VIU
Bonheur au Jeu*
Il est plus facile de deviner que d'exprhner tout ce qui se passa dans l'âme du jeune comte d'Anglars , en recevant des mains de Nanette le billet de Maria Hernandez. En proie à mille émotions diverses, et appréciant peut-être alors pour la première fois tout ce qu'il y avait de dévoùment et d'abnégation sublime dans l'amour de cette jeune paysanne , il se précipita à genoux devant l'adorable fille, l'appelant des noms les plus tendres, la couvrant de ses caresses, et confondant dans sa reconnaissance comme dans son amour ces deux noms de Maria et de Nanette. Aussi, quand cette dernière revint à elle, et qu'elle se vit entre les bras de son jeune seigneur qui lui baisait les mains, elle ne put s'empêcher de murmurer tout bas :
— Hélas! ce n'est pas à moi que s'adressent tous ces baisers, c'est à une autre.
Mais bientôt elle eut honte de ce mouvement de jalousie auquel elle venait de céder involontairement , et s'écria avec un ineffable sourire :
— Monseigneur, êtes-vous content ?
— Nanette, répondit le jeune comte en la pressant contre son cœur, tu es un ange.
Antoine fut le seul dans la maison qui manifesta hautement sa mauvaise humeur, mais comme il grondait toujours , on n'y fit point attention. Pour Nanette , comme elle avait été triste de la tristesse du jeune comte , elle était maintenant heureuse de son bonheur.
A partir de ce moment , d'Anglars revint rapidement à la santé , et peu de jours après il était en état de se rendre à l'appel de la comédienne. Elle avait consenti à le revoir, mais seuletueat eu présence de témoins
Ug}j l'aîné DE Là FAMILLE,
et «la condition expresse que jamais il ne serait question entre eux d'un passé qu'elle voulait bien niellre t>n oubli . malgré Tatieinto mortelle qui , en était résultée pour sa réputation, et que devait faire revivre encore eeWe détermination même. Enfin, elle avait exigé l'engagement formel que jamais un mol damour ne sortirait de la bouche du jeune comte, le |)révenant qu^^ . du jour oii il manquerait à cet engagement , la porte de son hôtel lui serait impitoyabk'inent firmée'el saJis retour. Quelque dures ,. que fussent les conditions de ce traité obtenu encore avec beaucoup depeine par la jolie petite dipbmiaie qui l'avait négocié, on pense bien qu'elles avaient été acceptées avec joio.
Ce fut une soirée mémorable que c.lle où notre héros, après une ab-. scnce de près de trois uioLs . fut admis a venir baiser la main de la » Hernandez. Certes, Lau/un apparaissant dans le salon di' mademoiselle ■■ do Moulpensier au Luxembourg, après avoir passé six amiées de sa vie dans les cachots de Pigneml , n'excita pas plus de curiosité. Il n'était . br«it dès la veille que de cette imporlantL' nouvelle dans tous les cercles delà ville et de la cour. Aussi il y eut foule de bonne heure cliez la comédienne, tant chacun grillait d'envie d'être témoin de l'entrevue, et d'entendre les premières paroles que se dii-aient les deux amans , car on pei'sisuut encore ii les considérer comme tels. Dans notre grande et belle capitale, il faut bien peu de chose pour occuper l'attention publique, et ■■ l'oi] il pu voir que Philippe d'Anglars avait déjà eu cet hoiinenr en par-^. tage; seulement, comme cela arrive fréquenunent , on l'avait oublié • dès le lendemain. Il avait fait le plongeon , mamtenant il revenait sur ■ . l'eau.
Lorsque, fendant avec effort les flots de la foule qui se pressait sur son passage, il traversa les appartemens de l'hôtel Hernandez, la commise, ation l'eniporta pourtant sur Içi. curiosité à la vue de ce jeune gentilhomme pâle, les joues amaigries»^ et se soutenant h peine, lui dont la démarche était jadis si sûre et si fière, dont le front rayonnait si bien de jeunesse et de santé. Conime le premier jour où il était venu, il entra, en compagnie de Mirepoix. son fidèle Pylade. et il avait bien pour sa part quelque affinité avec (.)resle , ne fût-ce que par la fatalité qui s'acharnait sans cesse aussi à toutes ses démarches* ni plus ni moins que s'il eût été lils d'Agamemnon. Comme le premier jour, il fut introduit -, dans le parloir où l'inéviiable hidalgo don Juan Hernandez de Siete i Vglesiasy Hermosa y Andres se tenait majestueusement dans son cadi-e, , la' main appuyée sur le ponuneau de sa rapière. Il retrouva les mêmes grands seigneurs , les mêmes iraitans, les mêmes beaux esprits ; tous,ces personnages étaient tels qu'il les avait laissés, mêmes visages, mênies. altitudes; ils n'étaient ni plus vieux, ni plus jeunes; il si^mblait que rieu- n'eût changé que lui seul, et que l'hoiel Hernandez fût devenu une suc»cui^nle du palais enchanté de la Belle au Bois dormant. Dans cet étalde-, choses, d'Anglars s'attendait presque à entendre annoncer derrièiM? lui,.. M,; le chevalier de Barbaneou; mais, heureusement pour lui, il se iroiu»pail sur ce point , et les geôliers de la Bastille n'étaient nullemejjlUismrr pfjsos encore à lâcher une si belle proie.
A l'aspect du jeune comte , et en apercevant les ravages que la maladie. ■ et le chagrin avaient imprimés dans toute sa personne . .Maria Hernandez nQ pul dissinmler entièremeni son émotion , niais elle la réprinia bien vite , et , au grand élonn»'nienl de l'assistance et de noire héwa lui-, même, elle lui adressa la i-arole avec aisance et bonté, ahsoiinnent comme si elle l'eût vu la veille ou le matin même. Toutefois, on rem.irqua qu'elle affectait de lu* parler toujours à haute voix et sur les sujets lea plus indifférens. Pour lui . il était évidemment fort troublé. Lorsqu'il se retira après une Tisile qu'il eut le bon esprit d'abréger, il s'approcJia de la comédienne!, et lui demanda d'un ton timide s'd lui sérail jtermiB de. revenir lui présenter ses honuuages le lendeniaùi ; elle répondu gnujieur^-
l'aîné DE LA FAMILLE. H9
seMent qu'elle recevrait loujours M. le comte d'Anglars aA'ec plaisir;'" maris , ajouta-t-elle tout bas , toujours aussi aux mêmes conditions.
D'Anglars n'en demandait pas davantage. Il y a des niomens où l'amour, comme dit le Tasse :
Niilla spera poco chiede.
Lorsqu'il rentra à l'hôtel d'Anglars, Nanette était en prières : elle a^^ait i passé toute la soirée ainsi ; pauvre Nanette !
Cependant s'il ovait rencontré une négociatrice aussi habile auprès de '-' la HernanJez , dans la personne de ccîk' jeune paysanne, il aurait eu grand besoin également d'une intervention non moins puissante et non moins efficace auprès de son oncle l'évêque , qui se montrait beaucoup plus récalcitrant , et refusait non seulement , lui , de le recevoir , mais encore de l'aider le moindrement de sa bourse. Le crédit du jeune-"^ comte s'épuisait en attendant tous les jours, et les rapports d'Antoine à ■'• cet endi-oit devenaient de plus en plus alarmans. Il devenait urgent de-'-^ pourvoir aux embarras d'une telle position. D'Anglars commençait à le'^ sentir lui-même ; et, après avoir épuisé toutes les ressources "épistolaires, il crut devoir se présenter en personne chez moViseigneur d'Icosie ;, mais la il put se convaincre que sa cause était totalement perdue: -'■ Le suiss^ de monseigneur, qui l'avait si bien accueilli la première fois,'-*^ lui barra inhumainement le passage; il avait des ordres précis à cet effet. IMonseigneur avait appris que la première sortie de son neveu avait été poxir une fille d'Opéra ; et, jugeant qu'il y avait là ce que l'Eglise appelle impénitence finale , il avait fait appeler la supérieure d'un couvent d'Ursulinés de la rue de Sèvres , et lui avait annoncé hautement son intention de léguer tout son- bien à sa communauté. Bien que peut-être notre -' gentilhomme eût quelques motifs de soupçonner un pareil dénouement; ce fut un coup de foudre pour lui, dans sa°situaiion actuelle. Toutefois, il né^ s'en laissa pas abattre. Pour un amoureux, la perte d'un héritage n'est jamais ce qu'elle est pour les autres hommes; et puis, avec le temps, il-"^ n'avait pas perdu tout espoir de fléchir son oncle. Cependant il jugéfti^ qu'il importait de cacher le plus long-temps possible cette désastreuse" nouvelle qui ne manquerait pas de tuer le peu de crédit qui lui restaitt'--' Dans cette vue, il eut recours à son cher Antoine, qui était toujours sà^. res^urce dans les occasions désespérées.
If fut convenu entre eux , d'un commun accord , qu'on garderait l'hôr ^ tel de l'ile Saint-Louis pour sauver les apparences . et qu'on entrerait' J^ dans un grand système d'économies. Le seul laquais qui restât, dut êtré'l congédié avec le suisse de l'hoiel, qui ne remplissait guère là qu'une'* sinécure. Seulement, leurs livrées furent conservées, parce qu'elles pou-^^ valent être utiles dans l'occasion. Le jeune comte se faisait fort de sub^" venir k toutes les dépenses de la maison avec sa solde de cornette des'-J gendarmes de la garde dont dallait reprendre le service, avec quelques'i secours qu'd espérait tirer de sa famille, plus avec les emprunts qu'ii'i^ parviendrait à réaliser à valoir sur la succession paternelle, déjà , on le"! saiti, fort entamée. Antoine gémit, gronda; fit cent objections comnïe'^ toujours, répétant à chaque instant que le meilleur parti à prendre était U de- retourner passer la belle saison en Auvergne ; que si ce parti avait éi&'i suivi dès le principe, M. le comte d'Anglars n'aurait pas achevé de ss'i brouiller avec son oncle ; puis à la fin, comme il était fort attaché à son^i jeune maître et qu'il ne craignait rien tant que le contrarier, il se tsû^^ gea à son avis. D'Anglars en fut enchanté. "i
— Tu verras, lui dit-il, que tout ira le mieux du monde, et qu'à nous'^ trois (il est bien entendu que Nanette était toujours de la maison) noiià^îî vivrons comme dans un Eldorado. D'abord il n'y a rien qui serve si malqu'un^i monde de valets. C'est toujours entre eux à qui no fera pas une chose ^^ 4
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et je suis sûr que tes fonctions d'intendant étaient un sujet de tracas et de soucis perpétuels pour toi. N'ayant d'ordres adonner à personne, lu seras parfaitement tranquille, et je n'aurai, moi, ni gages, ni livrées, ni tout ce qui s'ensuit à payer. Mes dépenses personnelles sont peu de chose. Voici l'été qui vient, ce n'est pas comme l'hiver, on peut aller à pied , c'est même du bel air. J'ai une garde-robe fort bien montée et toute neuve . grâce h ma maladie. Je ne veux me permettre d'autre passe-temps que l'Opéra, oii j'ai mes entrées en ma qualité de cornette des gendarmes de la garde. Avec tout cela , nous aurons bien de la chance contre nous si nous ne parvenons à ajouter les deux bouts.
— C'est à merveil'e, monsieur le comte, mais l'arriéré...
— Nous verrons plus lard : ne nous occupons que du présent. Toi, seulement il f^mt que lu me secondes, entends tu bien. Aie soin de dire toujours que je suis au mieux avec mon oncle, qu'il me donne continuellement de l'argent . que nous faisons grande chère à l'hôtel ; cela fait bien. Ne te montre pourtant que le plus rarement possible dans le quartier, parce que d'abord il serait malséant qu'il n'y eût personne pour répondre, si par hasard il me venait une vi-ite.
— Ah ra, monsieur le comte veut donc me faire suisse à présent?
— Il le faudra bien dans l'occasion , mon pauvre Antoine; mais ce n'est pas tout, je pourrai avoir à t'employer en toute autre qualité, et tu conçois qu'il importe dès lors que ton visage ne soit pas trop connu.
— Je comprends que nje voilà revenu exactement au même point que quand nous sommes arrivés à Paris , il y a six mois.
D'Anglars soupira , et , sans s'inquiéter autrement de l'observation d'Antoine , il s'écria:
— Ah! quel dommage qu'il n'y ait plus que les rois et les princes qui aient des pages I Quel charmant petit page nous eussions fait de Nanelte !
— Oh ! pour le coup !...
— N'y pensons plus. Allons, Antoine, quitte ce sombre visage: la fortune ne me sera pas toujours contraire. Il faut toujours dans ce bas monde ne compter que sur soi . c'est le moyen de réussir. Je suis cornette aujourd'hui, mais je monterai en grade infailliblement; et vienne une bonne guerre , en Espagne par exemple , je puis devenir maréchal de France.
Après avoir fait ce beau plan de conduite, d'Anglars se remit à vivre à peu près comme par le passé, partageant son temps entre les obligations du service qui l'appclairnt tantôt à Versailles, tantôt à Marly, et entre l'Opéra et l'hôiel llernandez, les deux séjoui-s où il semblait avoir fait élection de domicile. Cependant l'amuur, celte passion tyrannique et envahissante qu'on a toujours la prétention de vouloir gouverner à sa guise, ne s'accommode pas ainsi de nos fantaisies. Noire héros avait d'abord considéié comme le bonheur suprême d'être réadmis en présence de Maria llernandez, de la voir, de lui parler, et il ne s'était point inquiété de ce qui adviendrait ensuite; mais lorsqu'il vit qu'il était positivement aussi avancé, au bout de deux semaines de cour assidue, que le premier jour, et que la comédienne, fidèle aux clauses de son traité, n'avait plus pour lui la moindre œillade particulière, et le recevait avec autant d'indifférence que tel vieux duc ou tel épais traitant, il conuuenra à se désespérer. En vertu de celte loi élernelle des contrastes qui régit notre nature, il devenait d"; u'ant plus épris de la belle Espagnole, qu'elle semblait moins accessible à son amour. Tous les jour>, il attendait avec impatience le moment où il lui sérail permis de se rendre chez elle ou d'aller à lOpéra s'enivrer des séductions de son chanl ou de s;i danse. ('»mme les heures se traînaient b-ntemcnt jusque-là! et comme il eilt de bon cœur supprimé le soleil qui n'éclairait pour lui que le temps pendant lequel il ne la voyait pas? Et pourtant dès qu'il se trouvait en sa présence, il ne goûtait qu'un
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bonheur mêlé d'amertume, en songeant que celle femme qu'il aimait de toutes les forces de son ànie, était insensiljle à son amour, et qu'il s'était interdit volontairement lui-même tout espoir de la fléchir. Quelquefois, honteux de sa faiblesse, il formait le projet de rompre sa chaîne et de ne , plus retourner chez elle, et alors il passait deux jours entiers sans la voir. Comme il s'ennuyait ces deux jours-là ! Mais le troisième jour, il revenait plus amoureux que jamais reprendre ses fers, et la Ilernundez le recevait avec sa grâce accoutumée et sans paraître seulement s'apercevoir qu'il n'était venu ni la veille, ni l'avant-veille. Inlortuné d'AnglarsI Etait-il donc devenu à tout jamais un étranger pour celle fenune dont il avait jadis fait battre le cœur ? D'autres fois, en regardant Natiette qui, toujours tendre et résignée, lui souriait doucement, il la trouvait si jolie, qu'il voulait se remettre à l'aimer et en faire sa maîtresse; mais bientôt il se disait que ce serait un sacrilège de flétrir celte sainte et pure jeuno fille, alors qu'il ne pou\ ait lui offrir en même temps son caur qui appartenait à une autre, et il s'en allait à l'Opéra ou à l'hôtel Hernandez,
Il ne subissait pas moins matériellement que n.oralcment toutes les conséquences de la lutte insensée qu'il avait entreprise. Sans cesse harcelé par ses créanciers, réduit à une existence toute de privations et de misères, qu'il dissimulait avec soin sous les dehors du luxe et de l'aisance, faisant des repas d'ermite et vantant dans le monde les lalens de son cuisinier, il sacrifiait à l'orgueil loul ce que lui laissait l'amour, et, dans l'une comme dans l'autre de ces deux passions, il ne trouvait que des soucis et des tortures.
Un soir, il y avait une fête chez Maria, à l'occasion de son anniversaire de naissance : elle venait d'accomplir sa vingtième année ; et, afin de célébrer cet anniversaire d'une manière digne de sa fortune, elle avait réclamé le concours de ses camarades de l'Opéra, pour un spectacle qui devait avoir lieu dans l'une des salles de son hôtel, disposée à cet effet. Un bel esprit de l'époque avait coniposé, pour la circonstance, une pièce qu'on disait pleine de délicates allusions, et dont la musique avait été choisie dans les opéras et ballets où la Hernandez avait eu le plus de succès, et chaque situation du nouvel ouvrage était combinée de façon à rappeler l'un de ses triomphes. Elle-même avait consenti à jouer dans cette pièce un rôle épisodique et à exécuter devant son auditoire une des danses voluptueuses de son pays, entremêlée, selon la mode mauresque, de musique et de chant. On pense bien que d'Anglars n'eut garde de manquer à cette solennité, qui fut pour la charmante fille d'Opéra l'occasion d'un nouveau triomphe. Elle fut saluée par une pluie de fleurs et de madrigaux qui s'adressaient non moins à l'union, si rare des deux talens bien divers dans lesquels elle excellait, qu'à sa beauté la plus accomplie qu'il soit possible d'imaginer. Plusieurs princes du sang, le duc de Chartres, le prince de Conti, M. le Prince, avaient brigué la faveur d'être conviés à cette fête, et leur enthousiasme ne connaissait plus de bornes. Un succès si éclatant n'eut d'autre effet que d'achever de porter dans l'âme de notre héros le trouble et le découragement. Triste au milieu de l'allégresse générale, étourdi de la pompe et de l'cclal de la fête, jaloux de tous ces applaudissemens frénétiques, qui lui semblaient accuser autant de rivaux qu'il y avait de spectateurs dans la salle, il se leva avant la fin du spectacle et descendit dans le jardin de l'hôtel, pour y promener en liberté et sans témoins ses noires rêveries.
On était à la fin du mois de mai, la nuit était magnifique. Après avoir erré quelque temps dans les allées les plus sombres et les plus solitaires, il s'assit dans un bosquet écarté où les bruits de la fête n'arrivaient plus à son oreille qu'en échos affaiblis, où les roses et le chèvrefeuille enivraient les sens de leurs doux parfums, et, les yeux fixés sur l'étoile de Vénus brillant à l'horizon, il s'absorba tout à fait dans sa mélancolie. Il y avait environ un quart d'heure qu'il était dans cette position qui semble tenir
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à la foi? do la veille et du sommeil, lorsqu'une main le loucha dou rement. '-^ Il tressaillit et tourna la tète. Etait-ce une illusion ? Une ombre charmanWf-" était devant lui, cl dans celte ombre, à la molle lueur qui tombe des" étoiles, il avait reconnu la llernandez. Elle élait velue du costume andà^^'^ lous sous lequel elle venait de danser. Soit mrme qu'elle tut encore soil»'( l'impression de la fatigue momentanée que cet exercice avait dû lui fail^'é'-' éprouver, soit plutôt que quelque émotion intime et cachée se fût empà"»" rée d'elle, Tagitafion de son sein trahissait les battemens de son cofuï'.'*-' Debout, sous le vert feuillage de ce bn^]uet, par une belle nuit d'été, et'P auprès de ce jeune homme h tête blonde, elle rappelait cette fois, à né^ s> i)Ouvoir méprendre, Diane, la fière déesse, qui s'en vient trouver EiJ^' '^ dvmion.
' — o mon Dieu! s'écria d'Anghirs qui rompit le premier le silence, meAt* Dieu, si ce n'est qu'un songe, ne mo réveillez pas ! Maria sourit et répondit d'une voix légèrerTient émue :
— Non. monsieur le comte, ce n"esl point un songe ; mais que faitesvous donc là seul comme un boudeur?
Confus et charmé, le jeune comte ne put que balbutier quelques mots ' sans suite :
— Senora. dit-il, je... Veuillez m'exaiser... la chaleur...
— Allons, monsieur le comte, reprit tendrement la comédienne, ne cherchez pas à me tromper; Vous êtes triste depuis quelque temps ; je . veux connaître le sujet de vôtre tristesse.
— Hélas ! senora, vous savez à quelles conditions il rn"a été permis de"^ reparaître en votre présence. Voulez-vous donc me forcer a violer ma promesse ?
— Oii! non. répartit vivement î\ïaria. mais je ne veux plus que rôti^f soyez triste, entendoz-vous?... Vous me le promettez?
Et elle lui tendit la main. D'Anglars saisit en tremblant cette main ado<^.^ rée,' et il la baisa avec transport. Il y eut un silence, silence plein d'inef^-' fables délices. Au bout do quelques instans, la jeune femme s'écria avéCt' uii accent qu'elle voulut rendre assuré ;
— Voyez ce que c'est ! vo'là que la contagion me gagne anssi,et je de»-^-' viens triste comme vous. Ecoutez, parlons de choses plus gaies : on di*'" que vous avez dans l'île Saint-Louis un petit hot ■! d'un goût exquis, eiP;^ j'ai beaucoup entendu parler de certain souper que vous y avez donnée'/ riiiver passé, à messieurs les gendarmes de la garde. Je sais une pet-»^ sonne qui a l'intention d'aller vous faire visite demain soir et... de votrtlP demander à souper. Serez-vous libre, et vous plaît-il de la recevoir ? ' '
— Et, reprit le jeune comte d'une voix à peine articulée, cette... per-' ' sonne... est...
Maria mit son doigt sur le bord de ses Iôntos; puis, contemplant son'! interl'icuteur avec un sourire plein de tendresse et de malice:
— Monsieur le comte d'Anglars, s'écria- l-elle, devinez !
Comme elle parlait ainsi, un bruil de pas retentit à peu de distance;^ J et légère connne un oiseau, elle disparut. D'Anglars voulut s'élancer, ne'.fût-ce que pour baiser le bas de sa robe, et il sortit du bosquet : mais à ce- •■ moment il se heurta violemment contre nn corps opaqiie et animé; et nneP" voix bien connne s'écria :
— Enfin je vous trouve, monsieur le comte ! ' '
— Antoine ! dit à sou tour le jeune d'Anglars, la peste soif du maroufle-î^^' Et par qufl hasard?... \h\\^, cédant tout à coup à ce besoin d'épanché^ ment qui caractérise généralem ni Us amoureux. •>! sans lai-^ser le lem|«''J à l'honnête montagnard de parler: Au surplus, ajoula-t-il avec «ne rsT- '^ pidilé sans égale, tu viens fort h propos, mon cher Antoine; apprendif que ma persévérance a enfin triomphé de tous les obstacles et que je suis ^le plus hcuriMix des honmn's. Si tu savais. Antoine, ce qui n'arrive! Mais non, je te raconterai tout cela plus tard en détail : pour le moment, il
l'aîné de la fatmillb. l^^l
faut nous occuper des préparatifs ; va, cours sur-le-champ par la villes '.' achète des fleurs, coniniande un somptueux repas. Il faut que demain l'hôtel d'Anglars soit digne d'être visité par une reine.
— Ah! mon pauvre jeune maître! murmurait pendant ce temps-là An-^'* toiiie ébahi, est-ce que sa folie le reprend? Sans doute il sait déjà ce qui '■ se-passe, et cela a produit une commotion sur son cerveau.
Puis, profitant de ce que la respiration venant à lui manquer, d'Anglars ' s'était arrêté : .
— Monsieur... monsieur le comte, s'écria-t-il. il ne s'agit pas de fleura'**^ ni de repas, mais bien de vos créanciers qui sont à l'hôtel à cette heure, et qui font main basse sur tout, en vertu de je ne sais quel jugement qu'ils ont obtenu contre vous. Je suis accouru ici pour vous dire cela. Vous aveZ'^ jusqu'à demain pour trouver un autre gîte; on nous laisse encore cette"' nuit par grâce.
A ces cruelles paroles, d'Anglars demeura quelques instans la bouche béante, les yeux effarés, hocliant machinalement la tète comme un homme qui ne comprend qu'à moitié ce qu'on vient de lui faire entendre, puis il poussa un cri douloureux; et, saisissant son vieux majordome par le bras :
— Ah! grand Dieu! balbutia-t-il d'vme voix étouffée, que dis-tu là? Mais cela ne se peut! Antoine, cela ne se peut, il me faut absolument '' mon hôtel pour demain. Antoine, mon bon Antoine, va te jeter en mon noni, aux genoux de ces honniies; dis-leur qu'après-demain je lem- abandonne tout ce que je possède, mais que je leur demande encore un répit, un dernier répit jusqu'à après-demain, c'est bien peu. Parle-leur toujours de l'héritage de mou oncle l'évèque!
— Votre oncle, monsieur le comte! Apprenez qu'il touche à ses derniers y momens : c'est ainsi que s'est éventée la mèche. Ou a su qu"il avait fait-f, appeler son notaire avec la supérieure du couvent des Ursulines, et que..-. vous étiez déshérité.
— Ciel ! Eh bien, Antoine, dis à mes créanciers que je leur abandonne ^{ tous mes droits siu- le bien de mon père; que je suis prêt à signer une.n renonciation en leur faveur sur tout mon patrimoine; qu'ils auront le.,., château d'Anglars, les bois, les métairies, les burons qui en dépendent, Antoine, cela doit leur suffire, n'est-ce pas? ,,
— Hélas! monsieur le comte, ils disent que le château d'Anglars n'est vi? qu'qne bicoque, et que sa vente ne les couvrira pas de la moitié de ce qu'ils vous ont prèle. .j
— ^ Ils disent cela, les infcimes! Oh! je leur passerai mon épée à traversi) le xorps. . Mais non. je veux aller les trouver moi-même, je veux abdiquejt fi aujourd'hui tout l'orgueil de ma naissance ; je les prierai, je les suppUeratxî tant qu'ils ne seront pas uiexorables. f
— Oui. si vous avez de l'argent à leur donner.
— Ds l'argent! bon Dieu! de l'iu-gent! mais je voudrais en avoir ! Où-*^ en trouver ?
— Demandez à vos amis^i à M. de Mirepoix.
— Us n'ont tous que des dettes.
— Alors adressez-vous à ces traitans, à ces grands seigneurs qui sonfr*^ dans cet hôtel. Ces gens-là sont cousus d'or, s'il faut en croire leurs "^ valets.
— Ah! plutôt mourir que de dévoiler ainsi ma misère ! Infortuné que"\l je suis, au moment où je touchais au bonheur! Et quand elle va savoir..: i'-" Olvl quel opprobre pom' moi! Dieu tout-puissant, que vous ai-je fait'P pour m'accabler ainsi?
A ces derniers mots , le jeune comte , en proie au plus profond déses^^-' poiâ:,. laissa tomber sa tête entre ses mains. Le vieil Antoine le contempla quelques instans avec une pitié profonde, et une larme vint mouiller sa "
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paupière, puis tout à coup son front sembla s'éclaircir; et, tirant timidement son maître par la manche :
— Monsieur le comte, s écria-l-il avec un naïf embarras, pardonnez la liberté que je prends, mais si vous vouliez me faire l'iionneur d'acc<^pter mon polit pécule, peut-être, avec ce qvie vous pourrez vous procurer de votre côté . y aurait-il moyen d'obtenir un répit des créanciers. J"ai là deux cent quatre-vingt-trois livres douze sous.
En parlant ainsi . Antoine avait tiré de sa poche une bourse de cuir qu'il insinuait assez gauchement dans la main de son jeune maître. Le comte ému pressa la main de rhonnèle majordome.
— Mon pauvre Antoine . lui dit-il . que veux-tu que je fasse de cette somme? Puis il ajouta mentalement : (7esi à peine s'il y aurait là de quoi
fiayer les frais d'un souper pour une fenuiic qui est habituée à un si grand uxe.
— C'est égal, répartit le fidèle montagnard, prenez cet argent tout de même ; car votre désespoir me fend le caur, et m'est avis que cela vous portera bimheur.
Frappé de ces dernières paroles, d'Anglars sentit germer dans son cerveau une idée qui lui parut de nature h le conduire à son but ; et , se penchant presque mystérieusement à l'oreille d'Antoine , tout en marchant dans la direction des bàtimens:
— Écoule, s'écria-t-il. mon bon vieux serviteur, cette somme est bien peu de chose . mais , réunie à quelques pistoles qui me restent , il y a moyen d'en tirer parti au jeu, et j'ai vu gagner plusieurs milliers de louis avec une mise beaucoup moins forte. Attends-moi là dans ce jardin, je reviens dans peu. Oh ! je gagnerai, je suis sur que je gagnerai !
Et , sans donner même à Antoine le temps de faire la moindre observation . il s'élança dans l'hôtel. Le majordome tomba à genoux au pied d'un arbre, et, dans sa foi naïve, il récita trois fois son Pater et son Jâi-e, pour que Dieu fît à son jeune maître la grâce de gagner au jeu.
Il était encore dans celte posture , lorsqu'un groupe de personnes de la fête qui se promenaient dans le jardin pour prendre le frais , passa k peu de distance de l'arbre derrière lequel il se trouvidt caché, et quelqu'un s'écria tout haut :
— Savez-vous ce qu'a ce soir le petit d'Anglars? Lui que j'ai toujours vu beau joueur . il semblait tout à l'iieure près de tomber en syncope pour une vingtaine de louis au plus qu'il doit perdre.
Antoine se releva et se frappa le front contre le tilleul qui l'abritait ; puis, se dirigeant lui-même vers l'hôtel, les yeux hagards, les lèvres tremblantes . il s'approcha d'im valet et demanda à parh-r sur-le-champ à la senora Hernandez pour une affaire de la plus hante imp<jrtance. Introduit en présence de la comédienne, il s'exprima en ces termes, d'une voix fiévreuse et saccadée :
— Madame ou senora, comme il vous plaira; je vous demande excuse de vous déranger ainsi au milieu de vus plaisirs. Je ne sais si vous me reconnaissez, je suis à M. le comte d'Anglars.
— Eh bien! s'écria Maria effrayée en conicmplant le visage décomposé de son interlocuUHir. qu'est-ce ? serait-il arrivé quelque accident à votre maître? Pourtant il y a un quart d'heure à peine, je l'ai aperçu jouant à la basse lie.
— Madame, reprit Antoine avec force, il est arrivé à mon maître non point un accident , mais un grand malheur, mais un fléau . et le plus ép<^)iivantabk; de tous. Il s'est laissé soUement éprendre d'une fille d'Opéra qui l'a ruiné, ruiné corps et âme, entendez-vous ! Oui, madame, le moment est enfin venu où il faut que je décharge mon en ur. Vous avez, par vos infernales coquelleries, ensorcelé mon pauvre maîlre et porté le deuil et la houle dans une noble famille dont il était l'orgueil et l'espoir. A cause de vous , M. le comte d'AngUurs a été déshérité par sou oncle , et
l'aîné de la famille. 125
il a mangé par avance tout le bien que doit lui laisser son père; à cause de vous, il a été étendu trois mois durant sur un lit de douleur, dont il ne s'est relevé que par un miracle, et demain enfin, à cause de vous, le comte d'Anglars de Rochevert, l'aîné d'une des plus illustres familles du royaume, n'aura plus où reposer sa tète. Voilà, madame, tout ce qui est arrivé à cause de vous, voilà ce que j'avais à vous dire. Ah! c'est affreux! c'est indigne, et je prie Dieu qu'il vous le rende. Maintenant vous pouvez retourner h vos fêtes, à vos comédies, à vos musiques, mais vous y emporterez la malédiction d'un vieillard. «
En s'entendant apostropher ainsi par un valet , car la mise d'Antoine n'annonçait guère une position plus élevée, la Hernandez, habituée à tant de respect, d'encena^jet d'hommages, sentit d'abord tout son sang de fille d'hidalgo bouillonner dans ses veines; mais bientôt, émue de compassion à la nouvelle d'un désastre qu'elle était. lois de soupçonner, elle répondit à Antoine d'un ton prénétré, bien que toujours digne et fier :
— Dieu m'est témoin que tous ces détails, un seul excepté, la maladie de M. d'Anglars, m'étaient inconnus, et je regrette de tout mon cœur que les choses en soient venues là. Je croyais M. le comte d'Anglars riche ; lui-même semblait avoir pris à tâche de le faire croire à tout le monde. Je m'étais trompée. Je vous remercie de m'avoir éclairée sur ce sujet comme sur les autres , bien que peut-être vous eussiez dû mettre plus de modération dans vos paroles. Je n'en suis pas moins disposée à en profiter.
Ayant ainsi parlé , elle fit signe de la main au vieux majordome , et il y avait alors tant de majesté sur son visage, que le montagnard sentit toute son indignation s'en aller en fumée ; et , s'inclinant profondément , il se retira sans mot dire. Dès qu'il fut parti. Maria rentra dans la partie des appartemens qu'elle avait abandonnée à ses hôtes. Son front était calme et souriant, il n'avait conservé aucune trace de la scène qui venait de se passer. Elle aperçut le comte d'Anglars qui, pâle, la chevelure en désordre, se disposait à sortir; et, l'arrêtant au passage :
— Eh quoi ! monsieur le comte , lui dit-elle , vous nous quittez déjà ? Cela n'est pas bien. Seriez-vous malade ?
— Moi, senora, répondit le comte en cherchant à dissimuler son trouble. Oh ! non pas, et je vous rends grâce de votre sollicitude ; mais une affaire imprévue...
— Pourtant, si je vous priais bien de rester.
— Senora, une prière de vous est un ordre.
— A la bonne heure. Vous avez joué ce soir, monsieur d'Anglars ? Je gagerais que vous n'avez pas été heureux.
— Qui a pu vous dire ? Oh ! je n'ai perdu qu'une bagatelle, une vingtaine de louis au' plus. Cela ne vaut pas la peine d'en parler.
Et d'Anglars fut obligé de sourire, bien qu'il eût la mort dans le cœur.
— En effet, reprit Maria ; mais il faut prendre votre revanche.
— Non, senora, je ne jouerai plus ce soir.
— Quoi ! pas même avec moi ?
L'attaque devenait des plus pressantes, et il était fort difficile pour notre héros de la parer. Il avait pourtant d'autant plus à cœur de le faire qu'il avait perdu jusqu'à sa dernière pièce. Il en était réduit à promener autour de lui des regards inquiets, espérant que quelqu'un viendrait à son iiecours, et changerait le cours de la conversation ; mais c'était en vain.
— Mon Dieu, senora, balbutiait-il en même temps, je voudrais de grand cœuf vous obéir, et ce serait un bien vif plaisir pour moi; mais cette affaire dont je vous parlais, je me souviens qu'elle est assez pressée, et puis je ne suis pas très bien, la chaleur m'a un peu incommodé.
— Allons ! monsieur le comte, qui veut trop prouver ne prouve rien. Puis elle ajouta à mi-voix :
— Souvenez-vous que j'ai le droit d'être exigeante envers vous ce soir.
!126 l'aixé de la famille.
Il ost écrit que je ne réchapperai pas , pensa le cnnite... Voyons
donc, senora. dil-il ensuite tout haut, puisque tel est votre bon plaisir, joHons ensemble.
Et le conue et la comédienne prirent place en face l'un de l'autre à une table de jeu qui fut immédiatement environnée d'une foule de spe^^tateurs, ■car il était rare que la Hernandez se livrât à ce passe-temps.
Quel est votre enjeu, monsieur le comte ? dit Maria.
Ce qu'il vous plaira, répondit d'Anglars en fouillant dans les pochés
de sa«este. connue s'il eût dû y puiser des piles d'or.
Vingt-cinq louis, si vous voulez.
Le comte ne put réprimer une légère grimace.
— Est-ce que cet enjeu vous semble trop fort? s'écria vivement la jeune femme.
— Oh! non pas, répartit le comte qui tremblait qu'on ne lût sa débine sur son visage, et qui continuait toujours dans les poches de sa veste des investigations qu'il savait bien devoir ôtre infructueuses , c'est que... ce maraud de... (ici un nom nuunmré d'une manière tout à fait iiiintelli-
. gible) a oublié de remplir convenablemeut mes poches. Je m'en apeiwis
• à l'instant.
— ^ Oh î qu'à cela ne tienne, monsieur le comte, vous me devrez vingl- 'Cinq louis , si vous perdez. Commençons , car il me tarde de vous les u gagner.
— Puisque vous voulez bien m'acccpter pour débiteur...
El la partie commença. D'Anglars était sur les épines , il ne respirait ; qu'avec peine, poiu-tant il gagna.
— Vous m'accorderez bien ma revanche? s'écria la Hernandez. Notre héros était dégagé d'un grand poids : cette fois il joua avec beaucoup plus d'aisance et d'aplomb, et gagna encore.
— Je conmience a me décourager, dit Maria ; voulez-vous que nous jouions quitte ou double ; je vous donnerai cent louis ou vous ne me devrez rien du tout.
— Va pour les cinquante louis . répondit d'Anglars qui se trouva , je ne sais comment, gagner la partie avec un jeu détestable,
— Ma foi, s'écria la comédienne, décidément je m'entête, et il faut à toute force que je vous gagne ; nous jouerons les cent louis, si bon yous semble.
— Ce sera comme vous voudrez, senora.
Que vous dirai-je de plus? Le comte d'Anglars eut un tel bonheur qu'en moins d'une heure il avait gagné environ quinze-mille livres. Il avait beau faire pour chercher à dissimuler sa joie, son front rayonnait malgré lui ;
• car maintenant tout était sauf, les intérêts de son amour-piopre comme ceux de son amour; il avait amplement de quoi faire prendre patience à ses créanciers, et. ce qui avait un bien autre prix pour lui, rien ii'> s'opposait plus h ce qu'une convive adorée vînt s'asseoir le lendemain à sa table. D'où vient donc que .tout à coup ses yeux se sont troublés, et qu'il a paru sur le point de clianceler sur son siège ? Il a sufli pour cela de ces paroles nuirmurées h l'oreille de Maria Hernandez par un traitant :
— 11 n'est pas étonnant -que vous perdiez, senora, car vous écartez les -atouts.
A ces paroles ausà la jeune femme a rougi, et elle a répondu avec un .accent singulier :
.— !■ Hetircz-vous , 6'il tous plaît; je n'aime pas qu'on s'occupe démon -jeu. D'ailleurs, vous vous tronipez.
Alors un doute affreux s'est nmporé do l'âme du jeune comte. Dans les traits de celle qu'il aimi'. il a cni lire l'humiliante c<mipassion qu'on a''- <ï)rde h l'indigence. Aill^Â doue on bii fait l'aumône, à lui. lo comte d'Anglars de Uochevcrt ! (Jurl opprobre pour non nom ! Ce souper qu'on lui dejuande, on lui en paiu d'avance le prix! Ce, qu'il prenait pour de
l'amour, c'était de la pitié. 0 honte et dérision I A ces idées, sa pauvre tète se perd ; il ne voit plus les objets qui l'environnent qu'à travers un nuage , et , la partie gagnée , il tire de ses poclies tout l'or qu'il y a enfoui, le dépose siu- le lapis vert; et, se levant :
— Senora, s'écrie-l-il, excusez-moi de prendre congé de vous, et permettez, avant de partir, que je remette cet or entre vos mains. Je sais que la bienfaisance est une de vos vertus, et j'ai pensé que vous ne refuseriez pas à ma prière de vous charger vous-même de faire distribuer cette somme aux pauvres de votre paroisse.
Ayant ainsi paiié, le jeune comte d'Anglars s'inclina respectueusement et sortit du salon, laissant toute rassemblée, et Maria Heruaudez la première, dans une stupéfaction profonde.
lie Carfl'osse de la PoB»pe.
— Qui diable, messieurs, disait donc que lepetit d'Anglars était ruiné? C'est un bruit absurde et dénué de tout fondement. Témoins les quinze mille li^Tes qu'il gagnait cette nuit chez la Hernandez et qu'il a données aux pauvres. Vit-on jamais pareil exemple de prodigalité ? Je ne sais vraiment comment il fait son compte pour subvenir aux dépenses qu'il fait ; car enfm , bien que la Haute-Auvergne soit une de ces provinces perdues sur lesquelles on n'a pas grands détails, je n'ai jamais ouï dire que les gentilshommes qui. en sont issus brillassent beaucoup du côté de la fortune.
— En effet, il faut croire que ces d'Anglars font exception à la règle.
— Ou bien que le comte a trouvé le secret de faire de l'or.
— Lui! il n'a jamais mis le pied au Palais-Royal, ni le nez dans un livre de chimie.
— Raison de plus , puisque les adeptes ne trouvent rien.
Ainsi parlaient un beau matin , tout en se promenant dans la grande galerie de Versailles, quelques jeunes gendarmes de la garde , qui venaient de prendre leur service dans le palais, lorsque d'Anglars lui-même apparut à l'entrée de la galerie. Il marchait la tète baissée, l'air profondément soucieux, ses manchettes étaient toutes fripées, et sa chevelure, qui d'ordinaire était si artistement peignée , présentait un effrayant désordre. Enfin, pour compléter ce portrait, une couche assez épaisse de poussière, imprimée sur ses chaussures et ses vètemens, semblait indiquer .qu'il venait de faire à pied une assez longue route. Pourtant , dès qu'en levant la tète il eut aperçu de loin ses camarades, il passa vivement ses doigts dans ses cheveux, sourit, et, imprimant à tout son corps je ne sais quelle impulsion presque galvanique, il s'avança à la rencontre de messieurs les gendarmes, la mine avenante, évaporée comme un homme pour qui la fortime n'a que des faveurs.
— Eh mais , s'écria Mirepoix , qui figurait dans le groupe des promeneurs, c'est toi, d'Anglars; tune pouvais arriver plus à propos, nous parlions de toi. Ah ça, par quel hasard viens-tu à Versailles aujourd'hui que tu n'es pas de service ?
-^ Pardieu ! mon cher, répondit le jeune comte avec une merveilleuse légèreté, je viens faire ma cour au roi.
— A la bonne heure 1 je ne te croyais pas si bon. courtisan ; mais estce que tu as versé en route ?
— Moi ! voilà une plaisante question !
— Regarde-toi seulement dans le premier miroir venu.
128 l'aîné de la famille.
— En effet, repartit négligemment le comte , il me semble que j'ai un peu de poussière,
— Un peu ! le mot est modeste.
— CA'st qu'il faisait si beau temps que j'ai préféré faire ime partie de la route à pied à travers les bois, (^est une promenade délicieuse au printemps.
D'Anglars était encore bien modeste dans cette assertion , car il prenait le tout pour la partie.
— Ah ça ! ajouta-t-il avec un peu d'inquiétude, que disiez-vous de moi?
— Oh ! mon cher, nous nous entretenions d'un bruit le plus plaisant du monde qui court à ton endroit , la plus sotie et la plus invraisemblable nouvelle qu'il soit possible d'imaginer. Croirais-tu qu'on te dit ruiné de fond en comble? Eh ! eh ! c'est très drôle, n'est-ce pas?
— Eh! eh! balbutia d'Anglars avec un rire forcé, certainement,., certainement, c'est impayable.
Puis, tournant brusquement sur ses talons :
— Je sui^ un peu pressé , s'écria-t-il , et vous quitte à regret. Au re- Toir, messieurs.
En parlant ainsi , il traversa à pas précipités la grande galerie et se dirigea vers une salle obscure et écartée , à proximité des appartemens du roi, où il passait ordinairement fort peu de monde. La il se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur une banquette et se mit à réfléchir sur sa fâcheuse situation.
— Allons, se dit-il, il n'y a pas de temps à perdre. On ne sait rien encore , mais demain, mais ce soir même ma honte sera connue. On dira que je suis comme la grenouille de la fable qui a voulu s'enfler pour paraître aussi grosse que le bœuf, et on se moqu-ra de moi , et je serai obligé de supporter, sans mot dire, tous les sarcasmes, sous peine d'être bafoué plus encore , si je me fâche. Ce soir, il me faudra coucher à la belle étoile , a moins que je n'obtienne un asile à crédit dans quelque auberge de la ville , comme un cadet de Gascogne . et alors il me sera permis d'étaler tous les jours et en tout lieu le spectacle de ma pauvreté, après avoir étonné la ville et la cour de mon luxe et de mes prodigalités. Oh! quelle humiliation ! Ce ne serait rien encore si je n'avais aussi h rougir devant celle dont j'ambitionnais l'amour et dont je n'ai obtenu que la pitié. La pitié de Maria ! dois-je même y compter maintenant , après avoir repoussé ses bienfaits avec tant d'orgueil? Oh ! comme elle va rire de cet orgueil, si, fidèle à sa promesse, elle vient ce soir à mon hôtel pour y souper avec... mes créanciers !
Au milieu de toutes 1rs appréhensions du jeune d'Anglars, celle-là surtout dominait toutes les autres, et il n'est rien qu'il n'efit fait pour s'en affranchir; car il ignorait totalement ce qui s'était passé entre Antoine et la comédienne . et ne supposait pas que cette dernière pût avoir aucune donnée précise sur sa position. Antoine, comme on doit le penser, s'était bien donné de garde de souffler mot de son entrevue avec Maria Hernandez. Il connaissait mieux que personne tout l'orgueil de son jeune maître . et il savait que ce dernier ne lui aurait jamais pardonné, quels qu(^ pussent être ses motifs, de dévoiler sa misère à la femme qu'il aimait.
Tout h coup, et comme s'il eût cherché, dans le soliloque mental auq\iel il venait de se livrer, des forces pour l'accomplissement de quelque mystérieux projet, il se leva et se mit à arpenter h grands pas la salle où il s'était réfugié, tout en prononçant des [ihra^-es incohérentes, comme:
— Oui , c'est cela... il n'y a que ce moy<'n . je sauve ainsi les apparences... J'assure le sort d'.Antoine et de Nanette qui trouveront facilement à se placer d"ns »me meilleure maison. Je les délivre l'un et l'autre d'un fléau. Maria Hernandez, informée ce soir même à l'Opéra de ce qui se sera passé ici , rencmce à venir nie faire visite... Que les créanciers s'emparent de l'hôtel maintenant, qu'ils y couchent même, si bon leur
l'aîné de la famille. 129
semble , peu m'importe ! Mon gîte est ailleurs... Très bien, d'Anglars , très bien I
Tout en parlant ainsi et gesticulant, notre héros ne s'était pas aperça qu'il marchait d'une façon fort incivile sur le pied d'un courtisan qui venait d'entrer, et qui s'écriait en poussant des gémissemens lamentables :
— Comment , très bien ! c'est très mal qu'il faut dire. Prenez donc garde à ce que vous faites, monsieur. Aïe ! je n'en puis plus ; vous m'avez écrasé le pied !
D'Anglars regarda fixement son interlocuteur, puis il murmura tout bas:
— Voilà mon affaire ! Et il ajouta aussitôt d'un ton fort brusque : Prenez donc garde vous-même.
— Comment , reprit le courtisan , voilà qui est plaisant ! Vous vous attendez peut-être que je vais vous demander excuse de m'avoir écrasé le pied !
— Pourquoi pas ?
— Ah ! c'est trop fort ! Eh mais ! regardez-moi donc ; je ne me trompe pas, c'est le comte d'Anglars.
— Avez-vous la prétention de m'apprendre mon nom , monsieur le marquis de Dangeau?
— Ah ça ! mon jeune ami, sur quelle herbe avez-vous marché ce matin? Je commence à croire que vous n'avez pas mis la modération convenable dans votre déjeûner, en ce qui touche le chapitre de la boisson.
— Monsieur le marquis de Dangeau, vous m'insultez, je n'ai pas déjeûné.
— Tant pis pour vous, car l'heure est passée.
— Vous m'insultez , vous dis-je , et cela ne se passera pas ainsi ; il faut que vous me fassiez raison.
— Allons donc ! vous voulez rire.
— Je ne ris point, et je veux une réparation.
— Oh ! pour le coup, c'est trop fort ! Allons ! laissez-moi le passage libre; vous serez cause que je manquerai le lever du roi, et qu'il y aura une lacune dans mon journal.
— Peu m'importe ! vous y mettrez notre duel en place.
— Jeune insensé ! ne criez donc pas ainsi, vous vous perdrez. Voyons, mon cher d'Anglars , soyez raisonnable et me laissez passer, je vous le demande en grâce. Je ferai ensuite tout ce qu'il vous plaira. Je suis sûr que le roi s'est déjà aperçu de mon absence, et que d'un mois je n'aurai le bougeoir.
— Et moi je vous répète , monsieur le marquis, que vous ne passerez pas que vous n'ayez croisé votre épée avec la mienne. Allons, tôt, dégainons !
— Ah ! grand Dieu ! y songez-vous? dans le palais du roi !
— (Ju'est-ce que cela me fait ! En garde !
— Mais Sa Majesté sera furieuse.
— Raison de plus.
— Mais savez-vous qu'il y va do la Bastille pour le moins?
— Eh ! je le sais pardieu bien. En garde , vous dis-je , monsieur le marquis, en garde !
— Quelle rage vous tient ! Puisque vous le voulez absolument , nous nous battrons demain.
— Demain ! Oh ! ciel, il s'agit bien de demain. Non pas, non pas, c'est aujourd'hui.
— Eh bien ! un peu plus tard, après le grand lever.
— Pas une minute , pas une seconde de plus. La réparation doit être instantanée comme l'offense. Allons , marquis de Dangeau , votre épée hors du fourreau, ou vous me ferez croire que dans votre ordre de Saint- Lazare on fait serment de ne point s'en servir.
150 i.'ainé de la famille.
0«i-i!a. mon petit monsi-nir. vous le prenez ainsi, vous osez attaquer l'ordre de Sainl-La/are. dont le roi m'a fait grnnd-maîlrc un oi-dre auquel il n'est personne h la cour qui ne s'honorât d'appartenir...
Et diinl personne ne veut, marquis.
Pl:'.ît-il ? Oh! c'en est trop, et ma patience est à bout. L'ordre de
Saint-Lazare ! un ordre qui... un ordre dont... Corblcu ! je ne souflrirai pas... Ma foi. arrive que pourra !
— Ah! enfin, allons donc!
Et Danaeau . rouge roinine un coq . se mettait en devoir de tirer sa rapién^ du foun-eau , h l'exemple de d'Anglars qui tenait déjà la sienne à la main depuis lonir-tiMups, lusquf Ips gendarmes de la garde, qui de la galerie voisine avaient recueilli h la dérobée quelques éclats de voix annonçant une dispute, se précipitèrent entre les deux adversaires.
— !\Iallieureux ! s'écria Mirepoix en courant h d'Anglar» . rengaine , rcno'aïne au plus vile . ou tu es perdu. Sais-tu que c'est un crime de lèse-majeslc que de tirer l'éiiée dans 1<^ palais du roi? Heureusement nul autre que nous ne t"a vu. et nous serons discrets.
— A l'autre maintenant ! murmura d'Anglars entre ses dents; mais fous CCS gens-là ont donc juré de me fau'e couclicrà la belle étoile! Puis il ajouta avec un affreux juron et en criant comme un sourd : Laissez-
'moi me battre avec M. de Dangeau qui m'a insulté, je vous dis que je veux me battre !
Mais voyant qu'entouré comme il Tétait, il ne parviendrait pas à mettre son projet à exécution, et qu'au lieu de ciiercher à Tinquiéicr sur les suites de sa coupaltle algarade, ses amis semblaient disy)osés à employer tous les movens en leur pouvoir pour le sauver, et faisaient mémo déjà mine derenunener hors du palais, il prit tout à coup un tout autre parti ; et, après avoir remis son épée dans le fourreau . s'arrachanl de leurs bras , il se mit à courir couMue un fou dans la direction des appartemens du Foi. Louis XIV en sortait en ce moment, en compagnie de (pulques uns de ses familiers , pour all'T donner à manger aux carpes du grand bassin. D'Anglars r,e l'eut pas plutnt aperçu, que. se précipitant à sa rencontre, il tomba à genoux devant lui en s'écriant :
— .\h sir? ! je suis un grand coupable qui vient de tirer l'épéo dans TOlre roviîl palais di' Vers:iilles, qui ai voulu mettre ;i mal un de vos coarlisans les plus dévoués . le n:)b'e. le haut, l'excellent marquis de Panneau. Sire, je viens ap[»orter ma ti" te à Votre Majesté; disposez de moi connue vou- l'entendre/.
Le roi, qui n'ainiail pas les surprises, dit d'un ton fort irrité :
Relevez-vous, monsieur, et me lais.-ez passer; je me ferai rendre
compte de cette alfaire. H paraît que décidément vous prenez goût aux duels, mo?isicur d'Anglars. mais nous vous ferons passer ce goùt-là.
Puis il appela le caiiitaine des gardes de service et lui dit qi.elques mots à voix l>asse; c( lui-ei (it siune à deux exempts des gardes d'approcher. U'Anglars so tenait à quatre pour r.e p;is ex[rimer au^ roi toute sa leconnaitsanee de ce qu'il voulait bien songer h le faire arrêter, lorsque l)ange;.u parut avec le visage le plus comique du monde.
— Ali! sire, s'écria-t-il . que Votre Majesté me pardonne d'avoir manqué le lever. C'est...
El le riit;ne ecurlisan se disposait à faire quelque mnocent mensonge, lorsqu'il iqiercut d'Anglars entre les deux exempts des gardes dont lun lui (ieman(iait''s;n é) ée. A cette vue. il trembla de tou> ses membres, s'atterulanl a r.n pareil soit, et demeura muet et immobile.
— Suivoz-moi, Dangeau, dit le roi, vous allez me rendre compte de tout
ceci. , , , . ■ 1 , ,.
In ouart d'iieure après , notre héros descendait triomphalement 1 un des escaliers du palais, entre ses deux gardes- du-corps improvisés, pour
l'aîné de la famille. 131
aller gagner, en leur compagnie, un de ces carrosses du roi qu'on nommait de la Pompe et qui servaient . eu pareil cas, h conduire les coupables à la Bastille. Chemin faisant, il murmurait tout bas :
— J'ai donc enfin un gîte. Ouf! ce n'est pas sans peine.
Au moment où le marchc-pieçl du carrosse ayant été abaissé , les exempts l'invitaient poliment à monter le premier, un homme effaré , hors d'haleine, arriva auprès de lui en courant.
— Ah! c'est toi , Antoine , dit tranquillement notre héros. Que me veux-lu? je ne suis pas libre en ce moment.
— Monsieur le comte, balbutia l'ex-intendant d'une voix que rémotion et la rapidité delà course qu'il venait de faire altéraient singulièrement, je vous rencontre enfin ! loué soit Dieu ! J'arrive de Paris , j'ai pris ud cheval... pour venir... plus vite... je... v.ous... Et il fut obligé de s'interrompre pour reprendre haleine.
— Diable ! pensa d'Anglars . à cheval ! moi je suis venu h pied, et je ne serai même pas lâché de retourner en carrosse , cela me reposera ! Tout est bénéfice dans ma nouvelle position.
— Monsieur le comte, reprit Antoine, votre oncle est mort cette nuit.
— Ehbieu?
— Eh bien, il n'a pas eu le temps de changer son testament, et il vous laisse tout son bien. Vous voilà riche! riche! La supérieure des Ursulines en est tombée malade.... L'homme d'affaires vous attend. J'ai tout fait disposer pour le souper que vous m'avez dit. Mais vous ne répondez pas et vous semblez tout triste. Qu'est-ce qu'il a donc, messieurs, mon jeune maître? c'est étrange ! Je ne le croyais pas si attaché à son oncle.
D'Anglars monta dans le carrosse sans mot dire.
— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur le comte"? s'écria Antoine fout troublé en voyant les deux exempts en faire autant, après avoir échangé ensemble un regard d'intelligence • oîi donc allez-vous amsi?
— Mon pauvre Antoine , dit le jeune comte , tu iras trouver de ma part la personne qui devait venir souper ce soir avec moi. tu lui présenteras mes hommages et mes excuses , et lui diras qu'il m'est impossible d'avoir l'honneur de la recevoir. Je vais souper à la Bastille.
Le carrosse se mit immédiatement en marche, et. après avoir traversé les cours du palais, suivit la grande avenue de Paris qui fait face à la grille d'honneur. Comme il descendait la côte, un autre carrosse la montait. Celui-là était beaucoup plus riche et attelé de quatre chevaux. Toutes les glaces étaient ouvertes pour donner de l'air, en sorte qu'on pouvait voir parfaitement à l'intérieur. Celui qui occupait seul le fond de ce carrosse, et dont les traits étaient illuminés par un beau soleil de la fin du mois de mai. n'était autre que le vieux duc de Lauzun. qui. après avoir passé tout l'hiver absent de Paris, y revenait, par une bizarrerie bien digne de son caractère, au moment où d'ordùiaire chacun quitte sa maison de ville pour sa mùson des champs, et s'en allait faire sa cour au grand roi. Notre gentilhomme tressaillit à cette rencontre inattendue et féconde pour lui en enseignemens de toute sorte. Au même instant , le célèbre favori , apercevant de loin le carrosse de la Pompe qu'il reconnaissait fort bien pour y avoir pris place lui-même en un temps qu'on regrette toujours à soixante ans , se pencha avec curiosité eu dehors de la portière, et d'Anglars en ayant fait autant de son côté, tous les deux se saluèrent en échangeant un regard d'une expression bien différente, à coup sûr, départ et d'autre. Quelques secondes après, les deux carrosses se rencontrèrent, et le vieux duc cria en passant au jeune gentilhomme, avec cette voix sardonique qui lui était familière :
— Bonjour, monsieur le comte, il paraît que vous êtes décidément et en tout mon successeur !
132 l'aîné de la famille.
lin BastâaSe.
Lorsque d'Anglars fut iiitrodiiil à la Bastille, il ne pul se défendre d'un sonlinicnt d'effroi involontaire en passant sous ces voûtes noires et humides, dans ces cours intérieures où le soleil ne pénétrait jamais, et on songeant que c'élait là sa demeure pour long-temps peut-Olre. Tant qu'il avait été éloigné de celte prison d'état, il en avait plaisanté plus ou moins agréablement avec ses camarades de la garde du roi, et on a pu voir qu'd en était venu mr-me à la considérer comme un refuge contre les mécomptes d'ambitioii et d'amour. Mais maintenant qu'il en touchait les sombres murailles, maintenant qu'il avait entendu le grincement funèbre des portes massives qui se refermaient sur lui connue le couyercle d'un cerceuil, maintenant surtout que l'une des causes, et la plus puissantes de toutes, qui lui avait fait clioisir un parti si désespéré , n'existait plus, il était connue le pauvre bûcheron tout couvert de ramée dont parle le bon La Fontaine . et qui s'indigne si naïvement contre la Mort, do ce qu'elle a l'épondu à son appel.
Le sentiment de sa solitude étant celui qui lui pesait le plus, il commença par demander s'il ne lui serait pas permis de faire venir auprès de lui un vieux serviteur qui ne l'avait jamais quitté depuis sa plus tendre eftfance. On lui répondit que c'était contraire au règlement de la prison , et qu'il n'obtiendrait jamais cette faveur.
— Ne pourrai-ie au moins le voir? s'écria-t-il d'un air désolé.
— Cela dépend absoliimeiU de M. le gouverneur.
— Eh bien! reprit-il, conduisez-moi vers lui.
— 'SI. le gouverneur est malade et ne reçoit personne.
— Alors n'y a-t-il pas quelqu'un pour le remplacer.
— Oui, il y a M. le lieutenant du roi; mais il est douteux qu'il consente à vous recevoir, il vaudrait mieux lui écrire.
— Lui écrire! Oli! l'on plaide bien mieux sa cause soi-même, et en présence de son juge. Mes anus, mes bons amis, par pitié, par grâce, obtenez de lui qu'il m'entende!
Les amis de M. le comte d'Anglars étaient tout simplement des gui,chetiers de la Baslille. 0!i ! il n'était pas fier en ce moment M. le comte d'Anglars ; et ce dialogue avait pour théâtre le greffe de la prison.
Après une bonne heure d'attente. }il. le lieiuenant du roi envoya dire qu"il consentait à recevoir le nouveau prisonnier. D'Anglars suivit ses guides et entra d'un air humble et modeste dans une grande chambre qui recevait le jour par des meurtrières , mais qui était pourtant un peu moins ténébreuse qu" ce qu'il avait vu jusque alors de la forteresse, f n homme de haute taille était dans celle chambre , le dos tourné à la porte et regardant à travers les meurtiières. Cet homme se retourna brusquement en entendant ouvrir la porte , et notre gentilhomme se trouva face à face avec son ennemi mortel , M. le chevalier de Barbançon. Ce dernier ne put réprimer un sourire en voyant l'étrange grimace que fil d'Anglars, et s'écria de ce Ion si poli qu'il louche de bien près à la raillerie :
— Eh mais ! je ne me trompe pas, c'est monsieur le comte d'Anglars de Bochevcrl , gentilhonune d'Auvergne Soyez le bien-venu, monsieur le comte. Pardieu! je ne me doutais pas que ce serait moi qui aurais un jour à vous faire l'S honnem-s de la Bastille.
D'Anglars répondit assez sèchement :
l'aiîsé de la famille. 133
— Permettez , monsieur le chevalier de Barbançon, c'est à M. le lieutenant du roi que j'ai affaire.
— Et c'est aussi à lui que vous parlez, monsieur le comte. Cela vous étonne , n'est-ce pas ? Eh! mon Dieu, c'est pourtant la chose la plus simple du monde. Madame de ^îaintenon daigne me vouloir quelque bien , ainsi que madame la duchesse de Bourgogne , ainsi que M. le duc de Chartres. Tout le monde me veut du bieu à la cour. Que voulez-vous, il faut bien qu'un pauvre cadet de famille trouve aide et protection en ce monde.
— Le fat ! murmura d'Anglars.
— Tous ces augustes personnages ont tant pressé le roi en ma faveur, que ces jours derniers, connue il s'agissait de remplacer mon prédécesseur, quiest passé de vie à trépas. Sa Majesté a dit au petit lever : « Voilà » une place vacante , j'ai bien envie d'y nommer Barbançon , il sera tout » porté, et puis il s'est fait mettre si souvent à la Bastille, qu'il doit » s'entendre merveilleusement à garder les autres. » Et voilà connue j'ai l'honneur de vous recevoir aujoiu'd'hui , monsieur le comte.
D'Anglars se tenait immobile et comme frappé de la foudre, sans pouvoir prononcer une parole.
— Allons ! reprit l'iinpitoyaljle Barbançon , je vois que vous m'en voulez encore , monsieur le comte , de ce coup d'estocade que j'eus le malheur de vous donner en février dernier, si je ne me trompe. Diable ! ce n'est pas ma faute , c'est vous qui l'avez voulu à toute force. Voyons, que puis-je pour réparer cela ? Je veux avoir pour vous les plus grands égards. D'après ce qu'on me marque dans une lettre que je viens de recevoir à votre sujet . vous êtes ici pour long-temps. Vous plaît-il que je vous fasse donner l'appartement du masque de fer ? Ah ! peut-être vous préférez cAm de M. de Lauzun. Je comprends... ce sera un point d'analogie de mIus entre vous et le célèbre favori. Je vous laisse le choix , monsieu ■ le comte d'Anglars. Vous ne répondez pas; est-ce que vous aimerie;- aiieux celui de Pellisson ? Ah ! je dois vous prévenir que l'araignée n'y est plus. Elle est morte ces jours passés. Dieu fasse paix à son àme !
D'Anglars avait besoin d'air, il étouffait en présence de cet homme, semblable au faucon maître d'un malheureux oiseau , qui joue avec lui avant de le dévorer. A la fin, Barbançon eut pitié de lui sans doute, car il s'écria :
— Je vois bien qu'il faut que je choisisse pour vous, monsieur le comte d'Anglars. Holà ! quelqu'un ! Qu'on prépare à M. le comte le numéro 123 , dans l'aile du nord. Vous y serez à merveille , monsieur le comte. Pardonnez si je me vois forcé de prendre congé de vous , les devoirs de mes nouvelles fonctions ne me permettent pas de prolonger davantage une aussi agréable entrevue. Au revoir, monsieur le comte, mon cher et noble hôte !
Il sortit en ricanant, et laissant l'infortuné d'Anglars altéré.
— Eh bien, mon gentilhomme, lui dirent les guichetiers , avez-vous obtenu ce que vous demandiez ?
Alors, pour la première fois, notre héros se souvint de l'objet de sa visite, et il frémit en pensant que tant qu'il serait sous les verroux, son sort dépendait entièrement de son rival, de son ennemi mortel, et qu'il ne pouvait espérer la moindre faveur qu'en se courbant devant lui. Ôhl comme dès le premier jour, il eut soif de la liberté , de l'air du ciel dont il avait si follement aliéné sa part! Sans répondre à la question qui lui était faite, il demanda s'il pouvait espérer que quelques lettres qu'il allait écrire parviendraient à leur adresse.
— Oui, réf)artit un guichetier, si monsieur le lieutenant du roi n'y voit pas d'inconvénient , et après qu'il en aura pris connaissance.
^^l^ l'ai.né de la faaiille.
D'A nglars n'en demanda pas davantage, et il en Ira en pleurant de rage et "de désespoir dans la cliainbre qui lui avait été préparée. Il faut renoncera décrire ce qui se passa dans son ;lme pendant les premières heures de sa captivité. 11 y a de ces douleurs si poignantes qu'elles échappent h toute analyse, et qu'il faut imiter l'exemple de ce peintre de l'antiquité qui , dans le Sacrilice d'ipliigénie, couvrit d'un voile la tête d'Açamemnon.
Des le second jour, le jeune comte avait écrit à son odieux rival une leltr? convenable et mesurée, recommencée vingt fois, pour réclamer de lui la faveur de voir, soit un de ses amis . M. de .Miropoix , soit son ancien majordome, son vieux Antoine, soit mèmeNanetle. lîarbanron ne répondit pas. Le cœur brisé . cette faveur qu'il avait réclamée presque comme iin droit , d'Anglars ne craignit pas de l'implorer coiimie une grâce. Ptiint de réponse encore. Notre héros préparait une troisième épîtrc pleine cette fois des plus sanglantes menaces . lorsque Antoine entra dans sa chambre.
Avec quelle effusion de joie il se revirent tous les deux , le maître et le serviteur! Comme, oubliant les distances de rang et de naissance, ils se serrèrent réciproquement dans les bras l'un de l'autre! Antoine apportait des lettres d'Avivergne toutes décachetées et visées par Barbancon , car il avait été minutieusement fouillé à son entrée à la Bastille. Il y en avait do Tabbé . il y en avait de la religieuse , d'une saur du jeune comte et du marquis lui-même. t"e dernier se plaignait de sa santé, ses forces s'affailtlissaient de jour en jour; mais il était heureux, car M. de Lauzun avait daigné venir le visiter dans son vieux château d'Anglars, pendant son séjour en Auvergne, et il avait rempli son cœur paternel d'allégresse et de joie, en lui appnnant quel brillant avenir s'ouvrait devant l'aîné de la maison d'Anglars. I.'abbé se recommandait au puissant crédit de son jeune élève pour un petit bénélice qui était venu h vaquer dans les environs de Mural , et qui no l'empêcherait pas de continuer l'éducation de messieurs d'Anglars. Sa s(i nr lyi demandait gaîment s'il n'aurait pas bientôt une noble et jolie belle-sa ur à lui présenter.
Le jeune comte soupira en repliant ces lettres qui ven;!i'nt de rouvrir toutes ses blessures.
— Et Nanette, dit-il. comment va Nanetlo?
— Nanette va bien , répondit Antoine avec un peu d'affectation.
Et comme, selon la remarqvie si touchante et si vraie de Bernardin 'de Sainl-l'ierre, l'objet aimé est toujours celui qui vient en dernier:
— El... la senora? ajouta-l-il d'une voix tremblante.
— Allons donc ! répartit Antoine, j'attendais que vous m'en parlassiez, vous avez bien do la peine h vous déterminer. Ah! monsieur le ccmtc: je reviens tout à fait au sujet de cotte belle jeune femme. Si vous saviez tout ce qu'elle a fait depuis huit jouis (jue vous êtes ici! D'abord elle est venue a l'hôtel le soir, car je n'ai pas eu la force d'aller la prév(Miir comme vous me l'aviez ordonné, et en apprenant ce (jui se passait, elle a pleuré, oui, monsieur le comte, elle a pleuré; ma foi, cela a déjà commencé à me réconcilier avec elle, et puis elle a voulu entrer dans votre chambre, et elle a pleuré encore où s'accusanl d'être la cause de tous vos malheurs; puis, elle a voulu i> toute force emmener Nanette avec elle, disant qu'elle ne la quitterait pins, qu'elle voulait la garder pour parler de vous avec elle. Nanette pleurait aussi . nous pleurions tous, c'était à fendre le cour. Mais ce n'est pas tout , la senora, connue vous l'appelez, a renoncé définitivement au théâtre, avec la permission du roi. On ne pnrle que de cela dans tout Paris.
— Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria hîjiune comte en se laissant tomber sur son lit qu'd arrosa de ses larmes, liberté, amour, fortune.
l'ai>é de la famille. 135
tout absoltimeut pour être heureux, et c'est moi qui me suis voioulairemenl dépouillé de tous ces dons. Ah! je suis maudit!
— AUous. monsieur le comte, soyez raisonnable, un peu de cmn'age, consolez-vous ; la senora m'a bien chargé d"aLord de vous consoler, elle" vous l'a même écrit.
— Fxrit! elle m'a écrit! où est sa lettre?
— J'ai été obligé de la donner comme les autres lorsqu'on m'a fouillé, bien que par précaution je l'eusse cachée dans la doublure de mon chapeau, mais les rusés matois l'on découverte, cl on ne me l'a pas rendue. Je l'ai réclamée avec instance, et l'on m'a répondu que M. le lieutenant du roi s'opposait à ce que celle-là vous fût remise et qu'il l'avait fait brûler.
— Infâme Bai-bancon ! ô misérable iiîiortuné que je suis !
— Alonsicur le comte , ne vous désespérez donc pas ainsi ; si vous saviez quelle peine vous faites à votre vieil Antoine! D'ailleurs, tout cela ne peut manquer d'avoir un terme assez prochain. ?,1. le duc de Lauzun s'intéresse vivement à vous. Il parle au roi en votre laveur presque tous les jours, et va exprès pour cela à Versailles : c'est lui-mOme qui me l'a dit. ;\1. le marquis de Dajigeau s'en occupe aussi. Xous autres, nous prions Dieu pour vous. Ainsi , ayez bon espoir , songez à i:e point irriter M. de Barbançon, puisque vous dépendez de lui, car il pourrait nrempècher de vous revoir, mon pauvre jeime maître. Je reviendrai bientôt.
Bientôt ! le bon Antoine se troiiipait. Car, soit que Earbançon eût trouvé dans la lettre de la Hernandez la conllrmalion trop évidente de la ruine de toutes ses espér;;nces et qu'il en voulût tirer vengeance sur son rival, soit qu'il ne fit qu'obéir en cela à des ordi-es supérieurs , ce qui est peu probable, Antoine ne revint pas visiter le comte d'Anglars.
Au bout d'un mois, d'un mois de tortures, d'un mois employé à écrire mille lettres qui ne devaient jamais parvenir à leiu- adresse, ou à essayer des tentatives de corruption sur les gardiens, tentatives qui n'avaient d'autre résultat que de rendre sa captivité pbis dure, d'Anglars vil entrer lui matin, dans son cacliot, M. le duc de Lauzun.
— Ah! monsieur le duc, s'écria-t-il en se jetant dans ses bras, vous êtes mon sauveur î
Le duc n'avait point cette physionomie railleuse qui l'abandonnait rarement, et un homme moins préoccupé que le jeune d'Anglars par une idée fixe . celle de sa délivrance . eût lu certainement sur ce front couvert d'un sombre nuage et dans ces yeux où le sarcasme avait fait place à une mélancolique compassio.n, tout autre chose qu'une heureuse nouvelle.
— iMon pauvre ejifant, dit-il en embrassant tendrement le jeune comte, préparez tout voire courage , et soyez homme ; car j'ai deux mauvaises nouvelles a vous apprendre.
— Ah! monsieur le duc. vous m'effrayez... balbutia d'Anglars éperdu.
— J'ai tout fait pour fléchir le roi, mes amis s'y sont employés connue moi, madame la duchesse de Bourgogne elle-même a daigné... Tout cela en vain. Louis XIV est inexorable, il veut faire un exemple, et vous condainne à rester ici encore.
— ^lais, monsieur le duc. il y a déjà trente-sept jours que je suis à la Bastille; jusqu'à quand dois-je donc y rester? Sera-ce le mois prochain ou le suivant que je serai libre?
Lauzun hocha tristement la tête.
— Mon jeune ami. s'écria-1-il, ne perdez point coiu'age, prenez exemple sur moi. J'avais do puissans protecteurs aussi, et j'étais comme vous à la fleur de mon âge. Pourtant j'ai passé six ans de ma vie à Pignerol.
— Et la seconde nouvelle que vous avez à m'annoncer quelle est elle? Oh! après celle-là, je dois m'atlendre à tout.
136 l'aixé de la famille.
— Vous êtes maintenant le marquis d'Anglars. Le jeune homme se jeta dans les bras du vieux duc sans pleurer , ni proférer une parole.
Uu eliàteau de Fées*
Le l'r septembre 1701 , trois mois environ après l'entrée du jeune d'Anglars à la Bastille . et par une nuit sombre et orageuse , comme , après avoir passé cette journée-là aussi tristement que toutes les autres, sans aucune nouvelle du dehois et avec la promenade sur les plates-formes pour toute distraction, le marquis d'Anglars venait de se coucher, un officier des gardes-françaises entra dans sa chambre , acconipagné du greffier de la prison, et" l'invita à se lever et à le suivre. Il s'habilla et descendit dans l'une des cours intérieures de la forteresse. Un carrosse l'y attendait , on lui fit signe d'y monter, et l'officier y prit place à ses côtés. Un moment, il avait espéré qu'on venait le délivrer, mais en voyant cette mesure de précaution prise à son égard, il conjectura qu'il s'agissait tout simplement de sa translation dans une autre prison d'état; et. tout en rendant grâces mentalement à ses protecteurs de le délivrer du joug deBarbançon. il ne put s'empccher de gémir en pensant qu'il allait, selon toute apparence . s'éloigner de la ville où il respirait du moins le même air que Maria llernandez.
— Monsieur . dit-il h l'officier dès que le carrosse eut franchi le pontlevis de la Bastille, est-ce à Yincennes que vous me conduisez?
— Monsieur, répondit l'officier qui semblait d'assez mauvaise humeur, veuillez vous épargner toute question , car ma consigne est de n'y point répondre, et laissez-moi dormir, ce dont j'ai grand besoin et ce qu'il vous est loisible de faire vous-même.
— A la bonne heure , répartit d'Anglars en s'enfonçant dans un coin du carrosse.
Au bout de quelques instans il essaya d'ouvrir une des glaces, pensant qu'il pourrait distinguer ainsi la route qu'on suivait, bien qu'ainsi qu'on a déjà eu occasion de le dire , la nuit fût fort obscure. Réveillé en sursaut par le bruit qu'il fit, l'officier s'écria en montrant deux pistolets qu'il avait dans sa ceinture et que ses mains ne quittaient pas, même en dormant :
— Monsieur, n'essayez pas de fuir, car je vous avertis que je suis armé, et veuillez refermer cette glace. L'au- de la nuit ne vaut rien pour la santé.
— Allons ! reprit d'Anglars , me voilà condamné à étouffer. On eût mieux fait de me laisser à la Bastille.
Une heure environ s'était écoulée lorsque le carrosse s'arrêta , mais c'était pour changer de chevaux. C'est du moins ce que notre héros crut comprendre au bruit qu'il recueillit à travers les ronflemens obstinés de son compagnon de voyage.
— Il -est clair maintenant, se dit-il, que je ne vais pas h Vincennes. Ah ca! est-ce que l'on aurait l'intention de me conduire à Pignerol? Ce traître âe Barbaneou est capable, dans sa jalousie, d'avoir sollicité cet ordre, no fût-ce que pour mettrt^ deux cents lieues d(! pavs entre moi et celle que j'aime , et c'est ce que semblerait indiquer d'ailleurs la mauvaise humeur de mon guide. S'il en est ainsi , je ne risque rien que d'imiter son exemple.
l'aîné de la famille, 137
En effet, bercé par le bruit monotone des roues et par le mouvemeut régulier du carrosse , d'Anglars ne tarda pas à s'endormir. Lorsqu'il se réveilla , il commençait h faire jour , et , en enlevant avec son doigt une partie de la vapeur qui couvrait intérieurement la glace de la portière , il reconnut qu'en ce moment le carrosse traversait une forêt. Une heure encore environ s'écoula au bout de laquelle le carrosse entra dans un grand château que d'Anglars ne connaissait pas. Alors, pour la première fois, la portière s'ouvrit, l'officier bailla, étendit les jtimbes et les bras, sans prendre désormais aucun souci de ses pistolets, et dit :
— Nous voici arrivés , monsieur , donnez-vous la peine de descendre. Un autre officier vint recevoir notre héros et l'introduisit avec le même
mystère dans uii pavillon isolé du chàteaii, puis dans une chambre donnant sur de vastes jardins et sur une pièce d'eau où jouaient des cygnes d'une éclatante blancheur. Ensuite l'officier se retira , après avoir dit à voix basse au jeune marquis d'Anglars :
— Attendez!
D'Anglars était ébahi de tout ce qui lui arrivait. Cela tenait du prodige et de la féerie , et il n'était pas bien sûr d'être parfaitement éveillé. Au surplus, son attente ne fut pas longue, une porte s'ouvrit et deux femmes parurent devant lui. Toutes deux étaient comme ensevelies sous de longues barbes de dentelle noire ; toutes deux le contemplèrent quelques instans en- silence , puis se dévoilèrent à la fois , et alors il reconnut ses deux fées, madame de Maintenon et Maria llernandez; celle-ci rompant la première le silence, lui dit :
— Monsieur d'Anglars , remerciez madame la marquise de Maintenon qui a bien voulu vous appeler à Fontainebleau pour voits annoncer votre délivrance.
Le jeime gentillionnne, au comble de la surprise, ne put que balbutier quelques mots sans suite, en s'incliuant profondément.
— Monsieur , dit la favorite , il n'a pas dépendu de moi que ce que je fais aujourd'hui n'eût lieu plus t(jt , car vous avez été auprès de moi l'objet de pressantes recommandations de la part de bien du monde , et notamment d'une personne qui m'est chère à plus d'un titre, tant à raison de l'affeclion que je portais à son père , que de celle que je lui ai vouée à elle-même à Saint-Cyr, pendant qu'elle était au nombre de mes élèves.
D'Anglars ne put s'empêcher de jeter les yeux sur Maria llernandez, qui était devenue très rouge.
— Mais, continua madame de Maintenon, a^ous aviez commis une faute grave, et si l'on peut pardonner les offenses personnelles (la favorite appuya, involontairement sans doute, sur ces derniers mots) , il n'en saurait être de même pour celles qui portent aftemte à la majesté royale et aux lois de l'état. Soyez libre, reprenez votre position à la cour, et si l'offre d'un régiment peut vous être agréable, croyez que la veuve Scarron ne négligera rien pour vous le faire obtenu'.
A ces derniers mots , notre gentilhomme , incapable de maîtriser plus long-ten)ps son émotion, se précipita aux pieds de la favorite en s'écriant :
— Ah ! madame la marquise ! il n'y a que les femmes pour pardomier et, ajouta-t-il en l'egardant Maria, pour aimer !
Madame de Maintenon lui tendit la main pour le relever, et il la baisa respectueusement; après une pause, il reprit:
— Recevez tous mes remerciemens , madame la marquise , mais je ne saurais accepter l'offre généreuse que vous me faites , et je renonce bien décidément à la cour. Le bonheur n'est pas là !
138 l'aîné de l.v famille.
Quiiizo jours environ après celle cnlrevue. une troupe brillante et joyeuse de voyageurs franchissait h cheval le sentier frayé dans les montagnes, qui conduit de la petite ville de Massiac au château d'Anglau^. par une route parallèle au cours de l'Alagnon. Celui qui tenait la teie de la troupe et ouvrait la marche était le respectable Antoine, monté sur un magnilique bidet et revêtu d'un costume tout neuf analogue aux fonctions d'intendant, qu'il avait bien dédnitivement reprises pour ne plus les quitter: il était escorté de quatre grands laquais à la livrée d'Anglars de Rocheverl. auxquels il faisait admirer les sauvages beautés du site qu'ils parcouraient : un peu après venait, caracolant aux exilés d'une jeune fille montée sur une mule, le jovial Mirepoix. qui venait d'échanger son brevet de gendarme de la garde contre ime compagnie de dragons. Il n'en était au reste que plus ardent h conti-r fleurette à la jeune fille qu'il poursuivait de sos lionnnnges. Colle jeune fille n'était autre que la jolie Nanette. qui. il faut hi^n le dire, semblait commencer enfin à prendre un peu son parti sur l'infidélité de son seigneur et s'amuser beaucoup des gais propos du jeune capitaine. Enfin . et tout à fait en arrière de la troupe, apparaissait un autre couple, formé par },\. le marquis d'Anglars et la belle Maria llernandez. Celle-ci avait un costume d'amazone qui lui allait h merveille, et l'on eût dit. à la voir chevauchant en compagnie de notre héros, redevenu plus vif. plus frais et plus charmant que jamais, une noble châtelaine du bon vieux temps, allant en pèlerinage avec son page bien-aimé. Toutes les fois que la route s'élargissait assez pour permettre aux deux chevaux d'aller de front . il fallait voir avec quel empressement le jeune gentilhomme poussait son destrier auprès de sa belle maîtresse, à laquelle il semblait adresser, en se penchant amoureusement vers elle, une supplique que celle-ci s'obstinait à repousser en riant. Mais ce n'était point, connue on peut \>^ penser, d'un dmix baiser qu'il s'agissait, c'était d'une affaire bien autrement importante, et, pour lever toute espèce de doute à cet égard, il faut prêter une oreille attentive à ce léger murmure qui constitue le langage des amans; alors on entendra peutêtre la jeune fenune poussée à bout s'écrier :
— Enfcînt. qui avez voulu imiter M. de Lauzun. souvenez-vous que tous ses mallieurs sont venus de ce qu'il a voulu épouser mademoiselle de Montpensier. Il était heureux avant.
— Et moi. Maria, qui n'ai connu que malheur auparavant, vous voyez bien qu'il faudra que je sois heureux après que je serai votre époux.
A cet instant, ou éiaii arrivé dans cette allée tortueuse, tracée au milieu d'une gorge effrayante, oii, moins d'une année auparavant, d'Anglars avait cru apercevoir Nanette, le jour oii il partit pour Paris. A la droite du voyageur, les plombs du ("!antal dressaient à des hauteurs inconunensurables leurs crêtes chenues, tandis qu'à gauche, au fond d'un abune. dont un rideau de noirs sapins cachait par intervalle la profondeur, retentissait le mugissement sourd du torrent qui . se métamorphosant en cascade, tombe avec un bruit terrible et par une chute de cinquante pieds dans la vallée prochaine, ('omme il faisait très chaud, Antoine jugea devoir ordonner une petite halte à l'ombre des sapins, et Nanette, regardant malicieusement Mirepoix, lui montra en même temps notre héros, qui n'était encore qu'au bas du chemin et arrivait lentement avec mademoiselle de Siete Yglesias, comme il voulait maintenant qu'on appelât la llernandez; puis elle se mit à chanter, mais en accélérant le rhythme, celte chansonnette bien connue :
Au plus profond do in m<mtn;:;nc, Caclie-tiii hieii , gentille llour,
iMa sœur :
Voici venir dans la campagne L'n t)''nn seigneur
Trompeur.
l'aimé de la famille. 139
Que la neige
le protège,
Gentille tleur,
Ma sœur;
La neige efface
Toute trace;
La neige glace
I,e cœur.
Le soir, en arrivant dans son château, le jeune marquis, après avoir embrassé l'abbé, la religieuse et ses dix frères et sœurs, s'écria :
— Mes bons amis, je reviens vivre an milieu de vous avec la marquise d'Anglars.
LA