieurs diamans pour achever de
le déterminer. Ce qui le tira de sa rêverie : Mon fils, me dit-il , il n était pas nécessaire de me donner ces pierreries pour me mettre dans vos intérêts. D'abord que je vous ai vu je me suis senti de Vinclination pour vous. J'ai résolu de vous servir, et je viens d'imaginer un moyen de contenter votre envie, sans nous exposer l'un et l'autre.
J'embrassai le vieillard sur la flatteuse espérance qu'il me donnait ; et impatient de savoir quel était ce moyen qu'il avait trouvé, je le priai de ne me le pas laisser plus long-tems ignorer. Il faut , me dit-il, que vous quittiez vos habits pour en prendre de plus simples. Je vous ferai passer pour un garçon jardinier; mais comme vos blonds cheveux pourraient blesser la vue des eunuques et leur donner des soupçons , nous vous couvrirons la tête d'une vessie qu'on barbouillera , de manière que vous paraîtrez avoir la teigne , ce qui fera le meilleur effet du monde ; car plus vous serez désagréable , moins vous serez suspect. Peut-être , ajouta-t-il , vous sentez -vous de la répugnance pour un pareil déguisement ; mais je n'en ai point d'autre à vous proposer, et vous ne devez pas faire difficulté de vous en servir, si vous n'avez dessein , comme vous le dites , que de voir la fille du sultan. Si vous vouliez lui plaire, il faudrait, je l'avoue , emprunter une forme plus capable de prévenir favorablement.
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J'àpiprouvai l'invention. Je me laissai travestir en garçon jardinier. On mit mes cheveux sous une vessie , et l'on m'accommoda de sorte que les dames les plus vives pouvaient impunément me regarder. Dans le tems que le vieillard et sa femme mettaient la dernière main à mon ajustement , mon gouverneur, ennuyé de m'attendre à quelques pas de là , et impatient de savoir ce que je faisais chez le jardinier, y entra. Il jeta les yeux sur moi , et me reconnaissant , quoique je fusse bien déguisé , il parut étonné de l'étrange état où il me voyait.
Je ne pus m'empêcher de rire de sa surprise , et mes ris excitèrent les siens. La simplicité de mes habits, et ma calotte, qui me donnait un air teigneux, tout cela nous fournit une belle occasion de nous réjouir. Le vieux jardinier seul tenait son sérieux 5 il me témoigna même quelque inquiétude , et me demanda si j'étais bien assuré de la discrétion d'Hus-
igS LES MILLE ET UN JOURS.
seyn. Je lui en répondis , et pour achever de mettre son esprit en repos, je lui dis que c'était mon frère.
C'est assez, me dit alors le vieillard, je suis satisfait. Il s'agit présentement de vous introduire dans les jardins. Que votre frère s'en retourne chez lui : il pourra venir ici de tems en tems 5 je lui dirai de vos nouvelles. Là-dessus, Husseyn se retira, et un moment après le jardinier me mena dans les jardins avec lui. Il me donna une bêche , m'apprit à m'en servir, et me marqua ce qu'il fallait que je fisse. Pendant que je travaillais, quelques eunuques passèrent auprès de moi. lis me considérèrent, et me prenant pour un teigneux : Bon , dirent-ils , voilà les garçons jardiniers qu'il nous faut. Ensuite ils poursuivirent leur chemin et me laissèrent fort satisfait de ne leur avoir donné aucun soupçon.
Sur la fin de la journée , mon vieux maître s'imaginant bien que je devais être fatigué , me fit quitter mon travail pour me conduire au bord d'un bassin de marbre où il y avait de fort belle eau. J'y trouvai une peau qu'il avait tendue sur le gazon et couverte de plusieurs plats de riz et de viandes. On voyait auprès un grand broc plein de vin , avec un tambour '. Nous nous assîmes tous deux sur la peau. Nous mangeâmes avec appétit^ puis nous eijmes rc-
* Espèce de luth (|ui a un long inarichc cl six cordes di; laiton.
cours à la cruche. Nous Favions presque déjà vidée, lorsque le vieillard, se sentant de belle humeur, prit le tambour et en joua.
J'avais trop bien appris à conduire le tazana ' pour être charmé de la manière dont il jouait. Mais quoiqu'il prît en jouant plus de plaisir qu'il ne m'en donnait, je ne laissai pas de lui dire qu'il s'en acquittait fort bien. Il se montra sensible à cette louange , et me mettant le tambour entre les mains : Tiens , mon fils , me dit-il , joue un peu à ton tour -, voyons comme tu t'en tireras. Je ne m'en fis pas prier deux fois. Je jouai un des plus beaux airs d'Abdelmoumen^ pour le satisfaire , et même je l'accompagnai de ma voix. Il ne manqua pas de me rendre les louanges qu'il avait reçues de moi 5 mais je n'en fus pas si touché, quoique je crusse les mieux mériter que lui.
* Languette d'écaillé de tortue longue et large comme le doigt, avec laquelle on touche les cordes du tambour.
^ Abdelmoumen est le plus ce'Ièbre musicien persan de l'antiquité , qui a composé une infinité d'ouvrages. C'était le Lully de son tems.
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Je m'imaginais n'avoir pour témoin et pour admirateur que le vieux jardinier : je me trompais. Le grand visir, qui par hasard se promenait alors dans les jardins , attiré par ma voix et par l'harmonie de mon instrument , s'était , sans bruit , approché de nous : il m'écoutait. Dès qu'il vit que je ne chantais plus , il nous aborda. Je me levai pour m'en aller par respect. Arrête, me dit-il -, pourquoi veux-tu me fuir ? O mon seigneur, lui répondis-je , je ne suis pas digne de paraître devant de grands princes tels que vous. Demeure , jeune homme , reprit-il , et me dis qui tu es.
Comme je ne répondais pas sur-le-champ , parce que je ne savais pas trop bien ce que je devais répondre , le jardinier prit la parole : Monseigneur, dit-il , c'est mon garçon ; il entend fort bien le jardinage. Je suis ravi d'avoir fait une si bonne acquisition. Le visir me dit de chanter encore. Je chantai et jouai d'une manière qu'il en parut charmé. Non,
s'écria-t-il , tous les musiciens du sultan ensemble ne valent pas ce jeune homme. Mais , ajoula-t-il, en s'approchant de moi et me regardant de plus près , qu'a-t-il donc à la tête ; il semble qu'il soit teigneux. Hélas ! oui , monseigneur, le pauvre garçon a la teigne. Ah! que j'en suis fâché, reprit le ministre; sans cette galle , qui se gagne et qui n'est guère agréable à la vue, j'allais tirer ce jeune homme de son obscure condition. Je l'aurais toujours voulu avoir auprès de moi pour me divertir. J'aurais fait sa fortune. C'est dommage qu'il soit teigneux.
Le grand visir, après avoir dit ces paroles , nous quitta , et le lendemain matin il dit au sultan : Sire, votre majesté ne sait pas qu'elle a dans ses jardins un ^résor. En même tems, il lui raconta ce qui s'était passé entre nous le soir précédent. Le sultan , sur le rapport de son ministre, eut envie de m'entendre. J'irai , dit-il , dans les jardins aujourd'hui pour voir ce teigneux. Qu'on avertisse mes musiciens d'y préparer un concert , et qu'on aie soin d'y porter toutes sortes de rafraîchissemens.
Cet ordre n'eut pas si tôt été doniié , qu'on étendit de magnifiques tapis de pieds tout autour du bassin oii j'avais bu avec le vieillard. Les officiers de la bouche dressèrent plusieurs buffets , qu ils couvrirent de riches vases remplis de liqueurs exquises , tandis que sous deux pavillons de satin vert ils fai-
saient apprêter plusieurs services de viandes et de fruits. Tout se trouva prêt lorsque le sultan arriva , suivi de son grand visir et d'une partie de ses courtisans.
D'abord qu'il se fut assis, et qu'il ent ordonné aux personnes de sa suite d'en faire autant , je me présentai devant lui avec une corbeille de fleurs et les reins ceints d'un linge blanc. Je mis la corbeille à ses pieds et me retirai d'un air fort respectueux. Je m'aperçus qu'il me regardait avec attention , et que surtout il considérait la vessie qui me coiffait si mal. Il devina sans peine que j'étais le personnage dont le visir lui avait parlé. Oh, oh, teigneux, me dit-il , que fais-tu ici ? Mon vieux maître, qui m'accompagnait, répondit encore pour moi. Il dit que j'étais son garçon , et que je possédais l'art de cultiver les jardins. Ce qu'il assura aussi hardiment que s'il eût cru dire la vérité.
12r JOUR.
Le sultan avait toujours la vue sur moi. Est-il vrai, dit-il au jfirdinier, que [ou garçon joue fort
HISTOIRE DU KOI HORMOZ. 2o3
bien du tambour et qu'il cbante agréablement ? Oui, sire , lui répondit le vieillard -, il a la voix du monde la plus touchante. Quand on l'entend , on oublie qu'on le voit. Je suis curieux de l'entendre , reprit le monarque. Voyons ce qu'il sait faire.
Il y avait là plusieurs bouffons. Un entre autres s'imaginant que le sultan ne parlait ainsi que par dérision, et que je méritais bien de servir de jouet à toute la cour, Aant me prendre par les bras , comme pour me forcer à danser avec lui. Il comptait que je m'en acquitterais d'une manière qui ajouterait un nouveau ridicule à ma mauvaise mine, et qu'il aurait l'honneur d'avoir fourni à l'assemblée une scène si agréable -, mais la chose tourna moins à sa gloire qu'à sa confusion; car je le saisis d'un bras vigoureux , et le secouai si rudement que les rieurs ne furent pas de son coté. Je fis voir ensuite que je dansais de meilleure grâce qu'il ne pensait. Le sultan , le grand visir, et tous les spectateurs me donnèrent mille applaudissemens.
La mauvaise opinion qu'on avait d'abord conçue de moi eut sans doute beaucoup de part à l'admiration que je m'attirai. On fut surpris de voir assez bien danser un homme qui ne paraissait être qu'un misérable. Quoi qu'il en soit, on me donna des zils '.
' Deux petits inoiccaux d'ivoire ilonl ils se servent, comme nous des castagnellcs.
2o4 LES MILLE ET UN JOURS ,
J'en jouai, et je marquai si bien les mouvemens et les cadences en dansant , que de l'aveu de tout le monde je passai pour le meilleur danseur qujon eût encore vu à la cour de Carizme.
Après avoir dansé assez long-tems , je pris le tam " bour du jardinier, et je ne fis pas moins de plaisir à l'assemblée que j'en avais fait au grand visir le jour précédent. Je remarquais , dans les yeux de ce ministre , une satisfaction qui s'augmentait à mesure que son maître , qu'il regardait sans cesse , paraissait plus content. On m'apporta une harpe , un luth, une viole et une flûte douce. Je jouai de ces quatre instrumens , l'un après l'autre, si bien, que le sultan en fut charmé.
Il ordonna qu'on lui apportât sur-le-champ une bourse de mille sequins d'or. Il la fit mettre devant moi. Je l'ouvris aussitôt : j'en tirai les pièces d'or et les distribuai aux musiciens. Toute la cour fut étonnée de mon action. Ce jeune homme , disait-on , a le cœur noble , et veut imiter les rois. C'est dommage qu'il soit teigneux. Le sultan , qui n'en était pas moins surpris que les autres , me demanda pourquoi je ne gardais pas ces pièces d'or? Je lui répondis que je n'avais pas besoin de richesses , ayant l'honneur d'être à sa majesté , et de servir dans ses jardins. 11 parut satisfait de ma réponse , qui fut applaudie de tous SCS courtisans.
HISTOIRE DU ROI IIORMOZ. 2o5
Alors il donna ordre , à ses officiers de bouche d'apporter les mets qu'ils avaient préparés. Ce prince et les seigneurs de sa cour mangèrent 5 puis ils burent des liqueurs. Ensuite , on commença le concert-, mais quoique les airs en fussent beaux , quoiqu'il y eût des voix admirables , le sultan , trop prévenu en ma faveur, les écouta presque sans attention , de même que nous écoutons ces chanteurs médiocres après une voix qui vient de nous faire beaucoup de plaisir.
D'abord que le concert fut fini , la cour se retira. On enleva bientôt les tapis, et les deux tentes disparurent avec les buffets. Tous les officiers s'écoulèrent, et insensiblement je me trouvai seul avec le vieux jardinier, qui me dit : Quand les présens que vous m'avez faits ne m'auraient pas déjà persuadé que vous n'êtes point d'une condition ordinaire , j'en serais convaincu par l'usage que vous avez fait des sequins que le sultan vous a donnés. Les personnes du commun ne sont pas capables d'un semblable trait de générosité.
Bien que le vieillard me fournît une assez belle occasion de lui découvrir qui j'étais, je ne jugeai point à propos de faire cette confidence. Je me contentai de lui dire seulement que j'étais en effet de fort bonne maison. Puis, changeant de matière, je lui marquai une extrême impatience de voir la prin-
2o6 LES MILLE ET UN JOURS,
cesse de Carizme. Je suis surpris, me dit-il , que vous ne l'ayez point encore vue : elle ne passe ^uère de jours sans venir se promener dans ce jardin avec ses femmes. Mais hélas ! ajouta-t-il , en prenant un air triste, vous ne la verrez que trop tôt , et je crains fort de me repentir de la complaisance que j'ai pour vous. Ce bon vieillard , au lieu de m'efFrayer par ces paroles , ne faisait qu'irriter mes désirs.
Le lendemain, c'était le troisième jour, après avoir travaillé quelque tems , je me reposais au pied d'un rosier où je rêvais en jouant du luth , lorsque tout -à-coup il parut devant moi une dame voilée , qui me dit : Jeune homme , laissez^là cet instrument et vous levez. Allez cueillir des fleurs pour les présenter à la fille du sultan. Elle est dans ce jardin. Cela ne devrait-il pas être déjà fait? Faut-il qu'on vous vienne avertir de votre devoir ? Quel garçon jardinier êtes- vous donc? Je baisai la terre aussitôt, et je répondis à la dame que j'ignorais que la princesse fut au jardin ; et que d'ailleurs , quand je l'aurais su , je me serais bien gardé d'aller offrir à sa vue une figure comme la mienne.
La dame fit un éclat de rire à ce discours : Eh ! quoi , me dit-elle , parce que vous avez un peu de teigne, vous n'oseriez vous montrer? Oh! je ne souffrirai point qu'une mauvaise honte vous retienne, et je vais tout-à-1'hcurc vous mènera la princesse.
Elle sait , aussi-bien que toutes ses esclaves , que vous êtes teigneux. Elles sont prévenues de cela , et bien loin de leur faire horreur, vous leur ferez plaisii'. On leur a parlé de vous si avantageusement , qu elles seront ravies de vous voir. Allez donc vite chercher une corbeille , et soyez sûr que Rezia , dont j'ai l'honneur d'être gouvernante , vous recevra fort bien.
Comme je ne demandais pas mieux que ce qji'on me proposait, je courus chez le jardinier. Je pris une corbeille et revins promptement la remplir de fleurs. Ensuite , me laissant conduire par la gouvernante , elle me mena sous un dôme qui s'élevait au milieu du jardin. J'avais, ainsi que le jour précédent , un linge blanc devant moi , et la corbeille entre les mains.
La princesse était dans un salon très-magnifique, assise sur un trône d'or, et environnée de trente esclaves , jeunes , et toutes plus belles les unes que les autres. On eût dit qu'on les avait choisies exprès pour composer une cour qui fût digne de Rezia. Non, les beautés qui font les délices des fidèles musulmans après leur mort ne sauraient être plus touchantes. La princesse surtout avait des charmes si éblouissans, que je demeurai immobile au milieu du salon , les yeux attachés sur elle , et la bouche ouverte.
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Mon trouble et mon étonnement, dont la cause n'était pas difficile à pénétrer , excitèrent de longs éclats de rire . Toutes les esclaves se divertirent un peu de ma contenance, et jugèrent que la beauté de leur maîtresse m'avait déjà renversé l'esprit Ce jugement n'était pas mal- fondé. Je paraissais hors de moi-même , si troublé , si éperdu , qu'on pouvait me soupçonner d'être devenu fou ; et véritablement l'état où je me trouvais était peu différent de celui d'un insensé.
Avancez donc , me dit ma conductrice. Vous vous tenez comme une statue. Allez présenter des fleurs à la princesse. Je revins un peu de ma surprise à ces paroles. Je m'approchai du trône , et après avoir rais ma corbeille sur le premier degré , je me prosternai et demeurai le visage contre terre, jusqu'à ce que Rezia me dit : Lève-toi , jeune homme , que nous ayons le plaisir de te voir. .T'obcis , et alors
HISTOIRE DU KOI IIOKMOZ. 209
toutes ses femmes apercevant ma léte nue , ou plutôt ma calotte , quoique prévenues , firent un cri qui démentait l'assurance que la gouvernante m'avait donnée. Puis elles recommencèrent à rire sur nouveaux frais.
Après qu'elles se furent bien réjouies à mes dépens, la princesse me fit donner un luth, et m'ordonna de l'accompagner de ma voix , en disant : tu as charmé hier le sultan mon père. Je ne puis croire que tu saches chanter et jouer du luth aussi parfaitement qu'il me l'a voulu persuader. Aussitôt je mis l'instrument d'accord , et chantai sur le mode uzzal * ces vers persans.
Ah! c'en est fait, ma mort est infaillible,
Puisque j'ai vu vos célestes appas; Je mourrai de douleur si vous ne m'aimez pas , Je mourrai de plaisir si je vous rends sensible.
Quoiqu'il ne fut pas difficile de s'apercevoir de l'application que je voulais faire de ces vers , et que cela dut par conséquent fournir aux rieuses une nouvelle occasion de se divertir, elles m'épargnèrent pour le coup. Au lieu même de se répandre en ris moqueurs , elle me donnèrent des applaudissemens. H est vrai que la princesse fut la première à me louer,
' Uzzal est le mode pour le tendre.
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ce qui rendait les louanges de sa cour très-équivoques. Quoi qu'il en soit , une esclave m'ota le luth pour me mettre entre les mains un tambour de basque. Ensuite la flûte , la harpe et le violon barbot me furent apportés tour à tour. J'eus le bonheur d'en jouer d'une manière qui m'attira de nouveaux complimens.
Ce n'est pas tout , mon ami , me dit alors la fille du sultan , j'ai ouï dire aussi que tu danses en perfection. Je voudrais bien voir comment tu t'y prens. Je demandai des zils. Je dansai les mêmes danses que le jour précédent, et je ne m'en acquittai pas plus mal. Toutes les esclaves recommencèrent à me louer. Ah! disait l'une , qu'il danse bien et de bonne grâce ! Qu'il a la voix touchante , disait l'autre ! sans sa teigne il pourrait devenir un musicien des plus courus.
Pendant qu'elles disaient de moi mille choses obligeantes , E.ezia me regardait attentivement , et sans rien dire. Puis, rompant tout-à-coup le silence, et descendant de son tronc pour s'en retourner au palais : C'est dommage , s'écria-t-elle , c'est grand dommage qu'il soit teigneux. D'abord qu'elle eut prononcé ces paroles , ses femmes , comme si elles les eût invitées à les répéter, en firent retentir le salon. Elles se retirèrent , en disant toutes ensemble ; c'est grand dommage qu'il soit teigneux.
HISTOIRE DU KOI IIORMOZ. 1 1 i
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Je ne demeurai pas long-tems dans le salon après qu'elles en furent sorties. Je regagnai la maison du vieux jardinier, où je trouvai mon gouverneur qui venait demander de mes nouvelles. Eh bien ! leur dis-je en entrant, je viens de voir Rezia. Ils pâlirent tous deux à ces paroles 5 ils m'envisagèrent en tremblant : ils craignaient de remarquer dans mes yeux de quoi justifier leur crainte. Je m'en aperçus. Je vois bien, repris-je , pourquoi vous me regardez avec tant d'attention. Bannissez vos alarmes 5 je ne suis point fou. Mais si l'on doit enfermer aussi les hommes qui deviennent amoureux de la princesse , je vous avoue que je mérite une place dans les tours.
En même tems je leur fis un détail de tout ce qui s'était passé dans le salon-, ensuite j'ajoutai que je voulais demeurer encore dans les jardins , sous le même déguisement , et tacher de plaire à Rezia.
Mon gouverneur et le vieillard me représentèrent làdessus tout ce quils crurent capable de me faire abandonner cette résolution ; mais je défendis à l'un de s'y opposer davantage, et j'engageai l'autre, par de nouveaux présens , à me laisser continuer le personnage de garçon jardinier.
Le jour suivant , l'après-dînée , il me prit envie de me reposer. J'allai m'asseoir sur les bords d'une pièce d'eau revêtue de gazon, et entourée de plusieurs gros arbres qui la couvraient de leur ombrage. Je savais que la princesse se baignait quelquefois dans cet endroit. C'était de quoi bien exercer l'imagination d'un amant. Je m'occupai de mille agréables idées qui ne se présentent qu'à l'esprit d'un homme éperdument amoureux. Mais je ne fus pas longtems dans une si douce rêverie. Comme j'avais les yeux attachés sur l'eau , j'aperçus mon image qui me fit faire de tristes réflexions. Bien loin de me sentir charmé de moi-même , je soupirai de regret de me voir réduit à me servir d'un semblable déguisement.
O ciel ! m'écriai-je , par quelle bizarre destinée faut-il que je paraisse travesti de cette étrange sorte devant une princesse que j'aime ? Quelle est ma pensée ? puis-je espérer que sous une forme si désagréable je ferai une tendre impression ? Quelle extravagance ! Ah ! poursuivis-je en otant la vessie qui m'enveloppait la tête , s'il m'était permis de me
HISTOIRE DU ROI HORMOZ. 2i3
montrer tel que je suis naturellement , si ma l\^uic n'est pas assez aimable pour plaire à Rezia , du moins je ne lui ferais pas horreur.
Après avoir déploré mon sort, et la nécessité où j'étais de demeurer sous cet affreux déguisement , je repris la vessie. Mes mains étaient encore occupées à la remettre et à l'ajuster, lorsqu'une dame vint m'aborder. Elle leva son voile, et je la reconnus pour la gouvernante de la princesse. Teigneux, me dit-elle, je vous cherche pour vous direque vous êtes plus heureux qu'unhonnéte homme. Ma maîtresse, qui a pris du goût pour vous, malgré votre calotte, veut que cette nuit vous soyez introduit dans son appartement : elle souhaite de vous entendre chanter, et de vous voir danser encore. Trouvez-vous dans ce lieu cette nuit , et n'y manquez pas. A ces mots elle s'éloigna de moi sans attendre ma réponse , et me laissa fort ému de la nouvelle qu'elle venait de m'annoncer.
La gouvernante n'avait pas besoin de me recommander d'être ponctuel. Je courus chercher le vieux jardinier, moins pour lui faire part de ma bonne fortune, que pour l'avertir de n'être pas en peine de moi si je passais la nuit hors de chez lui. Ensuite je revins m'étendre sur le gazon où l'on m'avait donné rendez-vous.
Ce ne fut pas sans avoir senti les plus vifs mouvemens d'impatience que je vis arriver le moment
2l4 LES MILLE ET UN JOURS,
que j'attendais. Un eunuque vint à moi et me dit de le suivre. Il me fit entrer dans le sérail par une porte secrète dont il avait la clef, et m'introduisit dans l'appartement de Piezia.
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Cette princesse était couchée sur un sofa; et toutes ses femmes assises devant elle sur le tapis de pied , lui racontaient des histoires pour la divertir. D'abord qu'elles me virent paraître, elles se levèrent et s'écrièrent : Ah ! voici le teigneux qui va bien nous réjouir.
Jeune homme , me dit la fille du sultan , tu me fis hier tant de plaisir , que j'ai souhaité de te voir encore. Aussitôt elle me fit donner un luth tout accordé, et m'ordonna d'en jouer. J'obéis, et en même tems je chantai des paroles que m'inspira la princesse , dont la vue irritait mon amour. Enfin l'on m'apporta les mêmes instrumens dont j'avais joué le
jour précédent dans le salon , et je (us ciicoïc plus applaudi.
Après cela il fut question de danser. Je voulus montrer que c'était la chose que je savais le mieux faire. Je dansai plusieurs danses 5 mais comme j'en dansais une qui demandait beaucoup d'agitation et de mouvement, ma vessie , que je n'avais pas trop bien attachée, se défit et tomba sur le tapis de pied.
Alors les esclaves s'apercevant de la tromperie , firent un grand cri, et Rezia prit un air irrité. Sa colère parut dans ses yeux et encore plus dans ses discours : O téméraire, me dit-elle, je te croyais un homme sans conséquence : n'espère pas que j'excuse ton audace en faveur du plaisir que tu nous as fait. A ces paroles elle fit appeler ses eunuques. Ils vinrent en foule se jeter sur moi. Ils m'emmenèrent hors de l'appartement de la princesse , et me mirent en arrêt dans un cabinet, jusqu'au lendemain qu'ils informèrent le sultan de cette aventure.
Ah ! malheureux, me dit ce prince lorsqu'on m'eut mené devant lui , pourquoi t'es-tu travesti en garçon jardinier? Quel était ton dessein? Tu aA^ais sans doute résolu de déshonorer mon sérail ? mais , grâces au ciel , ta trahison est découverte, et ton châtiment est certain. Je veux tout-à-l'heure qu'on te promène par la ville avec ignominie-, que tu sois précédé d'un héraut qui publie ton crime; et qu'ensuite on te déchire
2l6 LES MILLE ET UN JOURS,
en mille pièces. Je ne te demande point qui tu es ; car il ne te servirait de rien d'avoir de la naissance 5 quand tu serais fils de roi , tu périras, pour avoir eu la hardiesse de me tromper.
Ce n'est pas tout , poursuivit-il , ma colère veut encore une victime. Qu'on punisse de la même manière mon jardinier 5 je ne doute point qu'il ne soit complice de ce jeune audacieux. Je voulus excuser le vieux jardinier en protestant qu'il n'avait aucune part à mon déguisement -, mais on ne me crut point , et nous allions tous deux être livrés aux exécuteurs, lorsque le grand visir arriva et dit au roi : Sire, je viens d'apprendre une fâcheuse nouvelle. Le roi de Gazna, piqué du refus que vous ave/ fait de lui donner la princesse votre fille, qu'il vous a demandée par un ambassadeur il y a dix mois , s'est ligué contre vous avec le roi de Candaliar. Ces deux princes ont joint ensemble toutes leurs forces, et viennent ravager vos états. Ils ont déjà passé l'Oxus, et sont entre Samarcande et Bocara.
Le sultan fut étourdi de cette nouvelle. Schamsel-Mulouk , dit-il à son visir, qu'avons-nous à faire dans cette conjoncture ? Seigneur, répondit le ministre, je suis d'avis que , sans perdre de tems , toutes les troupes que vous avez ordinairement sur pied se rassemblent -, qu'elles marchent vers la Sogd sous la conduite d'un général qui soit assez habile pour
amuser les ennemis jusqu'à ce qu'on lui ait envoyé des renforts capables de le faire agir oftensivement. Cependant, ajoula-t-il , tâchons de nous rendre le ciel propice. Implorons son secours. Que les mosquées soient toujours ouvertes , et qu'on y fasse des prières. Ordonnez de plus à tous les habitans de Carizme déjeuner pendant plusieurs jours. Faites aussi distribuer des aumônes, et mettez tous les prisonniers en liberté, quelques forfaits qu'ils aient commis. J'espère que par ces bonnes actions nous intéresserons le ciel à nous secourir.
i3i^ JOUH.
ScHAMs-EL-MxJLOUK, par cc couseil , me sauva la vie aussi-bien qu'au vieux jardinier. Visir, dit le sultan, ton avis me paraît fort sensé -, je veux le suivre. Donne ordre promptement que mes troupes se mettent en marche, et va toi-même les commander. Je ferai faire de nouvelles levées , et tu seras bientôt en état de repousser mes ennemis. En attendant, les mosquées seront remplies de fidèles, les pauvres re-
cevront des charités , et les prisonniers verront tomber leurs fers. Je pardonne même à ces deux coupables que je viens de condamner. Je révoque Tarrét de leur trépas.
Voilà de quelle manière j'évitai une honteuse mort. Dès que je fus hors du palais, je m'en retournai dans mon caravansérail , où je trouvai mon gouverneur qui se désespérait. Il revenait de chez le jardinier, où il avait appris mon malheur. Il fut bien surpris de me revoir. Je lui contai tout ce qui m'était arrivé; et comme je paraissais vouloir encore demeurer à Carizme, et chercher de nouveaux moyens de m'introduire dans le sérail, malgré le désagrément de mon aventure , il se jeta à mes pieds, et me dit les larmes aux yeux: O mon cher prince! n'abusez point des faveurs du ciel : puisqu'il vous a tiré d'un affreux péril où l'amour vous avait engagé, ne vous exposez plus à périr misérablement. Hélas! si le roi votre père savait ce qui vient de se passer, quel déplaisir, 6 grand Dieu! ne lui causerait pas votre imprudence! Croyez-moi , seigneur, oubliez la princesse de Carizme; aussi-bien ne mérite-t-elle pas que vous pensiez à elle : il n'a pas tenu à la cruelle que vous n'ayez perdu la vie. Qu'un juste dépit vous anime ; que la raison vous persuade! Soyez touché de mes pleurs et de mon affection-, éloignons-nous de cette funeste ville : songez à l'extrême vieillesse du roi
IllSTOIKE DU KOI lïORMOZ. 219
d'Astracan^ il est peut-être en cet instant prêt à descendre dans le tombeau -, vous seul pouvez consoler de sa mort ses peuples qui vous idolâtrent et qui comptent les momens de votre absence. Est-ce ainsi que vous répondez aux désirs impatiens qu'ils ont de vous revoir?
Mon gouverneur m'attendrit par ce discours , et par d'autres qu'il ajouta. Husseyn, lui dis-je, c'est assez-, vous ne me reprocherez plus que je suis faible. Je me rends à vos instances. Partons. Adieu Rezia , princesse trop inhumaine. Puissent vos rigueurs et le tems vous oter de mon souvenir.
Comme j'achevais ces paroles , le vieux jardinier entra dans le caravansérail. Il venait m'y chercher, pour m'apprendre qu'on l'avait chassé des jardins du sérail. Hé bien! lui dis-je, puisque je suis cause que vous avez perdu votre emploi, il est juste que je vous dédommage. Vous n'avez qu'à me suivre dans mon pays; je vous y ferai donner un poste qui vaudra bien celui que vous occupiez ici. Je vous rends grâces, seigneur, me répondit-il; je suis né dans le Zagatay, j'y veux mourir. Je vais me retirer dans le village qui m'a vu naître , et j'y vivrai doucement de ce que j'ai gagné dans mon emploi et des présens que j'ai reçus de vous. Pour rendre sa vie plus douce et plus aisée , je lui donnai encore de l'or et des pierreries , et il se retira fort content.
2 20 jLES MILLE ET UN JOURS ,
Je partis de Carizme dès le jour même : je repris le chemain d'Otrar avec mon gouverneur , et j'y rejoignis toute ma suite , qui commençait à perdre patience, bien que je n'eusse pas employé beaucoup de tems à ce voyage. Comme je déclarai en arrivant que je voulais m'en retourner incessamment en Circassie , les Circassiens , qui ne demandaient pas mieux que de revoir leurs femmes et leurs enfans , furent ravis de mon dessein. En effet, je ne demeurai pas six jours à Otrar. Je me mis en chemin; et je m'avançais à petites journées vers Astracan, lorsque je rencontrai un courrier que mon père m'envoyait, et par lequel il me mandait qu'il était tombé malade; qu'il sentait bien qu'il lui restait peu de tems à vivre, et que je n'en avais point à perdre si je voulais le voir encore et l'embrasser avant sa mort.
Sur cette nouvelle , qui me causa une extrême affliction , je me hâtai d'arriver à la cour; mais hélas! triste fruit de ma diligence! je m'y rendis assez tôt pour assister à un spectacle qui me perça le cœur. Je trouvai mon père qui touchait à son dernier moment. Je me présente devant lui; je m'approche de son lit; je prends une de ses mains ; je la baigne de larmes ; et cédant aux tendres mouvemens que la nature m'inspirait: O mon père! mécriaije, dans quel état faut-il que je vous retrouve ? Puis-je vous voir sans mourir de douleur? A ces mots, qui
HISTOIRE DU ROI HORMOZ. 22 r
le remuèrent puissammenJ, il jeta sur moi des regards troublés -, et , me reconnaissant moins par l'organe de ses yeux que par le sentiment, il rappela tout ce qui lui restait de forces , pour me tendre les bras et me parler. O mon fils! me dit-il , vous êtes de retour! Je n'ai plus rien à demander au ciel. Je meurs content. Adieu. Il expira en achevant ces paroles , comme si l'ange de la mort eut attendu ma présence pour terminer le destin du roi , et qu'il eût voulu laisser à ce bon prince la consolation de me dire le dernier adieu.
Après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres que je lui devais, je montai sur le trône, et m'attachai à gouverner mes états d'une manière qui pût remplir la bonne opinion qu'on avait conçue de moi. J'eus le bonheur d'y réussir et de goûter le plus doux plaisir que puissent avoir les rois. J'étais adoré de mes sujets, et je le suis encore. Comme je n'ai pour
objet que leur félicité , ils ne songent aussi qu'à me plaire et qu'à marquer chaque jour de mon règne par quelque fête nouvelle. Par ce moyen ma cour est devenue le séjour de la jcie. On y fait sans cesse des réjouissances de même que dans la ville. Il n'y a point de peuples qui paraissent si heureux , ni qui le soient en effet davantage. Je m'applaudis de leur bonheur; et de peur de le troubler, je m'étudie à leur cacher le chagrin qui me dévore. Je suis persuadé que s'ils savaient , qu'au lieu d'être tel que je me montre à leurs yeux, je suis en secret la proie de la plus vive douleur, on verrait bientôt succéder une profonde tristesse à cette joie qui règne dans Astracan.
Peu de tems après mon avènement à la couronne de Circassie , je sentis que je n'avais point encore oublié Rezia. Véritablement la mort du roi mon père, les soins que je devais à sa cendre et l'attention que j'avais été obligé de donner aux affaires, avaient suspendu les mouvemens de mon amour. Mais bien loin de s'être affaibli , il me parut avoir pris de nouvelles forces. J'en avertis Husseyn , qui me dit : Seigneur, présentement que vous avez une couronne à offrir avec votre foi , je suis d'avis que vous fassiez demander la princesse de Carizme par un ambassadeur 5 et pour mieux engager le sultan à vous l'accorder, promettez-lui votre secours contre ses ennemis.
HISTOIRE nu ROI IlOHMOZ. 29.3
Je suivis ce conseil : j'envoyai ïlusseyn lui-même à la cour de Carizmc avec un pompeux cortège et de magnifiques présens pour le sultan, à qui j'écrivis dans ces termes : « Dieu donne longue vie au sultan » de Carizme , Tempereur des enfans d'Adam , le » conquérant du monde , et l'heureux prince dont le » ciel a fortifié le pied pour monter avec vigueur » jusqu'aux sublimes degrés de la puissance et de la » grandeur. Qu'il soit à jamais dans la prospérité , )) sans que son bonheur puisse être troublé par la » tempête de l'envie.
» Vous saurez que nous désirons votre alliance, )) s'il vous plaît nous accorder la princesse Rezia » votre fille , pour être notre légitime épouse. Et )) quoique vous n'ayez besoin que de vos troupes tou- » jours victorieuses pour humilier vos ennemis , ), nous vous offrons toutes les forces des Circassiens )) et de leurs alliés : et le salut. «
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous dire que j'attendis avec beaucoup d'impatience le retour de mon ambassadeur. Vous devez vous l'imaginer. Enfin, après avoir souffert lestourmens d'une longue attente, je vis arriver Husseyn , qui m'apprit que le sultan de Carizme favait très-bien reçu , mais que je devais renoncer à Rezia. Et pourquoi , lui dis-je , faut-il que j'y rejionce ? Sire , me répondit Husseyn , c'est qu'elle est promise au roi de Gazna. Ce prince
a battu plusieurs fois les troupes du sultan , qui pour conserver ses états a été obligé de demauder la paix à son ennemi en lui promettant la princesse. Comme le roi de Gazna ne faisait la guerre que pour forcer le sultan à lui accorder sa fille , ces deux princes ont bientôt été d'accord. Si bien que Rezia , deux jours après que je suis parti de Carizme, de- \ait être envoyée à son époux.
Peu s'en fallut que cette nouvelle ne me fit perdre la raison. Je me plaignis de ma destinée dans des termes qui firent craindre à Husseyn que je ne devinsse fou. Je ne me contentai pas de m'affliger, je tombai malade , et je ne comprends pas comment je pus revenir de cette maladie , car j'eus toujours l'esprit dans une disposition qui ne devait pas contribuer à me guérir.
Mais si ma santé se rétablit , je n'en eus pas le cœur plus tranquille. J'étais toujours occupé de la princesse de Carizme : je me la représentais dans les bras de son heureux époux , et cette image cruelle troublait sans cesse mon repos. Husseyn s'imaginant qu'une beauté nouvelle pourrait prendre dans mon cœur la place de Rezia , fit chercher partout de belles esclaves. Il en remplit mon sérail. Soin superflu ! Son zèle eut beau rassembler mille objets pleins de charmes, aucun ne put me détacher de Rezia-Bcffhume.
ÎIISTOIKE DU UÛl HOUMOZ. :2?.5
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Taudis que Husseyn essayait inutilement sur moi les yeux des plus aimables personnes de l'Asie , mon grand visir me vint dire un jour qu'il paraissait depuis quelques jours aux portes d'Astracan des bains très-magnifiques. Les eaux , me dit-il, en sont claires et pures. On y voit des colonnes d'un marbre précieux , et les plus beaux bassins du monde. Toute la ville court en foule admirer ces bassins , et l'on en est d'autant plus surpris que personne ne les a vu construire. On les a tout-à-coup aperçus tels qu'ils sont. C'est tout ce qu'on en sait.
Je fus assez étonné de ce rapport : j'eus la curiosité d'aller juger par moi-même d'une chose qui me semblait tenir du prodige. Je me rendis aux bains incognito avec mon grand visir, et ma surprise augmenta lorsque j'en eus considéré la structure et la magnificence. Outre que tout y était fort propre et bien arrangé, je remarquai que les garçons qui II. i5
avaient soin de servir étaient tous beaux et très-bien faits ; mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'est qu ils se ressemblaient tous si parfaitement qu'on ne pouvait les distinguer les uns des autres.
Le maître des bains , qui était un homme de cinquante ans et de fort bonne mine , avait grand soin de faire bien servir. Après qu'on s'était baigné , on buvait des liqueurs exquises , et tout le monde se retirait fort satisfait. Lorsque je fus de retour dans mon palais, je m'entretins avec mes courtisans de ces bains, où ils avaient tous été. Je leur demandai ce qu'ils en pensaient-, et comme je ne fus pas content de ce qu'ils me dirent là-dessus , je résolus d'envoyer chercher l'homme qui les aA'^ait fait construire, et d'avoir une conférence avec lui. Je chargeai Husseyn de l'aller trouver de ma part , de lui faire toutes les amitiés possibles et de me l'amener. Husseyn s'acquitta diligemment de sa commission. Je le vis revenir bientôt avec le maître des bains , qui se jeta d'abord à mes pieds. Je le relevai moi-même , et lui fis un accueil gracieux.
Alors cet homme , charmé de la réception que je lui faisais , se mit à relever mes louanges , et se répandit en discours si éloquens , qu'il excita mon admiration et celle de mes courtisans. Son entretien était si agréable , et j'y prenais tant de plaisir, que je ne pensais plus nu sjijcl pour lequel je l'avais en-
HISTOIRE DU iU)I IlOHMOZ. 227
voyé chercher. Je m'en ressouvins toutefois, et je lui dis : Grand philosophe , car il n'est pas difficile de juger que vous en êtes un des plus éclairés , j'ai une prière à vous faire. Parlez-moi, de grâce , sincèrement et ne me cachez rien. Comment avez-vous pu construire des bains si superbes ? Comment est-il possible que vous ayez fait un si bel ouvrage aux portes d'Astracan sans que personne s'en soit aperçu ?
Sire, me répondit-il, j'ai à mon service quarante ouvriers , tous plus habiles et plus expérimentés les uns que les autres. Je puis par leur ministère faire bâtir en moins d'un jour des bains encore plus beaux que ceux-là. Tous ces ouvriers sont muets , mais ils entendent ce qu'on leur dit. Il n'est même pas besoin de leur parler lorsqu'on veut leur commander quelque chose. Au moindre geste que vous faites , ils pénètrent votre intention. Vous n'avez qu'à les regarder, et ils liront dans vos regards ce que vous attendez d'eux. Si votre majesté veut les faire venir ici et leur donner quelque ordre , ils l'exécuteront dans le moment.
J'avais trop envie d'éprouver si ce qu'il me disait était véritable, pour manquer de le prendre au mot. J'envoyai chercher à l'heure même ces ouvriers, que je reconnus pour les garçons que j'avais vu servir aux bains. Frappé de nouveau de leur ressemblance, j'en témoignai ma surprise au philosophe, et lui
demandai s'ils étaient frères. Oui, sire, me dit-il, et de plus, je puis vous assurer qu'ils sont tous sortis de la même mère. Commandez-leur, ajouta-t-il , ce qu'il vous plaira, et vous serez aussitôt obéi. Mais je supplie très-humblement votre majesté d'écarter tout le monde-, je suis bien -aise que nous soyons sans témoins.
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13/i* JOUR*
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Dès que mes courtisans entendirent parler ainsi le philosophe , ils se retirèrent tous sans attendre que je le leur disse, et je demeurai avec le maître des bains et ses quarante esclaves. Après avoir rêvé assez long-tems à ce que je leur commanderais, je souhaitai qu'ils fissent des bains dans la salle où nous étions.
Je ne leur eus pas plus tôt fait connaître mon intention , qu'ils disparurent tous. Un moment après ils revinrent chargés de marbres de toutes sortes de couleurs, et d'autres choses nécessaires à la constriîçtion d'un bain. Ils commencèrent à y travailler. Ils
ne me donnèrent pas le tems de m'ennuyer à les voir bâtir. Pendant que les uns construisaient l'ouvrage avec une vitesse que j'avais de la peine à suivre de l'œil , les autres allaient chercher et rapportaient les matériaux avec la même diligence. Enfin dans l'espace de quelques heures le bain fut achevé. On ne pouvait rien voir de plus parfait ni de plus magnifique. Il y avait douze colonnes d'un marbre jaspé et si poli qu'on s'y mirait, et plusieurs fontaines jaillissantes, dont les eaux tombaient avec bruit dans des bassins de marbre blanc.
Surpris des objets qui frappaient ma vue et du savoir du philosophe , je le priai de m'expliquer comment toutes ces choses se pouvaient faire. Sire , me dit-il, cette explication nous mènerait trop loin. Permettez-moi de vous dire seulement que je possède trente-neuf sciences.
Ce discours augmenta mon étonnement, et me donna une forte envie de m'attacher un si grand homme. Je lui fis mille caressesj puis je lui demandai de quel pays il était et comment il s'appelait. Je suis, me répondit-il, du territoire de Bocara. Si vous voulez , poursuivit-il , entendre mon histoire , je suis prêt à vous la raconter. Je lui témoignai qu'il me ferait plaisir. Aussitôt il la commença de cette manière.
!3o LES MILLE ET UN JOURS,
HISTOIRE D AVICENWE.
Je suis né dans un bourg nommé Afhana. A peine étais-je hors du berceau , que mes parens m'envoyèrent commencer mes études à l'université de Bocara. J'y appris d'abord l'Alcoran, et jemeti'ouvai si propre aux belles-lettres , que je les savais à dix ans. On m'enseigna l'arithmétique -, on me fit lire ensuite Euclides ; après quoi je m'appliquai aux mathématiques. Je m'adonnai aussi à l'étude de la philosophie , de la médecine et de la théologie.
Je fis tant de progrès dans toutes ces sciences , que je m'acquis une très- grande réputation en fort peu de tems. Je n'avais pas encore atteint ma vingtième année , que mon nom était déjà connu depuis les bords du Gihon jusqu'à l'embouchure de l'Indus.
Un jour je partis avec mon père pour aller à Samarcande où quelques affaires l'appelaient. Je voulus voir la cour : j'y rencontrai des personnes de ma connaissance , qui ne manquèrent pas de parler de moi fort avantageusement. L'éloge qu'ils en faisaient partout alla jusqu'aux oreilles du grand visir, qui souhaita de m'entrelcnir. 11 fut si content de ma conversation , qu'il me proposa de demeurer à Samarcande auprès de bii. J'y consonlis , cl je m'insinuai
HISTOIRE D'AVICENNE. a3i
si bien dans son esprit qu'il ne faisait plus rien sans me consulter.
Ce ministre ne vécut pas long-lems \ mais je ne perdis en lui qu'un homme qui m'aimait; ma fortune n'en devint que plus brillante. Le roi prit pour moi la même amitié que son visir. J'obtins des gouvernemens ; et dans la suite la place de son premier ministre étant encore devenue vacante , elle me fut offerte , et je l'acceptai.
Quoique je remplisse tous les devoirs d'un grand visir, je ne laissais pas de trouver encore des momens pour étudier 5 mais l'ardeur que j'avais pour l'étude ne pouvant se contenter de quelques heures de lecture par jour, je pris la résolution d'abandonner les affaires. Le roi ne me le permit pas sans peine , tant il était satisfait de mon ministère. Il ne voulut pas toutefois me contraindre , et il eut la bonté de consentir que je me démisse de mon emploi , à condition que je ne m'éloignerais pas de la cour.
Je n'avais pas dessein de la quitter 5 j'aimais le roi d'Inclination : j'étais trop pénétré de ses bontés pour me retirer dans une solitude , quelque fureur que j'eusse pour l'étude. Je demeurai donc à la cour ; mais je cédai mon logement à mon successeur : j'en pris un autre dans un endroit écarté du palais où je vivais comme dans une espèce de retraite. Je partageais mon tems entre le prince et mes livres. Je ne me contentai pas de lire , je composai plusieurs ouvrages , les uns en vers , les autres en prose , et bien loin de ressembler à ces savans inutiles , qui , satisfaits d'avoir l'esprit enrichi d'une grande variété d'études et de connaissances , meurent sans que le public recueille le moindre fruit de leurs veilles , je faisais part à tout le monde de mes réflexions à mesure que je les mettais par écrit. J'ai produit près de cent volumes sur diverses matières , et mes œuvres sont nommés par excellence : les OEuvres glorieuses.
Je m'attachais encore à la chimie et à cette science secrète par laquelle on explique toutes les opérations de la nature. J'étais déjà assez bon cabaliste , lorsqu'il arriva à Samarcande un ambassadeur envoyé par Coutbeddin , roi de Caschgar. On raisonna fort sur le motif de cette ambassade. Les uns s'imaffinèrent que c'était pour déclarer la guerre au roi de Samarcande, les autres pour lui proposer une al-
IJISTOIKE lyAVICENNE. 2 33
liancc. Personne ne fut au fait. L'ambassadeur, dans l'audience qu'on lui donna, surprit tout le monde, lorsqu'après avoir présente avi roi une lettre de créance , il lui dit : Seigneur, le roi Coulbeddin mon maître , étant un jour à table s'entretenant avec quelques-uns de ses courtisans des anciens philosophes : Je voudrais bien savoir, leur disait-il , s'il y a encore dans le monde des personnages aussi doctes qu'Hippocrate et que Socrate. Là-dessus , un courtisan lui dit qu'il était arrivé à Caschgar des marchands qui avaient parcouru beaucoup de pays , et qui savaient peut-être où il y avait de savans hommes. On envoya sur-le-champ chercher ces marchands , qui dirent au roi mon maître qu'à la cour de Samarcande il y avait deux célèbres philosophes, dont on ne pouvait assez vanter le mérite. Que l'un s'appelait Avicenne , et l'autre Fazel-Asphahani. Ce sont deux hommes, disaient-ils, qui ont une connaissance parfaite des secrets de la nature , et à qui nous avons vu faire des choses surprenantes.
Ils louèrent tant cet Avicenne et ce Fazel , que mon maître résolut de les demander à votre majesté pour quelque tems. Il souhaite passionnément de les voir tous deux. Il veut les entendre parler, et juger par lui-même de leur savoir j car c'est un prince qui a beaucoup d'esprit , et avec cela une teinture de toutes les sciences.
2 34 I^ES MILLE Eï UN JOURS,
Ainsi parla l'ambassadeur. Aussitôt le roi de Samarcande nous envoya chercher Fazel et moi , et nous dit : Le roi de Caschgar vous demande l'un et l'autre , pour jouir pendant quelque tems de votre entretien. Je ne suis pas d'avis qu'on lui refuse cette satisfaction. Seigneur, répondit Fazel , c'est à vous d'ordonner, et à nous d'obéir. Pour moi je ferai tout ce qu'il vous plaira. Comme je gardais le silence, et qu'il était aisé de juger à mon air que le voyage de Caschgar n'était pas de mon goût , le roi me dit : Et vous, Avicenne , vous ne répondez point. Il semble que cette ambassade vous fasse de la peine.
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13r JOUR.
Je témoignai au roi qu'en effet j'avais de la répugnance à faire ce qu'on exigeait de moi. Alors, Fazel me représenta que si nous refusions de satisfaire la curiosité de Coutbeddin , ce monarque en tirerait peut-être une mauvaise conséquence , et pourrait penser que nous n'clions pas si liabiles qu'on le
HISTOIRE D'AVICENNK. 235
disait 5 que les princes d'ailleurs étaient, en quelque sorte , maîtres de notre répvUation , et qu'ils n'avaient pour nous perdre qu'à éerire à notre désavantage dans les pays étrangers : qu'ainsi pour conserver notre gloire , il fallait nous soumettre aux volontés du roi de Caschgar.
Ce discours de Fazel ne fit qu'exciter ma colère. Vous avez , lui dis-je , une crainte bien ridicule pour un philosophe. Eh! comment tous les princes du monde peuvent-ils nuire à un homme qui possède les sciences que j'ai ? Apprenez que si je demeure dans cette cour, c'est que j'en aime le souverain. Sans cette amitié que je vois payée de mille bontés , il y a long-tems que je n'y serais plus , et que je vivrais dans quelque endroit de la terre , dans une entière indépendance. Pour vous , qui n'êtes pas encore audessus de la fortune , et qui avez besoin de la protection des rois, vous ferez fort bien d'aller ménager Coutbeddin -, il sera trop content de votre savoir , ou du moins de vos complaisances , pour écrire à votre désavantage dans les pays étrangers.
Je vis , à ces paroles , éclater dans les yeux de Fazel une fureur, qu'il n'eut pas peu de peine à contenir. Le roi s'en aperçut , et voulant empêcher que la conversation ne devînt plus vive : Avicenne , me dit-il , je vous prie de vous laisser fléchir. Le prince qui souhaite de vous voir, a du mérite. Il aime les
sciences et les savans. Il brûle d'envie de vous entretenir. Est-il de la bienséance de renvoyer son ambassadeur avec un refus ? Je ne blâme point cette noble fierté que vous donnent les rares connaissances que vous possédez ; mais songez que les rois méritent que A^ous ayez quelque considération pour eux. Croyezmoi , allez à la cour de Coutbeddin , et quand vous y aurez demeuré quelque tems , vous reviendrez à la mienne , si vous avez encore pour moi les sentimens que vous venez de me marquer.
Puissant monarque du monde, repartis-je au roi de Samarcande, puisque vous me témoignez que c'est vous faire plaisir que d'aller à Caschgar, je ne résiste plus. Je suis prêt à partir. Vous aurez toujours un pouvoir absolu sur votre esclave. Il vous sacrifiera jusqu'à sa vie, si vous le désirez. Le roi parut charmé de la déférence que j'avais pour lui. Il fit revêtir d'une veste d'or l'ambassadeur, l'assura que Fazel et moi nous partirions au premier jour pour Caschgar, et le renvoya vers son maître avec cette réponse.
Fazel Aspliahani était un homme à peu près de mon âge. Il savait beaucoup, à la vérité^ mais les marchands qui l'avaient tant vanté au roi de Caschgar, en avaient trop dit. Ce philosophe , peu de jours avant notre départ, vint me trouver, et me dit : Illustre Avicenne, puisqu'on nous regarde comme deux hommes savans , il serait, ce me semble, à propos de
HISTOIRE D'AVICliNNi:. 287
ne pas voyaîjcr en hommes ordinaires. Faisons quelque chose de singulier. Voulez-vous que nous entreprenions d'aller d'ici à Caschgar sans boire ni manger ? Ce n'est pas proposer une chose bien difficile à un philosophe tel que vous , quoique la traite soit un peu longue. Nous n'aurons donc des provisions que pour nos esclaves, qui seront témoins de la diète exacte que nous observerons sur la route. Ils ne manqueront pas d'en parler à Caschgar : cela s'y répandra , et nous fera beaucoup d'honneur.
Il ne me faisait cette proposition que parce qu'il avait le secret de composer certaines pilules dont une seule suffisait pour nourrir un homme un jour entier. Si bien , qu'en se chargeant d'autant de pilules que nous avions de journées à faire , il était sûr de n'avoir pas faim. Il jugeait bien que de peur de paraître moins savant que lui , je n'oserais ne point accepter cette espèce de défi qu'il me faisait , et il m'attendait à la cinquième et sixième journée. Mais je n'étais pas si embarrassé qu'il se l'imaginait 5 car après lui avoir dit que je consentais volontiers à voyager de cette manière , je lis une sorte d'opiat qui avait la même vertu que ses pilules. Ainsi, sans nous rien dire l'un à l'autre de ce que nous avions préparé , nous partîmes de Samarcande pour aller à Caschgar.
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13r JOUR,
Les trois ou quatre premières journées , nous nous entretînmes tous deux fièrement. L'opiat faisait des merveilles aussi-bien que les pilules. Chacun, sûr de son fait, était plein de confiance. Je Tobservais de tems en tems pour voir s'il ne changeait point , et la même raison l'obligeait aussi à me regarder. Pour moi, loin de m'affaiblir 5 je paraissais devenir plus vigoureux de jour en jour. Il n'en fut pas de même de mon philosophe ; il perdit ses pilules. Il devint rêveur et chagrin , et son visage se couvrit d'une pâleur qui me fit juger que ses affaires allaient mal. Cependant il cachait l'accident qui lui était arrivé , et prenant son mal en patience , il se laissait peu à peu consumer. En le voyant dans un état pitoyable, je lui offris de mon opiat j mais il n'en voulut point, et il aima mieux se laisser mourir, que d'avouer qu'il eût besoin de secours.
Je fus vivement touché de la mort de Fazel. Je
HISTOIRE DAVICENNE.^ 289
bai&nai son corps de larmes , et je l'enterrai dans les monlap^nes de Botom , à l'aide de ses esclaves et des miens. Il y en avait un parmi les siens qu'il avait plus aimé que les autres. Ce fut celui-là qui m'apprit que son maître avait fait des pilules ; et comme nous les cherchâmes inutilement dans les habits du philosophe , après sa mort , nous conclûmes qu'il les avait laissé tomber dans le chemin.
Après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres que nous pouvions lui rendre dans cet endroit , je partageai entre tous les esclaves l'argent que le roi de Samarcande nous avait donné à Fazel et k moi , pour les entretenir pendant le séjour que nous devions faire h. Caschgar , et je leur donnai la liberté. Allez-vous-en, leur dis-je , où il vous plaira , et me laissez tout seul dans ces montagnes 5 je n'ai pas besoin de vous. Aussitôt , les uns s'avancèrent dans le Tocarestan , les autres gagnèrent lepaysdeFergane, et enfin les autres , après avoir passé le montlmaiis, entrèrent dans le pays de Turkhend.
Pour moi , quand ils eurent tous pris leur parti , je demeurai quelque tems encore à déplorer sur le tombeau de Fazel - Asphahani la malheureuse destinée de ce philosophe , non sans blâmer son imprudence et son orgueil. Je rêvai ensuite à ce que je devais faire. Je ne voulus ni poursuivre mon chemin vers Caschgar , ni retourner à Samarcande. Il me prit
24o LES MILLE ET UN JOURS ,
envie de voyager tout seul et de parcourir le monde. J'allai à Uzkum , de lààCojende , d'où partant sans tenir de route assurée , j'arrivai après plusieurs journées à Carizme.
Comme je me promenais dans cette grande ville , j'entendis tout -à-coup beaucoup de bruit , et je vis en même tems le peuple agité. Les artisans sortaient de leurs boutiques et se joignant aux autres habitans qui étaient en rumeur , on eût dit qu'il venait de se passer ou qu'il sepassaiîdansle moment quelque chose de considérable. Et la cause de tous ces mouvemens était un crieur public qui allait par la ville , et qui de quart d'heure en quart d'heure disait à haute voix : O 'VOUS qui aimez les sciences , sachez que demain oti doit entrer dans la Caverne.
Aussitôt que j'eus entendu ces paroles , je résolus de suivre le crieur pour avoir avec lui un entretien particulier sur cette caverne. Je le joignis sur la fin du jour , comme il était prêt à rentrer dans sa maison. Je le priai fort civilement de m' apprendre ce que c'était que la caverne où les savans devaient entrer le lendemain.
Le crieur me prit pour un religieux. O saint homme , me dit-il , vous saurez qu'il y a aux portes de cette ville , du coté de la mer Caspienne , une montagne rouge , parce qu'elle est couverte de roses pendant toute l'année. Au bas de la montagne , il y a
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une caverne d'une vaste étendue , dans laquelle on entre par quatre portes , qui par la vertu d'un talisman s'ouvrent et se ferment d'elles-mêmes au commencement de chaque année. Les curieux y entrent dès la pointe du jour , avant que les étoiles disparaissent. Ils y trouvent une prodigieuse quantité de livres. Ils choisissent ceux qu'ils veulent lire. Ils les prennent vite pour les emporter chez eux , et se hâtent d'en sortir , car la caverne se ferme une demiheure quinze minutes après qu'elle s'est ouverte ; et si par malheur quelque savant , arrêté par le plaisir de bouquiner , y demeure un instant au-delà du tems marqué , comme cela n'est arrivé que trop souvent, il y meurt de faim , parce que les portes ne s'ouvrent qu'une année après.
On dit , poursuivit-il , que c'est le sage Chec-Chehabeddin qui a fait faire cette caverne pour y enfermer tous ses livres , tant ceux qu'il a composés que ceux qu'il a recueillis dans le monde. Tandis qu'il a vécu , ou du moins les dernières années de sa vie , il n'a rien épargné pour ramasser des livres curieux ,, et tel est le fruit de ses recherches , qu'il a trouvé plus de vingt mille volumes qui traitent de la pierre plùlosophale , de la manière de chercher les trésors et de les découvrir. Il y en a qui enseignent à faire des prodiges , à métamorphoser les hommes en bétes , à donner l'ame aux végétaux. En un mot , II. 16
tous les secrets de la nature sont révélés dans quelques-uns de ces livres , et particulièrement dans ceux qu'il a composés lui-même.
J'écoutais avec beaucoup d'attention le crieur , qui ajouta que le sage Chec-Chehabeddin , pour la sûreté du précieux dépôt qu'il avait mis dans la caverne , avait composé un talisman, dont la vertu était que les portes , quoique faites d'un simple bois de sandal , ne pouvaient être ouvertes ni brisées , quelque adresse ou quelque force qu'on pût y employer.
Cette précaution, dis-je au crieur, me semble assez inutile , car tout le monde ayant la liberté d'entrer une fois Vannée dans la caverne et d'emporter les livres, on peut les enlever tous, et je suis surpris que cela ne soit pas déjà fait. Vous avez raison , me répondit-il en souriant , d'avoir cette pensée , puisque je ne vous ai pas dit que ceux qui emportent des livres sont obligés de les rapporter à la caverne
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l'année suivante , et de les remettre à la place où ils les ont pris. S'ils y manquaient , ils trouveraient à qui parler. Il y a des esprits qui veillent à la conservation des livres. Ils ont soin de tourmenter cruellement , et quelquefois même il font mourir les personnes qui par un esprit d'avarice en veulent garder quelques-uns.
Lorsque le crieur m'eut appris toutes ces choses , je le remerciai et pris congé de lui. Je laisse à penser si je fus bien-aise de savoir ce détail , et si je formai le dessein d'aller le lendemain dans la caverne avec les curieux. Je ne me proposai pas seulement d'y entrer, je résolus même d'y rester après les autres , et de m'exposer à tout ce qui m'en pourrait arriver. J'étais déjà trop versé dans les mystères de la cabale pour appréhender les esprits. Je sortis sur-le-champ de la ville , en marchant vers la mer Caspienne 5 j'arrivai au pied de la montagne Rouge. Je vis les quatre portes de la caverne , faites en effet de bois de sandal , comme le crieur me l'avait dit , et je remarquai dessus plusieurs figures d'animaux en relief en quoi consistait le talisman.
Je montai au sommet de la montagne , et me couchai parmi les roses qui la couvraient et parfumaient l'air de leur odeur. J'avais de si vives impatiences d'être dans la caverne , que je ne pus goûter un moment de repos. Enfin l'approche du jour que j'atten-
dais , fit sortir de la ville tous les curieux. J'entendis le bruit qu'ils faisaient en venant à la montagne. Je descendis de l'endroit où j'avais passé la nuit pour n'être pas des derniers à entrer dans la caverne. Déjà les étoiles commençaient à disparaître à nos yeux , lorsque tout-à-coup les quatre peines qui étaient aux quatre cotés de la montagne s'ouvrirent d'elles-mêmes avec un bruit terrible. Aussitôt tout le monde entra , et se répandit dans la caverne , dont le crieur n'avait pas eu tort de me vanter l'étendue. Il avait encore eu raison de me dire qu'on y voyait un prodigieux nombre de livres. Ils étaient tous fort proprement arrangés le long des murs , sur des tablettes de bois d'aloès , avec des étiquettes qui marquaient les matières qu'ils traitaient. On apercevait entre eux des vides j mais les savans les eurent bientôt remplis des livres qu'ils avaient emportés l'année précédente. Ce ne fut , à la vérité , que pour y laisser d'autres vides , car ils prirent d'autres volumes , et sortirent promptement. Quelques momens après j'entendis le bruit que firent les quatre portes en se fermant , te je demeurai seul dans Id caverne , qui , ne recevant du jour que par les portes , se trouva , lorsqu'elles furent fermées , plus obscure que la plus épaisse nuit.
Un liomme qui n'aurait pas su ce que je savais aurait été assez embarrassé dans ces ténèbres, mais
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je n'ignorais pas le moyen de les dissiper. Je eommençai par soumettre les esprits qui avaient la direction de cette merveilleuse bibliotlièque , et quand je les eus assujettis parla force de mes conjurations, je leur ordonnai de m'apporter de la lumière , et d'avoir soin que la caverne fut toujours éclairée.
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Les esprits , qui sont toujours fort obéissans lorsqu'un liomme qu'ils craignent leur commande quelque chose, partirent et revinrent à l'instant, avec plus de 1 umière qu'il n'en aurait fallu pour éclairer dix cavernes comme celle-là , quoiqu'elle fût très-vaste. Je crois qu'ils volèrent toutes les lampes de la ville de Carizme.On n'a jamais vu une plusbelle illumination, que celle qu'ils firent pour célébrer mon entrée dans ce lieu là. Ils en mirent une infinité le long des tablettes , et en parsemèrent la voûte , dont ils firent une espèce de ciel. Ils rac servirent par-delà mes souhaits.
Ce fut alors que je m'appliquai à la lecture de plusieurs livres fort curieux. J'en trouvai qui traitaient des prodiges de la chimie et des sciences secrètes ,• mais le style en était si figuré , les expressions si obscures , que tous les savans n'étaient pas capables de les entendre. Pour en avoir l'intelligence, il fallait posséder les connaissances que j'avais déjà. Comme je voulais copier quelques endroits de ces livres , et que je n'avais qu'à parler, pour avoir du papier et de l'encre , les esprits , mes très-humbles esclaves , m'en fournirent. Ils eurent soin pareillement de m'aller chercher des vivres , lorsque mon opiat vint à manquer. Ils m'apportaient tous les jours d'exceliens mets et des meilleurs vins de Chiras. Je n'avais qu'à demander ce qui me plaisait , j'étais assuré de l'avoir dans le moment.
Je passais donc le tems fort agréablement dans cette admirable caverne. Si je lus quelques livres qui ne m'apprirent rien de nouveau , il y en eut en récompense beaucoup d'autres qui me furent fort utiles et où je trouvai les plus beaux secrets de la nature. Je lus pendant toute l'année sans m'ennuyer. Au commencement de la suivante , les portes s'ouvrirent à l'ordinaire. Les curieux entrèrent. Mais comme ils ne s'attendaient point aux illuminations dont leurs yeux furent frappés , la terreur les saisit. Us jetèrent promptement les livres qu'ils rappor-