‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 5 sur 17 · VI · texte numérisé non relu

VI

Préssentation à la Co^ar.

Ce fut un fait mémorable à la cour de Louis XIV et qui se trouve consigné avec soin dans le journal de Dangeau , que l'apparition de M. le duc de Lauzun, un 25 novembre, dons le grand salon des glaces, au palais de Versailles. Chacun, en le voyant venir avec son justaucorps bleu galonné d'argent, et son large crêpe au bras, se demanda avec étonnement quelle puissante considération le déterminait à faire ainsi infraclion à ses habitudes bien connues de retraite et de deuil dans un pareil jour. En un clin d'œil , il se vit entouré d'une foule de courtisans qui , en l'accablant de politesses et de protestations de dévoûnîent, se flattaient ainsi d'échapper à ses sarcasmes ; et , en voyant combien il était l'objet de toutes les attentions, de toutes les prévenances, Philippe d'Anglars qui l'accompagnait put apprécier toute l'étendue de la considération dont le vieux favori jouissait encore à la cour.

Cependant on ne tarda pas à remarquer que Lauzun n'était pas venu seul , et en le voyant échanger quelques paroles à voix basse avec ce jeune blondin qu'on ne connaissait pas et qui se tenait constamment à ses côtés , on ne douta pas que le duc ne fut venu ce jour-là pour accomplir quelque grand projet. Qui pouvait savoir ce qui se passait dans le cœur de l'ancien amant de Mademoiselle , et qui eut été assez hardi pour l'interroger? Peut-être, las de la froideur du roi à son égard depuis sa rentrée en grâce , le duc de Lauzun voulait-il , à l'exemple de feu madame de Montespan , se choisir à lui-même un successeur, et le jeune blondin pouvait bien être appelé dans cette circonstance à jouer le rôle que vingt ans auparavant avait reuipli la belle mademoiselle de Fontanges. Un pareil projet était digne d'être éclos dans le cerveau de Lauzun.

Mais quel était-il, ce jeune homme qui l'accompagnait et dont le front rayonnant de jeunesse et d'espoir venait de s'épanouir au milieu de toutes les rides et de tous les ennuis de la cour? En vain tous interrogeaient leurs souvenirs, il était inconnu à tous, et l'huissier de service ne se rappelait même plus son nom.

Sur ces entrefaites, vint à passer un beau seigneur de haute taille, d'une physionomie martiale , bien que peut-être un peu fanfaronne, et revêtu de l'uniforme de sous-Ueutenant des gardes de la Porte. Ce seigneur, en apercevant le duc de Lauzun, s'approcha de lui avec empressement, et Lauzun , qui le reconnut , lui tendit amicalement la main , en lui disant :

— Bonjour, Barbançon; d'où vient qu'on ne vous voit plus au Palais- Royal, chez M. le duc de Chartres?

Barbançon sourit et répondit :

Si l'aîné de la famille.

— Ne le savez-vous pas ?

Le duc fit un signe de tète négatif.

— Eh bien! reprit Barbaneon, écoutez donc : je ne puis vous dire cela, h Versailles , qu'à l'oreille.

En entendant ces quelques mots, le jeune d'Anglars, qui avait en ce moment la tète tournée du côté de la peispeclive. tressaillit ainsi qu'un cheval de bataille, lorsque retentit la trompette. Cette voix qui venait de frapper son oreille, cette voix lui était connue. Il se retourna vivement ; mais l'interlocuteur de M. de I.auzun. obligé de se baisser pour parlera l'oreille du vieux duc. ne laissait voir que son menton et une partie de sa large moustaciie. Il attendit avec impatience qu'il se redressât, ce que celui-ci ne tarda pas à faire, et alors il put envisager dans toute la ricliesse de ses proportions athlétiques M. le chevalier de Barbançon . sous-lieutenant des gardes delà Porte, celui-là même qui. la veille, était venu lui ravir la vue de la belle dame au carrosse doré, et l'avait si impertinemment remplacée par celle de son dos et de la croupe de son cheval. Il frémit, ses narines se gonflèrent . et . se rapprochant du duc de manière à bien montrer au chevalier en quelle compagnie il se trouvait . il lui lança un regard plein du plus superbe dédain. Barbançon à son tour se mit* à le contempler avec assez d'attention : car, dans le premier moment, il ne l'avait point reconnu ; puis, se frappant la lète dont jailUt sur-le-champ je ne siiis quelle idée grotesque , il salua le duc et poursuivit son chemin , en riant comme un fou.

Lauzun, tout surpris de cette boutade , se tourna vers le jeune comte d'Anglars, comme pour lui en demander l'explication.

— Ah! ça, lui dit-il, mon jeune ami, vous connaissez donc Barbançon?

Notre gentilhonnne était pourpre décolère et de dépit ; mais, pensant bien que l'histoire de sa rencontre de la veille était de nature à lui nuire auprès d'un esprit railleur , connue il avait pu se convaincre que l'était celui de Lauzun , il se donna bien de garde d'en souffler mot , et répondit fièrement :

— Moi ! monsieur le duc, je ne sais ce que c'est que M. Barbançon.

— Eh bien! dit Lauzun. je vais vous l'apprendre, car il est bon de vous mettre un peu au fait des personnages que vous rencontrerez le plus fréquemment a la cour. Le chevalier de Barbançon est un homme a ménager ; car, tel que vous le voyez . et tout cadet de famille (ju'il est , il a su se mettre en fort bonne position auprès de tout ce qui tient au roi et même de ce qui n'y tient pas. C'est un de ces hommes rares qui trouvent toujours moyen de plaire à tout le monde.

— Excepté à moi , murnuira d'Anglars.

— Un convive qui est de tous les écots, ou, si vous l'aimez mieux, un cheval qui mange à tous les râteliers, et qui est le bien-venu à tous, car il a de l'esprit et pas la moindre ambiiion. Le roi , qu'il annise quelquefois de ses récits, l'a fait sous-lieutenant des gardes de la Porte; M. le duc de Chartres Ta admis à ses petits soupers au Palais-Royal et veut en faire un roué, et madame du Maine ne s'amuse qu'à demi quand elle ne l'a pas à son château de Sceaux. A celte heure , il vient de m'apprendre qu'il sortait de la Bastille, où on l'avait mis pour je ne sais quelle sotte affaire d'honneur, dans laquelle il a eu la maladresse de tuer son adversaire, et devinez qui l'en a tiré... Madame de Mainlenon. En un mot comme en cent, si je n'eusse été Lauznn, je voudrais être Barbançon.

Pendant que d'Anglars écoutait d'une oreille distraite cet importun pénèpyrique , voici ce qui se pas.-ait dans une autre partie du grand salon. Plusieurs courtisans venaient d'entourer M. de Barbaneon . et l'un d'eux surtout se faisait remarquer par son empressement. Ce seigneur, qui pouvait bien avoir soixante ans et qui était remarquable par la quan-

tité de croix dont il était chamarré, n'était autre que le célèbre marquis de Dangeau , premier menin de monseigneur , grand-maître de l'ordre de Saint-Lazare , cheA'^alier des ordres du roi , et de plus auteur d'un journal , alors encore inédit , des faits et gestes de Louis-le-Grand. Il s'en allait depuis tantôt vingt ans demandant à un chacun des documens pour cette oeuvre importante et offnant en échange une place dans son journal dont on ne se souciait guère , et la croix de Saint-Lazare dont nul ne voulait.

— Que viens-je d'apprendre, monsieur le chevalier? s'écria-t-il en se faisant jour jusqu'à Barbançon ; on dit que vous connaissez ce jeune gentilhomme qui vient d'arriver avec Lauzun. Pourriez-vous me faire Tamitié de me dire qui il est ? Je désire en parler dans mon journal.

— Oh! c'est un gentilhomme d'une illustre famille, répondit le chevalier avec un grand sérieux, et qui ira loin , je vous jm-e.

— Mais son nom? De grâce, son nom?

— 11 en fait mystère.

— Oh ! apprenez-le-moi , je vous en supplie.

— C'est à une condition , monsieur ie marquis ; vous n'en parlerez à âme qui vive !

— Je vous le promets, il n'y aura que mon journal, et comme il ne paraîtra qu'après moi...

— Eh bien ! écoutez donc... Surtout le plus grand secret! je vais vous le dire à l'oreille : ce gentilhomme s'appel'e.... le marquis de Carabas.

— Hein ! plaît-il ? Je n'ai pas bien entendu.

— Le... marquis... de... Carabas; entendez-vous maintenant?

— Parfaitement.

Et là-dessus, Dangeau de rire à gorge déployée, pendant que Barbançon, toujours impassible, lui représentait qu'il était assez pénible pour le Jeune gentilhomme en question de porter un nom rendu ridicule par un méchant faiseur de contes des fêtes, et qu'il ne devait pas, lui , homme grave et déjà d'un certain âge, ajouter par un accès d'hilarité immodérée au chagrin que devait éprouver ce pauvre jeune homme. Au surplus , le moment approchait où un pareil état de choses aurait un terme, car le gentilhcnnme en question ne venait à Versailles que pour supplier Sa Majesté de vouloir bien changer son nom.

Toutes ces sottises, débitées par M. de Barbançon avec le plus grand flegme, ne pouvaient manquer de trouver un auditeur bénévole, en même temps que des plus crédules, dans la personne de cet excellent marquis de Dangeau qui . bien que Boileau lui ai fait l'honneur de lui dédier une de ses épîtres. n'en doit pas moins être regardé comme un des ty^es les plus achevés d'importance bouffonne et de courtisanerie grotesque qu'ait produits le grand siècle. Aussi, dès qu'il eut reçu tout au long la confidence de Barbançon, s'écria-t-il en reprenant tout son sérieux :

— Mon cher chevalier, je vo\is suis on ne peut plus reconnaissant de la nouvelle que vous venez de m'apprendre, et que je ne manquerai pas de rapporter dans mon journal, à la date du 25 novembre 1700, en indiquant que je la tiens de vous. Considérez-moi comme votre obligé, et si jamais je puis... A propos, vous n'êtes pas encore décoré de l'ordre de Saint-Lazare. Vous plairait-il que?...

Ici le chevalier de Barbançon saisit un prétexte honnête pour s'esquiver; et , comme il est assez vraisemblable que Dangeau ne fut pas le seul à qui il jugea convenable de communiquer, toujours sous le sceau du secret , le prétendu nom du nouveau venu , il arriva qu'en moins d'un quart d'heure , le grand salon des glaces changea tout à fait de physionomie, et qu'au murmure accoutumé des conversations mystiques et des connnentaires dévols sur le dernier sermon de M. Godet ou de tout autre sulpicicn, succéda la plus franche hilarité.

Philippe d'Anglars était, comme on le pense bien, deyenu le point de

36 l'aîné de la FAMIH.E.

mire de tous les regards; on se le mnnlrail de loin, on s'élonnait que Laiiziin eût consenti à se faire le patron d'un gi'niilhoinme ayant nom le marquis de ("arabas: d'autres ne voyaient la qu'une nouvolk' mystification entreprise par le vieux favori qui était a'^sez suji-t à caution sous ce rapport. Le roi ne riait plus depuis long-tenifis; l.auzun avait trouvé ce moyen de le dérider. Pourquoi pas? lînfin il y avait des personnes qui s'apitoyaient bonnement sur la destinée de ce jeune gentiliiomme d'une figure si intéressante, et que son nom vouait ainsi au ridicule.

O fui au milieu de tous ces commentaires et de l'agitation inaccoutumée répandue dans le grand salon des glaces, que les portes du fond s'étant ouvertes avec fracas, l'iuiissier du cabinet annonça le roi. Aussitôt le bruit des conversations particulières cessa comme par encbanlemenl . les visages les plus épanouis parle rire deviiin-nt mornes et glacés, les plus grands seigneurs prirent une altitude humble et modeste, el un silence à entendre marcher une fourmi, selon la pittoresque expression de Saint- Simon, s'établit dans le salon, tant étail grand le respect mêlé de crainte que Louis XIV avait su inspirer aux premiers comme aux derniers de ses sujets.

Ce n'était plus alors le jeune roi si amoureux de fêtes et de plaisirs , qui devait . le soir, remplir le rôle d'Apollon dans le nouvel opéra de Ouinault . ou repr<''seiiter un jeune berger dans un divertissement de Molière. A sa suite on ne voyait ni M. le Prince, niTurcime. ni Louvois. ni Colberl , et sur sa physionomie froide et :^évère, il semblait porter le deuil de toutes ces gloires contemporaines qui l'avaient devancé dans la tombe.

A ses côtés, mais pourtant un peu en arrière de lui , marchaieni MM. de Barbezieux ei de Torcy. secrétaires d'état de la guerre et de> affaires étrangères: derrière. M. de Villeroi. capitaine des gardes de quartier, puis tous les familiers du palais. Cavoye. d'Antin. Du Lude. etc.

Il s'avança d'abord avec assez de lenteur, examinant avec beaucoup d'attenlion.comme c'éiait son habitude, tous ceux qui se trouvaient sur son passage, siiluant quelques uns du gi'sle. quelques autres du geste el delà voix , jusqu'au moment où ayant aperçu dans un coin M. le duc de Lauzun. il pressa le pas el marcha droit à lui. Philippe d'Anglars , qui n'avait pas perdu de vue un seul mouvement du monarque, sentit alors son caur battre dans sa ]>oitrine comme s'il eût été sur le point de se briser; car cetinslant était solennel pour lui, il allait décider de sa destinée. Lauzun le vil pâlir, el lui dit à voix basse en lui pressant la main :

— Du courage!

Déjà le roi se trouvait en face de son ancien favori, et il s'étail arrêté.

— Bonjour, Lauzun. dit-il avec un peu de brusquerie, on vous voit rarement à Versailles maintenant. Il paraît que le Palais-Royal vous absorbe complètement; mon neveu est bien heureux.

— Diable! pensa intérieurement Lauzun. le moment est mal choisi poui me faire protecteur, lorsque j'aurais besoin moi-même d'en trouver un. Le grand roi daigne être jaloux de M. de (Juulres.

Puis il s'écria tout haut :

— Sire, que Votre Majesté daigne me pardonner, j'avais cru m'apercovoir que ma présence avait cessé d'être aussi agiéable h Votre Majestique fwr le passé, el dans cet état de choses , j'ai du me borner h m'informer respectueusement de ses nouvelles.

Nul autre que Lauzun n'eût osé fain; une pareille réponse au roi, mai> col illustre courtisan avait acrpiis le droit de tout dire a Louis XI V. grâce au soin qu'il avait d'envelopper toujours sa pensée des fornud<'s du respect et du dévoûment le plus absolu. Au^si le roi. pénétré de l'air de profonde tristesse avec lequel cette réponse avait été fait'', ne jugea pas à propos delà relever; seulement , remarquant le crêpe que Lauzun portail .1 .son bras, il s'empressa d'ajouter :

l'ai.né de la famille. 37

— Vousêles en deuil, Lauztin?

— Oui, sire, répliqua l'iiabile vieillard, depuis (rente ans.

— Que voulez-vous dire? s'écria Louis X[V, qui avait deviné d'avance la réponse de son ancien favori , et qui souriait déjà.

— Sire, n'y a-t-il pas aujourd'hui trente années, jour pour jour, que je me suis vu tout-à-coup privé de vos bonnes grâces, trente années sans recevoir un rayon du soleil, sire?

— Alors, dit gaînient Louis XIV, il y a prescription , comme disent MM. du Parlement. Lauzun, vous serez du prochain Marly.

— Sire, je prie Votre Majesté de daigner agréer mes excuses et mes regrets. Je suis forcé de partir demain pour ma terre de Thiers.

Louis XIV fronça le sourcil.

— Pourquoi donc êtes- vous venu aujourd'hui à Versailles? s"écria-t-il.

— Sire, répondit Lauzun, jamais je? n'aurais entrepris un tel voyage sans prendre congé de Votre Majesté. On ne part pas sans se réconcilier avec Dieu.

Le front dj,i grand roi se rasséréna, en entendant cette flatterie, et, se retournant vers M. de Villeroi, il lui dit à mi-voix :

— Ne trouvez-vous pas, Villeroi, que ce Lauzun a des pensées et des tours de mots qui n'appartiennent qu'à lui ? Ah ! qu'est la jeunesse actuelle auprès de lui, auprès de ce que nous étions il y a quarante ans? L'esprit s'en va, Villeroi.

M. de Villeroi s'inclina en faisant un signe de tète affuiuatif.

A cet instant, les regards de Louis XIV, qui connaissait parfaitement tous les seigneurs de sa cour depuis le premier jusqu'au dernier, tombèrent sur le jeune comte d'Anglars, lequel, pendant tout le dialogue précédent, avait passé par toutes les phases de la crainte et de l'espérance.

— Quel est ce jeune gentilhomme ? dit-il assez haut pour que chacun des assistans se haussant siu* la pointe des pieds, devînt tout yeux et tout oreilles.

— Sire, répondit Lauzun, c'est un de mes parens, et de plus le fils d'un de vos plus anciens servitem's qui implore aujourd'hui, par iuavoix, pour ce jeune rejeton d'une noble famille les bontés de Votre Majesté. Permettez-moi, sire, de vous présenter M. le comte d'Anglars de Rochevert.

Il y eut un moment bien marqué dans les rangs des courtisans ; les plus proches murmuraient :

— Ah ça ! que dit-il donc ? est-ce que ce n'est pas le marquis de Carabas ?

Les plus éloignés, auxquelles il n'arrivait qu'un écho affaibli de cette conversation, étudiaient avec soin le visage du roi, se disposant, s'il riait, à faire entendre un homérique éclat de rire; mais leur attente fut trompée ; car le roi, qui n'avait aucune raison de ne pas garder son sérieux, répondit avec bonté :

— M. d'Anglars m'était déjà suffisannnent recommandé par le souvenir des services de son père; mais, présenté par vous, Lauzun, il a maintenant un double titre à ma faveur.

Lauzun s'inclina a^"ec respect ; quant au jeune comte, il était trop ému pour pouvoir prononcer une parole, et il se contenta de fixer sur le roi deux beaux yeux bleus reniplis d'une touchante expression d'amour et de reconnaissance. Louis XIV, qui l'avait considéré avec attention, s'écria ;

— Allons! je vois avec satisfaction que tout ne dégénère pas dans mon royaume. Savez-vous, Lauzun, que ce jeune gentilhomme, votre protégé, a une charmante figure ; il me semble vous voir encore à son âge, lorsque vous me fûtes présenté par le maréchal de Grannnont, il y a de cela quelque quarante ans. Si, en partant pour vos terres de Guyenne, votre intention a été de me laisser quelqu'un qui me rappelât votre souvenir, vous ne pouviez à coup sûr faire un meilleur choix.

— Sire, répartit vivement Philippe d'Anglars, encouragé par l'intérêt

S8 l'aidé de la famille.

qiie le roi ^om^^laif lui témoigner, je veux du moins rappeler toujours à JN'olre Majesté M. le duc de Lauzun par mon dévoùment à votre personne.

— Ah! I.auzun, s'écria Louis XIV charmé, vous avez donné des leçons à M. d'Anglai-s.

— Le {au est, pensa Lauzun. que le petit masque ne va vraiment pas mal; serait-il donc mon succi^sseur?

— Que désirez-vous de moi? dit le roi en s'adressant à notre gentilhomme, est-ce un emploi dans la chambre ou dans l'armée ?

Si Philippe d'Anglars avait pu lire dans les regards de Lauzun et de tous ceux qui l'entouraient, il et'it bien vile clioisi la chambre, qui était alors le seul moyen d'arriver à tout, et il eut préféré à celte vaine auréole qui, de toul temps, s■e^t attachée au front de l'homme de guerre, l'occupation beaucoup plus douce et, à coup sur, beaucoup plus lucrative de donner à manger aux carpes du grand bassin, en compagnie de messieurs des grandes entrées et des ducs à brevet. Mais, ignorant comme il l'était des choses de la cour, il répondit élourdimenl :

— Sire, mes pères ont versé leur sang sur les champs de bataille, poiu" le service des aïeux de Votre Majesté, je désire les imiter en tout.

— Eh bien, dit k' roi. dont un pli imperceptible vint sillonner le front. je vais donner ordre à Barbezieux...

Comme Louis XIV cherchait des yeiix le secrétaire d'état de la guerre, arrêté sans doute par quelque sollicileur. l'atlention générale fut concentrée tout-à-coup sur un nouvel objet par l'arrivée d'une fenmie vêtue d'une robe de soie de couleur sombre avec une écharpe noire et de longiies coiffi^ pendantes q\ii cachaient entièrement ses traits. Cette femme, qui tenait à la main un missel armorié, traversa lentement un côté du salon, au milieu de tous les signes extérieurs du plus profond respect de la part de ceux qui se trouvaient sur son passage. Dans ce moment, la cloche de la chapelle du palais commença à sonner vêpres, et le roi se détournant assez brusquement, marcha a la rencontre de la personne qui excitait ainsi l'attention générale.

Alors chacun quitta sa place et parut se disposer à suivre le roi. Vivement désappointé du brusque dénouement d'un drame si bien commencé pour lui. d'Anglars demeura quelques inslans cloué à sa place et dans un état de stupéfaction et d'embarras difficile à décrire ; car, au milieu du deplaceiufiil occa-ionné par cet accident, il avait perdu de vue l'habile pilote dont l'expérience consommée l'avait guidé jusque-là entre tous les écueils de cette mer difficile sur laquelle il venait de s'embarquer, A la fin. s'adressa nt à un de ses voisins»:

— Monsieitr. lui demanda-t-il ingénument, pourriez-vous me faire l'honneur de me dire quelle est celte femme qui ose paraître si singulièrement vêtue à la cour la plus magnifique de toute l'Europe?

Le courtisan auquel il s'adressait lui répondit en détournant les yeux avec effroi, comme s'il eût craint un colloque avec un réprouve.

— C'est madaino la marquise de Maintenon!

A ce même inslanl. et à l'exlrémité opposée du grand salon, apparaissait une aiitre femme, mais dans un costume tout différent de celui de la favorite, avec laquelle sa jeunesse et sa rare beauté, non moins que la fraîcheur cl l'élégance de sa toilette présentaienl le plus frappant contraste. Elle tonaii à la main, au lieu de missel, un éventail garni de plumes et était suivie d'un groupe de seigneurs qui semblaient se disputer un de ses regards. A la vue de cette belle jeune femme, nombre de ceux qui se disposaient à aller ;i vêpres firent volle-faceel se dirigèrent du côte opposé, si bien «lue la cour se trouva partagée en deux camps: d'un côté l'ennui et les riies, de l'aulre les gnlc^s ei la jeunesse. Mais quelle ne fut pas la surprise de Philiiipe d'Anglars lorsque, dans la nnuvelle venue, il eut reconnu sa charmante vi-ion de la veille. La voir, s'écrier et s'élancer à »a rencontre en heurtant vingt personnes sur son passage fui pour lui

l'aîné de la famille. 39

Taffaire d'un moment, et déjà il était sur le point de l'atteindre, lorsqu'un seigneur, rarrèlanl Itrusquement par la manche, s'écria:

— Ah! monsieur, ne vous sauvez pas ainsi sans recevoir mon compliment de l'accueil que vous a fait notre grand roi; je ne manquerai pas d'en parler dans mon journal : je vous prie de me crou'e à vous dès à présent de toutes les manières; et si l'offre de la croix de Saint-Lazare pouvait vous être agréable...

— Mais, monsieur, répondit d'Auglars en cherchant à se débarrasser de

l'étreinte de ce fâcheux, je ne sais en A'érité... Veuillez m'cxcuser je

suis fort pressé.

— Je suis, répartit ce seigneur, je suis le marquis de Dangeau ; puis, se penchant à l'oreille du jeune gentilhomme :

— Ah ça, lui dil-il, quel nom dois-je vous donner dans mon journal?

— Mais le mien, monsieur le marquis, je suppose...

— Et quoi, vrainient, le marquis de Carabas?

Pour toute réponse, d'Anglars lança à Dangeau le plus foudroyant regard et, par un mouvement rapide, se dégagea d'entre ses mains ; mais déjà depuis long-temps la belle jeune femme avait disparu, et il n'y avait plus personne dans le grand salon des glaces qu'un factionnaire qui regarda notre gentilhomme d'un air ébahi, en l'entendant demander ce que pouvait être devenue une belle jeune femme avec un éventail garni de plumes.

— Monsieur, répondit ce factionnaire, je ne sais ce que vous voulez dire : je viens de relever à l'instant un de mes camaracles; au surplus, il ne passe point de dames dans le salon des glaces pendant le jour.

lie Brevet.

— A la fin je vous retrouve, mon jeune ami, c'est bien heureux ! Que diable êtes-vous devenu depuis tantôt deux heures que je vous fais chercher dans tout le palais de Versailles ?

Ainsi parlait le duc de Lauzun au jeune comte d'Anglars en remontant avec lui, le 25 novembre 1700, vers cinq heures du soir, dans le carrosse qui les avait amenés l'un et l'autre à Versailles et qui allait maintenant les ramener à Paris. Philippe d'Anglars s'excusa de son mieux sur la difficulté pour un novice tel que lui de retrouver son chemin au milieu de l'inextricable labyrinthe d'appartemens et de galeries que présentait à cette époque la résidence ordinaire du roi; mais il se donna bien de garde d'ajouter que ses explorations avaient eu pour but une recherche poursuivie avec une rare opiniâtreté, mais malheureusement restée sans résultat.

— Maintenant, dit Lauzun, il faut que je vous félicite de l'heureuse issue de notre connnune démarche. Pardieu! j'étais loin de me soupçonner autant de crédit auprès de Sa Majesté, et je suis heureux que vous en ayez tiré quelque profit. Votre bonne mine et l'à-propos de vos réponses ont fait le reste. Savez-vous que le roi vous veut beaucoup de bien? Je l'ai revu après vêpres, et il m'a encore reparlé de vous. Je gage qu'il ne se passera pas un mois sans que vous ayez les honneurs du Marly et peut-être même du bougeoir.

— Ah ! monsieur le duc, c'est à vous que je suis redevable du bon accueil de Sa Majesté. Comment reconnaître tant do bontés?

— Ne parlez donc pas de cela, monsieur d'Anglars, vous me feriez croire que je vous ai demandé des remerciemeus. Aussi bien, j'ai un re-

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proche à vous faire : pourquoi, puisque vous aviez le choix, n'avoir pas sollicité de préférence un emploi dans la chambre? c'était un moyen bien plus sûr de faire votre chemin auprès de Louis-le-Grand. Ici, souvenezvous-en bien, il faut être toujours près du soleil. Mais vous avez préféré l'armée, vous pourrez vous en repentir; n'en parlons plus. Avez-vous vu barbezieux?

— Pas encore.

— Ne manquez pas de le voir demain. Ce sera déjà même un peu tard. A la cour plus que partout ailleurs, prenez toujours l'occasion aux cheveux. C'est parce qu'il m'est arrivé une fois d'oublier cette sage maxime que j'ai passé six années de ma vie dans les cachots de Pignerol.

Tout en devisant ainsi, les deux gentilshommes étaient arrivés à Paris, et l'on approchait de l'hôtel du Lion-d'Or. Là le carrosse s'arrêta, et le vieux duc tendant les bras à son jeune élève, lui dit :

— Adieu, mon cher comte, vous avez le pied dans l'étrier maintenant, Allons!,., ferme, et donnez de l'éperon. Servez bien le roi, moquez-vous des courtisans, faites-vous chérir des belles dames. Je veux, à mon retour de Thiers, vous retrouver fièrement en selle avec quelque bon bâton de commandement dans la main et un manteau de duc et pair pour vous couvrir les épaules. Embrassons-nous, mon successeur.

C'est ainsi que le duc de Lauzun et le comte d'Anglars se séparèrent à la fin de la mémorable journée du 25 novembre 1700.

Ému, transporté de joie, notre gentilhomme rentra triomphalement dans l'hôtel du Lion-d"( )r, le front rayonnant, la tète haute, amsi qu'un général qui vient de gagner une bataille.

— Eh bien. Antoine, dit-il à son valet en se laissant tomber dans un fauteuil et s'éventant avec son feutre empanaché, tout comme si l'on se fût trouvé alors au cœur de l'été, quelle belle journée!

— Oui, pour une journée d'automne. Sombre niatinée, beau midi, pluvieuse soirée, comme on dit au pays. Est-ce que vous n'entendez pas, monsieur le comte, la pluie tomber à torrens? Et voilà une heure que que cela dure.

H est bien question de pluie, de soleil ou de vent. Apprends, Antoine, que je suis le plus heureux des hommes : je viens de voir Lauzun, je viens de voir le roi, j'arrive de la cour, partout le plus charmant accueil. Tel que tu me vois, j'ai été présente à Louis XIV, et présenté par M. de Lauzun encore! Si tu savais counne cet honmie célèbre a été plein de bonté pour moi, et le roi donc! Antoine, le roi m'a parlé pendant cinq grandes minutes; et, sans l'apparition maudite de cette... Enfin apprends que je suis à la veille de jouu" à la cour de la plus grande faveur. Je ne sais encore ce qu'on me destine, mais je ne serais pas étonné que ce fût quelque chose de mieux encore qu'un régiment.

— Ah ! n)onsieur le comte, quel boijieur!

— Antoiue, fais-moi donner des plumes, de l'encre... il faut que j'écrive à mon père, à l'abbé, à la religieuse, à tout le monde, que je leur donne de mes nouvelles. Uuelle joie pour tous, mon bon Antoine! Dépèchc-toi.

Et le jeune comte se levait de son fauteuil, parcourait la chambre à pas précipités, respirant à grand bruit, souriant, commençant vingt phrases qui restaient inachevées, se heurtant à tous les meubles; c'était une sorte d'ivresse.

— Ah! je l'ai revue aussi, elle!

— Elle? qui elle?

— Elle, cette belle jeune femme que nous avojis rencontrée hier dans son carrosse, en entrant dans Paris. Antoine, elle est bien plus charmante encore que je ne le pensais. Quelle taille de nymphe ! quel port de reine!

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— Mais est-ce en effet une duchesse? Cela ne peut être; je l'ai dit à monsieur le comte, elle n'a pas de franges.

—r- Je n'en sais rien encore ; mais ce doit être une très grande daine. Qui sait si ce n'est pas une altesse royale ? Elle est au moins de la maison de Bourbon ou de la maison d'Orléans.

— Tant mieux, monsieur le comte, si vous parvenez à lui plaire.

— Ah ! j'ai revu aussi ce chevalier, ce grand fat que tu sais, Antoine, cai" on voit tout le monde à la cour, c'est un certain... Barbançon. Il faudra décidément que je me coupe la gorge avec ce... croquant , cai' je le soupçonne fort d'être l'auteur de certaine mystification qu'il n'emportera pas en paradis.

— Voici les plumes, le papier, l'encre que M. le comte a demandés.

— C'est bien, j'écris incontinent. A propos, Antoine, il faudra demain matin que tu te mettes en quête d'un logis convenable. Tu sens que, dans ma nouvelle position , je ne saurais demeurer à l'auberge. 11 me faut un hôtel, des gens ; je m'en rapporte à toi pour tout cela, et, dès ce soir, je te fais mon intendant. Adieu, bon Antoine.

Et le jeune comte d'Anglars prit la plume , et il écrivit deux grandes pages à son père, six a l'abbé, tout Autant à la religieuse. Sa plume courait sur le papier avec une merveilleuse rapidité , comme si elle eût été conduite par la main de cette bonne fée dont la baguette magique avait durant tout le jour aplani sur ses pas tous les obstacles , et semé sur sa tète du bonheur et de la joie.

Il était deux heures du matin lorsqu'il se coucha ; mais on dort peu dans la situation où se trouvait Philippe d'Anglars. Dès que le jour parut, il s'habilla sans l'aide de son valet de chambre , désormais , on le sait , promu aux fonctions d'intendant ; et , se souvenant des avis de Lauzun, il se rendit à Versailles , au pavillon occupé par le ministre Barbezieux.

Abordant avec fierté le premier laquais qu'il rencontra, il lui dit :

— Annoncez à votre maître le comte d'Anglars de Rochevert dont le roi lui a parlé hier.

Pour toute réponse, le laquais introduisit notre gentilhomme dans une salle d'attente déjà encombrée de solliciteurs dont le plus grand nombre, il faut bien le dire, appartenaient à la cour, et n'en attendaient pas moins avec une patience angélique qu'il plût au secrétaire d'état de la guerre de les recevoir.

Ce jour-là le jeune ministre, que les Mémoires contemporains nous représentent comme consacrant à la débauche le temps qu'il ne donnait point aux affaires , avait sans doute prolongé fort avant dans la nuit les plaisirs de sa dernière orgie; car, bien que la matinée fût déjà fort, avancée, on assurait qu'il n'était pas encore visible. Le jeune d'Anglars, infatué de tous les privilèges de cette partie de la noblesse qui n'avait pas encore échangé le séjour de ses manoirs féodaux contre la faveur d'un petit appartement dans le palais de Versailles avec autorisation de venir se ruiner au jeu du roi , ne vit pas sans une pénible surprise tant de grands seigneur^ entassés pêle-mêle dans l'antichambre de celui qui n'était à ses yeux qu'un premier commis. Néanmoins, il se résigna à attendre son tour, et , après avoir préalablement donné son nom à l'huissier de service, il alla s'asseoir non loin de la porte du cabinet.

Cependant les minutes, les quarts d'heure , l'heure même, s'écoulèrent , et rien n'annonçait que M. de Barbezieux se disposât à donner audience. La patience n'était pas une des qualités distinctives du sang des d'Anglars , et notre gentilbomme comm.ença à murmurer tout haut, ce qui étonna fort l'illustre assemblée, mieux habituée probablement à faire antichambre. Tout à coup , au milieu du bourdonnement confus de la foule, il crut, en prêtant l'oreille à travers la cloison qui le séparait du cabinet du ministre, distinguer un bruit dont félrangeté le frappa ; à ce bruit se mariaient par intervalles les éclats d'une voix forte qui

[^^ l'aixé de la. famille.

seniMaK appoler quelqu'un. Il se leva; et, s'approchant de l'huissier loujniirs iiiipiissible à la porte:

Kh l'ami! s'ccria-l-il , vous êtes sourd ? N'entendcz-vous pas que

votre maître est dans son cabinet et qu'il vous appelle ?

— JVnii'iids parfaitement, répondit l'honiiue noir; mais je vous répète que monseigneur n'est pas visible.

— Par la mordieu ! reprit vivement d'Anglars, tu en as menti, drôle, et il le sera pour moi sur l'heiu-e.

En disant ces mots, il saisit la clé de la porte, qu'il enfonça plutôt qu'il ne l'ouvrit , et s'élança d'un bond dans le cabinet de Barbezieux , laissant tous les assistans scandalises et \v pauvre huissier ébahi.

Or. savez-vous quel aspoct s'oiïrit aux regards de l'impatient gentilhomme ?... Sur un supirbe tapis des Gobelins. entre deux épagneuls d'une rare beauté, se tenait accroupi, vêtu d'une simple robe d'* ciiambre, un jeune gentilhomme de haute taille, d'une physionomie pleine de noblesse et déglace, mais dont une nuit de débauche paraissait avoir pâli les traits. 11 avait en main une corbeille de porcelaine de Sèvres remplie de gâteaux, et paraissait s'amuser beaucoup de l'attitude des deux épagneuls couchés a ses pieds, et auxquels il avait probablement commandé de ne se saisir de leur proie qu'à un signal convenu. Ce signal parut être l'entrée du jeune comte d'Anglars ; car. à sa vue. leur maître s'étant vivement relevé et ayant laissé tomber la corbeille, peu s'en fallut que le contenu et le contenant ne fussent dévorés dans le même instant.

Barbezieux, car c'était lui , devint pourpre de colère, et , la menace à la bouche, il s'avança à la rencontre du comte d'Anglars , qui était resté nmel de stupéfaction ; puis , l'ayant considéré un instant , il partit d'un grand éclat de rire : il venait de reconnaître en lui le jeune gentilhomme qui , la veille, lui avait été désigné par Dangeau comme ayant nom le marquis de Carabas. Toutefois, sentant bien vile le besoin de réparer sa double faute :

— Veuillez m'excuscr, monsieur, s'écria-t-il avec un peu d'embarras- Je vous remets parfaitement maintenant; vous êtes le gentiliiomme présenté hier au roi par M. de Lauzun. Sa Majesté m'a parlé de vous , et je vais donner ordre d'expédier voire brevet.

D'Anglars, interdit, ne trouvait pas un mot pour répondre; il se voyait encore dans la salle d'attente, aitcndaiit avec la fleur de la noblesse française que monsrigneur eût donné à manger à ses chiens : il avait besoin d'air, il éloulfait.

Soudain les deux battans de la porte s'ouvrent avec fracas ; l'huissier se précipite tout effaré dans le cabinet en nmrmurant d'une voix à peine intelhgible :

— Monseigneur, de la part de madame la marquise de Maintenon f A ce nom d'Anglars tressaillit . et il gronunela entre ses dents :

— Mais c'est donc mon mauvais génie que cette femme !... Barbezieux s'était déjà précipité au devant de celui qui lui apportait

l'expression des volontés de la favorite.

C était une façon d<! maître-d'hotel . peutrOtre l'ancien valet de Scarron ou le frère de cette vicill»' Nanon dont Lauzun avait parlé la veille, une physionomie basse et cafarde qu'un geiitilbounne en belle humeur eût soùflletée dans la vue, mais devant huiufllc tout Vei-sailles s'inclinait avec respect . comme si la livrée de madame de Maintenon y eût imprimé une auréole de dignité el de conunandcmcnt.

— Moi)>i(nir le marquis de Barbezieux. dit cet liommeaveo l'arrogance d'un valet qui voit jilier la cour et la ville devant celle qu'il sert, madame de Maintenon v(Uis attend avec b- brevet de lieutenant des gardes de la l'orlo qui' le roi vient de lui accorder pour un de ses protégés.

— Son iKmi? demanda Barhe/ieuv en saisissant une plume avec UD empressement peu digne du fils du grand Louvois.

L AINE DE LA FAMILLE. i|3

— Son nom ! répéta machinalement d'Anglars en portant la main à sa rapière , car dans une favenr de madame de Main tenon une sorte de pressentiment lui faisait déjà deviner nn outrage pom- lui.

— C'est, reprit le maitre-d'liùtel, le sous-lieutenant actuel de la compagnie, M. le chevalier de Barbancon.

D'Anglais n'en vouUit pas entendre davantage ; il s'enfuit du cabinet encore pins vite qu'il n'y était entré , renversant dans sa course précipitée plus d'un malheureux solliciteur qui se consolait , en répétant avec compassion :

— Ce geniilhonnnc est fou. Quel donunagc! il a la physionomie la plus intéres-anle.

Du pavillon de Barbezipux, d'Anglars courut sans s'arrêter jusqu'à l'entrée des appartemens du roi. Il voulait se plaindre à Louis XiV de son ministre . de Barbancon , de la favcfrite. ail n'y a personne ici, pensait-il , d'assez hardi pour dire la vérité au roi ; moi , j'aurai ce courage. Je veux démasquer toutes ces infamies. » Mais lorsqu'il arriva à la porte de ce qu'on appelait alors les privés du roi , on lui signifia assez impoliment qu'il eut à se retirer, attendu qu'il n'avait pas les entrées.

La rage dans le cœur, il se promenait conuue une âme en peine sous les vestibules du palais, se demandant s'il n'irait pas sur l'heure provoquer Barbezieux ou Barbancon à un duel à mort, lorsqu'il fut abordé par le marquis de Dangeau. Celui-ci, du plus loin qu'il l'aperçut, courut se jeter dans ses bras, et lui dit avec beaucoup de volubilité':

— Ahl c'est vous, monsieur le comte d'Anglars, car je sais votre nom maintenant , et je viens justement de faire votre article dans mon journal. Recevez mes excuses du sot compUment que je vous ai fait hier; c'était une mystification bien innocente imaginée par- un de nos plaLsans de la cour, pour divertir le roi et madame de Maintenon qui en ont beaucoup ri l'un et l'autre, je vous jure.

— Monsieur de Dangeau...

— Allons ! ne vous fâchez pas , il n'y a pas grand mal à cela , et d'ailleurs le roi est content , tout est dit. Il a été parlé de vous au petit lever, et Sa Majesté , en changeant de chevaux , a eu des paroles très flatteuses sur votre compte; je ne manquerai pas de les rapporter dans mon journal à la date du 26 novembre. Ah ça ! il y a spectacle à la cour, ce soir. Vous êtes des nôtres?

— Mais je n'ai point reçu d'invitation.

— J'en fais mon affaire! je vais chez le roi.

— Vous avez donc les entrées, monsieur le marquis? En ce cas, veuillez me rendre un grand service, c'est de dire au roi que son ministre, M. le marquis de Barbezieux , est un mal appris qui s'anuise avec des chiens ; pendant que les gens de condition font antichambre chez lui, et qui préfère aux protégés de Sa Majesté les protégés des valets de madame de Maintenon.

En entendant un tel discours . Dangeau ouvrait de grands yeux et regardait avec inquiétude de côté et d'autre , cherchant dans sa tête quelque honnête prétexte de rompre la conversation avec un personnage aussi compromettant que Philippe d'Angars. Quelle ne fut donc pas sa terreur lorsqu'une petite porte latérale s'étant ouverte donna passage au grand roi, en personne, qui s'lii allait, escorté seulement de Bontems, passer bourgeoisement l'après-diner chez madame de Maintenon! Dangeau pensa en tomber à la renverse, et c'est là un des grands événemcns de sa vie qu'il s'est bien donné de garde de relater dans son journal. Heureusement Louis XIV, qui n'avait rien entendu de la conversation qui précède, passa rapidement, en jetant toutefois d'une façon assez amicale ces mots ;i notre jeune gentilhonune.

— Bonjour, monsieur d'Anglars, je viens designer votre brevet. Vous pouvez l'aller demander de ma part dans les bureaux de la guerre.

tili l'aîné de la famille.

Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et, sans même prendre congé de Dangeau , il couriil au lieu indiqué. Là , il ne larda pas à être mis en possession du précieux message qui allait enfin décider de son sort. Avec quel empressement fébrile il s'en saisit ! comme sa main tremblait en brisant le sceau fleurdelisé de cire rouge apposé sur Tenveloppe ! C'était sa fortune, sa gloire, son avenir qu'il tenait oiilrc ses mains. La nuit était venue, une nuit sombre et sans étoiles, une véritable nuil de la fin de novembre, il s'approcha d'une lanterne, déplia le parchemin et se mit à en dévorer le contenu...

Bon Dieu! qu'a donc ce gonlilhonnne? Ses yeux se troublent, une sueur froide baigne son front; d'où vient qu'il chancelle? C'est pourtant bien un brevet qu'il tient h la main : ce brevet est signé Louis,, et il y a bien pour suscription : M. le comte d'Anglars de Rochevcrt. Oui, mais ce n'est point un régiment qu'on lui donne, ce n'est pas même une compagnie. Honte et dérision ! M. le comte d'Anglars de Rochevert , l'aîné de la famille, est nommé... gendarme de la garde du roi.

Une heure après, un carrosse de louage descendait avec rapidité la grande avenue de Paris qui fait face à la cour d'iionneur du palais de Versailles. A mi-côté, le maître du carrosse commanda au cocher d'arrêter; et, mettant la tête h la portière, les yeux fixés sur cet océan de croisées illuminées par la clarté intérieure de dix mille bougies qui dessinaient à chaque instant la silliouette fugitive des courtisans se rendant au spectacle de la cour, il débita d'une vciix emphatique l'apostrophe suivante :

« Adieu , Versailles , ville dépoussière, d'hypocrisie et de bassesse, où le plus pur sang du royaume se corrompt à la journée, où les nobles se sont faits courtisans et les courtisans valets ! Que dis-je? Plus bas encore que les valets, car ceux-ci du moins n'ont qu'un maître, et ceux-là en ont trois, le roi, le ministre et la favorite! Versailles, tu es une ville bien bâtie , et j'admire la magnificence de ton chAteau royal; mais tu es comme les prostituées, belle au dehors, du fard sur les joues, la bouc au cœur; c'est pourquoi je te hais, je te méprise et je te dis adieu pour jamais!... »

Le carrosse reprit sa course et arriva à dix heure du soir dans Paris, où il s'arrêta rue Saint-Honoré , devant l'hôtel du Lion-d'Or.

li'Églisc Saint-Roeli.

Lor.-quc Philippe d'Anglars descendit devant la porte de l'auberge du Lion-d'Or, ayant en poche son brevet de gendarme de la garde qu'il eût à coup sûr déchiré en mille morceaux , n'eût été l'excellente qualité du parchemin, il trouva Antoine qui l'attendait sur le pas de la porte, et qui avait déjà quitté la livrée pour endosser un habit conforme à ses nouvelles fonctions.

— Oue vient faire ici monsieur le comlc? s'écria le digne majordome en se découvrant avec respect. Est-ce que monsieur le comte ne va pas coucher à son hôtel ?

Le jeune d'Anglars, qui avait totalement oublié, au milieu des cruelles préoccupations de la journée, l'ordre qu'il avait donné, la veille au soir, a son fidèlp serviteur, le regarda fixi-mcnl dnu air df fort mauvaise humeur. <l, le repoussant assez brusquemeul, hii dit : ,

— Allons, ôte-loi de mon passage; qu'< si-ce que cela signifie?

M. Antoine, entêté comme un franc montagnard qu'il était, ne se rc-

l'aîné de la famille. 45

butait pas pour si peu , et , se plaçant résolument en travers de la porte de Tauberge :

— Il n'appartient point, reprit-il, à un seigneur du rang de monsieur [<? coniie de loger à 1 auberge, alors surtout qu'il a un hôtel à lui.

En même temps, saisissant un petit sifflet qu'il avait à la ceinture, il fil entendre un son fort aigu. A cet appel , deux laquais, revêtus de la livrée de la maison d'Auglars et portant chacun un flambeau à la main , apparurent.

— Allons, marauds, leur cria Antoine, faites votre office . et aidez M. le comte à remonter d.uis son carrosse... C'est bien... Maintenant , cocher, île Saini-Louis, à l'hôtel d'Anglars.

Les deux laquais montèrent derrière le carrosse qui se remit en mouvement. Alors, tout fier de la réussite de.son plan, et jouissant de la surprise de son jeune maître qui, dans l'état d'abattement oii il se trouvait, se serait laissé conduire à Rome si on l'eût voulu, Antoine s'enveloppa de son mieux dans les plis de son manteau , car- il commençait à pleuvoir , et il se disposa courageusement à franchir à pied la distance assez raisonnable qui sépare la rue Saint-Honoré de l'île Saint-Louis.

Tout en cheminant à travers les rues fangeuses et en recevant la pluie sur ses épaules , il s'en allait aussi satisfait que s'il eût marché , comme révoque de Saint-Flour les jours de procession , sous un dais et sur des tapis jonchés de fleurs , car il avait la conscience d'avoir dignement et promptement rempli les désirs de M. le comte d'Anglars. Aussi, lorsqu'il arriva à l'hôtel, trempé jusqu'aux os, nonobstant le secours de son manteau , à la vérité tant soit peu râpé, vu son long service, sa première question aux valets fut celle-ci :

— M. le comte a-t-il.paru satisfait?

— M. le comte, fut-il répondu , s'est couché sans mot dire, et il a refusé l'aide de son valet de chambre.

— Ah ! diable ! se dit Antoine , est-ce qu'il n'aurait pas trouvé l'hôtel de son goût? Peste! un logis comme celui-ci, ni trop grand ni trop petit, bien meublé, bien décoré, dans un magnique quartier, l'île Saint-Louis! Ce serait être bien difficile, après avoir habité pendant vingt ans le vieux château d'Anglars. Au surplus, si cet hôtel ne lui convient pas, il ne sera pas malaisé d'en trouver un autre , puisque celui-ci n'est que loué . et qu'il n'a été arrêté d'ailleurs qu'à la condition expresse qu'il plairait à M. Ib comte.

Il est bien entendu que toutes ces réflexions n'étaient que de simples a-partés. Car, à la différence des valets d'aujourd'hui, Antoine respectait tiop profondément son jeune maître pour se permettre de critiquer ses goûts et ses idées , surtout en présence d'étrangers; et, afin que les nouveau-venus apprissent à l'imiter en cela, il s'empressa d'ajouter à haute voix :

— Au fait, pour un seigneur du rang de M. le comte, cet hôtel-ci est bien modeste, et j'ai peur d'être réprimandé demain pour n'en avoir pas choisi un plus convenable à sa position à la cour ainsi qu'à sa fortune.

Les choses en demeurèrent là pour la soirée ; mais le lendemain Antoine apprit de la bouche même de son jeune maître combien les cartes avaient tourné dans l'espace de quelques heures, et combien il avait eu tort d'ap- |<orter une telle précipitation dans l'exécution des ordres qu'il avait reçus. Maintenant que les choses étaient faites , le jeune comte avait trop d'orgueil pour consentir à ce qu'elles fussent défaites. C'eût été proclamer sa honte à tous les yeux; car notre gentilhomme, à l'exemple de bien des gens . s'imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui , et que , le soir même du jour où il aurait congédié ses laquais et quitté son hôtel d'emprunt , celte importante nouvelle ne man(juerait pas de faire l'objet de toutes les conversations de la ville et de la cour.

Sous l'influence de cette conviction, il passa huit jours entiers enfermé

45 l'aijïé de la famille.

dans son appartement, sans vouloir mettre le pied dehors, se disant malade et ayant même fait appeler un médecin , pour mieux donner le change. Dieu sait quelles sombres et folles pensées vinrent, p<'ndant ces Imit jours, bouleverser sa pauvre cervelle, que de terribles combats vinrent déchirer son àme. Quel parti prendre dans cenaulragede toutes ses illusions ? A une époque où le despolime du grand voi avait tout concentré autour de lui, toutes les gnlces. tous les talens. comme aussi toutes les richesses ; où hors de cette cour, atmosphère lumineuse et parfumée dans laquelle chaque illuslraiion venait puiser la vie, le reste de la France végétait sous cette brume épaisse où Racine, rejeté un jour, languit quelques instans et mourut. Pauvre dWnglars! si jeune, si noble, si beau, si bien fait pour briller dans le monde, et le quitter et retourner dans le fond de sa province, en son vieux château dWuvirgne . mener la vie de gentillàtre. et quelque heau jour devenir grand louvetier de la sénéchaussée ! Quel avenir pour i"ainé d'une illustre famille ! Non , jamais M. de Vardes pariant pour l'exil, jamais .M. de Lauzuii renfermé dans les cachots de Pignerol ne durent éprouver un plus amer désespoir ; car eux . du moins . ils emportaient dans leur chute le souvenir de leurs triomphes, leur ambition avait ceint la couronne qu'ils avaient rêvée, non point celte couronne d'or et de diamans qui pè^e au front des rois, mais cette fantastique auréole devant laquelle s'inclinent les courtisans empressés k modeler leurs paroles, leurs vèteiuens , leurs moindres gestes sur l'idole du jour; et on pouvait mourir, après tout, quand on emportait au cercueil l'empreinte encore brûlante des baisers et des pleurs d'Olympe Mancini ou de niadenioiselle de ]\!ontpensier.

Mais d'Anglars ! lui , quels souvenirs laissait-il à la cour ? Quand sa famille, dont il était l'orgueil et l'espoir, quand ses envieux voisins viendraient saluer son retour dans les montagnes et lui demander quel accueil il avait reeu à Versailles, quelle distinction flatteuse il en rapportait, à combien de Jiarlys il avait été admis, qu'aurait-il à répondre? A cette pensée , des pleurs de rage s'échappaient de ses yeux, et il maudissait tour à tour et le roi qui, sur sa bonne mine , ne lui avait pas donné sur l'heure les grandes entrées , et le minisire et ses épagneuls, et madame de Maintenon . surtout, à qui il attribuait son avenir brisé et toutes ses humiliations. Que ne vivait-il à notre époque ? Il n'est pas douteux qu'il n'eût trouvé dans un bel et bon suicide le moyen de se débarrasser de tous ses maux. .Mais en 1700, cette triste manie étant peu en honneur, il se borna tout simplement à concevoir mille projets plus extravagans les uns que les autres.

Tantôt il ourdissait dans sa tète le plan de quelque bonne conspiration, et n'ayant pu être Lauzun, il voulait être Cinq-Mars : tantôt, rêvant une vengeance digne de celle du prince Eugène , auquel Louis XIV avait , comme a lui, refusé un régiment . il voulait , ainsi que le lils d'Olympe Mancini, aller offrir son cpée à quelque souverain étranger. On ne manquerait pas de le nommer général d'armée, et alors il ferait à son tour trembler le grand roi, la favorite et le ministre.

En vain Antoine, avec ce gros bon sens naturel aux montagnards non moins que l'entêtement, lui représentait-il toutes les diflicultes d'exécution attachées h une pareille détermination , S(in ignorance absolue de la langue- des nations étrangères, la possibilité d'un refus, l'opprobre même qui s'attacherait au nom d'un d'Anglars servant contre son roi et son pays, le jeune comte semblait incliner de plus en plus vers celte résolution, et il crut même avoir détruit toutes les objections de son majordome, un certain jour où il lui apprit que l'empereur d'Autricbe étant ^ri guerre avec las Ottomans, il ferait au contraire auvrc pie en allant offrit à ce monarque le service de son bras.

Lorsque la violence du premier paroxisme fut un peu affaiblie, Antoine se hasarda à faire observer à sou jeune maître qu'il n'y avait rien que de

l'aîné de la famille. 47

très honorable dans le métier de gendarme de la garde; que les plus grands seigneurs ne commencaienl pas autrement leur carrière militaire, à moins que plus jeune on les mît aux pages; que l'uniforine rouge des gendarmes de la garde était d'une couleur beaucoup plus séduisante que celui des mousquetaires ; que leur service était au moins aussi agréable , puisqu'ils étaient constamment auprès du roi ; enfin , ce qui prouvait la prééminence des gendarmes sur tous les autres corps de la maison du roi, c'est qu'il n'y en avait qu'une seule compagnie, tandis que l'on comptait jusqu'à trois compagnies de mousquetaires, d'où il résultait qu'un gendarme de la garde devait avoir à lui seul autant déconsidération que trois mousquetaires ensemble. Bien plus, Antoine se souvenait parfaitement d'avoir entendu dire à JM. le marquis d'Anglars qu'il y avait eu de tout temps des gendarmes pour garder le Toi, tandis qu'il n'y avait des mousquetaires que depuis le feu roi Louis XIII, Ces derniers étaient donc des instrus; et, pour peu qu'on l'eût pressé , Antoine eîit infailliblement démontré qu'ils étaient faits pou*» servir d'^Guyers aux gendarmes de la garde, leurs maîtres et seigneurs.

Tous ces beaux raisonnemens ne purent malheureusement persuader notre gentilhomme , qui finit pourtant par confesser qu'il était bien pénible pour lui de n'avou- à la cour ou à la vill% en l'absence de Lauzun, ni parent ni ami dont il put consulter les lumières dans une circonstance aussi pénible pour lui. Quant au marquis , indépendamment de la confusion qu'il éprouvait à lui rendre compte du naufrage de toutes ses espérances, on sait qu'il n'y avait jamais eu entre le père et le fils d'épanchemens bien intimes.

— N'est-ce que cela? dit Antoine; n'avez-vous pas votre oncle , monseigneur l'évèque d'I. .'..., enfin de ce diocèse dont le nom m'échappe toujours? Si vous alliez lui rendre visite, comme c'est au surplus votre devoir, monsieur le comte, il nous tirerait peut-être d'embarras. Aussi bien , je dois vous dire qu'avec les dix milles livres que vous a données M. le marquis, nous ne saurions aller bien loin, surtout en gardant une maison montée comme celle-ci. Ainsi, si vous m'en croyez, vous ne tarderez pas davantage votre visite.

— Pardieu ! s'écria d'Anglars qui, dans l'état d'accablement où il se trouvait, était merveilleusement disposé à suivre toutes les suggestions, tu m'ouvres un avis salutaire, et j'en veux profiter aujourd'hui même : habille-moi.

— Je vais, répondit Antoine avec dignité, appeler le valet de chambre de monsieur le comte.

— Ah! c'est juste, j'oubliais... dit le jeune gentilhomme dont pour la première fois , depuis la fatale soirée du 26 novembre, un sourire vint effleurer les lèvres.

Environ une heure après, Philippe d'Anglars était en présence de monseigneur de Rochemontais, évêque d'Icosie.

Monseigneur d'Icosie in parlibus infidelium n'était point tel que son neveu se l'était figuré; ce n'était point un de ces prélats au visage pAIe, austère et amaigri par le jeûne et les austérités comme on en voit dans les tableaux de l'école espagnole, et dont le regard constamment baissé vers le sol ou élancé vers la voûte éthérée semble ne point connaître d'intermédiaires entre la terre et le ciel, entre la prière el la tombe. C'était tout au contraire un joyeux prélat, aux joues pleines, au ventre rebondi, le nez tant soit peu vermeil, les yeux brillans, le menton double, et pour employer un type non moins célèbre en France que de l'autre côté du détroit, une sorte de Falstaff en soutane et en rabat avec des gants violets. On le disait avare , mais ce n'était point cette avarice hideuse et repoussante, au teint hâve et plombé , qui se refuse tout à soi-même et qui meurt de faim h côté d'une tonne d'or; c'était l'avarice au teint frais et fleuri, à la face épanouie et luxuriante de santé, qui, peu sensible aux

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besoins d'autrui. veut, comme dit Sganarelle, que. quand elle a bien bu et bien mangé, tout le monde soit soûl dans la maison. C'était . si vous voulez, l'avarice au premier degré , la plus commune de toutes . même en deliors des gens d'église . une de ces passions anodines qui viennent se fondre dans ce grand mobile de toutes les actions humaines, que La Rochefoucauld a nommé d'une manière à la fois si juste et si comique l'amour de soi ou intérêt bien entendu.

Le comte d'Anglars chercha d'abord à s'excuser d'être demeuré si long-temps sans venir voir son oncle ; il parla do sa prétendue maladie ; mais c'était là un soin superflu. Monseigneur de Rochemontais n'était pas homme à se mettre le sang en mouvement pour si peu, dès lors qu'il n'en était résulté aucun trouble dans ses digestions . et il eût pardonné beaucoup plus volontiers à son neveu d'avoir commis un manquement grave à ses devoirs envers lui . que de l'avoir fait attendre un quart d'heure pour dîner. Par une conséquence de cette manière de voir, monseigneur n'allait que fort rare«ient à la «our, où il ne pouvait pas s'asseoir, moucher, tousser, cracher à sa fantaisie, au demeurant, c'était un assez bon honnne que monseigneur de Rochemontais , évêque d'Icosie , in partibus infidelium.

Il fit le meilleur accueil à son beau neveu , dans lequel il reconnut avec une larme d'attendrissement tout le portrait de sa défunte sœur, madame la marquise d'Anglars, et il le retint même à dîner.

Tout en savourant les délices d'un succulent repas épiscopal. Philippe d'Anglars, qui n'avait pas perdu de vue l'objet de sa visite, et dont les caresses avcnculaires avaient gagné le cœur, se mit en devoir de raconter au digne prélat le détail de sa réception à la cour, et du triste dénouement qui était venu ruiner tant de légitimes espérances. A ce récit, monseigneur de Rochemontais eut un imperceptible froncement de sourcil ; car il prévit bien que tôt ou tard son beaii neveu le prierait de délier les cordons de sa bourse. Soit que tel fût en effet son appréhension, soit par tout autre motif, lorsqu'on eut apporté le dessert, il se renversa pontificalement dans son fauteuil . se recueillit quelques instans, puis s'écria :

— Voulez-vous, mon neveu , que je vous dise ma façon de penser sur tout cela? D'abord vous avez eu un tort, en choisissant pour introducteur un impie et un débauché connue M. le duc de Lauzun. On prétend qu'il se range un peu maintenant: comme dit le proverbe, quand le diable se fait vieux, il se fait ermite ; mais il n'en est pas moins toujours le diable ; souvenez-vous-en bien. 11 valait cent fois mieux vous présenter tout seul. Maintenant vous me demandez mon avis sur ce qui vous reste à faire : eh bien ! si vous m'en croyez , vous renonceriez h Satan , à ses pompes et à ses œuvres, et prendriez tout bonnement l'iiabit ecclésiastique. Vous avez une jolie ligure, vous feriez un charmant petit abbé, et si vous avez de l'ambition . qui vous enipêche de devenir cardinal ? Nous avons des cardinaux de Rohan et de Bouillon, pourquoi n'aurions-nous pas un cardinal d'Anglars?

A cette conclusion tout h fait inattendue, le jeune comte ne put réprimer une légère grimace. Bi{Mi des résolutions désespérées s'étaient présentées à son esprit, depuis le jour néfaste où il avait jelé à la ville de Versailles un si foudroyant adieu ; mais il et juste de dire que jamais il n'avait songé à celle-là. Elle ne l'effraya nourtant pas autant qu'on pourrait se l'imaginer ; cl, comme il gardait le silence, monseigneur de Rochemontais ajouta, en orateur qui a réservé pour sa péroraison qvielque mystérieux et puissant argiunent :

— Ecoutez ! mon neveu . je dois ce soir donner le salut à Saint-Roch ; à c^'lte occasion, j'ai proiyis une de mes humélies; il se fait tard, je vai> vous emmener avec moi. Je veux, à votre intention, faire choix pour aujourd'hui de l'homélie que j'ai composée sur le bonheur de la vie rcli-

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gieuse. Je no doiiie pas qu'après l'avoir entendue , vous ne soyez pris d'un violent désir d'embrasser l'état ecclésiastique.

— ^lon oncle, répondit en souriant le jeune d'Anglars , je suis prêt à vous acconi[)agner partout où il vous plaira; mais, en conscience, Taîné de la famille ne saurait aller sur les brisées de ses cadets.

Neuf heures du soir! La rue Saint-llonoré est déjà sombre et déserte, car nous soimnes au mois de décembre , il vous en souvient. Pourtant , dans la partie qui avoisine le château des Tuileries et principalement aux alentours de l'église Saint-Roch , bon nombre de carrosses et de chaises à porteurs stationnent en attendant leurs maîtres, qui sans doute sont entrés dans l'église. Voyez-vous en effet la lumière des cierges flamboyer à travers les vitraux? Entendez-vous les solennelles harmonies de l'orgue? c'est monseigneur d'Icosie qui donnée le salut. Entrons à Saint- Roch. Aussi bien monseigneur vient de terminer son homélie, et nous arriverons assez à temps pour ne recueillir que sa bénédiction.

La foule est silencieuse et recueillie, tous les fronts sont inclinés dans l'attitude de l'adoration et de la prière. A la faible clarté que projettent les4ampes appendues de distance en dislance aux voûtes de la nef, entre toutes ces tètes pleines de ferveur et de foi , n'en reconnaissez-vous pas une pleine d'une grâce rêveuse et touchante sous sa blonde chevelure , une jeune et charmante tête de vingt ans qu'on dirait détachée de quelque Adoration de la croix des grands niaîlres du seizième siècle, et dont les traits délicats , le teint blanc et à peine nuancé d'un léger incarnat semblent une sorte de compromis entre la nature de la femme et celle de l'ange ?

Où vont donc s'égarer ces grands yeux bleus pleins de langueur et d'une douce mélancolie, au lieu de se tourner vers l'autel ? Serait-ce que l'éclat des cierges les fatigue, ou bien faut-il penser que quelque pieuse image suspendue dans une chapelle des bas-côtés de la nef exerce sur eux une sorte de fascination ? Pour peu que vous désiriez pénétrer ce mystère, venez derrière ce pilier au pied duquel se tient agenouillée une jeune femme enveloppée dans les plis d'une large niante de satin noir. Elle a ôté. pour prier, son masque de velours ; et, malgré le soin qu'elle prend de mettre son missel devant son visage, ses mains se lassent par intervalles et laissent apercevoir des traits qu'il suffit d'avoir vus une fois pour se les rappeler toute sa vie. Oh! n'est-ce pas une erreur? n'estce pas là la jeune femme au carrosse doré, la jeune fennne du grand salon des glaces? Maintenant , pas n'est besoin de dire quel est l'ange à tête blonde, placé à quelques pas d'elle, qui se tourne si souvent de son côté.

Mais vous-même, madame, vous dont par momens les yeux s'arrêtent comme à la dérobée sur ce jeune homme, avec un sentiment que je serais assez embarrassé de qualifier, vous qui l'avez vu rougir et se troubler à votre vue, d'où vient que vous n'avez pas encore cherché un refuge contre la flamme indiscrète de ses regards sous l'abri de vos longuescoiffes? Et si, ce soir, vos noires priuielles sont si humides, s'il y a tant de volupté dans le mouvement de vos cils et dans le jeu de vos sourcils, estce bien à Dieu que s'adressent ces tendres œillades.

Enfin , le salut est terminé ; pourquoi si tôt ? pourquoi la longue homélie de monseigneur d'Icosie n'a-t-cUe pas duré deux heures de plus ? Chacun se lève et se dispose à quitter l'église. Vn profond soupir s'exhale de la poitrine du jeune comte d'Anglars, et peut-être ce soupir a-t-il un écho dans le caur de la jolie dévote qui, par excès de ferveur ou par distraction peut-être, est demeurée agenouillée au pied du troisième pilier. au côté gauche de la nef. Que ne donnerait pas dans ce moment nolie gentilhomme pour pouvoir s'approcher d'elle , pour sentir 1(^ frôlement de sa mante de satin, pour respirer le parfum de ses cheviMix ! Mais entre^ elle et lui il y a la foule , la foule compacte et serrée , la foule odieuse qui, maintenant même, lui dérobe la vue de celle qui déjà n'est plus pour

50 l'aîné de Lk FAMILLE.

lui une élrangcre. bien qu'il n'ait fait que l'entrevoir trois fois, bien qu'il ne sache iniine pas son nom. Palpitant, éperdu, il se dresse sur la pointe des pieds pour repaître une dernière fois sa vue de l'objet de son idcilà- (rie; mais c'est on vain. Alors, il regrette de n'avoir pas la taille de Goliath . et. sans respect pour la majesté du saint lieu, il monte sur une chaise. Celte fois, il a pu distinguer la belle jeune frmme qui s'est enfin levée et qui. passant par le bas-côté de la nef. se dispose à gagner une des portes latérales. Sûr de la direction qu'il doit prendre, il s'élance à la poursuite de son inconnue, fend les flots de la foule et arrive bientôt au seuil de la porte . ayant devancé celle qu'il cherche . tant sa course a été rapide, mais aussi sans l'avoir rencontrée. Inquiet, il se retoiune une dernière fois. A cet instant, les assistans qui se trouvent arrêtés s'indignent et l'invitent à laisser le passage libre. Mais lui. sans se déconcerter, met une pistole dans la main du pauvre chargé de distribuer l'eau bénite, lui arrache son goupillon , le pousse dehors et s'installe h sa place. « Cette fois, se dit-il, elle ne m'échappera pas !»

Qui l'ut bien étonné . ce furent les paroissiens de l'église Saint-Roch , en trouvant h la place du vieux mendiant qui d'ordinaire leur offrait l'eau lustrale, ce joli genlilhomme si fringant . si pimpant . qui accomplissait siins doute une pénitence de l'invention de II. le curé. Aussi quelques jeunes dévotes qui passèrent par cette issue de l'église eurent -elles à s'accuser dans leur confession d'avoir fait, ce jour-là, le signe de la croix avec un peu de distraction. Cependant celle pour qui notre genlilhomme avait entrepris une pareille tâche n'arrivait point : était-elle donc sortie par une autre issue? Déjà la foule ne passait plus que clair-semée. déjà on commençait à éteindre les lampes et les cierges de l'église, et de l'espèce d'observaîoire où Philippe d'Auglars se trouvai! placé dans sa stalle de chêne, il commençait à interroger d'un regard inquiet et presque désolé les sombres profondeurs du temple. Enlin. il découvrit la jeune femme qui, soit •ju'elle eût été arrêtée par quelque obstacle . soii qu'elle eût senti le besoin de se raffermir par la prière contre les émotions qui venaient de l'assaillir, était restée des dernières et arrivait à pas lents, pensive et recueillie. Elle avait rabattu l'une de ses coiffes sur son visage: mais lorsqu'elle fut par- Y(!nue auprès de notre gentilhomme , elle la releva sans doute pour saluer une dernière fois l'autel, et ce fut alors seulement qu'à son tour elle reconnut le stratagème auquel d'Anglars avait eu recours dans un but déjà trop évident pour elle. Une vive rougeur vint colorer ses joues, et elle resta un inomenl indécise si elle ne sortirait pas par une autre porte; mais il faut croire que le diable ne perd jamais ses droits, même dans l'enceinte consacrée au Seigneur, car elle tendit bientôt sa jolie petite main au charmant donneur d'eau bénite: celui-ci lui lit un grand salut et lui présenta le goupillon ; mais à peine, après s'être signée, eut-elle franchi le seuil de la porte , q^ie notre gentilhomme , s'élaneaiit hors de la stalle , laissa tomber par terre l'instrument bénit , au grand scandale de quelques vieilles dévotes demeurées encore en arrière , et sortit précipitamment sur les pas de sa belle.

Les deux F^e».

Deux heures de la nuit viennent de sonner à l'égli.se Sainl-Louis-enl'ile. I.c ciel est noir, la pluie tomle à llols, une bise aigre du nord-ouesl SI ufde avec vieknce. (jui peut frapper à l'hc tel d'Anglars à une pareille; l;eure et par une paieilU' nuit?

l'aîné de la fajhlle. 61

— Ouvrez ! dit une grosse voix de l'intérieur. C'est M. le comte , j'ai reconnu son pas. Entîn vous voici de retour, mon noble jeune maître ! Dieu soit loué ! D'où arrivez-vous h pied, crotté et mouillé comme vous Toild? Je suis, depuis ce soir, dans des transes mortelles siu- votie. compte. Quel événement a pu...

— Rassure-loi , mon bon Antoine , et laisse-moi me chauffer à mon aise et sécher un peu mes vêtemens. Tu vas tout savoir...

— Ah ça ! je suppose que ce n'est pas de chez monseigneur votre oncle que vous venez à cette heure de la nuit?

— Pas tout à fait. Je viens de Saint-Roch.

— De l'église Saint-Roch, à deux heures du matin? Allons donc! monsieur le comte, bien que nous soyons en décembre, nous ne sommes pas encore à Noël, que je sache, pour aller à la messe de minuit.

— Il est vrai, mais ce que je (e dis est pourtant de la dernière exactitude; seulement, quand j'annonce que je viens de Saint-Roch, je devTais ajouter que j'ai mis environ cinq heiu-es à faire le chemin.

— Cinq heures , monsieur le comte ! Miséricorde ! qu'avez-vous fait pendant tout ce temps-là?

■ — Ah ! ne m'en parle pas ,yAntoine , je suis à la fois le plus heureux et le plus malheureux des hoiumcs. Oui , il y a sur moi comme une fatalité.

— Ah ! mon Dieu, est-ce que monseigneur votre oncle aurait fait choix d'un autre héritier que vous?

— Il s'agit bien de mon oncle, Antoine; c'est d'elle, d'elle, entendstu bien?

— Que ne le disiez-vous plus tôt ? Je commence à comprendre pourquoi vous rentrez si tard.

Et ces mots furent- accompagnés d'un sourire narquois.

— Laisse-moi tranquille avec tes suppositions , et écoule-moi. Sache d'abord, Antoine, que j'ai décidément une bonne et une mauvaise fée.

— Vous voulez dh'e un bon et un mauvais ange : nous en avons tous; moi , tout le premier , qui ne suis ni de condition , ni même aîné de famille.

— Oui , mais ils sont invisibles pour nous , tandis que les deux fées dont je te parle existent en chair et en os.

— Ah! c'est différent; et la bonne fée de monsieur le comte est...

— Cette charmante jeune fenune dont je ne sais pas le nom.

— La mauvaise?

— La mauvaise fée, Antoine. Oh! je sais son nom à celle-là; elle s'appelle Maintenon ou la veuve Scarron, si tu l'aimes mieux.

— Oh! monsieur le comte, y songez-vous? L'amie intime du roi, quelques uns disent même son épouse.

— Que m'importe ! qu'elle soii l'épouse ou la maîtresse de Louis XIV, je ne l'en hais pas moins sous l'un ou l'autre tite. Figure-toi , Antoine , que je ne saurais rencontrer ma bonne fée , sans qu'aussitôt la mauvaise vienne m'apparaître et détruire par son hideux aspect tout l'effet de la présence de l'autre. C'est le diable en personne acharné à ma poursuite sous les traits d'une vieille femme.

— Oh 1 monsieur le comte.

— Tu vas en juger. Ce soir, à Saint-Roch, j'avais passé les plus délicieux instans. Je voyais ma bonne fée , Antoine ; je la regardais tendrement, et je crois, à te vrai dire, qu'elle ne me regardait pas, de son côté, d'un œil trop sévère. Bref, après le salut terminé, je m'attache à ses pas, je la vois monter dans une chaise auprès de laquelle se tenaient plusieurs valets en riche livrée , portant des flambeaux à la main. Moi-même , aussitôt, je m'élance dans une autre, après avoir donné l'ordre à mes porteurs de suivre pas à pas la chaise de l'inconnue et de s'arrêter là où elle s'arrêterait.

52 l'aîné de la famille.

— Quel était donc le projet do monsieur le comte?

— Eii ! le sais-je. Antoine ! Je voulais découvrir enfin quelle est cette mystérieuse beauté que je rencontre partout . me jeter à ses pieds peutêtre . la supplier de me recevoir chez elle. Elle aurait eu pitié de moi , Antoine, j'en suis sur.

— Mais si elle est mariée?

— Mariée! c'est impossible; elle est fille ou veuve. Je la vois toujours seule. Je m'en allais donc bercé par le mouvement régulier de mes porteurs, et in'abandonnant aux plus douces espérances, lorsque tout à coup il se fait un grand bruit dans la rue . et je sens que mes porteurs ne marchent plus. Étoimé. j'abaisse une glace de ma chaise, et j'aperçois... Antoine, est-il besoin de t'apprendre que j'aperçois encore la Maintenon, l'exécrable Mainlenon qui s'en revenait je ne sais d'où?

— Eh bien! monsieur le comte, vous vous êtes arrêté, pour lui laisser le passage libre, et voilà tout.

— Arrêté! mais songe donc que l'autre chaise, la chaise de ma belle inconnue, avait pris les devans. que je ne la voyais déjà plus, qu'elle allait être perdue pour moi. M'arrêter dans un pareil moment ! Antoine, tu ne me connais pas. — « Marauds, » ai-je crié à mes porteurs en mettant ma tête à la portière. « par la mordieu! si vous n'avancez tout de » suite, je vous passe ma rapière à travers le corps. Un homme de con- » dilion comme moi ne se dérange pas pour la veuve Scarron. »

— Vous avez fait cela, monsieur le comte! mais si madame de Maintenon vous avait entendu, si elle vous avait vu!

— Elle m'a entendu, Antoine; elle m'a vu, et j'en suis ravi, car j'ai enfin trouvé ma vengeance.

— Grand Dieu ! et qu'a-t-elle dit?

— Elle a dit que j'avais raison.

— Est-il possible? Vous ne me trompez pas], monsieur le comte?

— Non, pardieu pas, je te le répète. Je l'ai vue, comme je te vois, avancer en dehors de sa chaise ce visage hypocrite sur lequel il semble que toute injure doive glisser, et elle a conunandé à ses porteurs de s'arrêter ; puis , me regardant passer d'un air tranquille , elle a ajouté : — « Il faut croire que ce jeune homme est de condition, puisqu'il le dit, » mais je ne le connais pas. »

— Elle vous a regardé, monsieur le comte! Ah! malheur avons! craignez que ce regard-là ne soit pour vous counne celui du serpent dont parlent les saintes Écritures et qui donne la mort.

— Que m'importe la haine de madame de Maintenon ! elle ne sera jamais aussi forte que la mienne. Sais-tu bien , Antonio , quelle a été la suite de tout cpci? A peine mes porteurs avaient fait quelques pas que les valets de la favorite . se ravisant tout à coup, sont venus fondre sur eux. Les lAches ont pris la fuite , et je me suis vu obligé , par une pluie battante qui commençait à tomber, de mettre pied à terre pour essayer de rejoindre la chaise de ma belle inconnue ; mais, malgré tous mes efforts, il m'a été impossible de retrouver sa trace, et seul, la nuit, perdu dans les rues désertes de cette vaste capitale, c'est par un miracle que je suis parvenu à atteindre ma demeure.

— Mon pauvre jeune maître !

— Eh bien ! Antoine . If croirais-tu ? malgré tout cela , j'ai de la joie au co ur. D'abord, celle feinmc dont le nom s'altaciie à tout ce qui m'est arrivé de mallieuivux depuis que j'ai (juilt('' l'Auvergne, cette femme devant laquelle toute la noblesse française est sottement agenouillée, je l'ai humilioe, moi. en pleine rue. au nom de la noblesse française.

— Oui ; mais l'autre vous échappe.

— Tour aujourd'hui peut-être, mais non pas pour long-temps. Je sais maintenant qu'elle est de la panùsse Saint-Uoch, je ne veux plus bouger de celte église, j'y veux suivre tous les offices, j'y veux écouter tous les

l'aîné de la famille. 53

sermons, toutes les homélies, même celles de mon oncle, jusqu'à ce que j'aie retrouvé ma belle, ma noble inconnue.

— A la bonne heure ! Ainsi, monsieur le comte, vous renoncez à passer à l'étranger.

— Dieu m'en préserve ! Cruellement déçu dans mes rêves d'ambition, il me reste au moins l'amour. Qu'il me console, Antoine, et j'ai quelque chose qui me dit là qu'il me consolera.

— Monsieur le comte est trop bien tourné pour qu'il n'en soit pas ainsi. Mais si cette belle dame est en même temps une grande dame, une dame de la cour, connue on n'en peut, plus douter, comment voulez-vous, monsieur le comte, qu'elle aime un gentilhomme qui veut renoncer à la cour à tout jamais?

Et le jeune comte d'Anglai's devint rêveui», et il se mit à tisonner machinalement dans la cheminée.

— Tenez , ajouta avec intention le malin majordome , pendant votre absence j'ai été me promener, j'ai été au Louvre, aux Tuileries. Car vous saurez que le roi est à Paris pour quelques jours.

— Eh bien ?

— Eh bien ! j'ai vu messieurs les gendarmes de la garde du roi. Ah ! monsieur le comte, quels superbes habits , quels beaux chevaux ils ont ! comme ils ont l'air noble et fier! comme toutes les dames les regardaient ! On a fait l'appel devant moi : les plus beaux noms de France, monsieur le comte : ils sont tous vicomtes ou barons , dans cette compagnie-là ; il y en a même un qui est duc, je l'ai entendu appeler bien distinctement.

— Vraiment?...

Et d'Anglars s'absorba de plus en plus dans sa rêverie , tisonnant son feu avec un redoublement d'activité , comme si chacune de ces légions d'étincelles qui s'échappaient en pétillant du foyer embrasé lui eût révélé tout un monde d'idées nouvelles. A la fin , après un long silence , il s'écria :

— Antoine, dès que le jour paraîtra, tu iras à l'hôtel de messieurs les gendarmes de la garde du roi , et tu leur diras que le comte d'Anglars de Roche vert, ton maître et... leur nouveau camarade, leur présente ses devoirs.

— Ah ! monsieur le comte, voilà une belle résolution dont je vous félicite.

— Qu'il leur présente ses devoirs, entends-tu bien, et qu'il les prie de lui faire l'honneur de venir souper avec lui , ce soir , dans son hôtel de l'île Saint-Louis.

— Miséricorde ! vous voulez traiter tout ce monde-là ; mais songez donc, monsieur le comte, qu'il s'en présentera peut-être cinquante ; cinquante gendarmes de la garde ! Quand il n'y aurait que les pots cassés , c'est effrayant.

— Et moi je te dis, Antoine, que cela fera fort bon effet, et que l'aîné de la maison d'Anglars ne saurait débuter autrement.

— Comme il vous plaira ; mais je dois vous prévenir que les 10,000 livres sont déjà fort entamées, et que...

— C'est mon affaire, la tienne est d'exécuter l'ordre que je te donne. Je te charge en outre de veiller aux apprêts de ce repas. 11 faut qu'il me fasse honneur et que le bruit en vienne jusqu'aux oreilles de ma belle inconnue. A cette occasion, tout bien examiné, je crois que le ministère d'un intendant m'est complètement inutile pour le moment, et je te fais mon maître-d'hôtel.

Antoine reçut d'un air respectueux, mais sans pouvoir réprimer un profond souvenir", l'investiture de son nouveau titre. Depuis douze jours environ qu'il était arrivé à Paris, c'était la quatrième fois qu'il en changeait.

Ici, je demande au lecteur la permission de faire un entr'acte de quelques heures bien nécessaire au surplus pour les préparatifs de ce souper

iti l'aîné de la famille.

ATainient digne des noces deGaniachc. qui allait avoir lieu à l'hôtel d'Anglais. En revanche, je m'abstiendrai d'en détailler le splendide menu, et de mettre en opposition la science des Véry de 1700 avec celle des Véry de 1839. Car je pense que. vu le progrès des lumières, en matière culinaire du moins, ce qui pouvait paraître fort recherché, même pour des pabis raffinés connue ceux de messieurs les gendarmes de la garde, serait tout au plus digne d'être offert aujourd'hui à leurs homonymes départementaux par un brigadier voulant payer sa bienvenue.

Cela posé, si jamais dans votre vie il vous est arrivé de mettre le pied dans ce quartier silencieux et désert qu'on nonune l'île Saint-Louis, de pénétrer dans un de ces hôtels mornes et sombres qui n'ont conservé du grand siècle qui les vit naître que je ne sais quel parfum de jansénisme et des doctrines de Port-Royal, figurez-vous, par quelque luiit bien noire de décembre, l'un de ces hùtels secouant la poudre séculaire snus laquelle il est enseveli, s'illuminant tout k coup intérieurement de mille clartés, retentissant d'éclats de rire et de bruits joyeux, le tout au grand effroi des rats et des araignées qui y ont fait élection de domicile. Clioisissez de préférence celte habitation devers la pointe occidentale de l'île, celle sur laquelle la métropole projette en tout temps, du bord opposé, son ombre gigantesque ; car c'est dans cette partie du quartier qu'étaient situés, riusloire nous l'atteste, ces logis mystérieux, précurseurs des petites maisons du règne suivant, où, loin de l'œil du maître, les grands soigneurs, voire même quelques belles dames dépouillant le masque bigot dont on se couATait à Versailles, venaient inaugurer les saturnales de la Régence. Maintenant vous pouvez inscrire au fronton du portail : Hôtel d'Ânglars.

Entrons dans la salle du banquet, une magnifique salle octogone jadis éclatante de dorures qui ont disparu sous une couche épaisse de couleur grisâtre que l'humidité verdit par intervalles; sous ces lambris, entre ces murs crevassés cl lézardés en maint endroit, peut-être nous arrivera-t-il de rencontrer quelques douairières édentées attablées à la lueur problématique de deux chandelles, devant ime table crasseuse et vermoulue, où grimace tout l'attirail d'un jeu de boston. Alors, que quelque bonne fée nous soit en aide, et que sa baguette magique, ressuscitant un passé dont près d'un siècle et demi nous sépare, nous rende les lustres, les girandoles enflanmiées dont les feux vont se répercuter à la fois dans le cristal des glaces et dans la vaisselle d'or et d'argent, la table où s'épanouissent les mets les plus appélissans et les plus somptueux. Qu'à la nature morte elle joigne la nature vivante, les beaux seigneurs vêtus de soie et de velours « l dont le plus âgé n'a pas atteint son cinquième lustre; qu'elle n'oublie pas surtout le cliquetis des verres, le parfum des fleurs, le bourdonnement confus de vingt conversations diverses, puis, au milieu de tout cela, le véritable roi de la fête. Philippe d'Anglars faisant avec une familiarité pleine de grâce et de noblesse les honneurs de sa table à ses nouveaux camarades. Philippe d'Anglars, plus vif, plus charmant, plus candide que jamais, comme s'il avait à cour de prouver à messieurs les gendarmes de la garde que les belles manières pas plus que la bonne mine ne sont le privilège exclusif des gens de cour, et qu'on |:('ut trouver tout cela au fond d'un vieux manoir d'Auvergne.

Heureux d'Anglars! Kn ce moment, il a secoué l'importun souvenir de tout(îs les tribulations dont il s'est vu assailli depuis son arrivée à Paris; un doux sourire erre sans cesse au bord d(^ ses lèvres: et le moyen d'ailleurs (|u"il en soit aulremeiit? il n'a autour de lui que des visages amis, son oreille rharniée ne recueille que le nuiriuure flatteur des propos échangés do toutes parts à la louange de l'amphytrion.

— Siiis-tu, dit l'un, que ce jeune gentilhomme fera honneur à la compagnio?

— Je le crois pardieu bien, dit un autre, avec une si jolie figure.

•— De l'esprit...

— Comme un démon.

— Une table...

— Digne d"un roi.

— Quel luxe! quelle magnificence ! quels vins délicieux ! Holà! monsieur le niaîlre-dhotel, deux mots seulement tout bas : votre maître est donc bien riche ?

— Ah ! monsieur, ne m'en parlez pas I

— Antoine, que fais-tu donc? Les verres sont vides de ce coté, aie soin qu'on donne à boire à M. le comte do Noailles; je te recommande aussi M. le marquis de Givry. Messieurs, je vous demande grâce pour mon vieux maître-d'hôtel. Il était plus alerte, il y a vingt ans ; mais il a présidé à tant de repas depuis lors que ses jambes se sont lassées.

— Que dites -vous là, cher comte ? M. Antoine est le prince des maîtres d'hôtel. Vive M. Antoine !

Voici l'heure où les fumées du vin conimencent à tourbillonner autour du cerveau et à déher les langues les plus paresseuses, où la bouche indiscrète trahit l'amoiu- comme la haine; ce n'est pas encore l'orgie, mais c'en est à coup sur le prélude.

L'un des voisins du comte d'Anglars. le jeune Mirepoix, le neveu de celui dont parle Saint-Simon, et qui s'en allait évoquer le diable dans les carrières de 'S'anves. en compagnie de .M. le duc d'Orléans, frappe gaîment dans la main de l'amphitryon ; et, avec cette faïuiliariié qu'engendrent si vite entre jeunes gens les vapeurs d'un gai repas :

— Far la sambleu, cher comte, s'écrie-t-il d'une voix de Stentor, tu fais fort bien les choses, et je te proclame un gentilhomme accompli I Or ça, le moment est venu de boire à tes maîtresses; combien en as-tu?

D'Anglars le regarde quelques instans d'un air ébahi, et il se fait un demi-silence pour entendre sa réponse.

— Eh! mais, dit-il, je vous avouerai, sans détour, que je n'en ai pour le quart d'iieure pas une.

— Et il y a douze jours que tu es à Paris ! Allons, tu veux faire le mystérieux.

— Non, sur ma parole; et, puisque vous voulez tout savoir, apprenez, messieurs, que j'ai un amour au cœur.

— Ah ! ah ! Est-il permis de demander quel est le tendre objet?

— Il me serait difficile de vous le nommer, car je ne sais pas son nom.

— C'est donc quelque aventurière?...

— Gardez-vous de le penser. C'est une grande dame, une très grande dame.

— Qu'en sais-tu? '

Là dessus d'Anglars de raconter à ses nouveaux camarades comment il a rencontré sa belle en arrivant à Paris, qui s'en allait à quatre chevaux dans un beau carrosse doré, chez la duchesse du Maine, comment il l'a retrouvée le lendemain a Versailles dans le grand salon des glaces, et comment enfin elle lui est apparue une dernière fois à l'église Saint- Roch, où elle l'a regardé le plus tendrement du monde.

— Pardieii, voilà qui est étrange, et cela ressemble presque à un conte des fées... Et tu n'as pu voir le blason de cette dame?

— Il y a toujours eu quelque obstacle.

— Ne serait-ce pas la duchesse de Guiclie? Est-elle blonde?

— C'est une brune adorable.

— La duchesse aies cheveux châtains; ce n'esi pas elle, mais ce pourrait bien être la jolie maréchale de Boul'flers, à moins que ce ne soit pourtant la princesse de Conti. Quel dommage que mon oncle soit mort l'an passé ! C'était un fameux sorcier, tout sous-lieutenant de mousquetaires noirs qu'il était, et il eût été capable de découvrir le nom de ta belle dans un verre d'eau. Au fait, que ce soit qui il plaira à Dieu, je n'en propose

55 l'aisé de la famille.

pas moins une santé. Messieurs, aux amours de noire nouveau camarade, le beau comte d'Anglars!

En parlant ainsi, Mirepoix s'est levé en étendant son verre : tous l'ont imité et répètent en chœur :

— D'Anglars ! à vos amours !

Après avoir porté cette santé et avalé un splendide rouge bord, chacun se rassied. d'Anglai-s seul reste debout.

— Messinirs. s'écrie-t-il gaîment. il faut que tout le monde vive. A vos maîtresses maintenant! Après Tespérance, le souvenir.

— C'est cela, à jios maîtresses!

Et chacun se lève de nouveau et consacre par une ample libation la santé portée par le jeune comte.

— Messieurs, ajoute alors un troisième, le jeune Noailles, d'Anglars a raison, il ne faut pas être égoïste, mais il ne faut pas non plus être exclusif, et c'est pour cela que je vous propose une triple santé qui les résume toutes. Buvons donc aux maîtresses des rois, des princes et des genlilhonunes. et. comme ce serait trop de trois'santés à la fois, commençons par boire aux maîtresses des rois.

— Aux maîtresses des rois!

A peine ce toast est-il porté q;ie le bruit d'un verre brisé avec violence sur le parquet retentit dans la salle, et le jeune comte d'Anglars, se laissant retomber sur son siège, s'écrie d'une voix émue :

— Messieurs, dispensez-moi, je ne bois pas à la veuve de Scarron.

A cette brusque protestation, un silence presque funèbre s'établit dans la salle du festin, et chacun se rassied, terrifié, comme s'il s'attendait à voir apparaître sur le seuil de la porte l'écharpe* noire et les grandes coiffes pendantes de la favorite.

Mais d'Anglars se levant alors, et promenant sur l'assemblée des yeux hagards et déjà troublés par l'ivresse qui commence à s'emparer de lui :

— Qu'est-ce donc, mes gentilshommes? Ce que j'ai dit vous fait peur! Quoi! ici même, à l'hôtel d'Anglars, ou tremble devant cette femme! Ecoutez, voulez-vous que je vous porte une santé, moi? C'est celle de M. le duc de Lauzun que j'aurais appelé h l'honneur de présider ce banquet, s'il n'était à cette heure dans sa baronnie de Thiers, de M. Lauzun qui, lorsque le roi lui refusa la charge de grand-maître de l'artillerie dont il était ^igne, brisa son épée à ses yeux, et qui. lorsque la Montespan trônait à Versailles lui cracha im jour au visage le mépris de toute la noblesse française. Voilà la santé que je porte : qui me fera raison?

— Eh ! eh f peut-ùire l'un des geôliers de Pignerol ou des porte-clés de la Bastille, murmure en ricanant le jeune Noailles.

iMais cette fois aucun écho ne répond à cette plaisanterie. C'en est fait de la gaîté de tous ces jeunes fous. Il a suffi d'un seul nom pour glacer le sourire sur leurs lèvres et pour dissiper les vapeurs qui commeneaieni à exaller leurs cerveaux. I.e vin seul rit dans les verres, car on ne boit plus. On dirait qu'à côté de chacun des convives est assis un spectre invisible qui se révèle à lui seul, et lui dit en le saisissant de sa main glacée, comme la statue à don Juan : « Vous m'avez appelé à votre repas, me voici! »

Mais cette statue est bien autrement terrible que celle du commandeur, à laquelle on ne croit plus en 17(X). Ce n'est pas un convive de pierre, c'est un convive en chair et en os; c'est une femme qui lient dans sa main l'existence et la fortune de tous les sujets du roi. depuis h' premier jusqu'au derniiT. qui a des espions dans tous b's hôicls pour lui rendre un compte sévère de tout ce qui s'y dit. de tout c<' qui s'y passe; c'est uno femme plus puissante encore que le feu cardinal de lUclielieu et plus quo lui inexorable, qui a drnit de vie et de mort sur toul(> celle pAle noblesse tremblante ;i ses genoux, une fenuue dont Ips arrêts sont d'autant plus terribles qu'ils s'exécutent dans l'ombre et le mystère, et que la vie-

l'aîné de la. famille, 57

tînie tombe frappée par une main cachée, avant même qu'on ait pu se douter qu'elle a encouru la vengeance de la favorite.

Toujours le clulliment est proportionné à l'offense ; tel en est quitte pour l'insuccès de toutes ses démarches, tel pour une disgrâce, tel autre pour la prison ou pour Tcxil; mais il y va de la vie du coupable quand il a gravement offensé son juge. Muette et effrayante juridiction à laquelle les têtes les plus hautes de la monarchie n'ont pu se soustraire! Qui sait si à cet instant n:ême l'un des valets de d'Anglars n'est pas déjà gagné et si quelque disciple occulte de la Voisin ou de la Brinvilliers ne s'est pas glissé dans cet hôtel ? Car, si la Voisin et la Brinvilliers ont été exécutées en Grève par arrêt de la chambre ardente, elles ont à coup siîr laissé des disciples, et il n'y a plus de chambre ardente.

Pauvre d'Anglars! il est là au milieu de son banquet comme un réprouvé, comme un homme qui, dans une joyeuse veillée d'hiver, s'est plu sottement à évoquer un fantôme. Il est beau, mais qu'importe sa beauté maintenant? d'Anglars n'obtiendra plus les faveurs d'une seule femme. Il est jeune, mais au condamné à mort qu'importe la jeunesse? Il est riche, du moins ses camarades le croient. Il est plein de vie et de santé, mais Louvois aussi était riche, mais Louvois aussi était plein de vie et de santé ; et de plus, il avait le pouvoir, lorsqu'un jour, on ne sait comment, il eut le malheur d'offenser madame de Maintenon, et le lendemain, Louvois était frappé de mort subite. Ah ! je vous le dis en vérité, cet hôtel dont je vous parlais tout à l'heure, où je vous montrais de vieilles femmes édenlées sous des lambris noirs et humides, cet hôtel est d'un aspect cent fois moins triste et moins funèbre qu'il ne le devint instantanément, il y a cent trente-huit ans, malgré toutes ses girandoles, toutes ses clartés, toutes ses splendeurs bachiques, à l'heure où le jeune d'Anglars s'écria : Je ne bois pas à la veuve Scarron. »

Peu d'instans auparavant, la foudre eut éclaté au milieu de la table, qu'à peine l'eiit-on entendue, et voilà qu'à tout ce bruit, à tout ce tumulte d'un banquet de gendarmes de la garde, a succédé un tel silence qu'on entend distinctement le timbre grave et mélancolique de l'horloge de Notre- Dame de Paris qui sonne dix heures.

A cet instant, Mirepoix eut sans doute pitié de d'Anglars, car il s'écria vivement :

— Dix heures! messieurs; déjà dix heures! L'Opéra touche à sa fin. Qui vient chez la Hernandez? nous lui présenterons d'Anglars; car aussi bien que faisons-nous ici? nous sommes comme des corps sans âme. Pas l'ombre d'une femme ; nous n'avons d'autre ressource que de nous enivrer, ce qui devient d'une monotomie désespérante à force de se répéter. Allons! qui m'aime me suive chez la Hernandez!

— Qu'est-ce que la Hernandez? répartit le jeune comte en remerciant intérieurement Mirepoix du bon service qu'il lui rendait, en offrant enfin un aliment à la conversation.

— Eh quoi ! dit Noailles, vous ne connaissez pas encore la Hernandez? mais, mon cher, vous n'avez donc pas encore été à l'Opéra? Maria Hernandez est la plus jolie fille d'Opéra qui, de mémoire de gendarme de la garde, ait santé et roucoulé sur les planches, car c'est une justice qu'il faut que je lui rende, bien qu'elle désole toute la cour de ses rigueurs, et moi tout le premier. Elle chante comme un rossignol et danse comme une vraie Terpsichoro.

— Ah! reprit d'Anglars, vous voulez rire à mes dépens, monsieur de Noailles, parce que je suis un provincial; mais vous ne me ferez jamais croire aux rigueurs d'une fille d'Opéra.

— Eh ! eh ! uion cher d'Anglars, s'écria Mirepoix, tu en parles bien à ton aise; mais c'est que, vois-tu, la Hernandez n'est pas une fille d'Opéra ordinaire. Sache qu'elle a refusé les offres les plus brillantes de deux ducs et pairs et d'un chevalier de l'ordre. Us en ont été malades tous les trois

58 l'ai:«b de la famille.

pendant cpiinzc jours. II y a plus, on assure que monseigneur lui avait fait proposer secrètement la survivance de mademoiselle Choin, el qu'elle a repoussé cette proposition,

— Peste ! El monseigneur en a-i-il été malade aussi, lui ?

— Xon : seulement. Son Altesse royale voulait limt bonnement la faire mettre au For-lEvèque ; mais le roi. devant qui la Ilernandez a eu Thonneur de jouer plusieurs fois sur le théâtre de la cour, s"y est formellement opposé.

— Voilà qui est étrange.

— Mirepoix ne vous dit pas tout, mon cher comte, reprit Noailles, c'est que la petite est fort au dessus de son état, et quelle était née pour briller autre part que sur les planches de notre grand Opéra.

— De mieux en mieux. Vous verrez quMle va se trouver la fiJle de quelque empereur.

— Pas tout à tout fait, son père était hidalgo d'une assez bonne maison d'Espagne qui vint s'établii- en France, au temps de la feue reine, croyant trouver dans sa protection le nuiyen de réparer sa fortune quil avait quelque peu compromise au brelan et au lansquenet. C'était un certain Juan Hernandez, marquis de Siete Yglesias y Hermosa y Andres. que sais-je? ces Espagnols ont toujours une douzaine de noms; le malheur voulut pour lui qu'il eût presque autant de filles . et qu'il mourût avant d'en avoir établi une seule. Comme il laissait quelques dettes . il se trouva . le lise aidant . que sa succession fut réduite à fort peu de chose. Ses filles . qui n'avaient plus ni père ni mère, n'eurent donc d'autre ressource que d'entrer dans un cloître : mais la petite Maria, la deiniere de toutes, s'y refusa obstinément , prétendant qu'elle n'avait nulle vocation pour la vie contemplative . et qu'en vertu des édits du roi et des canons de l'Église, ce n'était ni déroger dans cette vie. ni se damner dans l'autre, que d'entrer il l'Opéra. Elle avait une voix charmante . et dansait merveilleusement le fandango. Francine, le directeur de l'Opéra, le gendre et le secrétaire de notre illustre LuUi. fut enchanté de cette bonne fortune, et la fit débuter dans le ballet-opéra de Psyché, oii elle ravit tous les suffrages. Peu de temps après , l'un de nos t rai tans s'en est amouraché si bel et si bien, qu'il a mis à ses pieds son hôtel, deux terres superbes, et une fortune qu'on évalue à près d'un milhon de livres . le tout accompagné de l'offre de sa main.

— Et la petite a tout accepté, à l'exception de sa main.

— Erreur, mon cher, erreur, elle a tout refusé , car il faut que vous sachiez qu'elle est très fière de sa noblesse. Oh ! c'est une véritable Espagnole, allez !

— Et le traitant est devenu malade absolument comme les ducs et pairs ?

— 11 a mieux fait, il est mort.

— Mort ! pauvre sol !

— Oui . mort , en laissant tout stm bien à Maria Hernandez. On s'attendait alors à ce qu'elle quitterait l'Opéra pour t^pouscr quelque jeune seigneur ruiné, dont elle eût ainsi réparé la fortune Mais qui peut sonder les abîmes profonds que recèle le cœur d'une jeune et joli';" lillc? La Hernandez a mieux aiirié reprendre Àrmide où elle a fait oublier mademoi- .selle Le Kochois. Bref, à l'iieure (ju'ilest. Maria Hernandez est la divinité de la villi' et de la cour. Simple lillc d'( ipéra . elle est ce qu'on nous dit que fut , il y a vingt ans , la belle duchesse de Fon langes : c'est elle qui donne Ifs modes. Maintenant qu'on ne rencontre plus que des visag»^ ridés à Versailles et que les gais propos en sont exilés, c'est chez Maria Hernandez (ju'il faut aller pour retrouver le rire, le bfl esprit . les conversations joyeuses, et comme un parfum affaibli de l'hôtel Rambouillet. ()n y voit tous nos auteurs en renom qui viennent puiser des inspirations auprès d'elle et s'enivrer des douces langueurs qu'inspire le feu do

l'absé de la famille. 59^

ses beaux yeux. Quel dommage que la Hernandez soit aussi sage que belle ! Heureux celui qui , le premier , fera battre le cœur de la Hernandez !

Quand ce long panégyrique fut terminé, le jeune d'Anglars partit d'un grand éclat de rire.

— Mordieu! messieurs, s'écria-t-il , excusez-moi ; mais, en vérité, je ne sais où j'en suis, et, depuis mon arrivée à Paris, je ne fais que marcher de surprise en surprise. Voulez-vous que je vous dise tout franc ma façon de penser? Vos ducs et pairs , vos chevaliers de l'ordre , vos traitans et monseigneur lui-même, malgré tout mon respect pour une altesse royale, ont agi comme des niais, et ce n'est point ainsi que faisaient nos pères qui valaient mieux que nous , messieurs , si j'en crois tout ce que je vois depuis quelques jours.

Cela dit , le jeune comte se fit verser une superbe rasade qu'il avala d'un trait.

Cette algarade de Philippe d'Anglars commença à ramener la gaîté dans son auditoire , et il n'est pas un de messieurs les gendarmes de la garde qui, en l'écoutant, n'échangeât un sourire avec ses voisins.

— Et que ferais-tu donc, toi, qui parles? dit Mirepoix.

— Moi ! je me comporterais comme il convient à un homme de qualité vis-à-vis d'une comédienne", comme l'a fait Lauzun avec la Béjart, Vardes avec la Debrie , J\iles-(^ésar avec je ne sais plus qui , s'il faut en croire mon gouverneur. Venir , voir et vaincre , voilà quelle doit être la devise d'un gentilhomme avec ces péronnelles : et si vous voulez à toute force pousser des tendresses et des soupirs , corblcu ! réservez-les pour les duchesses : à la guerre comme à la guerre.

— 11 est charmant , ma parole d'hormeur , s'écria Mirepoix en éclatant de rire à son tour.

— Ma foi, dit Noailles, je serais curieux de voir connnent M. le comte d'Anglars s'y prendrait pour mener à bien une entreprise ouatant d'autres ont échoué.

— C'est donc un défi ? reprit le comte avec un sourire plein de fierté.

— Comme il vous plaira,, cher comte.

— Halte-là ! interrompit vivement Mirepoix , je m'oppose. 11 faut d'abord que d'Anglars mène à bien, l'autre entreprise dont il nous a parlé. Car il n'y a rien de dangereux comme de courir deux lièvres à la fois.

— Oh ! de grâce , messieurs, répartit d'Anglars , ne confondons pas l'esprit et la matière , le feu qui brûle et l'eau qui éteint ; de ces deux femmes. Tune a mon cœur, l'autre n'aura jamais que mes sens. Je veux m'acharner à la poursuite de la première et mériter, un jour, le nom de son époux. Celle-là c'est pour la vie. L'autre sera ma maîtresse pour huit jours, si vous voulez. Rien ne nous retient plus ici , messieurs , partons donc ! Holà, laquais, nos chapeaux, nos épées, et, vive Dieu! je veux qu'il soit parlé avant peu, à la cour et dans la ville, des amours du comte d'Anglars et de la Hernandez.

Après cette belle tu-ade . une douzaine de messieurs les gendarmes de la garde sortit en tumulte et avec de grands éclats de rire sur les pas de Philippe d'Anglars. Le reste , soit paresse , soit préférence pour les vins délicieux de l'amphitryon dont la dégustation avait été si malencontreusement interrompue, crut devoir demeurer au logis.

n pouvait être environ onze heures et demie du soir, lorsque la folle escouade arriva, qui en carrosse, qui en chaise à porteurs, à l'hôtel de la senora Maria Hernandez.

C'était un splendide séjour élevé à grands frais par le célèbre architecte Mansard pour le défunt émule de Samuel Bernard, et qui présentait intérieurement toutes les magnificences des hôtels des plus grands seigneurs. Car on était à une époque où conmiençait déjà à poindre dans le monde financier cette manie si bieji épanouie de nos joure de rivaliser de luxe

60 l'aîné de la famille,

avec la noblesse. Ce n'était partout que dorures, vases, statues, peintures précieuses ; on marchait sur des tapis de Perse et de Turquie du goût le plus exquis; on respirait le parfum dos fleurs les plus rares; de momens en momens. des musiciens cachés derrière dos panneaux de boiserie faisaient entendre de douces symphonies. On eût dit que tout eijt été calculé pour charmer à la fois tous les sens, dans ce prestigieux séjour digne en tous points de l'enchanteresse qui y avait établi sa résidence.

Et ce n'est point ici une de ces descriptions de fantaisie qui coulent si aisément de la plume du romancier. 11 ne faut point oublier qu'à l'époque oîi se passe cette histoire , et où l'on ne comptait guère que deux théàlros, cette auréole attachée au front des belles comédiennes, auréole qui. dans notre siècle prosaïque, s'efface et disparaît tous les jours, était alors dans tout son éclat et qu'elle se reflétait sur tout leur entourage et en quelque sorte sur toute leur existence. 11 ne faut point oublier que Maria Hernandez était riche de toute la fortune qui lui avait été léguée et de toute celle que son talent et la munificence des grands devant lesquels elle était appelée à le produire y ajoutaient tous les jours.

Que si l'on veut pénétrer jusqu'à la souveraine de ce palais magique , il faut traverser une longue suite d'apparfemens tous merveilleusement ornés et éclairés où se pressent en foule les grands seigneurs, les traitans et les beaux esprits en tout genre. On arrive alors devant un réduit mystérieux, une sorte de sanctuaire séparé du reste des appartenions par des rideaux de velours bleu à franges d'or et où Ton n'entre pas sans être annoncé. C'est là que se tient la divinité en compagnie seulement de ceux qu'on pourrait appeler les pontifes et les sacrificateurs d'élite du temple. C'est la que d'Anglars fut introduit avec MM. de Noailles et de Mirepoix.

Dans cette pièce éclairée par une douce lumière, il n'y a ni vases ni statues, et l'on ne dislingue qu'un seul tableau : c'est un portrait en pied, peint par le célèbre Murillo et qui représente un seigneur espagnol en costume de cour du temps de t'harles II, avec son carreau d'armoiries dans un coin du tableau; ce portrait est celui de don Juan Hernandez, marquis de Siete Yglosias y Hermosa y Andres , et il semble placé là , comme pour servir de porte-respect à la fille d'Opéra ; on dit même que toutes les fois que. dans le feu de la conversation, un mot ou une simple allusion excédant tant soit pou les bornes de la bienséance échappent à l'un des interlocuteurs , la fille du noble bidalgo porte les yeux sur l'effigie paternelle et que son regard s'empreint alors d'un tel sentiment de fierté et de dignité blessée que les plus hardis n'osent en soutenir l'éclat.

Lorsque d'Anglars entra , Maria Hernandez était à demi couchée sur un sopha . au coin de la cheminée. Elle n'avait point encore quitté son costume d'Armide, rôle qu'elle venait de jouer dans l'opéra de ce nom. Dans celte attitude et avec ce vêtement plein de richesse et d'une grâce voluptueuse, on eût dit une déesse recevant l'encens des faibles mortels. Elle avait la tète tournée de l'autre côté de la cbeniinée, occupée qu'elle était à écouter des vers à sa louange qu'un jeune poète lui récitait timidement et presque à voix basse, tant il était énu». Plusieurs personnages des plus notables de la cour étaient les uns assis sur des plians , les autres debout tout autour du sopha. Mirepoix s'avança vers elle en conduisant le comte d'Anglars par la main, et dit :

— Senora (la Hernandez avait la faiblesse de préférer cette appellation à celle de mademoiselle) , permettez-moi de vous présenter l'un de mes nouveaux camarades de la garde du roi, le comte d'Anglars de Rochevert qui brûle du plus vif désir de se ranger an nombre de vos adorateurs.

La Hernandez se retomna négligemment; mais quelles ne furent pas la surnrise et presque la consternation de d'Anglars, lorsqu'on allachani un œil avide sur cette tôle charmante, il eut reconnu la belle jeune femme

l'ai>é de la famille. 61

du salcn des glaces et de l'église Saint-Roch , le dernier débris de ses espérances et de ses rêves. Sa bonne fée était une fille d'Opéra. A cet instant, un valet annonça M. le chevalier de Barbancon.

lia DesBtaude et la Répoiii^e.

— Bonjour, messieurs, bonjour, car il ne se passera pas long-temps avant que le soleil se lève. Peste ! encore à table ! allons , chacun prend son bien oii il le trouve, et je suis pardieu bien aise que l'hôtel d'An^^lars vous ait paru , pour cette nuit , un séjour digne de vous. C'est un «rand honneur que je reçois. J'ai des gardes dans mes appartemens, ni pfus ni moins que le roi. Allons, je vous rends grâce et vous prie en même temps de recevoir mes excuses, si je ne vous ai point fait compagnie; nous nous reverrons une autre fois. Ah ça , comment avez-vous trouvé les vins? Mon maître-d'hôtel a-t-il eu bien soin de vous, et les laquais ont-ils consciencieusement rempli les verres ?

Ainsi parlait , en rentrant chez lui, le jeune comte d'Anglars, à la fui de la nuit où il donna son célèbre souper à messieurs les gendarmes de la garde. En effet, connue on l'a vu précédemment, nombre de ces gentilshommes, épicuriens consonunés, préférèrent les plaisirs solides de la fable aux idéales délices que pouvaient leur promettre quelques heures passées sous le toit de la Hernandez. Mais à la douteuse clarté que projetaient encore çà et là dans la salle du festin qi.ielques bougies achevant de se consumer dans les candélabres et les girandoles , notre héros s'aperçut bientôt qu'aucun de ses convives n'était en état de lui répondre ; les uns, étendus sur la table, d'autres même, il faut le dire à leur honte,' sur le parquet, étaient plongés dans ce sonnneil profond qui suit l'ivresse ; et , n'était l'état de préoccupation où d'Anglars paraissait être lui-même en entant dans la salle , il eût pu se convaincre , en entendant certains ronflemens d'une nature particulière et eu foulant aux pieds les débris jonchés sur le parquet , que messieurs de la garde du roi n'avaient rien épargné, pour se consoler de l'absence de leur amphitryon.

Sur ces entrefaites , parut le vénérable Antoine , l'épée au côté et encore revêtu du superbe costume de maître-d'hôtel qu'il avait trouvé à acheter de rencontre ; il s'avança vers le jeune comte, un flambeau à la main :

— Eh bien ! monsieur, s'écria-t-il en montrant du doigt à son maître de l'air le plus profondément piteux qu'il soit possible d'imaginer les tristes résultats du banquet, vous l'avez voulu , je vous le disais bien...

Le jeune d'Anglars regarda fixement son majordome , puis il partit d'un grand éclat de rire , ce qui prouve déjà suffisanunent que sa visite chez Maria Hernandez n'avait pas eu les conséquences funestes qu'on pouvait en redouter ; puis , frappant gaîment sur l'épaule du digne homme :

— Mon pauvre Antoine, répondit-il, n'as-tu donc jamais vu souper de jeunes seigneurs . pendant que tu accompagnais mon père? Car je ne pense pas qu'on fît autrement il y a vingt-cinq ans; et moi-même, si je n'avais été passer la miit ailleurs , j'eusse fait en tout point comme mes nobles camarades. Cela est du bel air, Antoine.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit, dit le maître-d'hôtel, en se penchant presque mystérieusement à l'oreille du jeune comte ; est-ce que vous ne voyez pas tout le dégât que ces messieurs ont fait? Oh! cela vous coûtera gros !

g2 l'aixê de la famille.

X*esl-cc mio cela ? Allons ! mon Lrave Antoine, appelle les laquais ;

ces drôles sont allés se coucher, selon toute apparence. Il faut qu'ils nous aident à reniellre ces messieurs dans leurs carrosses ou dans leurs chaises. ' Hélas ! monsieur le comte, n'espérez rien d'eux. Les laquais ont cru devoir imiter les maîtres. Us sont à l'office où ils dorment d'un profond sommeil après avoir tout mis au pillage. Si vous étiez revenu il y a seulement deux heures, c'était un vacarmo à croire que Satan en personne avec toute sa bande avait fait élection de domicile à l'hùtel d'Anglars. Au premier étage les maîtres, au rez-de-chaussée les valets, semblaient lutter à qui crierait le plus fort. J'avais beau aller des uns aux autres, en les priant en votre nom de se modérer un peu et de ne pas vous attirer quelque réprimande de la part de monseigneur d'Argenson , le lieutenant de police , ah ! basl ! ils ne m'écoutaient pas plus que si j'eusse eu affaire à des bornes, sinon que les bornes restent tranquilles, au moins.

Allons, console-toi, Antoine, et va te coucher, car tu dois en avoir

besoin , je vais en faire autant de mon côté. J'aurai à te parler à mon

réveil. , ., .„ ,. , ,

Permettez alors , monsieur le coinle , qtio j aille remplir auprès de

vous l'office de votre de valet de chambre qui , sous votre respect , est soûl comme un porc. Je vais seulement ôter mon épée et mon habit; car il ne serait pas convenable , eu égard aux fonctions dont vous m'avez investi...

— Va, va, Je t'en dispense.

Ah ! monsieur le comte, je sais à quoi l'honneur m'oblige.

En parlant ainsi, Antoine, qui lui-même, bien qu'il se donnât de garde d'en convenir, avait fêlé dame bouteille, se mit en devoir d'accompagner son jeune maître, et le suivit avec obstination jusqu'à la porte de sa chambre a coucher ; mais là le comte , pour se débarrasser de ses instances, lui prit vivement le flambeau qu'il tenait à la main , et ferma la porte au nez de son digne maître-d'hôtel , qui prit alors le parti d'aller se coucher.

Dès qu'il se trouva seul . notre héros , jugeant sans doute qu'il valait mieux attendre pour dormir . qu'il lit grand jour , ranima de son mieux le feu de sa cheminée, et, se plaçant de\anl un" table, il se mit à écrire. Voici ce qu'il écrivit :

« Mademoiselle, (( 11 est six heures du matin ; je sors de votre hôtel , j'en sors plein d'enthousiasme et de ravissement . car je viens de passer toute une nuit sous le même toit que vous, une nuit pendant laquelle mes yeux ne vous ont pas quittée d'une minute, une nuit pendant laquello je me suis enivré du doux son de votre voix, et de la contemplation de toutes ces beautés, dont nulle autre que vous n'offre un si . merveilleux assemblage. Vous m'excuserez donc , mademoiselle . si maintenant que tant de bonheur m'échappe, je cherche à en ressaisir au moins une ombre, en osant vous exprimer tout ce que j'ai éprouvé à votre vue. Vous m'excuserez surtout, si vous voulez bien songer h la position toute particulière oii je me trouve placé vis-à-vis de vous. Oui, mademoiselle, tant que j'ai été en votre .présence , j'ai dû me rappeler que nous n'étions pas seuls . et je me suis interdit avec le plus grand soin toute allusion à des rencontres dont le

souvenir ne s'effacera jamais de mon cuur Puissent-elles aussi avoir

laissé qu'lque trace dans le vôtre ! C'est ce dont j'o^e vous prier de me permettre d'aller m'assurer auprès de vous. Ah ! madtMnois(>lle . laissezmoi espérer que ces doux regards qui, avant-hier encore, dans l'enceinte consacrée au Seigneur , m'ont pénétré l'ilme , ne seront pas les derniers nue J'aurai reçus de vous, et (jne voire bi>uche adorée voudra bien confirmer le langage de vos beaux yeux. Maria , charmante Maria , vous perlez le nom de la mère de Dieii , vous serez bonne et compatissante

l'aîné de la famille. 63

comme elle , vous m'accorderez la faveur qiie je réclame aujourd'hui do vous, celle d'un entretien particulier où j'oserai me dire passionnément, comme maintenant et comme toujours, votre très humble serviteur, « Le comte d'ANGLAns de Rochevert. »

— Vivat ! s'écria d'Anglars quand il eut terminé ce beau morceau de rhétorique qu'il relut à haute voix, en l'accompagnant des gestes les plus passionnés. Si elle résiste à une pareille lettre , j'y veux perdre mon nom.

Puis , s"enveloppant dans son manteau , il se coucha sur son lit tout habillé . afin de reposer quelques heures. II y avait peu de temps qu'il était endormi , lorsqu'il fui réveillé en sursaut par un grand bruit , el Antoine entra tout effaré dans sa chambrée.

— Qu'est-ce donc ? dit-il avec humeur.

— Ce sont, répondit Antoine, messieurs les gendarmes de la garde qui se réveillent et qui demandent à déjeûner maintenant.

— Eh bien! donne-leur à déjeuner et me laisse dormir en paix, traître que lu es ! Je faisais le rêve le plus délicieux.

— Mais, monsieur le comte, c'est bien aisé à dire; vous ne savez pas une chose?

— Quoi donc ?

— Il ne reste plus rien du souper.

— Eh bienl n"as-tu pas ma bourse?

— Votre bourse ! Peiisez-vous donc qu'elle soit inépuisable ? Le souper n'est seulement pas payé.

— Eh bien, il en sera de même du déjeuner, voilà tout. Ne me romps pas la têîe davantage de pareilles misères. Va-l'en, et viens me réveiller clans deux heures. -

Cela dit. le jeune comte se rendormit.

Au bout de deux heures, le ponctuel Antoine arriva, tenant à la main une quantité de papiers de toutes les dimensions.

— Que m'apportes-lu là ? s'écria d'Anglars en se levant sur son séant. Tu as l'air, avec ta face d'enterrement, d'un notaire qui s'en vient trouver un moribond pour recevoir son testament.

— Oh ! quant à cela , monsieur le comte, reprit vivement Antoine , permettez ; la comparaison n'est pas juste, car, pour faire un testament, il faut avoir quelque chose à donner, et je vous garantis que si vous veniez h tomber en danger de mort, votre testament ne vous coûterait pas grand'peine à faire.

— Que veux-tu dire ?

— Je veux dire que voilà les mémoires de vos fournisseurs , et que . tout acquitté, il vous restera sur les dix mille livres que vous aviez emportées d'Auvergne, le mois passé, huit cent trente-trois livres trois sous six deniers.

— Diable î il n"y a pas là de quoi rouler carrosse.

— Je le crois parbleu bien. C'est tout au plus de quoi payer les gages de vos gens , sans la nourriture , bien entendu. Mais aussi' a'ous voulez donner à souper à toute la compajinie des gendarmes de la garde ! et vous les conviez à déjeûner par dessus le marché.

— Allons ! mon pauvre Antoine . prends courage ; j'irai voir mon oncle l'évèque d'Icosie. je lui parlerai de son homélie, et je suis sûr qu'il me donnera de l'argent.

— Vous ferez bien de le voir aujourd'hui même, monsieur le comte.

— Aujourd'hui! Oh ! non pas, cela m'est impossible, meais demain

Ah ! si tu savais, Antoine, quel honneur il m'a fait ce souper que tu ne. peux digérer! Il n'était bruit que de cela, cette nuit, chez la Hernandez. On disait : « Voilà im jeune seigneur qui fait magnifiquement les choses! » Et crois-moi, Antoine, c'est un excellent moyen de parvenir auprès des

g4 l'aisé de la famille.

dames q'ic d'être magnifique. Je ine souviens toujours d'avoir entendu dire à ma pauvre banne mère , dans mon enfance . que M. de Lauzun avait «ragne le cœur d'une des plus jolies femmes de la cour, en envoyant à Rouen'^m courrier qui creva deux chevaux . pour chercher je no sais quelle friandise qu'elle avait paru désirer. El voilà comme on fait son chemin auprès des belles !

— Et comme on dépense dix mille livres en quinze jours.

Qu'importe , si je parviens à triompher de la Hernandez ! Quelle

gloire pour moi . Antoine ! Une fille d'Opéra qui a refusé les offres de monseigneur le dauphin ! Et quelle fille d'Opéra encore ! Antoine , je ne crois pas qu'il existe dans le monde entier de beauté plus accompHe que Maria Hernandez : une taille de nymphe, un port de reine, une gorge de déesse, un....

Peste, monsieur le comte, comme votre cour prend fou ! Heureusement que cela ne dure pas long-temps, et depuis tantôt six semaines je vous ai vu successivement amoureux fou de la petite Nanetie , d'une grande dame , princesse ou duchesse , on ne sait encore lequel des deux titres ; maintenant c'est d'une comédienne. Quand nous serons à la douzaine, nous ferons une croix.

Antoine , il faut que je te confie un grand secret , un secret que tu

ne révéleras à qui que ce soit, sur ton âme, entends-tu bien ? La grande dame et la comédienne c'est tout un.

Est-il bien possible ? s'écria Antoine qui fut poiu- le moins aussi

stupéfait que l'avait été son maître quelques heures auparavant.

— Oui, mon cher majordome, cela est ainsi. J'en ai été un peu consterné comme toi dans le premier moment, surtout quand j'ai vu le Barbançon venir se jeter encore à la traverse ; mais , ma foi . j'ai bien vile pris'mon parti, et en gentilhomme qui sait son monde, je n'ai rien laissé voir de ma surprise. Au surplus , je retrouverai bien . tôt ou tard , une duchesse ou une princesse , tandis qu'on ne rencontre pas tous les jours des filles d'Opéra comme la Hernandez. Il faut à toute force que j'entre dans ses bonnes grâces , et , 'a te vrai dire . j'ai quelque sujet de penser que je n'en suis pas trop éloigné. La belle m'a regardé avec de certains yeux... Et il n'est pas jusqu'à ce Barbancon . ce chevalier, ce cadet de ifamille qui n'ait été avec moi d'une politesse !... Il enrageait au fond du cœur, j'en suis sur, car je crois qu'il se permet d'en vouloir aussi à la belle Maria. Ces cadets ne doutent de rien! ce qui ne l'a pas empêché de me gagner quelques pistoles à la bassette.

Ici deux heures sonnèrent à mie grande horloge de Boule, placée dans l'un des angles de la chambre.

T)(.iix heures déjà ! s'écria notre gentilhomme. Il doit faire jour

maintenant chez la Hernandez. Tiens, prends ce billet que lu trouveras sur ma table , et fais-le porter sur-le-champ à ma belle par le mieux tourné de mes laquais. Tu auras soin que le drôle mette sa plus belle

livrée. . ^ ,

— Vos laquais ! monsieur le comte, vous ne risquez nen de les attendre jusqu'à ce soir. Ils sont tous ivres-morts, je vous l'ai dit.

— Et moi, je l'avais oublié. Ah ! les marauds ! les bélilres ! les miseV râbles! Je veux les bâtonner sur-le-chauip conmu! ils le méritent.

En parlant ainsi , le jeime con)te s'était levé et parcourait sa oliambre h grands pas en gesticulant et frapf ani du pied , pendant qu'Antoine luL représentait avec sa gravité accoutumée que celle petite correction ne rendrait vraisemblablement pas la raison ;i ses gens. Tout à coup il s'arrêta et regarda Antoine qui tressaillit par un instinctif pressentiment.

— Antoine . mon bon Antoine , s'écria-t-il , tu me rendrais un bien grand service si tu voulais porter toi-même ce billet ; je suis sur que lu l'acquiUerois de cette commission beaucoup mieux que tout autre, et qui

l'aîné de la famille. 65

sait ? peut-être tu seras admis en présence de cette belle jeune femme , tu la verras, Antoine, tu lui parleras.

A tous ces beaux discours , Antoine ne répondait que par une moue longue d'une aune ; à la fin il répondit en baissant la tète :

— Mais, monsieur le comte, il me semble qu'en ma qualité de maîtred'hôtel, je ne saurais...

— Tu reprendras la livrée, pour cette fois seulement.

— En trouverai-je une à ma taille?Si monsieur le comt eattendait seulement jusqu'à ce soir, il y a le petit Lorrain qui est moins ivre que les autres, un garçon fort bien tourné, et qui...

— Attendre à ce soir , Antoine ! Mais tu n'as donc jamais aimé ! Tu ne sais pas ce que c'est qu'une heure ; oui , une heure seulement en amour ! Attendre à ce soir ! Mais d'ici là, il peut se présenter tel gentilhomme qui me supplante. Antoine , mon -bon Antoine , je t'en prie , va, cours sans plus attendre porter ce billet, et aie bien soin de demander une réponse.

— Allons , monsieur le comte , puisque vous le voulez absolument , je redeviens coureur ; mais vous pouvez vous vanter d'avoir fait de moi une fameuse girouette.

A peine Antoine fut-il dehors que Philippe d'Anglars , semblable en cela à tous les amoureux , fut presque au regret de l'avoir laissé partir. Il se demandait si cette lettre qu'il avait négligé de relire encore une dernière fois avant de l'envoyer, mais qu'à coup sûr il savait par cœur, était bien celle qu'il aurait dû écrire. Cette lettre qui lui avait paru un chefd'œuvre le matin même, lui semblait gauche et mal tournée maintenant. Il se disait :

— Elle qui est accoutumée à recevoir les hommages des poètes et des beaux esprits, que va-t-elle penser de mon style provincial ? Elle se moquera de moi ; et , quand bien même il en serait autrement , ne s'offensera-t-elle pas de la hardiesse de ma demande après une première et unique visite? Oui, tout bien considéré ; j'ai agi comme un écervelé , et j'aurais du attendre que nous eussions fait plus ample connaissance.

Puis , passant d'une extrême timidité à une extrême confiance :

— Au fait, ajoutait-il, je suis bien bon de m'alarmer. Une fille d'Opéra doit être habituée à recevoir des billets doux , et je suis sûr qu'elle en a des coffres tout pleins, ne fût-ce que pour faire collection d'autographes, et en tirer parti sur ses vieux jours. Et puis, il y a billets doux et billets doux ; quand celui qui les écrit est un vieux seigneur goutteux ou un épais traitant, je conçois qu'une belle s'en montre peu flattée ; mais quand il s'agit, au contraire d'un jeune gentilhomme de bonne maison, un aîné de famille, dont on n'a pas laissé que d'encourager les espérances par de tendi'es regards, et qui réunit à ces conditions certains avantages...

Ici le jeune comte ne put s'empêcher de lancer un furtif regard dans une magnifique glace encadrée au dessus de sa cheminée , et il sourit ; puis tout à coup retombant dans ses appréhensions :

— Mais Noailles, mais Mirepoix, sont eux aussi de bonne maison et de belle mine , et ils ont échoué auprès de cette fille d'Opéra ; mais cette fille d'Opéra est elle-même de qualité ; cette fille d'Opéra va à Saint- Roch ; c'est une dévote peut-être , et son confesseur a dû lui défendre expressément de recevoir les billets doux. Bon Dieu ! qu'ai-je fait ! elle sera indignée de mon audace , elle me preiidra pour un libertin de profession , elle me défendra de reparaître jamais devant ses yeux , et je ne la verrai plus. Ah ! ne plus la voir ! quelle affreuse pensée !

C'est ainsi que notre gentilhomme, en proie à cette attente fiévreuse à laquelle , dans une situation comme la sienne , il est bien difficile de se soustraire , prenait plaisir à se torturer lui-même. Dans le principe , il n'avait vu dans toute cette affaire qu'une question d'amour-propre, mais plus il avançait , plus il entendait ime voix intérieure qui lui disait que

M l'aiké de la famille.

Maria Hernondez é«ail merveilleusoraont belle et qu'elle était vraiment di^^ne d'i'trc aimée. Combien do grandes passions ne coniniencont-elles pas ainsi !

Puis . quand le temps matériellement indispensable pour qu'Antoine arrivAt seulement au logis de la Hernandez fut écoulé, il se mit à maugréer contre ce fidèle serviteur de ce qu'il n'était pas encore de retour et se colla le visage contre les carreaux de vitre d'une fenêtre donnant sur la rue. Du haut de cet observatoire , il se mit à interroger d'un regard avide les rares passans qui . par une froide et brumeuse journée de décembre, apparaissaient dans ce quartier isolé. C.omme son co?ur battait, chaque fois qu'à l'extrémité de la rue il voyait poindre sous ce voile de brume qui . aux approches de la nuit , allait sans cesse s'épaississant , l'ombre d'une forme humaine ! Alors , cel Antoine si impatiemment attendu n'était plus seulement pour lui ce bon vieux montagnard qui avait pris soin de son enfance . et sous l'enveloppe grossière et matérielle du majordome . il y avait à coup sur pour le jeune comte je ne sais quelle émanation affaiblie des célestes attraits de Maria Hernandez.

Cependant la nuit venait, la miit plus sombre et plus silencieuse dans l'île Saint-Louis que sur tout autre pf)in( de la capitale... Antoine atten-dail-il son retour? ou bien faut-il px^nser qu'elle mettait tant de temps à combiner les termes de sa réponse? C'était là un nouveau champ ouvert aux conjectures de notre gentilhomme. Aussi . forcé d'abandonner son poste d'observation d'où les ténèbres de la rue ne lui permettaient plus de rien découvrir, il s'était laissé tomber dans un fauteuil . la tète entre ses mains . lorsqu'un coup violent frappé à la porte de l'hôtel le fit tressaillir jusqu'à la moelle des os. Haletant , éperdu . il se précipita dans l'obscurité au risque de se rompre le cou et s'élança au devant de son messager. Car c'était bien lui, il avait reconnu son pas.

— Eh bien, lui dit-il d'une voix slrangulée, Antoine, cpielle réponse?

— Ouf ! s'écria le majordome, monsieur le comte, laissez-moi respirer un peu, car je n'en puis plus. Veiller la nuit ! courir le jour ! quel métier î Je suis sûr que j'ai déjà niiiigri de dix livres depuis notre arrivée à, Paris.

— Mais réponds-moi donc , bourreau, répartit le jeune gentilhomme en le secouant brusquement par un pan de sa livrée, l'as-tu vue? a-t-elle raa lettre ? qu'a-l-elle dit ? .Mais tu ne vois donc pas que je meurs d'impatience !

yh ! si fait . monsieur le comte , mais je reconnais en même temps

que vous n'i'tes pas mort. Je n'ai point vu la senora, comme rappellent ses gens, attendu qu'elle était en compagnie, mais elle a votre billet.

— Eh bien ?

Je voudrais pouvoir vous rendre tout ce qu'il y eiM. de fièvre et d'angoLsse dans celle simple articulation du jeune geniilhomme : Eh bien? Je voudrais vous montrer le feu de son regard, l'animalioa de ses joues, le tremblement convulsif de sees lèvns ; mais il y a de ces occasions où la langue , si riche qu'elle soit . y^vaM pauvre . lorsipi'il faut expruncr certains niouveruens de l'âme et où l'on e>l teulé de briser sa plume entre ses doigts.

— Eh bien, répcmdit tranquillement Antoine, elb^ l'a lu dès que la compagnie a été sortie et m'a fait répondre qu'oll' allait partir pour l'Opéra, et que v(tus pourriez, ce soir, y envoyer prendre sa réponse.

— Elle a dit cela, Antoine. Oh ! merci, merci, mon bon vieux serviteur ! Elle réfKjndra ! Sais-tu que c'est déjà un grand poml de gagne ! Si rlk> ne voulait pas me recevoir, elle ne me répondrait pas. Antoine , mon cher Antoine, c'est sur toi que je compte pour achever l'anivre que tu as si bien conmiencée. Va, cours a l'Opéra, ou plutôt allous-y tous les deux. Je ne l'ai point encore vue sui la scène, celle adorable Maria. Uhl

l'aîné de la famille. 67

à partir de ce jour, je ne veux plus manquer une seule de ses représentations. Viens, viens, Antoine.

El en parlant ainsi, il s'élança hors de l'hôtel, entraînant à sa suite son infortuné majordome déjà sur les dents.

Sous le péristyle du théâtre , il rencontra plusieurs de ses nouveaux camarades qui se disposaient à entrer aussi à l'Opéra. Parmi eux, se trouvaient Noailles et Mirepoix.

— Eh bien ! cher comte , s'écria ce dernier, il paraît que te voilà décidément fasciné par les beaux yeux de la Hernandez. Prends garde à toi ! le vent est mauvais , je t'en avertis ; nous venons d'apprendre une triste nouvelle : ce pauvre petit Montchevreuil, qui l'aimait à l'adoration, a si bien perdu la tète par suite de ses rigueurs , que sa famille vient d'être obligée de le faire enfermer.

— Oh ! oh ! dit d'Anglars avec un léger accès de fatuité , je n'en suis pas encore là.

— Mais tu prends le meilleur moyen pour y arriver, en venant voir le ballet-opéra qu'on donne ce soir, Diane et Endymion. Tu nous diras demain matin des nouvelles de la jeune Phébé, car il ne l'est pas interdit d'en rêver et de te croire Endymion... en songe.

— Oh! moi, répartit d'Anglars assez négligemment, je ne prise que la réalité.

— Ah ça . est-ce que tu aurais des projets sérieux à l'endroit de cette belle ? On dit qu'on a vu quelqu'un de ta livrée entrer dans son hôtel.

— Mais... je ne sais...

— Comment . ajouta maUgnement M. de Noailles , monsieur le comte d'Anglars ferait infidélité à cette princesse dont il nous a fait hier un si charmant portrait, ei pour une fille d'Opéra encore !

— Peut-être, monsieur de Noailles.

Celui auquel s'adressait cette réponse ne put réprimer un sourire; ef, se tournant vers ses camarades, il leur dit à demi-voix :

— D'honneur, ce jeune gentilhomme est ou ne peut plus divertissant; qu'en pensez- vous, messieurs?

Et tous entrèrent en riant dans la salle de l'Opéra. Mirepoix seul demeura en arrière ; et, prenant à part notre héros :

— Mon pauvre d'Anglars . lui dit-il . écoute-moi , il n'est plus temps de plaisanter , et là , bien sérieusement . c'est un conseil d'ami que je te donne ; garde-toi bien de te laisser prendre dans les filets de cette sirène, qu'on nomme Maria Hernandez. Elle se moquerait de toi , comme elle s'est moquée de nous tous . te ferait faire cent folies ; et sais-tu ce qu'il en arriverait ? Un beau matin, tu te trouverais ruiné comme Bussy, comme Guitry et tant d'autres, ou fou comme Montchevreuil et peut-être bien tous les deux ensemble , sans être pour cela plus avancé que le premier jour. Ou je suis bien irompé . ou la Hernandez a trop d'orgueil pour donner jamais à aucun homme des droits sur sa personne. C'est une de ces femmes qui semblent nées pour venger toutes leurs semblables, et dont la destinée est d'inspirer l'amour, sans jamais le ressentir ; et puis, il est bien rare qu'une grande passion n'absorbe pas toutes les autres ; or , chez cette lille d'Opéra il y a une passion plus forte encore que son orgueil , c'est celle de son art.^ Pour elle , tout ce qui n'est pas chant ou danse n'existe pas. Maintenant , comme je ne pense pas qxie . par amour pour les beaux yeux de Maria , il te prenne fantaisie de l'enrôler dans le corps de chant ou de ballet , tu vois que ce que tu as de mieux à faire , c'est de n'y plus penser. Je devais cet avertissement à ta jeunesse et à ton inexpérience ; car, bien que noire connaissance ne date que d'hier, je serais désolé qu'il t'arrivât nîalheur.

Philippe d'Anglars , sur lequel ces paroles n'avaient pas laissé que de faire quelque impression, demeura un instant pensif, puis il s'écria :

— Mirepoix, il y a dans le blason de ma famille une devise à laquelle

68 l'aîné de la famille.

un d'Anglars n'a jamais failli , nusquam retrorsum , ce que mon gouverneur m'a dit pouvoir se traduire en français par ces mots : « Je ne recule jamais. » Entrons à TOpéra.

Mirepoix suivit en riant son nouvel et entreprenant camarade. En toute autre occasion, le curieux aspect que présentait alors la salle de rOpéra . grâce à l'infinie variété de couleurs et d'étoffes qui régnait dans les costumes des femmes et des hommes , eût attiré son attention , •et il eût pris plaisir à contempler toute cette foule , l'élite de la cour et de la ville, qui s'épanouissait parée , compacte, chatoyante . dans toutes les parties de la salle ; mais alors il était en proie à une préoccupation intime et beaucoup trop violente pour qu'elle n'absorbât pas tout autre sentiment.

Le spectacle ne tarda pas à commencer, et pas n'est besoin de dire si d'Anglars devint tout yeux et tout oreilles.

Le théâtre représentait un site enchanteur, mollement éclairé par les rayons de la lune. C'était un de ces poétiques vallons de la Grèce , encaissé par de rians coteaux, parsemés de distance en distance de bouquets de bois. Au fond du vallon coulait un ruisseau dont les ondes argentées par les rayons de l'astre de la nuit faisaient entendre un doux murmure. Sur le devant de la scène et sous l'ombre épaisse d'un massif de verdure, un jeune pâtre était endormi sur un Ut do mousse et de bruyère. Son chien était couché à ses pieds. La lune , pénétrant à travers les branchages , illuminait doucement son visage , qui portait l'empreinte d'un songe charmant. En même temps, une mystérieuse harmonie invitait au sommeil , et l'on voyait passer sur le vallon la Nuit dans son char, avec les Heures , ses fidèles compagnes , pendant que des chœurs lointains de nymphes et de faunes célébraient sis bienfaits sur un rhythme plein de mélodie. Bientôt les voix s'éteignirent et il y eut un moment où l'on n'entendit plus dans le vallon que le murmure du ruisseau ; puis tout à coup cette mystérieuse harmonie, qu'on avait entendue tout d'abord , retentit de nouveau. Les branches des arbres rendirent un léger frémissement au dessus de la tète du jeune pâtre , comme si elles eussent été agitées par le vent de la nuit, et, s'entr'ouvranl doucement, elles donnèrent passage à la plus charmante tête de jeune femme qu'il soit possible d'imaginer. Aux applaudissemens frénétiques qui éclatèrent aussitôt dans toutes les parties de la salie, on reconnut la Hernandcz.

Elle était coiffée d'une couronne de pavots surmontée d'un croissant , et le caractère de sa tète , fier et voluptueux à la fois , ressortait à merveille sous ce simple ornement. C'était bien la déesse qu'une force invincible entraîne à une démarche indigne d'elle , et qui , en suivant , comme une simple mortelle , l'ardente impulsion de son cœur et peutêtre de ses sens, reste encore déesse. Elle demeura quelques inslans dans l'attitude de la contemplation ; puis, penchant le cou avec toute la grâce d'un cygne, elle regarda de cote et d'autre, comme si elle craignait d'èlrc aperçue. Après s'être convaincue par cet examen qu'elle n'avait rien à redouter, elle écarta discrètement les branches des arbres, de manière à ce qu'elles pussent donner passage à son corps qui était demeuré cache jusque-là ; puis, se laissant glisser en quelque sorte jusqu'à la surface du sol, elle inclina sa tête sur le front du jeune pâtre, entr'ouvrit ses lèvres de rose, et l'on entendit distinctement le bruit d'un baiser.

Un frémissement général répondit h ce doux bruit dans tous les rangs des spectateurs ; et certes, il n'en fut pas un seul qui n'eût donné beaucoup en ce moment pour pouvoir être ainsi baisé au front par Maria Hernandez.

Quant a Philippe d'Anglars. il serait difficile d'exprimer la violence des émotions qui s'emparèrent de lui à un pareil spectacle. Son sang bouillonnait dans ses veines, et son cœur battait dans si poitrine avec une, lolie force qu'il semblait sur le point do i^c briser, mais ce n'était ricji

l'aîné de la famille. 69

encore , et le charme sous l'influence duquel il se trouvait placé ne fut vraiment à son comble que lorsque l'enchanteresse , se redressant soudain , leva les yeux au ciel , et lit entendre les accens d'une voix pleine de fraîcheur et de mélodie. C'était cette cantilène où la déesse accuse d'une façon si touchante la destinée qui, au milieu du bonheur tranquille dont eUe jouissait , a présenté à ses yeux ce jeune pâtre qu'elle voudrait fuir et qu'elle rencontre partout. Il y eut surtout quelque chose de passionné et qui enleva tous les suffrages dans la manière dont elle chanta la lin de ce morceau :

S'il est mortel celui que j'aime , Dieux , ôtez-moi mon immortalité.

A cet instant , Philippe d'Anglars , qui .était sur le devant d'une loge , haletant, plein d'extase, et qui ne perdait pas un seul des mouvemensde la cantatrice, crut voir, sans doute par quelque hallucination de son cerveau , la charmante déesse tourner vers lui ses beaux yeux noirs avec une expression profonde d'amour et de mélancolie. Il lui sembla que toutes ces paroles d'amour qu'elle adressait à Endymion endormi , c'était à lui qu'elle les destinait, que c'était là sa réponse au billet qu'il lui avait envoyé, et que toute celte foule palpitante qui était accourue pour repaître ses yeux d'un vain spectacle , assistait à un drame réel , dont il était le héros inconnu. Oh ! si l'un de ceux qui doivent lire ces lignes a jamais aimé une comédienne, s'il a senti son cœur consumé par cet amour d'autant plus violent qu'il semble dans chacun des spectateurs qui vont applaudir l'actrice , voir autant de rivaux ; si , après un premier billet auquel peut-être aussi on avait promis de répondre, il s'est plu à aller s'enivrer des douces paroles adressées par une bouche adorée a un être imaginaire, que celui-là interroge ses souvenirs, et il comprendra, bien mieux que je ne pourrais le dépeindre, tout ce que Philippe d'Anglars dut éprouver dans cette soirée ; car, ce sont là de ces heures solennelles conune on en compte bien peu dans la vie et dont on se souvient toujours.

A peine Maria Hernandez avait-elle terminé son morceau , au milieu d'un tonnerre d'applaudissemens , qu'un chœur de bergers auquel se mêlait, par intervalles, le tintement des clochettes des troupeaux retentit dans le lointain. A ce bruit, la déesse disparut comme une ombre, l'aurore commença à poindre , Endymion se réveilla en sursaut et Philippe d'Anglars en fit autant. L'enchanteresse n'était plus là ; le charme était rompu. Il poussa un profond soupir ; et, après avoir promené avec étonnement ses regards sur la foule qui demeurait toujours attentive et recueillie , malgré la disparition de la Hernandez , il se leva et sortit de la loge, sans même attendre la fin de l'acte.

II parcourut avec anxiété les corridors , cherchant de tous côtés s'il n'apercevrait pas Antoine auquel il avait donné l'ordre de venir le rejoindre, dès qu'il aurait la réponse promise et si impatiemment attendue; mais il ne le trouva point ; et , ne pouvant résister plus long-temps au supplice d'une telle attente , il sortit du théâtre pour respirer l'air libre et pur du dehors, car il étouffait.

La première personne qu'il rencontra devant le portail fut son fidèle serviteur qui tenait à la main le précieux billet. Le voir, s'en saisir , en rompre le cachet , fut pour l'amoureux gentilhomme l'affaire d'une seconde ; et , s'approchant d'une lanterne , il lut avec avidité ce message, le premier de ce genre qu'il eût jamais reçu de sa vie , ce message pour lequel il eût donné tout son sang , si Maria le lui avait demandé. Après avoir baisé et rebaisé cent fois ces caractères tracés par une main chérie, après avoir poussé la reconnaissance jusqu'à serrer dans ses bras le vieil Antoine qui, depuis tantôt quinze ans, n'avait reçu pareil honneur de son jeune maître , il rentra dans la salle , le front rayonnant , le sourire sur les lèvres.

76 l'aoé de la. famille.

Miropoii, qui l'aperçut, car on était à un cntr'acte, vint droit à lui,

— Pardiou. lui dit-il, je suis aise de te voir, cher comte, car je commençais à être inquiet de toi , tant ton brusque départ nous avait tous surpris. Il y avait alors dans les yeuï je ne sais quelle expression de tristesse et même d'égarement qui nous avait fait craindre un instant qu'il ne t'arrivàt la même chose qu'au petit Montchevreuil. Maintenant, c'est tout le contraire, tu es gai, tu as la mine ouverte, et l'on dirait que tu viens de faire quelque gros héritage. Ah ça! qu'as- tu donc?

— Ce que j'ai, Mirepoix? ce que j'ai? s'écria vivement le jeune comte en entraînant son camarade dans un coin. Tiens, lis.

Mirepoix prit le billet que lui tendait d'Anglars , il ne contenait que ces simples mots : « Je vous attends ce soir après l'opéra, je serai seule. »

Ce billet était signé Maria Hernandoz en toutes lettres , et il y avait pour suscription : « Monsieur le comte d'Anglars. »

Mirepoix parut stupéfait , et il rendit le billet à notre gentilhomme en ajoutant :

— Voilà qui est étrange, cl je t'en félicite : car je ne sache pas que la Hernandez ait jamais écrit à nul autre qu'à toi.

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