‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 4 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

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Dans la partie la plus pittoresque et en même temps la plus sauvage de la Haute-Auvergne , sur un des appendices neigeux de cette chaîne effrayante de montagnes qui s'étend dans un rayon de moins de trois lieues de diamètre, entre le plomb du Cantal et le col de Cabre, et à deus lieues environ de la petite ville de Murât, s'élevait, il y a environ cent quarante ans, un antique château, bien sombre, bien froid, bien démantelé. Ce château servait, en toute saison, d'habitation à l'un des plus nobles seigneurs du pays, le marquis d'Anglars de Rochevert. Après avoir pris une part glorieuse à toutes les guerres qui marquèrent la première partie du règne de Louis XIV, ce seigneur s'était retiré dans son château, chargé d'ans et de blessm-es , avec le grade de mestre-de-camp , en échange duquel il avait versé son sang sur maint champ de bataille et dépensé le plus clair de sa fortune pour ce que l'on appelait alors le service du roi. En revanche, feu madame la marquise d'Anglars et de Rochevert , sa femme, douée de cette merveilleuse fécondité qui semble l'apanage du beau sexe dans cette partie du monde connu, l'avait rendu père d'une nombreuse progéniture : onze enfans, ni plus ni moins. Tous avaient prospéré et ne demandaient qu'à vivre ; tous étaient élevés chrétiennement et noblement; à savoir , les fils par un abbé qu'on avait recueilli par humanité au château ; quant aux filles , une vieille parente

ft L AINE DE LA FAMILLE.

Cl le jeune ad«>lescent. l'esprit rempli de toutes ces merveilles dupasse, se plaisait h en doter l'avonir.

D'oii vient donc qu'après avoir étalé coniplaisamment devant son fils cette riche moisson de souvenirs , le marquis se pressait si peu de lui offrir les moyens d'y joindre un jour les siens? Sans doute il avait à cet égard de puissans motifs dont moins que tout autre Philippe d'Anglars eût osé lui demander compte, tant du fond de son grand fauteuil le vieux gentilhomme avait su inspirer ii tout sou entom'age de respect et de crainte. Quoi qu'il en soit, confiant dans sa jeunesse (il n'avait pas encore accompli sa vingl-nniènie année) , le comte d'Anglars semblait avoir pris son parti sur le retard apporté à son entrée dans la carrière, et cherchait, ainsi qu'on l'a vu plus haut , dans les plaisirs de son âge un allégement aux ennuis que devait lui causer un semblable ajournement.

Depuis quelque temps même, ce besoin de distractions était devenu chez lui plus puissant que jamais ; la chasse surtout occupait tous ses jnstans; et. bien qu'on fut entré dans la saison d'automne et que la neige si hâtive dans les pays de montagnes vînt déjà encombrer les chemins, il ne se passait pas de jour sans que M. le comte Philippe d'Anglars sortît du château pour aller faire la guerre aux loups. Ces derniers, par esprit de contradiction sans doute , ne s'en montraient que plus fréquens et plus nombreux encore dans les environs du manoir. Il est viai que M. le comte, au lieu de s'en aller, connue par le passé, chasser en compagnie des plus âgés de ses frères ou de quelques gentillâtres voisins, avait déclare un beau jour que ceux-ci n'entendaient rien à cet exercice, et qu'il préférait s'y livrer seul. Conformément à cette déclaration, il montait régulièrement il cheval tous les matins , quelque temps qu'il fît . et , sans crainte des précipices ni des avalanches . il s'engageait dans les sentiers les plus difficiles de la montagne ; mais il fallait que bêles fauves et gibier se présentassent bien rarement à portée de son mousquet, car Antoine, le valet de chambre de M. le marquis , celui qui était chargé d'approvisionner le jeune comte de poudre et de plomb, assurait que la provision était restée intacte pendant quinze jours.

C'est qu'en effet bêtes fauves et gibier étaient bien loin de la pensée de Philippe d'Anglars dans les excursions périlleuses auxquelles il se livrait journellement , et tous les daims de la Haute-Auvergne auraient bien pu venir gambader devant lui sans que peut-être il lui prît fantaisie d'en ajuster un seul. Que si l'on veut connaître la cause du changement qui s'était opéré depuis peu dans les habitudes du jeune gentilhomme, il faut . par quelque lielle matinée d'aiilomne . monter en croupe avec lui sur son joM cheval gi'is pommelé, discret conlidenl de toutes ses actions,' et dont ie pas lent et mesuré et l'atliiude nonchalante semblent se conformer à la situation d'esprit de son maître. Au bout de trois quarts d'heure de marche environ par des chemins taillés à pic ou suspendus au dessus d'abîmes sans fond, nous arriverons au bord d'une gorge étroite et sauvage au fond de laquelle est encaissée une petite vallée d'où s'exhale une odeur de pâturages, une de ces vallées sur lesquelles la bise d'automne et les premières neiges passent sans les atteindre, mystérieuse oasis pleine en tout temps de verdure et de parfums dont le mugissement solennel des vaches trouble seul le silence. Celle paisible retraite est connue sous le nciui de A'al Moron. C'est là qu'il faut descendre. Après avoir .subi l'inspection d'une d(Mui-douzaine de vaches h la croupe luisante et à la riche encolure , qui paissent tianquillemi-nt les dernières graminées que l'aulomne laisse subsister à la surface du sol, vous découvrirez, à l'ombre d'un pdil massif de châtaigners dont les feuilles jaunies jonchent en grande partir la terre, une humble maisonuetle formée de branches d'arltre et de maçonnerie. Arrêlez-vous ! uni^ voix de jeuiK^ lille , une voix pleine de pureté et de fraîcheur ne vient-elle pas se faire entendre? 11 faut craindre de la troubler. Cette jeune lille chante dans son naïf pa-

tois des montagnes et sur un rhythme plein de mélodie , ime de ces chansonnette?; qui renferment, sous un voile allégorique et souvent chargé d'énigmes et de mystères, tant de trésors de grâce et de poésie... Ecoutez !

Au plus profond de la montagne , Cache-toi bien , gentille tleur,

Ma sœur :

Voici venir dans la campagne

Un beau seigneur

Trompeur.

Que la neige

Te protège ,

Gentille fleur,

Ma sœur;

La neige efface

Toute trace ;

La neige glace

Le cœur.

Maintenant la voix s'est éteinte ; Philippe d'Anglars vient de sauter lestement à bas de sa monture qu'il a attachée à un arbre, et il se dirige à pas furtifs vers la maisonnette. Entrons avec lui.

— Bonjour. Nanette, dit le jeune homme eu appliquant le plus ardent baiser sur la joue d'une fillette de quinze h seize ans qui tressaillit et devint rouge comme une cerise.

— Ah ! monseigneur, c'est vous! s'écria-t-elle en attachant sur le comte deux grands yeux noirs où se lisaient à la fois la surprise et le plus vif embarras, vous m'avez fait bien peur !

— Vrai, Nanette? Eh bien, mordieu, tant mieux, c'est pour te punir de chanter toujours cette vilaine chanson qui n'a pas le sens commun et qui est triste comme un enterrement.

— Pardon, monseigneur, je tâcherai de l'oublier, puisqu'elle vous déplaît ; mais ce n'est pas ma faute si elle me revient toujours. On dirait un pressentiment.

— Allons, Nanette, tu es une petite sotte.

— Comme il vous plaira, monseigneur. Que désirez-vous de moi ?

— D'abord , Nanette, il faut une tasse de lait; tu tais bien que c'est là l'objet de ma visite de tous les jours.

Nanette fixa de nouveau ses grands yeux sur le jeune gentilhomme .qui venait de s'asseoir sur un escabeau, et, le coude appuj-é sur une méchante table ver;uoulue, la contemplait en souriant, puis elle les baissa à terre, et, réprimant un soupir, elle se mil en devoir de remplir le désir qui venait de lui être exprimé.

C'était une fort jolie hlle que Nanette , la petite métayère du Val Moron ; sa peau était aussi blanche que le lait de ses vaches, et les vives couleurs de la rose des montagnes nuançaient agréablement son teint. Elle avait une taille de nymphe qui se dessinait à merveille sous sa juge de bure, et son bavolet légèrement arrondi sur son sein était plein de charmantes promesses. Joignez à cela des dents blanches comme des perles , ûe beaux cheveux noirs coquettement relevés en chignon derrière sa tète, et une jambe qui eut fait envie a Diane chasseresse. Enfin , comme elle était la plus jolie fille des envu'ons, elle en était la plus sage. Aussi son père, l'un des tenanciers du domaine d'Anglars, en était lier à juste tUre; et, n'était le désir qu'il avait de lui faire une petite dot, il se fût bien donné de garde de la quitter ainsi tout le jour pour s'en aller gagner quelques écus au château d'Anglars , en coopérant à certaines époques aux travaux des champs; mais les temps étaient durs, et le père de Nanette, obscur et pauvre tenancier, trouvait dans ce produit combiné avec

6 l'aîné de la famille.

celui do se? vaches le moyen d'acquitter sa redevance envers M. le marquis d'Anglars, tout en faisant quelques économies. Du vivant de sa femme, il avait toujours agi ainsi . et maintenant qu'il était veuf et qu'il avait une lille bientôt bonne à établir, il se fût estimé coupable en faisant différemment. D'ailleurs, il ne se passait pas un jour sans qu'il rentrât au logis au coucher du soleil, et puis il laissait sa Nanette sous la sauvegarde de Médor, un gros chieu capable de tenir- tète à deux honunes, puis Nanette était si sage , puis enfin la saison approchait à grands pas où les travaux des champs étant suspendus et les cliemins devenant impraticables, il reviendrait passer l'hiver dans sa maisonnette et ne quitterait plus sa fille d'un seul instant.

Il n'était pas une seule de ces circonstances qui ne fût parfaitement connue du jeune comte d'Anglars, depuis certain dimanche où , ayant remarqué à la messe sa jolie vassale . il s'était proposé cette charmante conquête, e(, dès le lendemain , il était allé demander une tasse de lait dans la cabane isolée du Val ^loron. Mais, soit qu'il y ait dans l'aspect de l'innocence et de la vertu je ne sais quelle puissance qui paralyse les mauvaises pensées, soit que Philippe d'Anglars fût encore séducteur bien novice, un mois environ s'était écoulé sans qn'à part quelques baisers bien innocens, il fût guère plus avancé que le premier jour. Aussi commençait-il à entrer en grand courroux contre lui-même. N'était-ce pas une "honte, en effet, que lui. l'aîné de la maison d'Anglars, qui jusque-là n'avait jamais rencontré de résistance , soupirât depuis si long-temps pour une fillette ! Il fallait que cette sotte intrigue eût enfin un dénouement. Il y allait de son honneur, il y allait de son repos, car c'est en vain qu'il eût cherché à se le disshnuler à lui-même, ce qu'il avait pris pour une amourette commençait à devenir ime passion sérieuse qui l'absorbait complètement ; il ne pensait, ne rêvait qu'à Nanette; cette précieuse fleur des montagnes manquait à sa couronne , il la lui fallait à tout prix. Aussi bien, la route devenait de jour en jour plus difficile pour arriver au Val Moroii. La veille encore son cheval s'était abattu et avait manqué de l'entraîner au fond d'un précipice. Ainsi, il y allait à la fois de son honneur, de son repos et même de sa vie.

Notre gentilhomme s'était dit cela et bien d'autres choses encore pendant qu'il suivait tout pensif, le jour où commence cette liisloire, le chemin du Val Moron; et, tout en buvant la tasse de lait que la jeune fille venait de lui présenter, l'apprenti Lovelace ruminait dans sa tête un

Elan d'attaque dont il semblait vivement embarrassé, lorsque, par un asard imprévu, sa belle ennemie vint, sans défiance aucune, lui offrir des armes pour sa propre défaite. Si l'on veut bien suivre la conversartion qui s'engagea entre les deux jeunes gens, on verra bientôt comment la pauvre Nanette se hvra elle-même pieds et poings liés à son séducteur.

— Merci, Nanette, dit le jeune comte en rendant à son gracieux échanson la tasse dont il avait bu le contenu, et ses doigts effleurèrent la main tremblante de la jolie fille, et ils osèrent la presser.

Nanette, contre sa coutume, ne retira pas sa main, et elle ne prononça pas une parole. Seulement une grosse larme, presque aussitôt dissimulée sous un sourire, brilla sous ses longs cils noirs.

— ^^Qu'as-tù. Nanette? s'écria le comte, tu me semblés triste aujourd'hui. Ksl-roque tu n'es pas bien aisede me voir?

— Oh! si fait, monseigneur.

Ce fut avec un profond accent que Nanelle fil celle n'-ponse, et rien que dans l'expression de physionomie qui l'accompagna, un observaieitr plus expérinienié (pie Philippe d'Anglars eût deviné (cul d'abord l'ardeur d'une passion long-temps contenue dans les replis les plus secrets du cœur, mais enfin près de se faire jour, fût-ce même en le brisant.

Le jeune gontilhonnne regarda fixeuienl h son tour la belle villageoise.

— Et moi, ajouta-t-il après un silence, ei moi, Nanette, je te dis que tu ne me reçois pas aujourd'hui comme à ton ordinaire. Tu as quelque sujet de chagrin que tu veux me cacher; c'est mal, c'est bien mal, car je... t'aime. Nanette. tu le sais.

— Moi, monseigneur ! je n'ai aucun sujet de chagrin, je vous jure. Bien au contraire, je n'ai que des sujets de joie. Mon père qui'm'a laissée seule tous les jours de cet automne pour aller travailler au château, m'a dit ce matin en partant que demain serait le dernier joiu où il me quitterait. Il va rentrer à la cabane, ce bon père ; je ne serai plus seule un instant dans la journée. Oh ! n'est-ce pas, monseigneur, que je suis iDien heureuse ?

En parlant ainsi, la pauvre enfant, cédant à la violence des émotions qu'elle avait essayé de vaincre, se prit à 'fondre en larmes. Troublé luimême en apprenant une nouvelle qui ruinait toutes ses espérances et l'exilait définitivement du 'S'al Moron, le jeime comte sentit en même temps cette douce ivresse que donne le premier aveu de la femme qu'on aime, alors même que cet aveu est acheté par une douleur; et, enlaçant dans ses bras la jeune fille don t il essuya les pleirrs sous un baiser :

— Nanette, lui dit-il d'une voix étouffée, chère Nanette, tu m'aimes donc ?

Nanette ne répondit pas. mais elle cacha sa fête dans le sein du jeune homme. Le jour était sombre : un instant une brise légère s'était élevée et avait fermé la porte de la maisonnette, puis la brise avait cessé : tout se taisait alentour dans cette petite vallée isolée et en quelque sorte perdue au milieu des montagnes, loin de tout regard humain. Médor était endormi à quelques pas de là dans la prairie... Pauvre Nanette!

Tout à coup Médor aboya, et on heurta avec violence à la porte de la cabane. Les deux jeunes gens se regardèrent avec terrem-, puis une voix du dehors s'écria :

— C'est moi, monsieur le comte, venez, venez vite. Il est arrivé ce matin une lettre au château, et depuis ce moment M. le marquis vous fait chercher de tous côtés; il veut vous parler à l'instant même.

— C'est Antoine, le valet de chambre de mon père, dit le jeune gentilhomme; puis, déposant un baiser sur le front de la jolie fille : Adieu, Nanette, lui dit-il à voix basse, il faut que je te quitte ; pense à moi. Je reviendrai demain à la même heure.

— Demain î balbutia Nanette.

Et, confuse, elle couvrit sa tête de son tablier.

Philippe d'Anglars ouvrit la porte et sortit en soupirant de la maisonnette.

Nanette pleura long-temps encore après le départ du jeune comte, et pourtant Antoine était arrivé assez à temps pour sauver l'innocence de Manette... Pourquoi donc pleurait-elle, la jolie métayère du Val Moron?

Un Message royal.

Lorsque Philippe d'Anglars fut introduit en présence de son père, il trouva toute la famille assemblée dans la chambre du vieux gentilhomme. Le marquis était majestueusement assis, au coin de la cheminée, dans son grand fauteuil de cuir surmonté d'un cartel, sculpté aux armoiries de la maison d'Anglars de Rochevert. Il tenait h la main un paquet, dont le sceau de cire rouge, bien que déjà brisé, laissait apercevoir l'empreinte du royal écusson de France. La religieuse avait pris

78 l'aîné de la famille.

place à l'angle opposé de la cheminée, sur le fauteuil de tapisserie jadis confectionné par les nobles mains de feu madame la marquise d'Anglais pour son usage personnel, et l'abbé se tenait modestement ù ses côtés sui" un pliant. Les enfans étaient debout. Le marquis, vieillard d'environ soixante-dix ans, portait empreinte sur son visage encore assez martial en dépit de ses rides, cette austère gravité qui sied à un mestre-do-camp, surtout quand il est de bonne maison et d'un âge où l'on doit s'attendre à paraître incessamment devant Dieu. Tous dans la chambre, excepté lu, étaient comme dans l'attente d'un grand événement et gardaient un religieux silence, ni plus ni moins que les nobles effigies des d'Anglars de Rochcvert pompeusement appendues à chaque paroi de muraille, si bien qu'à la faible clarté qu'un jour brumeux d'octobre laissait pénétrer à travers les étroites fenêtres en meurtrières, on eût pu se demander si ce n'était pas là un conciliabule de portraits et de statues.

Pourtant, lorsque le jeune comte entra, il y eut un mouvement marqué d'attente et de curiosité. Celui-ci fit trois pas dans la chambre, puis il s'inclina profondément et demeura debout dans celle altitude respectueuse, aujourd'hui désapprise, qui convient à un fils en présence de son père, attendant qu'il plùi à ce dernier de lui adresser la parole.

Le marquis fronea le sourcil et dil d'une voix brusque :

— Vous vous êtes fait long-temps attendre, monsieur...

Le marquis avait beaucoup du caractère du grand roi : comme lui, il n'aimait pas à allendre. et, comme lui, il était fort despote. Aussi toute l'assistance fut prise d'un saint tremblemenl en songeant à ce qui avait dû s'amasser de bile dans son sein pendant une attente de plusieurs heures.

— Mon père, répondit le jeune comte avec un certain air de résolution puisé sans doute dans sa propre mauvaise humeur d'avoir été si malencontreusement interrompu dans son amoureuse conquête; mou père, j'arrive de la chasse, et j'ignorais...

— lium ! grommela le vieux gentilhomme, la chasse! Il paraît qu'elle vous fait tout oublier, la chasse! Vous n'avez point paru au dîner... Qu'avez-vous tué à chasse, monsieur?

Pour toute réponse, le jeune comte baissa les yeux, et une légère confusion se peignit sur son visage.

— Autrefois, dil le marquis d'un ton ironique, vous étiez plus habile; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, cl il faudra bien que vous y renonciez de vous-même pour quelque temps, à la chasse.

— Comme il vous plaira, mon père.

Ici le marquis se recucuUit quelques instans ; puis, se redressant du mieux qu'il put sur son grand fauteuil , il s'écria de sa voix la plus solennelle :

— Voici un message que je viens de recevoir du roi, et qui vous concerne, monsieur. J'ai voulu que tous fussent présens pour l'entendre. M. l'abbé va donner lecture.

Un frémissement général d'inién't accueillit cette grande nouvelle. Philippe d'Anglars lui-mênir» se sentit pris d'un violent baltemenfde cœur, et \o marquis, ayant tendu le message à l'abbé, celui-ci l'ouvrit avec toutes les marques du plus profond l'especl, et, d'un ton plein d'emphase, il lut ce qui suit :

« Versailles, 12 octobre 1700.

« Monsieur le marquis d'Anglars de Rochevert. j'ai reçu avec plaisir )) votre fidèle lettre. .le regrette que l'élal di' voire sanle ne vous per- » mette pas de venir, ainsi que vous en aviez b' projet, me présenter votre » fils aîné, \c comte d'Anglars dt; Uocheverl ; mais je n'en accepte pas )' moins l'offre que vous mt," faites de le consacier .î mon service, et jes- » père qu'il s'y montrera digne du nom qu'il porte. Les rejetons de la

» vieille noblesse du royaume sont sûrs de trouver en tout temps auprès -» de moi protection et appui , et je souhaite que votre fils me fournisse » bientôt l'occasion de le lui prouver. Sur ce, monsieur le marquis d'An- » glars de Rochevert , je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne » garde,

» Signé, Louis. »

Lorsque cette lecture fut terminée, et que la religieuse eut baisé eu pleurant l'écriture royale ou du moins celle d'un de MM. les secrétaires du roi, le marquis reprit possession du précieux message, et s'écria :

— Monsieur, vous avez entendu la réponse que Sa Majesté a daigné faire elle-même à la lettre que je lui avais adressée pour vous recommander à ses bontés. Ce haut témoignage de la faveur royale sera conservé avec soin dans les archives du château d'Anglars. Maintenant, monsieur, rien ne vous retient plus maintenant parmi nous ; le roi vous attend à Versailles. Il importe de ne pas faire attendre le roi. Toutes les dispositions sont faites dès long-temps à celle effet, et demain matin vous partirez pour la cour.

Le tonnerre éclatant au milieu de la chambre n'eût à coup sûr pas produit plus d'effet que ces quatre mots du marquis : « Vous partirez demain matin. » Ainsi donc Tarrèt était prononcé, car dans la bouche du vieux gentilhomme toute parole destinée à formuler une résolution avait un caractère irrévocable, et toute sa maison éplorée et agenouillée devant lui n'eût pas même obtenu de lui un délaide quelques heures. Denjain matin allaient se rompre peut-être pour toujours tous ces liens charmans qui unissent la famille à un de ses membres, et qui ont d'autant plus de prix dans la solitude d'un vieux château, que rien ne saurait les remplacer, non plus que rien ne saurait en distraire. Demain matin il ne serait plus l'a pour encourager ses frères, pour consoler ses sœurs, pour dérider le front de la religieuse et de l'abbé, celui sur lequel, à une époque déjà loin de nous et dans un ordre d'idées qui chaque jour nous devient plus étranger, toutes les espérances de la famille se concentraient en quelque sorte, parce qu'il en était à lui seul la personnification vivante, et qu'il représentait l'autorité paternelle, dégagée de tout ce que le respect et la crainte lui faisaient perdre d'amour. Demain sa place serait vide à table, au foyer, à l'église, partout. Demain l'arbre des Anglars, cet arbre vénéré dans la contrée, allait perdre le plus puissant et le plus vigoureux de ses rameaux, celui qui communiquait la sève et la vie à tous les autres.

Le jeune comte lui-môme demeura altéré. Peut-être, il faut bien le dire, un sentiment de juste douleur qui s'éveillait dans son âme, en songeant que le lendemain il lui faudrait dire adieu à tous ceux avec lesquels il avait passé sa vie, il s'en mêlait h son insu un autre ; et le souvenir de Nanette, qui, elle aussi, pleurait son départ, n'était sans doute pas sans influence sur le trouble qu'il éprouvait. Quoi qu'il en soit, le marquis, sans paraître s'apercevoir de l'effet produit par ses dernières paroles, annonça à l'abbé et à la religieuse qu'ils pouvaient se retirer avec leurs élèves ; et, comme le jeune comte s'apprêtait à les suivre, il l'invita à demeurer.

Resté seul avec le jeune homme, le vieux mestre-de-camp lui fit signe de s'asseoir à ses côtés, faveur insigne que jamais il ne lui avaita ccordée jusqu'alors : et, dépouillant pour la première fois de sa vie cet air froid et sévère auquel il l'avait habitué, il eut avec lui une de ces conversations à la fois dignes et affectueuses, telle que la solennité de la circonstance la comportait, une de ces conversations comme Louis XIV luimême, ce roi si absolu, si dur pour tous ses enfans, dut en avoir avec le jeime duc d'Anjou, lorsque. ce prince quitta la France pour aller prendre possession du trône des Espagnes.

10 VAVSt DE LA FAMILLE,

— Mon fil?, dit 1p marquis (à ce moment il voulut bien lui donner ce titre), songez que c'est à vous qu'il appartient désormais de soutenir le lustre de notre noble maison et de prêter aide et protection à vos jeunes frères et sœurs. Ces dernières entreront en religion dès qu'elles auront l'Age requis, car il ne faut pas qu'il y ait de mésaillance dans la maison d"Anglars. et la situation de mes biens ne me permet pas de songer pour aucune d'elles à un établissement convenable. Quant a vos frères, la considération leur fait une loi d'embrasser Tétat ecclésiastique. Ainsi donc, après ma mort, tout ce que je possède vous appartiendra , et c'est trop juste : vous êtes l'aîné ; mais je ne dois pas vous dissimuler que cette fortune, qui vous rendrait riche dans notre pauvre province , ne fera de vous h la cour qu'un gentilhomme de bien peu d'état, h moins que le roi ne daigne venii- a votre secours, en vous accordant quelque bonne charge dans sa maison.

— En doutez-vous, mon père ? s'écria vivement le jeune comte enhardi par le ton plein de bonté avec lequel le marquis lui parlait. Et pensez-vous donc que Sa Majesté puisse oublier que je suis l'aîné de la maison d'Anglars?

Ici . et pour la première fois peut-être, le marquis se repentit des idées d'ambition dans lesquelles il avait laissé élever son fils; mais il était trop tard pi>ur chercher a le détromper, et il reprit avec un peu d'embarras :

— J'ignore qu'elles peuvent être les intentions du roi à votre égard. Sa Majesté, n'ayant pas jugé convenable d'en faire mention dans sa lettre, se réserve sans doute de vous les faire connaître elle-même. Au surplus, vous ne manquerez pas de bonnes recommandations auprès de ce grand prmce. Vous aurez d'abord votre oncle maternel qui réside à la cour, monseigneur de Rochemontais. évêque in parlihus d'Icosie, dont vous êtes le plus proche héritier. Il est fort riche et, dit-on, assez avaricieux. Vous ne manquerez pas de l'aller voir aussitôt votre arrivée. Dans TOtre position, c'est un parent à ménager. Ensuite je pourrai vous donner une lettre pour M. de Lauzun; il est un peu l'allie de notre maison par les femmes, et son crédit pourra vous être de quelque utilité.

— M. de Lauzun! interrompit le jeune gentilhomme, le favori du roi, je devrais dire son cousin, puisqu'il a épousé la grande Mademoiselle. Ah! mon père, je n'ai pas besoin d'autre recommandation que celle-là, et avec les conseils et l'appiii de cet homme célèbre, je dois aller à tout.

— Plaise h Dieu, mon fils, qu'il en soit ainsi, reprit le marquis avec un sourire un peu triste: mais comptez avant tout sur vous-même. M. de Lauzun était jadis le favori du roi ; mais qui sait quels changemens les années ont pu entraîner avec elles? C'est un terrain bien glissant que celui de la cour. et. dans le peu de temps qu'il m'est arrivé d'y passer, j'ai m commencer et finir bien des fortunes.

Mais le jeune comte, dont l'imagination à ce seul nom de Lauzun s'envolait toujours dans je ne sais quel monde inconnu peuplé d'illusions, de royales faveurs et d'une foule de charmans fantùines. n'écoutait déjà plus son père. et. les yeux fixés sur un énorme quartier de hêtre qui achevait de se consumer dans la cheminée, il construisait sans doute sur cette base périssable mille châteaux en Espagne. Soit que le marquis s'en fîit aperçu, soit qu'il se sentît fatigué, il jugea devoir placer ici sa péroxaisiiîi; et. saiis autre transition, tirant de sa ceinture une petite clé. en même temps qu'il désignait du doigt au jemie comte une armoire placée dans l'angle de la chefuinée, il lui fit signe de l'ouvrir.

— Vous trouverez, dit-il, dans cette armoire une petite cassette qui vous est destinée; elle contient une sonuue de dix mille livres en or, c'est le produit des économies qu'il m'a été permis de faire jusqu'à ce jour sur les revenus de ce domaine. En allenaatit que vous puissiez jouir vous-mêmede ces revenus, ce qui ne saurait tarder beaucoup à l'âge où me voilà parvenu, cette scjmme vous aidera à pourvoir à vos besoins.

l'aîné de la famille. 11

c'est tout ce que je puis faire pour vous mettre à même de soutenir dignement votre rang à la cour.

— Dix mille livres! bulbutia Philippe d'Anglars, qui se crut dès lors possesseur de tous les trésors du Nouveau-Monde, dix mille livres à dépenser! Ah ! mon père, que de bontés, et comment vous prouver ma reconnaissance?

— En réglant sagement l'emploi de cette somme, reprit le marquis.

— Je vous le promets, répartit vivement le jeime gentilhomme.

Sur ces entrefaites, la nuit étant venue, le marquis crut devoir congédier son fils, et il Finvita à aller faire ses préparatifs de voyage.

— Demam, ajouta- t-il, à l'aube du jour, une messe sera célébrée à l'occasion de votre dépait dans l'église de la paroisse; j'y assisterai moimême avec toute ma maison, afin d'appeler sur votre léte les bénédictions du ciel. Allez, mon fils, dormez en paix la dernière nuit qu'il vous est donné de passer sous le toit de vos ancêtres, qui vous contemplent tous ici et vous bénissent par ma voix.

En prononçant ces dernières paroles, le vieux gentilhomme s'était levé avec effort de son fauteuil ; une flannne inaccoutumée était venue ranmier ses yeux ternes, sa tête se redressait majestueusement, et il montrait du doigt à son fils les portraits de famille qui tapissaient la muraille, éclairés en ce moment par le feu du foyer d'une lueur fantastique.

Philippe d'Anglars, maîtrisé par le caractère imposant répandu tout à Coup sur la physionomie de son père, s'agenouilla en silence devant lui, et à cet mstant, sous les sombres lambris de cette chambre, dans ce vieux château isolé, il lui sembla qu'en effet tous ses nobles aïeux, dociles à l'invocation d'un de leurs rejetons, allaient descendre de leurs cadres et imposer sur sa tête leurs mains glacées par le froid du tombeau.

Au bout de quelques instans, il se releva, baisa avec ferveur la main que lui tendait le marquis, et sortit de la chambre, en emportant sous son bras la précieuse cassette.

Comme il traversait les longs corridors du chAteau, il trouva l'abbé et la religieuse qui, l'un et l'autre un flambeau à la main, l'attendaient pour le complimenter. Tous deux l'embrassèrent tendrement et s'extasièrent à l'envi sur le sort brillant qui l'attendait à la cour; et comme il faut toujours que l'intérêt personnel ait sa petite part dans toutes les actions humaines, l'abbé ajouta :

— J'ai une petite requête à vous adresser, monsieur le comte. Si le roi, charmé de votre esprit et de vos connaissances, venait à vous demander qui a fait votre éducation, serez-vous assez bon pour lui parler de moi un peu en détail, car il serait fort possible qu'à votre recommandation Sa Majesté voulût bien me confier l'éducation d'un des enfans de ses petits-fils... lorsque celle de MM. vos frères sera terminée, bien entendu ?

— Ne doutez pas de mon zèle à vous servir, mon cher abbé, repondit le jeune comte qui ne put réprimer un sourire.

— Et moi. dit à sen tour la religieuse, et moi, mon cher Philippe, je ne suis pas aussi ambitieuse que l'abbé, et je vous demande seulement de TOUS souvenir de moi...

Et comme Philippe d'Anglars s'apprêtait à l'interrompre en lui pressant la main pour la rassurer à ce sujet, elle ajouta avec beaucoup de vivacité :

— Oui, vous allez sans doute épouser quelque femme de haute condition, duchesse ou princesse peut-être, et vous ne manquerez pas d'avoir des enfans pour perpétuer le beau nom que vous portez. Pern)ettez-moi d'espérer que vous voudrez bien penser à moi pour élever vos filles. Vous savez avec quel soin j'ai déjà élevé vos sœurs, et...

12 l'aîné de la famille.

— Soyez parfaitement tranquilles l'un et l'autre, dit le jeune comte, et comptez toujours sur moi.

Ces paroles échangées, il se mit en devoir de continuer son chemin ; mais il n'était pas encore quitte de félicitations et de requêtes. Déjà la grande nouvelle de son départ pour la cour s'était répandue à l'office et dans la cuisine ; et comme la renonunce s'en va toujours grossissant les choses qu'elle se charge de rapporter, servantes et valets en étaient à se raconter comment le nii avait écrit de sa propre main à M. le marquis, et comment M. le comte allait partir pour la cour, en qualité de général d'armée ou tout au moins d'ambassadeur. Là-dessus, chacun de briguer l'honneur de figurer au nombre des valets qu'il ne manquciait certainement pas d'ennnener à la cour. C'était un bruit, un vacarme à ne. plus s'entendre dans le cliàleau. car tous avaient d'égales prétentions, depuis le sommelier jusqu'au dernier marmiton, et tous paraissaient disposés à les soutenir, en véritables enfans de l'Auvergne qu'ils étaient, par la force du poignet, trest au plus fort de la bagarre que le jeune cofule, obligé pour gagner sa chamlire. de traverser le théâtre de la lutte, apparut au milieu des conlendans. Aussil(jt il se vit environné, pressé de toutes parts; et, pour mettre un terme à toutes les requêtes dont il fut instantanément assiégé, il ne trouva pas de meilleur moyen que de déclarer hautement qu'il n'emmènerait aucun des valets du château, ne voulant pas priver son père de leurs services. Celle déclaration décontenança vivement la valetaille, et un silence de stupéfaction succéda aux cris tumultueux qui venaient de retentir avec tant de violence.

Tout à coup l'un des serviteurs du château, qui n'avait pris aucune part à toutes ces contestations, se leva du coin de l'àtrc où il était demeuré occupé à attiser quelques sarmens. C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, gros, court, trapu, à ligure large et rubiconde, mais encore robuste pour son âge, à en juger par l'apparence, et dont les épaules carrées et l'encolure un peu épaisse offraient la personnification la plus complète de celte race industrieuse qui s'épanouit au milieu des neiges de la Haute-Auvergne. Cet homme s'écria d'une voix de Stentor :

— M. le comte a raison de ne pas vouloir s'embarrasser de rustres tels que vous. Est-ce que vous croyez par hasard, vous autres, qu'on parle dans le palais du roi le patois du pays? Et si M. le comte avait quelque billet doux à envoyer à une belle dame, pensez-vous qu'il voulût le confier à des mains telles que les vôtres? Allons, braves gens, rendezvous justice, retournez à vos vaches et à vos moutons, et laissez en paix M. le comte.

Celui qui s'exprimait ainsi jouissait sans doute d'un grand crédit à l'office; car, bien que son allocution eût été évidemment accueillir avec peu de faveur, aucun signe d'improbation n'éclata lorsqu'elle fut terminée. Cependant Philippe d'Anglars crut de son devoir d'en atténuer leffet ; et, frappant familièrement sur l'épaule de l'orateur:

— Allons, AnUtine. lui dit-il, mon vieux bourru^ il faut un peu d'indulgence pour ces braves gens qui n'ont pas comme toi hante la cour; et parce que tu es depuis longues années le valet de chambre de mon père, ce n'est pas une raison pour les rudoyer ainsi que tu le fais.

— Moi, monsieur le comte, répondit Antoine en grommelant entre ses dents, je ne les rudoie pas, je leur dis ce qui est ; voilà tout. Après cela , si l'un d'eux veut me chercher querelle , j'ai de bons bras pour lui répondre.

— Tout beau, Antoine, ne te filche pas, répartit le jeune gentilhomme, et viens m'éclairer jusqu'à ma chambre, aiiu de calmer ta mauvaise Innneur; en revenant, lu iras demander de ma part au sommelier une b<»mi(! cruche de vin que vous viderez tous ensemble à ma santé, en l'honneur de mon départ.

l'aîné de la famille. 13

Ces dernières paroles furent accueillies avec un enthousiasme difficile à décrire.

— Vivenionsieur leconite îs'écrièrent d'une voix tous lesserviteui's. Quel dommage de perdre un si bon niaîtrc ! Que Dieu lui accorde tout ce qu'il pourra désirer, belle et noble épouse , grosse dot. beaux enfans, etc., etc.

Au milieu de toutes ces bénédictions et de ces souhaits, Philippe d'Anglars s'esquiva et parvint enfm. guidé par Antoine, à gagner sa clianibre ; là . il se laissa tomber sur un siège et respira en liberté , ce qu'il n'avait guère eu le temps de faire depuis le malin de ce jour mémorable. Aussi se trouvait-il en proie à une sorte d'ivresse et presque de vertige. Mille bruits confus bourdonnaient à son oreille , mille images bizarres flottaient devant ses yeux, et tout cela lui parlait de la cour, de la cour qui allait en quelques jours s'ouvrir devant lui avec toutes ses splendeurs, tous ses parfums, toutes ses délices; la cour! pays charmant qu'il n'avait jamais vu , et où il lui semblait qu'il eût passé toute sa vie , tant ses rêves avaient pris depuis quelques mstans une forme distincte et arrêtée! La froide bise d'automne qui s'engouffrait en gémissant dans sa cheminée n'était plus pour lui que la plainte de ces lieux sauvages qu'il allait abandonner, que dis-je ? qu'il avait déjà abandonnés pour la cour , et , dans le grincement de la girouette au sommet -du toit du manoir, il recueillait comme un écho prophétique annonçant à tous la venue du nouveau messie , l'aîné de la maison d'Anglars.

Antoine, debout, une lanterne à la main, le contemplait depuis quelques instans la bouche béante, se demandant si son jeune maître était bien éveillé , lorsqu'il le vit soudain tressaillir et , passant devant ses yeux comme un homme qu'un souvenir pénible arrache à une douce rêverie , se lever brusquement , entr'ouvrir le vitrail d'une fenêtre et prêter l'oreille, tout en cherchant à pénétrer la profondeur des ténèbres.

A cet instant le vent s'était apaisé , les gros nuages gris qui tout le jour avaient été suspendus en coupole au dessus de la vallée que domine le château, venaient enfm de crever, et la neige tombait à gros flocons. Au milieu du silence de la nuit, silence rendu plus solennel encore par cette sorte d'assoupissement que produit dans l'air la neige qui touibe, on pouvait recueillir distinctement quelques notes affaiblies de cette chansonnette des montagnes, qu'une voix inconnue chantait dans le lointain :

Que la neige

Te protège,

Gentille fleur,

Ma sœur ;

La neige efface

Toute trace,

Laiieige glace

Le cœur.

— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela ? dit le jeune comte.

— Cela , répondit Antoine , c'est quelque pâtre ou vacher qui s'en retourne à sa cabane ou au buron , et qui chante pour charmer les ennuis de la route. 11 faut qu'il connaisse bien son chemin , celui-là , et qu'il ne craigne guère les loups, pour se mettre en voyage par une pareille nuit ; mais, j'y pense , c'est peut-être le métayer du Val Moron, qui se sera laissé attarder, en causant au cabaret, et qui s'en retourne tranquillement à sa cabane.

— Le père de Nanette ! murmura notre gentilhomme à voix basse , et il referma le vitrail en soupirant.

— Qu'est-ce donc ? s'écria le valet de chambre du vieux marquis , qu'avez-vous ? vous voilà devenu tout triste, monsieur le comte.

— Ah ! répondit le jeune homme d'un air rêveur, c'est que cette chaii-

If^ l'aîné de la. famille.

son me fait penser à une jolie petite fleur que j'avais aperçue ce matin en me promenant, et que j'aurais voulu cueillir pour en respirer le parfum pondant mon voyage et comuie un souvenir du pays. Pauvre fleur! demain elle sera ensevelie sous la neige. C'est dommage , elle était si iolie !

Antoine hocha la tète , et dit avec un clignement d yeux tout particulier :

— M'est avis que celte fleur pourrait bien se trouver non loin du Val Moron.

— Peut-être , répondit le comte.

— (Ju'à cela ne tienne, vous en trouverez bien d'autres... sur votre chemiu.

— Oh! je ne trouverai pas celle-là.

Et comme s'il se parlait à lui-même, Philippe d'Anglars ajouta :

— Pourquoi cette lettre du roi n'cst-elle pas arrivée un jour plus tard? demain j'aurais été si heureux..,. Et qu'on dise après cela que tout e^ bénéfice pour l'aîné de la famille ! Demain ! mon Dieu , que ne suis-jb le cadet !

Ici la cloche du château qui annonçait l'heure du souper se fît entendre ; le jeune comte se rendit nonchalamment à cet appel. Pendant toute la durée du repas, il se montra silencieux et triste , ce qu'on ne manqua pas d'attribuer au chagrin qu'il éprouvait de quitter sa famille.

Immédiatement après le souper, il alla se coucher; et, fatigué des émotions diverses qui étaient venues l'assaillir durant toute la journée, il ne tarda pas à s'endormir. Il eut un sommeil fort agité et rêva tour à tour de M. de Lauzun, de la cour du grand roi, d'une cassette renfermant dix mille livres en or. et un peu de Nanelte , la jolie nrétayère du Val Moron.

lie Départ*

Le lendemain, il y avait une grande foule aux portes du vieux manoir ftk)dal des d'Anglars de Rochevert. Toute la population des hameaux d'alentour, dans un rayon de plus de deux lieues, était accourue pour voir partir le jeune comte. Le matin même, une messe solennelle avait été célébrée dans l'église du village, à l'occasion de ce grand événement. M. le curé avait, à cette occasion, prononcé une magnifiquo homélie, laquelle ne dura pas moins de deux heures, et M. le marquis d'Anglars avait assisté h cette pieuse cérémonie avec toute sa maison.

Déjà les deux mulets chargés do bagages avaient pris les devons. On n'attendait plus maintenant que le moment où le jeune comte lui-même franchirait la poterne du château, les uns pour lui offrir leurs devoirs, les autres, il faut bien le dire, pour le charger des placels et suppliques on tout genre que le maître d"éc<ile avait passé toute la nuit à rédiger, et dont le succès ne pouvait être douteux, grâce au crédit dont notre gentilhomme ne manquerait certainement pas do jouir h la cour. Que de cœurs battirent dans la foule, que de cris ébranlèrent les vieux nmrs du manoir, lorsqii'il parut enfin ce mortel si envié, avec son feutre emptinaché, ses grandes bottes garnies de dentelles et son bel habit de \ elours HHjge qui dessinait merveilleusement tdule l'élégance de sa taille! Sous eut accoutrement qu'il était de bonne mine, monté sur son cheval gris pommelé richement caparaçonné, qui piaffait, dressait la tête et semblait t(jui lier de porter l'aîné do la maison d'Anglars! A le voir ainsi traver-

l'aîné de la famille. 15

sei* lentement le pont-levis du château , au milieu d'un tel concom*s de peuple, de tant de bonnets qui volaient en Tair, de tant d'acclamations qui y suivaient tes bonnets, on eût dit quelque fils de roi parlant pour aller épouser queltjue impératrice. Les maris et les pères surtout ne pouvaient trouver de transports assez vifs, de cris assez triomphans pour exprimer, je ne dirai pas toute la joie que leur faisait éprouver le départ du jeune comte, mais toute l'ardeur des souhaits dont ils accompagnaient ce départ. Les jeunes filles se contentaient de soupirer tout bas, en levant les yeux au ciel, mais parmi elles on ne voyait pas Nanette. Quant à celui qui avait le privilège d'occuper en ce moment la pensée de tant de monde, il n'en paraissait nullement surpris, et, maintenant son cheval au pas, il s'en allait distribuant ça et là un sourire, des paroles d'encouragement, quelquefois même un serrement de main ; car, si haut que sa naissance l'eût placé, il n'en é<tait pas plus fier pour cela, M. le comte Philippe d'Anglars. A sa suite marchaient modestement à pied ses dix frères et sœurs avec l'abbé et la religieuse. Les serviteurs du château fermaient la marche. Ce cortège improvisé devait accompagner le jeune gentilhomme jusqu'aux limites de la châtellenie , marquées par une croix en pierre restée longtemps debout à l'embranchement des deux routes d'AÎlanches et de Murat, et qu'on appelait la croix d'Anglars. Là, selon l'usage antique et solennel adopté dans la maison d'Anglars de Rochevert, qui avait ses règles d'étiquette ni plus ni moins que la maison régnante, on devait se séparer, à savoir, les hôtes du château pour en reprendre le chemin et le jeune comte pour gagner la ville prochaine oîi l'attendait la chaise de poste qui devait le conduire à Paris. Quant à M. le marquis d'Anglars, il avait jugé convenable de demem:er au logis; car il pensait que l'étiquette ne permet pas qu'un père dans une maison noble aille, comme on dit vulgairement, faire la conduite à son fds.

Lorsqu'on fut arrivé à Tendroit fixé pour la séparation. Philippe d'Anglars descendit de cheval, et ses frères et ses sœurs vinrent en pleurant se précipiter dans ses bras. Quant à lui, soit qu'il eût déjà assez d'empire sur lui-même pour dissimuler ses émotions, soit qu'il se souvînt d'avoir entendu dire par son père qu'il n'était point de la bienséance qu'un gentilhomme donnât aucun signe d'attendrissement, il s'écria d'un ton qu'il voulut rendre digne :

— Adieu, mes frères, adieu mes sœurs ; puis, interpellant chacun par son nom : Allons, dit-il, Louis, ne pleure pas ainsi : je me souviendrai de toi à la cour, et je te ferai avoir un bon canonicat, si tu es bien sage. Toi, René, qui as du goût pour le métier des armes, je demanderai au roi de te faire entrer dans l'ordre de Malte. Quant à toi, mon pauvre André, qui es le dernier de tous, il faut étudier avec soin tes déclmaisons, si tu veux qii'un jour à venir je fasse de toi un évêque. Du courage, ma charmante Marie, sèche les pleurs qui obscurcissent tes beaux yeux, et ne m'oublie pas dans tes prières : je crois bien que j'en aurai grand besoin à la cour. En revanche, tu sais qu'il y a des couvens où les abbesses sont à la nomination royale; eh bien, ma bonne scëur, c'est dans un de ces couvens-là qu'il te faut entrer. Louise, Amélie, priez aussi pour moi, et adieu tous. Si jamais quelque péril vous menace, si vous avez besoin d'aide ou de protection, souvenez-vous de moi, qui suis votre aîné et qui dois être un jour le chef de la maison d'Anglars.

Ayant ainsi parlé, le jeune comte, après avoir tendrement embrassé son vieux gouverneur, ainsi que la religieus3 qui, suffoqués par leurs sanglots, no purent trouver une parole, se tourna vers les serviteurs du château auxquels il tendit sa main à baiser; puis, portant ses regards sur le sentier tortueux et escarpé qui serpentait devant lui de la base au sommet de la montagne, il passa la bride de son cheval autour do son bras et ^ disposa à gravir la côte àpied. Toutefois, avant de prendre déiiuitivement congé de son escorte, il ne put s'empêcher de remarquer qu'au nombre

j5 l'aîné de la famille.

dos serviteurs du cliAteau qui l'avaient accompagné jusqu'à la croix d'Anelars. il en manquait un dont l'absence lui était d'autaut plus sensible qu'il en avait reçu dans son enfance de nombreuses marques d'attachement. C'était Antoine, le valet de chambre de son père,

D'où vient, s'écria-l-il avec mécontentement, qu'Antoine ne s'est

pas joint h vous pour vous accompagner?

— Antoine ! monsieur le comte, répondit un dos valets, nous ne l'avons pas vu ce malin.

Le jeune comte fit do la main un dernier signe d'adieu à tous ceux qui l'entouraient et se mit à gravir péniblement les flancs escarpés de la monlac'ne, non Sims se retourner de temps à autre pour donner un regard aux amis qu'il abandonnait peut-t'tre pour toujours et qui, par un mouvement spontané, s'étaient tous agenouillés au pied de la croix d'Anglars et semblaient prier lui. Le chemin difficile qu'il suivait alors, chemin où son pied heurtait à chaque instant quelque pointe de rocher, quelque débris volcanique, oii ses regards ploiigaicnt incessamment dans des précipices d'une profondeur incommensurable, ne présentait-il pas une merveilleuse analogie avec la vie, telle qu'elle allait s'ouvrir devant lui, jeune homme de vingt aus qui, du fond d'un vieux manoir d'Auvergne, l'avait rêvée si facile et si belle?

Au surplus , à part les aspérités de la route , il eût été difficile de choisir un temps plus favorable pour un départ. C'était une radieuse matinée de la lin du mois d'octobre. L'air était vif et pur; les rayons du soleil qui glissaient amoureusement sur la neige tombée la vieille au soir et condensée par une légère gelée, faisaient éclore çà et là des myriades de diamans auxquels se mêlaient par intervalles "ces petites marguerites des montagnes qui montrent timidement leurs tiges, dès qu'un souffle de vent soulève le blanc linc<ml sous lequel elles demeurent ensevelies tout l'hiver. L'écho des vallées prochaines apportait à l'oreille les mugissemens des vaches qui , du fond de leurs etables , saluaient le soleil d'automne à la fois comme un souvenir et une espérance des burons et des gras pâturages de l'été. Tout était joie et allégresse dans cette belle naluro primitive de la Haute-Auvergne que la civilisation a respectée jusqu'à ce jour, et il semblait qu'à l'oxemple des vassaux du domaine , la montagne eût pris son vêtement de fête , pour saluer le départ de l'aîné de la maison d'Anglars de Uochovcrt.

Parvenu au sommet du sentier difficile dans lequel il s'était engagé et d'où l'on aperçoit encore le clocher de la paroisse et les hautes tourelles du manoir, Philippe d'Anglars s'arrêta p«ur reprendre haleine, en même temps qu'il se retournait pour embrasser une dernière fois d'un regard d'adieu le paisible horizon sous lequel s'était écoulée son enfance. Alors, dans ce lieu isolé , en l'absence de témoins , tous ses rêves d'orgueil et de gloire s'évanouirent im moment, et une larme , la première qu'il eût versée depuis bien long-temps, vint glisser au bord dosa paupière. Une larme à vingt ans, en pareille situation , s'adresse à bien des choses. Pourtant il est peimisde penser que, de la part du jeune gentilhomme^ cotte larme s'adressait moins encoro aux hôtes du foyer paternel qu'a la jeune lille que ses regards avaient vainement cherchée le matin à l'église, aux poitos du manoir, et qui sans doute l'altendail maintenant seuiette dans la riante cabane du \a\ Moron. Sous l'influence de cotte dernière pensée, il se domanda s'il no retournerait pDint sur ses pas. Mais trois li<'uesde pays le séparaient du Val Moron qui était au midi, tandis qu'il se dirigeait vers le nord. De plus, il fallait repasser en vue du cliàloau. Il pouvait être rencontré , et que dirait-ou do ce nol)lo soigneur qui se compromettait ainsi pour les beaux yeux d'une fillette? Ici, l'amourprftpre l'emporta sur l'amour ; et , sautant loslonient en soUo. Philippe d'Anglars se disposa à suivre le sentier frayé qui, descendant en pente

douce dans la voilée, conduit à Massiac par une route parallèle au cours de l'Alagnon.

A peine il avait franchi l'espace d'environ cent pas que son cheval , qu'il avait lancé au grand trot, s'arrêta tout court on hennissant, à quelque distance d'un épais buisson couvert do neige qui se trouvait au bord du chemin. Le jeune comte, surpris, donna de l'éperon, tandis que sa main fouillait machinalement dans les fontes de pistolets appendues à l'arçon de sa selle. Car un honuue, le bâton de pèlerin à la main , un havre°sac sur l'épaule, les jambes emprisonnées dans des guêtres de cuir et la tête couverte du large feutre des montagnards venait de sortir de derrière le buisson et semblait vouloir lui barrer le chemin.

— Arrière, manant, lui cria de loin le jeune gentilhomme, si tu no veux apprendre à les dépens comment je tire le pistolet. Je suis le comte d'Anglars de Rochevert.

Pour toute réponse, le montagnard ôta son large feutre, et le soleil qui tombait d'aplomb sur sa tête éclaira le visage plein de franchise et de bonhomie du vieil Antoine, le valet de chambre du marquis.

— Que vois-je? s'écria Philippe d'Anglars avec surprise, c'est loi, Antoine ; où vas-tu dans cet attirail ?

— A Paris, s'il plaît à Dieu, monsieur le comte.

— Pourquoi faire?

— Pour chercher un nouveau maître.

— Eh quoi! n'es-tu plus au service de mon père?

— Je l'ai quitté d'hier soir.

— Et pour quelle raison , bon Dieu ?

— Parce que j'ai envie, moi aussi, de voir la cour. Il y a si longtemps que je n'y ai été , il me semble que cela me rajeunira.

— Que ne parlais-tu plus tôt, mon vieil Antoine? Je t'aurais emmené avec moi.

— J'attendais, monsieur le comte , que vous mêle proposassiez. Vous ne l'avez pas fait. J'ai pris bravement mon parti, et me voilà en route. Pardon de vous avoir arrêté , monsieur le comte , et maintenant je vous souhaite un bon voyage. Vous êtes h cheval , moi je suis à pied ; vous êtes niaîlre , moi je suis valet, nous ne pouvons guère aller dii même pas. Mais tout chemin mène à Rome, comme dit le proverbe.

— Allons, Antoine, tu me boudes et tu as tort. Pouvais-je supposer qu'à ton âge, lorsque tu as besoin de repos, tu voudrais quitter ainsi lo pays, ta femme, tes enfans, tout ce qui t'est cher, pour te vouer à mon service ?

— Soyez tranquille , monsieur le comte, ma femme et mes enfans ne manqueront de rien, tant qu'ils auront des bras pour travailler. Quant à moi, j'ai encore, Dieu merci, bon pied, bon œil, malgré mes cinquantehuit ans , vienne la Trinité.

— Mais mon père.^.

~ Mon tils aîné me remplacera près de lui , c'est chose convenue. Tenez, monsieur le comte , vrai, je n'aurais pas attendu cela de vous," et j'en' ai le cœur fendu. Car enfin, si petit et si humble que Je sois devant vous , vous n'en êtes pas moins mon élève tout aussi bien que celui de M. l'abbé. C'est moi qui vous ai appris à jeter un filet, à monter à cheval, à tuer un loup ou un sanglier et bien d'autres choses encore... Eh bien , pour tout cela, je ne demandais qu'une chose, c'était de partir avec vous , d'être témoin de vos premiers succès , de vos premiers triomphes, et vous ne l'avez pas voulu ! Vous vous êtes dit : Le vieil Antoine n'est plus bon maintenant qu'à garder le logis avec le cheval fourbu et l'arquebuse rouillée. Eh bien ! moi j'ai voulu vous prouver le contraire. Mais, monsieur le comte, vous ne savez donc pas que de père en fils, dans notre famille , nous sommes au service de votre maison, que jamais un seigneur d'Anglars de Rochevert n'a quitté le pays, sans

j8 l'aîné de la famille.

emmener avec lui un des nôtres. Vous ne savez pas que c'est feu mon père qui a '-u riinnnour d'accompagner, avant moi, M. le marquis à la cour, il y a quarante-cinq ans , et qu'en cessant de lui succéder aujourd'hui dans cette t;khe glorieuse, je suis déshonoré, oui. déshonoré !

Xu ne le seras pas . Antoine, s'écria le jeune gentilhomme en tendant au montagnard une main que celui-ci baisa respectueusement. Viens avec moi. A partir de cet instant, tu es h mon ser\ice.

El le maître et le valet se remirent en marche et descendirent dans la vallée. Chemin faisant . Philippe d'Anglars avait soin de maintenir sou cheval au pas. pour écouter les merveilleuses histoires qu'Antoine, avec une intempérance de langue assez commune chez les gens de sa sorte et surtout chez les vieux serviteurs, lui débitait sur la ville et la cour telles qu'il les avait vuos vers 1675, le tout embelli des plus curieux conmientaires. .

Apres avoir cheminé ainsi l'espace d environ trois quarts d heure, ils quittèrent la vallée et entrèrent dans une allée tortueuse tracée au milieu de for'^es effravantes. A leur gauche, les plombs du Cantal dressaient à des^hauteurs incommensurables leurs crêtes chenues, tandis qu'à droite, au fond d'un abîme dont uii rideau de noirs sapins cachait par intervalles la profondeur. ret».'ntissait le mugissement sourd d'un torrent qui, à quelque cent i)as plus loin, se métamorphosant en cascade, tombait avec un bruit terrible dans la vallée voisine , par une chute de cinquante pieds.

11 y avait un contraste frappant entre la sauvage majesté de ce lieu qui semblait disposé pour quelque scène tragique et la pompeuse description qu'Antoine avait entreprise en ce moment des parterres et des charmilles du palais de Versailles; et, si habitué que put être le jeune comte à passer sa vie dans un pays où les révolutions de notre globe ont laissé presque à chaque pas des traces aussi terribles, il sentait son cœur se serrer comme à l'approche de quelque événement funeste et ne prêtait déjà plus qu'une oreille distraite aux récits emphatiques du montagnard.

11 faut tout dire : c'est que le lieu oii il se trouvait rappelait vaguement à son esprit les abords non moins pittoresque du Val Moron ; c'est que sans doute, par une bizarre hallucination de son cerveau, il lui avait semblé entrevoir tout h l'heure, au sonunet de la route dans laquelle il venait de s'engager, je ne sais quelle forme humaine dont la taille et le co«;tume. autant qu'on en pouvait juger de si loin . rappelaient exactement la jeune métayère du Val Jloron. Cette gracieuse apparition ne s'était montrée qu'un instant , puis elle s'était évanouie sous l'ombre épaisse des sapins qui s'élevaient au bord de l'abîme. Mais comment supposer que Nanetle avait pu quitter la cabane de son père, au milieu de la journée, et qu'elle était là devant le jeune comte , à cinquante pas de lui peut-être et h quatre lieues du Val Moron? Une telle conjecture était inadmissible.

Il n'y a rien déplus communicatif. on le sait, qu'un amoureux. On ne s'étonnera donc pas qiie. changeant brusquement de conversation et interrompant Antoine au beau milieu de la description du groupe dp la pièce deau des Suisses, notre genlilhonmie se soit écrié sans aucune espèce de transition :

Kst-ce que tu n'as rien aperçu tout à l'heure devant nous?

— Rien alisolumenl, répondit le montagnard qui, reprenant immédiatomeiit le lil de son discours, ajouta : — Voussaurez donc, monsieur le comte, que In donzelle dont le corps est ;i moitié sorti de r(\iu...

Pourtant, il ma semblé... internimpil de nouveau le comte.

Attendez . dit Antoine , ce pourrait bien être quelque oiseau de

proie, mais je ne le vois pas. Je vous disais donc, monsieur le comte, que In donzelle est une...

— Allons donc! je me serai trompé sans doute; car du point où nous sommes on distinguerait facilement... Antoine, tu ne mas pas conté

l'aîné de la famille. 19

comment hier, à pareille heure, lu as découvert ma trace et comment il t'a pris fantaisie de venir me cliercher au Val Moron.

Ici notre gentiUionime poussa un profond soupir. 11 y a des regrets dont aucun doux souvenir ne saurait tempérer ramertume.

Antoine répondit avec un air embarrassé et comme un homme qui a hâte de couper coiu-t à une conversation qui le gêne :

— Il n'est pas étonnant que l'idée me soit venue d'aller vous chercher là, je vous avais vu deux dimanches de suite à la messe porter assidûment vos regards vers le banc où se tenait Nanette. Cela m'a guidé.

— Rien de plus?

— Rien de plus, monsieur le comte.

— Antoine , sais-tu que cette jeune fdle est une des choses que je regrette le plus ici ? Je suis sur qu'elle m'attend maintenant.

— Ah ! bah ! monsieur le comte , elle sait bien que vous êtes parti. Est-ce que ce n'est pas là aujourd'hui la nouvelle de tout le pays? Est-ce que son père ne le lui a pas dit hier soir en revenant du Val Moron ?

— Et pourtant elle n'est pas venue me voir partir. Son père aura tout appris, et il Tatira retenue sans doute par la violence.

— Lui ! le métayer du Val Moron chercher à contrarier sa fdle en quoi que ce soit! Vous ne le connaissez pas, monsiem- le comte, le pauvre cher homme !

— Tu le connais donc, toi.

— Est-ce Tjue je ne connais pas tous les tenanciers du château?

La physionomie du pauvre Antoine devenait de plus en plus embarrasbée. Tout-à-coup le jeune comte arrêta son cheval; et, regardant fixement son fidèle acolyte :

— Antoine, lui dit-il, tu me trompes, tu veux me cacher quelque chose.

— Eh bien ! répondit Antoine , puisque vous le voulez , je vous dirai tout, car je ne sais pas mentir. Ce matin, à la pointe du jour, je me suis levé pour aller voir si celte fleur dont vous parliez hier soir existait encore, malgré la neige, et puis aussi pour dire adieu au métayer du Val Moron, qui est mon cousin, et à Nanette, qui est par conséquent ma cousine.

Eh bien?

— Eh bien ! il n'y avait plus de fleur, partant plus de cousine , il n'y avait que le métayer?

— Mon Dieu!... articula le jeune comte d'une voix strangulée , que... t'a... dit le métayer?

— Il m'a dit...

— Achève, malheureux, je suis prêt à tout... Pauvre Nanette!

— Il m'a dit que sa fille venait de partir avec un de ses cousins qui est vacher au château de Peyrelade, et qu'elle va épouser dans huit jours. Ils sont allés trouver M. le curé de Saint-Saturnin pour les bans.

Comme Antoine parlait ainsi , une voix fraîche et pure fit entendre à peu de distance cette chansonnette :

Au plus profond de la montagne , Cache-toi bien, gentille fleur,

Ma sœur :

Voici venir dans la campagne

Un beau seigneur

Trompeur.

Que la neige

Te protège,

Gentille fleur,

Ma sœur;

La neige efface

Toute trace ;

La neige glace

Le cœur.

20 l'ai.né de la famille.

Aux dernières notes do la chanson . une belle jeune fille , velue du costume du pays et montée sur une mule, apparut sur le chemin a dix, pas de distance entre les sapins et passa en rougissant devant le jeune comte, mais ce n'était pas Nanelte.

Un Conte de Perrault.

Un beau jour du mois de novembre 1700. une chaise de poste dont les ais mal joints et les ressorts réparés en maint endroit accusaient le long servico. en même temps que par sa construction massive elle présentait un caractère de vétusté peu commune, entra dans Paris par la porte qui correspond h ce qu'on nomme aujourd'hui la barrièic de Fontainebleau. Bien que la peinture qui jadis avait orné les' panneaux de ce respectable véhicule eût subi de notables dégradations, il était aisé d'apercevoir encore à chaque portière les vestiges d'un large écusson féodal supporté par deux figures qui avaient dîi être des anges, à en juger par les ailes dont elles étaient affublées, mais que, sans cette précaution de l'artiste, on eût été tenté bien plutôt de prendre pour des singes. Cet écusson, dont le chef d'azur et le champ de gueule étaient devenus par malheur entièrement indéchiffrables, était surmonté d'une couronne de marquis avec cette devise latine quelque peu fanfaronne : nusquam relrorsnm.

Un gros laquais à cheveux gris, vêtu d'une souqnenille d'un bleu problématique galonnée d'écarlate, qui pouvait avoir été portée avec quelque avantage au temps de la minorité de Louis XIV, trottait gravement devant la chaise en question. Il était monté sur une maigre haridelle qui eût témoigné suffisamment combien peu la poste aux chevaux était florissante vers l'au de grâce mil le sept cent, s< les deux coursiers attelésà la chaise n'eussent attesté d'une manière plus irrécusable encore la vérité de cette assertion. A voir s'avancer un si pauvre équipage, on eût cru qu'il s'agissait tout simplement de quelque douairière surannée qui abandonnait son castel de la Saintongc ou du Limousin pour tenter fortune au lansquenet, ou de quelque gentilhomme émérite qui s'en venait consulter M. Fagon sur sa goutte ou sur sa gravelle; aussi les badauds de Paris, qui étaient au conmiencement du dix-huitième siècle à peu près ce qu'ils sont au dix-neuvième, conunençaient-ils déjà à s'attrouper autour de la chaise de poste, lorsque leur alienlion fut tout-à-coup distraite par un objet qui en était à coup sûr beaucoup plus digne : c'était un megnifique carrosse resplendissant de dorures et traîné par quatre chevaux de la plus belle race normande qui, arrivant du coté justement opposé à celui par lequel entrait la chaise de poste, ne pouvait manquer de se croiser avec elle au point d'intersection de la ligne que tous deux parcouraient. Le postillon et le cocher se mettaient donc en devoir, conformément à la règle adoptée en pareille circonstance, de prendre, chacun en ce qui le concernait, la direction de droite, quand toul-à-coup un nouvel incident vint conipkiquer la siluatiim : un superbe troupeau de bu ufs. qui venait du niarclu'; de Sceaux, entra dans Paris avec des nmgissemcns sauvages, et déboucha dans l'étroit espace demeuré libre entre les deux voilures. Les chevaux de la poste, accoutumés à vivre en bonne intelligence avec toutes sortes de quadruiièd<'s, ne bougèrent, mais il n'en fut pas de mémo des chevaux normands du beau carrosse, qui, animés par un sentiment de fierté aristocratique vraiment inexcusable, se cabrèrent à qui mieux mi<;ux, et lancèrent mille ruades aux pauvres bêles à corne? ; ces dernières pourtant, selon toute apparence, avaient également vu les pAiu-

l'aîné de la famille. 21

rages de la Normandie : c'était donc à ce titre une véritable guerre civile entre compatriotes. Les bœufs effrayés ne disputèrent pas longtemps la victoire et se mirent à courir de coté et d'autre; les femmes et les enfans, qui étaient en grand nombre aux abords d'une des portes de Paris de tout temps la plus fréquentée, poussèrent de grands cris, les chiens aboyèrent. Bref, le tumulte et l'encombrement furent bientôt à leur Comble dans ce petit coin deja capitale, et cocher et postillon s'arrêtèrent d'mi comnum accord.

Cependant ceux où colles qui occupaient l'intérieur des deux voitures n'avaient pas jusqu'alors donné signe d'existence, au grand désappointement de quelques badauds qui contemplaient en sûreté de leurs fenêtres le spectacle de la rue. Enfin la curiosité de ces honnêtes gens put être en partie satisfaite, car l'une des glaces. du beau cai-rosse s'abaissa, et ime personne pencha sa tête en dehors de la portière, comme pour voir la cause de tout le vacarme qui venait de troubler sans doute quelque douce rêverie. Cette personne était une jeune femme d'environ vingt ans et d'une merveilleuse beauté. Elle était brune avec des dents blanches comme des perles; de beaftx cheveux noirs encadraient de leurs boucles ondoyantes son visage où venaient se fondre, avec les tendres couleurs de la rose, ces belles teintes orangées de la nature méridionale qui font rêver des vierges du Généralif et de l'Alhambra ; enfin deux yeux pleins de feu étincelaienl sous l'ombre de longs cils noirs. Il y avait dans la physionomie de cette jeune femme et dans la courbe gracieuse de son cou et de ses épaules, dont une partie seulement était dissimulée sous des barbes de dentelle , quelque chose de tendre et de fier à la fois, qui invitait à l'amour et commandait le respect. Une manquait à cette femme que des gardes à son carrosse, pour qu'on l'eût saluée reine; et si le peu qu'elle laissait apercevoir de son buste pouvait faire préjuger le reste, elle était digne d'être déesse.

La jeune femme jeta decùté et d'autre un regard moitié curieux, moitié distrait, sans paraître s'apercevoir en rien des hommages flatteurs que recueillait sa beauté, honnnages auxquels elle était probablement beaucoup trop habituée pour cela ; puis elle recula sa tête en arrière, et elle s'apprêtait déjà à refermer sa glace, lorsque celle de la chaise de poste s'abaissa tout-à-coup avec fracas et montra aux spectateurs surpris, au lieu d'un visage maigre et ridé qu'ils s'attendaient a voir surgir de ce gothique véhicule, la plus fraîche et la plus charmante figure de jeune blondin qu'il soit possible d'imaginer. C'était un lis au calice doré qui venait de s'épanouir au milieu d'une touffe d'orties et de chardons.

Le jeune homme et la jeune femme, placés vis-à-vis l'un de l'autre, et séparés seulement par un intervalle de quelques pas, ne pouvaient manquer de se regarder réciproquement, et il y eut dans ce regard échangé ainsi entre deux personnes qui ne s'étaient jamais vues une vive et naïve admiration d'une part et de l'autre, je ne sais quelle impression qui tenait plutôt de la surprise que de tout autre sentiment. Au surplus, que ce fût surprise ou intérêt, ou même, si l'on veut, simple curiosité, toujours est-il que la belle dame au carrosse doré ne songeait plus du tout à relever la glace de son carrosse, bien que son jeune voisin tînt depuis près de cinq minutes ses grands yeux bleus attachés sur elle avec une obstmalion sans égale. •

Sur ces entrefaites vint à passera cheval, avec de grands airs évaporés, un seigneur d'assez bonne mine, bien qu'un peu débraillé peut-être dans ses vêtemens. Ce seigneur n'eut pas plutôt aperçu le carrosse que, piquant des deux en écartant les bœufs sur son passage à grands coups de noussine, il arriva tout droit à la portière où se tenait la jeune fenune. Celle-ci lui sourit le plus agréablement du monde ; et, après qu'il eut eu baisé, avec des façons de conquérant, une jolie petite main qu'on lui

22 l'ai>é de la famille.

tendit, sans (rop se faire prier, ce semble, le dialogue suivant s'établit entre la belle brune au port de reine et le nouveau venu.

— Ah! c'est vous, chevalier!

— Moi-même, belle reine, et toujours votre valet.

— El d'oîi venez-vous donc ? Il y a des siècles que je suis privée du plaisir de vous voir,

— Comment! vous avez daigné remarquer mon absence! Allons! je suis trop heureux, d"honncur! et je me ferai mettre h la Bastille encore une fois, ne fût-ce que pour m'en tendre dire cela pai* vous une seconde fois.

— Toujours le même, chevalier. Et où allez-vous donc ainsi?

— A Sceaux, chez madame la duchesse du Maine.

— Et moi aussi.

— Cela se rencontre à merveille, je serai votre écuyer, si vous voulez bien le permettre.

Pendant cet entretien, le jeune blondin de la chaise de poste était, comme on le pense bien, tout à fait éclipsé; car le nouveau venu, qui était d'une taille élevée et d'ime corpulence déjà raisonnable, attendu qu'il avait bien pour le moins trente-six ans, s'était placé immédiatement entre la portière du carrosse qu'il dérobait entièrenient à la vue, et ne laissait d'autre aspect au blondin que son dos et la croupe de son cheval. Etre privé de la contemplation d'une jolie femme, c'était déjà beaucoup, mais être forcé d'accepter un tel échange, c'était bien pis encore. Il fallait mettre promptement un ternie à une telle humiliation; il fallait surtout à tout prix rappeler sur soi l'attention delà belle jeune femme si scandaleusement accaparée par ce fâcheux qu'on avait baptisé du titre de chevalier. Ce fut sans doute dans celte dernière vue que le gentilhomme de la chaise de poste eut la malencontreuse idée de s'écrier, en enflant sa voix du mieux qu'il put :

— Holà, postillon ! cela finira-t-il bientôt? et suis-je condamné à passer ici la nuit? Par là mordieu, faquin ! dis à mon coureur de venir me parler. A quoi songe donc ce maraud, qu'il me laisse ainsi empêché au

• milieu de toutes ces bêtes, au lieu de s'occuper de me faire faire place? A ces mots, prononcés d'une voix sonore et parfailement accentuée, plusieurs oisifs qui couleuiplaienl avec curiosité depuis quelques instans le spectacle assez étrange qui venait de leur être offert, conunencèrent à s'entre-regarder réciproquement avec cette expression douteuse qui ne demande évidcnmiont qu'une occasion de se transformer en raillerie. Car, s'il n'y a rii-n qui impose autant à la umliitude qu'une certaine jactance dans le maintien et les paroles, c'est à la condition que les prétentions qu'elle annonce ne recevront aucun démenti ; or, il faut bien le dire, l'individu qui venait d'être baptisé du titre pompeux de coureur avait été doué par la nature d'une obésité tout à fait antipathique avec un pareil emploi, ce que remarquant un clerc de procureur qui s'eu allait au Palais porter à son patron un sac à procès, s'écria d'un ton goguenard :

— Eh ! que faites-vous donc là ? Est-ce cpie vous ne reconnaissez pas ce gentilhomme? Chapeau bas, chapeau bas, belitres ! ne savez-vous pas que c'est M. le marquis de Carabas qui passe dans son carrosse, précédé du chat botté?

Un chorus unis'ersel d'éclats de rire accueillit celle plaisanterie, bien qii'à vrai dire la comparaisou mauqiiàl un peu de justesse en ce qui touche le coureur, lequel, attendu son embonpoint, devait être un maître chat de la preuiière espèce. Mais rien -surtout ne saurait donner une idée des transports dhilariié que cette boutade excita de la part de la belle dame au carrosse doré et du gcntilhonune qui venait d(^ se constituer son éniyer. L'un et l'autre lancèrent un regard furiif sur la chaise do poste et furent obligés de se cacher la tête entre leurs mains, tant le rire avait envahi toutes leurs facultés. (Juant à celui qui se voyait ainsi salué, à

l'aîné de la famille. 23

son entrée dans la capitale, d'une appellation aussi ridicule, il rougit et pâlit tour-à-tour; et, portant convulsivement la main droite à la poignée de sa rapière, il essaya de la main gauche d'ouvrir la portière de sa chaise, mais ce fut en vain. Cependant, son laquais accouru à sa voix ayant nnu-nmré quelques mots à voix basse à son oreille, il parut se calmer tout-à-coup, et dit avec assez de sang-froid :

— Tu as raison, il n'appartient point à une personne de mon rang de se commettre avec de telles gens. Informe-toi seulement quelle est la meilleure auberge de cette ville, afm que je puisse y séjourner quelque peu, avant de me rendre à Versailles où le roi m'attend.

Ayant ainsi parlé, il se tourna avec un superbe dédain du côté du carrosse doré ; mais ce carrosse avait déjà disparu.

— Il est inutile, répondit le laquais du-ton le plus respectueux, que je prenne désinformations ; car je sais une auberge où monsieur le comte sera traité comme il convient à un gentilhomme de sa condition. C'est l'auberge du Lion-d'Or, dansla rue Saint-Honoré, tout proche le Louvre, où. descendent messieurs des compagnies rouges. Si monsieur le comte veut bien ordonner au postillon de me suivre, je vais l'y conduire.

— Va donc pour le Lion-d'Or, s'écria le gentilhomme dans lequel on a reconnu, depuis long-temps sans doute, l'aîné de la maison d'Anglai's, et dépêchons! car il me tarde d'être débarrassé de la vue de toute cette canaille qui ignore sans doute qui je suis.

Le jeune comte ayant ainsi parlé, l'excellent Antoine fit exécuter non sans peine à sa monture deux ou trois cabrioles qui écartèrent la foule amassée autour du carrosse, puis il reprit gravement sa place d'avantgarde en faisant signe au postillon de le suivre. Celui-ci fit claquer son fouet, et l'attelage s'étant remis en route traversâtes rues populeuses du quai'tier Saint-Jacques aux cris mille fois répétés de : (c Voilà M. îe marquis de Carabas ! »

Il était nuit close lorsqu'on parvint sans autre accident dans la rue Saint-Honoré, devant l'hôtel du Lion-d'Or, où la chaise de poste s'arrêta. A cet instant, le cortège qui long-temps avait poursuivi de ses clameurs la lourde machine armoriée s'était enfin dissipé, et M. le comte Philippe d'Anglars put mettre pied à terre à la porte de l'auberge, sans qu'à l'exception d'une jeune servante qui se présenta avec une lanterne pour le recevoir, et dont sa bonne mine obtint un regard, personne fît attention, à lui. Aussi, je ne voudi'ais pas jurer que, dans ce moment, notre héros n'ait pas partagé l'opinion de je ne sois quel ancien qui déclarait qu'il aimait mieux entendre dire du mal do lui , que de ne pas en entendre parler du tout. Telle fut sans doute également l'opinion du fidèle Antoine; car, avisant sur le pas de la porte de l'hôtellerie quelques honnêtes bourgeois ou manans qui causaient entre eux et ne paraissaient nullement disposés à se déranger, il s'empressa de descendre de son bidet, et, marchant droit à eux, il se mit à crier d'une voix de Stentor et en apostrophant tout le monde :

— Place ! place pour M. le comte d'Anglars ! Place, entendez-vous? Hé l'hôte ! où est l'hôte? la lille! les garçons! l'auberge! Holà! accourez tous pour recevoir M. le comte d'Anglars de Rochevert, et qu'on lui prépare tôt la plus belle chambre.

Un sourire de satisfaction vint errer sur les lèvres du jeune gentilhomme en entendant son laquais parler de la sorte, et il commença à lui pardonner la comparaison injurieuse à laquelle il avait servi de texte.

— Décidément, se dit-il en le regardant, cet Antoine a du bon, et je ne suis pas fâché de mon acquisition. Je conviens qu'il sera difficile d'en faire un coureur; mais pour un valet de chambre il est fort présentable, et cette livrée lui sied à merveille.

Pauvre PhiUppe d'Anglars! on voit bien qu'il arrivait tout frais des montagnes de la Haute-Auvergne.

2<j l'aink de la famille.

Cependant, au bout d'une heure environ, notre héros était installé dans un large fauteuil, au coin d'un bon feu. devant une petite table sur laquelle était disposé un souper assez appétissant. Debout à ses côtés. Antoine, décidément métamorphosé pour le quart d'heure en sonnnelier et la serviette sur le bras, remplissait gravement les devoirs de son nouvel office; mais le jeune gentilhoiinue. en proie à une préoccupation visible. paraissait peu sensible à ce plaisir, pourtant si appréciable après un long voyage, de trouver un bon souper et un bon fi-u. sans compter un bon Ut qui l'attendait à quelques pas de la cheminée. Il mettait entre chaque bouchée, qu'il avalait d'ailleurs le plus négligemment du monde, d^effrayans intervalles. Ce n'était pas là le compte d'Antoine, qui peut-être attendait avec impatience qu'il lui fut permis à son tour de s'arranger des restes de son maître, et qui, d'un autre côté, ainsi qu'on a pu s'en convaincre depuis le comniencement de ceito histoire, se livrait avec assez de plaisir aux charmes de la conversation. Il avait essayé à plusieurs reprises de rompre un silence obstiné qui finissait par lui paraître inquiétant, et, dans cette vue. il avait hasardé quelques observations comparatives sur les procédés de cuisine en usage à Paris et en Auvergne ; mais, par malheur, ses observations, faute de réponse, dégénéraient en véritables soliloques. Enfin, changeant de thème, il s'écria en versant à son maître un splendidc rouge bord qui, pensa-t-il, devait lui délier la langue :

— Eh bien, monsieur le comte, vous voici donc arrivé dans la grande ville. Ouf! ce n'est pas sans peine; car, sous votre respect, la chaise de poste de M. le marquis n'est plus en état de faire de si longues routes, et il faut que le bon Dieu protège bien efficacement votre noble maison, pour que vous n'ayez pas eu dix fois les côtes rompues dans le voyage. Nous serions à coup sûr arrivés huit jours plus tôt par le coche, et vous n'auriez pas, en versant, couru le risque de la vie.

Cette fois le rouge bord opéra, car notre gentilhomme répondit on fronçant le sourcil, et haussant les épaules :

— Par la sembleu ! il eùl fait beau voir l'aîné de la maison d'Anglars arriver en coche tout comme un cadet de Gascogne ! Antoine, tu ne sais ce que lu dis.

Puis changeant subitement de ton et de conversation :

— Antoine. s'écria-t-il, tu ps vu celte belle jeune femmi' dont le carrosse s'est croisé avec le mien aux portes de Paris. Connnenl la trouves-tu?

A co moment seulement la cause de la préoccupation de M. le comte d'Anglars ne fut plus un mystère pour Antoine, et il répondit malignement :

— On ne peut plus belle, monsieur le comte. Ah ! je vous le disais bien qu'à Paris vous trouveriez, on ne peut plus vite, le moyen d'oublier Nanette.

Ici une légère grimace vint s'empreindre sur les traits gracieux de (M. le comte d'Anglars, qui, regardant fixement son valet, lui dit d'un ton de reproche :

— Nanette! ne prononce jamais ce nom devant moi, Antoine. Nous ne sommes plus en Auvergne, et je dois connnencer à ne songer qu'à des femmes qui soient de mon rang. Mon Dieu, pourquoi faut-il que ce niaudit basochien se soit permis cette sotte plaisanterie sur ton conipte, Antoine? Déjà celte belle personne conunençait à me regarder avec de certains yeux

Antoine, qui n'adoptait pas le moins du monde la plaisanterie purement pour son compte, ne put s'empOcher d'intc^rrompre son maître.

— Àlais, monsiem- le comte, lui dit-il. il me si'uible (iU'M|uand ce petit masque s'est mis à vous désigner sous un nom qui ne vous appartient pas, vous ne {>()uvicz aperc<'voir la jeune dame en question, puisque, si je ne me trompe, le derrière du cheval...

— Tu as raison, Antoine, répartit vivement le comte, et je crois que

l'aîné de la famille. 25

j'en veux encore moins à ce jeune clerc qu'à ce cavalier imperlinent qui est venu se mettre tout juste entre moi et la belle jeune femme. Et un cadet de famille encore! car tu as entendu que ce n'est qu'un chevalier. Je voudrais savoir son nom, à ce chevalier, ne fùl-ce que pour lui faire î'honnem- d'aller me couper la gorge avec lui.

— Peste ! monsieur le comte, connue vous y allez ! Croyez-moi, ne ■vous embarquez point encore dans les duels, car vous trouverez ici de bonnes lames qui vous feraient voir bien du pays, et je gagerais, rien qu'à sa taille et à sa tournure, que ce chevalier dont nous parlons est passé maître en escrime. D'abord, il faut que vous sachiez qu'à la ville comme à la cour, tout ce qui porte le titre de chevalier a pour le moins trois honunes tués et sis estropiés sur la conscience : c'est l'usage. Ils ne seraient pas chevaliers sans cela.

— Et moi, je te dis, Antoine, qu'un gentilhomme n'est vraiment digne de ce titre que quand il a eu deux ou trois affaires. C'est toi qui me l'as dit dans mon enfance, je m'en souviens parfaitement.

— Oui... peut-être autrefois, mais à présent ce n'est plus ainsi.

— N'en parlons plus. Je ne veux maintenant songer qu'à la charmante rencontre que j'ai faite. Une femme de la plus haute noblesse! j'en suis sûr. As-tu vu ses armoiries? Porte-t-elle de gueule ou d'azur ?

— Ma foi, monsieur le comte, j'avoue que je n'y ai pas regardé.

— C'est un tort ; quant à moi, j'ai fait des efforts inutiles pour les entrevoir : les bœufs m'en ont empêché ; mais je suis sûr, à la richesse de son équipage, qu'elle est au moins marquise ou duchesse.

— Oh ! pour duchesse, elle ne l'est pas, car je n"ai pas vu l'ombre d'une frange à son carrosse.

— Alors c'est qu'elle est plus encore ; qui sait si ce n'est pas une princesse ? Heureusement qu'elle ne peut manquer d'aller à la cour, et je la retrouverai, ou mordieu! j'y perdrai mon nom.

Comme en prononçant ces derniers mois M. le comte d'Anglars, qui venait de terminer soii souper, s'était levé de table, la conversation n'eut pas une plus longue durée ; et, la soirée commençant à s'avancer, le fidèle montagnard dut abdiquer immédiatement ses" fonctions de sommelier pour celles de valet de chambre. C'était la troisième fois depuis son entrée dans Paris qu'à l'exemple du célèbre maître Jacques, il changeait de condition, et cela ne laissait pas que de promettre pour l'avenir. Il se retira, laissant l'aîné de la maison d'Anglars déjà endormi d'un profond sommeil.

Cette nuit-là fut la première depuis bien long-temps où le jeune comte ne rêva pas du tout de Nanette, la jolie métayère du Val Moron.

liaiizuii h soixante ans.

— Holà! Antoine, va me quérir le plus élégant de tous mes habits, donne-moi mes plus riches dentelles, mes rubans les plus exquis ; aie bien soin de peigner et de parfumer mes cheveux. Fais en sorte, mon bon Antoine, que rien ne manque à ma toilette, car il faut ce matin que tout le monde dise en voyant passer ton maître : « Voilà un gentilhomme de

bonne mine et de bel air. » Mes gants mon épée, c'est bien. Ah!

donne-moi ces lettres que mon père m'a remises au moment de mon départ. Il ne me manque plus rien, je pense. Maintenant, fais-moi venir une chaise.

— La chaise est en bas ; mais où donc va monsieur le comte ? Ah ! je

26 l'aiîîé de la famille.

comprends, monsieur le comle va faire visite à cette belle dame que nous avons rencontrée hier.

— Non pas. Antoine.

— Alors, c'est que monsieiu* le comte se rend à la cour, auprès du roi

— Pas davantage.

— Pour le coup, je renonce à deviner.

— Antoine, je vais de ce pas chez Al. le duc de Lauzun. J'ai rêvé cette nuit que je succédais à la faveur de cet homme célèbre.

— Et monsieur le comte va lui foire part de son rêve. C'est à merveille. Je demande pourtant à monsieur le comte la permission de lui soumettre une observation.

— Parle.

— Peut-être serait-il mieux de commencer par aller voir monseigneur de Rochemontais , évèque de...

— D'Icosie.

— Va pour Icosie ; mais j'aimerais nneux tout autre nom , un nom plus facile à retenir surtout. Quoi qu'il en soit, monseigneur de Rochemontais est oncle de monsieui- le comte, et si ce respectable prélat vient à apprendre qu'il n'a pas eu la première visite de son noble neveu , il pourra en être fort offensé. Or. j'ai entendu dire qu'il faut se donner bien de garde d'offenser un oncle... dont on hérite. Maintenant, monsieur le comte veut-il bien me pardonner une réflexion?.,.

— Dont j'apprécie toute la sagesse, Antoine, et que je vais mettre immédiatement à profit. Je commencerai par mon oncle. Adieu, Antoine.

Et voilà notre gentilhomme en route . sur les bras de ses porteurs y pour l'hùtel Rochemontais. Chemin faisant , il se disait :

— Commmenl vais-je me présenter à cet oncle... dont j'hérite? Y a-t-il rien de plus sot au monde qu'une telle visite? Je vais dire à mon oncle... quoi? Mon oncle, je suis votre neveu dévoué qui s'en vient voir si vous avez encore bon visage , si l'hôtel Rochemontais est vaste et bien meublé, si votre asthme vous promet de longs jours, et si je pourrai bientôt entrer en possession de tous vos beaux contrats de rentes, do vos terres , de vos fermes , de vos prés. Pardieu ! voilà une chose qui me révolte , et je crois que si je n'avais pas promis à Antoine... Il est vrai que monseigneur de Rochemontais est mon oncle; mais je ne l'ai jamais vu. cet' oncle ; je n'ai même aucun désir de le voir. C'est un homme d'égliso qui n'entend rien aux choses de la cour, et moi je suis, je veux être un homme de cour. Ce n'est donc pas lui , c'est tout simplement la situation de son héritage que je viens voir. Son héritage , qu'en ai-je besoin de son héritage? Est-ce que le roi qui a écrit à mon père, le roi qui m'attend à Versailles ne s'empressera pas de pourvoir à tous mes besoin!: ? Et puis, n"ai-je pas les dix mille livres que m'a données mon père? Puis enfin, avec mon nom, mon rang, la faveur du roi, je dois faire un riche et illustre mariage. Ma foi, décidément je ne vois pas trop à quoi cet oncle peut me servir, à moins que ce ne soit pour ma bénédiction nuptiale.

Tout en se livrant h ces réflexions d'une justesse au moins problématique, le jeune comte d'Anglars venait d'arriver sous les murs de l'hôtel do monseigneur d'Icosie. Là, il mit pied à tt-rre. et la tête basse comme un débiteur qui va trouver un créancier qu'il paie à conlre-cœur, il souleva lentement le marteau d(! la porto de l'hôlt'l. (^omme on tarda à ouvrir, il ne s'inipalienla nullement, bien que la patience fv\t loin d'être un des caractères dislinclifs des d'Anglars de Uochevert , et son visage, légèn-ment contracté par l'ennui que lui causait la démarche qu'il accomplissait , sembla même se rasséréner, car il espérait qu'il ne trouverait personne au logis, et qu'il en serait quille pour ce jour-là, mais enfin la porte s'ouvrit , et le suisse parut sur le seuil de sa loge.

l'aîné de la famille. 27

— Monseigneur de Rochemontais est-il visible ? demanda Philippe d'Anglars, se servant à dessein d'une formule tant soit peu jésuitique.

— Non, monsieur, fut-il répondu.

M. le comte d'Anglars n'en demanda pas davantage; et, tirant de sa poche la lettre adressée par son père au digne évoque, il s'empressa d'ajouter: ^ .

— Veuillez remettre ce message a monseigneur, et lui du^e que c est moi, le comte d'Anglars de Rochevert, son neveu, qui suis venu le lui apporter, et que je regrette bien vivement...

Sans même achever sa phrase , il s'élança dehors et remonta dans sa chaise en criant aux porteui-s :

— Maintenant, à l'hôtel Lauzun!

A peine il était assis, que le suisse de son oncle était déjà à la portière de sa chaise, le dos respectueusement incliné et balbutiant avec une vélocité remarquable :

— Puisque monsieur le comte est le neveu de monseigneur, la consigne ne saurait être pour lui. C'est que, voyez-vous, monsiem- le comte, monseigneur est arrivé cette nuit de son château de Brie , et monseigneur est im peu fatigué; mais je ne doute pas que pour son neveu... et ]e vais...

— Arrêtez, s'écria notre gentilhomme avec une remarquable expression d'angoisse, arrêtez, je ne souffrhai pas qu'on dérange mon oncle poiur moi, qu'on attente à son repos.

— Mais, monsieur le comte... ,

— Je ne le souffrirai pas, vous dis-je. Porteurs, vous m'avez entendu. Et la chaise se mit en mouvement. Le malheureux suisse, qui tenait à

honneur de ne rien négliger des devoirs de la civilité la plus empressée vis-à-vis du neveu de son maître , se ravisa tout a coup ; et , courant après la chaise : , .,

— Si monsiem- le comte, s'écria-t-il en se cramponnant à la portière, si monsieur le comte voulait au moins me laisser son adresse...

— C'est inutile, mon ami, répondit Philippe d'Anglars, c'est partaitement inutile. Je reviendrai. .

Figurez-vous un homme qu'on vient de décharger du plus lourd fardeau, un patient qui s'en allait tristement subir sa peine et auquel on apporte sa grâce , et vous n'aurez encore qu'une faible idée de la joie de notre gentilhomme , après qu'il se fut débairassé des instances du suisse avunculaire , et qu'il lui fut permis de se rendre là où il se sentait appelé par une sorte d'influence magnétique. Avec quel sentiment d'inefiable allégresse il s'abandonna alors au balancement régulier de sa chaise I Comme sa poitrine se dilata ! Ses joues étaient animées , il portait mamtenant la tête haute et semblait défier du regard tous les passans en leur disant : « Je vais chez Lauzun. »

Lauzun ! que d'illusions , que de souvenirs , que d'espérances dans ce seul nom ! 11 allait donc le voir enfin , cet homme célèbre qui , comme lui, s'était élancé à vingt ans du fond d'un vieux château a la cour du grand roi , et qui, par la seule puissance de sa grâce, de son esprit, de sa bonne mine , s'était élevé en peu de temps au dessus des têtes les plus hautes de la monarchie , cet homme qui s'était moqué de Louvois, de Louvois qui osait braver Louis XIV , cet homme qui avait vu à ses pieds toutes les beautés de la cour, sans en excepter même les maîtresses du roi, et qui, pour couronner tous ses triomphes, était devenu l'époux d'une princesse du sang royal , de la petite-fille de Henri IV.

Oh ! sous l'influence de tous ces souvenirs , comme le cœur lui battit, à Philippe d'Anglars, lorsque aprèsavoir franchi le Pont-Neuf et salué en passant le collège construit par Mazarin , il sentit ses porteurs s'arrêter tout à coup , tout près de l'emplacement où se trouve aujourd'hui le palais des Beaux-Arts , et lorsqu'une voix lui dit :

58 l'aiîié de la famille.

— Mon genlilhommc, voici Thùtel Lauzun.

Alors , et pour la première fois peut-être de sa vie , lui l'aîné de la maison d'Anglars et qui en était si fier, lui qui s'estimait appelé par ce seul nom aux plus brillantes destinées, il éprouva ce sentiuient d'abaisi;enient et presque de confusion qui s'empare de nous quand nous entrons dans quelque immense cathédrale. A travers le prisme trompeur peutêtre de son imagination , l'hôtel Lauzun lui apparut comme une sorte de sanctuaire habité, non plus par un honnne, mais par un héros, presque par un demi-Dieu , et il se demanda si lui , profane , il oserait bien en franchir le seuil. La portière de sa chaise était ouverte, et ses porteurs ébahis le regardaient déjà depuis long-temps sans qu'il semblât disposé à quitter la place à laquelle il était comme cloué, l'ail fixe , la bouche béante , et murmurant tout bas : « C'est ici. »

C'est ici que comme lui s'étaient arrêtés tant de beaux seigneurs , la fleur du bel air et de la galanterie qui venaient encenser le favori et se modeler sur lui. C'est ici que tant de beautés des meilleures maisons de France étaient entrées pures encore peut-être, sinon de cœur, du moins de corps, pour perdre dans un joyeux souper ce qn'aucune femme n'avait jamais refusé à ce grand vainqueur qu'on nommait Lauzun. Tous ces charmans fantômes n'allaient-ils pas apparaître sur le seuil de l'hôtel , comme autant de satellites pour en défendre l'entrée, et s'écrier : « Lauzun est à nous ou plutôt encore nous sommes toutes à Lauzun , nul ne doit approcher de lui; car chacune de ses minutes doit nous être consacrée, chaque mot de sa bouche nous appartient, c'est notre roi, c'est notre Dieu; et si Louis XIV a dit : l'Etat c'est moi, nous pouvons dire à notre tour, Lauzun c'est nous. »

A la fin, s'apercevant de la stupéfaction qu'il causait. Philippe d'Anglars releva vivement la tête, comme un homme qui s'éveille d'un ^onge, il passa ses doigts dans les boucles de sa blonde chevelure, secoua ses manchettes et son jabot do dentelle et sortit triomphalement de sa chaise. La porte de l'hôtel était entr'ouvertc : sans s'arrêter devant le suisse, il franchit hardiment le seuil, comme s'il eût été l'un des habitués du logis; et, après avoir traversé une cour d'honneur dont l'herbe commençait à désunir en maint endroit les pavés, ce qu'il ne remarqua même pas. tant était puissant le prestige qu'il subissait, il arriva dans l'antichambre. Il y trouva quelques laquais assis dans l'embrasure d'une fenêtre et qui causaient entre eux à voix basse. Tous étaient uniformément vêtus do noir de la tête aux pieds, tous se levèrent avec étonnement en le voyant paraître; et, s'interrogeant entre eux du regard, ils semblèrent se demander comment ce genlilhommc avait pu pénétrer dans l'hôtel.

— Mon Dieu! se dit le jeune comte, que se passe-t-il donc ici?

L'un des valets s'approcha de lui et lui demanda, toujours à voix basse, ce qu'il désirait.

— Pardieu ! répondit notre gentilhomme , je veux voir M. le duc de Lauzun.

— C'est impossible, répartit le valet, M. le duc ne reçoit personne aujourd'hui,

D'Anglars demeura attéré quelques instans, puis il s'écria :

— Ah ! vous m'effrayez ! lui serait-il arrivé quelque événement funeste! Serait-il indisposé?

— M. le duc se porte on ne peut mieux.

— Je comprends... ces vêtemens de deuil., il a perdu quelqu'un de sa famille.

— Toute la famille de M. le duc est en bonne santé.

— Alors il s'agit sans doute d'une personne qui lui était chère à uu autre titre.

— Encore moins.

— Oh! pour le coup!

l'aîné de la famille, 29

Ici un autre valet prit à son' tour la parole , et s'adressant à Philippe d'Anglars d'une façon presque mystérieuse :

— Est-ce que, lui dit-il; est-ce que monsieur le...

— Comte , s'empressa d'ajouter notre gentilhomme , comte d'Anglars de Rochevert.

— Est-ce que monsieur le comte n'est pas de la cour?

— Si fait. Si je n'en suis pas, du moins je dois en être bientôt.

— La réponse qui précède fut faite avec beaucoup d'aplomb. Quant à l'espèce de capitulation de conscience qui suit, il est bien entendu qu'elle fut toute mentale.

— Alors, reprit le valet, monsieur le comte oublie sans doute que c'est aujourd'hui le 25 du mois de novembre.

— Ah!... c'est.;, aujourd'hui le... 25 du mois de novembre? balbutia notre gentilhomme, puis il passa les yeux à droite et à gauche , en hochant la tête de la façon la plus plaisante du monde, ainsi qu'un homme qui veut paraître au fait d'une chose qu'il ignore totalement, puis il reprit bientôt d'un air déterminé :

— Pardieu ! je suis un grand sot d'oublier que c'est aujourd'hui le 25 novembre, et j'aurais dû me rappeler que... ce jour-là...

Il espérait que quelque autre valet viendrait à son secours en le mettant au fait d'une particularité qu'un homme de cour paraissait ne pas devoir ignorer ; mais messieurs de la livrée restèrent impito}'ablement muets, et il jugea alers qu'il n'avait rien de mieux à faire que de se retirer, en annonçant toutefois qu'il reviendrait le lendemain.

— Demain ! reprit assez vivement, mais toujours à voix basse, le premier laquais qui avait parlé,, demain ni les jours suivans, M. le duc ne pourra avoir l'iKînueur de recevoir monsieur le comte; sa seigneurie part au point du jour pour sa baronnie de Thiers , où elle compte passer une partie de l'hiver.

A cette nouvelle, le jeune comte ne put retenir un énergique juron de désappointement; et, comme il se retournait pour sortir, il se trouva face à face avec \m homme en perruque blonde , dont la physionomie assez régulière présentait l'amalgame bizarre de la froideur et de la fierté, avec je ne sais quoi de souriarit et de moqueur. Ce gentilhomme , car il. avait un maintien plein de noblesse et d'élégance qui le faisait reconnaîre aisément pour un des membres de cette caste privilégiée, était d'une stature un peu au dessous de la moyenne ; il pouvait bien avoir soixante ans, mais sa taille encore élégante et bien prise , son visage encore dénué de rides, seulement un peu pale, accusaient tout au plus la cinquantaine. Il était vêtu d'un justaucorps bleu galonné d'argent , assez semblable à ceux que portaient alors les capitaines des gardes du roi, et avait au bras un grand crêpe.

Philippe d'Anglars se découvrit instinctivement et ne put que murmurer quelques mots d'excuse et de regrets. Dans ce seigneur au maintien si fier, aux yeux si moqueurs et si spirituels, il avait deviné le duc de Lauzun.

Ce dernier (car c'était lui eu effet qui venait, en compagnie d'un intendant, de visiter son hôtel ) parut contrarié d'une visite à laquelle il s'attendait d'autant moins c^ue le suisse avait ordre de ne laisser entrer personne. Toutefois, habitue par un long usage des cours à dissimuler sous les dehors d'une froide politesse tout ce qu'il ressentait dans son cœur, il salua le jeune comte avec une politesse au moins exagérée ; et , lui désignant de la main une porte dont un laquais venait d'ouvrir les deux battans :

— Monsieur, lui dit-il avec ce ton moitié sérieux , moitié goguenard qui lui était habituel et qui lavait rendu si redoutable h la cour, veuillez me faire l'honneur d'entrer, je suis tout à votre service ; car je ne doute

,Q l'aîné de la famille.

cas mi'avant forcé la consigne de Hiôiel Lauzun. un 25 novembre, vous n avez ôiiclaue importante communication à nie faire.

Ve ioune d'Anglars se mordit les lèvres, balbutia, mais il était trop tard nour reculer. L"impitovable Lauzun attachait sur lui son regard moqueur, ^e le^'ard assez semblable en ce moment h celui du vautour qui fascine un pauvre oiseau qu'il va dévorer. D'Anglars entra.

n traversa ainsi une longue suite d'appartemcns dont un valet qui le précédait ouvrait les portes, et a chaque porte, le duc s'arrêtait, invitant touiours du geste et du regard, un regard poli, flamboyant et inexorable, sou jeune hôte à passer le premier.

11^ parvinrent ainsi dans un cabinet dont les murs étaient couverts de médaillons et de tableaux, et où de grands rideaux de damas ne laissaient pénétrer qu'un faible joiu-. Ce cabinet, dont les portes étaient masquées cous de lourdes courtines ouatées de même étoffe , où d'épais tapis empêchaient le bruit dos pas de retentir, et où, de distance en distance, n'apparai'i'^aient d'autres meubles que quelques sofas , rappelait à ne s'y pouvoir méprendre une destination profane; c'était sans doute un de ces asiles mystérieux consacrés à la paresse, plus souvent à la volupté, et au'à une autre époque on baptisa du nom de boudoirs.

Si Philippe d'Anglars eut conservé h cet égard la moindre incertitude, il eût pu être aisément fixé sur ce qu'il convenait de penser, en entendant trois légers coups, bien discrets, frappés à une porte située dans un ant'le obscur du cabinet, et qui comme les autres était masquée sous une courtine de soie. . . .

Vous permettez? dit le duc en faisant si^e au jeune comte de sas- <;Goir au coin d'une cheminée, qu'à l'époque où se passe cette histoire on pouvait trouver petite, et il alla soulever la courtine et ouvrir la porte.

Mors, en prêtant l'oreille . le jeune comte put recueillir assez distinctement comme le frôlement d'une robe, et quelques paroles furent échangées bien bas entre une voix grave, qui était celle du duc, et une petite voix fraîche et d'un timbre tout féminin, puis le duc revint ; et. s'asseyant lui-même au coin de la cheminée, vis-à-vis de son hôle, dans la pénombre de manière à ne point perdre un seul des mouvemens de sa physionomie et à lui cacher en même temps tous les siens, il s'exprima ainsi :

— Vous disiez donc, monsieur, que l'objet de votre visite?...

Veuillez me la pardonner, monsieur le duc, reprit timidement notre

gentilhomme , car je vois bien qu'elle vous est aussi importune qu'elle est en même temps inopportune.

Lauzun fit un mouvement.

4u surplus , ajouta vivement le jeune comte , je saurai du moins

l'abré'^er; daignez, monsieur le duc. prendre connaissance d'une lettre dont je suis porteur pour vous de la part de mon père, le marquis d" VnclarsdcRochevert.

Le marquis d'Anglars! dit Lauzun, un gentilhomme d Auvergne; attendez donc... oui, je m'en somiens; donnez, monsieur, donnez-moi

cette lettre. , . .. , , ,• , ^

Et s'étant levé, il s approcha d une fenêtre , pour lire plus a ^on aise le message que Philippe d'Anglars venait de remettre en ses mains. Pendant ce temps-là, le jeune comte cherchait, d'un œil curieux, a distin- CTier le sujet des tableaux et des médaillons qui se trouvaient le plus à sa portée, et qui. selon toute apparence, contenaient les portraits si vantés des nombreuses maîtresses de Lauzun. Mais la faible clarté qui régnait dans le cabinet , par une brumeuse matinée de novembre, ne lui pernui pas de satisfaire sa curiosité.

Lorsque Lauzun eut achevé sa lecture, il revint à sa place et s'écria c'ette fois avec un ton où la bienveillance commenrail à faire place à cette politesse railleuse avec laquelle il avait accueilli notre gentilhomme : — J'ai beaucoup connu votre père, monsieur le comte d'Anglars, et je

l'aîné de la famille. si

suis fort aise que vous m'apportiez de ses nouvelles. Il fut fait mestrede-camp le jour oii moi-même je reçus le brevet de lieutenant-général. C'était un vaillant homme de guerre, avant tout, que le marquis, mais pas assez courtisan, et il aurait pu se retirer avec le bâton, s'il fût venu plus souvent au grand lever. Vous m'êtes tout recommandé , monsieur le comte d'Anglars; aussi bien, il y a des alliances entre nos deux familles.

— Et les d'Anglars s'en honorent, monsieur le duc.

Ce compliment acheva de changer Dunneur de Lauzun . qui ajouta :

— Vous êtes l'aîné de votre maison, monsieur; voyons, parlez, en quoi puis-je ^'ous être utile? que désirez-vous de moi?

Philippe d'Anglars , tout à fait enhardi par le ton affectueux du duc , répondit :

— Je viens, monsieur le duc, implorer votre appui et votre protection auprès du roi , dans l'intention où je ^lis de me consacrer entièrement comme vous au service de Sa Majesté, et de marcher, s'il est possible, sur vos traces.

Ici la physionomie de Lauzun reprit cette expression railleuse qui l'abandonnait bien rarement , et peut-être même un observateur y eût découvert plus que de la raillerie, un gi-and fonds d'amer tu re.

— Ah ! vous voulez faire voire chemin à la cour ! s'écria-t-il d'une voix pleine d'étranges vibrations ; le but est grand, très grand, mon gentilliomme : voyons donc quels sont vos appuis; connaissez-vous Godet?

Philippe d'Anglars ouvrit de grands yeux ; Lauzun répéta sa question en l'accompagriant d'un commentaire explicatif.

— Oui, Godet, M. Godet , l'ancien curé de Saint-Sulpice , un homme dont je fais le plus grand état.

Le jeune d'Anglars lit un signe de tête négatif.

— Alors, reprit Lauzun, vous avez des aboutissans auprès de Nanon.

— Nanon ? balbutia le jeune comte ; qu'est-ce que Nanon ?

— Comment ! vous ne connaissez pas encore Nanon, autrement dite mademoiselle Balbien. l'ancienne servante de madame la marquise de Maintenon. J'ai le malheur de n'être pas de ses amis ; mais comme Nanon veut du bien à madame la duchesse de Bourgogne, vous pourriez de ce côté...

Le jeune comte regarda son interlocuteur d'un air ébahi,

— Slonsieur le duc, lui dit-il, je ne connais personne à la cour, et mon père, retiré du service depuis longues années, a pensé que votre appui et fnon nom suffiraient pour me recommander au roi.

— A merveille ; mais n'avez-vous point quelque parent ici?

— Ah ! permettez, monsieur le duc, j'ai un oncle , un oncle évêque ; mais un évêque ne peut guère me servir dans une cour galante conmie celle de notre grand roi ; qu'en pensez-vous, monsieur le duc ?

^- Un oncle évêque ! Eh ! eh ! cela n'est déjà pas mal ; pourtant , je l'aimerais mieux curé.

— Curé ! pensa le jeune d'Anglars, il veut dire cardinal.

— Ah ça, ajouta Lauzun, je présume que voulant faire votre chemin à la cour," vous n'y arrivez pas sans posséder toutes les notions, toutes les connaissances requises en pareil cas.

— Oh ! certainement, monsieur le duc.

— A la bonne heure! pourtant vous me paraissez bien jeune pour posséder déjà des connaissances que moi-même... Enfin, c'est votre affaire. Ainsi vous êtes en état de raisonner sur les doctrines de Port-Royal ; vous avez une opinion arrêté sur le molinisine, sur les constitutions de l'Eglise, sur la Bulle, sur la mère Angélique...

A toutes ces questions , le jeune d'Anglars écarquillait les yeux tout comme si M. de Lauzun lui eût parlé grec ou chinois, et il finit par s'écrier le plus naïvement du monde :

— Je ne connais rien de tout cela.

32 L'iblNÉ DE LA FAMILLE.

Puis il pensa intérieurement que la cervelle du grand homme commençait h se détraquer quelque peu.

'f[ que diable savez-vous donc? s'écria le vieux favori.

Je sais monter à cheval, tirer l'épée, j'entends assez bien la fauconnerie, et je commence à danser passablement la courante... Ah! je sais tourner un madrigal.

Lauzun se leva, tendit la main au jeune comte ; et, le contemplant fixement, il lui dit après une pause et avec le plus grand sérieux :

— Et vous voulez devenir le favori du roi ! Pourquoi pas ? vous êtes de bonne maison, vous avez de la tournure, de l'esprit sans doute, vous êtes à peu près de ma taille, blond comme moi. et je suis sur que vous dansez convenablement une courante. Avec tout cela, pourquoi n'êlesvous pas venu il y a quarante ans ? On dirait aujourd'hui d'Anglars comme on dit Lauzun.

A cet instant , le soleil perçant le voile de brume sous lequel il était resté enseveli toute la matinée pénétra à travers les rideaux de damas et illumina la chambre de ses joyeux rayons. Un moment ébloui par cette clarté soudaine. d'Anglars baissa les yeux, puis, en les rclevajit, il les porta sur Lauzun. Il y avait sur le visage et dans le sourire profondément sardonique do cet homme célèbre quelque chose de vraiment infernal. On eût dit l'ange des ténèbres en perruque blonde et en justaucorps bleu galonné d'argent, et il n'était pas jusqu'au vaste crêpe qu'il portait au bras qui n'ajoutât encore au caractère fantastique tout-h-coup répandu sur tout le personnage de Lauzun. Une flamme surnaturelle brillait dans son regard : le jeune d'Anglars ne put en supporter l'éclat, et il détourna involontairement la tête. Alors ses yeux tombèrent sur tous ces tableaux, sur tous ces médaillons dont il avait cherché en vain jusque-là à deviner les sujets, et, h sa grande surprise, il aperçut un mélange bizarre de scènes de piété et de mythologiques souvenirs où la Vénus impudique ne jouait pas le moindre rôle ; des portraits de belles jeunes femmes et des effigies de saints et de martyrs. Bien plus, comme si tous ses sens à la fois eussent dû passer de surprise en surprise, ainsi que dans une fantasmagorie, la même voix féminine qu'il avait surprise en entrant dans le cabinet, se ût entendre sous la courtine de damas, et dit :

— Monsieur le duc, venez-vous ?

— Vous pouvez conunencer sans moi, cria Lauzun.

Aussitôt le prélude d'une musique retentit k peu de distance, et des voix de basse-taille entonnèrent en chœur le premier des sept psaimaes de la Pénitence-

— Où suis-je? s'écria Philippe d'Anglars éperdu et comme pris d'un vertige.

— Au couvent des Auguslins. lui dit le duc en ricanant.

Et en même temps, soulevant la courtine de damas qui recouvrait la petite porte mystérieuse du cabinet et qui était celle d'une tribune donnant sur la chapelle du couvent, il lui moulra du doigt, pilles sous leurs capuces noires, quarante têtes vénérables d(.' pères augustins agenouillés dans les stalles du chu'ur, de chaque côté de l'autel. La voix féminine était celle d'un charmant petit enfant de chœur qui se tenait à l'entrée de la tribune. Quand il eut joui quelques instans de la stupéfaction de son hôte, il referma la porte, laissa retomber l'épaisse courtine qui la recouvrait, puis il attendit en silence que le jeune comte l'interrogeAt.

Vous êtes pourtant bien monsieur le duc de Lauzun? lui dit notre

gentilhomme en soupirant.

— Oui, mon jeune ami, répondit le vieux favori, je suis Lauzun, mais non point le Lauzun d(! vos rêves; je suis Lauzun à soixante ans, Lauzun Vfuf de la pelile-lille de Henri IV, Lauzun qui a passé six ans dans les cachots, Lauzun déshérité du bougeoir et des privances du roi et qui vient célébrer chaque année, dans le deuil et la ijéniieuce, l'anniversaire

l'aixé de la famille. 33

du jour néfaste où le grand roi, le soleil des soleils, ayant jeté sa canne par la fenêtre, pour ne pas en frapper un gentilhomme, fit conduire son favori disgracié au chcUeau de Pignerol.

Ayant ainsi parlé, il demeura quelques instans rêveur, puis tout-à-coup son front s'éclaircit, et il reprit avec gaîté :

— Pourtant mon crédit n'est pas tout h fait éteint. On me craint, si l'on ne jn'aime plus, et j'ai toujours les entrées. Monsieur le comte d'Anglars, vous m'intéressez, le temps est beau aujourd'hui, je vais ordonner qu'on mette les chevaux à mon carrosse. Nous allons partir pour Versailles, je veux vous présenter moi-même au grand roi.

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