‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 15 sur 17 · I.o milan n'est donc pas tombé ? demanda LaRéveillére · texte numérisé non relu

I.o milan n'est donc pas tombé ? demanda LaRéveillére

— Il i-st bli^sé. d'à! reprit Dagron.

— Retrouve-le donc, mon vieux : on en ferait un bouillon.

— In potage digne de Véryî s'écria Manuel.

— El pourquoi nous dis-tu de n'avoir pas peur ? reprit le maître de la maison.

Dagron ne répondit plus. Mais son maître , ou plutiit son ancien bienfaiteur, accoutumé au caractère du bonhomme, et très exercé à juger son humeur, devina qu'il cachait un secret. 11 remmena sous un prétexte futile dans sa chambre ; et là. il résolut de lui faire avouer toute la vérité.

Mais on entendait un mendiant nasillard psalmodier un noël à la porte fermée de la cour, ("était le signal convenu avec le nouvel arrivant. L'ancien procureur de la commune et le futur président du Directoire ne purent se refuser, en l'absence de Rose, au périlleux plaisir d'aller lui ouvrir eux-mêmes et de le recevoir : Grangeneuve les avait devancés.

Ce mendiant pouvait être déjà, toutefois, un émissaire de Sénégal, mis en campagne sur le rapport de Gabriel; mais les proscrits n'eurent aucune appréhension à la première vue du personnage. C'était bien leur collègue, sans déguisement aucun: dans les mêmes ha'uits, dans la tenue exacte où ils l'avaient toujours abordé durant les deux assemblées dont ils avaient été membres en même temps que lui.

— Quelle imprudence! dit à voix basse La Réveillère.

— Citoyens, répondit hautement et cérémonieuseiuent le mendiantprétendu : j'ai l'honneur de vous présenter, en ma personne exténuée, Armand Gui. ex-comte de Kersaint. ex-capitaine de vaisseau, ex-riche, ex beaucoup d'autres choses ; mais toujours prêt à vous servir s'il en était capable. — J'espère que vous n'avez pas dîné?

Les trois hôtes ne purent entre eux échanger un regard sans sourire; car ils se rappelèrent à la fois, sur cette question si abrupte, que le comte de Kersaint avait mérité la réputation du plus fin gastronome et du fdos diflicile gourmand qui fût dans tout Paris.

Nous attendions vos conseils, dit Manuel, sur la façon de jeter un

peu de variété et de piquant sur les divers services que nous aurons à vous offrir.

— (>h I je savais que Rose, dit l'ofûcicr de marine, a toujours aimé à bien dîner !

— El il se passa, en disant ces paroles, sur des lèvres un peu liâlées par le vent, une langue de dégustateur exercé, et de convive i» qui Tappétit commence à venir.

— PasxMis par la cuisine, dit-il. pour arriver au salon.

Il faut attendre ici un moment, dit La Réveillère , eu introduisant le

comte dans tme petite salle basse éclairée par des joiu-s de souffrance. Rose et son maître d'hôtel, Dagron.

— Messieurs, reprit le capitaine de navire s'asse^Muf sans remarquer l'absence du feu, et comme un homme tout occupé de sa pensée favorite: il ne faut pas médire d'un bon dîner! J'en ai donné quelques uns en ma vie; et bien que j'espère vivre dans le souvenir de mes camarades de l'amirauté par l'exemple de mes bons services et de quelque mal fait à l'ennemi sous leurs yeux, je ne désespi-re pas non plus d'avoir laisse dans leur mémoire l'imagi- succulente de quelques gueuletous reconimanda- Wcs! La reconnaissance qui renient i» table a des chances pour êtr(^ l<mgue, et le Cd'ur est plus près qu'on ne croit de l'estomac. Le dernier festin dont je lis les Iwnneurs. j" l'ai offert en rade de Brest aux deux étatsmajors de la Jeune Adèle et du Jenn-Bar(. (Quatre services. m«>ssieim<, en vaisselle plate! Tous les vins delà terre, tous les fruits des deux mondes. Quels potages ! quels entremets! Des faisans qui s»- rencontraient atcc des poissons du tropiqiie! Des ragofils d'orlolans à la Soubiseet des crèmes à la Coudé? Les gelées, les aspics, les suprêmes! El des sauces,

GRANGENEUVE. ll^^

non pas à manger son père, comme dirait Grimod de La Reynière, ce serait immoral; mais à manger son oncle avec ces sauces-là!

— Au fait, dit M<muel, Teau en vient à la bouche.

Quand Bosc rejoignit ses compagnons, il avait la figure bouleversée. Il était évident que le vieux soldat lui avait appris, par ses confidences, plus qu'il n'avait lui-même deviné. Mais en homme de résolution et de tête Bosc avait déjà adopté un plan décisif; et jusqu'au moment de l'exécuter', il ne jugea pas à propos d'intimider ses hôtes.

— Eh bien! dit le noble capitaine en le voyant entrer, ce n'est donc pas assez d'offrir un château à vos amis, a'ous voulez encore les régaler, à ce que disent ces messieurs?

— Oui, mon pauvre comte, dit Bosc. Aujourd'hui vous êtes deux fois le bien-venu rhier nous aurions été embarrassés de vous recevoir : mais ce matin nous sommes pourvus.

— Ah! ah ! Qu'est-ce que vous me donnerez? dit M. de Kersaint. J'aime assez , moi , comme tous les gens qui savent vi\Te, à repaître mon esprit avec mon corps; à me préparer aux bonnes choses. C'est dîner deux fois que d'en parler avant que le service ne commence.

— Nous avons du pain, dit Bosc.

— Quoi?...

— Du pain.

— Ah ça! pas de mauvaises plaisanteries! messieurs.

— Mais ce n'est pas tout! dit La Réveillère.

— A la bonne heure.

— Nous avons aussi une poule : et qui s'est laissée mourir exprès pour vous faire honneur.

— Est-elle mortifiée, au moins?

— Il n'y a que nous dans ce cas-là , dit Manuel. Mais il nous reste des carottes pour la faire valoir. '

— Et puis?...

Dagron entra sur la question.

— Et puis, voilà le milan! dit-il. Je l'ai refrom'é dans les broussailles. Il a fallu me battre avec lui. Il n'était que démonté , et ne voulait pas mourir, le misérable! Oh ! qu'il a la vie dure !

— Et la ciiair donc ! dit Manuel.

— Ainsi , dit le comte de Kersaint , voilà sérieusement le problème à résoudre : Du pain , une poule et un milan étant donnés , faire dîner cinq honorables personnes? Je m'en charge.

L'apprenti amiral savait exécuter presque aussi bien que commander cet autre genre de manœuvre. En un instant il eut quilté son habit, passé une serviette autour de ses reins, et il alluma trois fourneaux pendant que Dagron plumait laborieusement les deux étiques volatiles.

Le milan fut mis à la crapaudine; les abattis de la poule en salmis, et son A'énérable corps à la broche.

Quelle odeur se répandit dans la maisonnette abandonnée! Depuis l'arrivée des fugitifs on n'avait rien respii'é de pareil.

— Voyez comme elle prend couleur! disait M. de Kersaint, en étendant son bras sur la lèchefrite, avec un geste de commandemenl. Voilà une carcasse qui me fera honneur! Si nos ennemis voyaient ce luxe , messieurs, ils s'en mordraient les doigts : et vous allez lécher les vôtres!

La gaîlé devint communicalive.

— On frappe à la grande porte , monsieur ! vint dire Dagron à son maître, avec une physionomie renversée.

— Quelque friand! dit Kersaint, par l'odeur alléché.

— Amis! il n'y a pas une minute à perdre , s'écria rapidement le pauvre Bosc. Notre retraite est découverte et la police est sur nos traces. Je le sais depuis un quart d'heure ; mes précautions étaient prises pour notre évasion à la tombée de la nuit ; mais j'espérais, je l'avoue, que les

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a^ens do Robespierre nous laisseraient le temps de faire honneur à ce

bon repas. ^ ,.,,.,

Allons, allons! dit La Revoillere, ma foi, la liberté vaut encore

mieux qu'un milan à la crapaudine. Gagnons l'issue secrète , et prenons par poiiile la vallée de Montmorency,

— Moi ! dit le capitaine de vaisseau , que je laisse tout le butin à ces corsaires? J'aimerais mieux y perdre mon nom. Monsieur Manuel , prenez la poule , je mets le milan dans ma poche ; emporte la sauce qui pourra !

Dagron avança son chapeau.

— Dagron ! dit monsieur Bosc , il ne s'agit pas de cela, mon brave : il faut envoyer la mère Ragot au devant de ceux qui frappent.

— El s'ils ne reculent pas? dit le troupier; qu'est-ce que nous ferons?

— Tu parlementeras. Tu feras durer le siège aussi long-temps que possible ; et quand tu seras à peu près sûr que nous aurons gagné les taillis de Saint-Bricc , lu le rendras avec les honneurs de la guerre. Eclaire le passage qui va nous servir.

Dagron gagna la porte secrète , cl madame Ragot la grande porte.

Aussitôt les proscrits longèrent , en se courbant , le mur du potager. Ils entrèrent dans la prairie à ganche, dont ils suivirent la haie trop dépouillée alors de ses feuilles pour leur sécurité absolue ; et au moment d"cnlrer dans les bois, prévoyant bien que les incidens de la fuite pourraient les séparer, ils s'embrassèrent comme des amis qui ne sont pas sûrs do se revoir.

Une védctle, placée sur la colline, les découvrit.

— Essaierons-nous de prendre une direction nouvelle? dit Grangeneuve, ou rentrerons-nous dans la maison ?

La védelle se replia sur le corps de gendarmerie, en annonçant que l'ennemi regagnait la ciladelle.

Cependant Dagron, assis sur un mur de clôture, observait les manœuvres delà mère Ragot. Lorsqu'elle ouvrit un pelil guichet grillé à la manière des couvens, et qu'elle avança son menton, déjà lui-même un peu avancé, pour demander qui est-ce qui est là? il y eut un moment d'nésitation parmi la troupe municipale. Mais Sénégal harangua ses hommes, et toutes les terreurs superlitieuses disparurent. On se disposa à enfoncer la porte.

— Attendez! attendez! citoyen Sénégal. C'est vous! dit Dagron du haut de son observatoire : qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

Au nom du comité de salut public, répondit le maire, ouvrez!

Ah! c'est votre fusil que vous voulez? je vois bien ça. On va vous le

rendre nifinsieur le maire.

Gabriel, à qui on avait prêté cette arme, crut de son honneur de la reprendre. U courut vers Dagron d'un air menaçant; mais il ne put saisir la canardière que par l'extrémilé du canon.

— Laissez ça, chasseur de milans ! cria le vieux soldat d'un air terrible. Ca ne vous coimaîl guère; et je veux rendre moi-même à César ce qui appartient à Sénégal.

L'ex-séminarisle ne tint compte de l'arvcrlissement.

— Imprudent ! s'écria le maire, cessez donc. Vous pouvez faire rencontrer la détente sous les doigts de cet homme qui se défend. Cessez ; il ne fait nulle difliculté de me rendre à moi mon arme.

Gabriel, ])ar un entêtement vaniteux, donna uncdernière secousse à la caiiardii-re, et , soit lia-ard ou vengeance du vieux soldai qu'il avait si malheureusemenl fait parler, la décharge partit et alla effleurer sa poitrine.

— S'il V avait une justice là-haut! se dit Dagron.

On ouvVit la maison de Dose : aucune perquisition n'y fit trouver un seul habitant.

Adeline, après vingt jours d'inquiétudes poignantes, reçut enfin une lettre. Elle arrivait par la petite poste de Paris, et elle était datée d'un hameau inconnu, dont elle n'osa demander la situation à personne. Ce hameau se nonunait Izeiue. Ce ne^ fut pas sans peine, et sans feuilleter beaucoup de livres, qu'elle parvint à reconnaître, à peu près, la pi-ovince éloignée à laquelle il pouvait appartenir, ilais le fugitif n'avait dû séjourner là que quelques momens. Un au!re hvait donc à Paris sa confiance avant elle. Si c'était madame Duvillars !

« Adieu, disait la lettre. Vous êtes encore, Adeline , la personne que j'affectionne le plus au monde ; mais aucune illusion ni confiance ne m'est restée, toute explication devenait stérile. Dieu sait bien que le seul sentiment de l'égoïsme ne m'a pas toujours enchaîné à vous. J'espérais devenir utile à votre sort ; j'espérais vous ramener, par quelque emploi du temps, à une condition plus digne de votre esprit et de la fierté de votre caractère. Je n'ai jamais eu apparemment la prétention d'un grave moraliste ; je n'ai point affecté la mission de convertir une àme; mais c'est accomplir encore un devoir d'honnête homme, que d'exciter au repentu", et d'encourager h l'honneur. Pauvre fenmie ! je ne vous en veux pas de tant de résistances, et de l'impuissance de mes efforts. Il n'y a que l'amoiu- qui persuade et qui puisse ramener à la vertu : il fallait me faire aimer !

» Au lieu de ce résultat, nous n'avons obtenu qu'orages, déchiremens de cotur, et existence troublée. Pardoimez-moi le mal que j'ai pu vous faire en faveur du bien que j'avais rêvé pour vous. Amis, liberté, considération, j'avais tont sacrifié. J'avais espéré que vous me laisseriez vous estimer jusqu'à la fin; moi, du moins, un seul être au milieu de l'opinion qui vous entoure! J'avais cru qu'une personne légère, mais libre, pouvait pratiquer encore la droiture, et changer d'affections sans s'avilir par le mensonge.

)^ Tout ce que je laisse à Paris vous appartient. La moitié de ce qui me restait à mon départ a été déposé dans le tiroir de votre console. A une heure plus solennelle vous saurez, Adeline, que j'ai encore une fois pensé à vous. Adieu : nous étions liés trop peu pour recommencer une vie nouvelle; mais assez pour tourmenter celle que nous partagions. Ne murmurons pas toutefois. Chacun de nous a peut-être vengé sur son compagnon les torts dupasse; Dieu nous avait associés sans doute afin de nous punir l'un par l'autre. »

Adeline pleura de rage; mais la résolution de son dévoûment fut bientôt prise, et sans hésiter.

Pour Grangeneuve, il poursuivit sa route à travers des périls qu'il soupçonnait à peine et dont il s'inquiétait peu. Il jouissait, depuis qu'il avait lait le projet de mourir, d'une sorte de tranquillité qu'il prenait pour la paix durable. ^lais les fatigues du corps commençaient, néanmoins, à lui peser. Il n'avait osé, sans passeport, se confier a une voiture publique. Des occasions incertaines, des chevaux de retour, beaucoup de marches forcées pendant la nuit, faute de pouvoir calculer les distances, avaient épuisé ses forces. Il fut donc obligé de s'arrêter quelques jours ; car il fallait se ménager la possibilité d'atteindre le but. Il choisit pour prendre le repos nécessaire un lieu presque ignoré à l'extrémité de la Touraine, et qui ne se recommande qu'au souvenir de quelques valétudinaires, à

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cause do rcflicacité do sos eaux minérales, ("e grand village s'appelle La Roche-Posay : là quelques convaiescens, de conditions et d'opinions bien diverses, oubliaient tous les intérêts du monde pour celui de leur santé. Il y avait trêve de discordes. Cette colonie de quinze malades ne se trouvait sur le passage d'aucune grande route, et nul voyageur ne pouvait être soupçonné d'aborder ce désert quepimr se faire buveur d'eau. (îrangcneuve se soumit an régime et alla s'asseoir à la table d'hùle. 11 était jaloux de n'éveiller l'atlention de personne.

Mais il arrivait. Les questions ne lui furent pas épargnées, soit par la curiosité oisive, soit par les intérêts politiques.

— Monsieur, dit une ci-devant marquise qui. depuis que son mari et son fils étaient h l'armée de (^oiidé. se conduisait en veuve de viugt ans, pourriez-vous nous apprendre si on porte toujours h l'aris des spencers de velours nacarat ? et si les cheveux se séparent encore sur le front . pour former le chemin de Coblentz ?

— Je viens de Lyon, citoyenne: dit Grangeneuve. — Voudriez-vous . s'il vous plaît, me passer les truites qui soûl devant vous ; on les dit excellentes ici, pêchées dans la Gartempe.

Les mots de Lyon et de dloyeunc déconsidérèrent à Tinstant même le voyageur aux yeux de la marquise. Elle ne supposait pas qu'on pût arriver d'un autre lieu que de Paris ; et pour supprimer son titre de marquise il fallait n'être pas né. Elle fil signe à la fille servante de prendre les poissons , et tourna la tète du côté opposé à ce grossier personnage.

— Si tu viens de Lyon , citoyen . dit une manière de fournisseur qui avait gagné des rhumatismes au bivouac et payé de quelques fraîcheurs le million et demi qu'il cachait dans son portefeuille, tu dois savoir ce que fait l'armée patriote? On a dit que Précy s'était déclaré pour la Gironde; mais il doit être cerné à l'heure qu'il est. Est-il vrai que Barbaroux et Louvel, qui se rendaient près di' lui, ont été arrêtés?

— Précy se défend encore bien, dit Grangeneuve. — Quelques olives, s'il vous plaît. — Mais je n'ai pas entendu parler jusqu'ici de l'arrestation des députés.

— Ah ! elle est immanquable, reprit un nuiscadin empesté d'ambre et q\ii portail constammenl des besicles d'or qui l'avaient fait exempter de la réquisition. Eux et tous les fuyards de la Convention ne peuvent échapper au décret que Tallien vient de faire rendre contre eux.

— Quel décret ? demanda Grangeneuve, sans cesser de s'occuper de son assiette.

— Pardieu ! un décret sur les représentans qui se sont soustraits au mandat d'arrêt lancé conlre eux! ils sont déclarés traîtres à la patrie, et mis hors la loi.

— Ah ! ah! dit Grangeneuve.

— Mon Dieu, loul le monde peut coiuir sus. ajouta le fournisseur; il suffit de reconnaître l'identité pour les envoyer à la lanterne partout oii ils seront trouvés.

— La liste est dans le journal d'indre-et-l.oire, dépose sur le clavecin. à côté de mon mouchoir, dit avec intention la marquise, ou adressant au muscadin \wv o illade assassine.

Le muscadin se leva et alla chercher la batiste brodée, où se trouvait, dans un coin et en toutes lettres, le nom d'Kvélina.

— Je voudrais bit^n un peu de café, dit Grangeneuve à la servante.

— Je le défends! cria le médecin de l'établissement : il ne faut pas d'agitation factice dans l'eial de santé où vous êtes.

Le docteur rigide t<'nail piiu* son compte la lable d'hôte dont ses malades étaient p^Mi^iomiaircs.

On passa dans le salon : Grangeneuve demanda au moins le journal et, par un instinct fort naturel, le premier des noms qu'il y rencontra fn le sien.

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11 partit dès le lendemain, au risque d'éveiller des soupçons sur sa brusque retraite ; mais il avait calculé que le temps lui manquerait peutêU'e poiu" atteindre Bordeaux avant que son signalement ne fût répandu dans les provinces. Obligé de continuer à voyager à petites journées pour d^uiser l'empressement môme qu'il avait de franchir les distances, il ne Toulut pas perdre une nuit de plus. Ses pieds encore endoloris auraient refusé de le seconder, s'il avait pu ressentir autre chose que l'éternelle angoisse dont il avait le cœur étreint comme par une main d'acier.

Il écrivit à Dumeyril : il lui annonçait qu'ils allaient se revoir. Il essaya dabord de lui déguiser l'état de son àme, en lui parlant des détails de son pèlerinage et des objets qui composaient sa vie extérieure.

Il s'est retrouvé des fragmens de ce journal, évidemment tracé dans l'espoir de tromper lui-même son chagrin, et de chercher dans le calme cle la nature un peu de repos pour son ejprit.

Glénis, 29 octobre.

« Me voilà dans cette province qu'on appelait autrefois la Marche. C'est un pays désert, semé de grands bois, de roches grisâtres, et en tout d'un aspect assez en rapport avec les pensées d'un proscrit. Je foule aux pieds beaucoup de ruines, de pauvres champs de seigle on de blé noir ; je passe sous de hautes châtaigneraies silencieuses. Ce pays, coupé du nord au sud par une seule grande route, la route de Toulouse, n'offre sur le reste de son étendue que des chemins à peine praticables. Nul commerce, aucune navigation, point de voitures possibles. Ce serait un vrai champ d'asile pour qui voudrait échapper à la mort. Déguisé maintenant, et cheminant d'un soleil à l'autre, je m'ouvre des passages de contrebandier. La seule direction qui m'oriente est le cours d'une rivière à qui la profondeur du lit où elle coule a fait donner le nom de la Creuse. La Creuse est mon guide et mon seul compagnon de voyage. Je m'avance chaque jour vers sa source, afin de gagner de là, par des régions toujours sauvages, les landes du Périgord, les sables de la Corrèze, et arriver enfin, s'Use peut, jusqu'à notre patrie ; la revoir et m'y laisser mourir.

» La contrée où je suis est empreinte au loin des restes d'une domination tantôt gauloise et tantôt romaine. Ce nom de Marche , qui veut dire frontière, désignait ces terrains neutres qui s'étendaient jadis entre les domaines de deux poi)ulations rivales. Ces sortes de pays étaient consacrés aux Dieux. C'était là que, loin du vulgaire, le prêtre alluuiait des signaux pour convoquer les adeptes à de mystérieuses assemblées. Ça et Jà mes yeux rencontrent encore les pierres levées du druide, les roches d'EpueÙ en équilibre, les cirques, les thermes de César, les nobles camps de Vercingétorix et les nombreux moutiers de la primitive Eglise, assis au bord des voies consulaires. Le grain nourricier qui couvre ici le plus abondamment les collines de ses teintes pourprées, s'appelle sarrazin, du nom des soldats d'Âbdérame, qui le laissèrent dans ces guérets avec leurs ossemens pour le féconder. Puis se lève après eux le souvenir des Anglais, encore vivant sur tous ces ramparts ébréchés. Ce fut là toute la France au temps de Charles VI. ("eitc ceinture de forteresses qui hérissent les hauteurs que voilà, composait im dernier système de défense : plus de patrie, si ces vieux murs qui tombent n'eussent pas en ce Icmps-là résisté.

» Ce qui me frappe, moi proscrit, dans le caractère de cette province .si incojmue aujourd'hui, c'est la sécurité de ses solitudes , la beauté de ses forêts, le calme éloquent desespaysages.Vous parcourriez ces brandes pendant de longs jours à travers les genévriers et les fougères, sans apercevoir à peine un chasseur, sans rencontrer ce qu'on appelle une âme. Si quelque bruit lointain vient dominer le gémissement de cette rivière presque souterraine, ce ne peut être que l'aigre cri des oiseaux sauvages : ■CQ sera l'épervier planant sur quelque donjon qui chancelle ; ce sera quel-

H8 GRANGEÎIEUVE.

que héron féodal qui voyage d'un étang silencieux à un au(re élang de ses domaines. Si la voix de l'homme arrive jusqu'à vous, c'est la chanson du laboureur, qui, du haut d'une roche escarpée, vous apparaîtra tout à coup diiminant la Creuse avec son attelage de bœufs fauves et effrayés. Un bataillon de grues vient-il à traverser les airs ? le superstitieux laboureur s"arrèio. Il observe la direction de ces oiseaux de l'hiver et admire leur vol dont l'ordre triangulaire imite en sa forme le fer de sa charrue. ],e soc aérien des oiseaux s'allonge en effet en un angle, pour ouvrir le nuage h la manière dont le bouvier lui-même déchire la terre. Quand la troupe ailée vole à gauche, le paysan chante à ces voyageurs des paroles de crédulité antique : « Grue, tourne ta charrue! » Et si l'essaim obéit à ses prières, il en lire de bons augures pour sa pauvre moisson de marsèche, nu de blé sarrazin.

» L'objet qui vient rompre pour vos yeux la monotonie de ce doui paysage, ne peut être que la fumée bleue d'un toit, dans quelque métairie écartée, ou la colonne de flammes et de vapeurs qui s'élancent d'un monceau d'herbes brûlées pour féconder la chenevière de la pauvre femme, ou bien encore la file de mulets qui traverse la brande et se rend aux forges d'Abloux ou deCrozon. (lelto armée silencieuse ne se compose pas quelquefois de moins de cent cinquante laborieux animaux. Vous la verriez poser avec adresse ses pieds non ferrés sur le serpolet glissant, entre les buis, le houx, les roches brisées qui tapissent la pente du précipice. Ces pèlerins marchent un par un à la suite l'un de l'autre, par l'habitude des sentiers étroits. Un guide, un indigent pourvoyeur de minerai, conduit quelquefois, tout seul, l'interminable caravane. Il chante au bruit sourd des clochettes, assis, les pieds balans, sur le plus ancien serviteur de la troupe, lequel est ordinairement giis, réfléchi et bourru comme un corbeau qui a cent ans. Au moment oii l'escadron traverse la Creuse, il faut en voir une partie faire jaillir sous ses pieds les franges argentées de la rivière, tandis que l'arricre-garde descend encore la rive, et que la téfe remonte déjà la côte opposée, en tournoyant le long des créneaux d'un manoir autrefois royal.

» J(^ la suis, cette rivière poétique, comme un être animé qui porte la vie et le souvenir sur son passage. Elle a ses caprices, sa grâce, sa colère, ses alanguissemens. Je me surprends à m'intéresser parfois à quelques vovageurs qui remontent comme moi le courant tortueux. Ce sont les poissons de la mer. qui, entrés d'abord dans la Loire, puis de la Vienne dans ce torrent, cherchent les eaux douces aux temps de leurs amours. Oue de difficultés, de luttes, de hasards dans l'entreprise! L'alose et la plie triomphent des résistances les plus fortes et parviennent à surmonter les digues fort élevées de quelques écluses. Fatiguée de sa navigation, voyez une lamproie qui s'attache contre une roche, avec celle force d'adhérence qui lui a été donnée dans la partie supérieure de la tête. On la découvre au milieu des ondes, laissant, durant de longues heures, flotter •^on corps comme une herbe fluviale. On la prendrait pour une couleuvre •mdormie, si l'eau, jaillissant par les sept trous de celle anguille de mer, ne la faisait bientôt reconnaître. Puis, son corps se dresse : elle a pris son élan, et d'un saut elle est allée s'établir dans le bassin supériem-. Les enfans du meunier tendent à ces naturels de l'Océan des pièges assez naïvement grossiers. C'est un filet, lancé au hasard du haut d'une barque qui dérive; c'est le plus souvent une corbeille d'osier cachée sous l'eau. L'ojjficc resserré ne permet plus d'issue à la proie dès qu'elle y est entrée; (;l on l'a forcée à venir, en barrant tout autre passage avec des quartiers (if rocs entre lesquels mugit la Creuse.

))En remontant toujours vers le pays où cette rivière prend sa source, le poisson qui se joui' au milieu de tant de périls, accomplit le but de son voyage providentiel : nourrir le pauvre riverain de la Creuse. Je reconnais l'alose, dont les flancs sont si vivement argentés, et qui en ouvrant

ses ouïes laisse découvrir un carniiu si éclatant. Elle recherche les cressons qui poussent à l'erabouclnu-e des ruisseaux. La lamproie dépose ses œufs sur le sable le plus fin du rivage , à côtés de ces nids du martinpêcheur , qui sont balancés sur des herbes que les habitans de ce pays appellent des pavois. Chaque espèce a , selon sa force ou son habileté à nager, des latitudes qu'elle peut ou ne peut pas franchir. Ainsi les saumons, par exemple, sont arrivés de tout temps jusqu'au pied de ces vieilles citadelles où languissaient d'inutiles chevaliers de Rhodes, comme pour leur donner quelques nouvelles de la mer; tandis que les plies, iriand régal de cai'ème, ne parviennent jamais que jusqu'à l'abbaye de Fongombault.

» Quand le soleil de mai atteint les poissons étrangers, ils dépérissent dans des eaux devenues tièdes. Les tiuiles se rassemblent et se pressent à l'embouchure des affluons : elles sont. là, haletantes et dardant leurs têtes vers le ruisseau glacé. On vient , près des ruines de Lurais , dans les prés charmans qui entourent le village de Lisigny, les prendre par centaines, à peu près comme on ramasse, dans l'île de Malte, les cailles fatiguées, au moment oîi elles essaient de passer d'Afrique en Europe.

» Ici, par une prévoyance de celui qui envoie les émigrés du golfe de Gascogne aux terres de la Marche, le soleil qui les frappe, fond en même temps les neiges sur les hauteurs de Saint-Vaury. Les inondations qui surviennent arrachent du sable les œufs du poisson de mer, pour les remmener dans le seul élément qui peut les faire éclore. Cet effort des eaux nettoie la Creuse des corps flottans qui pourraient vicier l'air. Il en coûte quelquefois au métayer ses foins déjà coupés qui léchaient sur la rive prochaine-, le martin-pècheur voit tout à coup sa maison emportée; il la suit avec inquiétude, il plane long-temps au dessus de son pauvre nid, poussant des cris plaintifs; mais la prairie est fécondée de nouveau ^n peu de semaines par le limon généreux des débordemens ; et l'ouilieux oiseau, revenu à son rocher, caché sous les branches de son érable, se console de sa première postérité perdue, dans les joies d'un nouvel amour.

» A la Saint-Jean, tous ces phénomènes ont disparu. Tout reprend son aspect ordinaire : c'est le fleuve courant sur des cailloux bruns, et l'aspect de ses eaux est olivAtre et mélancolique. Tantôt la Creuse écume et bouillonne au pied des monumens gothiques, sous des profondeurs inconnues; et tantôt, entre les prés qu'elle divise, elle se fraie un chemin droit, uni, et si parallèlement bordé de grands arbres, qu'on dirait l'allée d'un parc royal. Est-elle un moment comme enchaînée et recueillie tout entière dans une écluse? elle monte, elle en dépasse les digues de quelques lignes, puis elle s'épanche doucement sur le versant facile. C'est un lit peu profond oîi germent leslothus, où s'épanouissent des menthes sauvages. La nappe des eaux est si légère et transparente, qu'on croirait voir une prairie en fleur sous un cristal.

» Ainsi, détaché que je suis de toutes les espérances du monde et des intérêts de la vie, échappé aux événemens qui bouillonnent , et n'appartenant plus au souvenir de mes frères que par leur sentence qui me condamne à mort, je prends encore intérêt à ces aspects. Je suis bien •dispensé d'agir : il n'y a plus d'avenir pour moi. Ma vie est conséquente et ma paresse à son aise. Mais, mon Dieu ! je ne suis pas hors de la loi de ta bonté et de tes œuvres : que ne puis-je me réfugier dans ton sein! »

Vers la fin d'une journée brumeuse, à l'heure où l'horizon des prés s'enveloppait, pour le voyageur, de ces nuées blanches qui s'élèvent au dessus de la rivière, et en dessinent dans l'air tous les capricieux détours , Grangeneuve vit passer, à cheval, une fenune qui traversait la brande. Elle était suivie d'un guide. Il fut frappé, même à la distance où il était, de la taille élégante et de la rapidité de la marche de l'amazone.

Croyez-vous qu'il lui vint à l'idée que c'était là quelque châtelaine du

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voisinage? une dame du lioiirç prochain allant visiter sa parente, ou revenant de quelque cérémonie d'église, et qui n'était pas. par exception aux habitudt-s du pays, montée en croupe derrière son fermier? Nullement. Il imagina reconnaître Adeline : il crut la retrouver dans ce désert comme autrefois. 11 la voyait partout h Paris devant ses pas. sous les cliapeaui bleus ou n>ses et les châles bigarrés qui attiraient ses regards, soit que cette image passjît furtivement à l'angle d'une rue. soit qu'elle s'enfonçât sous les arbres touffus d'une promenade, f.hacune de ces méprises lui avait agité le cœur. 11 y a des dispositions d'esprit et telle monomanie de la pensée, oii tout ce qui frappe les sens se rapporte à la fois à ce qu'on aime. L'inconnue qu'un de vos amis a remarquée hier au spectacle, c'était elle. La robe vrrte qu'on a vue monter myslérieusenient en calèche a côté d'un jeune homme, c'était elle : elle a une robe verte ! Li ^oix qui caressait d'un adieu si doux un cavalier fuyant le bois de Boulogue, n'avaitelle {)as un accent du midi, comme la sienne?

La voyageuse passa. Celte apparition s'évanouit comme celle d'un fantôme: mais telle était la crainte ou l'espérance irréfléchie du solitaire, qu'il calcula sur-le-champ qu'à l'approche de la nuit, cette voyageuse ne pouvait guère aller, ce soir-là, que jusqu'à la C.elle-Dunoise . dont il se croyait lui-même à piui de distance: et il doubla le pas pour la retrouver au gîte. Une jeune femme en effet était venue; mais elle n'avait fait que changer son cheval. Elle était escortée d'une espèce d'ordonnance, et s'était dite l'épouse d'un officier qu'elle allait rejoindre à Chollet, sur la route de la 'S'endée.

Grangeneuve alors, et pai" un retour sur Ini-mrine de réflexions amères et depoigiians souvenirs, approfondit tout son abandon. Il-se jugea séparé de l'univers et étranger peut-être à toute inquiétude affectueuse. Il ne se doutait guère qu'on put s'occuper de lui. même à la Roche-Posay î Et cependant son départ subit avait éveillé là bien des conjectures et des suspicions. Dans la venue dune dame arrivée deux joui-s après ce départ, dans les questions qu'elle avait faites, dans les renseignemems que son compagnon avait cherché 1res secrètement à prendre sur le séjour possible d'un étranger de telle taille, on avait cru saisir des rapports immédiats avec la brusque disparilioiî du Lv-oniiais.

Le pèlerin avait déjà laissé deiTière lui. depuis le Bec (fes deux Eattx, c'est-à-dire le confluent de la Vienne et dt> la Creuse, bien des sites remarquables et des pays dignes de rallenlion du voyageur : c'était la Gueixhe. un vénérable' château d'Agnès Sml. oti. par réaction contre les démolisseurs d'autcb et de statues, les habitans d'aujourd'hui ont porté dans leur église l'image de la belle des belles. Ils l'adorent comme une vierge, sans s'inquiéter do l'épigraiume adressée au galant Charles VU.

C'était La Haye, patrie de Descartes, où son nojn est inconnu, et où les rochers sont creusés pour abriter une colonie de tisserands moins indusirieusemenl logés que les renards leurs voisins.

Puis riinposanie abbaye de FnntgombauU. Lowgefonds, Rommefort; Chàteaubrun. où les venis déchaînés nuninurent, entre des murailles ouvertes, contre l'industiie qui a découronné ces cimes et brL^é les vaillans éCBSsons.

C'était la forêt de Faisceaux, où il avait trouvé riiospitalité. Là. il fut i-eni chez un charbonnier déjà initié aux my>tères d'une association qui depuis a porté, on ne sait pourquoi, un nom italien. L;i. lo carbonaro, ou mieux connue il s'appelait lui-même, lo bon coupeurH'harboiiniir. l'accueillif avec la cordialité d'^s apolns. Kn parlani. il lui n-mil cinq sols plies dans UJio feinlle de fougère, afin de l'aider à oonlinucr sa mute.

— Tris sont les statuts de l'ordre. lui dit-il en patois. Nous devons aussi, avec le passant qui serait dans le besoin. partagiT la soupe aur choux, le sac de copeaux, la «ibane. et hii doufier la moitié de notre journée, quand elle est gagnée. Nos pères, qui remoulent aux disciples

GRANGEXEUVE. 1$1

de Jésus, se retirèrent dans les forOts pour baptiser, et se firent coupeurs et fondeurs sur le Liban. Saint Thiébaud, notre patron, rendit le fer malléable. Nous savons lancer la hache. Un coupeur attaqué par un traître, ou guêpier, doit se défendre avec la hache seulement. 11 ne doit frapper l'ennemi qu'à quinze pas, sur le front, entre les deux yeux; et s'il fuit, entre les deux épaules. Camarade, ajouta le bùclieron en pressant vigoureusement la main du député, je regrette qu'au lieu d'être en octobre, nous ne soyons pas au mois de mai; je vous aurais régalé d'un mets friand de nos bois : c'est une omelette composée de nos champignons et de mille petits œufs de nos oiseaux.

Grangeneuve garda les cinq sols de l'hospitalité rustique, et laissa furtivement à la place, sur la table de chêne, un papier de soie dont le charbonnier ne soupçonna pas même la valeur.

De là, le fugitif gagna Crozant, forteresse immense que les rois visigoths ont bâtie ; masse imposante , solidité romaine, paysage digne de Salvator Rosa. Que de souvenirs militaires et religieux environnent de tous côtés cette résidence, qui fut celle de Louis-le-Débonnaire ! Ici la forêt du Temple ; là les champs Sanglards. Puis, en remontant le cours de la Sédelle, un torrent qui bondit sur des roches brunes et s'ombrage de distance en distance sous le panache ondoyant des bois, Grangeneuve rencontra la plus déserte thébaïde qu'il eût encore traversée.

Il revenait sur ses pas depuis la Celle-Dunoise ; car la déception qu'il avait subie dans cette localité l'avait décidé à couper le pays vers sa droite, et à essayer de gagner la Charente par la Souterraine et Ruffec.

Tout à coup, au milieu d'une nature sauvage, derrière des forêts et des landes que nul chemin ne sillonnait, dans un lieu où l'on eût dit que les habitans avaient intérêt à ne couimuniquer avec personne, il se développa sous ses yeux de nobles lignes architecturales. Là, avec ses tours, ses donjons armoriés, ses ponts-levis, ses riches escaliers, ses belles terrasses, ses fossés pleins d'eaux vives et des orangeries étonnées d'y fleurir,, un château parut sortir du désert connue par la puissance d'une baguette de fée. C'était Saint-Germain-Beau-Pré, ainsi nommé à cause de ses opulentes prairies. C'était le royal exil où vint Louise de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle, expier le courage d'avoir fait tirer le canon de la Bastille sur les troupes de Louis XIV. C'est là, qu'avant de consumer sa vie dans l'amour malheureux qu'elle devait ressentir pour Lauzun, elle occupait ses loisirs à préparer les Mémoires qui nous restent d'elle. Voilà le balcon dominant les étangs, où chaque jour, et à la même heure, l'inipérieuse duchesse venait jeter aux poissons apprivoisés un peu de pain de sa main royale. Elle les appelait au son d'une choche ; et les carpes séculaires, les tanches qui, suivant la tradition du pays, avaient de la mousse aux écailles, accouraient, dociles connue des courtisans qui auraient entendu parler de faveur.

Là, le proscrit demanda refuge : et, dans la famille de gentilshommes qui possédait ce manoir, il rencontra toute l'affable hospitalité et la discrétion généreuse qui s'y conservait depuis des siècles. Dans toute autre disposition de son cœur, Grangeneuve eût admiré à loisir les futaies druidiques qui, à cent pas des créneaux, venaient mirer leur tête dans les étangs profonds, sillonnés de poules d'eau, étoiles de nénuphars; il eût voulu étudier les tapisseries de l'Orient et les peintures d'une chambre où Henri IV avait couché. Là figurent les portraits de tous les compagnons de cet aventurier, qui n'était encore que roi de Navarre. Le voyageur se fût intéressé aux détails des fêtes et des dépenses occasionnées pendant dix jours par la présence du Béarnais et de sa cour. Il se fût étonné que cinquante personnes, ébergécs splendidement , n'eussent couteau châtelain, qui a laissé d'exacts registres, que la somme de soixante-dix livres tournois.

Mais il avait des préoccupations plus vivantes. Il s'informa avec anxiété

des nouvolles publiques et du sort de ses amis, dont il était séparé depuis si lonp-tcinps.

— Monsieur, dit le marquis de Persan, son hôte, notre patrie est livrée à la colère de Dieu. Le Maximum et la Terreur commandent. Les hommes d'une opinion même pareille ne peuvent plus s'entendre ; ils s'égorgent. Les Montagnards ont renversé les Girondins; les Cordeliers tueront les Montagnards. Le traître comte de Mirabeau avait raison de dire : — « La révolution se suicidera; le monstre dévorera ses enfans. »

— Je sais, répondit Grangeneuve, que les lils de la même mère se haïssent en effet quelquefois. Dieu en a permis l'exemple depuis les premiers jours du monde. Je sais que des matelots qu'un même navire emporte, se disputent souvent pendant l'orage, au lieu de réunir leurs efforts; ■mais au bout du temps le vaisseau marche : il abordera aux terres de l'avenir; il apportera ses fruiis à nos enfans sans qu'ils aient à s'inquiéter s'il a péri des hommes de l'équipage pendant la traversée. Quand nous savourons les fruits d'un autre hémisphère, nous informons-nous, monsieur, de ce qu'ils ont coûté de peine, de sueurs et de larmes ? Nous en jouissons. Ici nous plantons l'arbre que nous ne verrons pas fleurir; nous l'arroserons peut-être de notre sang: mais l'arbre pousse, et comme dit le philosophique La Fontaine : — « Nos arrièi'e-neveux nous devront cet ombrage. »

— Mais que de travail ingrat et odieusement payé !

— Parce que les ronces renaissent dans le champ de nos pères, dit le voyageur, faut-il cesser de le cultiver ?

— Mais le sang, monsieur, dont la patrie s'inonde?

— La rend plus chère encore. C'est la robe de Joseph : et pour avoir été trempée dans le sang, devint-elle moins précieuse à sa tribu? Toutes ces calamités finiront, monsieur ; c'est un orage qui épure l'air. Malheur à qui se trouvera, sans doute, devant ses coups; mais l'avenir sera beau. C'est l'opinion de Vergniaud, de Valazé...

— Ils sont morts! monsieur, ces hommes d'erreur et de talent, dit le vieillard.

— Grand Dieu! s'écria leur collègue ; et Ducos, Urissot, Lchardi, Fonfrède?

— Ils sont morts.

— Et Marat vit peut-être?

— Non, monsieur; une femme en a fait justice-

— Son nom ?

— ('harlotte Corday.

Le proscrit découvrit sa tète.

— File descendait de Corneille, dit M. de Persan.

— Les vertus peuvent donc être héréditaires chez les roturiers? remarqua Grangeneuve.

Puis il essuya ses yeux, resta pensif, et ajouta, après quelques inslans de silence :

— Ce coup, bien porté, s'est adressé mal. C'était à Robespierre... 11 s'arrêta.

— N'importe, reprit-il: le vaisseau dont nous parlions tout à l'heure avance. 11 trouvera peut-être encore sons lui des écueils de rois; on pourra régner encore sur ce peuple par l'épée. puis par la superstition des caduques idoles; peut-être un moment par l'égoisme et la peur... mais l'avenir est infaillible. Les hlches d'aujourd'hui deviendront nos alliés un jour.

— En attendant, que de misère aura coûté la perfectibilité in)possible !

— La liberté est comme rrnfance. monsieur, dit Grangeneuve: il lui faut passer par les cris et les pleurs avant de grandir. Vous espérez U; retour de l'ancien régime; moi. je no le crains nullement. Je vois bien que demain est loin encore... mais hier ne reviendra plus.

GRAXGENEUVE. 155

— Et que deviendront les nobles opprimés? objecta le marquis.

— Opprimés ! dit en souriant le représentant du peuple, opprimés qui regrettent tous im peu l'oppression! Je suis comme vous effrayé des malheurs publics : mais quand le règne du fléau aura cessé, vous compterez les victimes. N'oubliez pas d'y joindre le voyageur ignoré qui vous parle en ce moment, et vous verrez qu'il n'est pas une misérable querelle de princes qui n'ait coûté plus de sanglans sacrifices que la fondation de la liberté. Si ces Montagnards, qui sont votre effroi, ont compris la nécessité des moyens violens, ce n'est pas haine, je l'espère , mais génie politique. Le salut d'un état est quelquefois impitoyable. S'ils épargnent à la France le sort de la Pologne, je leur pardonne. Sous un roi, cette France serait déjà vaincue par la coalition des rois. Tout mal a ses profits. C'est à la guerre civile peut-être, c'est à la Vendée qu'on doit le respect des étrangers; on n'ose attaquer 'une nation qui s'attaque ellemême; et la guerre civile a de mâles avantages pour retremper les cœurs... Vous frémissez! monsieur? eh bien! si la cause des dynasties vous amène quelque jour ime invasion , vous comparerez les deux époques.

— Ces Jacobins que vous vantez, monsieur, dit enfin le marquis de Persan, incapable de déguiser plus long-temps son indignation, ils ont donc disposé de votre sort personne ?

— Oui, monsieur.

— Ce parti préconisé vous adonné sans doute une mission à accomplir?

— Oui, monsieur.

— Et il vous envoie...

— A la mort, dit tranquillement Grangeneuve.

— Quoi? vous seriez...

— Un de ces Girondins que vous condamniez tout à l'heure. Oui, mon hôte, vous avez donné asile à un homme que l'échafaud de ses amis réclame. La nuit tombe; laissez-le partir à la hâte, car ce bienfait pourrait vous coûter la vie.

Le vieux noble voulut le retenir, mais ce fut en vain ; ils n'avaient plus à échinger qu'une étreinte de leurs mains loyales.

— Quel destin ! dit M. de Persan en voyant s'éloigner le proscrit.

— C'est un temps de sacrifices pour les amis de la liberté, répondit Grangeneuve en se retournant encore. Ne nous plaignons pas. Nos frères meurent aux armées, fusillés dans les ténèbres pour la même cause ; et nous, devant la nation. l'Europe entière et la postérité; notre mort ne peut être que glorieuse et belle. Ne méritons pas le reproche que faisait Brutus aux Romains : « Vous craignez trop l'exil, la j)auvreté et la mort. » Tenez, monsieur, ce Camille Desmoulins, qui a été primitivement contre nous, me disait encore, la veille du jour même où j'ai quitté Paris : — « Qu'est-ce qu'un échafaud ? le piédestal de Sydney ; et le fer de la guillotine ? un coup de sabre, et le plus glorieux qu'on puisse aujourd'hui recevoir. »

Un Enfant*

Adeline avait deviné, par l'instinct de son affection et la connaissance qu'elle avait du cœur de Henry, que ce n'était pas à Caen qu'il se rendrait. Il avait , devant elle , jugé en effet stériles et les intrigues secrètes et même les généreux efforts des dissidens. Elle pressentit qu'il irait embrasser sa mère ; et ce fut sur la route de Bordeaux qu'elle courut le cher-

15^ GK£7ie,ViEV\E.

cher. Et puis. iravait-K-lle pas mu un billet daté du hameau d'izourc'? (*r. w nom existait siu" la carie du dépiurlement de la Vienne^ et bien qu'il fût approprié à quelques autres localités de la France, elle se conlia à son pressentiment. Darts la crainte d'être surveillée par Lacombe, elle avait fait retenir à la diligence une place sous un autre nom que le sien, et elle était partie dès la nuit même qui avait suivi la réception de la lettre de HeniT.

Quand elle arriva, après doux jours do marche, aux Ormes, relai de poste où il fallait quitter la grande roule pour s'enfoncer, seule, au milieu d'une traverse inconnue, elle avait déjà réfléchi qu'une femme, sans moyens de transport assurés et sans domestique , serait souvent arrêtée ou retardée dans sa course;'ct elle venait de former le projet de s'improviser un compagnon. 11 y avait, sur l'impériale même de celte voilure qui l'emportait, un pauvre jeune réquisilionuaire qui paraissait blessé, et dont elle avait remarqué la ligure iulelligenle, au premier moment qu'elle l'avait rencontre à Paris, dans la cour des messageries, à l'instant de leur double départ. Ce garron se nommait Gabriel. 11 montrait volontiers son pass' port pour disposer à la bienveillance, dont il avait besoin partout ; car il était pauvre, disait-il. el sa diflîcidlé de marcher, qu'il attribuait à une récente maladie, allait lui couler, poiu- se faire conduire dans sa famille . plus que ne lui accordait son indemnité de route. Le passeport établissait le nom et le signalement, assez exact, do Gabriel Treuilh , foiurier dans la quatrième dcini-brigade.

Adelinc. au moment de monter en voilure h Paris, errant dans la cour au milieu de tant d'indifférens et le co'ur serré, avait rencontré le regard de ce soldat, vivement attaché sur elle. La linesse presque caressante de son hmnilité l'avait disposée en sa faveur. Chaque fois que le long de la route la voiture s'arrêtait un moment, Gabriel se Irouvait, sans affectation, aux cotés d'Adeliue. Il offrait de se charger tantôt d'un petit paquet, tantôt d'une conimission dans l'auberge. 11 prêtait son épaule pour s'élancer du marche-pied; et en montant quelques collines, la jeune femme n'avait pas dédaigné de lui adresser plus d'une question, et de lui ouvrir (pK'lquefijis sa bourse.

Enfin elle lui dit, pendant que la carrossée déjeunait aux Ormes, pendant qu'on attelait des chevaux frais et tout en faisant descendre ses paquets que Gabriel lui-même aidait à transporter d'un air assez soucieux :

— Écoutez, mon garçon ; vous m'avez dit, je crois, que vous alliez jusqu'à Rayonne et que vous étiez un peu embarrassé de fournir aux frais du voyage. Voidez-vous me donner une douzaine de vos journées? je ne serai point ingrate, et je vous mettrai à même de retrouver plus joyeusement votre famille.

La satisfaction la plus étrange éclata dans tous les traits du blessé. MaLs. par un singulier contraste :

— Je voudrais, dii-il, pouvoir obliger madam<': mais que faut-il faire? je ne suis guère ingambe... on m'attend chez nous...

— N'en parlons plus, mon ami: je ne vous prierai pas moins d'accepter ce faible secours. Vous m'inspiriez de la conliance et je croyais que vous consentiriez à m'accompagner, d'aulanl mieux que mon chemin , pour se détourner un peu, n'en est pas moins le vôtre et vous conduisait jusqu'il Bordeaux.

— Eh bien ! je ferai, dit Gabriel comme avec résignation, ce qu'il plaira à madame.

— Du liiiit, reprit Adeline: du moment que mes projets contrarient trop les vôtres...

El elle lui tendait quelque argent. Mais le soldai avait disparu avec une vitesse qui ténioignail assez bien eu faveur de sa guérison prochaine. L't voilure s'éloigna.

L)«;oioui-éc beule, .\deline éprouva un peu d'erabairas pour s'équiper cl

commencer ses recherches. L'hôte , à qui elle avait demandé deux chevaux et un guide , ne lui avait pas caché que tout était difficile dans ce coin de la province , et qu'il ne se flattait guère de pouvoir la contenter sur-le-champ. Enfin elle sentait le découragement glacer sa résolution, et des pleurs de colère et de tristesse s'amassaient déjà au bord de ses yeiïx, lorsqu'un peu de bruit dans la cour de l'auberge lui fit mettre la tête a la fenêtre de sa chambre. Elle vit Gabriel, qui, déjà monté sur unmulet, et son porte-manteau attaché, tenait en laisse un ciieval dont l'allure vive et la bonne selle de velours promettait vme monture docile et un voyage agréable.

Adéline se précipita au devant de sa providence. Elle eut volontiers donné sa nuiin à baiser à récuyer intelligent; et payant tout sans compter, elle s'était élancée dans la campagne sans emporter d'autre indication que celle qu'elle devait puiser dans. une carte de Cassini. Elle la donna à Gabriel, et celui-ci l'enferma soigneusement dans la coiffe de son chapeau à trois cornes.

Les voilà partis. Les deux premières journées ils s'égarèrent plus d'une fois, à cause de l'impatience d'Adeline qui prétendait toujours abréger les routes en marchant à vol d'oiseau. Ces journées ne produisirent aucun résultat; les voyageurs ne découvrirent aucun indice. Enfin ils arrivèrent à Izeure ; et de là à la Roche-Posay. Gabriel regardait tout sur la route avec une attention scrupuleuse ; et cependant ils perdirent le fugitif après avoir passé à cinq cents pas de lui. Leurs routes se divisèrent; et après quatre jours de fatigues extrêmes, l'intrépide jeime femme et son serviteiu- arrivèrent à Barl3ezieux, sans espoir de retrouver les traces de Grangeneuve , avant d'avoir touché Bordeaux ; une ville où tant de périls les attendaient.

Obligée de consentir à se reposer pendant quelques heures, Adeline réfléchissait tristement, assise sur un banc, au fond du petit jardin d'irae auberge.

— ile voilà sur Li grande route, se disait-elle ; mais quelle apparence qu'un malhem'eux mis hors la loi suive la gi'ande roule ? 11 évite au contraire la rencontre des hommes ; et il est évident qu'il marche la nuit par dés sentiers solitaires. Mais où adresser mes recherches? que devenir?

Elle avait, pour user de Tunique et ordinaire ressource des personnes dépaysées, fait demander un journal afin de voir si rien ne transpirait de la fuite des Girondins, et si elle n'aurait pas le bonheur, ou le malheur plutôt, d'apprendre ainsi quelques nouvelles de Grangeneuve. Mais la maîtresse de la maison était presque seule dans son auberge, et les soins de son enfant malade la préoccupaient si exclusivement . que la voyageuse vit bien qu'il n'y avait qu'un moyen de l'intéresser : c'était de prendre part à sa peine et de lui offrir de veiller sur la petite créature pendant qu'elle s'ahsenterait quelques minutes.

Elle la détermina à cet arrangement en lui A'antant la beauté de son lils ; et Adeline, assise à côté du malade apaisé dans ses cris par la diversion d'une figure étrangère, ne tarda pas à lui adresser quelques douées paroles pour se concilier sa belle humeur.

— Tu souffles donc beaucoup, mon pauvre ami? lui dit-elle. Que l'est-il arrivé ?

C'était un petit garçon de quatre ans , à la peau noire , mais aux yeux de même couleur; et si singulièrement vif dans ses mouvemens. qu'il se causait à lui-même de fréquentes douleurs, à force de s'agiter dans son lit.

A la question d'Adeline , le marmot tka. son bras endolori et le montra poux toute réponse.

— Tu es blessé ! Est-ce que tu serais tombé d'un aibre, ou t'auiait-on poussé en jouant, dans quelque fossé ?

— Non pas, dit l'étourdi : c'est que, voyez-vous, madame, le meunier

156 GRANCEXEUVE.

avait aiiaché son cheval à notre porio, j'ai monté sur notre banc, et puis sur son cheval...

— Je crois ce ligament trop pressé : donne petit , que je le desserre. Et puis, mon enfant?...

— Et puis le cheval a senti les talons de mes sabots, madame ; et puis il a galopé , et puis je suis tombé sur la grande route. C'est un marin qui m'a ramassé.

Adeline, qui avait délicatement délié tous les langes autour du bras de l'enfant, venait do jeter un cri de siu'prise et de joie qu'elle eût voulu retenir. Mais elle avait, dans le premier bandage apposé, reconnu la moitié d'un foulard déchiré, et dans l'angle de ce morceau il restait les deux initiales des noms de Grangeneuve.

— Madame ! dit-elle à la mère qui rentrait, et tout en cherchant à cacher son trouble, comment appelez-vous le chirurgien qui a posé le premier appareil h votre enfant?

— Je n'ai pu trouver le journal.

— N'importe. Ce chirurgien, où est-il ?

— C'en est peut-être un, connue vous dites, car il s'est montré bien adroit ; mai> il n'a rien pris pour ses peines.

— Uù est-il? au nom de Dieu I

— Mais, c'était un voyageur qui s'est trouvé là, au jnoment de l'accident. Il m'avait l'air d'un sous-olticier de marine. Le pauvre cher homme ! Il m'avait rapporté mon Jules, il l'a pansé lui-même, et il est reparti sans vouloir accepter même un verre de vin.

— Il m'a donné aussi ce flacon pour jouer, dit l'enfant, pendant qu'il m'entortillait ; et il ne m'a pas fait mal! Je l'aimerais bien, moi, ce monsieur-là ; il viendra me revoir, donc I

— Comment? demanda Adeline hatelante d'intérêt.

— Laissez donc 1 II a dit cela pour calmer Jules, prononça la mère à Toix basse ; mais il m'a confié à moi qu'il était attendu à Niort pour aller s'embarquer.

Adeline hésita. Ce renseignement, contraire aux idées qu'elle s'était fait , pensa la jeter à la hâte dans une direction nouvelle ; mais elle comprit rapidement que le fugitif avait dû donner le change sur ses projets, et qu'il n'avait pas pris le chemin de Niort , précisément parce qu'il l'annonçait.

— y" a-t-il long-temps, poursuivit-elle, comme si elle n'eût été curieuse que de savoir l'époque du malheur qui occupait la pauvre mère, y a-t-il long-temps que votre enfant est tombé?

— D'avant-hicr, madame, répondit l'enfant lui-même; et je n'ai pas mangé depuis ce temps-là.

Et dix miiuites après, Gabriel, précédé d' Adeline, reprenait la route qui conduisait à Bordeaux.

Ainsi, dans la même direction, à quinze lieues de distance peut-être, se suivaient deux êtres attirés l'un vers l'autre, et qu'un hasard naturel pouvait à chaque instant rapprocher ou désunir.

Grangcneuve, surpris au jnilieu d'une nuit de marche par un de ces orages qui sont terribles à l'équinoxe d'aulonme dans nos provinces du midi, s'était réfugié vers le point du jour dans une maison de poste ; et là, sous le prétexte d'attendre une voilure qui viendrait par la route d'embranchement voisine, il s'était fait donner une chambre , du thé, du feu dont il avait grand besoin ; et pour un moment reposé dans une situation de bien-être depuis long-temps étrangère à sa condition de voyageur, il en jouissait avec complaisance. Mais telle est notre inlirmilé humaine, que si les peines de l'ùme s'affaiblissent par les souffrances du corps, les inquiétudes physiques et les fatigues, elles recommencent à régner avec tyrannie dès que les besoins matériels sont assoupis. Henry , appuyé sur une table qu'il avait approchée de l'àtre , ne s'apercevait pas que des

GRANtfENÈUVE. 157

pleurs s'échappaient entre ses doigts aAOC abondance, et qu'il oubliait d'écrire à Dumeyril , comme il en avait formé le projet depuis un quart d'heure.

« Ami, lui dit-il enfin, dès qu'il eut saisi la plume , si je n'ai pas consenti à ce que vous vinssiez au devant de moi, vous eu savez la raison. C'était prudence pour moi-même et surtout pour vous. Mais j'approche du but, je le sens à l'intérêt que m'inspirent les aspects connus de tout ce qui m'entoure. Si je ne vous ai rien laissé ignorer des misérables tortures de ma route, il faut bien que je vous le confie , mon cœur de compatriote commence à bondir h la vue de nos horizons, devant la forme de ces toits qui rappellent la maison de nos pères, à la senteur encore lointaine et vague des pins qui couvrent noslancfes. Oh! si les coteaux chéris de Saint-Éniilion, si nos vertes aubarèdes pouvaient cacher un baume qui guérisse, une fontaine où le passé s'oublie! — Toujours la même pensée, mon pauvre Dumeyril! toujours le même ennui dévorant! — Concevez-vous cet emploi de la vie, cette vocation stérile et poignante, cette consommation du temps, l'ennui? Ne pourrai-je donc jamais sortir de cet amour qui s'exile avec moi? Je ne devrais plus vous écrire, ami ; mon histoire devient monotone comme la vie. Vous savez comme on descend la montagne pas à pas ; comme on sort de l'ivresse heure par heure; comme l'été s'en va leuille à feuille. Je me méprise et je me hais.

»Et pas un péril ne m'a encore approché sur la route! Le malheureux est le dernier atteint par la mort. Si j'étais heureux , je serais déjà suivi, arrêté, con'damné. Louvet, qui chérissait une femme dont il était aimé, a peut-être déjà suivi le sort de Vergniaud.

» Quand je pense que je l'aimais sans conserver d'illusions sur elle ! que j'avais besoin de la voir et besoin de la quitter , que je craignais de lui survivre ! Elle était demeurée obstinément dans ses défauts natifs, et tantôt je l'excitais à en sortir, tantôt j'étais son complice. — Repose-toi, lui

ni elle ni moi, je me disais que la vie pourrait bien ainsi aller. Je me résignais à estimer peu et à aimer aveuglément, pourvu que l'orage ne revînt plus gronder sur deux plantes brisées. Elle sera coupable , mais du moins elle sera heureuse. Elle ne se plaindra plus. J'aurai sacrifié ma vie à la sienne; elle me bénira. Ainsi, j'étais héroïque par lassitude de nos renaissantes querelles. Mais d'autres fois je lui criais : — Le monde te regarde et te condamne ; évite cette boue qui rejaillira sur tous deux. Sois l'artisan de ta fortune et ce monde te rendra l'estime. Veux-tu perdre aussi la mienne? — Que tu es injuste et fantasque, répondait-elle; tu me berces sur tes genoux , et puis tout à coup tu m'éveilles en me frappant. Je dormais, endormie par toi; et voilà que tu me jettes sur la pierre froide pour me réveiller. — Hélas !la malheureuse ne coniprenait pas qu'elle ne devait pas s'endormir, même quand je chnatais pour cela! ou si elle le comprenait, que croire? elle ne le faisait pas moins; car j'ai des lettres d'elle sublimes d'ardeur, de remords, de malédictions sur elle-même; et jamais elle n'a pu passer deux heures occupées.

» C'était la prose unie à la poésie ; le vice dans son ingénuité , l'amour dans sa dangereuse influence. Il me semblait quelquefois la voir sourire à mon abaissement. Plus je me dégradais pour elle, et plus elle semblait flère. Au lieu de m'élever, ce sacrifice absolu m'anéantissait. Et elle appelait cela de l'amour : « se mépriser avec passion ! » Tout cela était dégoiilant et affreux, dites-vous? j'en suis sûr; et vous avez raison. Eh bien ! je ne voudrais pas subir une année de la vie humaine, si elle n'avait pour compensation aux jours de la sagesse quelques unes de ces déceptions-là.

» Ah! Dumeyril, ces jours trempés de mes larmes, ces jours où je mo

t§g GA4KGÏ1NBVVE.

jiouiTissais di' fiel, êles-vous bien sur que ce n'élaionl pas là mes beaux jovjrs"? rtes-vous bien sur que tous ces maux n'étaient pas des biens? Ouel clinrnic dans un seul regard! que j'étais heureux dx'tre auprès d'elle! ion souffle, c'était l'air qu'il me fallait pour vivre. J'étais averti de son approche, et avant de la voir un vague désir me brûlait. Et sa voix péné- Iranle ! elle était à elle , rien qu'à elle, conune un parfum est exclusif à la fleur. Si je la quittais, je rêvais à elle tout li' jour, je cachais le soir son ijouvenir sons la cendi'e; elle accourait à mon réveil. J'ai revu les lieux que nous avions parcourus ensemble , je les ai trouvés déserts. Je suis entré au tliéàire dans l'espoir de suspendre un nioiuent ma peine ; et à certains passages du drame, quand le rire de tous applaudissait Molière, je îiie suis senti pleurer, parce qu'Adeline avait autrefois ri à ce passage. » Mon ami. n'ai-je pas été bien stnére envers elle et envers juoi-mème? Absurdité que de se refuser à vivre! triste économie que celle de l'àme I €ette langueur qui me remplit les sens, d'autres ol de plus haut placés ne l'onl-ils pas subie avant moi"? Antoine, un noble soldat, n'a-t-il pas déserté la gloire et abandonné le sceptre du monde paur suivre sa maîtresse? Ce temple que voilà, à qui est-il dédié ? à la créature repentante à qui le Christ lui-même a pardonné ses faiblesses. 11 m'est tombe récemment dans les mains, un soir, en un de ces pauvres gîtes où j'ai été forcé d'entrer, un livre de l'abbé Prévôt, que certainement vous avez lu! Pourquoi l'héroïnf, cent fois au dessous de la l'enmie que j'ai aimée;, n'est-elle avilie aux yeux d'aucun lecteur? — parla seule raison qu'elle aime.

MiMais elle aime! Et voilà ma condamnation prononcée, itoi , ou m'abandonne ; ai-je reru une marque de sa sollicitude? sais-je si ma pensée même a traversé seulement son souvenir? Non ; abattu de douleur et terrassé de honte, il ne me reste plus qu'à vous embrasser, à presser sur mon sein encore imc fois ma sœur, ma mère, et à mourir. Mais cette mort que je demande, je la subis vingt fois par jour! Je vis juste assez pour sentir que je meurs. Mon Dieu, délivrez-moi donc du mal et arrachez de mon ccur ce poison qui le tue. Ji; lui ai pardonné mes souffrances, j'ai oublié ses injures, mes jours perdus, déshonorés, mes insomnies amères; et je ne peux effacer l'image d'une félicité fugitive. Pourquoi le bonlieur ne peut-il donc s'oublier conune la peine? Ami, si vous venez jamais à la découvrir, cachez-lui bien mon état, cachez-le à tout le monde, conune si j'avais connnis une mauvaise action, un meurtre, une bassesse. Qu'elle ne se doute pas de ce que je souffre ; qu'elle ne suppose point qu» jejneiu's pour elle. Qu'elle me croie consolé, occupé seulement de ma religion politique, et qu'elle sache enlin que je ne l'ai pas jugée digne de recevoir mon dernier adieu. »

Et pendant que l'infortuné traçait ces lignes vingt fois interrompues, pendant qu'il accusait de dureté "et d'oubli une ûiible fennne , il ne se doutait guère qu'elle était là ; qu'Adeline. au seuil même de cette charahre, derrière une frêle porte qui tremblait nu vent, moins qu'aux pulsiitions de son co'ur, Adeline épiait ses soupirs, observait son maintien par- une étroite ouverture, et que la crainte de blesser sa colère autant que celle de trahir un privscrit, l'avait seule retenue et empêchée do volor dans ses bras.

Adeline s'éloigna : elle en eut la force. Elle résolut de préparer Grangen<^<jve à l'incident d'une pareille rencontre, soit qu'elle lui fit parler par Gabriel, soit qu'elU; chargeât s(mi compagnon assidu de lui remettre un Lillet écrit (le sa main, daté d'une résidence voisine.

Elle chercha Gabriel assez long-temps et inutilement dans toute la maison. I.e s<'rgenl novice n'avait ffu'un défaut ; mais il le portait à l'pxct's b.' plus condanmable. Il on avait si bien lui-même Ja conscience, qu'il s'enf<irmail ordinairenient pour boire, comme un autre pour coni^ mellrc la jihis honteuse action. Adeline avait cru s'apercev(»ir déjà uno fois de cette inlixuiité si précoce ; mais, gcdco aui piécauùous du i)uvcur

eRANGENETVE. 159

et au soin qu'il avait de ne se livrer à sa passion qne pendant les nuits ou les stations prolongées qu'il savait la voyageuse obligée de faire, cette vérité n'était pour elle qu'un soupron.

A force de chercher, on découvrit le soldat dans une mansarde. Il s'était enfermé, cl il ne fut trahi que pai- s(ii) bruvant sommeil. Mais Adeline, qui avait tant d'intérêt à ménager le dévoviment de cet homme, et une si grande hâte de profiter de ses services, fit ouvrir discrètement sa retraite et y pénétra seule avec précaution.

Le plus complet désordre régnait autour du dormeur. Un ou deux flacons de liqueurs fortes étaient renversés à ses pieds; il avait jeté au loin son habit conmic un poids dont la chaleur l'avait apparemment accablé. On voyait qu'il s'était débattu long-temps sur le lit où il gisait encore ; et l'argent que lui avait confié Adeline pour acquitter les dépenses de leur voyage était avec des papiers de formes différentes et de différentes grandeurs, épars et dispersé sur le carreau.*

La jeune fenmie, un peu intimidée d'un tel aspect, se consultait pour savoir comment elle devait agir. Cette conjoncture nouvelle était si contraire à son impatience ! Ses yeux erraient avec indécision çà et là, quand tout à coup ils rencontrèrent, h terre, et à ses pieds mènie, un papier dont elle crut reconnaître l'écriture. Elle se baissa vivement ; elle ne s'était pomt trompée : c'était l'écriture de Lacombe. Elle prit résolument cette lettre, et vit que, dans une instruction assez longue et astucieusement détaillée, Lacombe donnait à un jeune homme qui paraissait en possession de sa confiance, les plus minutieux détails pour arriver à découvrir G rcuigeneuve, et à le livrer à la gendarmerie.

En effet, Lacombe, avec la perspicacité d'un homme de police, avait estimé que. pour s'emparer de son ennemi, déjà échappé une fois à ses pièges, Adeline était la personne la plus propre à le mettre sur la voie. Il l'avait fait explorer; bien sur que si quelqu'un retrouvait les traces du proscrit, ce serait sa compagne abandonnée. Il s'en était fié a l'amour comme au plus clairvoyant et au plus ingénieux des observateurs; et il avait attaché aux pas de la trop confiante Adeline un fourbe que sa bonté lui fit accueillir connue nous l'avons vu. Le premier piège où elle tomi>a, en effet, fut la pitié généreuse, et môme avant le besoin d'un appui soïr lequel, cependant, avait spéculé Lacombe.

La malheureuse Adeline se souvint alors, en essuyant sur son froiat la sueur froide, qu'elle avait annoncé à son compagnon, il n'y avait pas une heure, que la journée ne se passerait pas sans qu'ils rqoignissent le fugitif ; car elle en avait suivi les traces dans plusieurs réponses amenées par ses questions aux voiïuriers de la roirie, depuis cette auberge où Henry avait pris soin d'un enfant.

Que devenir? Si elle fuit. rinfàn>e espion sera bientôt sur de doubles traces; si elle se contraint assez pour le laisser vivre auprès d'elle, elle ne pourra approclier de Grangeneuve I L'idée d'empêcher Gabriel de se réveiller jamais lui traversa la p -usée. Elle eut enlin assez de force ou d'amour pour dissimuler. Elle laissa touiber le papier à sa place, sortit à pas légers, et fit croire dans Faubcrge qu'^ snn domestique étant tombé malade, elle ne pourrait que repartir le lendemain. Elle alla s'enfermer dans une chambre haute dont la fen;lr.' dominait toute la roiUe. De là, il était impossible que tout voyageur arrivant ou.partant ne fût pas distinctement aperçu. A la nuit tombante, elle vit, sous des habits grossiei-s, et un bâton de houx à la main, s'aclieminer vers le midi on piéton modeste. Elle laissa échapper uno plainte involontaire, étendit les bras vers lui, et quand il fut à une distance un peu plus grande, elle ne put s'empêcher d'ouvrir la fenêtre comme pour se rapprocher de lui.

Quand elle se retourna, Gabriel était debout derrière elle.

— Je fais peur à madame ? dit; en souriant le prétendu soldat.

Lui, il était calme, et ne conservait de l'étal dcmt il sortafit qu'une Cer-

160 CRA>GENECVE,

taine pâleur bleuAtre qu'Adelinc avait remarquée plusieurs fois, sans en soupçonner la cause.

Madame observait là-bas quelqu'un : ce personnage qui s'éloigne,

peut-être ? Auriez-vous des renseignemens nouveaux ? Voulez-vous que je coure après le pèlerin ?

Je remarquais, dit Adeline avec une précision stoïquo et une assurance dans la voix dont elle fut étonnée flle-méme, je remarquais que le soleil vient de se coucher là-bas dans des nuages de pourpre et de feu. Il fera beau cette nuit. Je serais d'avis de repartir.

Le séminariste, qui craignait beaucoup que quelque servante ou garçon d'écurie ne se fût aperçu de sa sieste un peu longue, n'était pas fâché âe quitter la maison de poste; et ses préparatifs furent achevés en un peu moins de temps que ne l'avait désiré Adeline.

Adeline voulait attendre une obscurité plus complète, afin de rencontrer impunément Grangeneuve. Car la sollicitude de Gabriel était grande, ainsi qu'elle l'avait remarqué plus d'une fois pour en faire hoimeur à son dévoûment pour elle! Il possédait, dans l'instruction donnée par Lacombe, un signalement exact et dont il avait dû faire une profonde étude. Adeline, dans l'impossibilité d'aborder le proscrit en compagnie de son délateur, venait aussi de s'arrêter au projet de devancer désormais Grangeneuve. avec le même soin qu'elle avait mis jusqu'ici à le suivre. Elle pourrait ainsi prévenir les dangers qui arriveraient de Bordeaux au devant de lui, et surtout mettre en défaut la vigilance de Gabriel qui n'était guère moins attentif qu'elle-même à tous les incidens du vova'^c.

Elle trouva facilement le prétexte de différer le départ ; mais quand vint le moment pour les deux cavaliers de croiser, sur la route, un sousofficier de marine, bien que les ténèbres dussent empêcher toute reconnaissance, Adeline fit parler son compagnon à qui elle venait d'adresser une question sur ses premières campagnes; et elle donna en même temps à son propre cheval un coup de cravache , afin d'obliger ainsi, à cause de la distance, son écuyer à élever beaucoup la voix.

Grangeneuve, à l'approche des deux voyageurs (ju'il entendait, s'était jeté, mais un peu tard, derrière une iiaic q'ui bordait la roule ; car, à son pas 'ralenti et à sa tête baissée, Adeline avait compris qu'il était pensif. Il demeura là immobile un moment.

Pauvre ami! se dit tout bas l'amazone en passant . faut-il que ce soit

moi que tu redoutes, et toi devant qui je passe sans m'arrêter ! Que Dieu veille sur tes jours et que la vertu te protège !

Madame! madame! cria Gabriel en s'avançant rapidement, n'avez-

vous pas entendu là certain bruit à travers les feuilles'? Je parierais qu'il y a ici quelque garnement qui se cache. Attendez : je vais y aller voir.

— Non! dit convulsivement Adeline, restez près de moi; j'ai peur.

Et l'accent de sa voix ne démentait point en ce moment un sentiment assez étranger à sa nature ordinaire.

— Je m'en vais bien le faire déguerpir ! ajouta Gabriel. Et sins rien consulter que sa méchanceté instinctive , avant même qu'Adeline eût compris son intention, le mouchard avait saisi un des pistolets qu'il avait fait acheter en traversant Poitiers, et avait adressé le coup au milieu du buisson même où le bruit s'était fait entendre.

\deline s'élança sur Gabriel comme une lionne blessée. Elle lui arracha le second pistolet, et c'en était fait de l'infAme, si elle n'eût entendu au même moment s'éloigner le voyageur, assez vite pour indiquer qu'il n'avait reçu aucune atteinte. Le rire de l'assassin sur la prestesse de cette course contribua aussi à la rassurer.

— Tudieu! mais la peur vous rend folle, madame! dit le f;.uv sergent ca redemandant son arme.

GRANGENECVE. 161

— C'est vrai, répondit Adeline. Mais je vous en avais prévenu, misérable. Pourquoi cette lâche action?

^ — Elle a été fort innocenie, au contraire ; le camarade est déjà lom du côté des bois. — Mon pistolet, s'il vous plaît, madame.

— N(jn, dit Adeline sèchement : j'en ferai peut-être meilleur usage.

Et son intention en ce moment était de brûler la cervelle à son guide plutôt que de lui laisser mettre une seconde fois la vie de Grangeneuve en péril.

lia Maison déseirte.

Adeline, en suivant cette route hasardeuse, était occupée de mille soins qui se rapportaient à son ami. Elle essayait de deviner les gîtes où il viendrait se reposer ; elle eût voulu faire préparer le lit où il dormirait, recommander le marin fatigué aux soins des domestiques. Elle sentait bien Tinanilé de ses suppositions, et le danger même qu'il y aurait à annoncer le voyageur, parvînt-elle à se cacher de Gabriel; mais cette sollicitude sans profit occupait encore et charmait le voyage. En plusieurs lieux elle laissa volontairement pour lui quelques traces de son passage. Ici c'était la boucle connue d'une ceinture, et là des inscriptions crayonnées sur le parquet d'une glace. Elle eût volontiers, dans sa tendresse enfantine, dispersé les miettes de son pain pour attirer Henry sur ses pas.

Henry ne rencontra aucun de ces indices, si ce n'est une écriture, demi-ei'facée, contenant le proverbe espagnol que l'auteur des Templiers a depuis traduit chez nous par un seul vers : « Les dieux ont un olympe, et nous une patrie. » Encore devioa-t-il plutôt qu'il ne lut ces paroles; cor la pudeur maratisle d'un commis marchand avait déjà effacé du pouce les deux premiers mots mal sonnans : les dieux. Le reste des caractères écrasés ne donna à Henry qu'une suspicion passagère, écartée bientôt avec un soupir.

Pendant ce temps, sur le bord d'un fossé, entre Cavignac et la Dordogne, à une forte journée encore de Bordeaux, Adeline avait rencontré un homme qui semblait n'attendre, pour succomber, quî la présence d'un chrétien et la certitude qu'on prendrait soin de ses restes. Il avait le visage tourné vers le soleil, et les mains jointes sm* sa poitrine. Il ne murmurait pas, il priait. Adeline, toujours bonne, sentit en ce moment s'exalter encore sa charité ; et cette pensée : si Grangeneuve était jamais dans un tel abandon ! la décida à voler au secours de l'inconnu. Elle souleva sa tête, et lui fit respirer un flacon de sels. Elle avait hâte, elle avait ferveur de mériter, par son zèle, la protection de Dieu et des hommes eu faveur du proscrit qu'elle ainiait.

Elle envoya aussitêt Gabriel au prochain village demander des porteurs, un brancard, une voiture, ce qu'on pourrait se procurer, et elle resta seule avec le malade. Ils l'avaient pourtant, elle et son étrange serviteur, transporté à quelque distance, sous la hutte abandonnée d'un berger. Gabriel, incapable de comprendre une philantropie si désintéressée, avait rôdé plusieurs fois, avant de partir, autour de l'inconnu; mais sûr enfin que cet homme, dont les cheveux conunençaient à blanchir, ne pouvait répojidre à l'âge de trente-deux ans que portait le signalement de Grangeneuve, il s'était résigné à obéir à ce qu'il appelait un caprice.

L'inconnu reprit ses sens, ranimé par les soins et la voix si douce de l'ange qui lui était envoyé.

it

162 GBA>GENECVE.

— Mfrci! ma sorur. furent les premiers mois qu'il prononça.

— Prenez courage et confiance, monsieur, répondit Adeli'ne, en souriant du bon succès de ses proniicres peines. J"ai envoyé vous chercher des seodurs. et si vous en avez la force, nous serons ce soir mèiue, ou demain de très honne heure, à Bordeaux.

— Bdrdoaux! reprit avec un senliinent d'effroi le malade. Ah! laissezmoi mourir ici, madame; je ne veux phis revoir cette ville : elle est si peu hospitalière, si peu miséricordieuse!

Adeline ne saisit pas hien le sens de ces mots, et le blessé sembla re- {ïreller de les avoir dits. Tous deux s'observaient en silence. Il y avait défiance et anxiété de part et d'autre. Telle était la terreur alors si universelleincnt répandue, que toute sympalliie était comballue comme un piège. La charité et la reconnaissance se défiaient Tune de l'autre. Enfin Adeline, avec cette étourderie généreuse qui était le fond de son caractère :

— Monsieur, je ne vous demande ni le récit de vos peines, ni le secret de vos opinions. Mais on d ux mots vous saurez ma pensée, afin de vous confier ensuite ou de pouvoir feindre. Dans tous les cas votre malheur est sacré, ('.e qui m'uccupe, moi, ajouta-l-elle, est le soin de retrouver un ami; et les vœux que je forme pour notre France sont de voir triompher le parti qu'on appelle de la Gironde.

Le tilessé serra doucement la main de la jeune femme.

— El moi je suis royaliste, dit-il; mais la conformité de nos revers et de no!re exil m'a fourni l'occasion de connaître vos amis. Hélas ! je viens d'en voir périr deux... et je m'accuserai toute la vie de n'avoir pu donner mon sang pour les défendre.

— Savcz-vous leurs noms? dit Adeline, pâle et les lèvres déjà tremblantes.

— Hélas ! oui, madame.

— L'un deux ne se nommait-il pas?...

Elle allait peut-ètn^ dire Grangeneuve ; la crainte de le trahir l'arrêta.

— Les deux victimes, rejetées par leurs frères, madame, et livrées cette nuit même aux toitures, s'appelaient Buzot et Pélhion.

— Péîhion ! répéta Adelmeslupi faite.

— Oui; le maire de Paris, Ihomme qui fut désigné pour être instituteur du prince royal. Des loups affamés... sous mes yeux !...

Adeline s'assit de faiblesse sur le gazon.

— Ah! madame, n'allons pas h Bordeaux, reprit le prêtre.

l^ar le blessé était un prêtre. Il avait été condamné à Paris par le tribunal révolutionnaire; et. parvenu à s'échapper des prisons de l'Abbaye, il cherchait à gagner la frontière pour se réfugier en Espagne. Il avait été obligé de sortir des murs de Bordeaux, après y avoir passé quelques jours de persécution. Il se nommait Paul Blondel.

— Madame, dit-il après avoir calmé un peu son émotion, et poiu* répondre à un regard de sa bienfaitrice qui sollicitait limidement sa confiance : c'est bien à tort que les (jirondins s'étaient fiattés de trouver asile et protection à Bordeaux. Le noble el trop confiant Guadel les avait pour ainsi dire attirés ici, en les flatlant du dévoùment de ses compatriotes. — Nous s)nmîes sauvés, leur avait-il dit. dès qu'arrivés au Bec d'Ainbèsils eurent échap})é aux dangers du la mer. Vous allez connaitnr mes amis; c'est ici la noble, Gironde; la France enlièro peut fléchir, mais Biudeaux nous sauvera.

Vaine promesse ! déception d'un eu ur généreux ! Le hasard me les lit rencontrer, ces proscrits, et les mêmes inlén-ts nous lièrent. J'ai pu niédiltr sur d'affreux exemples d'égoisme cl de dureté. J'ai vu Louvot, inadnme, prêt à mourir à la porte d'une fcmnif parente el autrefois amir de Guadel. On lui a rofu.-é d'ouvrir. — Une chambre el du feu pour lui seul et deux heures seulement! criait douloureusement à travers la ser-

rure Tancien ami. — Impossible! — Un peu de vinaigre, un verre d'eau, ne fût-ce que par la croisée ! — ImpossilDle !

Barbaroux s'est frappé d'un coup de pistolet devant nous. Et enfin, dans la vue de nous rapproclier de la mer, avec l'espérance de pouvoir nous embarquer, hier, Péihion, Buzot et moi, nous nous sommes jetés dans les grands bois qui s'étendent ici vers la droite. A minuit, mes deux compagnons, accablés de fatigue, ont refusé d'aller plus loin. Ils se sont imprudemment couchés au pied d'un arbre; j'avais gravi sur la cime, en les engageant à imiter mon exemple. Au lever du jour, réveillé par la cloche d'un village qui doit être Estissac, j'ai vu tout à coup s'avancer sous le feuillage deux couples d'animaux féroces. Ils avaient la gueule ouverte et les yeux sanglans. J'ai crié, j'ai cassé autour de moi des branches pour avertir mes compagnons , effrayer, repousser leurs ennemis : vains efforts! les loups se sont élancés comme la flèche. Buzot, le plus heureux peut-être, a été étouffé dans son sommeil; mais j'ai vu disperser les pauvres membres de Péihion. Descendu à leur aide , mais arrivé sans armes et trop tard, j'ai été assailli à mon tour, et poursuivi dans les taillis. L'appât, sans doute, et la certitude d'une autre proie, a pu faire abandonner ma poursuite. Une blessure à la poitrine, madame, et ces lambeaux de chair qu'il faudra, vous le voyez, séparer du bras gauche sont la morsure des furieux animaux. Quel spectacle doit offrir la clairière où sont demeurés les restes des deux martyrs !

— Robespierre, dit Adeline, a trouvé des bourreaux dignes de lui! Cependant Grangeneuve avançait aussi sur cette- route semée de tant

d'ccueils et déjà arrosée de sang.' Il avançait, pendant que la jeune femme avait fini elle-même par vaincre la résistance de l'abbé Blondel à revenir à Bordeaux. Elle lui faisait remarquer assez judicieusement que, quels que fussent les dangers que présentait la ville , les campagnes étaient moins sûres encore, toujours parcourues par d'impitoyables séides. Elles n'offraient aucun asile stable, tandis qu'à Bordeaux elle-même aurait des ressources à lui offrir pour se créer une retraite.

— D'ailleurs, dit-elle, si vous deviez succomber, vos derniers momens ne seraient ici utiles à personne; là-bas, votre exemple, votre saint ministère, votre dévoûment peut-être peut encore consoler ou sauver un frère.

Cette considération parut décider l'abbé Blondel.

Grangeneuve arriva dans la nuit. 11 rencontra, comme il l'avait demandé, son cher Dumeyril sous le porche ténébreux de l'église de Saint- Bruno. Dumeyril le reconnut h peine. Il conduisit le voyageur dans un quartier fort éloigné de celui qu'il habitait lui-même. Il avait pensé avec raison que si on savait le conventionnel de retour, on le chercherait chez ses amis plutôt qu'ailleurs. Notre avocat était un de ces caractères que l'emportement de l'amitié ne pouvait jamais égarer, mais qui savent offrir un commerce sûr et loyal à ceux que ne glacent pas eux-mêmes un certain manque de chaleur.

Toutefois, Dumeyril remarquait en marchant les changemens qui s'étaient faits dans les traits de Grangeneuve, et quelles traces ineffaçables y avaient laissé les passions.

La maison devant laquelle s'arrêtèrent les amis était fermée de toutes parts, et paraissait depuis long-temps inhabitée.

— Voilà, dit Dumeyril, le logis d'un émigré dont vous pouvez disposer comme du vôtre, .le suis chargé de ses affaires, j'ai la libre disposition des biens, que je n'ai voulu administrer qu'à titre gratuit, et je suis assuré qu'il approuverait l'usage que je fais de son hotcl désert. Pourvu que vous n'ouvriez jamais les fenêtres et leurs persicnnes ; que vous tous absteniez de descendre au jardin le jour, et de faire le moindre fou dont la fumée au dessus des cheminées pourrait vous trahir, disposez et usez, mon cher camarade, de ce vaste manoir comme s'il était le vôtre.

164 CBANCENELVl!:.

Grangriiouvc ne put s'empOchcr de souriro. Il se ressouvenait de reconuiiandalions à peu prés pareilles faites à Montmorency. Mais une fois entré dans sa résidence nouvelle, à la faveur d'une porte iniperceptiblemenl pratiquée dans un mur élevé, il trouva partout les traces d'une prévenance hospitalière et d'une bonté affectueuse que ne semblait nullement promettre la sévérité de son froid protecteur.

Comment Adeline avait trouvé le moyen de savoir, avant l'arrivéo même de Henry, quel serait le lieu de son refuge; et de pénétrer avant lui dans cette espèce de forteresse si bien fermée, aliH de s'assurer que rien ne manquerait à son bien-être; et de savoir, même avant une mère cl une sa ur, qu'il avait enfin touché le port, c'est un mystère que personne, et pas même Gabriel, ne sut pénétrer. Pour Gabriel, au grand étonnement de la jeune femme, il avait demandé son congé dès le lendemain de leur arrivée à Bordeaux. Adeline n'avait osé ni le retenir, ni lui faire savoir qu'elle le connaissait. Elle fut tentée de se réjouir quand il annonea qu'il allait poursuivre sa roule vers liayonne. Mais le surlendemain de ce départ , elle vit à l'une des promenades de Bordeaux, sous les allées de Tourny. un personnage de petit-maître qui ressemblait singulièrement à Gabriel.

Henry, après s'être reposé un jciu- seulement, sentit l'impérieux désir d'aller embrasser sa mère. Il attendit le soir avec impatience, pour approcher de la maison où s'était écoulée sun enfance. Madame et niademoiselle Grangeneuve ne partageaient point, comme nous l'avons annoncé ailleurs, les opinions politiques du député. i> n'est pas qu'elles eussent des convictions fortes f tsuitout raisonnées, mais la tradition des familles parlementaires, et l'autorité ecclésiastique sur l'esprit de deux femmes vouées à la retraite et aux pratiques pieuses, les avaient maintenues dans le respect des choses royales et daiis l'éloignement des idées du siècle. La mère savait que son fils était beau et plein de talent ; la saur estimait dans son frère ri.onneur et la probité même ; c'était assez : ni l'une ni l'autre ne s'informait du reste, et surtout pour contester. Le monde et la retraite avaient partagé cette famille en deux parts; mais une indulgence mutuelle et une tolérance complète régnaient entre eux. (Juand ces daines entendaient parler des succès de Grangeneuve à la tribune , elles en étaient toutes fièies et heureuses pendant un jour; mais l'intérêt de leur curiosité, de leur vanité, la confiance en leur fuopre jugemeni, n'allaient jamais jusqu'à se procurer le Moniteur, afin d'apprécier elles-mêmes l'éloquence de leur idole. La su ur. qui avait renoncé au mariage, regardait Henry comme un mari absent. Elb' administrait les biens communs dans un système d'économie et d'ordre qui se rapportait toutefois à l'établissement fntur de son frère. Elle aurait bien voulu qu'il prît une compagne, cl surtout la lui choisir elle-même parmi ses bonnes amies de Bordeaux, peu nombreuses et déjà dan^ l'âge de discrétion ; mais elle n'aurait pas décidé nettement à quelle opinion dans rAssemblée apparlcnaii l'homn.e qu'elle regardait comme un maître chéri.

(Juand, à la clarté du réverbère demi-éteint, Henry reconnut l'humble façade de la maison paternelle, il s'arrêta : d'émotion d'abord, et [.uis d'ctonnement, tant il trouvait cette maison [eiite. il lira l'ancienne chairctle de fer, cl le timbre un peu grave de la cloche remua ses souvenirs d'enfance. 11 s'altendait à voir paraître Magdeleine ou Franrois. un des deux domestique s, dont la première était dall^ la maison phis ancienne que lui-même; mais on lui avait laisse; ignorer que la pauvre bonne était morte; et le factotum était allé recueillir une succession dans son pelil village de Languedoc. L'homme qui le rerui ne démêla sni cette liguie aucun trait qui fût pareil à ceux de la sa ur, bien que la ressemblance fût assez remarquable; et quand l'inconnu demanda madame Grangtineu\e, le domestique le pria d'attendre et de s'asseoir dans la salle du rez-de-chaussée.

GRAN'GENEL'VE. 165

— Monsieur aurait-il des nouvelles de noire maître? demanda ToiTicieux successeur de François. Nos maîtresses en sont fort inquiètes : elles sont à l'oflice du soir; elles ne larderont pas à revenir.

— Oui, dit Henry, je les tirerais peut-être d'inquiétude, pour un moment.

— Tout n'est donc pas désespéré, citoyen? reprit lo nouveau serviteur, — car il ne savait pas à quelle espèce d'imniiue il avait affaire. — Crovezvous que .M. Henry l'evieime jamais à Bordeaux ?

— J'ai des raisons pour en être sûr. Mais laissez-moi me réchauffer un peu au feu de votre cuisine. Vons faites à tort des cérémonies avec moi ; Je serai mieux là que dans cette salle assez fi-oide oîi ces dames ne descendent plus, à ce qu'il paraît.

Au lieu de répondre, le gardien de la maison s'émerveillait à voir l'étranger sortir de la pièce oîi il l'avait introduit, prendre h tâtons un passage assez somljre ii cùté de l'escalier, ouvrir une porte difficile, et s'installer sans embarras devant un ;\tre riant où il avait tant de fois passé de joyeuses veillées avec sa sœur et Magdeleine.

— Vous connaissez la maison, monsieur; vous y êtes déjà venu, peutêtre?

Et il n'articulait déjà plus le mot de citoyen,

— Oui, mon ami, dit Grangeneuvc avec complaisance. Mais voilà une chose que je n'y avais janKiis vue, par exemple : c'est une gazette. C'est vous certainement qui vous donnez ce passe-temps-là?

— Mon Dieu non ! dit le pauvre diable qui ne savait pas lire. Ce sont CCS dames qui, dans leur chagrin de ne pas recevoir aujourd'hui des nouvelles do Paris, se sont imaginé qu'elles trouveraient là dedans quelque diose. .?::' viens d'aller chercher ça chez M. le vicaire, et on m'a bien dit de le rapporter exactement demain matin.

Grangeneuve s'empara nonchalanunent de la gazette, car ses yeux et son attention erraient sur tous les objets qui l'environnaient. Le moindre meuble avait de l'intérêt pour lui. l'exactitude avec laquelle chaque chose était conservée à la même place lui semblait une sorte de religion domestique. Il comprit là le culte des anciens pour les dieux d'argile qui gardaient l'approche du foyer; et il se promit dans son cœur de no plus quitter la maison de sa mère.

— Monsieur, voulez-vous monter dans la chambre de madame? dit d'une voix toujours plus confiante le domestique.

Henry ne l'écoulait plus; il avait ouvert cette feuille. On y racontait avec jubilation les derniers momens de quelques uns de ses amis. L'assurance d?s condanmes à l'heure suprême, leurs cris patriotiques étaient bassement traités d'insolence. Ducos avait chanté! Le noble mainlieji de madame Rolland, en quittant son époux el sa lille, était expliqué par l'insensibilité de son cœur et luie effronterie indigne de son sexe!

— Ah! égorgez-nous, dit à demi-voix Grangeneuvc ; mais ne nous calomniez pas.

Puis, en tournant la page sanglante, il vit les dispositions d'un décret nouveau. 11 ne pensait guère à le lire; il avait tant l'ait, tant vu faire de lois! Il éiait si las d'un despotisme dont il avait exercé sa part, qu'il allait remettre le papier à sa place, lorsqu'une hgne, lue des yeux, comme il arrive quelquefois à votre insu et sans qu'on se rendre compte de la signilicatiofi des mots, revint présenter un sens effrayant à sa réflexion éveillée. H reprit le décret : c'était celui qui, rendu contre les Girondins eux-mêmes, confondait dans leur prétendu complot et dans leur peine toute personne qui leur prêterait un asile. « Quiconque, disait le texte, aura recelé un de ces condamnés, seia, comme lui, passible de mort. La loi assin)iloaux IraHrcs ceux qui leur donnent asile. »

Au même moment la sonnette de la porte d'entrée retentit. Grano-encuvefrissoiuîa de se sentir chez sa mciC. Si on venait l'arrêter?

166 GRAXGENECVE.

— Voilà nos danios : dit Tempressé serviteur.

Et il courut ouvrir. Pendant ce temps, Grangeneuve s'était placé sou» le péristyle, dans un angle obscur; et quand sa mère, en effet, eut passé bien près de lui, quand il eut senti battre son cœur à l'accent de voix si affectueux de sa sœur, il rouvrit doucement cette porte et s'enfuit inconnu comme il était entré.

Dans cette maison si tranquille, la présence du fils eût apporté la mort à toute la famille.

Heury en sortant se crut observé. A quelques pas il se crut suivi. Il ne rentra dans sa retraite écartée qu'après de longs détours ; mais le découragement qui l'avait saisi après celte cmmaissance nouvelle de la haine dont ses ennemis entouraient sa proscription, le lit penser à des résolutions funestes. Pourquoi, se dit-il, compromettre des êtres qui me sont chers, et garder la vie qu'une éternelle pensée empoisonne? t>tte vie, si amèrepour moi. si périlleuïe pour les autres, qu'est-ce que j'attends pour en disposer? Il joignit quelques notes supplémentaires à ses dispositions déjà écrites, et plaça ses pistolets armés sur un meuble auprès de son lit.

Le lendemain les pistolets n'y étaient plus.

Au lever du jour, il les chercha vainement. 11 ne put se ressouvenir que d'un bruit confus et léger qu'il avait cru saisir sous ses pieds, à l'étage inférieur. Mais une heure après, il reconnut distinctement des pas réguliers autour de sa demeure, et il entendit se poser sur le pavé de la cour la crosse retentissante des fusils.

— La maison est cernée, dit Adeline en ouvrant avec véhémence ime porte inaperçue jusque alors. Voilà vos armes! Si l'on pouvait découvrir cette cachette pratiquée là, dans l'épaisseur du mur, par la prévoyance, il serait temps alors de faire usage de cette ressoiurce.

Elle disparut.

Grangeneuve. étonne, demeura indécis; et telle fut la diversité de ses émotions rapides , qu'à peine enfermé dans la mystérieuse n.lraiie, il regretta d'avoir cédé à ce premier mouvement de consi-rvation instinctive. Il n'était plus temps. Les émissaires du tribunal révolutionnaire de Bordeaux emplissaient déjà les appartenions de l'hùtel ; et à leur tète était un homme Jeune qui paraissait avoir le précoce génie de l'investigation, et une ard^-ur de sang digne du saini-oflice. C'était Gabriel.

On cherclia long-temps sans rien découvrir. On tira plusieurs œups de feu dans les cheminées, on sonda les murs avec des leviers en fer; tout fut inutile. Gabriel, abattu de fiitigue et de découragement . s'était jeté sur un fauteuil, laissant aux subalternes épuiser leurs derniers efforts, lorsqu'enlin on lui amena une femme trouvée dans cette maison.

Adeline ne s'était point dérobée aux recherches; peut-être même avaitelle pensé (jue sa présence ferait diversion, et qu'elle pourrait tromper l'ennemi par ses paroles.

Son ancien serviteur et elle échangèrent un regard qui n'intimida que l'espion. Ils jugèrent tous deux les explications fort inutiles; et la jeune femme eut la dédaigneuse supériorité de ne pas sembler reconnaître son adversaire.

— Votre présence, lui dit celui-ci, est un indice de plus de la présence du traître. Cherchez bien, vous autres! Nous devrions faire arrêter surle-champ sa complice, si nous n'avions pas pour vous, ajoula-t-il, madame, des considérations particuhères, le citoyen présidente! nioi-même...

Adeline haussa bs épaules.

— Personne ne nie , répondit-elle , que celui que vous cherchez n'ait passé à Bordeaux. Il se peut qu'il se soit reposé quelqu( s heures dans oHtc maison: mais vous êtes coquins avec bien ])eu de t;ileiit et do perspicacité, si vous ne savez pas, messieurs, qu'il a gagné b' large depuis vingt-quatre heures. Faites montera cheval vo^ gendarmes: rendezvous avec eux sur le rivage de Blayc; et allez prendre la corvette qui

GRANGENEi'VE. 167

l'emmène avec votre cavalerie. Ce sera la parodie d'un exploit récent du général Brune.

— S'il fallait qne vous eussiez raison! dit Gabriel, nous nous vengerions sur la bicoque de l'aristocrate; el plaint que de ne laisser trace ici de la justice républicaine, nous mettrions le fen à ce repaire d'émigrés et de Girondins.

11 observait en disant cela la physionomie d'Adcline ; il lui sembla la voir pâlir.

— Allons, mes amis, reprit-il avec plus de colère, apportez ici une pipe, une botte de paille, et nous danserons autour du fou do joie. Aussi bien, ajouta-t-il en procédant, comme il le disait, aux préparotils de l'incendie, c'est ajourd'hui le 16 décembre, il fait froid : c'est la fête de saint Salsifis, qui a remplacé les Ouatre-Temps. II. vente, il neige, il fait les quatre temps! Les pauvres se chaufferont un peu; et on sèmera du sel après, sur l'emplacement des aristocrates.

On apporta une torche. Gabriel , qui se trouvait dans un des momens de son ivresse délirante, la saisit; et par un hasard trop souvent funeste à ceux que persécute déjà la fortune, il la plaça au pied même de la boiserie qui cachait l'entrée de la dernière retraite de Grangeneuve.

Adeline poussa un cri perçant et se précipita sur les flammes pour les éteindre sous ses pieds , au risque d'enflannner ses vétemens et de périr elle-même.

— Ah ! ah ! dit le chef de police triomphant, il est donc là, le renard! Nous avons donc trouvé et enfumé la tanière? Brisez ces paneaux à coups de hache, mes amis; et laissez-moi faire ensuite. J'épargnerai au bourreau de la besogne. Dès qu'il se présente, celui-là. je lui passe mon épée >'ierge à travers le corps. La porte secrète s'ouvrit d'elle-même. Henry tenait ses pistolets; mais il était calme et résigné. Le furieux Gabriel se précipita sur lui, la pointe de son fer en avant. La main de Henry fut levée, le coup partit, et l'espion tomba. Trente hommes se ruèrent aussitôt sur le député, et il fut traîné en prison avant qu'Adeline elle-même eût repris comiaissance.

De la maison où il avait été découvert , le proscrit ne fit qu'un pas au tribunal révolutionnaire, pour être interrogé par le président.

— C'est un bon patriote que le président, disait à son camarade un des gardes nationaux qui escortaient le prisonnier.

— Nous le connaissons assez, reprit l'autre; il n'a pas toujours été si fier et si riche ; quand il n'était que maître d'école , on ne parlait pas de sa probité.

— Mais c'est un bon patriote !

— 11 est heureux d'avoir rencontré à Paris le citoyen Hébert, qui avait fait de son côté le même état que lui. De pédagogue à pédagogue il n'y a que la main. Sans ce protecteur-là, il avait exercé tant de métiers suspects...

— Oui ! mais c'est un bon patriote, ajouta encore le garde national. Grangeneuve réfléchissait, pendant ce temps-là, h la singularité de la

présence d' Adeline dans la maison qui lui avait servi de retraite. Il s'étonnait de son arrivée à Bordeaux ; et telle était la défiance dont toutes ses pensées étaient alors envenimées contre elle, qu'il tira d'un tel événement la conséquence qu'elle était en rapport avec ses ennenvis; non pour le faire périr, mais en intelligence de galanterie ancienne ou nouvelle, et il eut horreur de l'idée qu'elle voudrait peut-être employer cette espèce de crédit en sa faveur.

Il entra plein de cette idée au tribunal ; et l'homme qu'il vit siégeant à la première place, le front couvert de plumes et les reins cerclés par quinze tours d'une écharpe tricolore, c'était Lacombe.

Quelle joie insolente dans l'oil de cet honnne ! Quel maintien de brigand parvenu! Un contentement trivial dominait dans toute l'expression

1G8 GRANGENE13VE.

de sa personne. C'était un paonnge féroce, un orgueil gonflé comme le foie de ces oiseaux qu'on engraisse, les paltes clouées sur une planche ; Lacombe paraissait cloué aussi à son tribunal qui faisoit partie de sa dignité.

— Dis Ion nom. ton âge, ton pays et ta qualité ? dit-il au prisonnier : (Jiii es-tu?

— Un homme libre qui vous méprise, répondit Grangeneuve. Faites votre métier sans user le temps et ma patience. Il ne s'agit que d'une identité à reconnaître. Or. vous savez ce qu'il faut écrire pour la constater. Faites préparer le procès-verbal et je signerai.

— 11 suflit. dit le président à ses acolytes et en se levant de son siège. On le représentera demain.

— Mais, citoyen ! s'écria une voix dans l'auditoire, tu ne peux te dispenser de donner, fut-ce d'office, un défenseur au prévenu : sa déclararation ne suffit pas pour constater l'identité.

— L'intérêt que tu y prends. Dunieyril, la constate aux yeux de tout le monde, dit Lacombe. cette idcntité.I'our son procès, il esï fait et jugé. On lui lira, dans son cachot, le décret du 7 frimaire.

Grangeneuve adressa à Dunieyril un regard où se peignait une reconnaissance bien désintéressée Tel il se laissa conduire au fort du Hà.

Madame Grangeneuve avait été avertie, par le billet d'une main étrangère, de la situation oîi était tombé son fils. Elle ne comprenait rien à cette arrestation ; elle alla trouver le sanguinaire président avec une sécurité touchante.

Lacombe abusa de la candeur de la mère. Quand la pauvre femme offrit sa fortune, il fit le désintéressé, éconduisil ses sollicitations à la faveur dt^ paroles équivoques, d'assurances dérisoires et la congédia en répétant avec un affreux sourire : — Votre lils sortira bieiUùt.

La lendemain, au point du jour, Lacombe recevait un billet ainsi conçu :

«"On vous denumde un quart d'heure d'entretien secret. Indiquez l'heure précise ii la personne qui vous remettra ces deux lignes. »

Le président reconnut l'écriture. Il était déjà informé depuis plusieurs jours de la présence d'Adeline à Bordeaux ; il n'avait même jamais entièrement perdu ses traces , et sa passion pour elle . jointe à sa haino contre Grangeneuve, n'avait pas peu contribué h lui faire choisir, parmi plusieurs autres emplois , la présidence du tribunal révolutionnaire de bordeaux.

— Petite, dit-il à 0"<?nolte, qui était l'intermédiaire et l'ambassadeur de cette mission délicate...

Car cette lillo toujours dévouée était accourue de Paris à la première instance que lui avait faite Adeline, résolue qu'elle était de se consacrer en ce moment à la servir avec plus de zèle que jamais.

— ... Vous direz qu'on vienne sans délai: car cette matinée n'est pas à perdre ! Après mon déjeûner, j'aurai des décisions à prendre.

Sur la réponse apportée par sa compagne. Adeline, après des conventions bien cojicertées et bien arrêtées entre elles deux , passa, sans avoir dit quelle était son intention, une demi-heure au domicile de l'abbé lilondel. Puis elle se rendit de là chez le jugi; , ce terrible et insolent proconsul qui, investi d'un pouvoir illimité, tenait dans ses mains la vie de Grangeneuve, et tout Bordeaux sous le jnug.

— Ôue voulez-vous donc de nous, ma chère ? dit-il à la jeune femme, en affectant une froideur et une distraction hypocrites.

— La vie d'un innocent.

— Voulez-vous prendre une tasse de chocolat avec moi?

Adeline eut quelque peine à se retenir pour ne pas lui cracher à la face.

Lnconibe. étendu sur un sofa, était dans un négligé magnifique. Il avait

copié, sur Fabre d'Kglantinc et Tallien , h; goût récent d'un luxe dans le

GRANGEN'EUVE. 169

genre espagnol. C'étaient des bas de soie, des souliers de satin, une chevelure parfumée, et sans s'embarrasser des contrastes, le bonnet rouge par dessus l'ignoble rouppe des cordeliers , richement doublée de taffetas bleu et de peluche chatoyante.

Il fit, sans se déranger, signe à Adeline de prendre place à côté de lui.

Adeline, sans s'arrêter à s'apercevoir de tant de barbarie et de lâcheté, resta debout, et demanda avec instance la liberté du prisonnier.

— Vous pouvez, et vous devez faire cette action , dit-elle. Il a été dans une constante opposition avec vous : cette conduite de votre part est digne de votre générosité. ^îanuel et Danton ont sauvé leurs ennemis personnels, et se sont honorés. Celui pour lequel je réclame n'est pas pour la Montagne un ennemi dangereux:. Une retraite profonde sous un nom supposé, ou son départ pour l'Amérique, voilà tout ce que ses amis demandent. Et pour moi, je vous en aurai une reconnaissance sans limite.

Le maître d'écolo ne daigna pas répondre tout de suite. Il découpait avec beaucoup de soin un ananas, et paraissait absorbé dans cette occupation sérieuse. Enfin, il laissa tomber avec lenteur et un détachement absolu ces paroles :

— Il y a eu un temps, ma pauvre Adeline, où je n'avais rien à refuser à vos beaux yeux ; mais je suis devenu autre au milieu des grandeurs. Le temps calme les idées, les caprices passent ; et l'on est tout étonné de revoir sans émotion une femme qui vous a fait tom^ner la tète. Vous me retrouvez impartial et incorruptible.

— Je n'en doute pas, dit Adeline; mais les temps peuvent changer encore. Votre parti pourrait être vaincu à son tour; et eu révolution il est noble et prudent de ménager ses adversaires.

— J'ai promis à Robespierre de boire avec lui la ciguë. Nous ne survivrions pas à cette république que voulaient diviser, fédéraliser vos Girondins. Nos vaisseaux sont brûlés; point do lendemain pour nous! Mais je vous connais, enfant. Il n'y a pas ici de pacte h faire; car si je me confiais à vous, vous trahiriez vos promesses.

— Quand je me suis conduite autrement que vous ne l'espériez, dit Adeline, que vous avais-je promis ?

— Rien de bouche ; mais pourquoi aviez-vous alors, et pourquoi avezvous toujours des yeux si doux ?

— Est-il juste de me reprocher un ancien moment de dépit devenu, comme vous l'avez reconnu vous-même, l'origine d'une haute fortune.

Lacombe la contempla avec idolâtrie.

— Je serais fière, ajouta-t-elle, si je pouvais, comme vous, exercer la toute-puissance, dispenser d'un mot la vie et l'espoir, répandre autour de moi le bonheur !

— Vous le pouvez mieux que personne, reprit Lacombe, avec une chaleur contenue et s'approchant de la cheminée où madame Gravier s'appuyait légèrement. Xe vous souvenez-vous plus de ce qu'implorait d' Adeline « l'épouvantail? le tentateur?»

^ En répétant ces mots lui-même, l'amertume avait remplacé sur ses lèvres un sourire ébauché. Il se détourna brusqucuienl de la solliciteuse et lui fit partager un découragement qui s'emparait de lui.

— Vous avez bien, eut-elle le courage de dire, modifié vos sentimens envers moi; d'où vient donc que le même événement ne serait pas deux fois accompli. Est-ce toujours la sincérité qu'on récompense ? et n'attendon pas trop souvent, pour accorder le bon vouloir d'un retour, que l'objet qui le demandait s'en soit rendu indigne ?

Lacombe, étonné, enivré d'orgueil, d'espoir, de luxure, laissa gonfler ses narines et étinceler ses yeux.

— Citoyen président! on t'attend h la commune, interrompit une espèce d'huissier qui servait de garde-du-corps au maratiste et l'escortait d'ordinaire, un gourdin énorme à la main.

i?0 GRA?(GE>EUVE.

— C'est bon î dit Lacorabc impatienté : je sonnerai si j'ai besoin de toi. — L'hoiuv presse, ajouta-t-il en se tournant vers la postulante confuse et rou^e : vous le voyez ! ma belle Adeline.

— Eh bien!... dit-elle.

— Eh bien ? dit-il. ne ferez-vous rien de bonne grâce, pour vos amis? pour en favoriser deux ù la fois ? Voulez-vous couronner ma faiblesse ? Je me sacrifie à vous.

— Queferiez-Yous?

— Tout, si vous m'appartenez !

— Je le promets, dit-elle. Délivrez Grangcneuve, et je vous abandonne ma vie pour la sienne.

Adeline était venue dajis cette résolution extrême ; elle portait des armes, elle avait tout avoué à Tabbé Blondel.

— Votre vie? reprit Lacombe en haussant les épaules et grimaçant un rire moitié de bourreau et moitié d'hniume h bonne fortune. Qui est-ce qui demande si peu de chose ! Il s'agit bien de cela! mais si j'avais une fois sauvé le Girondin, vous ne voudriez plus peut-èlre reconnaître le contrat.

— Je suis honnête homme! dit la jeune fcuuncavec dignité.

— Eii bien! venez me lier par l'accouiplissement de cette promesse. Enchaînez-moi d'avance à l'impossibilité de me dédire: Venez, ange du ciel!

Et il avançait, les bras ouverts, l'œil émérillonné. Adeline eut la force de déguiser encore le dégoût que la bru'alité inspire; et prenant, par un dernier effort, un air presque caressant de doute et de finesse :

— Mais vous, qui vous défiez de moi, dit-elle, me donnez-vous l'exemple d'un entier abandon? Si j'avais consenti à écouter vos va'ux, qui me répondrait aussi de Texécution de vos promesses? Et comment les réaliseriez-vous? Par quels moyens sjiuriez-vous arriver là sans vous perdre?

— Est-ce que je ne puis pas tout ce que je veux ? dit le proconsul arrogant; est-ce qu'il n'y a plus de geôliers inlidèles, plus d'échelles de cordes, de murs franchissables? ]\Iais vous avez raison, madame, il y a trop de défiance entre nous; tout rapprochement est impossible. Gardez votre vertu, et laissez à la république sa vengeance. Sortons! sortons! ajouta-t-il avec un dépit sanguinaire; je crois avoir entendii qu'on m'appelle encore, et j'ai promis de donner, pour ce soir, des ordres irrévocables.

— Ecoutez, cria Adeline à demi morte, et respirant fortement des sels cachés sous son mouchoir : je vais vous offrir un arrangement tout à votre avantage. Je consens h demeurer en votre pouvoir. Je ne céderai

{•oint à vos instances avant la délivrance du prisonnier; mais une fois en iberté, une fois la preuve acquise qu'il a échappé h tous les périls, qu'il est parvenu en lieu de sûreté, et sain et sauf, disposez de la pauvre Ado- ILoe. Je n'attendrai qu'une certitude écrite de sa main.

— O"'^' ! dit Lacombe. vous seriez mon otage ? Vous consentiriez...

— A être enfermée dans votre demeure, dit-elle; à n'en sortir qu'avec le nom qu'il vous plaira de me laisser.

— Eh bien donc ! dit Lacombe, vous qui croyez en Dieu, jurez. Adeline posa la main sur sa poitrine. Elle touclia, connue pour pactiser

avec lui, le fer aigu qu'elle y cachait, et qui lui répondait d'elle à ellemême.

Lacombe se flatta qu'elle attestait son cœur; ce serment de volupté n'était fait que sur un poignard; et si la malheureuse devait se livrer au mon>tre pour racheter une vie plus chère que la sienne, elle ne lui abandonnerait qu'un cadavre.

Pendant ce temps-là, Grangeneuvc avait reçn dans sa prison un homme qu'il ne connaissait point . et qu'il n'avait point demandé à voir. C'était un médecin de figure douce et résignée , déjà avancé en âge , et dont tout l'extérieur niodesle semblait contraster avec la mission sèche et prétendue philantropique qu'il était chargé de remplir.

— Je n'ai besoin d'aucun secours, avait dit le proscrit. Je ne suis pas condamné aux entretiens qu'il peut plaire â chacun de me faire subir, et aux visites que voudront m'amener les geôliers.

— Monsieur, avait répondu l'étranger, protégé évidemr.îent par quelque influence secrète, ne rejetez pas ma visite. Ceux que vous aimez no me sont peut-être pas inconnus.

— Ma mère? ma saur? s'écria le captif. Ah! venez-vous me donner de leurs nouvelles? Pourront-elles supporter le sort qui m'attend? N'avez-A-ous point de leur part quelque breuvage qui me sauve et leur épargne le deuil infamant d'un supplice ?

— Je ne me serais pas , dit l'inconnu avec humilité , chargé de cette inission.

— Et qui donc êtes-vous, homme insensible et dur? reprit Grangeneuve. Un médecin, dites-vous? Viendriez-vous, comme j'ai entendu dire que cela se pratiquait depuis que, les consolations religieuses sont proscrites, viendriez-vous remplacer, par quelque assistance matérielle et des

f)récautions injurieuses, l'aide et l'appui que le pasteur pouvait nous ofrir autrefois? Rassurez-vous, docteur , et rassurez aussi les bourreaux qui vous envoient. Je n'aurai nul besoin qu'on fortifie la victime et qu'on veille à conserver la proie de l'échafaud. Je vous promets de me porter à merveille pour l'heure que je vous prie seulement d'avancer. Et maintenant, laissez-moi tranquille.

L'étranger ne se blessa point des paroles de cette exaspération passagère. Son oreille sembla, au contraire, s'ouvrir avec complaisance à quelques unes de ces vives expressions. Il regardait le Girondin avec affabilité ; il lui laissa , au fond de ses propres yeux que celui-ci avait enfin consenti à rencontrer , bien lire tout le dévoùment d'un frère ; et puis il s'assit sur la moitié du banc de pierre qui décorait la ténébreuse cellule.

— Oui, monsieur, reprit-il; c'est dans l'espoir que je m'occuperai des intérêts du corps, et que je pourrais enrichir leur vainc science de quelques expériences physiologiques, qu'ils m'ont permis de pénétrer dans les cachots. Mais que Dieu qui nous entend me pardonne, si j'ai pu recourir à la feinte pour exercer un autre ministère. J'ai menti par humanité, afin de faire parvenir ici une voix miséricordieuse. Moi, un docteur ! Je ne suis qu'un pauvre proscrit comme vous l'êtes ; vous , pour votre religion , moi pour la mienne. C'est avec un arrêt de mort aussi sur le front que je descends dans ce séjour ; et si (comme nous l'avons désiré ensemble) nous eussions pu fuir la France , nous nous serions rencontrés sans doute dans une meilleure patrie.

— Je n'en sais qu'une, dit Grangeneuvc en cherchant à retrouver des yeux, et par l'étroite ouverture de sa prison, le ciel.

Mais vous aviez raison, ajouta-t-il, la liberté est une religion nouvelle, le Christ en est aussi le prêlre et un des apôtres sublimes.

— Je me nomme Paul Bloudel, se hâta d'ajouter le confesseur. Je viens vous offrir les consolations qui sont en moi. N'avez-vous rieni confier à Dieu? N'avez-vous rien à faire savoir aux hommes?

172 GRANGESEtfEi

J'apprécio, dit le prisonnier, celte charité qui se dévoue ; j'admire

le mourant qui vient assister l'autre . cl qui descend dans un lonibeau où il est lui-nu-me réclamé; mais je ne crois pas qu"ilail été donné à la parole d'un liomme d'en réconcilier un aiilre avec Dieu. C'est inie lelle chose que la foi, monsieur : c'esl une noble pensée que celle qui va jusqu'à espérer qu'à l'instar des privilèges de l'amiiié. une faute épanchée peut s'adoucir encore et se purilier dans le sein d'un étranger ; mais trop d'abus, proliianl à la tyrannie, onl déshonoré celle institution à mes yeux. Les assassins et lès mauvais rois n'ont presque jamais entrepris lein-s crimes sans s'être fortifiés par ce sacrement. Ouaiid je puis montrer au père de tous mes blessures ; quand je puis avouer mes faiblesses à celui qui ne me les reproche pas, sa miséricorde me suffit.

— Vous pourriez, ajouta l'abbé, me faire avouer encore que c'esl à Dieu qu'on parle toujours; et me dire comme le Lacédémonien de Pliitarque, à riiiérophanle : Relire-loi, honmie! Je ne pourrais murmurer; je pourrais seulement vous plaindre. Mais, poursuivit-il, cette indulgence que vous avez demandée à Dieu, vous-même la réservez-vons à tout ce qui vous a offensé, à toui ce que vous croyez vousavoir offensé sur la terre?

— Que voulez-vous dire?

— Que les apparences sont trompeuses. Tel peut sembler votre ennemi qui brûle de vous servir ; et tel vous paraît un traître, qui mourra dans la fidélité de ses sermens. fussent-ils coupables.

Henry pâlissait. Le guichetier reparut et fit sortir en toute hàle le prétendu médecin, malgré la protection que lui accordaient , en secret, deux membres de la municipalité. Il s'agissait d'ime translation du prisonnier devant ses juges pour la seconde fois ; et l'ordre de le faire comparaître était pressant.

Toutefois, avant de sortir, Henry avait dit h l'abbé Blondel : — Xous reverrons-nous? El celui-ci n'avait osé répondre.

Au lieu d'être conduit à l'audience publique, Henry fui amené par plusieurs détours du l'alais-de-Jusiicc jusqu'au fond du cabinet réservé aux instructions secrètes. Là, laissé seul et les mains libres, il ne trouva en face de lui que l'immobile Lacombe.

Quand deux hommes se haïssent et se combattent, il y en a loujoiurs un qui à leur rencontre fait baisser les yeux de l'autre. Non que celui qui cède soit le moins intrépide ou le moins vindicatif; mais celui des deux qui a le plus de probité est averti de sa supériorité morale ; et il prend sur l'autre toute cette domination de maintien que Dieu a donnée à l'homme sur le reste des animaux. Ce fut Lacombe qui baissa les yeux.

11 prit cependant le premier la parole, mais il croyait trouver son ennemi furieux : il était calme. Le .Montagnard sembla déconcerté.

— Tu me crois, dil-il , un plus mauvais camarade que je ne le suis, n'est-ce pas? Tu me supposes altéré de vengeance ! Autre chose <^t un magistrat en public, autre chose un honnne en particulier. J'ai voulu te voir seul h seul, et te parler tête-à-tête. Si je puis quelque chose pour toi. dil-le.

Grangeneuve était absorbé dans l'interprétalion des derniers mois que lui avait adressés l'abbé Blondel.

Cependant il répondit avec simplicité :

— Je n'ai rien à demander et rien à dire. Le parti qui triomphe inspire la liaine de vivre. La mort est mon refuge. Les esclaves /et nous le sommes tous de bien odieux maîtres) onl d'eux-mêmes un penchant au suicide. Je ne m'étonne pas si les Français se laissent luer. Mon dernier moment, je le désire au lieu dcle craindre. II peut, mêmeairès le sacrifice de tant de victimes illustres, servir encore à éclairer le peuple... Jo n'ai jamais eu que celle ambition-là.

— Usera d'autant plus difficile de le sauver, poursuivit Lacombe, que

GRANGENEUVK. 173

tout le monde ici le connaît. La population est exaspérée. Et puis taas tué hier...

— Je nie suis défendu.

— Un liomme.

— Un mouchard. Mais qui vous demande grâce ou sursis ? Pourquoi suis-je devant vous? qu'est-ce qui suspend l'usage que vous avez coutume de faire de la victoire?

— L'idée de ta mère , peut-être.

— Laissez-moi recevoir ses adieux.

— Si l'on t'offrait davantage ! Il n'y a qu'un magistrat au monde dont le crédit soit assez fort pour faire fléchir tes gardiens , et engager là sa responsabilité. Te sentirais-tu bien de la recomiaissance pour lui ?

— Je n'accepte rien que de ceux que j'estime.

— Allons! point de fausse grandeur d'/mie, Henry. Demande-moi ta grâce, et tu l'obtiendras.

— J'ai déjà imploré , dit Grangencuvc avec amertume : j'ai demandé à revoir ma mère.

— Auparavant, profite de ma clémence. Tiens , arrangeons, situ e veux, et ensemble, les moyens de ton évasion. Y avais-tu compté ?

— J'y compte si bien encore , dit le prisonnier , que mes préparatifs sont faits. Le col de ma chemise est coupé ; et voilà des cheveux que je prierai quelqu'un de remettre à ma sœur.

— Tu refuses de moi la liberté , la vie ?

— Je refuse.

— Insolent! Voilà comme vous êtes, vous autres Girondins de malheur ! Dis-moi donc qui vous a rendus si fiers ? Vous étiez un tas d'avocats, beaux parleurs, probes si l'on veut, mais d'une portée mesquine ; sans voca lion ni talent pour les affaires; sans résolutions viriles. Vous croyez qu'on mène le monde par la vertu ! Vous manquiez de vouloir et d'ensemble. Incapables de vous élever jusqu'à l'ambition , vous deviez périr, et vous avez péri. C'est au plus habile à régner.

— Dis au plus scélérat. Mais je m'étonne, Lacombe, ajouta-t-ilovec un sourire , je m'étonne que vous n'ayez pas même retenu de vos anciennes humanités l'espril d'une fable de La Fontaine, qui s'appelle je crois : « Le lion devenu vieux. » Ne insnl'.cs miseris. Je voulais mourir ; mais c'est mourir...

— Deux fois, cria le pédagogue : dons ton parti déjà éteint, et dans ta personne elle-même.

— Ajoutez sans regret , dit Grangeneuve. Si l'on voulait dégoûter de Li république, on ne pouvait guère mieux s'y prendre. J'ai bien entendu dire qu'il avait été jeté des serpens dans le berceau d'Hercule, mais non pas d'autres ignobles reptiles.

— Ceux-là siègent dans le Marais, et non sur la Montagne , dit arrogammenl Lacombe.

— Est-ce que vous auriez, vous autres agens subalternes, reprit l'ami de Vergniaud, la préli:'ntion de posséder les vices énergiques, et de reproduire Ips mâles forfaits de Danton? Vous vous calomniez : vous n'en avez pas l'étoffe. Vous êtes la scorie du volcan et la partie honteuse d;^ la statue. Après les brigands les voleurs ; et dans les champs oii planait l'aigle, d'autres ne verront brouter après nous que des zèbres à raies tricolores. Il pouvait de 91 sortir quelque chose de grand : des événemens et des hommes de 93 il ne sortira rien. Votre corruption est le dernier période de l'existence politique. On bouillonnait, ei vous croupissiez. Le meurtre peut avoir son innocence , l'infamie ne l'a pas.

Oui ! oui ! dit Lacombe écuniant de colère, faites-vous les innocensde la révolution, vous autres qui l'avez commencée. Vous avez renversé la royauté que j'ai aimée long-temps.

— Nous n'avons jamais voulu la mort du roi.

174 GRANGENEIVE.

— Vous avez fait le 10 août.

Xoiis n'avons pas fait le 2 sopternbre.

Vous serez sans doute immortels !

I^t vous aussi ; nous l'espérons bien pour notre vongeanco.

Lacombo ne savait plus par où sortir d'une conversation engagée si loin des voies où il la voulait contenir. Il rugissait du besoin de frapper son ennemi. Il eût voulu inventer des tortures jusque alors inconnues. Mais resté maître, au moins, du secret de tenailler son cœur, il résolut d'en protiter en lâche ; et obligé, malgré lui. de le sauver, il brûlait de lui dire à quel prix. Réduit à le délivrer de ses propres mains, il voulait empoisonner les restes d'une vie qu'il allait être obligé de lui rendre.

— Je sais, dit-il, ce qui l'emporte à mourir? un ridicule dépit amoureux. Voilà bien nos héros! regardez-les de près, ce ne sont que de petits hommes ! Eh bien ! ta princesse n'en vaut pas la peine. Veux-tu ra'écouter et t'en rapporter à ma parole !

— Tu ne crois pas en Dieu, misérable ! comment veux-tu que je croie en toi ?

— Parce que, moi , je suis visible et palpable , dit Lacombe insolent. Ton Adeline est à Bordeaux. Nous nous entendons ensemble ; et l'intrigue dure depuis Paris. C'est elle qui s'intéresse a loi, ton sort lui fait pitié; et elle veut faire quelque chose pour un ancien souvenir. Elle m'a fait consentir à te délivrer. Va-t'en !

— Vraiment? dit Grangeneuve en sentant pénétrer jusqu'au fond de son cœur cette dernière flèche avec sa pointe barbelée.

— Oui. mon cher ; elle a eu celte idée. Elle l'a eue dans un moment de bonne humeur, par un caprice de sultane. Oh ! elle est quelquefois très bonne enfant, Adeline ! Elle est à moi, à moi tout entière à mon tour. Eh ! ne faul-il pas que la beauté soi! libre ? la Gironde coule pour tout le monde. Elle m'aime ! elle est à moi ; dans ma maison, dans mon appartement, et voila la clé. Regarde !

Et l'infâme avait mis dans l'expression de sa joie, moitié féroce et moitié lubrique , un tel cachet de vérité, que la. victime ne pouvait douter de ses paroles.

— Allons donc, allons ! dit- il, décide- loi. Il n'y a pas une seconde h perdre. Je vais te faire conduire au tribunal. La. tu refuseras de reconnaître les pièces qui t'accusent et les témoins qui déposent. Tu déclineras l'identité ; tu parleras d'un frère (je ne sais si tu en as un) ou d'un parent pour lequel on te prendrait. On ne te croira pas; mais je ferai surseoir au jugement ; et, reconduit au cachot, nous aurons du temps. Pendant cet intervalle, on pourvoira h tu fuite. Allons, laisse-moi faire, et exécute ces instructions de point en point.

Grangeneuve ne contredit nullement. Il était resté plongé dans un abattement immobile. Puis, quand on vint le prendre et le conduireentre deux files de soldats jusqu'aux pieds de son libérateur, il parut rayonner enfin de cette joie qui illumine le front de l'affranchi, h l'heure où sa chaîne est brisée.

— Etcs-vous bien, dit le président, celui que nous avons fait écrouer sous la prévention qui vous a été appliquée hier?

— Je suis, répondit le prisonnier d'un accent de voix élevé et calme, je suis Henry Grangeneuve, né à Bordeaux, député de cette ville h l'Assemblée législative et à la t'onvention : ami de Vergniaud; et m'honorant de partager foutes les opinions de la Gironde. Je reconnais avoir été mis hors la loi par un décret du 7 frimaire an II. — Marchons.

Les six juges se levèrent. Lacombe seul resta comme fiappé de stupear il sa place ; puis enfin il fui obligé de signer la sentence. En sortant, il se disait :

— Tant mieux ! Si je n'ai pu vaincre sa résistance, est-ce ma faute? J'ai rempli mes cngagemens : j'ai fidèlement acquitté mes dangereuses

GRANGENEUVK. 175

promesses, et je saurai bien pour quelques jours abuser la crédule captive. Après, qu'il advienne ce qu'il pourra. L'un aura succombé comme je l'avais prédit, et je posséderai l'autre.

On a dit que l'œil offusqué de larmes décompose les objets ; que chaque douleur a vingt fantùmcs qui lui ressemblent. La vérité de cette remarque, Adeline eu faisait l'expérience au fond de la chambre retirée où elle s'était laissé conduire. Là, tout avait pris autour d'elle un caractère sinistre ; les moindres bruits du dehors ne pouvaient monter indifférons jusqu'à elle. Elle avait laissé fermés les rideaux de cette vaste pièce; la nuit tombait, et les onibres larges et vacillantes de ces rideaux étaient emportées de droite à gauche par la bise de décembre, conmie le balancier géant d'une horloge.

— Enfin, pensait-elle, il ne doutera peut-être plus de mon cœur! Si cette preuve ne doit lui arriver que quand je ne serai plus, il me regrettera. Mon sacrifice aura été doux. Lui on moi ! sa vie ou la mienne ! Hélas ! il eût été plus juste que l'existence nous eût été réservée et dispensée encore à tous deux. Je n'ai que vingt-deux ans. Mais entre lui ei moi pouvait-il y avoir àchosir? Ingrat! il suspectait ma fidélité! 11 est donc bien vrai que l'honneur des femmes est cette île dont ils parlent toujours, et qu'une fois désertée on ne peut plus atteindre. Je l'aimais jusqu'au milieu des fèlcs et des brillatis hommages. Je l'aimais quand j'étais parée ! Je suis le seul èlic qui le connaisse bien ; il est le seul aussi qui m'évalue, à part ses injustices et ses préjugés trop explicables. Absens l'un de l'autre, nous sommes expatriés.

Et puis quand elle venait à réfléchir au marché conclu avec Lacombe . elle frémissait. Sans doute elle comptait sur les chances de quelque merveilleux hasard, sur quelque secours providentiel, pour s'affranchir; car elle était eriveloppée dans un cercle où tout était menaçant pour elle . depuis l'événement le plus favorable jusqu'à la farouche improbité de Lacombe. Mais elle s'était dit résolument : Qu'il rende la liberté à Henry, et je demeurerai , s'il le faut, en sa possession. Je n'ai pas promis plus que la mort ne peut tenir. Je ne crains pas de rencontrer mon créancier dans mi monde meilleur. Et puis le compagnon de sa captivité reposait toujours secrètement près d'elle; elle avait passé le poignard dans sa jaiTelière : l'action de le sentir là, ince^samment, composait sa sécurité.

En regardant autour d'elle ces murs désolés, elle se disait :

— Me voilà donc en prison conmie lui! Si c'était là mon dernier asile I Que cette grande chambre est laide et triste! il me semble que quelqu'un a déjà dû y mourir. Je suis sûre qu'il y a des chauve-souris derrière ces volets dorés qui ne se sont pas ouverts depuis im siècle. Et ce vaste lit de damas rouge! serait-ce donc là, mon Dieu, qu'on doit me trouver demain étendue? J'ai peur! Je me représente le moment où l'acheteur accourra empressé pour s'emparer de sa proie ; il la trouvera inondée de sang. J'écrirai quelques lignes : je percerai le papier du poignard avant de me frapper moi-même, de manière à tixer ce papier entre le fer et ma poitrine ; et puis il y aura sur ce papier : « Prends ta victime; la voilà. »

Mon dévoûment, toutefois, ne sera pas aussi beau que celui de Ctiarlottr Corday ! il ne sera pas si désintéressé surtout ! Et mademoiselle de Sombreuil, qui, pour sauver aussi un captif, a bu un verre de sang! Elle en est restée pâle toute sa vie. Ah I j'aime encore mieux avoir le mien à répandre.

Elle approcha de la porte : fermée! Elle sourit. Comme s'il ne restait pas ici , dit-elle, deux croisées. Il se juge défendu par la hauteur où elles sont du sol. Que les genliers sont bêtes ! — i\lon pauvre Henry ! que fait-il en ce moment? a-t-il le pressentiment do mes angoisses pour lui? comprend-il ma pensée pour lui? S'il devait succomber ! Ah! l'avenir m'inquiéterait peu. Avec lui tout Unit ; le coup qui l'atteindra me frappe- J'en suis aussi assurée que je le suis d'échapper à Lacombe. si Henry m'ap-

176 GRANGENECVE.

pelle cl m'attend sur une Itne étrangère, dans celle Mie Amérique que j'ai tant d'envie de voir, à côlé de lui. — Mais s'il devait mourir sans être désabusé sur mon compte? Uh ! non, je mo suis confiée à l'abbé Blondel ; il a eu pitié de mes peines; c'est connue si Dieu s'était chargé de me justifior hii-mOmo. J'ai vaincu péniblement sis répugnances ; mai? j'ai louché ce caur d'honuue sous l'habit du prêtre. 11 ne lui laissera pas eniporler en mourant une erreur qui deviendrait mon enfer à moi pour l'éternilé. 11 me l'a promis!

i:i puis la pauvre jeune fenune arrêtait h chaque instant ses pas au milieu de l'appartement , afin de prêter l'oreille au moindre bruit qui pouvait s'élever du fond de cette rue étroite oii donnaient ses fenêtres. Cette rue s'ouvrait en face d'une plus large et plus fréquentée, qu'elle coupait à angle droit. Là-bas, dans la voie éclairée, on eût pu entrevoir circuler rapidement une {lopulation nombreuse; tandis que l'impasse où s'élevaient les derrières de l'hôlel prêté à Lacombe était toujours obscur et désert.

Mais la nuit était déjà venue partout, et Bordeaux s enveloppait foui entier de froides et épaisses ténèbres. Adeline écoulait donc : car il avait été convenu entre elle et sa lidèle Louise qu'elles communiqueraient au moyen de signaux transmis par des sons, lilles avaient ingénieusement multiplié ces sortes de ressources, du moins de la part de Louise parlant à la prisonnière, et la nmsique était le plus éloquent de leurs langages. Deux nouvelles surtout devaient se conununiquer nettement sur l'orgue de Barbarie : la fuite de Grangeneuve . ou son danger subit. Sa fuite serait annoncée sous les fenêtres d'Adeline par l'air alors nouveau : le Chant du départ; et du danger survenu à l'improviste, pai- la plaintive mélodie du Pauvre Jacques.

Adeline eniendil ouvrir brusquement sa porte vers sept heures du soir. C'étail Lacombe, 11 venait la chercher pour dîner. 11 était affranchi des soins de sa place pour le reet? du jour, et il avait besoin de s'étourdir.

— Venez, dit-il, mon cher ange; on nous a préparé bonne chère; il faut nai'guer la mélancolie.

— Grangeneuve?.., dit Adeline,

— 11 n'est pas encore délivré ; mais tout se prépare pour une prompte issue. Venez faire les honneurs de ma table.

— Je vou^ prie de m'en dispenser pour aujourd'hui, dit Adeline avec calme. Vous a-t-il parlé de moi?

— Beaucoup.

— Sail-il où je suis?

— Je n'en sais rien.

— Vous ne le lui avez point dit?

— Je ne m'en souviens plus. Allons , la capricieuse , vous ne pouvez demeurer ici sans prendre d'alimens; donnez-moi la main et descendons,

— A-l-il déjà paru devant les juges?

— Aimez- vous mieux que je fasse dresser un modeste couvert? là, dans votre chambre et plus mystérieusement?

— Il ne vous a chargéd'aucune parole pour moi?

— Eh! mon Dieu, si!

— Diles donc.

— Je ne n'y pensais ma foi plus. Tenez, il m'a donné ceci pour vous; il a voulu , par un caprice d'amoureux , que ses cheveux vous fussent remis. Je ne suis point jaloux, moi. Les vnilà.

Adeline poussa un cri d'émotion; elle ne put méconnaître ce précieux objet : elle y vit un gage de réconciliation prononcée. Puis, après y avoir porté ses lèvres, un pressentiment sinistre se glissa dans toutes ses veines. KUe regarda Lacombe ; mais le président du tribunal révolutionnaire n'avait point changé de visage.

— Amsi, dit Adeline, il sera bientôt libre?

— Bientôt. Et vous, la belle, ètes-vous disposée à tenir joyeusemcni vos promesses?

— Je tiendrai tout ce qui a été stipulé, quand j'aurai la preuve de la fidèle exécution du pacte.

— Vous êtes à moi à la vie et à la mort ! s'écria le radieux Lacombe. — A la mort! répéta Adeline.

— Allons, ma jolie boudeuse, commençons, par notre réunion à table, l'intelligence qui doit s'établir entre nous pour toujours. Les convives peu nombreux que j'ai choisis ce soir ne sont pas faits pour vous effaroucher...

Adeline avait dressé la tète, et passé ses deux mains sur son front, et écarté ses cheveux derrière ses oreilles attentives ; l'orgue de Babarie montait jusqu'à elle.

Lacombe ne s'aperçut point qu'elle était chancelante, et qu'elle faisait en avançant vers la porte des efforts pour le congédier. Elle avait reconnu le chant plaintif qui signalait un danger.

Elle eut la force de dissimuler. Pendant ce temps, on heurtait a sa propre porte, et on demandait Lacombe à grands cris. C'était son gaidedu-corps qui voulait absolument lui parler.

— On vous appelle, dit Adeline. Je ne me sens pas bien; laissez-moi seule. Une autre fois je répondrai à vos invitations.

Elle essaya même de soutire ; et le brutal adorateur s'encouragea à lui toucher la main et à prolonger ses galantes instances. Pendant ce temps, et à travers les coups de la porte, l'air avait recommencé. Il était joué cette fois avec un mouvement plus vif encore. De minute en minute, le mouvement pressé de cette romance acquérait l'expression contrastée d'un chant gai ; puis la folle rapidité de l'allégro ; puis la déraison du désespoir.

Adeline avait enfin poussé Lacombe, qui, assez occupé de ses idées cyniques, n'avait été frappé ni de sa contenance ni du bruit lointain qu'il aurait pu aussi entendre. Adeline , après avoir discrètement, et malgré son trouble, enlr'ouvert une croisée, avait reconnu Louise arrêtée au bas du mur. Louise faisait plusieurs signes, et montrait un papier qu'elle eût voulu faire parvenir.

Adeline prit un parti rapide. Dans l'irritation de son inquiétude, elle s'élança sur une haute console. De l'a , elle détacha en un clin d'reil les longs 'rideaux, les déchira en larges bandes, en fortes lanières qu'elle attacha énergiquement les unes aux autres. Et pendant que Louis % distinguant ce cordon fixé au balcon de fer, croyait comprendre qu'elle allait avoir un moyen d'y suspendre sa lettre, et d'informer ainsi sa maîtresse, Adeline se confiait elle-même à ce périlleux moyen de descendre. A dix pieds du sol, ses mains quittèrent les nœuds pour voler plus vite au secours de Henry.

Mais Henry, ramené encore dans sa prison pour quelques instans, avait ou le loisir d'écrire une dernière fois à sa mère. Les préparatifs de son dernier moment s'achevaient.

Le supplice devait être solennel pour contenter l'exaspération de cette foule qui est toujours, et avant tout examen, du parti de ceux qui égorgent. Elle ne peut jamais offrir à un chef dont elle inaugure la puissance qu'une seule occasion de témoigner devant lui un plus servile enthousiasme, c'est le jour où il sera conduit à la mort.

Nul ne s'attendait à une décision aussi prompte que celle qui venait d'être amenée par la déclaration de Grangeneuve et sa signature au bas de l'instruction. L'appareil de mort n'était pas prêt ; mais l'impatiente ardeur de la populace était telle qu'il fallut penser à la satisfaire. On préparait l'exécution aux flambeaux.

Le plus impatient de tous était la victime. Le fils, le frère affectueux avait calculé que plus le sacrifice serait prompt , moins il resterait de

178 GRAXGENEUVE.

rliance à raffreuse nouvelli' pour pénétror «ous le (oit de sa mère. Quand la foudre a frappé, on se résigne. Le plus intolérable des coups est celui qu'on attend. î^nspendu. il fait à chaque seconde une blessure: il est le pire des supplices. Grangeneuve avait comme hàle dVtre pleuré mort, «'l d'épargner h ceux qui devaient lui survivre son agonie. L'idée d'Adelinc lui faisait aussi désirer la mort.

Les rues qu'il devait traverser sur son passage étaient presqiie toutes illuminées à demi. Bien que détruites, les confréries des pénitens bleus ft noirs s'étaient, par habitude ou curiosité , spontanément réunies ; et, sans ordre et sans costume, elles formaient encore un immense cortège. Tantôt les torches errantes se réfléchissaient en passant dans les eaux du fleuve, tantôt elles éclairaient des curieux timides ou des spectateurs au co'ur d'honune, qui refermaient bnisqurment !eurs croisées pour s'épargner le spectacle odieux de celte lâcheté de tous contre un seul.

Grangeneuve, lidèle aux habitudes rrveuses de toute sa vie, était limen ce moment suprrmc a des méditations sans amertume. Appuyé, dans le préau de la niaison d'arrêt, contre un pilier qui soutenait une clarté douteuse . il pensait au glorieux trépas de tant d'autres républicains. Il s'était dit souvent dans le cours de sa vie. que cette destinée pourrait bien rire la sienne, et il y trouvait moins d'angoisse et de solennité qu'il no l'avait cru. La mort serait-elle connue les bâtons floltans de Phèdre? de loin quelque chose et de près rien. Il n'était pas même insensible au hasard fpresnue heureux dans ses idées) qui lui retirait la vie à une époque triste de l'année, dans une saison qu'il appelait froide et maudite. Périr en présence des violettes, aux doux gazouillement des hirondelles, ou bien encore quand les jeunes lilles rient là-bas dans les prés, et que les enfaiîs reviennent, le soir, des vignes le visage peint des couleurs du mûrier ! mais quand le gi\Te tombe, quand la bise passe sur les champs sans rien rencontrer qu'elle fasse ondoyer : lorsqii'il n'y a plus aux églanliers quelques baies rougeàtres suspendues pour rappeler des idées riantes, alors l'exil est possible, et le sommeil désirable.

n y a pourtant, se disait-il, des hommes insensibles aux objets extérieurs , des c\mes formées à l'intelligence de cette nature. Pour ceux-là, les vallées ne se tapissent ni de frimas ni de verdure : janvier n'a point de deuil, avril point de fêtes; ils ne cherchent le mystère des bois que pour se mettre connue la brute sauvage à l'abri du soleil.

Allons mourir! J'ai déjà pitié de ma vie achevée. .le vais la résigner avec joie entre les mains qui me l'avaient confiée comme un don inutile, comme un trésor dont j'ai mal usé. Quand je songe que je me suis sacrifié à la future félicité des honunes comme s'ils l'avaient mérité? Nous avons été les précurseurs inutiles. Quand les temps nouveaux vont venir, ils envoient préparer leurs idées ; au lieu de les accueillir en nous et de nous laisser faire leurs logemens. on nous exile; et puis, quand l'heure sera venue, rien ne sera prêt; il y auia perturbation. Au lieu d'ordonner l'édifice, il faudra 1(^ détruire.

Quand je songe que mon bonheur . à moi. je l'ai assis sur le sourire d'une femme; que j'ai passé le temps à interroger un regard, à consulter un air ou menaçant ou serein, avec celte inquiétude que met le passager d'un navire à' étudier l'état du ciel et l'approche de l'orage ! ("e feu. par qui tout se purifie, il n'élail donc pas dans son ccur! Il sortit de la première porte de sa prison.

— A la guillotine! cria l'effroyable popularo.

— Vive la France républicaiin"! répondit Grangeneuve avec calme. Puis il p<^?nsa : Heureux Camilb' Desmoulins! il a pu écrire à Lucile.

en un pareil moment :« Mes bras croisés te serrent, mes mains liées t'embrassent, ma tète séparée repusf sur foi. »

Quand la riiarrette des criminels approcha . TIenry chercha des yeux l'abbé Blondel : personne ! Il ne décou\ l't p<'r<niine dans ce désert d'hom-

mes mouvant qui l'environnait; il monta avec résignation. Un seul compagnon l'escortait ; et il ne tarda pas à s'apercevoir avec angoisse que le pas du cheval qui les entraînait et la foule qui obstruait les passages ne îeivr permettaient h tous deux que d'arriver lentement au but.

H rencontra sur la route un ami d'enfance. Ils s'étaient promis, aux jours du collège, que l'un viendrait voir passer Tautre sur le chemin de l'échafaud politique. C'était le fils d'un Vendéen. Grangeneuve le remercia d'un sourire ; et son loyal ennemi lui jeta une fleur.

C'était toute une branche de laurier-rose. Elle avait été curieusement développée au fond d'une serre et semblait venir d'éclore pour ce jour. Grangeneuve la prit et chercha long-temps, au milieu de ses riches corolles, l'insaisissable parfum qui leuï a été refusé. — C'est la vie, pensat-il; belle et trompeuse.

Les fleurs ne vous semblent-elles pas receler quelque chose de pur et de i-eligieux? « Les pâquerettes , dit l'Évangile, grimpent par le sentier de la gazelle jusqu'aux so.mmets du Liban pour se rapprocher du Seigneur. »

Mais tout à coup des cris ont déchiré l'air ; la foule se sépare : un sentier s'ouvre entre les flots du peuple, et une femme est tombée entre les roues de la fatale voiture.

— Adeline! s'écria Grangeneuve en étendant les bras vers elle.

Puis, par un mouvement presque soudain, il se détourna avec horreur et mépris. L'amer souvenir venait de traverser sa pensée. Il avait repris la vie , et aperçu du même coup d'oeil Lacombe, accouru derrière elle et la soutenant dans ses bras.

Le peuple hébété regardait sans comprendre. Mais la charrette avançait toujours , poussée sous les exhortations du peuple. Adeline ne fut qu'un moment évanouie : elle avait compris toute l'inutilité de ses efforts, l'absurdilé d'une lutte tardive contre l'irréparable. Bien plus, elle s'éleva à la résignation de son sort, à la pudeur do tant d'infortunes et à l'irrévocable parti de mourir. Elle suivit le char. Elle ne chercha plus à obtenir de Grangeneuve qu'un regard, et le sourire d'une séparation qui ne devait pas être longue.

Grangeneuve refusa de les donner.

La malheureuse devança alors le cortège. Elle se posa à genoux sur le pavé du chemin, dans l'eau bourbeuse du ruisseau : la vengeance du mom-ant fut implacable.

Adeline éleva la main une fois encore, pour implorer, du moins, la fleur que Grangeneuve balançait toujours. Celui-ci crut deviner cette demande. Loin d'y satisfaire, il^s'irrita d'une présomption qu'il jugeait insolente ; et par une dureté étrangère à son cœur, par un mouvement que le seul délire expUque, il se tourna vers le boiu-reau et lui fit accepter cette fleur.

Alors un cri, un seul s'éleva. Adeline cessa de suivre le char; le peuple s'amassa derrière elle ; et l'abbé Blondel. qui avait rejoint le patient, obtint, comme médecin reconmiandé aux prisons, de monter interroger le pouls do la victime.

— Qu'avez- vous fait, malheureux! dit-il en s'asseyant aux côtés de Grangeneuve et lui étreignant la main fortement.

— Mon devoir, dit le mourant.

— Cette femme pécheresse n'était coupable que devant Dieu , non devant vous. Les instans passent, monsieur; la solennité des aveux et des momens excuseront l'intervention de mon ministère. Hélas! et ne l'ai-je pas promis, d'ailleurs, au repentir et aux larmes! Dieu a eu pitié de la femme adultère. Celle-ci était pour vous innocente. Du jour où elle vous a aimé, la souillure n'a jamais approché d'elle. J'ai reçu sa confession, monsieur; et j'ai promis d'attester auprès de vous la pureté de cette âme nouvelle.

— 0 mon père, dit Henry d'une voix sourde et troublée de bonheur, c'est le ciel que vous m'ouvrez déjà. Et moi qui craignais de lui laisser un dernier gage de tendresse, un fragile rameau qui durera plus que )iii)i. Ten(>z. dit-il en s'élançant à l'autre côté de la voiture pour se rapprocher d'un vieux mur dont elle effleurait les parois, donnez-lui ceci <!<■ ma part, et encore mon âme, et encore mes adieux.

U y avait quelque chose d'insensé et de touchant à voir l'action de cet liomnie qui. n'ayant plus rien au monde, pas même un quart d'heure à vivre, n'était séparé du couteau sanglant que par deux tours de roue, s'attachait aux pierres séculaires de l'ancien couvent des Chartreux, pour «■n orracher une herbe stérile.

— Doiuiez-lui ce qu'elle a demandé!

('/était une pauvre branche do la giroflée des murs, la moitié d'un vio- !ier battu des vents, et dépouillé déjà à demi de ses feuilles. L'abbé Blon- (lel bénit le condamné au péril de sa propre vie, et pour l'action qu'il venait de faire, et pour le trépas qu'il allait subir.

(îrangeneuve monta sur l'échafaud.

Ainsi, l'un avait donné le pardon, et l'autre s'était chargé de le transmettre, sans se douter, ni l'un ni l'autre, que ce pardon arriverait trop lard.

Le cri qu'on avait entendu sur la route, c'était le dernier soupir d'Adeline.

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