LE MOINE
L'infant lut et relut le billet" à plusieurs reprises. Ensuite il leva sur
Va5Concello5 un regard scrutateur que celui-ci soutint avec calme et dignité.
— C'est bien l'écriture du moine, raurmura-t-il en hésitant ; mais en quoi mon bonheur peut-il en dépendre... ?
— Ceci est un secret entre le moine et moi.
-^ Je me relire , dit le prince , après avoir réfléchi quelques secondes encore ; — je ne puis dire que j'aie foi en vous , soigneur , malgré la recommandation de cet homme, que j'honore... qui m'a prouvé son dévoûment.... mais dont un secret instinct m'éloigne. Je me retire , non pas pour obéir à ses ordres mystérieux , mais pour ne point braver plus long-temps le bon plaisir de Sa Majesté- La reine répondit avec distraction au salut profond qui suivit ces paroles. Elle avait peine à dissimuler son impatience.
— Allez, mes chères belles, dit-elle aux deux jeunes filles, lorsque don Pierre fut sorti, — vous reviendrez quand je vous appellerai.
— Dites à Son Altesse royale le prince infant, ajouta Vasconcellos, que Sa Majesté le prie de ne point sortu- du palais. Elle aura sous peu d'instans besoin de l'entretenir.
Vasconcellos et la reine restèrent seuls.
C'était la première fois qu'il en élait ainsi depuis la scène de l'hôtel de Souza. Isabelle se sentit émue, oppressée. Comme Vasconcellos tardait à prendre la parole, et que ce long silence redoublait son embarras, elle le rompit la première.
— Qu'avez-vous à me dire, don Simon? dit-elle d'une voix dont la douce et tremblante inflexion laissait percer sa secrète espérance.
— Madame, répondit Vasconcellos, je viens plaider près do vous une grande cause... Et d'abord qu'il me soit permis d'adresser une question à Votre Majesté; vous avez perdu, j'espère, depuis qu'une brutale tyrennie ne pèse plus sur vous, l'idée d'ensevelir votre jeunesse dans un cloître.
— Je ne sais... j'hésite encore... Le monde me crut l'épouse d'un roi. Que peut-on être après cela, — quand la voix du cœur n'a point le droit d'être écoutée, sinon l'humble et solitaire épouse de Dieu?
— On peut changer, non pas descendre, madame. On a vu des reines garder leur place au trône après la déchéance de leur époux...
— Je ne vous comprends pas, don Simon.
— A mon tour, j'iiésite, madame, reprit Vasconcellos avec effort; j'hésite, car en ce moment je déserte une route long-temps et fidèlement suivie... et il me semble qu'en changeant de chemin je trahis un devoir, comme je mets en oubli un serment , — et piiis encore... écoutez-moi, madame... oh! et fortifiez-moi!... je vous aime.
Ce moi s 'rtit rauque et contenu de la bouche de Vasconcellos. Il se tut aussitôt après l'avoir prononcé, il eût voulu le retenir au prix de su vie.
— Vous m'aimez ! répéta Isabelle, dont l'œil jeta un éclair de joie. Mais cet élan fut subitement glacé par le regard froid et sévère que
Vasconcellos laissa tomber sur elle.
— H est des instans, dit-il, où la passion devient démence , et alors tout une vie de courage, de dévoûmenl, d'abnégation, se ternit et se déshonore par un seul mot.
Vasconcellos fit une pose et reprit à voix basse :
— Ce mot, je l'ai prononcé, madame. Je tous ai laissé voir ce qu'il fallait vous cacher sous peine de me mépriser moi-même et d'être un lâche à mes propres yeux.
— Ou«i ! s'écria Isabelle, est-ce donc un crime?...
— Ayez pitié, madame ! interrompit le cadet de Souza : pour vous, j'aurais rompu avec le souvenir des seuls jours de boniieur qu'ait connus ma jeunesse! Pourvous,j',?iirais;ro'ii!amémoiredc mon premier, de monuni-
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que amour, car un amour plus puissant avait envahi mon cœur. Mais l'honneur je suis seul, madame, seul pour soutenir ce lourd fardeau que lègue à ses descendans une longue suiie d'ancêtres dont la loyauté fut sans tache. Mon frèreest une branche morte d'un noble tronc... En moi, en moi seul repose désormais la gloire des Souza ! Quoi que je fasse aujourd'hui, je serais faialement parjure... Que je ne sois pas du moins criminel!
. Isabelle écoutait Vasconcellos sans comprendre. Elle devinait seulement qu'entre elle et lui allait surgir un obstacle plus insurmontable que tous ceux qu'elle avait redoutés.
— Un jnur, reprit Simon, qui suivait involontairement la pente de ses idées, un jour, on vint me dire : Ton père se meurt... C'était un noble vieillard que mon père, pur, saint et fort... Je courus. Il était assis, — je le vois encore ! — sur le fauteuil antique où nous nous couchons pour mourir, nous autres, fils de Souza. Il était calrae; son front avait cette pâleur sereine qui n'appartient point à ce monde, et que Dieu fait descendre au visage du juste expirant. Nous nous agenouillâmes, — car je n'étais pas seul. Costelmelhor était près de moi.
Il étendit sur nos tètes sa grande main blanche et décharnée ; son ceil mourant scruta notre âme. Je pleurais; don Louis, mon frère, pleurait aussi : depuis ce temps, je ne crois plus aux larmes.
Il nous dit : « Enfaus, aimez le roi; souffrez pour lui; mourez pour lui î »
Et il nous fit faire un serment.
Don Louis jura le premier ; moi je mis la main sur mon cœur, qui -battait bien fort, et je dis : Puisse Dieu me mettre bientôt à même de remplir bientôt mon serment!
J'étais sincère, madame. Oh! croyez-moi, j'ai aimé le roi, j'ai souffert pour le roi, j'aurais voulu mourir pour le roi: — Mais n'y a-t-il pas un devoir plus sacré que le serment fait au ht de mort de son père?
Don Simon prononça cette question, qn'il semblait s'adresser à soimême, d'un air de doute pénible et douloureux. La reine écoutait toujours et se sentait venir à l'âme un frisson. En même temps elle avait pitié, car il y avait un accablement profond dans la voix de Vasconcellos.
— Il ne faut point que le Portugal périsse ! reprit encore ce dernier; — jl faut que le Portugal ait un roi !... un roi sain de cœur et de corps , dont l'intelligence puisse aider le bras, et dont le bras soit de force à soutenir le poids d'un sceptre... Moi, je serai parjure... mais don Juan, mon père, me pardonnera, et le Portugal sera sauvé.
Il leva les yeux sur Isabelle qui l'interrogeait d'un regard inquiet.
— J'ai long-temps hésité, continua-t-il; long-temps dans le silence de mes nuits sans sommeil , j'ai demandé conseil à Dieu... Dieu m'a conseillé , madame , çt me voici venu vers vous , afin que vous me prêtiez votre aide.
— Disposez de moi, dit vivement la reine ; — je serai fière, seigneur, de contribuer à raccomplisscmcnt de vos nobles desseins... Que faut-il faire ?
— D3venir l'épouse de don Pedro de Bragance, infant de Portugal. Isabelle demeura la bouche demi-ouverte, l'œil fixe, et ne put trouver
la force de répondre.
— La haute noblesse vous aime, poursuivit Simon; elle se ralliera à -votre époux, et, quand le moment sera venu, — il approche, madame! — les traîtres qui minent le trône d'Alfonse trouveront derrière ses débris un autre trône qui sera encore un trône légitime.
^ Isabelle gardait toujours le silence; Vasconcellos mit un genou en terre. La reine alors parut se réveiller tout à coup ; son œil s'alluma, son sein haiiit avec force; un sourire amer plissa ses lèvres.
— Pielevez-vou?, dit-elle avec violence, — et pas un mot de pins, sei-
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gneur... Ah! je suis donc tombée bien bas pour qu'on veuille faire do moi un iriiiiruineiii passif ou lo prix d'un marche politique !...SeigneurI seigneur! on France, ma pairie, insulter à la faiblesse d'une femme est un acte indigne et qui déshonore aussi l'écusson dun gentilhomme. Fi! gardien de la gloire de Souza, vous avez forfait à votre tâche, vous avez profité de ma folie, et, parce qu'un jour ma bouche a prononce des paroles... que je désavoue, seigneur, entendez- vous!... vous vous croyez le droit de disposer de moi !... Suis-je donc votre vassale?... Etes-vous devenu mon seigneur et maître puur m'avoir octroyé une protection que je n'avais point réclamée? — Fi! encore une fois; honte hur vous et sur votre maison, où la lâcheté semble un héritage... Js vous défends de paraître jamais devant mes yeux!
Elle se leva et voulut se retirer, mais ses forces l'abandonnèrent; elle retomba demi pâmée sur son siège : la violence de son émotion l'avait brisée.
Vasconcellos, plus pâle qu'elle , restait immobile, les bras croisés , la tête ppnchée sur sa poitrine. Une angoisse indicible lui torturait le cœur, reite fenmie , si admirablement bdie dans sa douleur , et dont le courroux prouvait tant d'amour , cette femme qui avait essayé de l'outrager, mais dont chaque insulte était un aveu nouveau, un reproche tout pleia de tendresse passionnée, celle femme, il lui fallait la jeter aux bras d'un autre, malgré elle et maigre lui. Et il n'avait point le loisir de se plaindre ou de se reposer un insîant dans sa suiiftrancc: son devoir, — suprême agonie! — était de dresser le bûcher où devaient se consumer ensemble leur commun espoir; sa Ische était de hâter le sacrifice.
Il était homme. Sa volonté fléchit en même temps que la force de son corps. Il se laissa choir sur les coussins où s'asseyaient naguère les deinoiselles de Saulnes, et se prit à contempler Isabelle avec desespoir. Elle était sans mouvement ; ses yeux s'élaient fermés.
— Mon Dieu! mon Dieu! nmrmura Vasconcellos en pressant à deux mains sa poitrine que soulevaient de convulsifs sanglots; — elle m'aimait !... elle m'aimait presque autant que je l'aime !
Ce mot sembla galvaniser Isabr'Ue qui redressa lenleraent sa taille affaissée, et mit ses deux mains sur les épaules de Vasconcellos ; ses grands yeux noirs, éteints et voilés, souriai.'nt et pleuraient.
— Ne pourrai-je point mourir ainsi ! dit-elle en laissant aller sa tète .sur le sein de don Simon.
— Je vous ai bien entendu, ropril-ello de cette voix étrange et changée qu'ont les somnambules ou ceux qui lèvoni tout haut dans leur sommeil; — vous m'avez dit que vous m'aimiez... c'est vrai... je le sais... mais vous voulez me tuer, — me tuer par vn long et cruel supplice. Pourquoi? Je suis bien jeune et j'ai déjà bien souffert!...
Elle se releva tout à coup et passa sa main sur son front où tombaient , éparses, quelques boucles de ses beaux cheveux. Puis elle regarda Vasi.oncellos avec étonnement cl le ri'poussj, effrayée.
— Que faiies-vous ici? seigneur, dii-clle.
Conmio il ne répondait pas, vaincu qu'il était par son martyre, elle .'ijoula :
— Je me souviens!... Nous sommes bien malheureux.
Deux liiriiies jaillirent des yeux de Simon ci tombèrent, brûlantes, sur Ja main d'Isabelle.
— Ne pleure pas... ne pleure pas, miirmr.ra-l-dlc affolée; — tu m'aime?, ainbi je suis à toi... Dis-moi : je veux... j'obéirai.
Alors, ce fut une scène déciiirante et qu'il faut renonror à décrire. La reine, souiemie par son exallation, attendait son arrêt, Vasconcellos réunissait SCS liiice-; il firinait l'oreille aux'cris do son âme navrée.
Long-temps il combattit en vain. Sa bouche se refusait à briser d'un mot l\»venir de bonheur quo lui montrait son imagination déUranle.
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Mais enfin , une rougeur soudaine empourpra sa joue, et il dit avec effort :
— Je le veux !
La reine lui rendit sa main qu'elle tenait dans les siennes.
— Seigneur, dit-elle, votre volonté sera foile...
Vers minuit, la chapelle du Couvent-Majeur des Bénédictin^ de Li:v. bonne était brillamment éclairée. Vis-à-yis de l'autel, un pne-dieu avait été dis[J0sé. C'était un mariage qui allait être célébré.
Ruy de Souza de Macedo attendait les époux en personne, et s'était revêtu de tous les insignes de sa haute dignité ecclésiastique.
Bientôt deux carrosses sans armoiries s^arrêtèrent à la porte du couvent. La reine descendit du premjer, escortée de ses deux demoiseiles d'honneur ; le prince infant sortit du second; il était seul.
Au seuil de la chapelle, le mystérieux personnage, que nous connaissons sous le nom du moine, se présenta pour assister l'infant.
Celui-ci avait peine à contenir sa joie et ne pouvait croire à tant de tonheur. Vasconcellos, qu'il regardait comme son rival, avait mis la main d'Isabelle dans la sienne; il allait être l'époux de la femme qu'il aimait,. lui qui jamais n'avait osé avouer son amour.
La cérémonie fut courte et sans pompe. Il n'y avait de spectateurs que les deux demoiselles de Saulnes et le moine. Isabelle produisit, par devant Ruy de Souza, la dispense du cardinal de Vendôme, et l'on passa outre sur-le-champ à la célébration du mariage.
La reine chercha des yeux Vasconcellos, afin de puiser du courage dans son regard, mais la nef était solitaire.
— Isabelle de Savoie-Nemours, demanda l'abbé majeur, consentez-vous à prendre pour époux très haut et très puissant prince don Pierre de Bragance, infant de Portugal?
La réponse tarda : Isabelle sentait son courage défaillir. Mais^ à ce moment, il lui sembla entendre la voix de Vasconcellos, qui murn)urait à son oreille :
— Je le veux!
— Oui, dit-elle alors d'une voix faible.
Et elle se retourna pour voir Vasconcellos. Il n'y avait là que le moine immobile et agenouillé sur la pierre de la chapelle.
Le prince, à ce mot, tressaillit d'orgueil et de joie. C'en était fait : Labelle était à lui. Lorsqu'il remonta dans son carrosse, il ne remarqua point la mortelle tristesse de l'infante : le bonheur est égoïste, et n'a de durée que pour soi-même.
Le moine les avait suivis jusqu'au seuil du couvent.
— Soyez heureux, dit-il d'une voix étouffée. Puis il regagna sa cellule.
La nuit était fort avancée, et pourtant la journée du moine n'était point unie.
11 se promena quelque temps dans sa cellule, réfléchissant et semblant combiner un plan ardu et compliqué.
— Il le faut , murmura-t-il enfin. Chaque jour augmente la détresse du Portugal; attendre serait un crime.
il agita une sonnette et un valet parut.
— Rends-toi au palais Castelraelhor, dit-il... non ! Et il ajouta à part soi r
— Tenions du moins d'épargner ce crime à la main d'un Souza!... Rends-loi à l'hôtel de Sa Grâce lord Richard Fanshowe : demande son .secrétaire sir VVilham. et dis-lui qu'il fasse part à son maître, sur-lechamp, d'une grande nouvelle : L'ujfaui vient d'épouser la rtine... Val
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]TIiiB8 iLrr.beSla.
Lo message du noine fui poncîucllement oxécuié. Ceilc nuil-là ïd'v.-lQ sir Williiim, Sfcrélaire de Sa Grâce le lord ambassadeur , eut conn;:issance du mariage clandestin. Le premer niouvenient désir William ou plutôt d'Antoin!; Conti. qui se cachaii sous co pseudonyme, fut d'éveiller son maître et de le prévenir; mais il se ravisa, et fut se mettre au lu afin de méditer plus à l'aise un plan de fortune que son esprit fertile venait d'ébaucher.
Conti avait une foi fort mince en l'habileté de Fanshowe. Ignorant et d'esprit gnssier, mais lin par nature, l'ancien favori séiait instruit à l'école du malheur. Depuis son exil, )1 n'avait passé que fort peu de temps à Terceira. d'où il s'était bientôt échappé. Il avait vu le monde et avait appris à ses dépens la science des hommes. Fanshow lui «semblait être un de ces grotesques irimpeurs de coujédie, comme il en avait vu à foison sur les théâtres de France. Il ne partageait d.inc point, en faveur de milord, la prédilection de Buckingham, et pensait qu'un diplomate, — fût-il Anglais, — devait, avant tout , avoir les dehors d'un honnête homme.
Son principal désir était de quitter le service de l'Angleterre . dont la lourde et brutale astuce n'allait point à ses habitudes de ruse plus déliée. Trop dépourvu de préjugés pour ne point subordonner toutes rancunes au désir de relever sa fortune , il brûlait de se rallier à Castelnielhor. Ce qui lui manquait, c'était un motif : or, le mariage clandestin, et la présence de Vasconcellos chez la reine, étaient d'excellens motifs.
Dès le matin , Antoine Conti changea son accoutrement britannique contre un costume portugais, et s'en fut frapper à la porte du palais Castelmelhor.
Malheureusement, l'algarade du moine avait mis le comte en fort méchante humeur. Il avait défendu de laisser entrer personne au palais, et le seigneur de Viniimille, après une demi-douzaine de rebuffades, dut revenir tristement à l'hôtel de Fanshowe.
La première personne qu'il rencontra dans l'antichambre fut le beau cavalier de Padoue, auquel oa avait rendu sa hberté depuis le mauvais succès de l'entreprise contrôla reine, mais qui ne songeait pas à en profiter, retenu qu'il était par un sentimental aimant aux lieux où respirait la charmante .4rabella. Ascanio attendait dans l'antichambre Baltazar, son gigantesque et complaisant Mercure ; mais Baltazar ne venait point. Conti passa, distrait, près de lui et omit de le saluer. Lo Padouan n'était pas homme à laisser impuni un pareil solécisme de courtoisie. Il renfonça gaillardement son feutre sur l'oreille gauche, ei fit sonner sa rapière contre les carreaux de l'antichambre.
— Corps de Bacchus! voici un malotru de l'espèce la plus rare! s'écria-t-il... Eh ! mais, c'est le seigneur William Conti de Vintimillc... duquel je baise les mains avec un contentement tout particulier.
Conti regarda autour de lui avec inquiétude.
— Silence! nuirmura-t-il ; ne prononcez point mon nom, seigneur. Ici, je suis sir William.
— Sir William soit, dit Ascanio en s'élcvant sur la pointe da pied, pour nlomber cnsMiic bruyamment sur les talons ; — mais en changeant de nom. vous eussiez dû, archauge tombé, changer aussi de manières... Telle est mon opinion... Qu'en dites -vous?
Conli no répondit point; tandis que le Padouau parlait, une idée subite avait paru le frapper.
— Ainsi va le monde! reprit Ascanio qui se rengorgea et tendit lo jarret en maître d'armes ; — Votre Seigneurie s'est laisié choir au
dessous de rien... c'est un tort !... Moi, j'ai fini par percer. On a reconnu riiOM mérite. Grâce à Dieu, mes glorieux ascendans n'ont point à rougir de leur arrière-pelit-fils !
— Autant qu'il m'en souvienne, dit tout à coup Conti, tu es un drôle adroit...
— riaît-il ? interrompit Ascanio en fronçant le sourcil.
Conti répéta étourdiment sa phrase. Ascanio dégaina aussitôt, se mit en garde au milieu de la chambre, battit trois appels, et fit le salut lo mieux dessiné qu'ail jamais fouetté maître en fait d'armes, y compris Saint-Georges et Mlle d'Eon.
— Allons !... Preste ! leste! dit-il de sa voix aiguë et flûtée; — Une, deux!
Il se fendit en relevant l'épée .
— Que signifie celte comédie? s'écria Conti.
— Ah ! vous croyez que je plaisante, abject héritier d'un marchand de bétail!.. En garde, vous dis-je, ou, par le sang deTancrcdi dell' Acquainonda. mon trisaïeul, je vais vous percer à jour comme un crible I
Ce disant, il faisait voltiger son épée autour du visage de Conti avec une rapidité prestigieuse.
Conti, le lecteur s'en souvient, avait fait la conquête d'Alfonse, enfant, par sa remarquable habileté à tous les exercices du corps. Impatienté de l'obstination du Padouan, il tira enfin sa rapière.
Ascanio remit la sienne au fourreau avec un merveilleux sang-froid.
— Cela vous apprendra, dit-il, mon petit seigneur, à vous conduire comme il faut avec un personnage de ma sorte. Vous aviez besoin d'une leçon, je vous l'ai donnée... Place au capitaine des Fanfarons du roi !
A ce mot, Conti le regarda mieux, et vit qu'en effet il avait considérablement monté en grade. Cette découverte parut augmenter son désir d'entamer avec lui des négociations pacifiques.
— Seigneur Ascanio, dit-il, je vous prie d'agréer mes excuses. Je n'avais vu point les insignes de vos nouvelles dignités. Je vous offre la paix.
Il tendit la main au Padouan qui croisa les siennes derrière son dos.
— J'accepte la paix, répliqua-t-il avec une souveraine impertinence, attendu que mon naturel généreux répugne à répandre le sang... Quant à la main... n'oublions pas, s'il vous plaît, la distance qui nous sépare... Appelez-moi seigneur dell' Acquamonda ; je vous dirai, moi : très cher, ou mon ami, ce qui indiquera suffisamment la différence de nos positions sociales... Jusqu'au revoir, mon brave I
— Seigneur dell' Acquamonda, jusqu'au revoir !
Sur le seuil, Ascanio se retourna et fit un salut plein de gracieuse condescendance.
— Votre Seigneurie, si je puis me permettre une question, reprit Conti, a-l-elle ses entrées au palais Castelmelhor ?
— Sans doute... savoir : en ma qualité d'officier des chevaliers du Firmament, le matin et le soir; en ma qualité d'intime ami de Son Excellence, à toute heure de la jourr\éc et de la nuit.
— C'est un beau privilège ! Eh bien 1 seigneur, si bas que je sois tombé, j'ai dans certaine bourse cent louis de France qui sont fort à votre service.
En deux bonds, Ascanio fut auprès de Conti.
— Cela vous convient-il? continua ce dernier. Il s'agirait de m'introduire avec vous auprès du comte.
— Eh! eh! fit Ascanio, cela n'est pas absolument impossible... Je me sens disposé h faire quelque chose pour vous, et...
— Trêve de momeries, mon maître ! interrompit sévèrement Conti ; je paie et n'aime point qu'on plaisante trop long-temps avec moi. Pouvezvous me conduire à l'heure même?...
122 LES CIIEVAUEP.S
La porlc du cabinet s'ciUr'ouviit et Uùjsa voir la lèlc bbnchàtro d.: sa Grâce.
— §;r William ! dit Fanshowe, J3 vous attends depuis une heure. El il reforma la porte.
— Au diable le contre-temps! s'écria Conti. Il faut rcmeltre l'afiairc à ce soir, six heures...
— Impossible !... à six heures je ferai ma loilet'e pour un galant rendez-vous.
— A sept heures, donc !
— Impraticable!... à sept heures, ivre d'amour, Je serai près de celle qui m'est chère...
— Détestable fon ! grommela Conti ; à quelle heure, donc?
— Mai — ais, lit Ascanio, très «her seigneur, — puisque vous paraissez tenir à ce qu'on vous donne de la seigneurie pour votre argent, — je pense qu'à huit heures... à moins de circonstances fortuites, je pourrai, suivant toute apparence...
La sonnette du milord se fit entendre.
— Dépêchons, dit Conti; il me faut une certitude.
— Eh bien! je vous la donne.
— Où nous trouverons-nous ?
— Dans le jardin de cet hôtel.
— Qm vous ouvrira la grille?
— C'est mon secret, très cher seigneur, dit Ascanio, en souriant avec fatuité*. — Que diable! ces choses-là ne se divulguent point... hé I hé! hél
La sonnette de milord tinta un long et impatient appel ; nos deux dignes partners se séparèrent.
En attendant qu'ils se réunissent de nouveau, nous accomplirons un devoir trop long-temps différé, en présentant au lecteur miss Arabella Fanshowe, l'unique héritière de myiord. C'est le cas, sans nul doute, de dire mieux vaut tard que jamais , quand il s'agit de faire une agréable connaissance.
Miss Arabella Fanshowe était un type britannique non moins curieux à voir que le lord, son honoré père. C'était une grande personne blanche, blonde, mince, longue et fade. Au temps de sa première jeunesse, elle avait dû faire une très passable miss; elle avait alors trente-cinq ans, au dire des plus indulgcns appréciateurs. La particulariié la plus frappante de son visage était la saillie exagérée de sa mâchoire supérieure , qui montrait avec orgueil de larges dents d'une blancheur éclatante dont l'aspect causait une sensation de frayeur aux petits cnfans. Cette beauté est fort commune en Angleterre. Elle se renconire plus rarement dans les autres contrées, si ce n'est en Afrique parmi les singes appelés babouins. A part ce trait caractéristique et national, miss Arabelle était fort régulière, comme disent les dames de province. Elle avait de tiès grands yeux d'un bleu déteint et vitreux, au dessus desquels jouoit une paupière ornée de cils incolores; son nez était mince, droit et G^rlilagineux; son menton afloclait une forme légèrement pointue. Son cou, long, musculeux et de carnation blafarde, se plantait entre deux épaules effacées outre mesure. Sa taille était fine, mais cylindrique, et jyuis-ait de toute la raideur désirable. Nous n'avons, du reste, aucun détail sur ses inains, et la mesure authentique de ses pieds n'est point venue jusqu'à nous.
Au moral, miss Arabelle était une de ces nuageuses et romanesques jeunes filli;s, qui croissent sans culture en plein chan)p. sur 1? sol fertile de la joyeuse Anglctoirc. Elle était digne en tout de la patrie du basbleu cl de la femme chariiste, et, de nos jours, elle eût été un membre émin( mmenl distingué du club que préside miss Mary Anno Walker. Au X Vile siècle, l'émancipation de la femme n'avait encore point fait de fort grands progrès, cl les miss précoces, qui s'adonnaient au passc-leraps do
DU FIRMAMENT. i23
rêver à la gloire, avaient do lies rares et faibles débouchés. Ellrs ne savaient guère manier la plume, et Tépée est lourde pour une main féminine ; elles se bornaient donc, en général, à faire usage des armes do leur sexe, — mais elles les dirigeaient vers des buis grandiose?.
Judith , au lieu de tuer Holopherne , aurait pu l'épouser et le mettre au pas. C'eût été moins épique et plus spirituel. xMiss Fanshowe, dévorée d'un zèle ardent pour les intérêts de sa patrie , avait résolu do jouer le rôle de Judith, rectifié dans le sens que nous venons d'indiquer.
Elle avait fait dessein d'atteler à son char , l'ambitieuse coquette, tous les Portugais de marque, et de les livrer, pieds et poings liés, à l'Angleterre ; elle s'était promis , en quittant Londres , de conquérir le Portugal de compte à demi avec son père ; projets «louables et qui aboutirent du moins à lui donner un époux d'illustre origine, comme nous pourrons le voir plus tard.
Ce jour-là , par l'entremise de Ballazar , elle avait donné rendez-vous au bel officier des Chevaliers du Firmament. L'aurore la trouva à sa toilette, bien que l'entrevue ne dût avoir lieu qu'à la nuii. Sa camériste épuisa tous les secrets de son art pour la faire séduisante ; on doit dire qu'elle y réussit complètement, avec des soins et de la peine ; vers cinq heures, miss Arabella eût pu être prise h distance pour une miss de cire très bien habillée, et a laquelle il ne manquait, pour faire illusion, que la flexibilité des miss en chair et en os.
— Comment me trouves-tu. Patience? dit-elle à sa camériste, presbytérienne de nom et de langage.
— Plus belle et plus brillante qu'il ne convient de l'être à une fille d'Adam, mademoiselle, répondit Patience avec un soupir. — Ah! si le révérend Jérédiah Drake, qui est mon époux en la chair et mon père suivant l'esprit, savait que la plus choisie entre ses ouailles s'occupe ainsi de choses mondaines...! Mais le livre dit : « Parce que tu as péché, tu serviras les Philistins; tu seras pendant un long temps leur esclave! »
— Ainsi, tu me trouves belle! s'écria miss Fanshowe, sans renuirquer aucunement ce qu'avait de blessant la citation de sa camériste ; — j'espère qu'il en sera de même de cet insolent et présomptueux soldat qui ose élever jusqu'à moi son regavd...Castelmelhor m'aime; ses yeux me l'ont dit... le beau, le puissant Castelmelhor!... Mais il est jeune et timide; il a peur sans doute d'essuyer un refus. Je veux l'encourager par Tentremise de ce soldat italien... dont la lettre n'est vraiment pas trop raallournée.
— Vanité des vanités! murmura Patience.
— Peux-lu parler ainsi? Ne sais-tu pas quelle noble ambition m'anime? Ah! s'il m'était donné de faire ce superbe favori vassal de mes yeux et de l'Angleterre... Patience, mon nom vivrait dans les siècles futurs.
— La gloire du monde passe! prononça sententieusement Patience, et le livre dit : « Vous ne mettrez point voire espoir dans les choses de la lorre. »
Arabellejeta sur sa suivante un dédaigneux regard, puis elle se fit servir une gigantesque tranche de bœuf et un flacon de bière forte, afin de renouveler le principe élhéré de sa frêle existence. Quand elle eut dévoré ce qui aurait suffi largement au repas de quatre Françaises, elle s'étendit sur un sofa et donna son âme à une suave rêverie," en attendant l'heure du rendez-vons.
Cette heure tant désirée sonna enfin. Alors Arabella essaya de rougir, se souvenant à propos que les héroïnes de roman agissent ainsi en semblables circonsiances, mais elle eut beau retenir sa respiration, son sang lymphatique et épais refusa de monter à son visage. Ce que voyant, elle renonça de bonne grâce à ce puéril avantage et descendu treniblante au jardin."
12i LES CHEVALIEîlS
Le jardin était solitaire. Arabdla, pour tromper son impatience, sp mit à regaidor la lune, qui voguaii s'iencieuscmeiii entre les nuages, comme une nef d'argt'iit, environnée d'écume. Elle lécita deux ou trois odes à cette blanche reine des niiils, dont leieint a quelque chose d'anglais et qui est la ressource habituelle des poètes britanniques. MaisPhœbé, peu flattée de cet hommage peut-être, se glissa sous une nuée et tourna le dos à l'unique héritière de milord ambassadeur.
Aiabelle en fut réduite à poursuivre à tâtons sa promenade ennuyée. I,a brise des nuits, en passant sur elle, se chargeait d'un épais parfum do tubéreuse et de jasmin. Le zéphir voltigeait dans ses cheveux, attiré qu'il était par l'odeur de son épouse mythologique, la rose, dont miss Fanshow employait l'essence h profusion. Mais le vent des nuits était humide et le zéphir glacial. Arabella ne leur savait point gré de leurs caresses.
Elle allait, serrée dans sa robe de soie comme dans un étau. recevant en plein le vent froid sur ses épaules nues, et mouillant dans l'herbe humide ses délicats souliers. Cola dura une demi-heiire.
Enfin, au moment où, de guerre lasse, elle allait regagner son appar-' lement, une détourna bruyamment dans la serrure rouillée de la grille, qui s'ouvrit et se referma avec fracas.
— Imprudent! murmura Arabella.
Des pas précipités se firent entendre, et un homme , tout brillant d'or et do velours, vint tomber comme une bombe aux pieds d'Arabelle.
— Qui êtes- vous? soupira-t-elle,
La lune, qni sortit à point nommé de son nuage, se chargea de répondre à celle question en montrant le splendide cavalier de Padoue dan? tout le lusire de sa toilette des grands jours.
xm.
Deux rendcz-Tous.
Ascanio avait eu le soin de jeter un mouchoir sous un genou, afin de ne point gùter le haut-de-chausses blanc qui dessinait les contours de sa fine jambe. A part cette précaution qui dénotait tm certain sang-froid, sa conduite fut celle de l'amant le mieux enflammé.
— Divine Arabella! murmura-t-il d'une voix pleine d'attraits, — suisje encore sur cette terre, demeure abjecte des infortunés mortels, ou ai-je franchi les degrés de rempyrée?... Quand je fais un retour sur moi-même, je crois être sur terre, car je ne suis qu'un homme; quand je vous regarde, je p'înse tire au ciel, car vous êtes une divinité!
En terminant ce madrigal, Ascanio voulut saisir la main d'Arabella pour y déposer un ardent baiser; mais cette jolie personne s'enfuit, semblable à une biche effarouchée par un hardi chasseur, et ne s'arrêta qu'à quelques pas.
Le beau cavalier de Padoue ramassa son mouchoir, traversa sur la pointe des pieds la dislance qui le séparait d'Arabelle, et se remit à geuoux.
— Beauté sauvage, dit-il, est-ce ainsi que vous avez pilié de mon martyre?
— Ce soldat est un très joli homme 1 pensa miss Fanshowe.
— Ne m'abandonnerez-vous point celte main pour laquelle je donnerais tous les tré>ors de l'univers? et aux doigts dtt laqui^lle jt; vois briil'.T, ajoula-t-il à pari lui, des diamans qui valent bien un millier de pis- (oles.
— Seigneur, répondit enfin Arabella, avec une pudeur qui l'honorait infiniment, — je.... fioul-êtro... l'heure avancée...
— 0 charmes ineffables des acccns d'une voix adorée ! soupira le Padouan.
— Je dois vous dire... reprit miss Fanshowe.
— Dites, étoile de ma destinée ! Parlez, parlez long-temps... encore... toujours !
— Je dois vous avouer...
— Je vais donc entendre enfin ces paroles qu'on paie au prix de sa vie !
— Il parie comme je n'entendis jamais parier! se dit ArabcUa en poussant un soupir de regret. C'est égal, j'ai ma mission ici-bas, songeons à l'accomplir.
— Eh bien ? ange idolâtré ! dit Ascanio.
— Vous vous méprenez étrangement , seigneur, reprit Araiella , co n"est pas pour vous que je vous ai fait vervir.
— Et pour qui donc, idol mio ? demanda-t-il avec ironie.
— On m'avait dit... Vous ofienserais-je en vous oflïaut ce brillant, seigneur?
— Eli ! channante miss , s'écria Macarone , vous faites là une question à laquelle répondrait un jeune enfant non encore sevré du lait maternel... Corps de Bacchus ! m'offenser, moi!... Pourquoi cela? Je porterai cette bague jusqu'à la mort, et par delà, divine Arabella!
H pesa la bague et fit chatoyer le brillant.
— J'en trouverai cent pistoles, grommela-t-il... Mais où diable veut-elle en venir?
Arabella était visiblement embarrassée. L'impertinente familiarité du Padouan lui semblait aisance de grand seigneur. A la clarté douteuse de la lune, les ravages du temps disparaissaient sur son visage. Il était beau. Miss Fanshowe se demanda s'il ne valait pas mieux le laisser agir pour lui-même, que d'employer seulement son entremise ; mais le souvenir de sa mission la décida : il fallait qu'elle fit, pour l'Angleterre, une importante conquête; sa gloire était à ce prix.
— Veuillez m'écouter, seigneur, dit-elle ; j'ai cru m'apercevoir...
— Je vous écoute , vous qui seriez digne de vous asseoir sur un trône ! interrompit Ascanio.
— J'ai cru m'apercevoir, reprit Arabella, qu'un des premiers gentilshommes de la cour...
— Un de mes bons amis, sans doute... Vous le nommez ?
— Louis de Souza.
— Le cher comte ! le bambin de comte ! comme dit Sa Majesté quand je la mets en belle humeur... Poursuivez, ravissante princesse.
— J'ai cru m'apercevoir qu'un jour... je ne l'ai vu qu'une seule fois... Son regard s'arrêta sur moi d'une façon...
— Hé, hé, hé!... nous connaissons cela, nous autres boiureaux des cœurs... d'une façon... hé, hé, hé!... poursuivez colombe aimable!
— Le comte est jeune ; il n'aura point , sans doute , osé me déclarer ses sentimens.
— Ce n'est pas absolnment impossible... porcra/
Ascanio retint un éclat de rire, et prit un air de sérieuse componction :
— Charmante Arabella , dit-il , je comprends le reste. Vous aimez hélas ! Malgré tout l'amour que me font éprouver vos beaux
yeux, j'irai vers Castelmelhor, si vous l'exigez , car je suis votre esclave.... et pourtant.... charmante dame, ce rôle ne convient guère à ma glorieuse naissance, non plus qu'à la haute position que j'occupe à h cour !
— Me scrais-je trompée! pensa miss Fanshow ; serait-ce un véritable courtisan?... 11 en a l'air... et je l'aimerais mieux que Castelmelhor.
; — Et puis, reprit Ascanio en s'échauffant , ce petit personnage est-i) i.icn (ligne de l'aHection que vous semblez lui porter?.... Basse noblesse, ii:j toute divine!.., mince influence, cara miaï
126 LES CHEVALIEnS
— Commeni! s'écria miss Fanshow; — il passe pour l'homme le plus puissant de la coui' et pour le meilleur gentilhomme qui sou en Portugal.
Le Pndouan éclata do rire avec beaucoup de naturel.
— Comme on vous fait des réputations! s'écria-t-il. Corps de Bacchus! si! est le. plus puissant et le meilleur gentilhomme, pour qui me complet-on, moi, ma toute adorable!
— Vous, seigneur! dit Arabella étonnée.
— IMoi-mt'me, miss, le pauvre Ascanio Macarone dell' Acquamonda, qui dispose des milices royales, qui possède trente et quelques châteaux dans l'antique Latium, et qui compte un souverain pontife parmi mes glorieux ascondans!
Le beau cavalirr de Padoue débita cotte tirade avec un aplomb surprenant, lliss Fanshowe le regarda incontinent avec uu respect mêlé d'admiration.
— Mais on m'avait dit, reprit-elle pourtant, que vous étiez un soldat de fortune.
Cette fois, Ascanio se saisit les flancs à deux mains, et se tordit dans un accès de convulsive hilarité.
— Bonne histoire ! s'écria-t-il, très bonne histoire ! excellente histoire! Ah ça ! ma toute céleste, qui diable vous a conté cet invraisemblable mensonge?.. Un soldat de fortune ! moi ! Par les quarante-huit quartiers de mon écusson, c'est phénoménal !
— Seigneur, dit Arabella, avec une timidité croissante, je vous prie d'excuser... Malheureuse que je suis, ajouta-t-elle in petto, je l'almér mécontenté ! j'ai manqué mon bonheur, ma gloire ! Malheureuse que je suis !
— Eh! douce ame. que voulez vous que j'excuse? répondit Ascanio: tout ne vous es:-il pas permis?... Seulement je voudrais savoir quel est le hardi coquin...
— Baltazar, seigneur, un valet de mon père.
— Baitazar? ce nom ne m'est pas inconnu... mais il y a tant de Ballazar! C'est égal, le conte est bon, et je donnerai dix doublons à ce maraud pour le mérite de l'invention. Mais revenons à cet heureux friponncau de Castelmelhor. Puisque vous y tenez, cher astre, je lui dirai...
— Ne lui dites rien, seigneur! s'écria précipitamment Arabella. Le Padouan se campa sur la hanche.
— Nous avons changé d'avis ? demanda-t-il avec une fatuité inimitable.
— Oui. s?igneur.
— Hé ! hé ! hé!... j'en étais sûr... je n'en fais jamais d'autre. Et puis, la beauté est comme l'Océan, changeante et capricieuse. Eh bien! ma toute adorable, m'c^t-il permis do reprendre notre entretien au point où nous l'avons laissé lorsque le nom de ce petit Castelmelhor est venu me'.tre un terme à nos épanchemens?
Arabellc ne répondit pas; mais, si faible que fût la clarté delà lune, Ascanio vif un sourire satisfait épanouir la forte mâchoire de son astre, qui montra une rangée de dents blanches capables de le dévorer tout vif en un seul repas.
A cette vue, qui sans doute le transporta d'amour et d'allégresse, il tira de sa poche le fameux mouchoir, qu'il étendit à terre et se remit ù genoux.
Tandis que noire beau chevalier du Firmament s'acquittait do ce scia qui indiquait uu grand londs d'économie dans le carac'.ère do col homme aimabli-, la grille du jardin roula doucement sur ses gonds, cl une om- ■ bre noiri! S'> Rli^si sans bruit le long d's bosquets.
— Oh ! oji : fit lombro en aperce: an! Ascanio aux genoux d'Arabella ;— qui avons- nous là ?
DU FIRMAMF.NT. 127
L'ombre prit son temps et reconnut miss Karibhowo. L'ombre élail le seigneur Conti de Vintimille.
— Le drôle n'aura pas mes guinées, pensa-t-il, je me mets de moitié dans son jeu, g! je gagne juste cent loiiis de Franco.
Il s'établit derrière un massif de feuillage, d'où il pouvait tout observer sans être vu, et se tint coi.
— Donc, cruelle idole, disait Ascanio, je reprends le fil de mon discours. — J'en étais, autant qu'il m'en souvienne, à vous baiser la main, que vous me relusiez, sous prétexte qu'il y avait méprise.
CoTiti entendit le bruit d'un baiser. Il était, paraîtrait-il, de l'avis de Baltazar, car il murnmra :
— Ce couple est, ma foi, bien assorti.
— Ce m'est une félicité sans seconde, reprit le Padouan avec emphase que d'effleurer de ma lèvre cette main plus douce que le velours le plus doux, et, — beauté sans rivale, — ce m'est un motif d'espérer que vous ne serez point davantage rebelle aux vœux d'un'amour aussi délicat que tendre, aussi tendre que dévoué, aussi dévoué que sincère !
— Seigneur!... balbutia la tremblante Arabella.
Ascanio tira du fin fond de sa poitrine un prodigieux soupir.
— Que celte voix est musicale ! ràla-t-il ; que son expression est puissante! que son timbre est harmonieux!... Silence, mon cœur! tu vas briser ma poitrine ! C'est à mon cœur que je parle miss. Dites-moi, idol mio, dites-moi que vous u'êtes point insensible à la flamme qui me consume?...
— Seigneur!.., balbutia l'éloquente Arabelle. Ascanio était fatigué sur ses genoux. Il se releva et dit :
— Trop charmante étoile de mon cœur, je sollicite formellement votre main.
— Seigneur!...
— Qu'en dites-vous? demanda brusquement Ascanio.
— Mais...
— Bah ! Un mariage clandestin ; tout ce qu'il y a de plus ravissant au monde, et très à la mode !
— C'est vrai pensa Conti dans un coin.
— Y pensez-vous, seigneur ?
— Positivenient, mon adorée: sans cela je ne vous en parlerais point. Eh bien ! voila une affaire arrangée; demain...
— Mais, seigneur...
— Point de mais, ou je croirais que vous pensez encore à ce petit Castelmelhor. ^
— Oh ! seigneur...
— A la bonne heure! Demain soir... quelques habits... quelques bijoux... la moindre chose! Je viendrai vcius prendre à la grille du jardin, et puis... tu seras à moi, fille céleste ! Tu t'appelleras la signera Macarone dell' Acquamonda , et s'il te fallait un litre, l'empereur d'AUemague , pour qui j'ai eu dans le temps des bonlés, me donnera celui de prince du Saint-Empire romain... et si , plus tard , il te faut un trône , nous verrons h arranger cela, mon astre ; mes glorieux ascendans m'ont laissé des droits sur Constantinople, qui est actuellement aux mains des impurs sectateurs de Mahomet.
— Un trône... Constautinople! murmura miss Fashowe, dont la folle tête éclatait.
— Oui, ma toute divine; c'est convenu... à demain... Pour le moment, rentrez, afin de ne point donner de soupçons h milord.
Il la fit monter lestement les marches du perron, et la poussa sans cérémonie dans la maison dont il ferma la porto sur elle.
— Ouf ! fit-il ensuite en s'essuyant le iront ; voici la plus rude corvée que j'aie jamais fournie de ma vie : laide, sotte et orgueilleuse... Oui,
128 LES CIILVALIEUS
ïiiais niilord a des domaines do prince dans le N"orihu!nb:rlanJ ; elle est unique héritière, et j'éprouve le besoin de ni'ctablir.
(Jnant à miss Fatishowe, elle monta quatre à quatre les escaliers de l'h(Mel et vint tomber entre les bras de Patience, l'épouse en la cliair du révérend JedédiaU Drake.
— Un trône!.... Constantinople! dil-elle; mes vœux sont accomplis! la postérité saura mon nom.
— Vanité des vanités ! répondit à cela Taustère Patience.
Comme Ascanio descendait, joyeux et vainqueur, le perron de l'hùtel, il vit venir à lui l'ombre noire, qui s'arrêta au bas des degrés.
— Seigneur deir Aquamonda, dit Conti, je n'ai point vuulu troubler votre amoureuse entrevue....
— Vous écoutiez? interrompit Ascanio, évidemment satisfait qu'on l'eût siu-pris en bonne fortune.
— A peu près... Mais dépêchons maintenant, s'.'l vous plaît.
— Je suis à vos ordres, très cher... Avez-vous apporté les cent louis que vous savez ?
— Sans doute, répondit Conti ; mais je les garde.
— Alors, vous irez tout seul au palais.
— Oui-dà ? Alors, demain, au lieu de miss Fanshowe, vous verrez venir au rendez-vous trois ou quatre valels de niilord qui rompront les os de Votre Seigneurie.
Ascanio réfléchit un instant.
— Seigneur Conti, dit-il tout à coup , vous êtes un pau^Te malheureux et vous avez connu des jours meilleurs ; il serait cruel de vous ravir voire petit pécule. AUona! !e bo;iheui rend généreux, vous le savez :jê consens à vous rendre giatuitenient le service que vous réclamez de moi, et h vous aider de mon influence.
— C'est fort beau de votre part ! répondit ironiquement Conti.... Partons !
Il est probable que si l'ancien favori n'avait pas eu, lui aussi, son plan de fortune, qui l'absorbait et l'exaltait à la fois, il n'eût point gardé à si bon marché le secret du Pod ;uan ; mais il comptait sur son entrevue avec Casie'meliior.\Nous verrons bientôt s'il avait fait un faux calcul. iii Ils francliirent tous deux la grille du jardin et ee dirigèrent à grands pas vers le palais du comte. Leur promenade nocturne fut silencieuse et rapide. Tous deux réfléchissaient a leurs propres affains. Conti se pré-
Îiarait, pesait ses termes d'avance et posait ses conditions. Le beau cavaier de Padoue rêvait moissons jaunissantes, hautes futaies, parcs, manoirs féodaux et gentilles vassales. Il ne se sentait pas de joie, et s'il eût été seul , il aurait très positivement dansé un menuet au milieu de la rue, en signe de réjouiss^mce.
Ils arrivèrent au seuil du palais. Ascanio était en uniforme; il passa et fit passer Antoine Conti.
Puis, un huissier vint les reconnaître, et ouvrant le cabinet de Sca Excellence, prononça le nom du capitaine des chevalii is du Firmaiiienl.
Macarone passa le premier, et, d'un geste protecteur, il invita Conti à le suivre.
Trois coii|>le8 de Ikins 's CDiarKes.
En entrant dans le cabinet de Castelmelhor , le beau cavalier de Padoue ne mit point bas cet air vainqueur qui était un de ses principaux charmes. Encore sous l'impression de son récent triomplie, il traversa la pièce d'un pas bruyant, porta négligemment la main à son feutre, et fit un salut tel quel au comte, qui ne levait point les yeiix sur lui.
— Seigneur, dit-il , je viens présentera Votre Evcollencc un pauvre garçon de mes camaiades qui a vu des jours plus heureux, et qui...
— Qu'il s'adresse à mon majordome, dit le comte avec distraction.
— Seigneur... voulut ajouter Ascanio.
Mais le comte, sortant de sa rêverie, porta les yeux sur lui. Le Padouan se découvrit aussitôt, tourna ses pieds en dehors, et, ramenant ses bras entre ses jambes, lit la plus humble de toutes les révérences.
— Ah!... c'est toi? dit le comte, — va-fen ! Et Castelmelhor tourna le dos.
— Son Excellence a la bonté de me traiter avec une lamiliaiité excessive, murmura le Padouan à l'oreille de Conti.
— Comte de Castelmelhor! dit ce dernier en s'avançant tout à coup, tt avec une sorte de dignité : — cet homme vous induit en erreur. Je ne suis point son camarade, et il fut un temps où vous teniez a Ctre le mien. Je ne m'adresserai pas a votre majordome, parce que c'est à vous que je désire de parler.. Regardez- moi, seigneur. Ce que vous êies, je l'ai été. — Antoine Conii avait le droit d'espérer un accueil plus courtois de son confrère et successeur.
' — Antoine Conti, répéta Castelmelhor avec indifférence; c'est le nom d'un banni. Que venez-vous faire à Lisbonne ?
— Chercher fortune, se'gnear.
— La fortune ne se trouve pas deux fois, mon maître... Je n'ai point le loisir de vous écouter.
— Tant pis pour moi, seigneur!... tant pis pour vous !... car c'étaitde Votre Excellence que j'attendais la fortune, — et le moine m'avait donné de quoi la payer comme il faut,
— Le moine ! s'écria Castelmelhor en tressaillant.
— Le moine ! répéta ?tlacarone à part lui ; — je m'étais promis de découvrir le secret de ce révérend personnage, mais l'amour !...
— Je t'avais ordonné de sortir! dit le comte en lui montrant impérieusement la porte... Va-t'en !
Le beau Padouan appela sur ses lèvres son plus gracieux sourire pour accompagner le salut qu'il envoya à Son Excellence. Puis Use hâta d'obéir. Conti fit mine de le suivre.
— Restez, seigneur de Vintimille, dit Castelmelhor. Conti revint et demeura debout devant le comte.
— Que savez-vous du moine ? demanda ce dernier après un instant de silence.
— Je sais qu'il est l'agent de lord Richard Fanshowe.
— Vous vous trompez. — Esl-cè tout?
— Ce n'est rien... Je sais que ses émissaires emplissent Lisbonne, et que les trois quarts de la ville sont à lui.
— C'est douteux, et mes valets le disent... Sont-ce là vos secrets?
— Non... Je sais une chose qui mettra fin à vos hésitations, seigneur, et portera malgré vous votre main jusqu'à cette couronne que vous convoitez depuis si long-temps.
— Qu'est-ce à dire ! s'écria Castelmelhor en se levant ; m'accuse-t-on?...
— J'ai été secrétaire de milord l'ambassadeur d'Angleterre, interrompit Conti. Sa Grâce prétendait connaître les intimes projets de Votre Excellence par le moine...
— Encore cet homme 1 murmura Castelmelhor.
— Vous dirai-je mon secret, seigneur? Il vient du moine, et j'étais chargé de l'apprendre à milord ; inais je suis bon Portugais, et j'ai pensé qu'il valait mieux...
— Parlez! dit Castelmelhor.
— Et, puis, poursuivit Conti ; j'ai pensé aussi que Vetre Excellence m© paierait un prix meilleur.
— Que demandez-vous ?
— Rien, — tant que vous serez comte de Castelmelhor; — vos places,
^30 î-f-5 CHEVAMEnS
vo^ I tros. votre ÎUTitng?, en un mot, quand vous serez roi de Portugal. L"iiîn6 de Soiiza réfléchit un instan;.
— VoiiS aurez fout cela, dit-U enfin. P.irlez.
— I.a nuit dernière . dans la chapelle du Couvent -Majeur des Bénédictins, le prince infant a épousé Mlle de Savoie-Nemours, — la reine, si ce titre vous plaît mieux... et je vous garantis qu'elle espère bien ne lo point quitter. '
— Mais c'est crime de lèse-majeslé! murmura Caslelraelhor ; ils sont à moi! tuiit obstacle di<;parait!... je suis ..
— (^>uc Dieu garde Votre Majesté très sacrée! interrompit Conîi en s'inciitiant juîqu'à terre.
Un sul'it éclair de fierté illumina l'o-il de Castelmelhor qui repoussa violemment son siège et fit quelques pas dans la chambre,
— Koi! peusa-t-il; roi!... Qu'importe un serment violé déjà, quand il s'agit d'une couronne!... .l'ai trop long-temps hésité .. A l'œuvre! Ce mariage cék'bré au Couvent-Majeur. — qui est la reictiledu moine, — annonce un complot sur le point d'éclater... Le temps presse! il faut lo prévenir !
11 s'.irrOia et regarda Conli.
— Je puis compiersur cet homme, poursuivit-il. car il s'attache à moi comme à une dernière espérance ; il attend tout de moi.
— Qufls sont vos ordn s, seigneur ? dit à co moment Conti.
— Le niome d'abord ! s'écria Castelmelhor avec un éclat de haine ; — le mome ! Il faut que cet homme disparaisse ! Tant qu'il sera libre, j'aurai dt rrièro moi un ennemi d'auuint plus puissant qu'il est insaisissable et inconnu... Je le ferai saisir.
— Pas au grand jour, seigneur, car vous verriez Lisbonne entière se redresser comme un serpent dont on écrase la queue
— La nuit, soit ; et en secret.
— Quant k sa prison, je n'en sais point pour lui de sûre, reprit Conli. Au Limoeiro, il a de nombreuses intelligences.
— Je le mettrai dans lo donjon réservé aux criminels d'état ; un homme à moi sera ton geôlier, et d'ailleurs, s'il est trop difficile à garder...
Le comte fit un ge.-te significatif, auquel Antoine Conti répondit par un sourire d'approbation.
— ()iiant aux nouveaux époux, reprit CAi^telmelhor avec ironie, je me charge de leur faire faire la lune de miel convenablement.
11 s'assit de nouveau et saisit sur son bureau plusieurs fouilles de [rjpier blanc.
— Vous d'tes à moi. Conli. dit-il tout en écrivant: — votre intérêt me répud de vous. Vous allez commencer voire rôle. Teiwjz I
Il lui remit un ordre signé de lui, portant qu'on eût ii obéir au seigneur Conli de Vinlimille, son lieutenant, comme à lui-même. ^
Conli juit à peine retenir sa joie eu ri'ccvanl cet ordre. Sou rêve s'aecomplissiAit. Cet homme qui le faisait sou lieulenant, et pour umsi dire sou priuiicr ministre, allait être roi sous quatanic-huil heures.
(Uotelmcllior prit ensuite deux de ces feuilles do paichemia où l'on éciivait les ordres royaux, et les rein[ilit avec rapidité.
— Faites atteler, dit-il a Conli, je vais me rendre chez le roi.
C.ouli sortit aussiiôt. Lorsque Castelmlhor fut seul, il pressa son front avec f .rce entre ses mains, comme s'il eût voulu contramdre ses idccs à fcc foordonrier en un plan lucide et sûr.
— C est ccia! dii-il enfin. Tout est prévu ! Lo but si long-temps et si ardemment souhaité ne peut m'échappcf désormais. Arrière, remords ! nous verrons si vous trouverez le chemin de mou cœur à travers la pcirpre royale !
l! iuria lès deux feuilles do parclie:uia dans soa porlefeoilie. A ce momuif, Cunti re;;lra.
— Seigneur, dit-il, votre carrosse vous attend.
— Pa-fons, alors.
— Un mol encore! Je ne vous oi pas appris tout ce que je sois... Votre frère. Simon de Vasconcellos, est à Lisboniu".
Casfelmelhor s'arrêta ; ses sourcils se froncèrent :
— On me l'avait dit! murmura-t-il. — Vous l'avez vu?
— Je l'ai vu... au palais de Xabrcpas... avec leulant et la Reine.
— C'est là sa place! répliqua Casielmelhor avec amerlume; — Dieu veuille que je ne le trouve pas sur mon chemin, essayant de ine barrer le passage!
En prononçant ces derniers mots, sa voix^ avait pris uneinfloxion menaçante. Arrive au bas des escaliers de son palais, il ajouta :
— Restez ici, soyez prêt, à toute heure, à paraître quand je vous appellerai... Vous chargerez un subalterne... ce tou dcPadouan. par exemple... de l'arrestation du moine. Je vous réserve une mission plus importante.
Il sauta dans son carrosse et ses chevaux brûlèrent le pavé jusqu'au palais royal.
Alfonse, en ce moment, était fort gravement occupé. Son royal beaufrère, Charles H, lui avait envoyé récemment trois couples de ces chiens microscopiques que Louis XIV, qui avait des titres pour toutes choses , appelait les levrettes de sa chambre et dont la postérité est encore fort honorée sous le nom de liing's Charles.
Le roi s'était pris, comme de raison, d'une subite et excessive passion pour ces charmans peiis animaux.
Il s'enfermait dans ses appartemens pour jouir de leur société plus à son aise, et passait des journées entières à contempler les joyeux combats de cette meute en miniature, ou h lisser av'ec un petit peigne d'or, les poils doux et soyeux de leurs longues oreilles.
Il va sans dire que le roi, ainsi occupé, ne recevait point, sous quelque prétexte que ce fût; mais Castelmelhor n'était pas de ceux que pouvaient regarder de pareilles mesures. Gardes et valets le laissèrent passer sans rien dire, et les huissiers de la chambre ne prirent pas même la peine de l'annoncer.
Il entra. — Le roi était couché, tout de son long, sur le tapis, et donnait son visage pour jouet aux six levrettes qui paraissaient prendre goût à ce passe-lemp?, et se ruaient à lenvi sur la chevelure royale. Alfonse était si absorbé par ce plaisir d'excentrique espèce, qu'il ne s'aperçut point de l'entrée de Castelmelhor. Il riait, rendait coups de tête pour coups de tête, prenait à belles dents les longues soies des oreilles, et faisait entendre de sourds grognemens de satisfaction, en tout comparables au langage de ses partners.
Castelmelhor le contempla un instant en silence. Un sourire de profond mépris vint errer sur sa lèvre.
— Serait-ce un crime, murmura-t-il, que de pousser dit pied dehors un de ces chiens?... Or. quelle différence y a-t-il entre ces chiens etc& roi ?
Mais il n'était pas venu pour faire des réflexions physiologiques. Il composa rapidement son visage , de manière à lui imposer une expression de bonhomie et, s'étcndantà son tour sur le tapis , il plaça sa tôle au milieu des chiens, qui reculèrent effrayés.
Le roi fronça le sourcil et r.'^garda d'un air triste les levrettes effarouchées et rangées en cercle, ù distance,autour de la tête inconnue de Castelmelhor.
— Ne pourrai-je donc avoir un moment do repos? s'écria-t -il en se levant et en frappant du pied avec colère.
Ce mouvement cinnna une autre direction à l'effroi des levrettes. Elles se réfusièreu', derrière la ricao chevelure de Castclinelhor, cl voyant que-
J3-2 Lî'-S rilEVALIEIîS
co nnuvoau venu ôlait sufrisatîimeiit débonnoire , elles se précipitèrent d'un coiiimun accord sur lui et ropriiciil avec ar Jour le cours interrompu de lours exercices Un instant , le mi lui jaloux , tant elles semblaient y aller de bon ca'ur ; mais bientôt laspect étrange do il li?ur.3 de Castebnelhor , dont les cheveux dépeignés et mêlés couvraient le visage , ciiangea son humeur. Il se mit a genoux, trépignant d'aise, et excitant la meuit} lilliputienne, qui n'avait pas besoin de cela. A chaque fois que Tune des levrettes saisissait une boucle de cheveux et tendait ses jarrets pour mieux tirer, c'étaient do bruyans transports de joie. Le roi no se possédait plu?.
11 faut que t^ut plaisir ait une fin. A bout de forces, Alfonse se leva bicniô; en chancelant, et alla tomber demi-suffoqué sur un fauteuil.
— Ah !... ahl... ah!... s"écria-t-il, relève-toi... Tu vas me faire mourir ! Ah ',.. tu es un bon garçon, Louis... C'est très plaisant... Je ne me >iis jamais tant amusé.
Castelmelhomb'it. et, rejetant en arrière ses longs cheveux bouclés, i montra son visage souriant.
— Par le s.ang de Bragancr*! dit Alfonse, pourquoi, bambin de comte, n'es-iu pas aimable comme cela tous les jours ! Aujourd'hui, tu vaux ton pesant d'or, et je ne te donnerais pas pour deux couples de levreites !
— C'est que je suis joyeux, sire, répondit Castelmelhor en b.iisant la main du roi : — dites encore que je cherche à troubler les plaisirs de Votre Majesté!... Je viens de troaver le moyen de la débarrasser à jamais de tous les soins fastidieux qui s'attachent aa rang suprême-
Castelmelhor se sentit rougir on prononçant ces mots, auxquels ses projets d'usurpation donnaient un sens si perfide. Mais Alfonse ne s'en aperriit point, frappé qu'il était par l'idée de ne plus s'occuper de rien qui eût l'apparence d'une affaire sérieuse.
— Quel moyen? s'écria-t-il : — dis-nous vite ton moyen, petit comte, et s'il est quelque chose en ce mondw que lu puisse désirer, nous te le donnerons, foi de roi !
— Je ne veux rien, sire; je suis comblé déjà des bienfaits de Votre Majesté... Mon moyen... vous l'expliquer serait bien long... Mais je puis vous donner un exemple. Vous n'aimez point à signer certains actes...
— Oh non! non! non! dit par trois lois le roi.
— Eh bien ! j'ai fuit graver une griffe qui représente à s'y méprendra la sigr.ature de Votre Majesté.
— C'est charmant, petit comte.
— lu ainsi du reste, sire.
— De sorte que tu ne me présenteras plus jamais ces vilains parchemins?...
— Jamais, sire...; et voici les derniers que signera Votre Majesté.
A CCS mois que (^asie'melhor dit d'une voie émue, tant l'allusion était frappmle et cruelle, il tira de son portefeuille les deux parchemins qu'il avait préparés.
Le roi pâlit à celte vue et recula, comme un enfant auquel on présente une potion amère et nauséabonde.
— C'est trahison, seigneur comte ! dit-il. Vous me promettez que je fie signerai plus, et sur-le-champ, vous me présentez...
— Ce sont tes derniers, sire.
— Allez au diable!
Casi»;lmelhor remit ses parchemins en poche.
— Comme il plaira à Votre Majesté, dit-il; j'avais pensé qu'unechasse royale lui leraii plaisir, mais...
— Une chasse royale! s'écria Alfonse, dont les yeux rayonnèrent de joie.
— Mais, continua Castelmelhor , les chevaliers du Firmament n'obcisâeui point volontiers à d'autres ordres qu'aux vôtres, et...
— Dis-tu vrai ? interrompit le roi ; — as-tu vraiment pensé à une chasse royale, et ces ord'-es la concernent-ils ?
— Si Votre Majesté veut en prendre connaissance... Le roi fit un mouvement de terreur.
— Non, dit-il, mais je veux bien signer... Donne! donne vite!... oh! bambin de comte, que je t'aime !... Une chasse royale !... donne dsnc !
La main de Castelmelhor tremblait tellement qu'il ne pouvait ouvrir son portefeuille. Alfonse, dans sa puérile impatience, le hii arracha des mains, saisit les deux parchemins et y posa les caractères informes qui lui servaient de signature.
Puis il les repoussa loin de lui. comme si la vue de toute écriture lui eût causé une invincible répulsion.
Un long soupir de soulagement souleva 'la poitrine de Castelmelhor.
Avant r®rag©.
— Ramasse ces paperasses , petit comte , dit le roi ; c'est r.ne odieuse chose que toutes ces pattes de mouches grimaçant sur un puant parchemin... Quelque jour, je me donnerai le plaisi: de mettre le feu aux archives du royaume... ce sera très plaisant 1
Castelmelhor ne se fit pas répéter l'ordre. Il serra hâtivement les deux actes et reprit son feutre pour sortir.
— Déjà ! secria Alfonse. — Ne vas-tu point me parier un peu de notre chasse? Je veux qu'elle soit belle, don Louis, entendez- vous? Je veux qu'on s'en souvienne' à Lisbonne!
— On s'en souviendra, sire! répondit Castelmelhor d'un ton si grave qu'Alfonse ne put s'empêcher de tressaillir.
— Allons ! te voilà redevenu morose ! dit-il. Tant que je n'ai pas fait ce que tu veux, tu me flattes, méchant traître que tu es!... Dès que j'ai mis mon nom au bas de tes haïssables parchemins, tu ne te contrains plus... Je crois que vous ne m'aimez pas, seigneur comte 1
Castelmelhor était au supplice. Chacune des paroles du roi lui déchiraii le cœur comme un coup de poignard. Quelque endurcie qu'elle fût, son àme ambitieuse n'avait point jeté bas tout sentiment do délicatesse et d'honneur humain. La vue de ce malheureux prince, qui donnait tête baissée dans le piégc, réveillait enluides remords depuis long-temps assoupis. Il eût voulu trouver devant soi un obstacle alin de retremper sou courage dans la lutte.
Mais rien! la victime tendait sa gorge au couteau. De ces actes qu'Alfonse venait de signer sans les lire, l'un était l'ordre d'arrêter, partout où ils se trouveraient, la reine et l'infant, coupables de lèse-majesté.
L'autre était son abdication pure et simple.
De sorte que, quand l'infortuné roi disait que c'étaient là les derniers ordres qu'il signerait, il rencontrait l'exacte et terrible réalité. Quand il appelait en riant Castelmelhor méchant et traître, il disait à peine assez. Qu'éiait-oedonc lorsqu'il prononçait ces mots :
— Je crois que vous ne m'aimez pas, seigneur comte 1
Celui-ci voulut répondre, mais telle était la situation respective de ces deux hommes, que sa réponse devint fatalement une allusion nouvelle.
— Sire, dit-il, il faut que je me retire, afin de décharger Votre Majesté des soins de son gouvernement.
Celte raison devait nécessairement toucher le roi, qui reprit avec douceur :
— Tu es la perle des amis, petit comte ; va. songe un peu à tout disposer pour que notre chasse soit la plus belle qu'on ait jamais vue.
Castelmelhor balbutia quelques mois de respect et sortit en toute hâte.
134 LES CllEVALlEnS
Le roi reprit, avec les petits épagnouls qu'il nommait ses levrettes , sa parlif int'Tronipue.
[.e coniie regagna son palais dans une disposition tout autre que celle où nou> Ta vous vu iiuzuère. Encore sous l'inipression de son entrevue avec Alfonse, ?a conduite lui dovonait odieuse ; il avait honte et dégoût de soi-même. Mais a mesure que le souvenir du roi s'éloignait, son ambition prenuère reprenait le dt^ssus. Il se voyait . roi fort el redoute, ramenant le Portugal au rang d'où l'avait fait déchoir la triste folie d'Alfonse. Il chassait les Anglais, contenait les Espagnols et rendait au trône tout son lustre antique.
— N'est-ce pas là. se denianda-t-ij ensuite, de quoi faire pardonner ce crime douteux qu'-on appelle usurpation? Après tout, le pouvoir n'est-il pas de droit au plus digne? (}uand la loi politique tombe à ce degré d'absurdité, d'as?imiler cinq millions d'hommes à un sac d'or el d'en faire un héritage, ne faut-il point réformer violemment la loi?
Quel coupable manqua jamais de raison pour justifier son crime à ses propres yeux? Casielmelhor avait à peine besoin de plaider sa cause : il était convaincu d'avance.
Antoine Conti fut appelé. C stelmelhor et lui tinrent une longue conférence et réglèrent les opérations du lendemain. La chasse royale d'abord, puis l'arrestation de la reine et de l'infant, puis celle d'; moine,— puis, peut-être au fond d'un cachot bien sombre, le meurtre de ce personnage redoutable et mystérieux.
La nuit était fort avancée lorsqu'ils se séparèrent.
Conti se rendit, nonobstant cette circonstance, à l'hôiel des chevaliers du Firmament, et fit lever le beau cavalier de Padouc, qui chassait le renard en rêve, dans le comté de Northumberland. Ascanio sauta de son lit en nnirmurant, et descendit, afin de voir quel était ce fâcheux, qui venait troubler son sommeil.
— lié! très cher camarade, dit-il en apercevant Conti, ne cesserezvous donc point d'abuser de ma condescendante bienveillance? Je vous ai conduit chez Casielmelhor ; c'est tout ce que je puis faire pour vous... Je vous souhaite la bonne nuit.
Ce disant, il tourna le dos et voulut regagner sa couche encore chaude; mais Conti le retint.
— Je vous ordonne de rester, dit-il.
— Hein !... vous? Ah ah uh ali!... Vous m'ordonnez?...
Conti, pour toute réponse, lui exhiba l'ordre do Casielmehor quirinstituait son lieutenant.
Ascanio se frotta les yeux et lut.
— Eh bien ! s'écria-l-il, très honoré seigneur, ne vous avais-je pas dit que ma pauvre protection vous servirait à quelque chose ?.... Vous me voyez ravi de votre subite fortune ! Je m'estime heureux d'être le premier à vous en féliciter.
Le Padouan avait dépouillé toute prétention familière. En débitant ce coniphmenl avec une chaleur convenable, il s'inclinait de virgule en virgule. En guisc de point final, il prit la main de Conti, qu'il porta, — sans rire, — a ses lèvres.
L'ancien favori, qui avait repris sa morgue d'autrefois, no se montra point oloimé de cet hommage. 11 donna brièvement ses ordres à Macaronc, louchant la chasse royale du ler.demain, et lui laissa pressentir qu'une mission importante lui était réservée.
— Je suis dévoué à votre seigneurie depuis la plante des pieds jusqu'à l'extrême pointe des cheveux, répondit le Padouan Je m'eslime heureux d'avoir pu lui prouver, au temps de son malheur, quelle était ma profonde et respectueuse syinpailiie... Puis-jo faire quelque chose qui lui »oii [Kîrsonnelleinent agicablo?
DU Fir..MAMENT 135
— Vous pouvez, répondit sèchement Conti, ne point rappeler à ma seigneurie ce que vous nommez le temps de mon malheur!
Ascnnio fit une courbeite en signe d'assentiment.
— Que le diable l'emporte ! grommela-t-il lorsque Conti eut quitté riiôtel. Jetez un matou par la fenêtre, il retombera sur ses pieds, t^es favoris sont comme les chats, il faut les couper en quatre morceaux pour être sûr qu'ils sont bien morts.
Après cette réflexion philosophique, il regagna son lit qui s'était refroidi, et tâcha de retrouver son rêve, tout plein de parcs giboyeux et de fermages à recevoir, mais il ne put évoquer que la blafarde image de uîis^ Arabella Fanshowe. Au lieu d'un songe enchanteur, il eut un cauchemar.
A cette même heure, le moine veillait, lui aussi, dans sa cellule solitaire. Le sommeil le fuyait, mais son insomnie n'était point visitée par le remords. En divulguant le mariage secret de la reine, il avait mis, pour ainsi dire, le l'eu à la traînée de poudre qui devait faire sauter un trùne. — ^^11 le savait, il ne se repentait point. A mesure que la crise approchait, ses incertitudes se dissipaient; il sentait grandir son courage, et sa conscience lui disait qu'il avait accompli un devoir.
Tranquille, et plein de celte fermeté calme qui est la vraie vaillance, il ceignait ses reins pour la lutte qu'il prévoyait devoir être acharnée. Si parl'ois un nuage venait à son front, c'est %u'il sentait quelle responsabilité immense il avait assumée sur sa lete ; c'est qu'il s'avouait que, dans le combat qui allait se livrer, sou principal auxiliaire serait le peuple, — et qu'il n'avait point grande conllatice dans le peuple.
Les premiers rayons du jour, pénétrant à grand'peine à travers le verre épais et jauni de l'étroite lucarne do sa cellule, le trouvèrent debout encore et méditant profondément.
Il releva le front et salua le jour naissant d'un fier regard.
— Sera-ce toi, murmura-t-il. qui éclaireras le salut du Portugal?
Il s'agenouilla devant le crucifix de bois qui pendait à l'une des parois de la cellule, et adressa au ciel une coiuie et fervente prière.
Comme il se relevait, des pas retentirent dans le corridar, et presque aussitôt après, on frappa ii la porte de la cellule.
Les hommes de divers costumes et professions que nous avons vus ûéih. venir visiter le moine, entrèrent et saluèrent respectueusement. Ily en avait beaucoup plus qu'il l'ordinaire, et la classe du peuple était représentée par de nombreux députés.
— Votre Révérence ne nous a point appelés, dirent ceux-ci en s'avançant, — mais nous sommes malheureux, et le jour tant de fois promis n'arrive point.
— JMes lils, répondit le moine, le jour approcJie ; patience seulement jusqu'à demain.
— Demain ! répétèrent avec joie les gens du peuple.
Parmi eux, nos lecteurs auraient pu reconnaître qiielques uns de ces ridicules conspirateurs que nous lui avons présentés au commencement de cette histoire, réunis à l'auberge de Miguel Osorio, le tavernier du faubourg d'Alcantara. Mais ils étaient bien changés; la misère avait cliauffé leur courage, et une sombre résolution brillait maintenant dans leurs regards.
— Demain, comme aujourd'hui, nous serons prêts, mon père, direntiLs en bc retirant.
D'autres entrèrent encore. Parmi eux, le moine avisa la grosse tête de Baltazar, qui dominait toutes celles de ses voisins, comme dans le panorama d'une ville la haute tour de la cathédrale domine les églises vassales. Baltazar portait sur ses épaules une pesante sacoche au ventre rebondi. Le moine l'appela et fit signe aux gens du peuple de demeurer.
Baltazar et sa sacoche étaient envoyés par milord, qui, n'ayant point
VU le iiKÙnc la veille, lui faisait tenir de quoi fomenter le zèle de la multitude pour les inlértis britanniques.
Le nioino en fit usage sur-le-champ. Il distribua aux malheureux qui rentouraicnt une larpe aumône, pour eux et pour leurs frères ab<ens. Des bénédictions éclatèrent de toutes parts, en même temps que des promesses de dévoiimcnt et d'obéissance. Par extraordinaire, ces promesses étaient sincères. Elles devaient être religieusement tenues.
Les agens du moine s'approchèrent alors l'un après l'autre et l'informèrent de ce qu'ils avaient appri-. La plupart ne savaient rien. La ville était tranquille et la cour semblait plongée dans sou apathie habituelle. [In de ces hommes pourtant, qui cachait soas un vasic manteau le costume de porte-clés du Limoëiro, fît un rapport qui excita vivement l'attention du moine.
— Seigneur, dit-il, un homme que j'ai cru reconnaître pour l'ancien favori, Antoine Conti de Vintimiile, est venu avant le jour à la prison. Il a soigneusement examiné tous les postes cl y a laissé quelques uns des chevaliers du Firmament.
— Comment les nomme-t-on? demanda le moine d'un air inquiet. Le porte-clés prononça quatre ou cinq noms.
— Le hasard nous sert ! s'écria le moine. Ces hommes sont à nous. Néanmoins, comme ils ne valent guère mieux que leurs confrères, charge de ma part don Pio Mata Cerdo, le geôlier, de les surveiller de près... Est-ce tout?
— Non, seigneur... Antoine Conti a ordonné qu'on préparât pour ce soir la chambre royale.
C'était un large cachot situé au centre du Limoëiro oii, suivant la tradition, Jean II avait été retenu prisonnier par ses sujets révoltés. Celle chambre ne servait qu'aux criminels de sang royal.
— C'est bien, répondit le moine sans manifester aucune surprise. Après le porte-clés vint ce valet à la livrée de Souza, que nous avons
vu déjà dans la cellule.
— Hier, dit-il, Son Excellence a conféré fort avant dans la nuit avec le seigneur Conti de Vintimiile. Je n'ai rien pu surprendre de leur entretien, mais tandis qu'ils traversaient l'antichambre , votre nom a été prononcé.
— Que disait-on de moi?
— On parlait de violence... J'ai cru comprendre qu'on faisait dessein d'arrêter Votre Révérence.
— Ils n'oseraient, prononça lentement le moine; — et d'ailleurs auront-ils le temps?
— Prenez garde ! dit le valet en s'en allant.
11 ne restait plus dans la cellule que le moine et Eallazar.
— Prenez garde ! répéta ce dernier. Le comte vous cramt , seigneur, et vous savez ce dont il est capable.
— Au Limoëiro comme sur la grande place de Lisbonne, nesuis-jo pas le maître ? dit le moine ; — qu'on nfarrètc, et sur un signe de u'.a main, les verroux tomberont devant moi.
— Prenez garde! nmrnuira encore Baltazar d'une voix dont raccenl avait quelque chose de prophétique.
Le moine répondit à cette sinistre prédiction par un sourire deconfiano".
— A la volonté de Dieu! dit-il ; )1 est trop tard pour reculer. Baltazar sfirlit, et le moine le suivit bientôt, impatient qu'il était do
voir et de s'mforrner par lui-même. Tout lui disait que l'instani de la lutte était proche, et il voulait que le premier choc le trouvât sur lo champ de bataille.
L'aspect de la ville était morne , mais tranquille. Cependant toutes les boutiques éUiient closes comme à la veille d'unj grande calamité. Çii et là , sur le pas des portes , dos groupes de bourgeois se formaient et se
dissipaient aussitôt, après avoir échangé quelques paroles d'un air sombre. Quand par iiasard quelque femme se montrait au détour d'une rue , on la voyait se glisser rapide, le long des maisons, et regagner hâtivement son gîte, comme un pauvre oiseau cherche son nid à l'approche de la tempête. Les grandes rues du centre de la ville étaient désertes. Nulle tête curieuse aux fenêtres, nul bruit de métiers, nul mouvement , nul signe de vie pour rompre cette mort du silence et de la solitude.
Il y avait dans tout cela une immense tristesse. Le moine céda peu à peu à la lugubre influence de cette scène. Sa tète se pencha sur sa poitrine. Il sentit son cœur se serrer.
— Prenez garde! murmura-l-il , prononçant involontairement ce mot qui résonnait encore h son oreille ; — si o'ét'ait un pressentiment ! si, au moment de vaincre !... Non! Dieu est juste. Si je dois périr, il ne permettra point que mon œuvre reste inaccomplie.
Il atteignit le bout de la rue Neuve, et déboucha sur la Grand'Place, où Conti, sept ans auparavant, avait proclamé, a son de trompette, Tédit royal qui avait failli être cause d'une révolution. La place était presque aussi pleine de foule que ce jour-là, et les bruyans éclats de voix qui retentissaient de toutes parts, formaient un singulier contraste avec le silence des rues voisines.
C'était la même foule qu'autrefois, mais ses vêtemens s'étaient usés sur les saillies de ses os dépouillés de chair. On ne voyait là que haillons, visages hâves et regards de feu sous de profondes orbites creusées par la maigreur. Celte cohue déguenillée était une vivante et terrible menace.
A la vue du moine, toutes les têtes se découvrirent : un ardent espoir illumina tous les regards. Un murmure général apporta ces paroles à son oreille :
— Le moment est-il venu?
Le moine secoua la tête et passa.
— Révérend père, dit une voix près de lui, vous êtes bien véritablement le roi de cette multitude. J'admire votre habileté ; je m"incline devant elle... Vous étiez digne de naître Anglais , révérend père.
Le moine se retourna et reconnut lord Richard Fanshowe , qui faisait, lui aussi, incognito , sa petite promenade d'observation.
— Sa très gracieuse Majesté le roi Charles ne saura trop vous récompenser, reprit l'Anglais. C'est vous qui aurez été le vrai conquérant du Portugal... En vérité, cette foule est amenée à un point merveilleux. Vous lui avez généreusement donné ce qu'il fallait pour ne point périr d'inanition, mais rien de plus , c'est pariait!... Je veux mourir si je regrette les guinéesde Sa Majesté. Vous les avez placées comme il faut et à bon intérêt. Révérend père, ne pensez-vouspoinlque nous approchons du dénouement ?
— Si fait milord. Nous sommes au dernier acte.
— Pour ma part, dit l'Anglais, me voilà prêt à crier bravo!
— Vous en avez sujet, milord , plus que vous ne pensez. Je ménage à Votre Grâce une surprise pour la péripétie.
— Une surprise ? dit Fanshowe en dardant sous le froc du moine un regard soupçonneux.
Avtnt que ce dernier eût pu répondre, il se fit un grand mouvement dans la foule qui s'ouvrit et laissa au milieu de la place un large passage. Un brillant cortège, composé du roi, de la cour et des chevaliers du Firmament en grand costume, débouchait par la rue Neuve.
Le roi marchait entre Castelmelhor et Conti.
— Place, drôles! place à Sa Majesté! criaient les Fanfarons du roi en repoussant la foule.
Bien des mains se glissèrent sous les haillons et serrèrent de longs pci gnards cachés ; bien des regards interrogèrent de loin le moine ; toute cetfp
133 l-ES CllEVALIEIlS
muUiludc n'allendait qu'un mot, qu'un signo pour se préàpUer. Le moine resla innnobiie.
Qu.tnd le roi passa près de lui, il s'inclina respectueusement.
— Salut a Votre Kévcrence, dit gaîmonl le roi. C'est aujourdliui fèie i notre château d'Alcantara, seigneur n)ou}c ; nous tous convions do bon ixrur.
— J'accepte, sire, répondit le moine.
lia dernière cSia^se du roi.
Le temps »'lait froid et sombre. La cavalcade des chevaliers du Firmament poursuivait sa route vers Akantara. Cette troupe magnifique semblait avoir voulu, ce jour-là, se montrer dans toute sa splendeur : les Fanfarons du roi, moïités sur de beaux chevaux noirs, étalaient sur li roule leurs brillans escadrons, dont chaque cavalier semblait un prince. Derrière eux venaient les femmes, en bataillons serrés. Tout le long du chemin, les musiciens des deux corps exécutaient de vives et joyeuses fanfares.
En tête des Fanfarons du roi, le beau cavalier de Padoue se pavanait, voltigeait, caracolait. C'était plaisir de voir l'étoile de sa toque scintiller au loin, malgré l'absence du soleil, et le brillant azur de son costume semblait narguer le manteau grisâtre dont s'était revOtu le ciel.
Malgré toute celte joie extérieure, il y avait sur les visages une sorte de vague tristesse ; Alfonse seul, tout entier au plaisir du moment, avait une gaîté sans arrière pensée.
— Ami Vintimille, disait-il h Conti, ja suis enchanté de te revoir ; sans ce bambin de comte, qui fait de moi tout ce qu'il veut, je t'aurais rappelé il y a long-temps, car je me suis souvenu de toi deux ou trois fois pour le moins ; mais tu es devenu bien, laid dans ton exil, ami.
— La douleur d'être séparé de Votre Majesté... balbutia Conti.
Je n'y songeais pas... Sans doute je suis le soleil qui vivifie... As-tu vu mes petits chiens?
— Non, sire.
— Eh bien! je te les montrerai... Mai de Deos! tu est fort ennuyeux ami!
A ces mots, le roi se retourna vers Castelmelhor, croyant trouver, de ce côté, plus d'amusement. Mais Castelmelhor était sombre et pensif. Le roi bâilla et regretta fort de n'avoir point amené ses six levrettes pour charmer l'ennui de la route.
La journée se pa^^sa au palais d'Alcantara, comme toutes les journées où le roi donnait (èlo. Ce furent des pugilats anglais, des tours de magiciens, et un combat de taureaux. Rien de remarquable n'eut lieu, si ce n'est l'absence du moine, qui, ayant oublié, sans doute, sa promesse, ne se montra point au palais.
En revanche, un intrus se glissa, inaperçu, parmi les chevaliers du Firmament, dont il avait pris le costume. A* table, ce nouveau venu demeura taciturne et froid, se bornant à avaler quelques morceaux dans un coin sombre où il s'était placé. Ses voisins se dirent que si ce n'était point le diable en personne, c'était lo seigneur comtL- lui-même, qui avait revêtu ce déguisement pour surprendro les sympathies de la p.itnmilli; du roi. Mais celte opinion ne trouva point d'eclio, attendu 'rue, dans une salle voisine, le seigneur comte était assis à la table royale, où Alfonse lui reprochait, de minute en minute, l'aspect maussade de sa physionomie.
Alfons» son donnait à cœur-joif. Il était d'uno- gaîté folle et buvait rcsides sur rasades pour se {rû'partr convenablement à la chasse qui allait avoir lieu.
D'c FIRilAMENT. i39
— Peiit comte, dit-il vers le milieu du repas, (on verre est toujours plein ; c'est trahison, cela, mon ami .. Nous t'ordonnons de vider cette coupe ù notre royale santé.
Castelmelhor voulut obéir, et .porta le verre h ses lèvres, mais il no put boire. Son front était d'une pâleur livide; il senibbit prêt a défaillir.
— Eh bien ! s'écria le roi en fronçant le sourcil.
— Eh bien ! répéta à l'oreille de Castelmelhor la voix mordante de Conti.
Le comte fit sur lui-même un violent effort et ^ida la coupe d'un trait.
— Je bois à votre santé royale, sire, balbutia-l-il.
Le roi promena son regard autour de la table et remarqua seulement alors le trouble et la consternaiion qui se peignaient sur tous les visages.
— Mai de Deos! s'écria-t-il, sommes-nous à un enterrement, seigneurs?... Riez, je veux que chacun rie. et tout do suite, ou, par le sunç,' de Bragance, nous croirons qu'un complot se trame contre notre personne.
Un rire lugubre et forcé fit le tour de la table.
— A la bonne heure! dit Alfonse; vous êtes tous de loyaux sujets, et, d'ailleurs, si quelqu'un de vous avait de traîtrcuses pensées, j'ai la près de moi une bonne épée qui ne resterait point au fourreau.
11 frappa sur l'épaule de Castelinelhi>r, dont cliaque trait se contracta en un tressaillement douloureux.
— N'est-ce pas, petit comte, ajouta le roi, — que lu me défendrais, toi?
Castelmelhor ressentit en ce moment cette douleur terrible et poignante que dut éprouver Judas en donnant le baiser de paix au Sauveur. Il restait muet, immobile, et comme frappé de la foudre. Ce fut Conti qui répondit à sa place.
— Son Excellence ferait comme nous tous, sire ; et pour arriver jusqu'à votre personne sacrée, il faudrait que l'assassin passât sur nos cadavres.
— Voira qui est bien dit. ami de Vinlimille, répliqua le roi tout coîvsole. Baise notre main et n'en parlons plus!
Le repas se prolongea bien avant dans la soirée. La plupart des courtisans qui entouraient la table, créatures de Castelmelhor, étaient instruits du complot. Les autres s'en doutaient. Néanmoins le vin avait amené enfin une gatté bruyante et factice, et lorsqu'on se leva de table, l'état des convives promettait une chasse des plus réjouissantes.
On se remit en marche au son des fanfares. Six chevaliers du Firmament, porteurs de torches enflammées, précédaient le roi. Au dernier rang s'était placé l'incoimu, qui avait partagé le repas de la patrouille royale. Il était monté sur un fort cheval, qu'il conduisait en cavalier accomph.
La dislance entre le palais et la ville fut rapidement parcourue, et bientôt la chasse se répandit par les rues, excitée par les sons du cor et les cris assourdissans des chasseurs. L'office de veneur était occupé par le seigneur Ascanio Macarone dell' Acquamonda. qui s'en acquittait àmerveille, mais son habileté n'était point récompensée. On ne relevait aucune piste et nul gibier n'avait été lancé encore.
Tout à coup', au moment où la chasse passait devant l'hôtel de lord Richard Fanshowe, les plus avancés parmi les Fanfarons du roi se prirent à crier : Tayaut ! tayaut! Ea même temps, chacun put voir, à la lueur des torches, une forme blanche qui s'enfuyait a toutes jambes et au hasard.
— Hardi ! s'écria le roi en s'i'levant sur ses étrierspour mieux voir ; —hardi, mesbellots I
^40 LES CIIEVALIEnS
Le L:!au cavalier de Padoue s'éleva aussi ?ur ses étricrs ; mais il retomba aiHbitùt en poussant un profond gémissement.
C'"-pendant la chasse s*élani:a rapide, fougueuse, et biculôt lo gibier, qui était une pauvre femme (iemi-morie de frayeur, fut forcés, c'est-àdire se laissa choir sur la borne d'un carrefour.
Les cors sonnèrent aus:^itôt l'hallali, el les principaux chasseurs descendirent de cheval. Mais alors se passa une scène à laquelle on ne s'attendait point.
Ascanio Macarone se précipita aux genoux du roi avec tous le* signes du plus violent désespoir.
— Sire ! s'écria-t-il , ayez pitié do moi ! ayez pitié de cetls femme aussi sensible que belle !.,.
— Approchez les torches, dit Alfonsc en éclatant de rire; je veux voir le visage de en drôle tandis qu'il va nous jouer la comédie.
— Je ne plaisante pas, sire... par les noms réunis de tous mes glorieux ascendans, qui sont au nombre de trente-neuf, je parle sérieusement. Ecoutez-moi... qu'on ne touche point à cette femme... cette femme est...
— Voilà bien le maraud le plus réjouissant que je connaisse ! interrompit le roi qui contemplait Ascanio avec une sorte d'admiraiion.
Le beau cavalier do Padoue, désespérant de se faire comprendre, s'élança comme un trait et arracha la pauvre femme aux mains dos chevaliers du Firmament qui l'entraînaient vers le roi.
— Elle est à moi ! disait-il en se tordant les mains ; — c'est mon amour, c'est ma vie, mon idole, ma... ,,
Oh !... oh!... oh!... râlait le roi, suffoqué parlesconvufsions d'un rire homérique.
Les torches qu'on apporta en ce moment, éclairèrent le long et blafard visage de miss Arabella Fanshowe, que soutenait à bras le corps le malheureux cavalier de Padoue. A la vue de ce groupe, le roi abandonna les rênes de son cheval pour se tenir les flancs.
— Bravo ! bravo ! disait-il en essuyant ses yeux pleins de larmes.
— Ah! sire, s'écria Macarone d'une voix pathétique; — ne me ravissez pas mon trésor.
Alfonse, croyant toujours que le Padouan jouait une comédie concertée à l'avance, prit sa bourse dans la poche de son pourpoint et la lui jeta sans compter. Ascanio la saisit à la volée.
— Ce n'est point de l'or qu'il me faut , dit-il en ramassant la bourse avec soin ; — que m'importe votre or I... Ahl divine Arabella, quelle va être ta destinée!
En ce moment l'unique héritière de milord ouvrit un œil mourant et jeta autour d'elle des regards effrayés.
— Où suis-'je?soupira-t-elle.
— Sur mon cœur, répondit Ascanio d'une voix pleine de sensibilité; — dans mes bras, mon adorée, dans les bras de ton époux.
— C'est cela! s'écria le roi : — l'idée est bonne! Il faut les marier... nous allons faire la noce sur-le-champ.
A cette proposition bouffonne, l'aniique esprit des chevaliers du Firmament se réveilla comme par magie. Une immense acclamation répondit aux paroles du roi. Les deux futurs époux furent placés entre les six porteurs de torches, el la chasse, devenue procession, s'achemina vers la chapelle; voisine.
Un prêtre fut éveillé de par le roi et dut venir, bon gré mal gré, accomplir la cérémonie.
Miss Faiishowc, h peine remise de son épouvante, promenait ses repards effarés du roi aux chevaliers du Firmament, et de ceux-ci à Macarone.
— Mon célrste trésor, dit celui-ci en se penchant à son oreille, l'éclat de la solennité qui se prénarr; doit vous donner une idée de ma position
sociale... Co petit homme assez laid qui vient do me parlée est mon joyeux compagnoa AUonse, sixième du nom, roi de Portugal et des Algarves, en deçà et au delà do la mor, en Afrique, etc., etc. Il a voulu, quoi que je fisse, assister à mon mariage... C"est un drôle de corps!
Les deux futurs époux s'agenouillèrent et la cérémonie commença.
Isousne nous appesantirons point sur cette scène, ar.x détails comiques de laquelle tous nt^s efforts ne pourraient enlever leur caractère d'impiété.
Pondant qu'elle avait lieu à l'intérieur de la chapelle, une autre scèns d'un genre diamétralement opposé se passait au dehors. Tous les chevaliers du Firmament avaient suivi le roi; il ne restait dans la rue que trois hommes, dont l'un était l'intrus qui s'était glissé dans la journée parmi les gens de la patrouille. Il se tenait à l'écart et semblait attendre la sortie ce la foule pour se joindre de nouveau au cortège.
Les deux autres, qui se croyaient seuls, s'cntreienaieat à roix basse, sur le seuil même do la chapelle.
— Votre Excellence, disait l'un d'eux d'un ton de reproche, faiblit au moment d'agir. Relevez-vous, seigneur comte, et songez aa but que vous êtes sur le point de toucher.
Ce pauvre prince m'aimait! répondit Castelmelhor d'une voix qui accusait un accablement profond ; — il avait foi en moi, Conti! Ma trahison ni'apparaît ignominieuse et infâme. Si encore c'était un maître ordinaire, un maître capable de se défendre... im homme enfin !
— Votre Excellence n'aurait plus pour excuse l'intérêt du Portugal.
— L'intérêt du Portugal! reprit Castelmelhor; puis-je me mentir à moi-même?-.. Je n'y ai point songé, Conti, car AUonse a un frère...
— Allons, seigneur, s'écria brusquement Conti, le sort en est jeté! Ces mélancoliques réflexions sont superflues... Vos ordres sont donnés... Le navire est dans le port...
— Démon! nmrinura le faux chevalier du Firmament : Castelmelhor allait se repentir peut-être !...
Le favori se redressa tout à coup et secoua brusquement la tête comme pour chasser d'importunes pensées.
— Que son sort s'accomplisse donc! dit-il.
La nouveau couple sortit à ce moment de la chapelle, suivi parles ironiques acclamations de l'assemblée.
— En chasse! dit Alfonse.
La course folle recommença, mais elle prit subitement un tout autre aspect. Sur un signe de Conti, les torches furent éteintes. En même temps les fanfares cessèrent de retentir. Il se fit un silence soudain et complet.
— Quî signifie cela ? demanda le roi.
Nul ne lui répondit. — Conti piqua de son poignard la croupe du cheval d'AUonse, et le malheureux prince, saisi d'une enfantine frayeur, se sentit emporié avec une rapidité prodigieuse, le long des rues étroites et noires de la basse ville. A mesure que le temps passait, le bruit des chevaux qui suivaient ses traces dinnnuait rapidement. Bientôt il n'y eiit plus derrière lui qu'une douzaine d'hommes supérieurement montés. Cor.îi. qui le suivait de près, poussait incessamment son cheval. ^ — Où me mène-t-on? disait de temps en temps la voix tremblante d'AUonse.
Toujours le même silence. Les chevaux semblaient dévorer l'espace, et bientôt la taciturne cavalcade atteignit les rives du Tage.
A cet endroit, le faux chevalier du Firmament, qui avait suivi la ccurse, poussa son cheval et le porta aux côtés de celui d'Alfonse. L'obscurité empêcha de remarquer ce mouvement.
On s'arrêia sur le bord du fleuve, et Conti sonna par trois fois du cor. A et) signal, un éclair sillonna h Tigo en sautillant sur les crêtes des
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petites values, cl une lanterne apparut, suspendu-^ h la vergue d'un navire à lancrcdansle port, Qaclqu'-s luinuies après, une banjue, nioulce de quatre rameurs, touclia le rivage.
— Que veut dire tout cola? dein.nda encore le roi. J'ai cnne de rttitrer au palais, je m'ennuie et... j'ai peur !
Il prononça ce dernier mot eu frissonnant, car deux bras vigoureux venaient de rcnlevcr de la selle. On le déposa à terre et il se sentit entraîné sur la pente de la berge. Puis il lut enlevé de nouveau et placé sur la barque, qui gagna le large oussilùt.
C'était le faux chevalier du Firmament qui avait fait tout cela. Il s'assit près d'.Alfonse au fond de la barque et prit sa main qu'il baisa. Le roi, succombant a sa frayeur, avait perdu connaissance.
— Seigneur, dit le faux chevalier au capitaine du navire en lui remettant Alfonse, je vous confie le soin de Sa Majesté. Qu'il soit traité en roi. Vous répondez de sa vie sur voire tète au comte de Castelmelhor.
Ce dernier était resté sur le rivage, attendant impatiemment le retour de la barque. Lorsqu'elle revint, il s'élança vers le chevalier du Firmament, et lui saisit lo bras.
— Est-ce fait ? domanda-t-il vivement.
— C'est fait, répondit l'autre en dégageant son bras.
Puis, se retirant à quelques pas, il ajouta d'une voix haute et menaçante :
— 11 y a sept aris, je t'avais promis de revenir, Louis deSouza ; me voici... Alfonse est mort ; car, pour un roi, descendre du trône, c'est mourir. Jlais, tu l'as dit tout à l'heure : AUonse a un frère... Donc, longue vie au sang de Bragance, et Dieu garde le roi don Pedro !
Castelmelhor resta pétrilié. Il avait reconnu la voix de Vasconcellos. An bout do quelques sec«ndes, retrouvant sa préseuce d'esprit, il voulut se précipiter, — mais Vasconcellos avait disparu.
I^e numéro treize.
Le moine, comme nous avons pu le voir déjà plusieurs fois, était fort bien instruit do ce que se passait dans la ville. A peine Alfonse était-il sur le navire, qua li; moine le savait. l>tte dernière circonstance ne surprendra que médiocrement ceux de nos lecteurs qui ont su percer le voile mystérieux dont s'envel<jppait ce personnage. Tandis que Castelmelhor, soucieux et brisé par les émotions de la journée, regagnait solitairement son palais, le moine envoyait ses émissaires dans tous les quartiers de la vilk', et convoquait le peuple, son ?assal, pour le point du jour, sur la place du palais de Xabregas.
Bien avant celte heure, au nùlieu delà nuit, deux troupes nombreuses et bien armées sortirent de Ihùtel des chevaliers du Firmament. L'une était commandée par Antoine Conli, l'autre par le bel Ascanio. lequel s'était arraché à regret des bras de sa nouvelle et charmante épouse.
Conti, avec sa troupe, se dirigea vers le palais do Xabregas. Le Padouan prit une autre roule. Nous reviendrons à lui tout à l'heure.
Tout dormait au palais de Xaitrégas. Aucune lumière ne brillait aux innombrables fenêtres di- sa farale.Do l'autre côté de la place, le couvent delà Mère-dc-Dieu, lourde et imire masse de granit, se confondait aVec l'ombre de la nuit. l";onliel ses Chevaliers du Firmament arrivèrent aa seuil du palais sans que rien indiquât qu'on les eût af)er{;us.
— C. tle lois, bécria l'aiicitu lavori, la Franeaise, connue dit ce vieil hypocrite de Fanshowe, ne uiécliappera pas.... Frappez et ne craignez pas de l)risrr le maileau !
La grande porto retentit aussitôt sous un déluge de coups
— Ouvrez de par le roi ! cria Conii.
Les valets, éveillés en sursaut, coururent prendre les orJres de Tinfaïu.
— Barricadez les portes ! dit la roincr peut-être il nous arrivera du secours,
Eilo songeait à Vasconcellos en parlant ainsi. Le prince se leva ec s'arma. Avant de quitter la reine, il dit en lui baisant la main :
— Madame, il ne m'appartient point d'accuser d'avance et sans savoir un homme en qui vous semblez avoir mis toute votre confiance... mi homme qui m'a donné plus de bonheur que je n'en espérais en cette vie. Mais...
— Prétendez-vous parler de Vasconcellos? demanda la reine , dont le front blanc se couvrit d'une épaisse rougeur.
— Je prétends parler de Vasconcellos, 'madame.
— Et vous doutez de lui ?...
— En marchant à l'autel, je me disais : Tant de bonheur donné par un ennemi doit recouvrir un piège.
— Vasconcellos est-il donc voire ennemi ?
— Vasconcellos vous aime, madame.
La reine retint une eiclamaliou de colère dédaigneuse qui sollicitait sa lèvre.
— Seigneur, dit-elle à voix basse, il faut avoir un grand cœur pour se dévouer à des maîtres qui vous ressemblent! — 11 m'aimait.,, et je sui'> votre femme !... Et c'est lui qui a mis ma main dans votre main,.. El votre coeur, au heu de gratitude, ne garde pour lui que haine et soupçon I
— Il est le frère de Caslelraelhor î murmura don Pierre d'un air sombre.
— Ah ! seigneur ! seigneur ! s'écria la reine avec indignation et mépris, — vous êtes, vous, le frère de don Alibnse !...
Don Pierre pâlit et sortit aussitôt.
— Enfant soupçonneux! cœur bâtard! dit Isabelle en le suivant d'un regard irrité ; tout ce qu'il y avait de noble et de royal dans ce sang de Bragance est au fond du tombeau de Jean IV.
Puis, saisie d'un vague remords, elle s'agenouilla sur le prie-dieu qui était au pied d'î son ht, et prononça ces mois, réponses naïves aux tacites reproches que lui faisait «a conscience.
— Je i'oublierai, mon Dieu ! je tâcherai de l'oublier !
L'infant avait descendu les escaliers du palais. Les Chevaliers du Firmament, à l'itistant où il entrait dans le vestibule, altaquaienl la porte avec des leviers. Il ouvrit le guichet et reconnut que le nombre des assaillans rendait toute résistance inutile.
— Qui 0;c ainsi violer le drapeau du roi de France ? demanda-t-il à travers le guichet.
— .N'iil drapeau ne peut couvrir les criminels de lèse-majesté! répondit-on du dehors. Au nom du roi, moi, Antoine Conti de VintiaiiJ..', jo vous sonmie d'avoir à ouvrir les portes sur-le-champ!
— Ouvrez les portes! dit l'infant.
Conti entra aussitôt, escorté de toute sa troupe. L'infant tira son épée cl se mit dans une attitude de défense.
— L'ordre du roi ! dit-il.
Conti lui présenta un parchemin déplié que le prince parcourut d'un rapide regard. Apri's l'avoir lu, il jeta son épée, dont s'empara un des chevaliers du Firmament,
— Dos traîtres ont trompé Sa Majesté mon frère, dit-il, — mais il ne me convient pas do discuter sa volonté... Je vous suis, soigneur. La reine V(iU5 suivra de môme. Soutirez que j aillo la prévenir.
liabcllo apprit aveo une sorte d'miiifiéi\;uce le malheur qui venait la frapper. E le ne voulut point qu'on év.'iilài les deuioisellôs de Sauluss.
— A quoi bon oïlristcr ces pauvres filles par la vue d'une prison? dit-<'ll''. Leurs consolations seraient superflues : je suis résignée.
On lit monter la reine et rinf.ml dans lo propre carrosse de ce dernier. Ce fut ainsi qu'on le conduisit au Limèïro, où ils furent enfermés dans le cni'liot uppelé la Cliambre royale.
La reine s'assit ; le prince se mit à genoux devant elle. Il se repentait de sa conduite récente ; il avait peur d'avoir offensé Isabelle, et implorait s ni pardon dans les ternies les plus passionnés. La reine s'efforçait de sourire.
— .le ne vous en veux poir.t, seigneur, répondit-elle. Je sais que vous m'aimez, et je suis reconnaissante.
— Et vous, ne ni'aimez-vous pas, Isabelle? demanda l'infant. La réponse expira sur les lèvres de la reine.
— Non, reprit don Pierre, non, vous ne pouvez pas m'aimcr... et il ■ajouta avec explosion : — Oh! que je hais cet homme !
Tendant que cola se passait, le beau cavalier de Padoue faisait lui aussi, une capture. Exécutant à la lettre les ordres qu'il avait reçus, il fit enfoncer la porte du Couvent-Majeur des Bénédictins, et força lé premier frère qui se présenta à lui indiquer la cellule du moine. Le frère voulut résister d'abord, mais Ascanio frisa sa moustache d'une si effrayante façon, que le religieux, terrifié, courba la tête et obéit.
Le moine" dormait, Ascanio employa pour ouvrir sa porte le moyen déjà indiqué ci -dessus. Une douzaine de coups de hache convenablement appliqués permit de se passer de clé. Cette manière, toute expéditive qu'elle fût, donna le temps au moine de safiter en bas de son ht et de faire un peu de toilette. Il mil sa barbe et son froc. Il eut même le loisir de se nuinir d'un poignard et d'une bourse fort bien garnie.
— Révérend père, dit Ascanio en entrant, vous me voyez mortifié de venir vous déranger à pareille heure. Veuillez, je vous supplie, accepter mes excuses.
— Qu'y a-l-il? demanda froidement le moine.
— Il y a du nouveau, répondit Macarone en pirouettant sur lui-même, ce qui démasqua une trentaine de chevaliers du Firmament rangés dans le corridor. — Il y a d'abord ces honnêtes seigneurs, qui sont flattés, tout autant que nîoi, de placer leurs respects aux pieds de Votre Révérence... Il y a, en outre, un billet portant la signature de son excellence le comte de Castelmelhor, qui vous invite à faire, en notre compagnie, «ne petite promenade nocturne.
Ce disant, il approcha un papier de la figure du moine.
— Révérend père, coniinua-t-il, ce surprenant capuchon vous empêche de voir, et il faut que vous preniez connaissance...
D'un geste brusque il rejeta en arrière le capuchon du moine.
— Misérable ! s'écria celui-ci dont les yeux étincelèrent. Macarone demeura stupéfait.
— Corps deBacchus! niurmura-til, je ne connais pas cette figure-là I... El pourtant il me semble... oui, ce sont bien ses yeuxl... mais voici une barbe comme il n'en peut croître qu'au menton d'un capucin... Voire Révérence, après tout, ne serait-elle qu'un moine?
Il leva le flambeau qu'il tenait à la main et jeta un dernier regard sur lo visage de son prisonnier :
— Ane que je suis! — je puis dire cela moi-même, mais je ne permettrais à personne, fût-ce au pape, de le répéter... — La barbe est blanche et les cheveux noirs...
— Finissons! dit le moine avec impatience.
— Je suis le dévoué val t de Votre Evcellerice, et n'ai garde de mépriser ses ordres!... En route, mos fils!
Le moine s'enveloppa dans sa robe et suivit les chevaliers du Firmam'nl, sans ajouter une proie. Macarone marchait à la lêie de ses hona-
mes, frais, gnillard et fredonnant un amoureux refrain. 11 s'interrompait de temps à autre.
— La barbe est blanche I grommelait-il. Je suis sûr qu'il y a dessous un menton de ma connaissance. Je me passerai la fantaisie de tirer cela au clair.
Quant au moine, il allait d'un pas ferme, et n'avait point cette démarche inquiète du prisonnier qui épie l'occasion de s'évader. Par le fait, il n'y songeait pas. Il savait qu'on le conduisait au Limnëiro, et comptait sur les nombreuses intelligences qu'il avait dans cette prison.
Par malheur, il avait tort d'y (cmpter. Les instructions du Padouan prévoyaient ce cas, et il les accomplit à la lettre. Au moment de frapper a la porto de la prison, il fit arrêter sa troupe et jeta le manteau d'un des chevaliers du Firmament sur les épaules du moine. Celui-ci voulut se débattre, mais vingt bras robustes le continrent et l'enveloppèrent dans le manteau, comme on emmaillotte un enfant nouveau -né. Cela fait, quatre hommes le chargèrent sur leurs épaules.
— Si le révérend père pousse un cri ou prononce une parole entre la porte extérieure de la prison et celle de son cachot, dit Macarone d'un ion de bonne humeur, vous passerez tous vos épées au travers de ce paquet : il ne dira plus rien.
Alors seulement le moine sentit l'angoisse s'emparer de son cœur- Mais ce fut une angoisse terrible, poignante ! Il se vit perdu, — perdu sans ressources. 11 devina que le cachot où on le conduisait serait, sous peu d'heures, son tombeau. Sa vaillante nature fléchit un instant sous ce coup de massue, mais bientôt elle se releva. 'Son courage se raidit; son intelligence travailla.
Lorsque les chevaliers du Firmament le déposèrent au fond d'un cachot obscur et humide dont il ne savait ni la route, m la position, son indomptable sang-froid était déjà revenu. 11 se débarrassa du manteau, et s'assit sur l'escabelle destinée aux captifs.
Macarone ordonna à ses hommes de se retirer dans le corridor et resta seul avec le moine. Il avait à la main une torche.
— Maintenant, dit-il, je vais souhaiter une bonne nuit 'a votre révérence; mais auparavant, qu'il me soit permis de toucher cette barbe vénérable qui sera bientôt celle d'un saint dans le ciel.
Il porta vivement la main à la barbe du moine, mais celui-ci le repoussa avec une telle force qu'il traversa en chancelant toute la longueur du cachot, heurta la porte enlr'ouverte, et ne s'arrêta qu'au mur opposé de la galerie. Le moine s'élança sur ses pas, comme s'il eût voulu le frapper ; mais il n'alla pas plus loin que le seuil et se contenta de jeter un rapide regard sur la surface extérieure de la porte de son cachot.
— Numéro treize ! murmura-t-il.
Il rentra tranquillement, et, avec la pointe de son poignard, grava cesdeux mots, numéro treize, sur le large chaton d'une bague qu'il portait au doigt.
— Je veux être décapité, s'écria Macarone, — puisqu'on ne peut pendre un gentilhomme tel que moi, — s'il me reprend fantaisie de vous caresser jamais, seigneur moine. Ventre saint gris ! comme disait ce cher «!uc de Beaufort, en mémoire du Béarnais, son aieul, vous avez les raouvemens brusques pour un serviteur du Dieu de paix !.... Je voulais voir votre figure... c'était une idée.... Mais que m'importe, après tout, puisque dans une heure...
Macarone s'arrêta et se prit à sourire. Il venait de trouver une vengeance st'lon son cœur.
— J'oubliais d'annoncer à Votre Révérence une nouvelle qui l'intéresse, roprii-il on rajustant ses dentelles , froissés par l'accolade du moine; — c"eût été fort iiml fait de ma part. Dans une heure... avant , peutêtre... vous rccueilleicz la couioiinedu martyre, véiicidble \il-ic.
145 LES CnEVALIERS
Le moine ne répondit pas.
— Ainsi diinc. continua le Podouan, commencez vos denrères patemV (res , soigneur moine , ei si vous rcnc(nitriz là-liaut quelqu'un de mei glorieux ;;scendiins. offrez-leur, je vous prie, mes civililés et respects.
Il S'irtit ei lit jouer la clé dans la lourde serrure.
— Kestez! dii le moine.
— Pas possible, ninn révérend, je suis pressé.
— Restez, vous dis-je ! répéta le moine en faisant sauter dans sa main la lourde Li()urse dont il s'était muni.
Le srin do l'or fit sm* Ascanio son effet ordinaire. Son œil brilla ; son sourire s'épanouit, et. poussé par un invincible altraii, il passa de nouveau le seuil de la prison.
— Dépêchons, seigneur moine, dit-il pourtant ; — l'amour m'appelle Idin d'ici ; vous ne savez pas, vous, ajouta-l-il d'un ton langoureux , ce que c'est que l'amour !
— Je sais, répondit le moine, que le seigneur Ascanio n'a point de répugnance pour une bourse bien garnie.
— Non sans doute ! Je ne suis pas dépravé à ce point...
— Il me plaît de vous faire mon héritier, reprit le moine.
— Cela prouve en faveur du discernement de Votre Révérence.
— Vous êtes un brave soldat, Macarone... Celui-ci salua.
— Vous avez un cœur loyal et sensible... Macarone salua encore.
— Et je suis si'ir que vous exécuterez à la lettre la volonté dernière d'un houimequi va mourir.
Macarone prit à ces derniers mots une pose Ihéûfralement solennelle.
— La dernière volonté d'un mourant, dit-il, est chose sacrée ; — duissé-jc y perdre un membre, je l'exécuterai !
— Vous n'y perdiez rien et vous y gagnerez une centaine do guinées à l'effigie du roi Charles, qui se trouvent dans celle bourse... Ecoulezinoi... J'ai de [lar Li-bonne un ami... un parent que je n'ai pas vu dejHiis long-temps, mais à qui je voudrais laisser un souvenir.
— Vous le nommez?
— Baltazar.
— Décidément ce moine est de basse origine, pensa .Macarone. Je connais ce Baltazar, ajouta-t-il tout haut ; — il a été mon vulol de chambre.
— Un grand !...
— Enorme !... Je le vois d'ici... Faudra-t-il lui donner deux guinées?
— Moins que cela < f davantage. Il faudra lui donner celte bague, qui no vaiit guère plus d'une p'.stole.
Le Padouan prit la bague et la pesa.
— C'(«t viai, dit-il ; elle ne loâ vaut même pas... Je lui romeitrai cela quand jf le verrai.
— Non pa-;. seigneur Macarone, répliqua vivement le moine. Cette bagué ne doit puinlrester si long-leuipi aux mains d'un étranger. Il faut la Un porter tout de suite.
— Cette bague est donc bien importante ! demanda Macarone d'un air soupçonneux.
— Je mourrai content si je la sais entre ses mains.
— Celasuflii, seigneur moine ! déclama le Padouan en levant lesyeux au ciel.— Li volcnto d'un niiiurantesl chose sacrée !
11 tendit la main et recul la bourse.
— Au revoir, ou pluiôi... adieu, dil-il en formaulla porte dujcacliot.
Dt: FînMAM2>T. 147
xvm.
Caslelnielhor ne dormit point coHe nuit-U>. Pendant que ses gens opérait'î'.l les deux arrestalions que nous avons racontées au précédent chapitre, il en attendait le résultat avec une impatience mêlée d'inquiétude. Plus d'une fois, pendant ces longues heures d'attente , le souvenir d'All'onse vint jeter le trouble dans ses pensées ; plus d'une fois il vit, lorsque la fatigue fermait ses yeux un instant , la loyale et hautaine figure de Jean de Souza, son père. Mais il n'en était plus au temps où pareille vision lui donnait la fièvre. Le plus fort "était fait. Il avait vaincu le dégoût que lui causait cette lutte infâme contre un malheureux sans défense, qui était son bienfaiteur et son roi. Le reste devait lui coûter moins.
Le retour des chevaliers du Firmament lui apprit la réussite des deux expéditions qui leur avaient été confiées. La reine , l'infant et le moine étiiient en son poavoir.
Restait Vasconcellos, — mais que pouvait faire Vasconcellos?
Sûr désormais que le succès ne pouvait point lui échapper, Gastelmellior fit convoquer la cour des Vingt-Quatre et les autres dignitaires, dont le concours remplaçait, en cas d'urgence, les états-généraux réunis. Le palais de Xabregas était libre. Il indiqua pour lieu de réunion la salle ordinaire des délibérations.
Ensuite, il demanda son carrosse.
— Seigneur^ lui dit Conti au moment où il allait partir, le moine est prisonnier, mais ou a vu des captifs s'échapper et reparaître plus terribles <ïue jamais.
— C'est vrai, répondit Castelmelhor.
— Au contraire, reprit Conti, les morts ne quittent point leur tombeau.
— Fais ce que tu voudras, dit Castelmelhor en montant dans son carrosse, qui partit aussitôt après au galop.
Le comte se rendait au Limoëiro.
La Chambre roijale, où se trouvaient en ce moment l'infant et la reine, était située au centre de la prison. Elle était de forme peniagone et occupait les cinq sixièmes du premier étage d'une petite tour intérieure du beffroi. Le sixième restant, séparé de la chambre par un mur, formait un cachot infect, presque entièrement privé d'air et de lumière. C'était le numéro treize qui servait de prison au moine.
Celui-ci , après le départ de Macarone, se laissa tomber sur son escabelle, et resta long-temps immobile et comme frappé de stupeur. Pendant que le Padouan était près de lui, une ardeur fébrile et factice,— sorte de tension extraordinaire qui raidit les doigts de l'homme qui se noie autour d'un brin d'herbe, et l'esprit d'un agonisant autour d'une folie espérance, — l'avait soutenu. 11 avait bâti avec un soin extrême un plan de salut; il l'avait mis à exécution ; ce plan, pour la partie qui dépendait de lui, avait rétissi complètement; — mais ce plan, maintenant qu'il l'examinait mieux, lui semblait absurde et insensé. Comment compter sur la promesse de ce misérable boutfon, Ascanio Macarone ? En supposant môme qu'il dût accomplir sa mission, comment compter sur du secours? Baltazar était brave; le moine connaissait son dévoôment, mois la subtihté n^était point son fort: comment supposer qu'il devinerait de prime saut une énigme? Il connaissait la bague; il savait qu'elle appartenait au morne, mais numéro treize ne veut rien dire en aucune langue, et l'honnête Baltazar n'était point l'homme qu'il fallait pour découvrir sa mystérieuse signification.
Le moine se disait tout cela , et se courbait sous la puissance de cette
148 le:s CHEVALiEns
désespérante logique. Chaque fois que Tospoir faisait effort pour rentrer dans son caur, sa raison le refoulait aussitôt. Mais il espérait toujours, parce que Uieu a permis que cette suprême consolation n'abandonno point l'homme avant son dernier soupir.
C'était un incessant combat , plein de fatigues et d'épuisement, un combat où la victoire était une chimère, et la défaite un épouvantable martyre.
Car cette mort que le moine attendait n'était point une mort ordinaire. Avec lui devait périr son œuvre inachevée. Avec lui tombait la légitimité, ce noble soutien des étais. Il avait laissé abattre et n'avait point eu le temps de reconstruire. Il avait souffert qu'Alfonse fût exilé, et Pierre, captif, allait tomber faute d'un appui: son imprudente confiance venait en aide à la perfidie de l'usurpateur ; le sang de Bragance allait déchoir du trône par sa faute.
Et. comme il savait que toute usurpation est grosse de guerres civiles et de tempêtes domestiques; comme il savait que son pays, entoure d'états plus forts, convoité d'un côté par l'Angleterre, de l'autre par l'Espagne, avait besoin du courage de tous ses enfans pour rester libre, il se disait, non sans raison, que son'agonie à lui était l'agonie du Portugal.
Alors, une amère douleur prenait son àme pour la torturer. 11 parcourait son étroit cachot commo une bêle fauve tourne dans sa cage do fer. Il lâtait les murs, secouait sa porte, et déchirait ses mains à vouloir ébranler le massif barreau de fer qui séparait en deux la meurtrière do son oubliette.
— D'autres fois il se faisait un porte-voix de ses deux mains arrondies, et criait de toutes ses forces, appelant par leur nom les geôliers et les porte-clés. Ces hommes, il les connaissait, ils étaient à lui ; sur un signe de sa main, ils eussent laissé prand'ouvertcs toutes les portes du Limoéiro; — mais porte-clés et geôliers n'entendaient point sa voix. Son cachot était loin de tout passage. Les seules personnes qui prêtassent l'oreille à ses cris étaient les hôtes de la chambre royale : la reine et l'infant qui se disaient :
— Ici près, dans le cachot voisin, il y a un fou furieux !
Les premiers rayons du jour, en pénétrant par la meurtrière, vinrent augmenter son supplice. C'était l'heure à laquelle il avait convoqué lo peuple. Le peuple l'attendait sur la place du couvent de Xabregas. Sans doute en ce moment même mille voix l'appelaient et le demandaient.
Et il ne répondait point. — Il allait mourir.
Comme il arrive d'ordinaire, l'atonie succéda tout à coup à cette lièvro ; il retomba brisé sur son escabelle et ne bougea plus.
En ce moment d'immobilité et de silence , il entendit à son tour un bru t de voix dans la prison voisine. Il tourna la tête. Un rayon de jour, passant par la fissure d'une muraille, frappa son regard. Il se traîna jusqu'à cette place qui formait l'angle de son cachot le plus éloigné de la porte , et colla son œil h l'ouverture. Il ne put riea voir; le trou était plein de poussière et de débris. Tandis qu'il le déblayait avec la pointe de son poignard , les voix se reprirent à parler.
— Lui seul savait notre union, disait le prince, lui seul a pu nous trahir.
— Quand l'univers entier serait là pour l'accuser, répondit la reine d'un ton ferme, je me lèverais, moi, pour donner un démenti à l'univers, et je dirais : — Non 1 Vasconcellos n'est point un traître !
— Isabelle ! murmura le moine en pressant avec force ses mains l'une contre l'autre.
Il allait essayer de se faire entendre par l'ouverture , et crier à l'infant (l'appeler un geoUer , lorsque la porte de la chambre royale s'ouvrit. Le
moine, à travers le trou agrandi , vit entrer Castelmelhor. Il redoubla d'attention.
Le comte traversa la chambre royale lentement et la tête fièrement relevée. Mais cette hauteur apparente était évidemment un masque dont il couvrait sa honte et sa confusion secrètes. A son approche , l'infant détourna le visage. Isabelle, au contraire, demeura immobile et regarda le comte en face. Celui-ci, arrivé près d'elle, salua et dit :
— Madame, je n'ignore point que ma présence doit vous être odieuse; mais il faut vous épargner ces regards de mépris , car, pour nous deux, le temps des dédains réciproques est passé. Je suis trop haut, madame, pour que le mépris puisse m'atteindre ; je suis trop fort pour avoir besoin désormais de cacher le respect que «m'inspire votre noble caractère.
Il s'inchna de nouveau d'un air grave.
— Altesse, coniinua-t-il en s'adressant au prince, vous êtes coupable de lèse-majesté. Votre vie n'est point protégée, comme celle de madame la reine, par la crainte qu'inspire an roi puissant et toujours victorieux...
— Je serai jugé par les états du royaume, répondit l'infant. Si je suis condamné, je marcherai au supphce sans murmure... Mais, ce à quoi je ne puis me résigner, Castelmelhor, c'est à subir la présence d'un misérable tel que toi.
Le comte demeura impassible.
— El si je venais vous offrir la liberté? demanda-il.
— De toi, je la refuserais I répondit l'infant.
— Don Pierre l'accepterait, reprit foidement Castelmelhor, car il est jeune ; un long avenir se déroule devanllui, et la mort est triste à vingtdeux ans, — quand elle arrive, inévitable, obscure, sans gloire... dans les ténèbres d'une prison !
Le moine tressailUt a cette affreuse menace, qu'il savait devoir se réaliser.
Quant au prince, il l'accueillit par un sourire d'incréduUté méprisante.
— Qui oserait assassiner le frère du roi ? dit-il.
Castelmelhor fut quelques secondes avant de répondre. Puis, redressant tout à coup sa taille et se couvrant, il dit d'une voixforte et décidée :
— A mon tour, je demanderai : qui ose ici prendre le titre de frère du roi? Il n'y a plus de roi, Pierre de Bragance.
L'infant et la reine relevèrent à la fois leurs regards étonnés.
— Ou plutôt, reprit Castelmelhor , le Portugal a changé de maître, il il n'y a plus que don Simon de Vasconcellos et Souza qui ait le droit de se dire frère d« roi.
— Vasconcellos ! répéta la reine.
— Je savais bien qu'ils étaient d'accerd ! s'écria don Pierre avec une .sorte de joie. Je savais bien qu'ils se ressemblaient de cœur comme de yisage. Tous deux traîtres, tous deux menteurs I
— Non, non ! c'est, impossiblel murmura Isabelle.
Le moine, accroupi derrière la muraille, s'agitait et secouait les pierres gigantesques qui le séparaient de la chambre royale. Cette scène le narrai t.
— Vasconcellos, reprit méchamment Castelmelhor, n'a pu faire autrement que de servir son frère.
— Tu mens ! râla le moine.
— La reine courba la tète en silence.
En voyant ce mouvement, le moine sembla perdre tout courage, et tomba lourdement à la renverse.
— Mais laissons là don Simon qui est un digne frère, reprit encore Louis de Souza; — je ne suis point venu céans pour faire son éloge... vous savez maintenant, Pierre de Bragance, que vous n'êtes phis rien
159 tts ciiuvALicas
dans rétût. Votre dignité, rcHeldc la puissance fraternelle, s'éteint avec tettt» puissance. — C'est ruoi qui suis le roi! Linfaiit, d'un geste convulsif, sembla chercher son épée absente.
— Votre épée vous servirait peu. continua Ostelnielhor en souriant; encore faut-il' jr renoncer, car le dernier acte d'Alfonse a été de vous l'enlever. L'ordre était bien de lui, seigneur. La débile main de votre frère a signé votre arrêt de mort, mais elle ne pourrait point vous proléger. Votre vie m'appartient. Vous êtes à moi... suivant mon bon plaisir; dans ime heure, vous serez un homme libre, ou le cadavre d'un prisonnier... Ne donnercz-vous point, madame, un bon conseil à votre époux?
La reine, à ce mot, sembla s'éveiller brusquement. Elle promena son regard stupéfié de Casie'melhor à l'infant.
— Hélas! soigneur, Qit-elle, cet homme dit vrai. Vous êtes en son pouvoir.
— Je saurai mourir ! prononça l'infant d'une voix ferme.
^ — Non !... oh! par pitié pour n;oi, ne parlez pas ainsi, s'écria la reine. J'avais mis en celui qui nous a trahis ma confiance tout entière. Je croyais... c'est pour moi que vous péririez, seigneur, pour moi qui suis votre femme, et qui donnerais tout mon sang pour vous sauver.
L'infant regardait Isabelle avec une joie passionnée tandis qu'elle parlait ainsi. Des larmes do bonheur mouillaient ses yeux. Il oubliait ('astelmelhor et le monde pour ccoiiler celle voix, qui,'jusqu'alor3 froide et sévère, avait enfin prononcé quelques mots qui ressemblaient à des paroles d'amour.
— Merci... nierci ! murmura-t-il; — mais ne pleurez plus madame , car je n'aurais point la force de mourir.
La reine était en proie à une émotion extraordinaire. Elle so reprochait maintenant comme un crime l'amour qu'elle avait gardée à Vasconcellos. Elle voulait le croire coupable et ne le pouvait. Son cœur démentait toutes preuves. H se révoltait contre l'évidence et lui montrait le noble et fier visage de Vasconcellos protestant contre ces accusations mensongères.
Quant à l'infant, elle eût voulu lui donner au moins sa vie en échange de la part de tendresse qu'on doit à un époux. Elle cherchait avidement autour d'elle quelque chose à lui sacrifier. Castelmelhor était là, Casielmelhor qui l'avait tant de fois outragée ; elle voulut s'humilier devant lui.
— Seigneur, dit-elle, je vous demande pitié I
— Je suis entré avec des inleniions paciliques, répondit le comte , — €l les insultes de Pierre n'ont point ou le pouvoir de changer ma détermination. (Ju'il signe ce parchemin, et les portes du Limëiro s'ouvrir-jnt devant lui.
—Castelmelhor tendit à la reine un parchemin signé du sceau de l'élal.
— Un acte de renonciation au trùnol dit-elle après l'avoir parcouru.
— Jamais! s'écria linfant avec énergie. Plutôt mille fois la mort!
Le moine était toujours étendu sur le sol humide de son cachot. La vie semblait éteinte en lui. Dans sa chute, son capuchon s'gtait rejeté en .iriicre. L'eiroit et pâle rayon qui pénéliait à travers la meurtrière tombait d'apUinib sur son visage, où sa récente souffrance avait laissé des traces profondes.
Une cle tourna lentement dans la serrure de son cachot, dont la porte s'ouvrit sans bruit. Un homme entra , qui jeta un rapide regard autour de jui. Son visage était couvert d'un masque. Il tenait dans la nutiii droite une éjiee ; la gauche serrait le manche d'un long poignard.
Il ne vit rien d'abord ; mais, quand son regard se fut habitué à l'obscuiilé , il aperçut le moine étendu dans un coin , et marcha vers lui avec précaution. 11 s'agPDouili,) pièy Co lui, se pencha sur son visage cl.
le contempla une seconde en silence. Puis il détacha sa barbe blanche, qui lai?sa à découvert un menton rasé et une lèvre supérieure urnée de deux fines moustaches noires. Le regard du nouveau venu élincela de haine.
— C'est lui, murmura-t-il. je l'avais deviné ! Ah ! c'est qu'on reconnaît, même après sept ans, la main qui vous frappa au visage... Sept ans! sept ans d'exil dont il fut la cause!
Un sourd ricannement se fit entendre sous son masque, et il ajouta :
— Je crois que je vais me venger!
Tout à coup, le rire fit place à l'inquiétude.
— S'il était mort déjà ! dit-il.
Il jeta son épée et làta la poitrine du moine.
— Son cœur bat.... il vit assez pour qu'on le tue.
L'homme masque ramassa son épée ; mais avant de frapper, il découvrit le rayon de jour qui venait de la chambre royale , et , content de prolonger sa vengeance, il appliqua son œil curieux à l'ouverture. — H vit Castelmelhor, l'infant et la reine.
— Oh! oh! dit-il- mon puissant patron joue là son rôle comme il fau(, ce me semble!... Il ne se doute guère de ce qui se passe à trois pas de lui... Achevons notre besogne.'
Il se retourna et mit la pointe de son épée sur le cœur du moine. Le froid de l'arme fit ouvrir les yeux à ce dernier, qui les referma, se croyant le jouet d'une hideuse vision.
L'homme masqué se reprit à rire.
— Il croit rêver, grommela-t-il. Ce sera son dernier cauchemar.
Ce disant, il appuya ses deux mains sur le pommeau de l'arme pour l'enfoncer mieux.
Il était si absorbé par cette occupation, qu'il ne prit point garde à un léger bruit qui se fit derrière lui. La porte du cachot était restée entrebâillée. La franche et large figure de Baitazar parut sur le seuil.
— Numéro treize! mumura-t-il.
Et il dirigea, à l'intérieur, l'ame d'une lanterne sourde qu'il tenait à" la raain.
Sie saftoiiie.
Le moine avait eu grand tort de ne point compter sur la fidélité d'Ascanio Macarone. C'était précisément là le messager qu'il lui fallait. Un Portugais , en effet , se fût contenté de remettre religieusement la bague à qui de droit, sans mot dire ; mais le beau cavalier de Padoue , outre une multitude d'autres brillantes qualités, pouvait se vanter d'être le personnage le plus loquace qui fût sous le ciel. Il n'attendit point les questions de Baitazar pour lui raconter comme quoi il avait arrêté le moine, — ce qui, eut-il soin d'ajouter, était un secret d'état, — comme quoi le moine l'avait fait son héritier, etc., etc.
Il fut excessivement surpris et mortifié lorsque, au beau milieu de son récit, Baitazar, le poussant rudement de côté, partit avec la rapidité d'une flèche en grommelant ces mots étranges :
— Numéro treize !
— Le pauvre diable est fou, pensa le Padouan.
Et il regagna tranquillement son domicile, où la céleste Arcbella ronflait en l'attendant,
Baitazar, cependant, atteignit en quelques minutes les abords de la prison. Au nom du moine , les verioux tombèrent dovcnt lui, mais loutes ses questions demeurèrent .'^ans réponse. Nul porte-clés n'avait vu le révérend père.
Alors Baitazar se fit indiquer le numéro treize. Le gcolici lui donna
13f> LES CHEVALIERS
Mnc lanterne ot lui souhaita bon voyage, disant que, de mémoire d'homme, ce cachot n'avait point servi.
Il était temps que Baltazar arrivât. Le jet de sa lanterne lui montra ce terrible groupe que nous avons décrit au chapitre qui précède : le moine étendu sur le sol, et un homme les deux mains sur la garde de son épée, dont la pointe s'appuyait au cœur du moine.
Ballazar bondit en avant. Un seul clan de ses robustes jarrets le porta auprès de l'homme masqué. Celui-ci se retourna, Tépée haute : Baltazar était sans armes.-
Mais Baltazar n'avait pas besoin d'armes. Il para, d'un revers de sa rude main, le coup que lui portait son adversaire, et lui jeta autour du corps ses longs bras, qui avaient l'élastique dureté de l'acier. L"homme masqué jeta un cri, un seul ; puis on entendit comme un craquement d'os brisés. — Puis Baltazar lâclia prise, et un cadavre tomba pesamment sur le sol.
Le brave géant respira bruyamment alors, non pas de fatigue, mais de joie. Par un sentiment tort naturel, il voulut voir quelle sorte de reptile il venait d'écraser. En conséquence, il arracha le masque.
Le visage qu'il découvrit était horriblement contracté par la mort; il le reconnut néanmoins et repoussa du pied le cadavre avec dédain.
— Antoine Conti I murmura-t-il ; c'est autant de pris sur la besogne du bourreau !
Pendant que cela se passait, la scène de la chambre royale arrivait à son dénouemest. L'infant refusait toujours de signer sa déchéance ; Isabelle elle-même appuyait ce refus.
— Qui nous dit d'ailleurs que vous ne nens trompez point I s'écria tout à coup le prince, s'accrochant à un dernier espoir; — Alfonse était roi hier; l'avez-vous donc assassiné?
— Non, répondit Casielmellior qui tira de son sein un second parchemin.
— Alors, il est roi encore.
— Non, dit une seconde fois Castelmelhor.
Il déploya le parchemin et le montra de loin au prince.
— Alfonse, reprit-il, a fait ce que vous n^ voulez point faire; voici son acte d'abdication.
— Honte à lui I murmura don Pierre avec accablement. Ld reine baissa la tête.
— Maintenant, seigneur, dit Castelmelhor en changeant de ton, je vous ai tout dit : voici, en blanc, sur cet écrit, la place où sera inscrit le nom du successeur d'Alfonse. Les Vingt-Quatre et les dignitaires m'attend' nt; ils sont à moi.... vous avez établi vous-même l'alternative : — renoncez ou mourez!
Don Pierre, comme ces malheureux que presse un danger inévitable, parcourut sa prison d'un regard désespéré.
— Il faut en finir, reprit durement Castelmelhor ; — choisissez/
Et, comme le prince hésitait encore, il ajouta avec un impitoyable sourire :
— Faut-il vous convaincre que vous êtes en mon pouvoir? Des gens qui m'ont vendu leur âme attendent mes ordres derrière celte porte.... Voyez I
Il ouvrit la porte d'un geste brusque , et répéta emphatiquement :
— Voyez 1
L'infant et la reine tournèrent vers la porte ouverte un morne regard ; mais un élonnement inexprunable se peignit sur leur physionomie. Castelmelhor regarda à son tour ; une sourde malédiction s'échappa de ses lèvres.
Au lieu des gens armés qu'il a^ ail postés à la porte , il vit le rooinc ,
debout sur le seuil, la tète haute et les bras croisés sur sa poitrine. Derrière lui apparaissait l'herculéenne carrure du brave Baltazar.
— C'est vous qui êtes en mon pouvoir, seigneur comte ! dit le moine en s'avançant lentement.
— Toi ! s'écria Castelmelhor en écumant de rage ; — encore toi !
11 tira son épée et fit un pas vers le moine ; mais, sur un signe de celui-ci, Baltazar s'élança dans la chambre à la tête d'une douzaine d'honmies armés, commandés par le geôlier, don Pio Mata Cerdo luimême. Castelmelhor courba la tète ; il se sentit perdu.
— Je vous avais bien dit, Louis de Souza, reprit le moine, que vous deviendriez un assassin... Mon aspect vous étonne, n'est-ce pas! Vos mesures étaientprises... bien à cette heure, je» devrais être mort... mais Dieu protège le sang royal, seigneur comte. Il ne reste qu' un cadavre de l'homme que vous aviez envoyé pour me tuer. Vous-même, vous êtes captif et vaincu ; par les fenêtres de cette prison, vous pourrez entendre la voix du peuple crier : — Longue vie au roi don Pedro !
L'mfant, à ces mots, s'avança. Jusqu'alors, la surprise et la joie l'avaient fendu muet. ,
— Seigneur moine, dit-il, la couroane est à don Alfonse, mon frère. Je n'y ai point de droits.
Le moine arracha le parchemin que tenait encore Louis de Souza, e' que ce dernier, accablé par sa défaite, ne chercha point à retenir.
Alfonse a renoncé au trône, dit-il ; Dieu l'a permis pour le bonheur du Portugal. Vous êtes son légitime successeur, Altesse ; refuser serait reculer devant une tâche ardue et pénible : vous accepterez , parce que votre cœur est vaillant.
La reine, depuis le commencement de cette scène, couvrait le moine d'un regard inquiet. Sa voix semblait faire naître en elle une sepsation étrange. Tandis que l'infant hésitait, combattu par l'attachement réel et loyal qu'il portait à son malheureux frère, Isabelle s'approcha du moine et lui dit à voix basse :
— Est-il donc vrai que Vasconcellos est un traître, seigneur?
— Sous peu d'instans. Votre Majesté ne conservera plus de doute à cet égard, répondit gravement le moine.
Puis, se tournant vers les honmies qui suivaient Baltazar.
— Le seigneur comte est prisonnier d'état, reprit-il. Sur votre tête, vous répondez de lui à leurs majestés... Sire, et vous, 'madame, ajoutat-il, vos officiers attendent au dehors. Si votre bon plaisir est de vous rendre sur l'heure à votre palais, je me fais caution que nul danger ne menacera vos personnes royales...
Il s'inclina et sortit.
Faible encore par suite de la terrible nuit qu'il avait passée, il traversa néanmoins d'un pas rapide la distance qui séparait le Limoëïro du palais de Xabregos. Sur la place, entre le palais et le couvent de la Mère-de- Dieu, une foule immense ondulait et se pressait en murmurant. Elle attendait le moine, qui manquait au rendez-vous donné.
Quand il parut enfin, une acclamation générale fit trembler le sol et crier les vitres des maisons environnantes.
— Le moine ! le moine! criait-on; — place au moine qui va faire justice et nous délivrer de nos oppresseurs!
— Castelmelhor est prisonnier, dit le moine en se frayant péniblement un passage ; Alfonse a quitté le Portugal, et vous allez avoir un roi.
— Ce sera vous, n'est-ce pas, révérend père? cria-t-on de toutes parts Et, à tout hasard, dix mille voix s'élevèrent en chœur pour clamer :
— Vivo le roi !
Les Vingt-Quatre, les dignitaires et les députés de la bourgeoisie, convoqués par Castelmelhor, étaient rassemblés dans la salle des états depuis environ uneheure. L'inquiétudeétait peinte sur tous les visages. Parles fe-
i^ LES Clii-VALItUS
nèlrcs delà saUe,lesnien)bics de rassemblée voyaient la foule suilapbee et ironibloicnt. car la foule était nieoaranle. C'étaienI, pour la plupart, dos créatures de Louis de Souza. liste sciiiiiienl sans force en ^ab^ence de leur maître.
Au fond de la salle, une troupe nombreuse de chevaliers du Firmament, commandée par le seigneur dell' Acquamoiida, étalait la pompe de ^on brillant costume. — Le Padouan s'était muni d'un mouchoir, afin de h'agonouiller de vi.nt Castelmelhor. au moment où l'assemblée lui conféroraii la dignité royale.
Dans un coin, lord Richard Fanshowe jouait le rûle d'observatr-ur. Chaque fois que le murmure de la foule arrivait jusqu'à ses oreilles, il sa frottait le> mains avoc enthousiasme, et croyait entendre Lisbonne entier chanter le 6'orf savc Charles kivgl
L'acclamaiion fulnjinanie poussée par le peuple à la vue du moine fU sauter sur son banc chaque membre de l'assemblée.
— Voici venir mon fidèle bénédictin, se dit Fanshowe.
Presque au même instant le moine entra. Il traversa la salle d'un pas ferme, et ne s'arrêta que près de la table placée devant le siège du président. Il déplia l'acte d'abdication, et en donna lecture à haute voix.
— Le nom de son successeur? demanda l'assemblée.
Le moine gagna l'une des fenêtres, et fit un signp. Une seconde clameur univeaselle, étourdissante, partit de la place et secoua les vitres de la salle. Le moine ajterçut un carrosse qui traversait la foule. A cette vue, il apaisa le tumulte d'un geste, et revint vers la table. Là il saisit une plume, et remplit le nom laissé en blanc sur l'acte d'abdication.
— Seigneurs, dit-il en montrant du doigt la foule qui s'agitait sous les fenêtres, je suis le plus fort; j'ai le droit d'ordonner, — voulez- vous m 'obéir?
— C'est nn trésor que ce moine ! pensa Fanshowe.
— C'est le diable ! grommela Macarone.
Les membri's de l'assemblée hésitaient et se consultaient.
— Eh bien? reprit le moine d'une voix moBaçantc.
La foule, impatiente de ne plus voir son maître, éclata en murmuios. L'hésitation de l'assemblée prit fin subitement.
— Nous vous écoulons , révérend père, dit le président des Vingt- Quatre.
Le moine monta l'estrade , prit le coussin de velours où reposait la couronne royale , que Gistelme'lhor avait eu la précaution de faire apporter, et la rendit aux mains de Jean de Mcllo, président de la cour des- Vingl-nualre.
— Suivez-moi, seigneurs, dit-il ensuite.
L'assemblée se leva en masse et gagna les escaliers du palais.
— Que va-t-il faire? se dcmandjit F^nshove, avec un commencement d'inquiétude.
Au moment où le moine, qui marchait en tète, arrivait au haut du perron du palais, l'infant et la reine descendaient de leur carrosse.
Le moine déploya une seconde fois l'acte d'abdication et le lut au milieu d'un profond silence. Cette fois licn ne manquait: le blanc tlait rempli par le nom do don Pedro de Braganco.
Lecture faite, le moine prit la ciurontie des mains du président de la cour, et la posa sur la tète de l'infant.
— Longue vie au roi don Pedro ! hurla la foule, cnlhousiasnTéo de colle ponjpe théâtrale.
— .S/f vos non voOis .'... murmura douloureusement milord, qui avait fait ses humanités.
Le moine S43 mit à genoux et baisa la main du roi.
— Seigneur moine I s'écria doii Pierre avec emoiion , si vous n'étiez
BU FiriM'iMENT. Î55
pas un servite«r de Dieu, le moins que je pusse faire pnnr récompenser votre dévoùment, serait de vous nommer mon premier ministre.
— A cela ne tienne, répondit le moine.
Il dépouilla son froc et parut en brillant costume de gentilhomme.
— Yasconcellos ! dit le roi avec une surprise où il entrait quelque dépit.
— Don Simon! murmura Isabelle, qui retint à grand'peine un cri do reconnaissance et de joie.
Lord Fan showe exécuta une épouvantable grimace, et Macarone, fendant la presse, saisit le froc délaissé du moine, qu'il baisa passionnément eu disant :
— Corps deBacchus! Excellence, si vous me permettez d'emporter ce saint habit, j'en ferai des reliques... Je me déclare le valet deluurs majestés très sacrées, — et le vôtre avec un infini ravissement!
Simon de Vasconcellos. reprit don Pierre après un silence, je ne relire point ma parole : vous êtes mon premier ministre.
— Je remercie Votre Majesié, et j'accepte, répondit le cadet de Souza... En conséquence, je déclare dissoute et licenciée la dérisoire milice appelée chevaliers du Firmament.
Le peuple battit des mains, Macarone jeta sa toque étoilée et !a foula aux pieds en criant : — Bravo!
— En outre; continua Vasconcellos, je notifie à lord Ricliard Fanshowe que j'ai écrit au ministre du roi son maître, pour exiger son rappel, motivé sur...
— Je partirai demain, seigneur, interrompit Fanshowe, qui se retira aussitôt à l'écart.
— Consolez-vous, milord, lui dit le Padouan. Nous partirons ensemble vous, moi — et mon épouse.
— Que m'importent ton épouse et • toi ? s'écria Fanshowe d'un ton bourru.
— Père dénaturé ! répliqua le beau cavalier de Padoue. Mou épouse vous doit le jour!
— Arabella?.. balbutia Fanshowe altéré.
— La sensible Arabella, dont l'amour m'a procuré l'honneur d'entrer dans votre famille.
Milord ambassadeur laissa retomber ses deux bras le long de son flanc; ce dernier coup l'achevait.
Le roi avait donné en peu de mots son approbation aux mesures proposées par Vasconcellos. Celui-ci reprit :
— Je n'ai plus qu'une seule grâce à demander à Votre Majesté.
— Laquelle? dit le roi.
— Le pardon de Louis de Souza, mon frère.
— Il aura la vie sauve.
— Merci ! — Maintenant, sire, je remets entre V'os mains la haute charge que vous avez daigné me conlier. Mon devoir m'appelle ailleurs.
— Quoi! vous nous quittez ! s'écria Isabelle ! Le roi même parut surpris et affi:gé.
— Mon père me voit, madaiHM, reprit Vasconcellos, d'un ton de solennelle tristesse.
il baisa la main du roi, puis celle de la reine, qui était froide et tremblante.
— Adieu, seigneur, murmura Isabelle, dont une larme vint mouiller la paupière.
— Adieu! répondit Vasconcellos; — pour toujours.
Il se releva, et, suivi du fidèle Baliazar, il traversa la foule, qui s'ouvrit silencieusement sur son passage.
Arrivé au bord du fleuve, il monta dans une barque qui le conduisit
156 LES cnEVALIERS DU FIRMAMENT.
au navire où se trouvait Alfonse. On leva l'ancre. Vasconcellos joignit les mains et jeta un dernier regard sur Lisbonne.
Quand la ville disparut dans le lointain, un douloureux soupir souleva sa poitrine.
— Je ne l'oublierai point, raurmura-t-il ; elle sera toujours là, au fond de mon cœur.
— Puis il descendit dans la cabine où dormait le pauvre roi déirôué. II s'assit à son chevet, et, levant les yeux au ciel, il dit avec résignation :
— Père, je suis à mon poste I
Pacl FÉVAL.
Fin.
TABIS. — Imprimerie de BOLLÊ it C, rue Coq-Uéron, }.
TABLE DES MATIÈRES