DEUXIÈME PARTIE
Une bonne Fortune.
Pendant toute la durée de l'opéra , Philippe d'Anglars eut le temps de puiser de nouveaux stimulans à son amour dans le dangereux spectacle de toutes les séductions déployées par la Hernandez dans son rôle de Diane amoureuse . séductions dont l'actrice semblait n'avoir jamais été aussi prodigue que ce jour-là. L'art du chant, on doit se le rappeler, n'était pas le seul dans lequel cette célèbre fille d'Opéra eût acquis une incontestable prééminence, elle en possédait un autre dont l'influence magique n'était pas moins puissante en 1700 que de nos jours, sur les faibles mortels. Elle avait rapporté des bords du Guadalquivir, poétique berceau de son enfance, ces danses voluptueuses dont le secret perdu pendant plus d'un siècle après elle, semble enfin vouloir revivre depuis quelque temps. Qu'on juge des impressions que dut éprouver ce jeune gentilhomme qui, à part quelques courantes exécutées tant bien que mal en famille les jours de fête, n'avait jamais vu d'autres danses dans les montagnes d'Auvergne que la bourrée, lorsqu'il vit apparaître sur la scène de l'Opéra, avec soa cortège de nymphes , Maria Hernandez demi-nue , en costume de Diane Chasseresse ; lorsqu'après s'être enivré des plus douces modulations de sa voix , il lui fut donné de contempler , à peine dissimulés par une légère tunique , les contours harmonieux do son beau corps digne en toiK points de servir de modèle pour la déesse qu'elle représentait.
D'abord , elle regarda néghgemment les danses formées par ses jeuïïés compagnes , puis , sur leur invitation , elle sembla ne vouloir s'y mêler que pour les guider ; mais bientôt , maîtrisée par je ne sais quel instinct qui venait de se réveiller en elle , elle bondit comme une biche et se montra vraiment reine et déesse par la grâce ineffable de sa danse comme elle l'était déjà par son chant et par sa beauté.
Et vera incessu patuit Dea ,
«l'aurait pas manqué de s'écrier l'abbé , le digne gouverneur de M. Ïq comte Philippe d'Anglars.
Que si maintenant vous voulez bien vous souvenir que ce mêrtie Philippe d'Anglars avait dans sa poche , que dis-je , sur son cœur , car c'œt là qu'il l'avait placé, certain billet de la déesse ainsi conçu : « Je vous attends ce soir après l'opéra, je serai seule, » vous comprendrez sans peina quelle fièvre d'amour et de joie s'était déjà emparée de tout son être , lorsque le spectacle étant terminé , il se rendit au logis de la Hernandez. Seule ! Elle allait être seule pour lui , cette femme qui avait résisté au dauphin de France et dont les plus grands seigneurs avaient tenté vainement la conquête. Seule ! Appréciez-vous bien toute la portée de ce mot pour une imagination de vingt ans? Car enfin, une jeune femme, qu'elle soit de la cour ou de la ville, qu'elle soit même de l'Opéra, ne reçoit pas xm jeune homme chez elle , seule , à onze heures du soir, pour le renvoyer désespéré. C'était tant de bonheur à la fois, que Philippe d'Anglars en était à se demander si ce bonheur était bien réel et s'il n'était pas par hasard sous l'influence d'un songe. Comment cette Maria Hernandez ,
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qu'on disait si sage et si fière à la fois , avait-elle pu se déterminer si promplernenl en sa faveur ? Était-ce donc une de ces prudes qui n'affichent tout haut leurs rigueurs que pour se faciliter les moyens d'être moins cruelles en secret? Notre jeune genlilliomme se perdait à cet égard dans un dédale de conjectures qu'il terminait toutes par cette invariable conclusion, qu'après avoir vu son ambition si cruellement déçue, il était hien juste que l'amour lui offrît des consolations.
Aussi, à mesure qu'il approchait du logis de la Hernandez, il commençait à s'identifier si bien avec cette opinion, qu'il considérait déjà sa bonne fortune comme une chose qui lui était due ! L'homme est ainsi fait, et il n'est personne qui n'ait éprouvé ce sentiment. Au moment où nous touchons au bonheur le plus ardemment souhaité, je ne sais quelle réaction s'opère dans notre àme qui en diminue le prix. C'est comme un avantgoût de la satiété qui suit toute jouissance, et c'est sans doute sur l'étude approfondie de cette disposition de notre nature qu'est basée chez les femmes toute la science de la coquetterie.
Philippe d'Anglars mit enfin le pied dans le fastueux hôtel de la Hernandez. Ce n'était pas comme la première fois au bruit joyeux des instruniens et à la clarté dos flambeaux. Tout était silence, ténèbres et mystère dans la maison, comme il convient pour im premier rendez-vous d'amour. Le jeune comte entra, non sans éprouver un violent battement de cœur.
En descendant de sa chaise à la porte de l'hôtel , il lui avait semblé s'apercevoir que quelqu'un . enveloppé dans un manteau , l'avait suivi jusque-là et s'arrêtait pour le voir entrer. Un moment il fut tenté de retourner sur ses pas , pour chercher querelle à l'indiscret observateur ; mais une préoccupation d'un tout autre genre le détourna bien vite de cette pensée, et il monta l'escalier.
Il n'y avait plus dans l'antichambre qu'un valet à moitié endormi qui se frotta les yeux en l'apercevant ; et. après lui avoir demandé son nora d'un air d'intelligence , l'introduisit discrètement dans le cabinet retiré où il était entré la première fois et où se tenait habituellement Maria Hernandez. Elle ne s'y trouvait pas alors , mais le valet annonça qu'il allait quérir sa maîtresse, et qu'elle ne larderait pas à venir.
Demeuré seul, le jeune comte interrogea d'un œil curieux les moindres détails de ce réduit encore plus faiblement éclairé que de coutume par une simple lampe suspendue au plafond- Ce demi-jour lui parut plein de délicieuses promesses. Il n'était pas jusqu'à ces fleurs frileuses faiblement épanouies aux angles de la chambre, sous l'influence d'une chaleur artificielle, qui n'exhalassent des parfums inconnus, et ne fissent pénétrer par avance dans les sens allanguis je ne sais quelle vague sensation de mollesse et de volupté. Dans ce séjour enchanteur, il n'y avait pas même d'horloge, et qu'en était-il besoin ? Ne devait-on pas y oublier le temps?
Rien au surplus n'était changé depuis la veille au soir ; le portrait du vaillant hidalgo don Juan Hernandez de Siete Yglesias y Hermosa y Andres était toujours à sa place accoutumée ; mais , comme si sa fille eût renoncé pour ce soir à lui demander secours et protection, Philippe d'Anglars reconnut , iion sans un vif sentiment de joie , que ce portrait était couvert d'un voile. Maria Hernandez était-elle donc comme ces courtisanes italiennes qui , pour se livrer à la débauche , voilent également leur madone?
Pendant que mille pensées tumultueuses bouillonnaient dans le cerveau du jeune homme, une petite porte masquée s'ouvrit dans un angle de la chambre, et Maria Hernandez parut. Son visage toujours fior, mais un peu pâle, portait l'empreinte de la fatigue qu'avait dû lui faire éprouver le rôle qu'elle venait de remplir, peut-ê-lre aussi de l'émotion intime et profonde causée par une pareille entrevue. Telli" fut du moins la pensée du jeune comte d'Anglars qui, dans le caractère actuel de sa physionomie,
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retrouva trait pour trait celui qu'il lui avait vu . à son entrée en scène dans le ballet-opéra , lorsqu'elle vient trouver Endyniion endormi.
Toutefois, l'attitude et le regard de Maria Hernandez imprimaient à un si haut point le respect , que même en ce moment le jeune d'Anglars , ému , palpitant , fut pris d'un tremblement soudain , comme s'il se fut trouvé en présence de quelque grande reine ; et , sans pouvoir arracher une parole du fond de sa poitrine, il prit la main de la jeune femme sur laquelle il déposa timidement un baiser. Puis , comme elle-même , après lui avoir fait signe de s'asseoir à ses côtés au coin de la cheminée , gardait le silence , il sentit que c'était à lui qu'il appartenait de le rompre le premier et balbutia d'une voix entrecoupée les paroles suivantes :
— Senora (il prit le parti de l'appeler ainsi, n'osant encore employer un nom plus familier et croyant d'ailleurs devoir renoncer à celui de mademoiselle , qui n'était guère de mise dans une telle circonstance), voulez-vous bien accepter mes remerciemens pour la bonté que vous avez de me recevoir ici...o Je n'aurais jamais osé attendre un tel témoignage de votre... intérêt-, auquel je reconnais volontiers que je n'avais aucun titre. Puisse du moins mon dévoûment sans bornes à vos moindres volontés vous prouver ma reconnaissance !
A toutes ces paroles , la Hernandez ne répondait que par un regard rempli d'un naïf étonneraent, qui se peignait à merveille dans ses grands yeux noirs.
Allons, se dit d'Anglars qui connnençait à se remettre de son trouble, il paraît que ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre. Je fais du respect comme avec une duchesse, je suis im sot ; et. changeant soudain de ton :
— Je sors de l'Opéra, s'écria-t-il, senora, ai-je besoin de vous dire que j'en sors plein d'enthousiasme et de ravissement? Car je ne vous connaissais encore que comme la plus belle de toutes les femmes , et maintenant j'admire en vous la plus accomplie de toutes les comédiennes. Ah ! belle Maria , rien ne saurait rendre tout ce que vous m'avez fait éprouver, il faut vous adorer comme une déesse, et c'est à genoux...
Ici la Hernandez se leva, en abaissant sur son interlocuteur un regard plein de fierté, et d'Anglars ne put s'empêcher de se lever aussi, tant il était fasciné, malgré lui, par ce qu'il y avait d'imposant dans tout l'extérieur de la jeune femme.
— Qu'est-ce donc enfin ? s'écria celle-ci ; que voulez-vous de moi , monsieur ?
— Ce que je veux , senora , répondit le jeune gentilhomme au comble de la surprise , ce que je veux , ah ! pouvez-vous me le demander, vous, l'objet de toutes mes pensées depuis que je suis arrivé à Paris, vous qui avez daigné encourager par vos regards, et, ce soir encore, par une faveur bien plus précieuse, une recherche...
— Arrêtez , monsieur, je ne saurais en entendre davantage. Que signifie?...
— Qu'entends-je ? un tel accueil ! ah ! senora , vous m'aviez donné quelque droit d'en espérer un autre , et je ne sais comment j'ai pu démériter de vos bontés depuis la réponse que vous avez daigné faire tantôt à mon billet.
— Un billet ! vous m'avez adressé un billet, vous, monsieur ! et je vous ai répondu ! Mais , monsieur , je n'ai point reçu de billet de vous , je ne vous ai point écrit, et je suis étonnée...
— Vous ne m'avez point écrit , mademoiselle ! Mais cette lettre que voici... cette lettre... Ah ! mon Dieu ! c'était donc un leurre !
Et en parlant ainsi , le jeune comte laissa échapper de ses mains le billet qu'il avait retiré de son sein. La comédienne le ramassa vivement; puis, après l'avoir lu., elle le lui rendit en disant :
— Ce n'est pas moi qui ai écrit ce billet.
— Qui donc est-ce alors ? s'écria d'Anglars sur les traits duquel la plus
74 lViné de la famille.
▼ive confusion venait de se peindre , et il laissa tomber sa t^te entre ses mains.
Lorsqu'il la relova , de grosses larmes s'échappaient involontairement de ses yeux et roulaient le long de ses jours animées du plus vif incarnat. Il était beau comme un ange dans celte position, et ce fut avec un sentiment de pitié et d'intérêt h la fois que Maria Hernandez le regarda, cat la naïveté de sa douleur^ était bien faite pour attendrir le cœur le plos dur.
Pauvre d'Anglars ! il voyait s'évanouir ainsi la dernière de ses illusions, la plus douce peut-être, celle du moins qui est la plus faite à vingt ans pour consoler de la porte de toutes les autres . et son arrêt lui était prononcé par la bouche même de celle dont il avait espéré le bonheur. Qui n'eût comme lui versé des larmes amères?
A la fin, il eut honte du spectacle qu'il donnait à des yeuï indifférens; et, d'une voix qu'il voulut rendre assurée :
— Mademoiselle . s'écria-t-il , je ne vous demande plus votre amour, je suis un misénible. un insensé qui ai pu y croire un instant. Je m'étais abusé, oh ! cruellement abusé. Je vais partir, mademoiselle, je vais vous délivrer de mon importune présence. \'ous ne me reverrez jamais dans ee logis. Déshérité par l'amour comme je l'ai été déjà par l'ambition, que me res(e-t-il à faire ici ? Rien. Mais du moins il faut espérer que je ne serai pas déshérité par la vengeance. Mademoiselle . vous avez été offensée comme moi dans tout ceci, votre nom a été compromis, et, je veux le croire , sans votre aveu. Vous ne refuserez sans doute pas de me dire sur qui vos soupçons peuvent se porter et où je dois chercher l'artisan. du piège où je suis tombé. Je vous le demande en grâce , mademoiselle, ne repoussez pas mon humble prière , ce sera la première et la dernière faveur que vous m'aurez accordée.
Maria Hernandez regarda pendant quelques instans le jeune gentilhonmie avec ime expression de terreur mal dissimulée ; puis elle lui dit après une pause et d'un ton calme en apparence :
— Monsieur, je n'ai rien à vous dire ; je ne sais rien.
— Oh! répliqua vivement d'Anglars, je saurai bien le découvrir, moi, IMnsolent auteur de cette mystification, car il me faut tout son sang ; ei si j'en crois un pressentiment d'occord avec mes souvenirs, je n'aurai pas même besoin pour cela de vos indications.
— (^ui soupçonnez-vous donc? s'écria la Hernandez toute tremblante.
— Je soupçonne le chevalier de Barbançon, ou plutôt j'en suis sur.
— Ce n'est pas lui . répartit la Hernandez avec nn accent presque fébrile ; ce n'est pas lui !... Le billet que j'ai vu... TiVst point de l'écriture de M. de Barbançon. Monsieur, croyez-moi, au nom du ciel, abandonne» votre projet. ,
A cet instant la jeune femme sentit qu'elle en avait Irop dit , et ce fut à son tour de se cacher avec confusion la tète entre ses mains.
— Ah I vous savez quelque chose ! dit le jeune d'Anglars pour qui co mouvement fut comme nu trait de lumière. Vous êtes de moitié dans cette mystification. Oh ! oui. je le voi.s bien, vous vous êtes jouée de moi. L'on m'avait bien dit de me méfier de vous , et moi , aveugle, j'ai jugé votre candeur égale à la mienne. Je croyais en vous, comme l'on croit en Dieu. Ah ! mademoiselle , que vous avais-je fait pour me traiter ainsi ? Vous vous êtes plu à semer dans mon cœur le germe dt^ Cftte passion funeste qui le dévore pour y jeter ensuite l'amertume et lo désespoir! Vons vous êtes dit en me voyant : « Voilà un jpune gentilhomme bif^n naïf qui arme » de sa province , et pour qui l'amour nst encore une religion. Pauvre » niais! il faut encore cette victime ii ma coquetterie. » Eh bien ! mad"^ moiscllf, soyrz satisfaite, jouissez de votre ouvrage. Mo voilà tel que vouB le désiriez ; je ne crois plus à rien ici-bas qu'à la trahison et au mensonge. Vous délourncz la tète. Allons! j'ai totl, je m'emporte; il faut savoir re-
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tirer le dard de sa blessure , sans gémir ni soupirer. J'aurai ce courage. Regardez-moi , n:ademoiselle ; regardez-moi en face , ne craignez plus aucun reproche de ma bouche. Vous êtes une femme. Tout n'est-il pas permis aux femmes, surtout quand elles sont jeunes et belles? Je ne puis rien contre une femme; mais je découvrirai le complice de cette femme, et j'aurai sa vie ou il aura la mienne. Oui , mademoiselle , vous ne me verrez plus ; mais quelque jour, et ce sera bientôt, s'il plaît à Dieu, vous entendrez parler du comte d'Anglars. Adieu, mademoiselle.
Ayant ainsi parlé, le jeune homme allait sortir, lorsque la Hernandez, qui avait écouté ses reproches sans chercher même a Tintcrrompre , et qui s'était laissé tomber sur un sopha, en proie au plus profond accablement, se releva soudain, et l'arrêtant brusquement par le bras :
— Non , lui dit-elle , je ne puis vous, laisser partir ainsi ; non , je ne suis point complice de cette mystification. .J'en atteste Dieu qui m'entend, et je vous plains ; oui , monsieur , je vous plains de doute mon âme. Qu'exigez-vous de plus de moi ?
— Je vous crois, mademoiselle; je vous crois, répondit d'Anglars, ému malgré lui du ton avec lequel la jeune femme avait prononcé ces dernières paroles, et je vous rends grâces. Au moins, je vous quitte moins malheureux. 11 dépend même de vous d'acquérir un nouveau titre à ma
reconnaissance.
— Parlez, monsieur.
— C'est de me promettre que toute cette affaire demeurera sectète autant qu'il dépendra de vous.
— Ah ! monsieur ! murmura la Hernandez d'un ton de reproche.
— Pardon... pardon , mademoiselle : rien ne me retient plus ici. Plût à Dieu que je n'y fusse jamais venu !
Et il poussa im profond soupir qui trouva, je ne sais pourquoi, un écho dans la poitrine de la jeune femme. Celle-ci , les yeux baissés , balbutia ensuite :
— Et vous, monsieur, à votre tour, refuserez-vous aussi de me faire une promesse?
— Quelle qu'elle soit, mademoiselle, répondit le comte, je suis disposé à la faire et à la tenir, persuadé que je suis de votre loyauté.
— Eh bien ! monsieur, promettez-moi d'abandonner tout projet de vengeance et de ne chercher en rien à éclaircir ce qui vient de se passer.
Il y avait une expression suppliante dans les traits de la jeune femme qui n'échappa point à Philippe d'Anglars. Il la regarda fixement ; ell8 rougit et baissa de nouveau les yeux.
— Mon Dieu, se dit-il, craindrait-elle pour les jours de celui qui s'est joué de moi? Sans doute, eet homme est son amant. Puis il ajouta à haute voix :
— Mademoiselle, vous avez ma promesse.
Elle lui tendit la main , et une larme vint briller au bord de sa paupière, larme de reconnaissance, larme d'amour peut-êtï-fe.
— Merci, monsieur le comte, dit-elle de sa voix la plus tendre. D'Anglars baisa respectueusement cette main charmante qu'on lui tendait, et il la sentit frémir sous l'empreinte de son baiser.
— Elle est heureuse, se dit-il, elle ne tremble plus pour les jours de son amant. Allons! je n'ai plus rien a faire ici. Dominé par cette cruelle pensée, il s'écria tristement :
— Adieu ! mademoiselle.
Puis , s'étant incliné , il sortit en silence. Comme il était sur le seuil de la porte , la jeune femme lui dit avec un sourire d'une ineffable douceur :
— Oh I non , pas adieu , mais au revoir !
76 l'aîné de la famille.
lia Chasse ait Cerf.
Le cor retentit dans les bois ; la meute fait entendre ses aboiemens. Tayaut! tayaut ! Le grand roi, profitant d'un beau jour du mois de janvier 1701, et peut-être aussi pour distraire sa cour des souvenirs pénibles qu'a laissés la mort toute récente et si prématurée de son jeune îuinistre, le marquis de Barbezieux, donne aux princesses ses petites-filles le spectacle d'une cliasse , dans sa royale forêt de Marly, Voyez-vous passer en habit de chasse les ducs à brevet et messieurs des grandes entrées ? Avec quel empressement ils se rendent à l'appel du monarque f avec quel courage ils affrontent la bise glaciale qui souffle à travers les branchages dépouillés! C'est que Louis XIV aime à se trouver sans cesse entouré de toute sa brave noblesse, soit qu'il assiège Mons ou Courtrai , en compagnie de ses vingt-quatre violons, soit qu'il aille donner à manger aux carpes du grand bassin, soit enfin qu'il coure le cerf. 11 ferait beau voir qu'il osât aspirer encore au bougeoir, le seigneur qui aurait manqué à la grande chasse de Marly.
Mais quoi , savez-vous la fatale nouvelle? Non : qu'est-ce donc? Monseigneur le Dauphin est-il tombé de cheval ? Ce n'est pas cela. Madame la duchesse de Bourgogne aurait-elle fait une nouvelle fausse-couche , pour ne point contrarier le roi en ne l'accompagnant pas dans sa chasse? C'est pis encore. Qu'est-ce donc enfin ? C'est un malheur bien cruel et dont il sera parlé à la cour pendant huit jours entiers; un malheur que Dangeau ne manquera pas de relater dans son journal. Les chiens n'ont pas de flair aujourd'iiui, et la trace du cerf est perdue; un superbe cerf dix cors qui a l'honneur de porter dans ses flancs une l3allc logée là par la main royale.
Ce bon Dangeau ! Il est au désespoir ; il parcourt au galop les belles allées du tiré du roi où le givre et la neige élincellent comme des mj-riades de diamans ; nouvel Absalon , il accroche en passant les boucles soyeuses de son ondoyante perruque à tous les buissons, à tous les branchages, et s'en va criant d'ime voix lamentable :
— Avez-vous vu passer le cerf? Qui a vu passer le cerf? Celui qui donnera des nouvelles du cerf aura la croix de chevalier de Saint-Lazare, s'il est gentilhomme , et s'il ne l'est pas , je mettrai son nom dans mon journal.
Holà ! messieurs les gendarmes de la garde du roi , en chasse ! en chasse ! Qae la promesse d'une telle récompense enflamme votre ^èle ! Parcourez en tous sens les mille détours de la forêt , et si l'un de vous a ce bonheur de découvrir le cerf blessé par le grand roi . qu'il vienne en toute hàtc en rendre compte à M. de Dangeau. M. de Dangeau est grand-veneur aujourd'hui , car y a chasse à la cour. Demain , il sera grand-maître des cérémonies, s'il y a quelque fête h régler. En voyage, il est fourrier des logis, et les jours de spectacle au palais, je ne sais trop si tout menin de monseigneur et grand-maître de Saint-Lazare qu'il est, il ne se fait pas souffleur. M. de Dangeau est le courtisan par excellence, c'est l'homme indispensable, celui qui se prête le mieux à toute espèce de transformations , véritable maître Jacques à l'usage du grand roi, caméléon en justaucorps et haul-de-chausses de velours galonnés d'or fin.
Comme à la voix du digne seigneur s'élancent, sur leurs destriers, tous ces beaux gentilhommes en uniforme rouge ! Ne reconnaissez-vous pas, au milieu d'eux, sur ce joli cheval blanc qu'il conduit avec tant de
l'aîné de la famille. 77
grâce et d'adresse, le jeune comte d'Anglai-s? ses traits sont pâles; une vague mélancolie a éteint la flamme qui brillait naguère dans ses grands yeux bleus. Quel contraste avec les visages rayonnans de gaîté et d'allégresse de ses jeunes camarades ! Et quelle révolution s'est opérée dans tout son être depuis ce jour où, à TOpéra, les belles dames se le montraient avec tant de complaisance, pendant que lui, insensible à leurs tendres œillades, n'avait de regard dans sa loge que pour la Hernandez !
Pourtant , un mois à peine s'est écoulé depuis ce jour, mais dans ce court espace de temps il semble qu'il ait vieilli de dix années , tant le souffle de la douleur, en passant sur son visage, a flétri son front si serein et si pur, et creusé sur ses joues de larges sillons à l'endroit où le sourire avait imprimé de fraîches fossettes. D'abord, il a lancé son cheval au grand trot dans le premier sentier qui s'est offert à sa vue, puis, peu à peu , s'abandonnant à la fantaisie du noble animal, il lui a laissé les rênes et s'en va tout rêveur, suivant à l'aventure les mille sinuosités de la forêt.
Pauvre d'Anglars ! combien la destinée s'est montrée cruelle envers lui en lui arrachant ainsi une à une toutes les fleurs de cette riante couronne d'illusions qui ceignait si amoirreusement son jeune front , le jour où il quitta le manoir paternel ! Il croyait à une charge brillante à la cour, et il est gendarme de la garde ; il croyait à la fortune , et il lui reste à peine quelques pistoles des dix mille livres qu'il avait apportées d'Auvergne, il croyait à l'amour... ah! ce fut là sans doute le plus poignant de tous ses désenchantemens. Aujourd'hui , il a perdu toute cro\ance. tout espoir, et il ne lui reste pas même ce qui reste aux damnés du Dante, le souvenir du bonheur passé ! Pauvre d'Anglars !
Jadis il avait, comme tous les hommes, son bon et son mauvais ange, et la vue du premier lui faisait oublier du moins les tribulations dont l'autre était pour lui l'avant-coureur et comme le principe. Mais aujourd'hui point de compensation pour lui dans ses maux. Différent en cela du reste des hommes , il a deux mauvais anges. Seulement ces deux anges ne se ressemblent point entre eux ; l'un a la forme d'une vieille femme avec de grandes coiffes pendantes et marmotte tout bas des prières, l'autre a les traits d'ime belle fiile d'Opéra qui a de doux chants et des danses pleines de volupté. C'est en vain qu'il évite avec soin toute occasion de rencontrer l'un ou l'autre; c'est en vain qu'il se tient constamment renfermé dans son petit hôtel de l'île Saint-Louis, n'en sortant absolument que pour faire son service. Ses deux anges planent sans cesse à ses côtés et lui apparaissent dans tous ses songes. Seulement , je ne voudrais pas jurer que tops deux soient pour lui l'objet d'une même haine, d'une même horreur.
A quoi pensez-vous à cet instant même, monsieur le comte d'Anglars? S'il faut en croire je ne sais quelle expression de tendresse répandue sur votre physionomie rêveuse, ne serait-ce point à cette belle Maria Hernandez dont la main frémit encore parfois sous vos lèvres brûlantes , comme son souvenir palpite, malgré vous, dans votre cœur? Aussi bien, voici quelqu'un qui peut nous donner, à ce sujet , quelques éclaircissemens. Le trot d'un cheval qui tourne court vient de retentir à peu de distance sur la terre durcie par la gelée. Le cavalier qui le monte s'est arrêté. Attention ! c'est le gai, le jovial Mirepoix.
— Tiens, c'est toi, d'Anglars. Ah ! pardieu, cher comte, si c'est ainsi que tu cours pour rejoindre le cerf , le pauvre animal ne risque rien de venir te trouver. Toujours triste et pensif, mon beau comte, absolument comme l'Hippolyte de la Phèdre de Racine.
Ton superbe coursier qu'on voyait autrefois Plein d'une ardeur si noble obéir à ta voix ; L'œil triste maintenant et la tète baissée , Secable se conformer à ta triste pensée.
78 l'ainè de la famille.
On n'culend plus parler de loi nulle pari. Vois-tu, Ton ne nvôiera pas de la lête que tu as une grande passion au cœur et que l'objet de celte passion est la Hernandez.
A ce seul nom d"-Anglars tressaillil; puis il s'écria avec un sourire forcé:
— Ce serait un étrange amoureux que celui qui, pouvant voir sa belle à peu près tous les jours , se priverait volonlain ment de ce plaisir. Tu sais fort bien que je n'ai pas mis le pied chez la Hernandea depuis tantôt un mois.
— C'est pour mieux, cacher ton jeu, et je suis bien sûr que si tu ne la vois en public, tu te dédonmiagcs amplement en secret.
— Ni en public ni en secret.
— Laisse donc, tu veux faire le mystérieux, l'Amadis des Gaules-, mais cela n'est plus de mise aujourd'hui , mon cher, surtout quand il s'agit d'une fille d'Opéra ; et puis . ce n'est pas k moi qu'on fait accroire de pareilles choses après le billet que tu m'as montré. .
— Le billet ! s'écria vivement d'Aiiglars. dont à ce seul mot un éclair d'indignation vint ranimer les yeux. Eh bien I que prouve ce billet?
— Oh I pas graud'chose , il est vrai , sinon que tu étais attendu entre onze heures et minuit par une Mie jeune femme , et qu'il est possible à la rigueur qu'elle t'ait fait venir dans son hôtel , à une pareille heure de la nuit, pour te demander ton avis sur la musique du ballet-opéra de Diane el Endymion. C'est même très prcsumablo.
— Et moi, je te dis qu'il ne sest rien passé dans cette Mitrevue dont la plus austère pudeur ail à rougir.
— Mais comment donc! j'en suis intimement convaincu, et c'est sans doute pour cela que la belL' a pris soin de renvoyer tous ses valets et d'en prendre d'autres dès le lendemain.
— Ah! elle a renvoyé tous ses valets?...
— Fais donc l'ignorant maintenant, lorsque c'est toi, sans nul doute, qui l'as exigé. Au surphis , tu peux faire compliment de ma part à ta charmante maîtresse. Elle aussi joue merveilleusement son rôle. Je ne la vois pas de fois qu'elle ne me dise : « Eh bien ! monsieur do Mirepoix , » vous ne m'amenez pas votre nouveau camarade, M. le comte d'Anglars !»
— Ah! elle t'a dit cela, Mirepoix; elle te l'a dit... souvent?
— Toutes les fois que je l'ai vue, je te le répète.
— C'est singuher.
Et d'Anglars retomba dans sa rêverie ; puis , tout à coup faisant un retour sur lui-même :
— Il est clair, se dit-il, que si elle parlQ ainsi, c'est pour détourner les soupçons et les empêcher de s'arrêter sur celui qui est véritabien)enl son amant. Quel peut être celui-là ?
— Voyons . s'écria Min^poii , je suis ton véritable ami. et j'ai rempli fidèlement l'engagement que tu avais exigé de moi de ne parler à âme qui vive de ce fameux billet. Je te demande, en échange de ma discrétion, de me raconter comment les choses se sont passées dans ton entrevue avec la Hernande^. je meurs d'envie de le savoir.
— Impossible, mon chère Mirepoix, c'est un secret.
— Que la peste t'élouffe, beau mystérieux !
En parlant ;iinsi, Mirepoix donna de dépit un grand coup de houssinc sur une branche de chêne qui avançait au dessus de sa tête. A ce bruit en répondit un autre dans le taillis voisin, et un magnifique cerf dix cors, couche derrière un amas de pierres moussues, souleva vivement sa tête majestueuse et promena çà et Ih des yeux effarés que couvraient déjà les ombres du trépas.
— Oh! oh! dit Mirepoix à voix basse et en montrant du doigt à son compagnon l'hôte de la forêt dont il venait de troubler la dernière heure;
l'aine de la famille. 79
on a raison de dire que la fortune vient en dormant. Qui va porter la nouvelle à M. Dangeau ?
— Vas-y, toi.
— Moi. mon cher, ce serait avec plaisir, au risque d'être fait d'enfiblée chevalier de Tordre de Saini-Lazarre, mais je te dirai en confidence que j'ai quelque afaire de cœur dans ces environs ; c'est la fdle d'un des gardes de la forêt , une charmante petite paysanne, ma foi ; celles-là ne sont pas cruelles comme les tilles d'Opéra, pour moi du inoins, ni exigeantes comme les femmes de la cour. Ainsi donc adieu ! je vais mettre à profit l'absence du père. Ah ! deux mots encore : n'annonce pas trop brusquement à ce cher Dangeau que tu as découvert la retraite du cerf; tu sais que les grandes joies tuent comme les grandes douleurs.
Ayant ainsi parlé , Mirepoix serra la main du jeune comte , et tourna bride en chantonnant joyeusement entre, ses dents un air de danse de Diane et Endymion.
Heureux Mirepoix! murmura d'Anglars , en le voyant se perdre sous un rayon de soleil dans les profondeurs de la foret. Que ne suis-je comme lui? Àhl je sens que j'aurais mieux fait de rester en Auvergne , et de préférer aux meuleuses promesses de la cour les baisers de Nannelte, ma jolie métayère du Val Moron.
A cette pensée, notre gentilhomme ne put réprimer un soupir, puis il mit son cheval au trot et se dirigea vei-s le belvédère oîi Dangeau avait annoncé qu'il demeurerait jusqu'à ce qu'on eût retrouvé le cerf blessé par le roi, dût-il passer la nuit en plein air, une nuit du mois de janvier !
— Ah ! c'est vous, mon jeune ami , lui cria le courtisan émérile du plus loin qu'il l'aperçut : eh bien ! vous n'avez rien trouvé non plus, je vois cela sur votre visage. Ah ! mon Dieu . comme le roi va être contrarié ! Maudit cerf ! il sera cause que nous n'aurons pas de grand lever demain, j'en suis sûr; comment annoncer au roi qu'on n'a pu retrouver ce cerf ?
— Mais, monsieur le marquis, dit d'Anglars. qui jusque-là n'avait pu trouver moyen de placer une parole, je viens au contraire vous annoncer que j'ai trouvé le cerf à cinq cents pas d'ici, dans le fourré...
— Ah ! grand Dieu ! est-il bien possible ? Vous avez trouvé le cerf et TOUS ne le disiez pas ! et vous arrivez au petit trot, au lieu de pousser votre cheval au grand galop ; dans ces occasions-là , monsieur, il faut crever un cheval . entendez- vous? Le service du roi !... Mais, que faisje moi-même? Venez . monsieur, venez vite, mettez pied à terre , nous allons monter ensemble au belvédère afin d'annoncer au roi... Ah ! cette nouvelle va rendre Sa îMajeslé \mn heureuse , et je veux que vous en ayez vous-même l'honneur et la gloire , car je ne suis pas comme les autres courtisans moi, je ne prétends point accaparer pour moi toutes les faveurs. Mon journal en fera foi ; il y a déjà été question de vous, monsieur . il en sera parlé encore. Venez , monsieur d'Anglars , venez vite trouver le roi.
En parlant ainsi , Dangeau ayant fait signe à l'un de ses valets de prendre soin du cheval du jeune gendarme de la garde, l'en fit descendre presque par force , et l'eniraîna avec une pétulance peu commune, dans un sentier escarpé qui conduisait au sommet du belvédère , le point le plus élevé de la forêt de Marly.
Transportons-nous maintenant sur la hauteur où le roi avait fait halte avec toute sa cour. 11 y avait là une clairière formant une sorte d'esplanade qui dominait toute la forêt, et où l'on était placé à merveille pour recevoir les rayons d'un pâle soleil de janvier, comme aussi pour suivre, à travers les branchages dépouillés, tous les mouvemens de la chasse. Sur ce plaieau étaient gi-oupés tous les personnages les plus érainens de la cour, ceux que l'élévation de leurs charges autorisait le plus à s'approcher du roi , puis les anibassiideurs, les princes étrangers, des cardi-
80 l'aîné de la famille.
naux même, tout ce qui, en un mot , à quelque titre que ce soit , avait paru digne d'être convié a la solennité du jour. En avant de ces groupes, et presque à lextrémité du plateau, du côté qui regarde les sveltes portiques de l'aqueduc de Luciennes, était le roi avec les princes et princesses du sang et les daines. Tout ce monde était à pied et debout , hormis madame la duchesse de Bourgogne, autour d'une chaise à porteurs d'une grande simplicité et sons aucune espèce d'armoiries, encore la jeune duchesse était-elle modestement assise sur un des bâtons de devant de la chaise, celui de gauche, ayant à ses côtés, en demi-cercle, madame la duchesse d'Orléans , madame la duchesse de Bourbon , madame la princesse de Conti et toutes les dames. A la glace droite de la chaise, le roi, debout également et découvert, ayant à peu de dislance son porte-arquebuse , et un peu en arrière Leurs Altesses Royales les princes ses petitsfils, était baissé et parlait à la fois avec intérêt et avec une déférence marquée à la personne qui occupait l'intérieur de cette chaise. Comme la glace n'était qu'en tre-bàillée a cause du froid, il était forcé d'élever un peu la voix, et l'on pouvait entendre ainsi les explications qu'il donnait sur les habitudes du cerf , et sur les qualités des chiens qu'il convient d'employer de préférence pour le chasser. De temps à autre seulement , il se relevait, se couvrait la tête; et, portant avec impatience ses regards sur la forêt, il s'écriait en frappant du pied :
— Ne trouvera-t-on point ce cerf?
Mais à part cette exclamation ou quelques autres du même genre , il n'adressait absolument la parole qu'à la personne qui occupait le dedans de la chaise, et qui n'était autre , on l'a déjà deviné sans doute, que la marquise de Main tenon.
Quant à elle, toujours froide et impassible au milieu de tous les hommages, de toutes les marques de respect, et on pourrait presque dire d'adoration dont elle était l'objet, elle conservait cette physionomie calme et recueillie que donne la vie ascétique et semblait reporter vers le Roi des cieux l'encens qu'un des plus grands roi de la terre ne rougissait pas de brûler devant elle.
Cependant , sous cette froideur apparente , une pensée intime , une pensée que nul au monde n'avait pénétrée , pas même son confesseur, rongeait son àme. 11 s'était rencontré un homme qui, sans s'inquiéter du châtiment terrible dû à son audace , avait publiquement arraché de son front l'auréole dont elle marchait toujours enviroimée; un homme qui avait osé la stigmatiser d'un nom qu'elle était presque parvenue à oublier ; un homme qui la méprisait , elle , la marquise de Maintenon, et qui l'avait dit tout haut dans la rue Saint-Honoré devant cent personnes assemblées! Et c'était un gentilhomme encore , un gentilhomme qu'elle ne connaissait pas , qu'elle n'avait pu parvenir à découvrir, elle qui sur ce chapitre aurait délié d'Argenson. En vain, faisant violence à sc^ goûts sédentaires, elle s'était montrée aux cercles delà cour, dans les promenades, aux revues même ; on vain , ses yeux si clairvoyans avaient interrogé toutes les physionomies dans tous les groupes, cherché dans tous les rangs. Ne retrouverait-elle donc jamais le gentilhomme de la rue Saint-Honoré?
Patience ! voilà qu'en haut du sentier qui descend par une pente escarpée au pied du belvédère, apparaissent deux personnages dont la tèto et les épaules commencent à dépasser le niveau ae l'esplanade. Tous deux s'arrêtent un moment pour reprendre haleine ; par un mouvement spontané tous deux se découvrent et le soleil illumine de ses rayons la tête du courtisan émérite et celle du jeune gendarme de la garde.
A cette vue, un léger cri réprimé à sa naissance est sorti de l'intérieur de la chaise de madame de Maintenon , qui désormais , sans crainte du froid, abaisse avec vivacité l'une de ses glaces. Les deux nouveau-venus d'.'Mennent le point de mire de totis les regards. Dangeau s'avance lo
l'aîné de la famille. si
premier avec le visage épanoui d'un homme qui apporte une bonne nouvelle; et , voyant son jeune compagnon demeurer immobile, la bouche béante, les yeux fixes et comme frappé de la foudre :
— Venez donc, lui dit-il à haute voix, venez, monsieur le comte d'Anglars, rendre compte au roi de votre découverte. Sire, le cerf est enfin retrouvé, M. d'Anglars l'a vu ; n'est-ce pas, monsieur d'Anglars ? Mais parlez donc, mon jeune ami.
En proie à une stupeur dont on se rendra compte sans peine, d'Anglars non seulement restait sourd aux exhortations de Dangcau , mais encore il ne bougeait pas de la place où il s'était arrêté ; car, au milieu de cette brillante assemblée qui couvrait tout le plateau du belvédère, il n'avait vu, lui, qu'une seule personne, celle qui occupait la chaise h porteurs , celle dont le regard , selon l'expression d'Antoine qui lui revint alors à la mémoire , était semblable à celui du serpent des saintes écritures qui donne la mort. A la fin, le roi s'écria avec émotion :
— Eh bien ! monsieur d'Anglars, avancez donc; qu'est-ce qu'il y a? D'Anglars acheva de monter et vint au roi à pas lents , tremblant et
passant ses yeux à droite et à gauche d'un air éperdu; puis il balbutia tout bas quelques mots sans suite et à peine articulés sur le cerf.
— Comment dites-vous? s'écria le roi avec impatience; mais parlez donc.
Et, regardant d'un air courroucé l'infortuné Dangeau qui s'attendait à des remerciemens, il ajouta :
— (Tétait bien l'affaire de M. de Dangeau de nous amener un muet.
D Anglars entreprit de nouveau de déférer à l'injonction du monarque, mais ce fut en vain. Le roi s'était penché du côté de madame de Maintenon qui. cette fois, lui parlait à voix basse. Notre gentilhomme se sentit perdu , il abaissa sa tête sur sa poitrine , et , victime résignée, il n'attendit plus que son arrêt.
Après quelques instans d'un morne silence, le roi fixa sur lui un regard scrutateur, celui que les inquisiteurs attachent sans doute sur la victime qu'ils vont envoyer au bûcher ; puis il dit avec humeur :
— Je n'ai plus besoin de vous; allez, monsieur.
D'Anglars regagna en chancelant le sentier par lequel il était venu, et il disparut.
A peine fut-il parti, que madame de Maintenon, dont le regard ordinairement teine et glacé brillait en ce moment d'un éclat inaccoutumé, demanda la permission de s'en aller.
— Eh quoi, niadame, s'écria le roi, ne voulez-vous point assister à la curée ?
— Sire, excusez-moi, dit-elle, je me sens un peu indisposée, je ne saul'ais demeurer jusqu'à la fin de la chasse.
Le roi s'écria : « Les pirteurs de madame ! »
Les porteurs s'approchèrent et emportèrent la favorite. Une heure après environ , le cerf fut pris et dépecé en présence du roi et de toute la cour avec le cérémonial accoutumé. Dangeau ne manqua pas de consigner dans son journal que ce cerf était de la plus belle venue , et que le roi se servit dans cette occasion de son couteau de chasse avec sa grâce accoutumée.
Revenons au jeune comte d'Anglars. Lorsqu'il se vit hors de la présence du roi et de la favorite , il calcula à la fois avec terreur et confusion les conséquences de ce qui venait de se passer au belvédère, et se demanda ce qu'il avait à faire en pareille occurrence pour se soustraire aux effets de la vengeance de madame de Alaintenon. L'hallali triomphal que les cors célébraient dans le lointain lui sembla comme un présage du sort funeste qui l'attendait lui-même ainsi que le pauvre cerf , car il n'y a rien qui dispose l'esprit aux idées superti lieuses comme la mauvaise fortune,
JSa t'AIWÉ DE LA FAMITLE.
Le ciel nio punit . se disail-il . d'aA-oir dénoncé la retraite de ce malheureux animal qui ne demandait qu'à mourir en paix. En le livrant , je nie suis livré moi-même. San? cela , celte femme toujours renfermée dan.s sa retraite deSaint-Cyr ou dans le fond de son appartement de Versailles n'aurait jamais su mon nom.
Puis, après sêtre accusé lui-mdme . il s'en prenait a Dangoau dont il maudissait Timportance courtisanesque ot le sot empressement à l'entraîner devant toute cette cour pour hKjuelle il devait être maintenant un objet de dérision . en attendant le moment où il ne serait plus pour elle qu'un objet de pilié. Parfois aussi . dans son état profond de décourageaiienl . il en venait à se féliciter d^m incident qui allait enlin mettre un terme à loul»^ ses incertitudes. Après tout, c'était un moyen de sortir du cercle de désenchantemens et de mésaventures dans Icqur'l il était condamné à tourner sans cesse; et , ntort ou embastillé , il allait pouvoir enfin se reposer.
Cependant la chasse était terminée depuis long-temps , et il était encore dans la forêt errant comme une âme en peine aux environs du palaisoii il nep«)uvait se résoudre à rentrer, bien que la neige commençât à tomber et a persemer de ses blancs flocons l'or de ses blonds cheveux. Tout a coup il vil venir à lui de toute la rapidité de son cheval un cavalier dont la tournure ne lui était pas inconnue, c'était Mirepoix qui sauta à terre dès qu'il fut près de lui.
— Pardieu ! s'écria ce dernier, je suis aise de te rencontrer, car je commençais à être inquiet sur ton compte. Sais-tu qu'un de messieurs les lieutenans aux gardes te cherche de tous les côtés, de la pari du roi?
— Déjà ? reprit d'Anglars avec ime sombre résignation. Allons ! la favorite ne perd pas son temps.
— (Ju"est-ce donc? que veux-tu dire avec la favorite? Il paraît que c'est ton idi'c lixe. Mais qu'as-lu? lu es d'une pâleur...
— Eh ! eh ! Mirepoix, on le serait à utoins.
Et d'Anglars se mit h raconter en peu de mots à son ami la scène du belvédère et tout ce qu'il avait à redouter de la vengeance do madame de Maintenon.
— Ah ! malheureux, dit Mirepoix, je comprends tout maintenant, mais il n'y a pas \m moment à perdre. Avant un quart d'hevuc peut-être lu seras arrêté. Fuis tandis qu'il en est temps encore, j'ai. là un cheval frais, pronds-le et cours sans l'arrêter jusqu'à la lisière de la forêt , du côté qui regarde Versailles : lu trouveras là une maison de garde, et . en to présentant en mon nom , on ne refusera pas de t'y donner asile ; air c'est là que demeure la jeune paysanne dont je te parlais tantôt ; on u'ira certainement pas te ciiercher en cet endroit; et quant à moi. je to rejoindrai dans la nuit et te dirai ce qu'il m'aura été possible de faire pour assurer ta fuite.
— Merci, Mirepoix, répondit froidement d'Anglars. j'ai joué comme un ibu et j'ai perdu comme un sot, mais je ne suis pas un lâche, et tu sais la devise de mon blason, nnsquam relrnrsum. J'y veux être toujours lidolo el suis prêt à yiayi r la partie comme il plaira au roi. Il ferait beau voir un gentilhomme d'ujiedes meilleures maisons de Franœ fuir devant le colillen d'une favorite.
— Mais . mon pauvre d'Anglars , tu ne sais donc pas que ces gens-là sont (a|;ables de tout. Pour laii'e sa cour à madame de Mainlejion , le chancelier peut l'impliquer dans quoique bonne conspiration ; lu seras bien avance alors. Qui sjiil si la lêie...
— Oh! qu'à cx-la ne tienne, s'il en doit résiiller un enseignement pour la noblessi' ! J'ai toujours admiré MonlmonMicy el Cinq-Mars , et je dé- XtaU; la favorite comme ils délestaient le cardinal.
— Tu es un insensé, sauve-toi. je t'en conjtne. Je fais plus, au nom de noire amitié, je le veux, je l'exige. •
L*&mt DE LA FAMILLE. 83
— Voilà qiielqii'un qui ne le veut pas, reprit d'Anglars avec le même sang-froid , en montrant à Mirepoix un officier des gardes qui s'avançait eu compagnie d'un certain nomljre de mousquetaires et de gendarmes de la garde, tenant dans sa main une lettre scellée aux armes de France.
— C'est vous, monsieur, qui êtes M. le comte d'Anglars, dit cet officia.
— Oui, monsieur, et à vos ordres.
— Je suis chargé par Sa Majesté de vous remettre ce message.
— Oh ! mon Dieu, répondit d'Anglars, vous pouvez vous en dispenser. Je n'ai pas besoin de lire celte lettre, et je vous crois sur parole. Veuillez nie dire seulement où je dois me rendre, à Pigneiol ou à la Bastille ?
En même temps il tira son épée du fourreau et la présenta à l'officier.
— Que faites-vous , monsieur ? s'écria celui-ci avec la plus grande surprise. Lisez cette lettre.
— Puisque vous y tenez absolument*... reprit d'Anglars.
Et ayant brisé le cachet, il tira de l'en^■eloppe un papier scellé également du grand sceau de France. C'était un brevet qui le nommait au grade de cornette dans les gendarmes de la garde, et tous ceux qu'il voyait là venaient pour le complimenter. 11 passa la main sur son front et essuya la sueur froide qui le couvrait.
— Ail ca, que disais-tu donc ! murmura Mirepoix à son oreille.
— Moi f répondit d'Anglars confondu . du diable si j'y comprends un mot, à moins pourtant que madame de Maintenon ne soit comme la république de Venise, qui, au dire de mon gouverneur, ne traite jamais si bien ses ennemis qu'au moment où elle vient d'assurer leur perte.
— Cela pourrait bien être, reprit Mirepoix.
Comme ils parlaient ainsi, un carrosse attelé de quatre chevaux vint à pas er dans l'allée et s'arrêta à peu de distance , puis une glace s'abaissa et une jeime femme qui était dans Tintérieur se pencha à la portière; et, faisant signe de la main à notre gentilhomme qui s'avança en rougissant :
— Monsieur le comte, s'écria-t-elle avec im charmant sourire, je vous avais dit : au revoir !
lie Cartel.
Décidément , se dit le jeune comte d'Anglars en revêtant les insignes de son nouveau grade , pour aller le lendemain des événemens qui précèdent se poster sur le passage du roi, décidément il n'y a qu'heur et malheur en ce monde , et je reconnais que j'avais tort de me décourager. C'est au moment où la fortune semblait me tourner tout à fait le dos, qu'elle me tend la main de la façon la plus engageante : tâchons d'en profiter. D'abord , je commence à croire que la veuve Scarron ne m'a pas reconnu et que j'ai été un sot , en perdant ainsi la tramontane en présence de toute la cour. J'aurais dii réfléchir qu'elle n'avait fait que m'entrevoir la nuit aux flambeaux , que j'avais alors un tout autre costume, et enfin que j'étais en chaise. Ainsi, rien à craindre de ce côtér me voilà délivré de ma vauvaise fée. Quant à l'autre, cette belle Maria Hernandez , je ne serais ma foi pas sui-pris d'avoir retrouvé en elle ma bonne fée dans toute l'acception du mot. Car enfin . rien ne la forçait de faire arrêter son carrosse pour me parler et surtout pour ni'adresser un si doux reproche. Il est fort possible, après tout, que je me sois trompé dans mes conjectures, qu'elle n'ait pas d'amant et que la place soit encore à prendre. Vive Dieu! c'est ce que je veux éprouver un peu.
8Jl l'aîné de lk. famille.
Tout en se livrant à ces rénoxions, noire gcniilhoninie setail rendu dans la cour d"honneiir du palais de Marly où déjà les carrosses du roi étaient rassemblés pour le départ. Car, après avoir passé quelques jours dans cette résidence favorite de ses dernières années, Louis XIV allait .retourner à Versailles. Bientôt en effet le tambour battit aux cbamps , les trompettes sonnèrent , et le roi parut. Avant de monter dans son carrosse, il passa devant le front de la compagnie des gendarmes de la garde; et, apercevant le nouveau cornette , il s'arrêta devant lui en souriant. Sans doute le souvenir de la scène de la veille était bien pour quelque chose dans ce sourire. La faveur des rois se détermine souvent, on le sait . sous l'influence des plus singuliers mobiles. Louis XIV, ce roi si absolu . qui n'avait pas vu sans en être flatté intérieurement , la terreur soudaine qui s'était emparée . la veille au belvédère , du jeune d'Anglars. terreur qu'il ne manqua pas d'attribuer dans son royal orgueil à un tout autre motif que la réalité. Il pensa que l'auguste majesté empreinte sur son front et le pompeux cortège dont il était entouré, avaient ébloui le pauvre gentilhomme au point de lui faire perdre la parole. Racine , le grand poète , le parfait courtisan , u'avait-il pas montré Esther pri^e d'une respectueuse défaillance à l'aspect du glorieux Assuérus assis sur le trône? Et Louis XIV s'était reconnu avec plaisir dans le portrait d'Assuérus. Si Philippe d'Anglars ne rappelait qu'imparfaitement la cliarmante Esther, du moins les traits de ce jeune blondin offraient une vague ressemblance avec ceux de ces beaux séraphins qu'on voit dans les tableaux d'église, prosternés devant le Très-Haut, dans l'attitude de l'adoration et de la prière. On le voit, le grand roi ne devait trouver dans sa mémoire que des motifs d'absoudre notre gentilhomme de sa frayeur, en même temps que les points de comparaison qu'il y rencontrait pour lui-même chatouillaient agréablement la vanité du monarque. Enfin, abstraction faite de tout cela. d'Anglars avoit un grand mérite, celui d'avoir retrouvé le cerf blessé par l'arquebuse royale. En 1701 , une (elle découverte équivalait au moins h une action d'éclat sur le champ de bataille. Aussi , un malencontreux plaisant s'étant permis la veille au belvédère je ne sais quel sot propos sur le mutisme du jeune d'Anglars, croyant sans doute ainsi faire rire le roi, tous les courtisans qui s'apprêtaient déjà à riposter dans le même sens, au cas où Sa Majesté l'eût eu pour agréable, ne furent pas peu surpris en l'entendant s'écrier d'un ton fort sec, qu'il valait beaucoup mieux pécher par excès d'humilité que par excès de hardiesse, et qu'il serait bon que certaines personnes prissent exemple de M. le comte d'Anglars. On apprit deux heures après que ce jeune genlilliomme, tout nouveau venu dans les gendarmes de la garde, avait été fait cornette, et Uangeau qui l'avait amené, et qui un moment avait craint pour cela une disgrâce, eut ce soir-là même les honneurs du bougeoir.
Après ce préambule indispensable , on ne s'étonnera pas de voir le grand roi s'arrêter avec une bienveillance marquée devant notre gentilhomme, et de l'entendre s'écrier du ton le plus affectueux :
— Eh bien ! monsieur le comte d'Anglars , êtes-vous satisfait ?
— Ah! sire ! reprit le jeune cornette , ma reconnaissance. . Mais le roi l'interrompant :
— Allons, servez-moi bien, faites votre devoir, et nous ferons en sorte qu'il en soit toujours ainsi. Vous avez encore votre père? A-t-il d'autres enfans que vous'?
— Onze enfans. sire, en me comptant.
— Peste! parlez-moi delà nobless«! d'Auvergne! Nous tâcherons en temps et lieu de faire quelque chose en leur faveur , entendez-vous. (Juanl à vous, mettez-vous promptement en état de commander une compagnie de cavalerie. Bonjour, d'Anglars. bonjour, messieurs.
Cela dit. le roi monta dans son carrosse, et l'on partit pour Versailles.
l'aîné de la famille. 85
Le jeune comte fut de l'escorte. Comme son front rayonnait en parcourant au grand trot la route qui conduit du palais de Marly à la ville royale, à laquelle jadis il avait adressé de si foudroyans adieux ! Comme sa poitrine dilatée aspirait voluptueusement de larges bouffées d'air! Comme il éperonnail gaîment son joli cheval blanc , auquel il semblait dire : « Tu portes d'Anglars et sa fortune. »
Arrivé à Versailles , il n'eut pas plutôt mis 'pied à terre que, courant à Mirepoix :
— N'est-ce pas aujourd'hui , lui dit-d , jour d'assemblée chez la Hernandez? Y viens-tu avec moi?
— Ah! ah! répondit Mirepoix en riant , tu te ravises donc depuis que tu es cornette? Diable , moucher, quel changement ! Allons, je suis ton Pylade, à condition que tu ne tourneras plus àl'Oreste, comme ces jours passés. Tu conviens donc maintenant que tu es le mortel préféré de la Hernandez ; au fait, tu aurais mauvaise grâce à le nier, après ce qui s'est passé tiier.
— Je conviens de tout ce que tu voudras; mais partons pour Paris.
— Donne-moi le temps de faire au moins un bout de toilette ; car moi qui ne suis pas de la maison comme toi, je ne saurais me permettre de me présenter en bottes à récuyère devant ta princesse.
— Ah ! c'est juste, j'oubliais. Il nous faut un quart d'heure pour nous mettre en tenue convenable ; dans un quart d'heure , je suis à toi.
— Un quart d'heure, peste ! comme tu y vas! Dis donc une heure. Je ne te reconnais plus; tu n'est plus Hippolyte aujourd'hui, tu es le bouillant Achille, qui maudit les instans qu'il ne passe pas dans sa tente auprès de sa captive, Briséis.
— Va pour une heure.
Une heure après , en effet , les deux jeunes gens étaient en route pour la grande ville. Permettez-moi de passer sous silence les détails de leur Yoyage, et entrons avec eux sans plus de retard dans le somptueux hôtel de la Hernandez.
Il y avait ce soir-là grand monde chez Maria , gens d'épée, financiers, robins même, et , au miUeu de toute celte brillante cohue, l'inévitable Barbançon. D'Anglars entra avec ce merveilleux aplomb que donne le bonheur. A sa vue, le chevalier, dont le visage portait éternellement stéréotipé ce sourire tant soit peu impertinent qui annonce chez certaines gens un parfait contentement de soi-même , ne put réprimer une légère grimace , bien qu'il affectât de le saluer avec sa courtoisie accoutumée. D'Anglars n'y prit seulement pas garde ; et , après lui avoir rendu sou salut, il se dirigea vers la maîtresse du logis. 11 n'y eut rien dans les paroles qu'elle lui adressa qui différât des phrases de politesse reçues, et qu'elle adressait indistinctement à tous ses hôtes ; mais celui auquel il aurait prit fantaisie d'observer le muet et expressif langage de ses beaux yeux noirs, y eût à coup sûr découvert tout autre chose que ce que sa touche proférait. Ces yeux-là faisaient mille tendres reproches au jeune comte pour sa longue absence, et presqu'en même temps mille touchantes actions grâce de pour sa visite, pendant que sa voix psahnodiait le thème convenu en pareilles circonstances.
— Je suis fort aise, monsieur le comte, de recevoir l'homieur de votre ■\isite. Je commençais presque à désespérer de vous revoir, et je me disposais à vous envoyer une sommation.
Pendant ce temps-là, le jeune comte ému. fasciné, demeurait presque muet, comme il l'avait été au belvédère de .Marly, buvant à longs traits, selon l'expression si naïve et si vraie reçue alors , le poison que les yeux de l'enchanteresse faisaient pénétrer dans son âme , s'enivrant de son haleine, du parfum de ses cheveux, et oubliant dans sa contemplation oute cette foule qui tourbillonnait autour de lui. Mais ce fut bien mieux
8Ô l'aîné de la famille»
encore lorsque la jeune fille , saisissant un moment où elle crut n'être remarquée de personne , baissa la voix et lui dit avec émotion :
— Vous avez tenu la promesse que vous m'avez faite ici il y a uti mois; oli! merci ! merci 1 Vous la tiendrez toujours, n'est-ce pas?
Tremblant, Tctil humide. d'Anglars se disposait sans doute à murmurer tout bas quelque charmante réponse , lorsqu'en levant la tète , il aperçut devant lui le visage sardonique de M. Barbançon, qui les contemplait l'un et l'autre avec une expression d'ironie presque sauvage. A cet aspect, il tressaillit involontairement; car une minute à peine s'était écoulée depuis qu'il était entré dans ce cabinet retiré, séjour habituel de la Hernandez , et auquel s'attachait déjà pour lui plus d'un doux souvenir, une minule . une seule minute, et durant ce laps de ten)ps.. Barbançon, qu'il avait laissé dans une chambre voisine, prêt h entamer une partie de jeu, avait trouvé le moyen de se dégager et d'arriver là inopinément. Dans quel but ? C'est ce que d'Anglars crut comprendre , lorsqu'il l'entendit s'écuier d'une voix pleine de sarcasme :
— Eh mais , que je ne vous dérange pas , senora ; vous aviez une confidence à faire à ^I. le comte d'Anglars , je me retire.
— Non , restez, chevalier, vous n'êtes jamais de trop, s'écria vivement la senora qui rougit et pâlit au même instant, et tendit au nouveau venu sa main à baiser , absolument comme on jette un gâteau à un terrible niâlin pour l'empêcher de mordre et d'aboyer.
En voyant cette marque d'insigne faveur accordée h celui qu'il pouvait considérer dès lors comme son rival, le jeune d'Anglars sentit le serpent de la jalousie s'éveiller dans son cœur, et ce fut à son tour de froncer le sourcil en interrogeant d'un regard scrutateur les yeux de la Hernandez, ces yeux qui du moins . à défaut de la bouche . auraient dû le rassurer : mais, hélas! après y avoir lu tout h l'heure tant de tendresse, il n'y trouva plus que l'indifférence et presque le dédain , tant rapparilion du chevaher de Barbançon avait déterminé une transformation subite dans les manières de la comédienne.
Honteux, mécontent de lui-même, il tourna sur ses talons, et abandonnant la place à M. de Barbançon, il fit quelques pas dans la chambre et se mit à contempler d'un air distrait le portrait de M. le marquis de Siete Vglesias y Hermosa y Andres , dégagé ce soir-là du voile jaloux qui ne le couvrait apparenmient qu'en i'absence de témoins. Tout en se livrant à cette occupation machinale , il s'aperçut que le chevalier et la senora causaient entre eux à voix basse et d'uiîe manière assez animée; il ne douta p -int qu'il ne fût lobjel de cette conversation.
Allons! se dit-il. il paraît que c'est décidément ce Barbançon qui est son amant . et personne ici n'a l'air de s'en doutei'. Doubles et triples sots que ces gens-là! Selon toute apparence . monsieur se plaint à cette heure de ce qu'on m'ait si bien accueilli, et ou lui demande grâce pour cela, à ce beau vainqueur! Monsieur me fait l'iimineur d'être jaloux de moi; ïuonsieur use de ses droits, car il en a, cela n'est pas douteux, ou bion la Hernandez n'est qii'une franche co [Uftie . qui désire attacher à son char le plus d'esclaves possible.. Mais, non. il y a plus que de la coquetterie dans tout cela. La voilà dcmc . cette vertu si vantée, cette beauté sauvage, dont les rigueurs ont fait le désespoir de tant de fils de famille! la voilà qui se donne à un Barbançon, à un cadet! El c'est pour être témoin du bonheur de mon rival qu'elle me fait venir ici! Après avoir fait de moi un jouet , a-t-elle donc l'inlenlion d'en faire un plastron ? Ah mordieu! cela ne sera pas. et je lui prouverai qu'on no se joue pas deux fois de moi.
C'est sous l'influence de pareilles pensées qu'il sortit de la chambrô pour aller demander des distractions au jeu : car il pen:<a que s'il partait ina)nlineut après être arrivé, ce départ serait remarqué et attribué à quelque beau dépit d'umovu-.
l'aîné de la famille. 87'
Il y a un proverbe qui dit : Malheureux au jeu, heureux en maîtresses. Si ce proverbe n'est pas menteur, d'Anglars devait être bien heureux de ce dernier côté , car il perdit littéralement, tout ce qu'il avait dans sa bourse. Celui qui le gagna était un gros traitant qu'il eût volontiers donné à tous les diables, ne iùt-ce que pour la manie que cet homme avait de répéter à chaque coup, en poussant un profond soupir, que rien ne hii faisait tant de peine que d'emporter l'or des jeunes gentilshommes.
Quand il eut bien vidé sa bourse , il reprit son chapeau et ses gants et se disposa h quitter l'hôtel ; mais il est vraisemblable qu'il se trompa de chemin ; car, au lieu de gagner la porte de sortie, il se trouva, je ne sais comment, rentrer dans le parloir de la Hernandez. Peut-être , il faut le croire pour l'honneur de notre gentilhomme , avait-il oublié là quelque chose.
Il y avait cercle autour de la comédienne lorsqu'il entra , et la conversation semblait assez animée. On parlait de la jeune marquise de Fenestranges dont Tamant avait été tué en duel un an auparavant, et qui allait prendre le voile à l'abbaye de Chelles, la semaine suivante. La cour et la ville (aujourd'hui on dirait tout Paris) devaient assister à cette cérémonie ; c'était une belle occasion de faire assaut de luxe et d'élégance : aussi n'était-il question que des préparatifs auxquels on se livrait de toutes parts dans cette vue.
— Vous verrez , disait Barbançon . la nouvelle livrée que madame la maréchale de Boufflers a commandée pour cette occasion , c'est tout ce qu'on peut concevoir de plus magnifique à la fois et de plus coquet.
— Quant à moi, disait le gros financier qui avait gagné tout l'or du' jeune d'Anglars , je compte bien aussi faire parler de moi et de mon carrosse, qui sera exquis , car on sait que je ne regarde pas à la dépense^
— Pour ma part , ajouta avec intention un vieux duc à brevet , je m« suis contenté de faire repeindre mes armoiries.
Ici Mirepoix , qui venait de s'approcher de son jeune camarade , lui dit à l'oreille :
— On devrait bien changer de conversation . ne fût-ce que par égard, pour nous qui n'avons pas de carrosse. Qu'en dis-tu?
D'Anglars ne répondit pas . il était absorbé dans une profonde rêverie.
— Et vous , ma toute belle , s'écria vivement un jeune seigneur ea s'adressant a la Hernandez , ne vous verra-t-on pas à Chelles ?
— Moi! répondit la comédienne, je le voudrais de grand cœur, mais je me rends justice, et je pense que la place d'une fille d'Opéra n'est pointa Chelles, un jour de prise de voile surtout, un jour ou monseigneur de Paris doit y officier. Que dhaient toutes vos grandes dames, messieurs?
En parlant ainsi, la Hernandez avait une expression de physionomie vraiment remarquable : ses grands yeux noirs brillaient d'un vif éclat,, ses narines étaient légèrement gonflées , comme si son orgueil de fille d'hidalgo eût protesté intérieurement contre l'humilité qu'elle se voyait obligée de montrer ; et les deux coins de sa bouche , relevés d'une manière presque imperceptible , achevaient de donnr à son visage un caractère plein de majesté.
— Nos grandes dames, répondit un des assistans, mourraient de dépit en se voyant effacées par vous en grâces, en élégance et eu. beauté.
— Pour moi , dit Barbançon , je ne vois qu'une chose susceptible de contrarier nos grandes damés , c'est qu'ayant toutes des amans à foison, elles pourraient se trouver offensées d'être en contact avec une lilla d'Opéra qui , jusqu'à ce jour, n'a donné à personne aucim droit sur son cœur.
— C'est fort bien dit , Barbançon , s'écria-t-on de toutes paris.
88 l'honnei'r du marchand.
Ayant jclé rapidement ces mots, Delanoue sortit, et d'un tour de clé il ferma la porte du cabinet de travail, dans lequel le jeune Savenay se trouva ainsi retenu prisonnier.
Aussitôt qu'il fut soûl. Emmanuel courut soulever le rideau de la fenêtre. Aucune lueur ne se montrait plus dans le corps de logis qui lui faisait face ; il écouta pendant quelques minutes : aucun bruit du dehors ne parvint jusqu'à lui.
Un généreux scrupule lui fit alors quitter la place oii il avait voulu se fixer dans l'espoir de surprendre quelque chose de la scène qu'il supposait devoir se passer entre le mari indigné et l'homme qu'il avait vu se glisser chez Berlhilc. Pour vaincre tout sentiment de curiosité, Emmanuel n'avait ou besoin que de se rappeler la promesse qu'il avait faite autrefois à Mme Delanoue.
Ne s'était-il pas engagé solennellement à lui être pour toujours étranger, à ne jamais essayer de lui imposer un sentiment quel qu'il fût, pas même celui de la reconnaissance"?
— Que je sois un protecteur ignoré d'elle, c'est bien, c'est mon devoir ; c'est aussi mon droit puisque je l'aime. Mais, pour qu'elle me croie soumis à sa volonté, ma présence ici ne doit être surprise par personne; il ne faut pas qu'en voyant M. Delanoue venir à son secours, Berthile puisse soupçonner qu'il y a une main qui le pousse, et que cette main, c'est la mienne.
« Mon rôle est de m'effacer sans cesse ; qu'importe ! pourvu que je veille sur elle et surtout pourvu que je la sauve. »
Ainsi se parla Emmanuel: puis, craignant que son ombre ne vînt à se dessiner aussi sur les rideaux, et que quelqu'un de la maison, sachant M. Delanoue dans l'aile opposée de la maison, ne se demandât : — Qui donc est chez le maîire 'a cette heure avancée de la nuit, quand le maître n'est pas chez lui? il s'éloigna prudemment delà croisée, et alla s'asseoir devant le bureau du mari de Berthile.
Il était là depuis un quart d'heure, et depuis un quart d'heure ses pensées roulaient dans un effroyable abîme, quand M. Delanoue revint.
A son tour, le mari de Berlhilde était pille et haletant, comme l'avait été Emmanuel lors de sa subite apparition.
Celui-là aussi ne laissait entendre que des mots à peine articulés. La fureur dons ks yeux, l'écume à la bouche et affectant un sourire qui faisait jouer les muscles de son visage comme sous l'impression de la torture :
— Merci! dit-il à Emmanuel en se penchant vers lui, merci de vos bons avis, monsieur Savenay!
« N'éiait-je pas bien fou, ajouta-t-il. d'écouler les rapports d'un homme tel que vous? Venir ici accuser Berthile! En vérité, après cinq ans de réflexion, vous avez trouvé là un merveilleux moyen do vous venger de son mépris. Il faut avouer que votre imagination est firompte à concevoir et fertile en ressources. Uh ! ma femme vous doit beaucoup de reconnaissance pour le soin que vous prenez de son honneur! »
— Son honneur, repartit Emmanuel en se levant, je ne l'ai point suspecté ; j'ai dit, monsieur, que Mme Delanoue était victime et non pas complice.
« J'ai dit encore, en vous pressant de courir à son aide, que ses vœux vous appelaient, si sa voix était muette; cela est vrai, cela je puis le répéter avec certitude , car je sais à présent que mon pressentiment élcit juste. »
Delanoue , après avoir été fermer la porte <iu'il avait oublié de tirer aprè-slui, revint en bondissant se poser en face d'Emmanuel.
— Je, vous répt'te, moi. lui cria-t-il h deux doigts du visage, que tout ce que vous êtes venu me débiter n"e.-t qu'un tissu de mensonges. l'er-
l'honneur du marchand. 89
sonne ne s'est frauduleusement introduit chez moi cette nuit que vousmême.
« Ainsi , vous êtes un calomniateur, monsieur Savenay ! Et ce serait justice à rnoi de vous tuer pour vous punir du mal que vous m'avez fait. ))
Comme s'il eût résolu de joindre l'effet à la menace , Delanoue plaça sur la poitrine d'Emmanuel le pistolet qu'il tenait encore à la main. Sans se déconcerter , le jeune Savenay déloui iia l'arme qui le menaçait , et haussant les épaules il répondit avec unô écrasante expression de mépris : ■ — Vous ne me tuerez pas , monsieur, car vous n'êtes pas encore bien certain que j'aie mérité vos injures.
— Voilà, par ma foi, un effronté drôle, murmura Delanoue étonné d'un pareil sang-froid.
— Et comment savez-vous si j'ai ou si je n'ai pas dit la vérité, répondit Emmanuel, puisque vous n'avez pas pris la peine de vous assurer du fait?
Le coup avait porté si juste que le mari en demeura comme anéanti.
— Non, continua l'autre, depuis que vous êtes sorti d'ici pour aller, disiez-vous, venger votre affront, vous n'avez pas quitté la pièce voisine ; plus d'une fois, il est vrai, vous vous êtes approché de la porte ; mais une force irrésistible, à ce qu'il paraît, retenait toujours votre généreux élan.
« Oh! ne me dites pas que je me trompe, monsieur; ne dites pas que vous n'éies point venu dix fois guetter à travers celte serrure si je cherchais à m'assurer que vous vous étiez réellement éloigné.
» Le silence de la nuit est perfide: il trahit le moindre bruit ; aussi aije continuellement entendu celui de vos pas, celui même de votre respiration.
» Je dois l'avouer, il a dû se passer en vous de terribles combats, car vos soupirs que vous cherchiez à étouffer, venaient jusqu'à moi, et ils me disaient vos souffrances.
» Je ne vous renverrai pas les reproches de lâcheté dont vous étiez tout à l'heure si prodigue envers moi; mais si je vous les épargne à mon tour, ce n'est pas, croyez-le bien, la peur qui me ferme la bouche; non, c'est la pitié ! »
— Et je laisserais vivre le misérable qui m'insulte après m'avoir ainsi torturé! dit Delanoue, tourmentant avec fureur la poignée de son pistolet.
« Quoi, parce qu'il me convient, à moi, de ne pas croire à ses calomnies, parce que je veux bien, pour q\i'il ne soit pas en droit de les répandre ailleurs, feindre d'aller surprendre ma femme, que je ne pourrais soupçonner sans manquer au respect que je me dois à moi-même, il osera ni'accuser de bassesse, de lâcheté!...
» Mais tu ne sais donc pas, couiinua-t-il avec une affreuse énergie, que je suis dans mon droit en t'arrachant la vie; car tu es chez moi, chez moi oii je t'avais défendu de reparaître; tu es entré la nuit dans ma maison, par escalade, en forçant les portes, peut-être? Tu y es entré comme un voleur qui se glisse dans l'ombre. Je puis dire que tu as voulu m'assassiner, on me croira : je suis un honnête homme, moi. »
— A quoi bon tout ceci? dit Emmanuel, toujours avec fermeté. Malgré vos menaces, vous vous garderez bien de commettre ce crime : le bruit attirerait vos gens.
« Il n'y a pas que moi d'intrus ici, vous le savez bien, et, par pudeur, vous ne voudriez pas qu'on vît sortir de chez votre femme celui que j'y ai vu entrer. »
L'irritation de Delanoue était au comble, et l'on ne pourrait dire à quelle extrémité elle allait le porter si Emmanuel n'eût ajouté, en mettant tout à coup sous les yeux du mari de Bertiiile la lettre de celle-ci, qui était restée jusque-là sur le bureau.
90 l'aimé De L.V FAMILLE.
par lequel le même Barbanroii exprimait le désir que son cartel reslât
secret.
Le comte tira un crayon de sa poche et écrivit au bas du billet : « Je conduirai la senora Hernandcz à (Ihelles dans mon caiTosse, et
serai ensuite tout aux. ordres de M. le chevalier de Barbançon. »
Ce ffue coûte un Carrosse*
Le jeune d'Anglars rentra tout joyeux à son holel de l'île Saint-Louis, ft beaucoup pUis occupé des moyens de se procurer un carrosse que du cartel de NI. le chevalier de Barbançon, pour lequel il commençait à éprouver presque de la commisération, depuis qu'il ne voyait plus en lui qu'un rival malheureux. Aussi, lorsque Antoine vint lui présenter ses devoirs à la tète de ses gens, il leur montra un visage affable et radieux que, depuis un mois, ceux-ci n'étaient plus habitués à lui voir, et il commanda mémo à son fidèle majordome de faiie distribuer à loflice un quartaut de vieux vin de Bourgogne, afin qu'on bùl a sa santé et à son heureux retour dans ses foyers après une campagne... à Marly.
La livrée sortit fort enchantée de cette libéralité, et, peu de temps après, Antoine revint.
— Eh bien! la distribution esl-elle faite? s'écria d'Anglars avec gaîté.
— Monsieur le comte-, répondit gravement Antoine, je viens vous demander de l'argent pour acheter ce quartaut de vin, attendu que la cave est vide.
— Eh bien! en te faisant mon intendant, ne t'ai-je point remis tout l'argent que je possédais, dix nulle livres 1 C'est à toi de prendre ce qu'il faut dans ma cassette.
— Monsieur le comte, la cassette est comme la cave. D'Anglars tressaillit et balbutia :
— Mais c<>s dix mille livres?...
— C^os dix mille livres étaient réduites à moins de mille, il y a environ un mois, si monsieur le comte veut bien s'en souvenir. Il n'en saurait par conséquent rester beaucoup aujourd'hui, et c'est tout au plus si, avec ce restanl-là. je pourrai tenir la maison, telle qu'elle est montée, pendant une huitaine encore. Je suppose, au surplus, à l'air de gaîté avec lequel monsieur lecomle.est rentré à l'hôtel, que monsieur le comte rapporte quelques fonds.
— Ah! mon Dieu, mon pauvre Antoine, pas un écu. J'avais encore dans ma bourse une vingtaine de pistolcs f[u<' j'ai perdues au jeu cetta nuit. Pourtant, il me faut de l'argent à tout prix.
— Je pense exactement comme monsieur le comte.
— J'ai à acheter un carrosse.
— Un carrosse, bon Dieu! ah I miséricorde!
— Oui, Antoine, j'ai le plus pressant besoin d'un carrosse. 11 faut que je tienne mou rang à la cour; car lu sauras. Antoine, que je suis promu au grade de curnetle dans les gendarmes de la garde, et il est même fitrt étrange qui! ji; n'eusse pas encore de carrosse, lorsque je vois taat de holx^reaux pourvus de ce vélhcule.
A C(^s argmncîns, Antoine n'o[)[)o.-,nil d'autn* répiiqtio que ces mots qui semblaient dans s;» bouciie le répons d'une hlame fmièbre : — l\\ carin^sc. monsii'ur le conUe ! un carrosse! D'Anglars impatienté linit par s'écrier: . ,, ,
l'alné se la famille* 91
Oui, par la mordieu, je veux un carrosse! et il me le faut dans trois ou quatre jours au plus !
— Qu'à cela ne tienne, monsieur le comte, a'ous l'aurez aujourd'hui même si vous avez de l'argent. Oh! Paris est une ville merveilleuse pour cela; mais comment voulez-vous sans argent et a'sec fort peu d» crédit...
— De l'argent! du crédit! Eh bien, c'est justement ce qu'il faut que lu me procures, Antoine. Est-ce que tu n'as jamais été à la comédie?
— Oh! si fait.
— Alors, tu as dû voir qu'un jeune gentilhomme a toujoiu-s un factoton, valet, infendant ou autre qui n'a d'autre emploi que de procurer de l'argent à son maître quand il en manque.
— Excusez-moi, monsieur le comte; pour ma part je n'ai pas la moindre Imaginative.
— Il faut donc que j'en aie pour toi : tu vas me faire déroger.
— Mais, après tout, je ne puis concevoir ce qui vous presse tant d'avoir un carrosse. Ne pouvez-vous attendre un peu? Monseigneur de Rochemontais est vieux, et il ne se passera pas long-temps, sans qu'il vous laisse les moyens d'acheter, non pas un, mais deux et trois carrosses.
— C'est que je ne puis attendre une semaine, un jour même. Antoine, si tu savais quel prix glorieux et inestimable est attaché pour moi à la possession de ce carrosse. La Hemandez, cette merveilleuse beauté, cette imprenable forteresse...
— Ah! monsieur le comte, interrompit vivement le majordome, vous voilà encore dans les filets de celte comédienne, malheur à vous!,
— Tu ne sais ce que tu dis, avec les mauvais augures , et je n'y ajoute aucune foi, car j'ai la certitude d'èfre aimé, et je veux ce carrosse, dussé-je vendre mon àme au diable pour cela. Écoute, il n'y a pas de temps à perdre. Mettons-nous en campagne, chacun de notre côté; moi, je vais chez mon oncle, l'évêque d'Icosie. Il y a long-temps que je ne l'ai vu, mais je trouverai moyen d'arranger les choses. Je lui parlerai si bel et si bien de ses homélies, qu'il ne pourra s'empêcher de délier les cordons de sa bourse. Toi, de ton côté, cours chez les juifs de la capitale, parle-leur de ma noblesse, de ma position à la cour, de mon grade de cornette. Il est impossible que sur de telles garanties tu n'obtiennes pas quelque argent. Allons, Antoine, mon fidèle intendant, du zèle, de l'activité, secoue un peu ta gravité des montagnes. Sois tranquille, sur tes vieux jours je te ferai quelque bonne pension qui te dédommagera amplement des pas et des démarches que je te demande maintenant. Alors, tu pourras le reposer dans quelqu'un de mes châteaux, dont je ta constituerai le gardien.
Et le maître et le majordome se séparèrent.
Après avoir essuyé la lecture des plus beaux passages des homélies de son oncle, lecture qu'il se vit forcé de faire lui-même à haute voix et qui ne dura pas moins de deux heures, le comte d'Anglars obtint le don du précieux volume qui les conlenail, accompagné d'une cinquantaine de louis. Antoine moins heureux ne put qu'amener avec lui un juif qui désira, avant de rien conclure, faire coimaissanceavec le débiteur qu'on lui proposait. Cet honnête usurier commença par exiger un engagement formel sur la succession de M. le marquis d'Anglars de Rochevert et sur celle de monseigneur l'évêque d'Icosie, dont il voulait luême à toute force avoir la signature; cependant, connue on parvint à lui persuader qu'il était peu vraisemblable que monseigneur se montrât disposé à satisfaire celle prétention de la part d'un Israélite, il y renonça, et se contenta de stipuler un modique intérêt de douze pour cent par mo'is. Ces bases posées, il promit d'apportci le lendemain ou le surlendemain un premier prêt de huit cents livres, dont moitié en espèces sonnantes, moitié
92 l'aîné de la. famille.
en marchandipo<;, se réservant de ne pas s'en tenir là, au cas où les inforniatinns qu'il prendrait de son côte correspondraient a celles qu'il venait de recevoir. On fut obligé d'en passer par là.
En admettant que les marchandises pussent être vendues moitié de leur valeur représentative, toutes ces ressources réunies formaient un total de niille huit cents livres, et ce n'est pas avec mille huit cents li- ATes qu'on a un carrosse, des chevaux, des harnais cl tout ce qui s'ensuit. Cependant d'Anglars manda immédiatement le premier carrossier de la ville, convoqua le ban el l'arrière-ban des marchands de chevaux et s'en remit h sa bonne étoile de l'acquittement de toutes ces dépenses. Pendant ce temps-là, il n'était bruit à la cour et à la ville que de la grande nouvelle.
— Savez-vous ce qui se passe? disait-on. la belle Maria llernandez a enfin frouvé son vainqueur.
— Ah ! vous voulez rire !
— Non pas, la chose est authentique ; cette grande inhumaine est sur le point de se rendre...
— A qui donc? A monseigneur, peut-être?
— Non pas.
— A .M. le duc de Chartres ?
— Moins encore.
— Serait-ce pas à M. le maréchal de Boufficrs, qui s'est si hautement affiché pour elle au dernier camp de Compiègnc?
— Vous n'y êtes pas; cette gloire appartient au petit d'Anglars, un gentilhonnne d'Auvergne qui doit être, dit-on, immensément riche un jour à venir, et qui mange pour elle tout son bien en herbe. Ce jeune seigneur doit la conduire à Chcllcs, à la prise de voile de madame de Fenestranges, et il fait construire pour cela un carrosse d'un prix inestimable auquel on travaille nuit et jour dans l'atelier de Palaux. L'attelage sera composé de quatre chevaux blancs dont on dit merveille; et on prétend que les harnais et les rênes figureront des guirlandes do niyrle et de roses.
D'Anglars ne pouvait plus faire un pas, sans que les hommes se le montrassent avec envie, et les fennnes avec une curiosité qui, dit-on, dégénérait parfois en convoitise. A l'Opéra, où il ne manquait pas une des représentations de la Hernandez, il n'y avait de regards que pour lui ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, il aurait eu vingt bonnes forlunes par jour, s'il l'eûl voulu. Car, en 1701 comme aujourd'hui, il suffisait d'un triomphe tant soit peu éclatant, pour que toutes les femmes se jetassent à la tête du triomphateur, qu'elles eussent vraisemblablement à peine regardé s'il leur avait été présenté comme totalement dénué de maîtresses. Quant h d'Anglars, insensible à toutes les œillades, il ne vivait, ne respirait que pour la Hernandez, passant ses journées dans les ateliers à surveiller le travail des ouvriers, et ses soirées à l'Opéra, ou à l'hôtel de la Hernandez, toutefois sans jamais être seul avec elle. Cette comédienne le recevait poliment, mais sans préférence marquée, souriant aux nombreuses questions qu'il lui faisait sur les couleurs, sur les ornemens qui lui plaisaient le plus dans la disposition d'un carrosse. Le temps des langoureux et doux regards était passé, mais, en conscience, d'Anglars ne pouvait s'en plaindre. A la voillr d'une défaite en quelque sorte publique, une femme a certaines convenances à garder. Lorsqu'on a beaucoup donné en une seule fois, il est naturel qu'il y ait un temps d'arrêt pour les petits cadeaux. Knfin, l'amour ne devient guère exigeant que lorsqu'il n a plus rien à attendre
Il était bien rare que le jeune comte ne rencontrAt point le chevalier de Barbancon aux assemblées de Maria ; tous deux en élnient quittes pour se saluer avec une politesse un peu affectée, mais sans jamais s'adresser une parole. Cx'pendant. en dépit de la discrétion et de la réserve de ces
l'aîné de la famille. 93
deux rivaux, dans le regard calme et froid qu'ils échangeaient ensemble, un observatenr tant soit peu expérimenté, une femme surtout, n'eût pas manr[ué de découvrir l'étincelle d"où doit naître un violent incendie.
Enfin il arriva ce jour tant souhaité qui devait éclairer le triomphe de notre héros. Comme, ce jour-là, cette fièvre que donne une grande attente l'éveilla de bonne heure ! Quels soins infinis il donna à sa toilette! Ua général d'armée ne combine pas avec plus d'attention le plan d'une bataille. Son carrosse lui avait été envoyé dès la veille. C'était tout ce qu'on pouvait imaginer de plus élégant à la fois, et de plus magnifique. L'écusson des d'Anglars de Rocheverf, peint par le plus fameux artiste en armoiries, se détachait fièrement sur l'or des panneaux. Les deux ancres qui en formaient les gracieux supports semblaient prêts à déposer sur'le chef d'azur étoile de trois molettes d'or, non pas seulement la couronne héraldique qui appartient a un comte, mais aussi la couronne de myrte et de laurier dont la riante mythologie ceignait le front des favoris de Vénus et de l'Amour. Les chevaux de la plus belle race, et il y en avait quatre, étaient blancs et tels qu'on nous représente ceux qui traînent le char d'Apollon. Ils étaient harnachés avec un goût exquis. Quant au cocher, après maintes recherches infructueuses à l'effet de trouver un Aulomédon d'une prestance et d'un embonpoint convenables pour occuper le siège ou plutôt le trône destiné au conducteur de ce superbe attelage, le jeune comte avait obtenu, à force de supplications et d'adroites flatteries, que le vénérable Antoine abdiquât pour cette fois seulement le frac d'intendant pour la casaque galonnée, et qu'il substituât à la plume qu'à ce titre il était appelé à manier tant bien que mal le long fouet à manche doré. Grâce à cette merveilleuse aptitude que possèdent certaines gens pour se prêter à toutes lès transformations, comme à tous les exercices, Antoine était donc devenu cocher. C'était au moins sa sixième métamorphose depuis son arrivée à Paris ; mais il est juste d'ajouter, à la louange de notre caméléon auvergnat, que cette dernière lui avait plus coûté que toutes les autres, et que, nonobstant fout son respect et son dévoûment pour son jeune maître, il s'était fait long-temps tirer l'oreille avant de conduire la fille de Satan, comme il nommait la Hernandez. C'était du reste le plus triomphant cocher qu'il soit possible d'imaginer que le gros Antoine, et il s'était fait coiffer d'une certaine perruque propre à le rendre entièrement méconnaissable aux yeux même de son maître.
Le jeune comte surveillait avec amour, d'une fenêtre donnant sur la cour de l'hôtel, tous les préparatifs de sa gloire; il se rengorgeait comme un paon qui étale tous les trésors de son plumage. Il s'épanouissait comme une rose au soleil.
— Me voilà enfin pourvu, se disait-il, comme il convient à l'aîné de la maison d'Anglars, et je puis me montrer par les rues de la ville dans un équipage digne de moi. Oh! si l'abbé et la religieuse me voyaient maintenant, je suis sûr qu'ils en pleureraient de joie; et M. de Lauzun, donc', quel dommage qu'il soit dans sa baronnie deThiers!
Notre gentilhomme oubliait sans doute que l'abbé et la religieuse auraient pu pleurer, mais non pas de joie, en voyant leur élève conduisant à Chelles, dans son carrosse, une fille d'Opéra. Quant à Lauzun, il eût souri de pitié, lui qui avait conduit ainsi la reine d'Angleterre.
Tout à coup une pensée importune lui revint. Au mdieu de tous seg préparatifs, il avait oublié le cartel de Barbançon, et c'était la première fois que, dans son ivresse, il apercevait, suspendue au dessus de sa tête, la redoutable épée de Pamocles. Soit bonheur, soit adresse, Barbançon s'était fait une haute réputation dans les duels. Qui sait si d'Anglars n'était pas destiné à servir à son four de marche-pied à la gloire de ce dangereux adversaire et à payer de son sang le prix offert dans ce jour à sa vanité plutôt encore qu'à sou amour? Frappé de cette idée, il demeura qiielque temps rêveur ; mais la voix d'un valet qui venait lui annoncer
î>4 "L'ÀÏXÊ tE LA FAMILLE.
que tout ôtail pi"^t pour Icdcparl, rarracha bientôt à cette préoccupation; et, après avoir donné un dernier coup de peigne à sa blonde chevelure, il descendit gaînient l'escalier eu pensant que David avait tué le géant Goliatli.
Au moment où, installé dans son carrosse, il se disposait à sortir victorieusement de son hôtel, voici qu'une surprise, à laquelle il était loin de s'attendre, vint couronner sa joie. Une douzaine de messieurs les gendarmes de la garde, Mirepoix en tète, apparurent à cheval dans la cour. On était au moi? de février, le temps était fort beau, le soleil brillait, il y avait dans l'air comme une fraîche émanation do printemps, et ces messieurs avaient voulu en profiler pour accompagner le carrosse de leur nouveau cornette jusqu'à Clielles, ni plus ni moins que s'il eût été de maison royale. D'Anglars voulait modestement s'y opposer, mais il fallut céder au désir dw ces jeunes fous, qui exaltaient bien haut l'honneur que faisait rejaillir sur la compagnie des gendarmes de la garde le triomphe de leur camarade sur tant de rivaux. Messieurs les mousquetaires en étaient, disait-on, profondément humiliés. Le comte obtint uéanmoins qu'afin d'éviter de blesser l'amour-propre de la Hernandez, messieurs les gendarmes se rendraient directement à la porte Saint-Antoine, et qu'ils rejoindraient le carrosse dans le faubourg, comme par hasard. Ces conventions arrêtées, le carrosse et la petite troupe se mirent en marche par deux routes différentes: un quart d'heure après environ, notre genlilhonnne faisait à grand bruit son entrée dans la cour d'honneur de l'hôtel Hernandez, dont les portes se refermèrent majestueusement sur lui.
Il fut introduit dans le cabinet, jadis témoin de son humiliation, et où il lui était eniîn permis d'entrer en vainqueur^ car, si ce titre ne lui appartenait pas encore, il était du n>oins bien près de l'obtenir. Maria l'attendait à demi-couchée sur le sopha que vous connaissez déjà. Elle était occupée à lire ; un élégant désiiabillé faisait ressortir tous les contours harmonieux de son corps et s'arrêtait juste assez à temps pour mettre à découvert un bas de jambe et des pieds dignes d'une déesse. D'épais rideaux de damas ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'un demi-jour plein de volupté, en même temps qu'ils jetaient un doux reflet sur lu visage de la charmante Espagnole. Elle se souleva languissamment en apercevant d'Anglars qui s'approcha d'elle avec ce maintien, moitié timide et moitié respectueux, moitié sémillant et moitié hai'di, qui lient à la fois du séminariste et du page, cl qui sied si bien à un gentil blondin de vingtun ans : d'Anglars venait alors d'atteindre cet âge.
— Eli quoi! belle senora, s'écria-t-il avec surprise, vous n'êtes pas ♦•ncore habillée? Sans doute, votre lecture vous a fait oublier l'heure, luais vous n'avez pas de temps à perdre si vous ne voulez pas manquer la cérémonie.
Maria prit la main du jeune gentilhomme; jamais elle ne lui avait nccordé pareille faveur, et, l'attirant doucement auprès d'elle sur Jo sopha :
— Mon Dieu! lui dit-elle, vous allez bien m'en vouloir, mais, pour tout autre que pour vous, je n'eusse^ pas été visible; j'ai ma migraine aujourd'hui; je suis on ne peut plus souffrante; excusez-moi de vous manquer de parole.
Tout autre que d'Anglars eût peut-être béni imo détermination qui, nu lieu d'un incommode et bruyant tête-à-tête, dans un carrosse ouvert à tous les yeux, lui en offrait un plein de silence, de charme et de mystère, dans une chambre bien close, où nul regard indiscret ne pouvait pénétrer; mais, soit que celte pensé"' ne se fût pas d'abord présentée à î'osprit de notre novice gentilhomme, siit qu'il y ait des occasions où la vanité, poussée à son dernier paroxisme, permet diflicilement h tout autre sentiment d»' se faire jour, d'Anglars ne vil dims le nouveau mécompte qui venait l'atteindre que son côté filcheux, c'est-à-dire la ruine de ce
L'AIPfÉ DE LA FAMIILE. 95
laborieux échafaudage, construit avec tant de soins et de peines, depuis tantôt dix jours, et l'échec qui allait en résulter pour lui, vis-à-vis de tous ceux qui s'attendaient à le voir promenant sa conquête dans son char de victoire. Aussi sou visage devint instantanément d'une pâleur extraordinaire, et il s'écria de cette voix brisée avec laquelle on accueille une nouvelle accablante, dont on A'oudrait pouvoir révoquer en doute la vérité:
— Senora, c'est une plaisanterie, n'est-ce pas? car votre visage servirait au besoin pour démentir vos paroles : jamais je ne vous vis plus fraîche et plus belle. Oh ! dites que vous avez voulu seulement m'effraver.
Maria fit un signe de tète négatif.
— Pourtant, ajouta le jeune comte en tremblant, je ne puis croire qu'au point où en sont les choses, votre intention soit de me manquer de parole, après un engagement aussi formel pris eu présence de tant de témoins. Songez, senora, que tout le momie s'attend h vous voir dans mon currosse et que si vous refusez d'y paraître, je deviendrai, moi, un objet de risée pour tout le monde. Ah! senora, vous ne voudrez pas qu'il en soit ainsi ; vous ne voudi-ez pas, après m'avoir élevé si haut par un seul mot de votre bouche. )ne faire descendre si bas : je vous le demande en grâce, senora. Que si l'idée d'être seule avec moi dans ce carrosse vous effraie, rassurez-vous ; plusieurs de mes amis doivent nous accompagner. les glaces seront ouvertes si vous le désirez, et d'ailleure, senora, vous ne me faites pas l'injure de penser qu'en vous offrant mon carrosse, j'aie voulu en profiter pour vous tondre un guet-apens et m'arroger des droits que votre amour ne m'aurait point donnés.
tu parlant ainsi, d'Anglars avait une attitude suppliante qui allait à merveille h son visage un peu féminin, et ses yeux bleus étaient pleins d'éloquence. ^laria répondit avec un trouble visible :
— Je vous crois, monsieur le comte, je vous crois; vous êtes un nobl« ■jeune homme, et je serais aussi en sûreté dans votre carrosse et sous vos
auspices qu'ici même, au milieu de mes gens.
La jeune femme appuya beaucoup sur ces derniers mots, comme si eEr eût voulu écarter une pensée qui, à coup sûr, était bien loin de l'esprit du jeune d'Anglars.
— Mais, ajoula-t-elle. je a'Ous le répète, je suis souffrante et ne saurai» me montrer aujourd'hui avec vous dans votre can'osse.
D'Anglars se leva brusquement; et. attachant sur la jeune femme un regard dans lequel le dépit et la colère conunençaient à l'emporter siutout au Ire sentiment :
— Ainsi donc, s'écria-t-il, votre résolution est bien prise? Maria baissa la tète en signe d'affirmation.
— Alors, senora. poursuivit d'Anglars avec amertume, il ne me reste plus qu'une chose à penser, c'est que je suis eni^ore, aujourd'hui comme il y a six semaines, la dupe d'une nouvelle mystification ; c'est qu'en pi enant un engagement vis-à-vis de moi, vous étiez fermement résolue a n*^ le pas tenir !
— Monsieur...
— Tous niez ! prenez garde, senora, un désaveu de votre part pourrait me doimcr lieu à d'étranges soupçons. Si telle n'était pas votre intention,, au moins est-il plus que probable que celle intention vous a été suggérée, et qui sait si ce n'est pas ce mystérieux inconnu qui a déjà eu l'insolence de m'envoyer, sous votre nom, un premier billet? Oui. toui m'éclaire et il en doit être ainsi. Que ne me disiez-vous plnlùt, senora. que vous étiez sous la dépendance de quelqu'un, que ce quelqu'un vou> dictait tous vos actes, que vous l'aimiez...
• — Monsieur le comte, prenez garde, à voire tour que vos suppositions deviennent un outrage pour moi.
— Pardon, senora, je m'emporte et j'oublie que vous ne me devez aucttn compte de vos résolutions ni de vos actes. Permettez-moi, ai re-
96 l'aîné de la famille.
vanchi\ de garder des soupçons que je n'aurai plus l'audace de vous exprimer. Aussi bien, grâce au ciel, j'aurai bientôt un moyen de les éclaircir. L't demain...
— Demain ! monsieur, que voulez-vous dire ?
— Ah ! senora, chacun a des motifs secrets d'agir, souffrez que j'aie k's miens, comme vous pouvez avoir les vôtres, que je respecte.
— Monsieur, répartit la Hernaiidez sur les traits de laquelle se peignit soudain un vif effroi, vous n'oublierez pas du moins, je suppose, qu'il est un mystère que vous m'avez promis de ne point cherchera pénétrer et qu'une promesse est chose sacrée.
— Je m'en aperçois, senora, répondit d'Anglars avec une froide ironie. Au surplus, quand je fais des promesses, moi, je les tiens, et je rempli- I ai celle que je vous ai faite.
— Uh ! oui, n'est-ce pas? D'ailleurs, s'il vous arrivait de l'enfreindre, retenez bien ce que je vous dis aujourd'hui, je ne vous reverrais de ma vie.
D'Anglars la regarda involontairement pendant qu'elle parlait ainsi, et il fut frappé de l'expression singulièrement triste et passionnée de sa physionomie. Sans pouvoir s'expliquer ce que la conduite de Maria à son égard présentait d'enigmatique, il se repentait déjà de sa dureté envers elle , et je ne sais trop s'il n'aurait pas fini par se jeter a ses genoux en lui demandant pardon de tous ses soupçons , si à cet instant la jeune femme n'eût cru devoir couper court à une entrevue évidemment pénible pour elle.
— Monsieur le comte, s'écria-t-elle en composant soudain son visage l't d'un ton de reine de théâtre, je ne vous retiens plus maintenant, et je pense que vous ferez bien de partir pour Chelles , si vous ne voulez pas manquer la cérémonie.
D'Anglars se modit les lèvres, et, s'inclinant brusquement , il sortit sans même baiser la main que lui tendait majestueusement la comédienne. A peine la porte se fut-elle refermée sur lui que la jeune fenjme poussa un faible cri et fondit en larmes. Quand elle eut bien pleuré, elle se mit à une table et écrivit...
Pendant ce temps-là , le jeune comte étant monté dans son carrosse t)rdonna à ses gens d'en fermer les rideaux et leur défendit , sous peine de renvoi immédiat, de répondre à toutes les questions qui pourraient leur être faites pendant la route , relativement à lui ou à la senora Hernandez.
— Et maintenant, dit-il, à l'abbaye de Chelles!
Les chevaux lancés au galop atteignirent bientôt le haut du faubourg Saint-Antoine. C'est là que Mirepoix s'était posté avec messieurs les gendarmes de la garde ; et, comme ils avaient fini par perdre patience en n'apercevant pas le carrosse de leur camarade, ils avaient mis pied à terre et étaient entrés sans cérémonie au cabaret. L'un des garçons, qu'ils avaient mis en sentinelle en le chargeant de les prévenir dès qu'ils apercevrait un carrosse attelé de quatre chevaux blancs , accourut aussitôt , et chacun se remit en selle.
— Lii ! arrive donc, cher comte, cria Mirepoix, tu verras que la cérémonie sera terminée, lorsque nous arriverons ;i Chelles.
Mais, voyant que glaces et rideaux, tout était hermétiquemejit fermé :
— Peste! messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ses camarades, pendant qu'il chevauchait en véritable écuyer cavalcadour à la portière du carrosse, je cmnmence à m'expliquer le retard de noire jeune cornette; mais il paraît qu'il a bien des choses particulières et secrètes à dire à sa belle, puisque le mystère continue jusque sur la grande ro\ile. Kcoutez ! n'avcz-vous pas entendu le bruit d'im doux baiser'?
Cette saillie fut accueillie par un éclat de rire général, et il ne fut aucun des jeunes fous qui ne fit serment d'avoir entendu non pas un, mais cent et mille baisers, bien qu'à vrai dire le bruit des roues et le piétine-
ment des chevaux permît à peine de distinguer les paroles de ceux-là mêmes qui criaient le plus fort, comme notre jovial ami, M. de Mirepoix. Pendant que messieurs les gendarmes de la garde s'en allaient ainsi le long de la route , riant et caracolant à qui mieux mieux autour du beau carrosse , Dieu seul sait l'étrange figure que faisait dans l'intérieur notre héros. Blotti dans son coin , il ne bougeait non plus qu'un saint dans sa niche, recueillant d'une oreille inquiète les mille questiong adressées à ses laquais et auxquelles ceux-ci. dociles à son injonction, se gardaient bien de répondre, et tremblant à chaque cahot qui venait entr'ouvrir les rideaux , que quelque indiscret observateur ne pénétrât le mystère de sa solitude. Dans le bois de Vincennes , il fallut que le carrosse s'arrêtât pour une sérénade que la musique de la compagnie avait préparée en l'honneur de la circonstance. D'Anglars frémit en pensant que si sa déconvenue arrivait à la connaissance d'àme qui vive , cette sérénade pourrait bien se transformer en charivari. Plus loin , à moitié du chemin environ , entre Saint-Maur et Chelles , nouvel incident. Ce que iSIirepoix avait prévu était arrivé. La cérémonie de la prise de voile était terminée, et les assistans revenaient en foule. La plupart, en voyant ce carrosse à quatre chevaux si bien fermé à Lintérieur et escorté par une troupe de gendarme de la garde , s'arrêtaient pour demander quel haut et puissant personnage voyageait avec un si pompeux attirail ; et la voix de Mirepoix, vibrant avec une impitoyable netteté, ne manquait jamais de répondre :
— C'est notre jeune cornette , le comte d'Anglars de Rochevert , avec sa belle maîtresse la Hernandez.
Dans ce moment, d'Anglars eût étranglé son cher Mirepoix s'il l'avait pu.
Cependant, ce dernier jugeant imitile de prolonger un voyage devenu sans objet, puisque tout était terminé à Chelles, crut devoir commander une halte au moment où il s'agissait de monter une côte.
— Messieurs, s'écria- t-il alors, il me semble que nous ferions bien de tourner bride vers Paris. Car il n'est guère probable que nous soyons reçus maintenant à l'abbaye, à moins qu'il ne vous plaise de vous déguiser en nonnes, comme le feu comte Ory et ses compagnons de joyeuse mémoire, ce qui ne plairait guère à madame de Maintenon.
— Mirepoix a raison, reprirent messieurs les gendarmes, à Paris! à Paris !
Antoine, auquel il tardait grandement de voir la fin d'une tâche à laquelle il n'était guère habitué , s'empressa de s'associer au résultat de cette délibération, et déjà il faisait tourner ses chevaux, lorsqu'une voix fiévreuse partie des entrailles du carrosse cria trois fois :
A Chelles ! à Chelles ! h Chelles !
Le hargneux montagnard gronmiela je ne sais quoi entre ses dents , mais il n'en crut pas moins devoir déférer à l'injonction de son maître. Quant à messieurs les gendarmes, ils demeurèrent immobiles sur la route.
— Bon voyage ! cria Mirepoix. Je n'ai nulle envie de crever mon cheval pour escorter jusqu'au bout cette Belle au Bois dormant. Pardieu ! si je n'eusse entendu tout à l'heure la voix de notre fortuné camarade , je les aurais crus morts tous deux, lui et sa charmante Espagnole. Grand bien leur fasse, mais du diable si l'on me reprend à escorter deux aman.«i en tête-à-tête ; ils sont capables de courir les champs jusqu'au soir, san^ boire ni manger.
Mirepoix avait raison . du moins en ce qui touche d'Anglars , qui ne rentra à son hôtel que fort avant dans la soirée, sans doute afin de mieux se cacher à tous les regards. A sou arrivée, on lui remit deux lettres : lapremière était de son oncle, monseigueur Tévêque d'Icosie , qui venait d'apprendre qu'on l'avait vu conduisant au monastère de Chelles , en carrosse à quatre chevaux, une fille d'Opéra , et qui lui envoyait sa ma-
9S l'aine de la famille.
lédiction , en sa double qualité d'oncle et d'évêque , ajoutant que jamais , nprès sa mort , son bien n'appartiendrait à un indigne neveu capable d^en faire un tel usage.
La secundo lettre était do Barbancon. qui s'était présenté déjà une fois dans la soirée à riiùtel d'Anglai"s: noire héros n"eut {.as plus tôt jeté les» yeux sur cette seconde épître, qu'avant même de chercher à en connaître le contenu, son visage, déjà obscurci par le nuage le plus si nibre, prit une teinte presque farouche. Dans l'écriture de cette lettre . il venait de reconnaître une frappante analogie avec celle du message dont on s'était servi pour l'attirer certain soir chez la Hernandez. en lui faisant croire à une bonne fortune imaginaire. C'est ce qu'il n'aurait même pas manqué de découvrir lorsqu'on lui remit le cartel de Barbaucon, si , d'une part, ce cartel n'eût été griff(»nné à la hàie au crayon, ce qui ne laisse pas que de changer une écriture, et si . d'un autre côté, des préoccupations bien différentes n'eussent alors régné dans son unie.
A cet instant on frappa à la porte de Thôlel, c'était Barbançon. 11 entra avec un air plein de courtoisie :
— Monsii ur le comte, dit-il, je me suis présenté déjà une fois ce soir à rhôtol d'Anglais , et je regrette vivement de n'avoir pas eu l'honneur de vous rcnconti'er, car j'avais fort à cœur de vous parler.
— Et moi , monsieur le chevalier, reprit d'Anglars . je regrette plus vivement encore de vous avoir fait attendre; mais je suis tout à votre service, maintenant même si vous voulez; car il me tarde d'en terminer i>.\ ce vous, et nous ne serons pas les premiers qui se soient escrimés aux flambeaux.
'^^ Eh quoi ! vous n'avez donc pas lu ma lettre, reprit Barbançon avec la îlus vive surprise ; veuillez en prendre connaissance.
— Qu'est-ce que cela veut dire ? pensa d'Anglars, est-ce encore quelque nouvelle mystification"? Oh ! ce sera la dernière.
Et il lut cette lettre qui était ainsi conçue :
<( Monsieur le comte . en vous priant de me faire l'honneur de vous couper la gorge avec moi, j'ai cédé à des soupçons dont je reconnais aujourd'hui toute la fausïOté, Je viens vous en faire mes excuses et vous prier de considérer ce cartel comme non avenu . disposé que je suis à me contenter de la déclaration que vous voudrez bien me faire que la senora Hernandez n'était point aujourd'hui avec vous dans votre carrosse, sur la route de ChoUes. »
— La déclaration que je vous demande doit d'autant moins vous coûter, ajouta Barbançon, que, si je suis bien informé, la senora ne vous a point accompagné.
D'Anglars regarda fixement son rival et répondit d'une voix ferme :
— On vous a trompé , chevalier, la Hernandez était aujourd'hui avec moi dans mon carrosse, sur la route de (Jielles.
Barbançon devint pâle ; et , sjùsissant la main du jeune gentilliorarae qu'il éireigiiit avec violence :
— A demain donc, s'écria-t-il , monsieur le comte d'Anglars de Rocheveri, et faites bien vos dispositions, car je vous préviens que c'est un duel à mort.
lie ^ioiivenir deci niontaçiieii.
^ Le lendemain , dans l'après-midi , lorsque Mircpoix se présenta à rhr tel d'Anglars pour féliciter son ami d'un événement qui faisait le plus
l'aîné de la famill^. 93
grand briiit à la ville et la cour, il trouva Antoine qui avait repris son costume de majordome , et qui le reçut en pleurant à chaudes larmes.
— Qu'est-ce donc? s'écria-t-il.
— Hélas ! monsieur, répondit le montagnard d'une voix entrecoupée de sanglots, vous venez pour voir M. le comte?
— Sans doute , n'est-il pas chez lui ? Pourquoi pleurez-vous ainsi? vous m'effrayez... Que se passe-t-il donc ici?
— Il" se passe que mon pauvre jeune maître... Ah! monsieur, s'il doit mourir, je ne lui survivrai pas...
En parlant ainsi, Antoine poussa un cri déchirant.
— Oh! mon Dieu, est-il possible! s'écria !\'lirepoix; oii est-il? Je veux le voir ; laissez-moi lui parler.
— On n'entre pas : le chirurgien a défendu de laisser pénétrer personne auprès de lui.
— Le chirurgien! 11 est donc blessé?...
— Oui,, monsieur, blessé, oh! cruellement blessé , entendez-vous? M. le comte a eu un duel ce matin avec M. le chevalier de Barbançon. Je crois* que c'est pour cette comédienne damnée qu'on nomme la Hernandez.
— Eh bien?
— Eh bien, ils se sont battus sans témoins . du moins je le suppose, et c'est mon pauvre maître qui a été frappé. On l'a rapporté ce malin sans connaissance et baigné dans son sang. Le chirurgien n'a pas bougé d'auprès de lui depuis tantôt trois heures.
— Et que dit-il?
— Rien encore ; mais je vois bien sur son visage qu'il est fort inquiet.
— Grand Dieu !
Comme ils parlaient ainsi, une porte s'ouvrit et le chirurgien sortit de la chaii-îbre du blessé. Il baissait la tête et avait une contenance qui eût suffi, à défout de ses paroles, pour révéler l'arrêt cruel que sa bouche n'avait point encore laissé échapper. Mirepoix consterné s'élança h sa rencontre.
— Que devons-nous espérer? lui dit-il en lui pressant la main. Dans de pareils momens, quelque inconnu qu'il puisse être pour nous,
c'est toujours un ami que celui qui semble en quelque sorte tenir entre ses mains la vie d'une personne qui nous est chère.
L'homme de l'art poussa un profond soupir; car il était jeune et peu familiarisé encore avec les cruels spectacles offerts journellement aux gens de sa profession; puis il murmura presque h voix basse :
— Tant que j'ai vu une lueur d'espérance, j'ai cru devoir rester au chevet du lit du blessé; mais je pense qu'actuellement les secours de la médecine sont impuissans, et je vous engage à réclamer au plus vite pour le moribond les secours de la religion.
— Oh! mon Dieu! cria le vieil Antoine, déjà là ! Et il tomba évanoui sur le plancher de la chambre.
Une larme vint mouiller la paupière de Mirepoix; il aimait tendrement Philippe d'Anglars.
— Si jeune, dit-il, si bien fait pour être aimé, et mourir d'un coup d'épée! quelle destinée!'
Û entra dans la chambre du blessé. Philippe d'Anglars était étendu sur son lit, pAle, le front voilé des ombres de la mort; ses yeux ternes et sans regard avaient déjà cette morne fixité qu'ils gardent sous la tombe. Pourtant , lorsque Mirepoix s'approcha de son lit , il sembla le recoimaître, et ce dernier, lui ayant pris la main , crut sentir comme une iniperceptible pression.
Sur ces entrefaites, Antoine, qui avait i-epris ses sens, s'approcha de Mirepoix ; et l'entrahiant hors de la chambre, comme s'il eût craint que.
ses paroles ne fussent recueillies par le blessé , crainte bien vaine , hélas !
— Ah! monsieur, lui dit-il. je n'aurai jamais la force de retourner au
Fays pour apprendre cela à son vieux père . à sa famille dont il était orgueil cl l'espoir. Rendez-moi le service de leur écrire pour les préparer à cette affreuse nouvelle. Oh ! mon jeune maître ! mon pauvre jeune maître ! je l'avais bien prévu qu'il ne pouvait arriver que malheur de son amour pour une fille d'Opéra. Il n'a pas voulu me croire.
Pendant que le vieux majordome exhalait ainsi sa douleur, Mirepoix. parcourait tristement les salles de cet hôtel que, moins de deux mois auparavant , animait une si franche gaîlé. et il se frappait le front en se maudissant tout bas et s'accusant d'être rautour d'un dénouement si funeste. Il se rappelait en effet que c'était lui qui avait eu la malheureuse idée de présenter Philippe d'Anglars chez la liernandez. Antoine, de son côté, demandait grâce à Dieu de n'avoir pas veillé avec plus de soin sur les démarches du jeune gentilhomme qui était en quelque sorte confié h sa garde, de n'avoir pas à tout prix prévenu ce duel avec Barbançon, quand il eût dû pour cela commettre un crime et étrangler de ses mains celui qui allait être le meurtrier du chef de la maison d'Anglars. C'était un spectacle touchant, que de voir ce vieillard et ce jeune seigneur rendus égaux par leur douleur, errant ensemble comme deux ombres plaintives et incessamment ramenés par je ne sais quelle fascination secrète vers le lit où gisait l'infortuné qu'un souffle de vie animait encore, mais qui bientôt ne serait plus qu'un cadavre.
Cependant le soir venait , Mirepoix, qui était de service, fut obligé de s'arracher de ce lieu funèbre et engagea Antoine à faire administrer à son malheureux ami les secours de la religion , promettant de revenir le lendemain matin. Il sortit et on alla chercher le curé de Saint-Louisen-l'llc ; car il n'était pas probable que monseigneur d'Icosie , dont on avait trouvé la lettre ouverte sur une table, dans la chambre du comte , consentit après cela à se rendre auprès de son neveu, surtout lorsqu'il apprendrait qu'il s'agissait dun duel pour cette même fille d'Opéra qui avait été le sujet de sa lettre.
Philippe d'Anglars reçut rextrême-onction comme les moribonds la reçoivent généralement!^ avec un abattement dont la solennité de l'acte religieux qu'ils remplissent ne saurait que bien rarement triompher. Antoine et trois valets du comte furent, avec l'ecclésiastique et son diacre, les seuls témoins de cette solennité suprême qui couronnait si tristement, à l'âge de vingt - un ans . une existence semée de traverses et de cruelles désillusions, et sur laquelle l'espérance n'avait parfois répandu sa douc(! lueur que pour rendre plus sombres et plus hideuses les ténèbres dont elle devait être suivie.
La nuit fut très mauvaise. Le chirurgien, qui était revenu s'asseoir au chevet du blessé , s'attendait à chaque instant à le voir passer. Pourtant, lorsque Mirepoix revint le lendemain matin, il y avait un peu de mieux, mais ce mieux même avait peut-être quelque chose d'alarmant ; car il est rare que ce symptôme ne se manifeste pas (|uelques heures avant la mort, comme si Ur providence voulait ainsi rehausser pour nous le prix de la vie. au moment où elle nous condamne ;i la quitter. Au reste, le moribond avait perdu toute connaissance, et lorsqu'il lui arrivait de sortir de lalélliargie dans laquelle il était plongé, c'était pour proférer quelques mots sans suite , échappés au délire de la fièvre qui mmait en lui les sources de la vie.
Mirepoix demanda si la liernandez avait écrit ou envoyé demander des nouvelles; on n'avait pas entendu parler d'elle. Le jeune gentilhomme s'en montra étonné; car ce duel était rebjet de toutes les conversations, et il était impossible qu'il ne fût pas parvenu aux oreilles de la senora, il en avilit été parlé dès la veille à Versailles , au petit lever, et le roi était
entré dans une grande colère à ce sujet, en apprenant que le combat avait eu lieu sans témoins, qu'une fille d'Opéra en était le motif et qu'il y aurait, selon toute apparence, mort d'homme. Barbançon avait été envoyé immédiatement h la Bastille, et peu s'en fallut que d'Anglars mourant n'éprouvât le même sort, car le fait dont il s'agissait portait une atteinte cruelle à tous les sentimens religieux du monarque ; et le nouveau ministre de la guerre , M. de Chamillart , ne put dissuader le roi d'exécuter son dessein k l'égard de notre infortuné héros, qu'en lui représentant que ce serait là une punition exercée sur un cadavre.
Pendant plusieurs jours de suite, Mirepoix vint à l'hôtel d'Anglars sans qu'il y eût un changement bien sensible dans la situation du jeune comte qui n'avait plus sa tête à lui et ne reconnaissait personne. Pouptant le chirurgien commençait h dire qu'il serait possible qu'avec de grands soins , le malade se rétablît de ses blessures ; mais il était à craindre en même temps qu'il ne recouvrât point la raison, car, chez lui, l'âme avait encore plus souffert que le corps; et, sous l'influence des plus violentes commotions morales, influence à laquelle venait se joindre encore l'action funeste que ne manque jamais d'exercer le printemps sur un cerveau malade, l'inflammation avait rapidement envahi cet organe; bien plus, par un bizarre contraste, à mesure que le corps se guérissait , l'intelUgence allait sans cesse s'obscurcissant davantage.
Un matin , Mirepoix étant venu faire sa visite habituelle à son ami, ne put se défendre dun sinistre pressentiment, lorsqu'en ouvrant la porte d'une chambre qui précédait celle du malade , il entendit des gémissemens et des sanglots. Antoine qui, d'ordinaire, ne bougeait pas du chevet de son jeune maître et avait abdiqué toutes ses précédentes fonctions pour celles d'infirmier , se trouvait en conférence dans cette chambre avec un homme d'un certain âge et une jeune fille. A défaut des exclamations en patois qui s'échappaient de la bouche de ce couple étranger, Je costume de tous deux eût suffi pour annoncer à ne s'y pouvoir méprendre qu'ils avaient reçu le jour dans les montagnes de la Haute-Auvergne. L'homme qui tenait d'une main un feutre rond à larges bords circulaires, et de l'autre un gros bâton ferré, était vêtu d'une veste en gros drap brun avec un haut-de-chausses de même étoffe, sur lequel venaient se rattacher, au dessus du genou , de grandes guêtres de cuir fauve , dont les gerçures multipliées accusaient le long usage. Il avait aine de ces physionomies franches, ouvertes et honnêtes qui semblent l'attribut caractéristique des habitans de sa province, et sur laquelle cet éternel sourire de bienveillance qui y est en quelque sorte stéréotypé, semblait s'être arrêté à regret sous l'impression d'une douloureuse surprise. Quant à la jeune fille, elle portait la jupe de bure à grandes raies noires, le corsage de velours, les bas bleus et les souliers à boucle encore en usage aujourd'hui. On ne voyait de sa coiffure qu'un chignon de cheveux noirs , lustrés comme l'aile d'un corbeau et qui faisaient ressortir toute la blancheur de son cou ; mais il était impossible de rien apercevoir du reste de sa tête qu'elle tenait cachée entre ses mains dans tout l'abandon du plus vif désespoir. A ses pieds gisait le classique chapeau de paille grossière galonnée de velours, couvre-chef obligé des filles des montagnes et dont , il faut bien le dire , quelque peu poétique que soit ce détail, on retrouverait aisément le modèle, pour peu qu'on voulut s'arrêter devant une de nos fontaines publiques. Antoine, qui se trouvait placé entre l'homme et la jeune fille et qui achevait en ce moment d'une voix sourde un récit en patois du pays, complétait avec sa physionomie grave et pleine d'une importance un peu bouffonne l'ensemble d'un groupe qui n'eût pas été indigne du pinceau d'un grand peintre.
Mirepoix s'arrêta involontairement sur le seuil de la porte, mais au bruit qu'il fit en entrant, l'attention des trois personnages fut distraite un instant, et la jeune fille ayant relevé la tête, il put distinguer, dans la
t02 L'iîKÉ DE tA FA>flLLE.
pcnomhrp do la chambre, deux yeux les plus vifs et les plus cliarmjtflS du monde, qui éiincelaienU h travers deux ruisseaux de grosses larmes,' dans lesqnelles ils étaient comme noyés: il y eut un silence, puis la jerme fille s'écria d'une voix plaintive :
— Hélas! il ne m'a pas reconnue, monseigneur ne m'a pas reconntre! Cela dit. elle laissa retomber sa tOtc entre ses mains et se prit à pleurer de plus belle.
— Qu'est-ce donc? dit enfin Mirepoix en s'avançant, et quelle est cette jeune lillc?
'Antoine vint au devant du gentilhomme; et. se penchant a son oreiHe :
— C'est, répondit-il tout bas, une jeune fille du pays, qui venait aveô sàn père apporter à M. le comte des nouvelles de sa famille et lui demander sa protection ; j'espérais que mon pamTC jeune maître la reconnaîh-ait ; car il l'a bien aimée dans le temps jadis, et je ne pense pas qu'il ail été sans vous parler de la petite Nanette. la jolie métayère du Val Moiron. Mais, hélas ! après l'avoir regardée bien attentivement, savez-vous ce qii'a dit M. le comte ? 11 a demandé si c'était encore là une fille d'Opéra. "'^— Infortuné d'Anglars! il ne va donc pas mieux?
' — Je crois que c'est encore pis que ces jours passés. Tl ne ferme pas l'œil de la nuit, et je l'entends qui parle sans cesse à une créature invisible, à cette maudite comédienne, selon toute apparence, et qui lui fait tfe grands discours quin'oni ni queue ni tt^te. Tantôt il l'accable des plus çanglans reproches, et il a bien raison en cela; tantôt il lui fait des invocations, ni plus ni moins qxie si celle mijaurée était la Sainte-Vierge en personne, révérence parler. Ah ! monsieur de Mirepoix, quel malheur que M. le comte se soit énamouré de cette femme-là! Tenez, m'est avis que tout ceci finira bien mal et que mon jeune maître ne tardera pas à sortir de cet hôtel les pieds en avant, comme dit le proverbe.
— Allons, Antoine, taisez-vous, vous êtes un oiseau de mauvais augure; moi je ri"ai pas perdu tout espoir. Et d'abord, ajouta Mirepoix en "haussant la voix et désignant du doigt la jeune fille, voici, pour donner un démenti h vos fimcbres présages, la blanche colombe au rameau vert, dont parle l'Écriture sainte. 11 est impossible, quand un frais visage comme celui-là vient rayonner dans un sombre hôtel de l'île Saint-Louis, tjue sa vue n'y porte pas bonheur ; n'est-il pas vrai, ma charmailte enfant?
Nanette, ainsi interpellée, ne put que faire une révérence, mais dB$ ^'eut pas la force de répimdre.
— Et, vous, mon brave homme, poursuivit ^lirepoix en s'adressant au métayer du Val Moron. avez-vous perdu la parole, comme votre admirable fille? Voyons, racontez-moi vos projets; dites-moi ce qui voiiç aimène h 'Paris.
— Dame! monseigneur, répondit le montagnard, dont le \isage commençait à s'épanouir di> nouveau sous l'influence de ces paroles familières en nièmc temps qu'amicales, vous saurez d'abord que Thiver a été bien rude dans nos montagnes, si rude que, sur ime demi-douzaine do vaches, il m'en est mort trois; et puis, cette enfant-la, ajoula-t-il en niontrantsa fille, ne se plaisait plus au pays, je ne sais pourquoi; elle ne rôvait qao de f'aris la grand'ville, à telles enseignes qu'elle a refusé d'épouser im de ses parons qui avait du bien ei (jui était amoureux fou d'elli>. le Tacher du ChiJtcau de l'eyrelade, sous votre respect. Bref, comme je fais toujouts toules les volontés de !Vauetle, j'ai vendu le peu que j'avais, ol. après'Cti avoir demandé la permission à monseigneur If marquis, jo suis venu à 'Pans, pensant que sur le grand crédit do monseigneur son fils, nous'HC manquerions pas, ma fille et moi, de iromer (piolquc bonne place. n'im-
Îorte nii ; car é'esl un bien puissant maître, n'est-ce pas. que aï. le comte 'Anglars de Uochcvci't? El, après lc.roi,,jc doute gu il y i-nait beaucotïp comme lui. ^^ ' '
l'aîné de la famille. ICfe
— Oh! certainement, répondit Miropoix. qui ne put réprimer un sourire.
— Mon pauvre jeune seigneur, reprit le métayer: nous ne nous attendions guère, ma fille et moi, à le trouver si malade, et nous en voilà maintenant pour nos frais de voyage.
— Soyez tranquilles, braves gens, répartit Mirepoix, puisque le comte d'Anglars ne peut rien pour vous maintenant, c'est à moi, son ami le plus intime, de le remplacer. Venez avec moi. j'aurai soin de vous, et je veux avant peu vous trouver à l'un et ii l'autre un bon emploi.
— Ah ! monseigneur, s'écria le métayer en saisissant ime des basques de l'halnt du jeune gentilhomme el la baisant avec effusion. Nanette, fais donc comme moi. et remercie aussi monseigneur.
— Monseigneur est bien bon, repondit Nanette en rougissant ; mais moi, je veux rester ici, pour soigner ftionseigneur le comte d'Anglars ; et, tant qu'il sera malade, je ne m'en irai pas.
Ce fui avec un caractère de résolution extraordinaire que la jeune fille prononça ces paroles, et Mirepoix en fut frappé.
— Bonne petite Nanette! dit Antoine ému jusqu'aux larmes; et, se retournant vers Mirepoix : — Ce n'est pas votre Espagnole du diable qui rerait cela !
— Qu'est -ce donc que cette Espagnole dont vous parlez, monsieur Antoine? interrompit vivement Nanette.
— Je vous conterai cela, cousine, répondit le vieil intendant.
— Allons! dit guîment Mirepoix, c'est chose convenue, j'emmène le père, et la lille restera ici pour soignor notre cher comte. Heureux d'Anglars! avec une aussi jolie garde-malade, il ne peut manquer de guérir bienlùt, au moins de sa maladie actuelle, et je donnerais beaucoup pour être à sa place.
Nanette jeta sur son nouveau protecteur un regard de reconnaissance dont rien ne saurait rendre l'expression ; puis, ayant embrassé son père dont le consentement, à ce qu'il paraît, n'avait même pas besoin d'être formulé, elle essuya les larmes qui voilaient encore ses beaux yeux, eut un divin sourire, et se mit immédiatement en devoir de prendre possession *de ses nouvelles fonctions.
Mirepoix quitta Nanette, en murmurant tout bas :
— Voilà une petite fille qui ferait une bien charmante maîtresse! "Rien ne saurait remplacer les soins d'une femme; qu'on juge doncde
ce que doivent être ceux d'une fenune qui aime, et de ce que furent, à ce titre, ceux de Nanette, à qui son amour n'avait pas permis de demeurer dans des lieux que le comte d'Anglars avait cessé d'animer de sa présence ! Avec quelle tendre sollicitude elle s'installa au chevet du jeune gentilhomme, épiant ses moindres gestes, prévenant ses moindres désirs, rccherclianl dans ses traits pâles et amaigris, dans son visage vague et indécis, le souvenir de tout ce qui l'avait charmée jadis et s'cnivrant des -parfums el des douces lueurs du passé, dont son imagination se plaisait à embellir le présent. Pauvre Nanette! il était bien à elle maintenant, rien qu'à elle, et pour long-temps sans doute, ce brillant seigneur que, dans ses rêves les plus ambitieux, elle avait à peine espéré fixer nne heure auprès d'elle ! Quel plaisir pour elle d'offrir au jeune malade l'appui de son bras, de guider, de soutenir ses pas chancelans ! Comme son coeur battait lorsque, lassé et fermant les yeux, cet Œdipe de vingt-un ans laissait insoucieusement tomber sa blonde tête sur le sein de son Antigone! Avec quelle suave harmonie résonnaient à son oreille les paroles rares et sans suite échappées à l'insensé! Oh! n'est-ce pas, Nanette, vivre et mourir auprès de lui dans ce sombre hê>lel de l'Ile Saint-Loufe, voilà toute votre ambition, tous vos rêves de bonheur et d'avenir? Philippe d'Anglars s'abandonnait aux soins de sa johe ^arde-malade
104 l'aîné de la famille.
avec toule la nonchalance d'un enfant et snns que le désordre et l'abatlement de ses facultés lui permissent d'en témoigner aucune reconnaissance. Sa démence était telle qu'ayant perdu toute idée de distinction entre les sexes, il lui adressait souvent la parole comme s'il eût eu aftaire h Antoine. Quelquefois, pourtant, frappé de cette inexprimable grâce féminine empreinte sur les traits de Ni>nette. il st-mblait sortir d'un songe; et, attachant sur elle un regard plein de mélancolie :
— Ah ! je te reconnais, lui disait-il. tu es Maria Hernandez, la belle, l'adorable Maria; mais tu viens trop tard, je suis dans mon cercueil : touche mon corps, vois comme il est froid ! Veux-tu essayer de le ranimer par un baiser ?
Les larmes venaient au yeux de Nanelte en entendant lo jeune homme lui parler ainsi, et elle se prêtait à cette fantaisie en murmurant tout bas :
— Hélas! n'aura-t-il donc jamais un souvenir pour la pauvre Nanctte, et ne lui arrivera-t-il pas un jour de prononcer mon nom'' Ah! mon Dieu, je serais si heureuse !
Puis, soudain il la repoussait en s'écriant :
— Va-t"eti; tu n'es pas Maria, je ne te connais pas.
Une fois, il arriva au malade, en contemplant un bouquet de violettes qu'Antoine lui avait apporté, de dire qu'il reconnaissait ces fleurs pour les avoir vues dans sa dernière promenade au Val Moron. Palpitante à ces paroles, Nanette s'approcha de lui, car il était devenu rrveur en prononçant ce nom du Val Morcn qu'il répétait tout bas, comme s'il eût cherciié dans sa mémoire les souvenirs qui s'y rattachaient; mais, incapable de s'arrêter à la même idée plus de quelques secondes, il se mit tout à coup à rire, de ce rire sauvage particulier aux insensés, et qu'on ne saurait considérer sans effroi.
Cependant les forces du malade revenaient d'une manière sensible à défaut de sa raison. Déjà il commençait à marcher seul dans sa chambre sans avoir besoin de l'aide de Nanette; et connne sa folie était d'une natiu"e tranquille, dès qu'il y avait un rayon de soleil, on ouvrait les fenêtres et on installait le jeune comte dans un grand fauteuil auprès de l'une d'elles, afin qu'il put recueillir l'influence bienfaisante de la chaleur et d'un air tout imprégné des premières émanations du printemps.
Un jour, c'était à la fin du mois de mars, Philippe d'Anglars était assis, comme à son ordinaire, dans son grand fauteuil devant la fenêtre qui était ouverte : Nanette était seule avec lui dans la chambre. La veille, le temps s'était refroidi et il avait neigé une partie de la nuit; mais le soleil, qui s'était levé déjà plein de force dans un ciel sans nuages, dardait ses rayons sur les toits et métamorphosait en nappes liquides le bl inc ta-
Sis dont ils étaient recouverts. D'Anglars contemplait machinalement les ocons de neige qui se détachaient des pignons et des gouttières et retombaient sur le sol en poussière diamanlee. A quelques pas de lui, Nanette occupée à coudre tournait de temps à autre et comme à la dérobée sur le pauvre insensé un regard humide d'amour et de tendre compassion. Pourtant l'aspect de ce soleil si doux après les maussades journées d'hiver et qui illuminait si joyeusement de ses rayoîis les boiseries dorées et les peintures des panneaux de la chami re, exerçait presque ii son insu dans son ;lme je ne ,-ais quelle impression de bonheur et même de gaîlé. Le chant des oiseaux dont on entendait au dehors le gazouillement, éveillait comme un écho dans la poitrine de la jolie lille des montagnes. Sous l'induence de cette sorte de résurrection de la nature, Nanette osa, pour la première fois depuis qu'elle avait mis le pied dans L'hôtel d'Anglars, essayer quelques timides modulations, mais ce fut d'abord d'une mx tremblante et presque en sourdine (m'clle chanta les premiers vers de cette mélodie des montagnes dont il vous souvient peut-être :
L^AINÊ DE I..4 FAMILLE. lOS
Au plus profond de la montagne.
Cache-toi bien, gentille fleur,
Ma sœur : Voici venir dans la campagne Un beau seigneur Trompeur.
Peu à peu, s'enhardissanl et donnant plus d'expression et d'éclat à sa TOix, elle chanta avec un charme et un sentiment exquis ces derniers vers de sa chansonnette :
Que la neige Te protège , Gentille tleur, ^
Ma sœur;
La neige efface
Toute trace ;
La neige glace
Le cœur.
Aux premières notes de l'air, d'Anglars avait tressailli et tourné la tête vers la chanteuse ; mais, préoccupée comme elle l'était de son ouvrage et de sa chansonnette, elle ne fit point attention qu'il s'était soulevé à demi sur son fauteuil, haletant, les joues animées d'une rougeur fébrile et que ses yeux, ordinairement noyés dans un pâle azur, étincelaient d'un feu presque surnaturel. A la fin, lorsque la voix eut cessé de retentir, le jeune comte se leva par un violent effort et poussa un grand cri. Nanette, effrayée, voulut courir à lui; il lai tendit les bras en pleurant ; mais incapable de faire un seul pas, tant l'émotion qu'il venait d'éprouver avait brisé ses forces, il se laissa retomber sur son fauteuil en s'écriant :
— Nanette ! îs^'mette !...
Philippe d'Anglars avait recouvré la raison.
Pauvre HTanette!
Nanette était aux genoux de son jeune seigneur, lui baisant les mains avec transport et riant et pleurant à la fois, et d'Anglars lui disait :
— Nanette , chère Nanette , n'est-ce point un songe ? est-ce bien toi que je vois ? Ah I mon Dieu , que s'est-il donc passé ?
Puis , la mémoire lui revenant avec la raison , il poussa un profond soupir, et murmura un nom trop connu de la pauvre Nanette. Après une pause, il reprit d'une voix triste et douce :
— Parlons de toi, Nanette, je ne veux m'occuper que de toi maintenant. Comment es-tu venue à Paris? qui t'amène?
Alors, la jeune fille lui rapporta tous les détails que son père avait déjà donnés à M. de Mirepoix. A ces détails , elle en ajouta d'autres en rougissant. Elle ne pouvait plus vivre au Val Moron depuis qu'il avait cessé d'y venir ; elle avait voulu le revoir, ne fût-ce qu'un moment , dùt-elle mourir ensuite. Le voir ! c'était toute s( n ambition ; elle savait bien qu'elle n'en pouvait avoir d'autre. Maintenant elle était heureuse, et plût à Dieu qu'il lui fût permis de passer ainsi toute sa vie I
D'Anglars sourit et il baisa Nanette au front. Quelle différence entre ce chaste baiser et les baisers brûlans du Val Moron 1 Mais enfin c'était ua baiser et le premier depuis long-temps. C'était le souffle embaumé du
f§$ h\lHt DE LA FAMILLE.
printemps après les glaces d'un morne et sorabre hiver. NiJnetto on (ressaillit damoiir et de joie.
Sur ces entrefaites, Antoine revint. Quand il sot ce qui s'était passé, et qu'il entendit son jeune maître Un parler aussi sensément que jamais, il pensa on devenir fou à son tour. 11 s'en allait par la chambre. p(nissanl des cris de joie , embrassant Nanettc, embrassant le comte ; il sautait et dansait la bourrée, comme si cette nouvelle lui eût oié quarante années : c'était le spectacle à la fois le plus comique et le plus attendrissant.
— Eh bien ! monsieur le comte, s'écria-t-il quand il commença à rentrer un peu dans son assiette ordinaire , si vous m'en croyez .'dès que vous serez en état de supporter le voyage , nous dirons adieu h tout ce monde-ci. et nous nous en retournerons au pays. Voici le printemps qui vient , et Tair des montagnes achèvera votre guérison. Aussi bien , que voulez-vous faire à Paris oîi vous n'avez eu jusqu'à cette heure que tribulations et malheurs de toutes les espèces ?
— Oui, monseigneur, ajouta faiblement Nanette, mon cousin Antoine a raison . il faut retourner au pays : ce sera un si grand sujet de joie pour... votre famille.
La jeune fille n'osa pas ajouter : « El pour moi. » Mais l'amour est une passion si égoïste, qu'à coup sûr telle avait été sa première pensée.
— Mes amis, mes bons amis , répondit le comte avec un léger em- /barras. je le voudrais de grand cœur ; mais le service du roi...
— Le service du roi ! répondit Antoine qui avait déjà repris toute sa -brusquerie habituelle, si c'est cela qui vous arrête, grand merci! Mais prenez garde qu'en vous revoyant, il ne prenne fantaisie au roi de vous .envoyer le servir... à la Bastille.
Et comme d'Anglars témoignait quoique surprise à ces paroles, Antoine s'empressa de lui en fournir l'explication , en lui racontant ce qu'il savait de la colère du roi à la nouvelle du dud, et du châtiment infligea Barbaneon. Le jeune comte demeura quelques instans pensif, puis il murmura tout bas :
— Que lui importe , à lui . le châtiment du roi ! Il est aimé. Peu de temps a[irès, il se tourna vers Antoine, et lui dit :
— J'ai été bien malade, n'est-ce pas, Antoine ?
— Ôh ! oui , monsieur le comte ; on a même désespéré de vos jours.
— Et pendant ma maladie, est-on venu me voir?
— Certainement, moDsienr le conUe.
— Qui est venu ?
— Messieurs vos camarades de la garde , M . de Mirepoix surtout , il a passé rarement un jour sans vous faire visite.
— Mais n'esl-il venu... personne autre ?
-- Personne absolument... Ah ! si fait , je me trompe , il est venu le juif, le carrossier, le marchand de chevaux, enfin vos créanciers.
— Antoine , ajouta le jeune comte d'une voix tremblante et avec un regard à faire pitié au cœur le plus endurci, mou cher Antoine, n'a-l-on pas, du moins, envoyé... savoir de mes nouvelles,., de la, part do ^uel- ^u'un ?
Antoine fronça le sourcil; mais il n'eut pas le courage de répondre, «t ifie.conlenta de secouer négativement la tète. D'Anglars leva U-s yeux au ciel avec um: sombre mélancolie; puis, se couvrant le visage de ses deux mains, d balbutia d'une voix brisoe :
— Eh quoi ! pas môme sa pitié ! Oh ! Maria, cruelle Maria ! Ensuite, alléguant un j)eu de fatigue, il dtMuaiida à se coucher, ^e
voulail-Jl pas plutôt se ménager le moyen d'être seul avec ses pensées? Le lendemam de ce jour, il désira avoir un entretien particulier lavtc son fidèle intendant.
— Or ea, lui dit -il, comment at-lu pu le procurer de Targeul pendwat ma maladie?
iMtHÈ DE LA FAMILLE, f8t
— Monsieur le comle, j'ai vendu votre carrosse.
— Celui dans locfuel je suis venu d'Auvergne ?
— Eh bon Dieu ! monsieur, quel profit pensez-vous que j'eusse pu en rélirer? Je n'en aurais pas eu vingt écus, à coup sûr : c'est de l'autre qu'il s'agit.
— Il est vendu ! mon beau carrosse qu'on admirait tant. Oh ! quefle humiliation !
Déjà la vanité commençait à se réveiller chez le jeune comte en même temps que les forces et la santé.
— Il est vrai, ajoula-t-il comme pour s'offrir à lui-même une consolation , qu'étant malade , je n'en avais nul besoin. Et mes quatre chevaux blancs ?
— Vendus également.
— Oh cjel ! Allons, si l'on vient à m en parler, je dirai qu'à raison de l'oisiveté à laquelle ils étaient réduits, ils se gâtaient dans mes écuries , et que c'est dans leur intérêt même qu'il a fallu les vendre. Et mes laquais, Antoine ; je ne vois point mes laquais.
— P1Ù1 à Dieu , monsieur le comte , qu'on eiit aussi pu les vendre ceux-là! mais, au contraire, il a fallu les payer en les congédiant, faute de pouvoir leur continuer leurs gages. Je n'en ai gardé qu'un seul , ce qui n'empêche pas que nous soyons criblés de dettes, car il en coûte bien cher pour être malade à Paris.
— Mais mon oncle...
— Monseigneur l'évêque de... enlin je m'entends : il n'y faut plus songer, monsieur le comte. J'ai été chez lui plusieurs fois, pensant l'attendrir sur votre sort, mais ce n'est rien qu'un avaricieux, et il m'a répondu fort sèchement : « Mon neveu n'a que ce qu'il mérite , je ne ferai » rien pour lui. »
-— 11 a dit cela , Antoine ! Allons , je vois bien qu'il ne me reste plus qu'un parti à prendre, c'est de retourner en Auvergne.
— Ah I monsieur le comte, voilà ime bonne résolution.
■ — Donne-moi tout ce qu'il faut, je vais écrire à mon père. Comme il parlait ainsi, Mirepoix entra,
— Ah ! cher comte, s'écria-t-il avec sa pétulance habituelle, embrassons-nous. Te voilà donc rétabli ! Sais-tu que cela tient du miracle , et qu'il n'y a pas bien long-temps que ta charmante garde-malade eût fort . risqué, pour une telle cure , d'être brûlée en Grève ? Je le disais bien , moi , que , soigné par elle , tu ne pouvais manquer de guérir. Heureux d'Ânghirs ! Voyons , regarde-moi bien en face. Mou cher, tu as fort bon visage , et je veux , avant huit jours , te rendre le souper que tu nous donnas jadis, et te voir tenir tête, le verre en main, à tous nos camarades de la compagnie.
— Ce cher Mirepoix, toujours aussi gai !
— Pardieu ! les beaux esprits se rencontrent, comme dit un assez sot proverbe ; c'est l'observation que daignait faire tout à l'heure , en me parlant , quelqu'un de ta connaissance.
— Qui donc ?
— Eh! eh! l'une de tes anciennes passions, cher comte, laHernandez, la Hernandez en personne.
A ce seul nom, le visage du jeune d'Anglars se teignit instantanément "de mille nuances différentes ; et, comme Antoine était resté, il lui fit 'fdgne de sortir.
Dès qu'il fut -seul avec Mirepoix , il balbutia d'une voix à peine perceptible :
— Âh ! tn as vu la senora Hernandez !
— Pai-bleu ! c'est elle qui m'a appris la nouvelle de ta merveillense guérison.
— Et... que t'a-t^eHe dit ?
— Ma foi, il es.1 permis de sauver les apparences, mais pas à ce pointlà. Ah ra. tu as donc fait quelque noirceur à cette belle?
— Moi ! je ne sais ce que tu veux dire, et en fait de noirceur...
— Oh ! c'est que, vois-tu, d'Anglars, ces Espagnoles sont vindicatives en diable , et il faut que la tienne ait contre loi... Au surplus , j'ai une lettre à te remettre de sa part.
— Une lettre ! Mirepoix ! une lettre d'elle ! Que ne le disais-tu plus tôt? Donne, donne cette lettre, je me sens prêt à défaillir. Voyons...
Et d'Anglars se mit à lire. A mesure qu'il avançait dans sa lecture , ses yeux, se troublaient, ses joues devenaient pâles ; et, lorsqu'il eut achevé cette tâche pénible, il demeura attéré.
— Eh bien ! lui dit Mirepoix, qu'est-ce donc ?
— Ce que c'est, Mirepoix? Ali ! je suis le plus malheureux des hommes. Mon Dieu , j'ai pu croire à son amour ! Oh ! l'amour d'une comédienne, d'une fille d'Opéra, bien fou qui s'y fie! Quoi! tandis qu'elle me regardait si tendrement, ce n'était donc pas à moi qu'elle pensait, c'était à ce Barbançon . sans doute ; infamie et misère ! Je me suis laissé duper comme un sot. Tiens, lis.
Mirepoix prit le message des mains de son ami et lut à mi-voix, mais en s'animant peu à peu , de manière à arriver bientôt au diapason naturel, le message suivant, tout en s'airètant de temps à autre, soit pour le commenter, soit pour demander des explications. « Monsieur le comte,
— Diable ! Monsieur le comte ! et en vedette encore î 11 paraît qu'on fait de la dignité.
(( C'est une femme que vous avez mortellement outragée...
— Oh ! oh ! je m'en doutais ! Pourquoi donc aussi outrager mortellement? On outrage les femmes , mon cher, c'est à merveille, c'est notre lot à nous autres jeunes gens de qualité, mais pas mortellement, diantre I Je poursuis :
« Qui vous écrit aujourd'hui pour la première et la dernière fois. »
— Pour la dernière, passe; mais la première... ah! c'est trop fort! Ah ça! eit-cequ'à force de vouloir tromper les autres, la belle en serait venue au point de se faire illusion à elle-même.
— Hélas! Mirepoix, cela n'est que trop vrai.
— Et toi aussi! De grâce, cher comte, épargne-toi de nouveaux mensonges à cet endroit. Je t'avertis que je suis comme saint Thomas, je ne crois [las.
— Tu me croiras pourtant, quand je t'aurai raconté tout ce qui s'est passé.
Ici le jeune d'Anglars crut devoir faire sommairement à son ami le récit de son entrevue nocturne avec Li belle Maria Hernande/, ainsi que de la myslilication qui en avait été l'origine, récit que le lecteur connaît déjà de reste. En apprenant tous ces détails, Mirepoix s'essuyait le front et s'éventait de temps à autre avec son mouchoir, se demandant s'il ne rêvait pas, et si c'était bien son ami d'Anglars en chair et en os qu'il avait devant les yeux et qui lui parlait de la sorte. A la fin, n'en pouvant plus douter, il s'écria :
— Le tour est bon, je dois le reconnaître, et je n'ai qu'un regret, c'est que tu aies été choisi pour dupe, et que la chose ait failli tourner au tragique; mais, crois-moi, n'envie pas trc.p le sort de ton rival Barbançon. il y a un certain proverbe qui dit que, quand on joue avec le feu,* on se brAlo les doigts. C'est ce qui pourrait bien lui arriver à ce grand fat de chevalifr. ('onlinuons :
« Oui, monsieur le comte, non content de manquer à la promesse que vous m'aviez faiic, promesse solennelle, promesse sacrée...
— P('>le! quelle est donc cette promesse-là?
Ehl je to l'ai déjà dit: c'était de ne point chercher à pénétrer la
l'aîné de la famille. 109
mystère du faux rendez-vous qui m'avait été donné. Elle craignait les conséquences d'un duel qui pouvait être fatal à ce... Barbançon.
— Mon clier d'Anglars, regarde-moi bien en face ; ou je suis bien trompé, ou je ne veux voir en toi qu'un nigaud. La Hernandez craindre pour les jours de M. de Barbançon, lequel n'a jamais manqué son hommel i^Uons donc, tu veux rire! Dis donc que c'était pour les tiens qu'on tremblait. Seulement, on n'osait pas encore te faire ce tendre aveu, et tu n'as pas vu cela toi. Ah! cher comte ! cher comte I Pour l'aîné de la famille, tu es bien novice.
— Poursuis, poursuis et tu verras...
— Voyons donc :
Mirepoix lut tout d'une haleine le reste de la lettre.
u Vous m'avez indignement calonmiée, en m'enlevant par un faux témoignage le seul bien qui me restât dans la condition que j'ai embrassée, le seul bien que j'eusse su conserver intact au milieu des écueils qui m'entouraient, ma réputation. Dieu est juste, monsieur le comte, et vous en avez été cruellement puni. Je ne veux point ajouter par de nouveaux reproches au châtiment terrible qu'il a plu à la justice divine de vous infliger; non, monsieur le comte, loin de moi cette pensée ! Je n'ai point pour vous de haine, car vous n'existez plus pour nîoi, je dois vous le dire, et je ne pense pas avoir besoin de cette déclaration pour que vous veuiliiez bien ne point chercher à me prouver le contraire. Seulement, en vous interdisant ma présence, je crois avoir le droit de réclamer de vous un témoignage que votre mort m'aurait enlevé, c'est le désaveu formel de ce qu'il vous a plu d'accréditer à ma honte relativement au voyage de Chelles. Si vous daignez m'accorder ce que je vous demande, je vous promets en échange, n)onsieur le comte, de chercher à oublier que j'ai connu un gentilhomme du nom de d'Anglars. »
— Eh bien, qu'en dis-tu? s'écria d'Anglars en poussant un gros soupir.
— Moi, je dis qu'une pareille lettre ne me désolerait pas du tout. D'abord, en thèse générale, une femme qui écrit à un homme pour l'engager à ne plus revenir, l'invite inévitablement à faire le contraire ; retiens bien cela, et quant à Barbançon, il est hors de doute qu'il est ton rival, mais il ne saurait avoir été le préféré; j'en mettrais ma tête à couper.
— Ah ! Mirepoix, si tu savais quel bien me font tes paroles! II me semble que je ne me suis jamais si bien porté qu'aujourd'hui, et si cela continue, je veux me montrer à cheval sur le cours demain même.
— A merveille, cher comte, et que celte école te serve de leçon pour l'avenir.
La conversation continua ensuite environ un quart d'heure entre les deux jeunes gens sur des détails assez indifférens ; après quoi, ils se séparèrent.
Mirepoix n'eut pas plus tôt tourné les talons que d'Anglars se mit à écrire, et il le fit avec une telle préoccupation qu'il ne s'aperçut pas qu'Antoine et Nanette étaient entrés dans sa chambre.
— Bon ! dit à voix basse l'ex-intendant à la jeune fille, le voilà qui écrit à M. le marquis. Cela va bien.
— Je suis sûre, moi, répondit Nanette. que ce n'est pas à soq père que monseigneur écrit, car il nous aurait entendus entrer.
La voix de Nanette qui avait parlé assez haut retentit à l'oreille du comte, et il s'écria sans cesser d'écrire :
— Ah! c'est vous mes bons amis, je suis à vous bientôt. Asseyez-vous là près de moi, en attendant que j'aie terminé.
Nanette prit son ouvrage. Antoine tira de sa poche un livre d'Heures et tous deux gardèrent le silence. Au bout de quelques instans, d'Anglars
XXQ l'aîné de la famille.
lit signe à .\nloioe de s'approcher, ei, lui mettant une lettre cachetée dans la main :
— Envoie cette lettre à la personne dont le nom est indiqué sur l'adresse, lui dit-il à voix basse, et recommande bien qu'on la remette ea mains propres.
— Ce n'est donc pas pour M. le marquis ? répondit Antoine stupéfait. D'Anglars attacha sur son vieux serviteur un regard suppliant.
— Ce sera la dernière, s'empressa-t-il d'ajouter, et je partirai avec vous pour l'Auvergne, dès que j'aurai mcu la réponse. Surtout n'en dis rien à Nanette. Antoine, bon Antoine, fais cela poui" moi.
— Ah! monsieur le comte, n'était le respect que je vous dois, jamais cette lettre ne parviendrait à son adresse.
Et Antoine sortit eu grommelant; Najiette l'arrêta un instant au passage, et lui dit à voix basse d"im ton singulièrement triste :
— Je vous le disais bien, cousin Antoine, que cetta lettre n'était pas pour 'M. le marquis.
Demeuré se-ul avec Nanette, le jeune comte, étonné de ne pas l'enlendre lui adresser la parde comme elle avait l'haljîiude de le faire pour le distraire, se retourna. Elle av\it la tète baissée sur son ouvrage. Il se leva, alla jusqu'à elle à pas furtifs et lui prit la tèie entre se-s mains. Alors il sentit de grosses larmes rouler entre ses doigts.
— Ah! ne put-il s'empêcher de s'écrier, elle m'aime bien, celle-là. Pauvre enfant! je l'afflige.
Emu d'une tendre compassion, il se pencha et imprima ses lèvres sur les paupières humides de la jeune fille, comme s'il eût voulu sécher ses larmes sous un double baiser. Nanette n'opposa aucune résistance, et lorsqu'elle souleva ses paupières et montra ses beaux yeux souriant à travers ses pleurs, comme un rayon de soleil après une pluie d'orage, elle était si jolie alors, la petite Nanette, que tout autre, a la place du comte d'Anglars. eût oublié pour cette charmante fleur des montagnes toutes les tilles d'Opéra de Paris et toutes les Espagnoles de l'Andalousie. Mais il faut croire que. comme dit la chansonnette, la neige tombée durant tout l'hiver avait glacé le cœur du jeune gentilhomme. Pauvre Nanette! devait-il donc en être toujours ainsi?
Il n'est ] i!s inutile d'ajouter, non plus, que le comte d'Anglars était trop préoccupé, dans ce moment m; i le. du succès de la démarche qu'il avait cru pouvoir entreprendre, sur !;i .i ; de !\lirepoix, auprès de son inhumaine, pour pouvoir être sensible à d'autres attraits. Puis enfin, l'amour tout sensuel qu'il avait éprouvé d'abord pour la jeune métayère du Val Moron avait fait place à un attachement plus solide et plus duralde v[ qui. cinienl»'' \t\v les soins qu'il avait reçus d'elle pendant s;i maladie, avait acquis un caractère presque fraternel. On ne s'élrnnora donc pas si. heureux d'avoir vu sourire Nanette et la croyant déjà consolée, il s'al'andonna bientôt à un ordre d'idées tout différent.
Il avait de la joie au co ur. car la lettre qu'il avait écrite à Maria Hernandez était si éloquente qu'il ne doutait pas du succès. I! lui disait dans cette lettre qu'il n'avait pas violé sa promesse, comme elle paraissait le penser, puisque Barbancon était le provocateur. Ainsi, l'un des griefs qu'elle lui reprochait ne subsistait plus. Quant à l'autre, il s'en reconnaissait coupable, du moins jusqu'à un certain point. Car ce même Harbancon éiait le seul vis-à-vis duquel il eût osé se targuer d'un bonheur imaginaire; mais sa faute en celte circonstance ne méritait-elle pas quelque excuse? Il avait pu se croire indignement jo\ié par un rival et par celle quil aimait. Peut-être avait-il quelque dioit de représiulle. Au surplus, il était prêt à désavouer ce (jue sa fureur lui avait suggéré dans celte (jccasion. et il ne demandait en échange que la faveur d'un entrelien avant son prochain départ, sans doute pour redire de vivo voix loui
l'âiné de la famille. îtf
ce qu'il avait consigné par écrit dans son message. Cet entretien, il était iûîpossible qu'on le lui refusât après une pareille lettre. ^ La solution qu'il attendait se trouva pourtant différée, car ni ce jourlà ni le lendemain, le laquais qu'Antoine avait envoyé ne put être admis en présence de la Hernandez; et comme il avait ordre de ne remettre le billet qu'entre les mains de la senora elle-même, il ne crut pas devoir s'en dessaisir. 11 est peu probable, d'ailleurs, qu'aucmi des valets de la comédienne eût accepté l'amoureuse missive, car depuis Tavent me du faux billet parvenu à notre héros. Maria Hernandez avait fait déclarer à ses gens, par son intendant, que celui qui se chai-gerait d'un billet pour elle serait chassé sur-le-champ. Le comte, désolé de ce retard et dont la convalescence faisait d'ailleurs les plus rapides progrès, était sur le point de s'en aller remettre lui-même son message, ce qui eût été peu convenable sous tous les rapports, lorsque Antoine, ému de compassion pour l'état où il le voyait, consentit à remplir encore une fois l'office de coureur, se faisant fort de parvenir jusqu'à la fille du diable, connue il appelait la Hernandez, dût-il pom* cela se battre avec ses gens.
Le lidèle inontagnard remplit en effet l'objet de son ambassade, en' ce sens qu'il trouva moyen de se poster sur le passage de la senora, au moment où elle montait en carrosse pour se rendre à l'Opéra, et de lui remettre le message de son maître; mais la Hernandez lui ayant demandé avec ce ton d'impératrice qui lui était habituel quel était celui qui lui envoyait ce message, et Antoine ayant répondu avec assurance que c'était l\\. le comte d'Anglars de Rochevert, elle rougit et pâlit tour à tour, et rendit le papier cacheté à l'envoyé, en ajoutant fièrement qu'elle n'avait rien de commun avec M. le comte d'Anglai-s de Roclaevert.
On se figure aisément la douleur de notre gentilhomme, lorsque Antoine vint avec force jurons et épithètes, plus ou moins outrageuses pour la Hernandez, lui rendre compte du résultat de sa mission. H tomba dans un morne désespoir. Car, à ce moment plus que jamais, il sentait que cette femme qui le repoussait si inhumainement, était devenue nécessaire à son existence. Sans doute quelques lecteurs partageront l'honnête indignation d'Antoine, en trouvant notre héros si faible, en voyant l'aîné de l'illustre maison d'Anglars de Rochevert inhabile à secouer le joug d'une fille d'Opéra, lui que soa nom et sa bonnj nime rendaient digne de l'amour d'une reine ; mais si ces mêmes lecteurs veulent bien se souvenir combien une passion s'irrite des obstacles, alors surtout que rien ne vient en distraire, et combien il est dur de renoncer à un but charmant, laborieusement poursuivi, et non pas sans quelques encouragemens, peut-être plaindront-ils plus Philippe d'Anglars qu'ils ne l'accuseront.
Quoi qu'il en soit, depuis ce fatal incident, le jeune comte était devenu d'une tristesse mortelle. Il ne mangeait pas . dormait à peine , et passait des journées entières en contemplation sur le message de la Hernandez, le premier et le dernier, comme elle l'avait dit. En vain Antoine le pressait de prendre un parti décisif et d'aller passer quelque temps en Auvergne, jugeant que le changement de lieux et la vue de sa famUle le distrairaient et lui feraient oublier sa fatale passion , il demeurait toujours inc^taiu et irrésolu. Nanette avait cessé de s'associer à ces instances. Triste de la tristesse de son jeune seigneur, et peut-être aussi d'une autre cause toute personnelle, la malheureuse enfant dépérissait à vue d'oeil ; les fraîches couleurs de la rose des montagnes empreintes jadis sur ses joues avaient fait place à une pâleur presque sépulcrale. Il était pénible et touchant à la fois de voir, côte à côté, sous le même toit, languissantes et déflorées, ces deux créatures, si bien faites l'une pour l'autre, en dépit de la différence de leurs conditions ; car la nature leur avait départi A toutes deux ses dons les plus précieux , la jeunesse et la beauté , et
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toutes deux les laissaient flétrir par un amour sans espoir. C'étaient deux fleurs poussées sur une même tige , et qui , tant qu'elles s'étaient prêté un nniluel appui, avaient gardé leur éclat et leur parfum , mais qui. séparées l'une de l'autre par un coup de vent, inclinaient languissamment leurs calices décolorés vers la terre. Un soir enlin, Antoine entra tout joyeux dans la chambre de Nanette :
— Cousine, lui dit-il. je viens de remporter une grande victoire , et j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer. M. le comte se détermine enfln à retourner au pays; nous partons après-demain, c'est chose convenue : je vais arrêter les chevaux de poste. Entre nous, je puis vous dire comment j'en suis venu à mes fins. Ah ! dame . il m'a fallu user de stratagème , car M. le comte a bien de la peine à quitter une ville où il sait que respire cette mijaurée, cette fille du diable, qui l'a si cruellement ensorcelé , et qu'il espère toujours revoir. Il m'a fallu lui dire que nous n'avions plus d'argent et qu'on nous refusait tout crédit. Quant à l'argent, c'est chose sûre, ou peu s'en faut. Pour le crédit, c'est différent; il nous en reste encore un peu auprès des juifs et des usuriers, qui ont toujours foi dans le riche héritage que monseigneur de Rochemontais ne laissera pas à son neveu. Au surplus, cette dernière ressource ne saurait durer bien long-temps, et quand on saura ce qu'il en est... Bref, le mieux est que M. le comte parte niaintenaiit. Son cœur saigne bien fort de celte résolution. Mais, bast ! avec le temps il guérira.
— Peut-être, répondit Nanette dont un sourire mélancolique vint illuminer le front pâle.
Antoine sortit , et la jeune fille s'agenouilla. Elle demeura une bonne partie de la nuit dans cette posture, priant Dieu avec ferveur et ne s'interrompant dans sa prière que pour essuyer les larmes qui s'échappaient parfois de ses yeux.
Le lendemain, lorsque, surpris de ne pas la voir paraître au déjeiincr, Antoine alla frapper à la porte de sa chambre, elle avait disparu.
VU
' Jniarla et IVanette*
Pendant qu'on se livrait à l'hôtel d'Anglars aux plus sinistres conjectures sur la disparition de Nanette, voici ce qui se passait dans la chambre à coucher de Maria Hernandez. Comme elle achevait sa toilette, une de ses femmes entra.
— Senora , s'écria cette camériste, c'est une jeune fille qui demande è vous parler.
— Vous a-t-elle dit son nom?
— On la nomme Nanette.
— Nanette! je ne connais personne de ce nom. Que veut-elle?
— Senora, cette jeune fille désire no dire qu'à vous-même l'objet de sa visite.
— Mais je ne sais en vérité si je dois la recevoir; c'est peut-être quelque aventurière.
— Oli ! non, car elle a l'air bien triste et bien honnête, et puis elle est si jolie !
— Faites entrer.
Nanette , pâle et tremblante , fut introduite en présence do la belle comédienne , qui lit signe à ses femmes de se retirer, et demeura seule avec la jeune paysanne.
— Que voulez-vous de moi? dit Maria en tournant négligemment I»
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tête du côté de la nouvelle venue , car elle était demeurée assise devant sa toilette.
Nanette ne répondit pas d'abord ; mais , attachant sur son interlocutrice un regard plein d'une naïve curiosité, elle s'écria en poussant un profond soupir :
— Oh ! Ton ne m'avait pas trompée, elle est bien belle. Puis elle se précipita aux genoux de Maria Hernandez.
— Que failes-vous? s'écria la comédienne avec la phis v've surprise. '' — J'ai une grâce à vous demander, madame. N'est-ce point ainsi qu'on doit se tenir, quand on demande une grâce?
Il y avait dans la physionomie de Nanette, comme l'avait déjà remarqué ia camériste, quelque chose qui inspirait l'intérêt , et sa voix avait une inflexion pleine de douceur et qui allgit à l'âme.
— Voyons, mon enfant, dit la Hernandez en lui prenant la main pour l'aider à se relever, et lui montrant du doigt un tabouret, asseyez-vous là près de moi , et dites ce qui vous amène. Si je puis quelque chose pour vous, je le ferai avec plaisir.
— Ôh! ce n'est pas pour moi que je viens vous implorer, madame.,
— Alors, c'est pour un de vos parens, pour un ami, peut-être. Nanette rougit et balbutia presque à voix basse :
— C'est pour... un ami.
— J'aurais dû m'en douter plus tôt , reprit Maria Hernandez en souriant. Parlez, je vous écoute. Est-ce lui qui vous envoie vers moi? le connais-je?
— Vous le connaissez , madame , mais ce n'est pas lui qui m'envoie ; et, en venant ici, je n'ai écouté que l'impulsion de mon cœur.
Pendant que Nanette- parlait ainsi , il y avait sur son visage une empreinte de tristesse et de douleur contenue telle, que Maria ne put s'empêcher de lui en faire l'observation.
— Oh ! oui, madame, répondit la petite montagnarde, vous avez raison. Pourquoi suis-je triste? Car je lis dans vo=;yeuy. que vous êtes aussi bonne que belle , et que vous m'accorderez ce que je viens vous demander. Alors je dois être gaie.
Et elle eut un sourire angélique , mais oii là résignation l'emportait évidenmient sur tout autre sentiment , un sourire tel sans doute qu'en avaient les vierges martyres aux premiers temps du christianisme, alors qu'elles contemplaient les terribles apprêts de leur supplice. Toutefois , elle garda le silence. Peut-être éprouvait-elle le besoin de s'affermir encore dans sa résolution.
Allons , se dit Maria , je vois bien qu'il faut que je vienne en aide à cette jeune fille. Et elle ajouta à haute voix :
— Cet ami dont vous voulez me parler est donc menacé d'un malheur qu'il est en mon pouvoir de conjurer ?
— Oui, madame.
— Eh bien , dites-moi son nom , car je ne sais pourquoi vous ne me l'avez pas encore nommé.
— Madame, c'est que je voudrais, avant de le faire, être bien sûre que vous m'accorderez ce que je viens vous demander pour lui.
— Ah! mon enfant, c'est exiger beaucoup, et je ne saurais prendre un tel engagement. Voyons, ne serait-ce pas un de mes gens qui a commis quelque faute, et que mon intendant veut chasser?
— Oh ! madame.
Il y eut dans cette exclamation de Nanette une expression si vive de lierté blessée, que la comédienne reprit aussitôt :
— C'est donc d'une personne de condition qu'il s'agit ? Nanette inclina la tête en signe d'affirmation.
Je vois ce que c'est, pensa la Hernandez. Cette petite se sera laissé séduire par quelqu'un des jeunes seigncu,rs que je reçois ici. Mais que
IIU LjUlSÈ DE LA. FikMlLLE.
S eut-elle attendre de moi (ians une (elle occurrence? Je m'y perds... [on enfant, ajoula-t-elle, voire candeur m'intéresse, et il m.' tiendra pas à moi que... votre ami n'obtienne ce que vous désirez pour lui. Cette assurance vous suffit-elle ?
— Hélas ! madame, j'aurais désiré un peu davantage. Cependant je ne TOUS en remercie pas moins du plus prolond de mon cœur.
— Maintenant, vous pouvez iiouuner la personne dont il s'agit.
— Oui, madame ; cette persoiuie est... M. le comte d'Anglars de Rochevert.
Ici la physionomie de Maria Hernandoz changea tout à fait, et la douce compassion dont elle s'était qnipreinle lit place à la Iruideur et à la fierté.
— Mademoiselle, s'écria la hautaine Espagnole d'un ton sévère , je ne connais point M. le comte d'Anglars de Rijchevert, et ne veux rien avoir de commun avec lui ; j'ai déjà eu l'occasion de le dire à l'un de ses gens, et je suis fâchée que vous me mettiez dans la nécessité de vous le répéter.
Nanette , qui avait observé avec beaucoup d'attention la brusque métamorphose qui venait de s'opérer dans !»■ ton et les manières de la comédienne, ne put réprimer un léger frémissement; pourtant, se rapprochant instinctivement d'elle, et donnant l'essor à toute sa sensibilité, elle reprit :
— Ah ! madame, ne parlez pas ainsi, car vous brisez mon cœur, comme vous briseriez le sien , s"jI pouvait vous entendre. Madame , madame , grâce pour lui 1 II vous a offensée , je le sais ; mais je suis sûre que si vous vouliez l'entendre seulement un quart d'heure, il se justifierait bien vite à vos yeux. Il vous aime tant ! Oh ! il est impossible que vous sachiez combien il vous aime; car, sans cela, vous ne seriez pas inexorable pour lui, vous l'aimeriez aussi, vous. Mon Dieu, mon Dieu, il est si bon, si noble, si beau, mon jeune seigneur ! Comment se fait-il qu'on puisse ne pas l'aimer?
Pendant que Nanette parlait ainsi, Maria Hernandez la contemplait avec un étonnement mêlé d'une pitié profonde. Car, habituée à jouer au théâtre avec le clavier terrible de toutes les passions humaines, et douée d'ailleurs de ce merveilleux instinct d'observation que possèdent toutes les femmes, et qui leur fait si bien deviner les sentimens enfouis dans les intimes replis de l'âme et ks plus secrets mobiles de chaque action, elle n'avait pu se mépnindre sur le caractère de la démai'che que Nanette venait d'entreprendre auprès d'elle, et elle se sentait prise de la plus vive admiration pour cette jeune fille , qui . dans un élan sublinie , sacrifiait son amour pour essayer d'assurer le bonheur de celui qu'elle aimait.
Lorsque Nanette eut ce^sé de parler, Maria prit ses deux mains dans les siennes; et. fixant sur elle »m mélancolique regard :
— Mon enfant , lui dit-elle avec une certaine solennité, votre démarche me touche, et je veux ôtre bien frïuiche avec vous^ Je vais d^tic tout vous dire , comme si j'étais devant mon confesseur, et vous serez juge ensuite de ma conduite passée comme de ma conduite à venir. Sans doute, vous savez déjà quelle destinée m'a jetée dans une carrière pour laquelle je n'étais point née et où une fennue ne saurait entrer sans être aussitôt flétrie dans l'opinion publique. (Junui h moi , eu devenant ce qu'ils appellent une fille d'Opéra , je n'ignorais point que je dérogeais à ma noblesse, que j'imprimais une souillure au blason de mes pères, mais j'amois mieux cela que de devc.'uir une niauvaise religitusi'; il me semblait d'ailleurs «pic j'avai^ une iiellc tâche à remplir, cétiiit de démentir un injuste préjugé , en relevant ma profession par la pureté de ma vie. N'était-ce point là un noble but? Ce but, mon enfant, tout le monde vous le dira, j'étais sur le [loint de l'atteindre, lorsque, pour mon malheur, le sort me fit rencontrer celui dont vous avez prononcé le nom. Il était jeune, il était noble, il ét;iil beau, c'est vous qui l'avez dit, et de plus, je voyais on lui, comme je vois en vous maintenant, ce qu'on cher-
cherait vainement dans le monde où je suis condamnée à vivre , ce qui n'y est mOme qu'un objet de raillerie, la naïveté, la candeur et les douces illusions qui conviennent si bien h votre âge et au sien. Que vous diraije de plus? Je ne chercherai point à le nier : peut-être élais-je sur le point d'aimer M. le comte d'Anghus.
Ici Maria Hernandez se cacha le visage entre ses mains, comme si elle eût rougi d'un tel aveu. Oui sait nnème si elle ne cherchait pas plutôt ainsi à écarter un poignant souvenir? Il y eut un silence de quelque-! instans. Bientôt elle reprit d'une voix qui s'animait par degrés, jusqu'à
fi ♦'accent de la plus violente passion : - — Aveugle que j'étais , je ne m'apercevais pas que je m'étais laissé
j'endormir sur le bord d'un abîme ! Oh ! mon réveil fut terrible. Un soir ,
'fil y a deux mois de cela, c'était à la fm de lévrier, j'entendis un grand tunuilte sous les fenêtres de mon hôtel qui donnent sur la rue. On riaii,
-on chantait, et par intervalles, mon nom répété avec des éclats de
- voix railleurs arrivait à mon oreille. Etonnée, je m'approche d'une fenêtre et j'écoute... C'était une chanson dont M. le comte d'Anglars était le héros et dont moi j'étais la victime , une chanson remplie de honteuses allusions à un tète-à-tète en carrosse avec ce même comte d'Anglars. L'heure de l'Opéra était venue : non moins émue qu'indignée, je m'y fais conduire, et là j'entends encore retentir la même chanson dont le refrain me poursuit dans ma loge, au foyer, dans les coulisses, partout. Mes camarades, dont j'avais su me concilier l'estime et le respect , n'ont plus pour moi que des regards où , à défaut de dédiiin , se
- lit une insolente curiosité. Le public devant lequel je suis condamnée à paraître , la mort dans le cœur, reste froid et impassible specîatear de mes tortures, et, pour la première fois de ma vie, pas un suffrage a'a
• salué mon entrée en scène. Oh ! vous ne devinerez jamais, mon enfaiit, tout ce que j'ai souffert alors. (7est un supplice horrible et que je
- ne voudrais pas recommencer, quand il s'agirait pour moi d'un empire. Trop fière pour chercher à connaître la cause d'un tel accueil et à lae justifier, je rentrai dans mon hôtel dévorant les larmes de rage que je sentais près de s'échapper de mes yeux, et , sur le passage de mon carrosse , je pus recueillir encore l'écho de cette abominable chanson qui me broyait le cœur. Quelle nuit je passai! Mais enfin je n^^titis plus en présence de témoins, et au moins je pouvais pleurer ('a-lib''rié. Enfin , le lendemain . j'appris par quelques officieux amis que j urais trahie , perdue , diffamée , et que l'auteur de tous mes maux ,ét«ii le comte d'Anglars !
— Oh ! c'est impossible ! interrompit Nanette.
— Je le crus comme vous d'abord, mon enfant , car il m'en coulait plus que vous ne pouvez le penser de le trouver coupable. Mais bientôt, hélas ! ilne me fut plus permis de conserver le moindre doute,iLo. comte d'Anglars venait d'être blessé dangereusement en duel, et, avaut de se
- battre, il avait refusé de rétracter l'infâme calomnie qu'il n'a pas craint de faire peser sur ma tête, en déclarant que j'avais passé setile , en lète-à-tête avec lui. une journée en carrosse fermé, sur la roiUo de l'helles. Aujourd'hui, interrogez la ville et la cour, chacun vous dira : « La Hornandez n'est qu'une fille perdue comme toutes ses compagnes
- de l'Opéra. Seulement elle se cache, mais cm » découvert qu'elle- avait deux amans à la fois , le chevalier de Barbançon et le comte d'Anglars. » ( )h ! mon Dieu . suis-je assez humiliée !
Quelques pleurs brillèrent dans les yeux de la Hernandez pendant qu'elle prononçait ces paroles . pleurs de dépit , séchés bien vite par l'orgueil blessé. Nanette. émue à son tour de pitié, s'écria :
— Vous l'avouerai-je. madame, avant de vous connaître, je vous accusais, et peut-f tre je faisais plus encore . je vous maudissais ; n>ais n>air:knant je vous plains , oh ! je vous jure que je vous plains.
J16 l'Al.*Ȏ IDE I.A FAMILLE.
jo VOUS crois, mon onlant , répondit la comédienne on lui pressant
\;\ main , et jo vous rends grâce.
Mais, reprit timidement son interlocutrice, M. le comte n'est pas
aussi coupable que vous le pensez , et il a pu se laisser égarer par sa jalousie contre un rival. C'est uii mal si affreux que la jalousie, madame! Oh ! je prie Dieu que vous ne le connaissiez jamais.
— Le comte d'Anglars jaloux du chevalier de Barbançon ! à quel titre, bon Dieu? Ah! si j'ai un reproche à me faire dans tout ceci, c'est d'avoir préféré à l'homme qui se présentait franchement devant moi . sans chercher à dissimuler ses défauts . celui qui s'est affublé d'un masque menteur pour mieux me déshonorer ensuite. Sans ^oule, ce fut un tort de la part de M. de Barbançon. un tort dont je ne veux point l'excuser, de chercher à abuser de la confiance d'un jeune homme pour i'atlirer dans un piège. Mais n'y a-t-il pas bien loin de l'action d'un gentilhomme qui s'efforce de supplanter son rival , en le rendant ridicule , à celle d'un homme qui, pour une vaine satisfaction d'amourpropre, s'en va Ukhement calomnier une femme? M. d'Anglars jalt)ux de M. de Barbançon! mais il oubliait donc alors qu'en refusant de lui nommer l'aiiteurdu piège où il était tombé , en le priant même de ne point cherclier à le découvrir , c'était lui avouer déjà l'intérêt qu'il m'inspirait par le soin avoc lequel je veillais sur ses jours. N'ai-je pas fait plus encore? Oh ! oui, puisque aussi bien je vous ai promis une confession pleine et entière , je ne dois rien vous cacher. Je savais les fermens de haine qui existaient entre M. de Barbançon et M. d'Anglars. Ils n'avaient pu si bien l'un et l'autre me dissinmler leur pensée secrète , que je ne prévisse qu'à la première occasion il y aurait entre eux du sang répandu. Tremblant que cette promenade à Chelles, à laquelle j'avais eu la faiblesse de consentir, ne devînt le prétexte d'un duel, je me suis compromise, je me suis abaissée jusqu'à la prière; oui , mon enfant , moi Maria Hcrnandez , j'ai osé écriie à M. de Baibancon une lettre dont je rougis . dans le seul but de prévenir ce dueî. O que pouvait contenir cette lettre , je l'ignore . car j'avais la tète perdue en pensant qufil adversaire redoutable; le comte d'Anglars trouverait dans M. de Barbançon , si mes craintes venaient jamais à se réaliser , et j'étais assez sûre de l'amour do c(; dernier pour pensor qu'il ne résisterait pas à une prière do moi , bien que jo dusso faire éclater ainsi ma préférence pour son rival. .le sais en effol aujourd'hui ■qu'il n'a pas tenu à lui que ce duel n'eût point lieu . et qu'il a dû céder aux insultantes provocations de M. d'Anglars. Voilà, mon enfant, quelle a été ma conduite , quelle a été celle de l'homme au repentir duquel je veux croire , mais que je n'en dois pas moins considérer conune l'artisan de tous mes malheurs, et c'est à vous de juger maintenant s'il peut jamais exister aucun lien entre Maria Hernandez et le comte d'Anglars. Sans doute il m'est pénible de vous refuser , vous pour qui j'éprouve déjà tant d'intérêt et d'attachement même , n)ais ma résolution est prise , et je ne le reverrai de ma vie.
— Hélas! il mourra donc I s'écria la jeiuie paysanne en hochant douloiireusement la tête.
— Ne le crovez pas . mon enfant , on ne meurt pas ainsi. J'existe toujours, moi ,' et pourtant j'ai perdu le bien qui m'était le plus cher, ma réputation.
— Ht moi, madame, je voiis dis qu'il ne saurait vivre sans votre îimour. mon pauvre jeune seigneur. CHi ! madame ! ayez pitié d. lui et do n)oi . car s'il meurt , et il mourra , j'en suis sûre . moi d'abord je III lui survivrai pas, et vous aurez ainsi à vous reprocher la nmrt d'iino pauvre fille qui ne vous a jamais fait de mal. elle. Kcoute/, , madame , ^0 ne veux pas être trop exigeante , oi je no vous df'mande plus de i'fiimor; oh bien, pormettez-lui seulement de vous revoir, cela n'engage
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à rien , n'est-ce pas . et c'est bien peu : que je ne sois pas venue ici en vain, madame , un mot , un seul mot de vous aussi froid qu'il vous plaira , mais un mot de clémence , et alors je serai sûre qu'il vivra. Faites cela pour lui , pour moi , pour sou vieux père , un seigneur bien respectable et qui espère tant en lui, rainé d'une si noble famille ; pour ses frères et sœurs dont il doit être le protecteur et l'appui ; pour nous tous , en un mot , qui passerons le reste de nos jours à vous bénir et à prier Dieu qu'il vous rende heureuse.
La pauvre Nanette ajouta bien d'autres choses encore ; puisant dans s<m dévouaient même une éloquence pleine d'entraînement et de passion . elle eut de ces ac(;ens du cœur qui émeuvent et qui arrachent des larmes; que vous dirai-je de plus? Il vint un moment où la Hei'nandez attendrie lui tendit les bras , l'embrassa et confondit ses larmes avec les siennes. Oh ! ce fut alors sans dotite un spectacle touchant que celui de ces deux jeunes filles de condition si diverse , d'un type de beauté si opposé , et réunies dans une même pensée comme dans im même embrassement. Faut-il croire qu'il s'opéra en ce moment une révolution dans le cœur de la comédienne en faveur de notre héros , ou bien n'était-ce qu'une simple concession aux prières et aux larmes de son charmant avocat? Je ne sais ; mais vers le soir , lorsque Nanette rentra à l'hôtel d'Anglars , sans répondre aux questions qui lui furent faites , elle alla droit à la chambre de son jeune seigneur et lui tendit un billet de Maria Hernandez . où il n'y avait que ce simple mot : « Revenez. ■» Puis , accablée par la violence de toutes les émotioûs de la journée , elle tomba évanouie à ses pieds.