‹ Les Mille et un romans, nouvelles et feuilletonsChapitre 8 sur 17 · ALEXANDRE DE LAVERGNE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DE LAVERGNE

li'Abliaye de Saîiit-Vîctor (1697).

« Mes frères, je me fais vieux : soixanle-six ans! je reviens vivre à l'abbaye , je veux passer avec vous mes derniers jours dans la retraite , et expier ainsi les nombreux sujets de scandale qu'il m est arrive de

domier au monde. » , -, ^, j i • -n vv, j

Ainsi parlait, en se promenant sous es cloîtres de la vieille abbaye de Saint-Viclor, par une belle soirée d'été de 1697, un vieillard au front large et chauve , aux yeux noirs , les joues creuses et le menton relevé , comme on l'observe assez fréquemment chez les gens qui se luTent aux excès de table ; il était revêtu du costume des chanoines réguliers de la con'-régalion de Saint-Victor; mais l'expression de sa physionomie et

lt^2 LA DERNIÈRE HYMNE

toutes les habitudes exlérieures de son cor{)s contrastaient étrangement avec ce vêtement monastique. C'était le célèbre poète Jean-Baptiste de Santeuil. qui a coinpoé les plus belU's hymnes sacrées c[u"on ait jamais faites en Thonneur de la religion catholique, et qui a doté tant de monumens àv. Paris d'ingénieuses inscriptions; Santeuil. l'ami do tout ce qu'il y avait de grand à la cour de Louis XIV. par la naissance comme par le uUent, et dont La Bruyère nous a légué un si charmant portrait sous le nom de Théodas.

Pendant qu'il parlait , on se pressait autour de lui pour entendre sa conversation tour h tour pétillante d'esprit . ou empreinte d'une naïveté presque enfantine ; et il avail à répondre à vingt questions à la fois.

— Ah! lui disait le prieur, l'ordinaire de l'abbaye est bien frugal auprès de tous ces joyeux soupers dont vous étiez l'àme...

— Et qui me brisaient le corps. Par Bacchus ! j'y renonce.

— Sermenl de païen! nion frère.

— Qu'importe, mon père, si je suis décidé à le tenir en chrétien !

— Oli ! s'écriait un vieux chanoine, vous avez beau dire, vous ne pourrez résister aux prières de M. le prince, et je suis sûr que vous ne manquerez pas au prochain voyage de Chantilly. •

— Si fait, je l'ai résolu.

— Quoi? quand bien même M. le duc de Bourbon, A'otre élève, que vous aimez tant, quand madame la duchesse, viendraient eux-mêmes vous chercher ici...

— Hélas! le cœur me saigne de renoncer h les vou-, mais le soin de mon salut l'exige.

— Quel bonheur! Ainsi, vous allez vous consacrer entièrement à nous; vous nous ferez des hymnes, des inscriptions...

— Halte-la! ne me parlez plus de poésie : j'y ai renoncé. Ce n'est point à mon âge. quand le sang commence à se glacer, que les doigts deviennent tremblans . qu'il faut saisir les cordes de la lyre. A cet égard , mon parti est bien pris. Il ferait beau voir qu'on pût dire de moi ce qu'on a dit du bonhomme Corneille , après ses dernières tragédies. Cela ne sera pas, )nes très chers frères, car, à partir de ce jour, je ne suis plus le poète Santeuil . je vous en préviens, je suis tout bonnement le chanoine Santeuil. et je ne ferais pas un vers, quand il s'agirait d'acheter ainsi dix ans d'indulgence.

— Allons! allons! mon frère, calmez-vous, dit en riant le prieur, vous êtes plus jeune encore que vous ne pensez, et je suis bien sûr, moi , que vous changerez de résolution rien qu'en entendant les belles voix que nous avons au chu'ur.

— Moi, changer! mon père, je quitterais plutôt l'abbaye...

— Oh! pour cela, il ne le fera pas, murmura tout bas un envieux, connue il s'en trouve même sous le froc, au sein des cloîtres, c est un refuge contre les créanciers. Quand le diable se fait vieux...

Si bas que ces poroles eussent été prononcées, elles n'échappèrent point à Santeuil, (jui, sans donner à l'envieux chanoine le temps d'achever sa phrase, s'éci ia vivement :

— Le diable se fait ermite ; mais je sais des ermites qui ont toujours été dialjles. Ln parlant ainsi, il fixa sur l'envieux un regard plein de malice. Celui-i i baissa la tète en rougissant. Tout le monde rit beaucoup de a'ile sailUe.

Dans ce moment, un grand bruil se fit entendre sous le porche de l'abbaye; les grilles et les portes roulèrent avec fracas sur leurs gonds, et l'on vit de loin plusieurs frères bis accourir avec tous les signes extérieurs de la suiprise et du respecl-

— Qu'est-ce. doue? s'écria le- prieur; est-ce que par hasard la maison de Bourbon viendrait déjà réclamer son commensal?

DE SANTEL'IL. Ihù

Frappé de ces paroles, Santeuil n'en entendit pas davantage; et soit qu'il se fût souvenu fort à propos de ce grand principe des saintes Écritures, que le danger est pour celui qui Taffronle, soit plutôt qu'il sentît. le besoin de s'affermir encore dans sa résolution, il se mit à fuir à toutes jambes, contrairement ù toutes les lois du calme et de la gravité monastique.

11 n'était pas encore hors do vue, lorsqu'une riche chaiso à porteurs, revêtue extérieiuement d'armoiries épiscopales, parut à l'eiUréo du cloître, précédée et suivie de plusieurs membres du cbigé et d'un grand nombre de serviteurs de l'abliaye, qui s'ageiiouilièreiU dévotement lorsqu'elle s'arrêta. Alors on fut voir le personnage qui occupait cette chaise, et qui n'était autre que monseigneur l'archevêque de Paris.

Les clîanoines. leur prieur en tcte, s'avancèrent respeclu-usement à sa rencontre . et l'aidèrent à descendre de sa ciiaise. Après que le prélat leur eut donné h tous sa bénédiction :

— ^ies frères, dit-il en venant prendre place au milieu d'eux, je n'ai pas voulu passer devant l'abbaye de Saint-Mclor sans ven'r vous visiter, et sans me réjouir avec vous d'une nouvelle qui a comblé mon cœur de joie. Est-il bien vrai que 51. de Santeml se soit repenti de l'irrégularité de sa vie, et qu il rentre enfin au giron de la sainte Eglise? 0!i ! combien tous les anus de la religion seront ravis d'apprendre un tel changement!

Pendant qu'il pariait ainsi, on put remarquer que ses yeux, errant sur tous ces fionts inclinés devant lui, en clierchaicnl. un qu'ils ne trouvaient pas ; un léger nuage passa sur ses traits, et il s'é.ria :

— Ou est donc il. de Santeuil? je ne le vois point.

Le prieur s'empressa d'exrli.;uer le motif de la brusque disparition do Santeuil, et il ornonna en même temps à vm frère lai de le chercher et de le prévenir t^ne monseigneur l'archevêque de Paris désirait le voir. ,

Cependant les minutes s'éconlaient sans qu'on v:t revenir le messager ni celui qu'il devait ramener; la conversation devenait de plus en plus languissante, et monseigneur, qui, pas plus que le roi d'alors, n'aimait à attendre, commençait à donner des signes evidons d'inipiilience. Enfin l'envoyé parul. mais ii était seul.

— Est-ce que vous ne l'avez pas trouvé? lui cria le prieur du plus loin qu'il l'aperçut.

— Si fait', mon père, au fond du jardin.

— Eh bien! pourquoi ne l'avoir pas invité à vous suivre?

— Je l'ai l'ait, mon père, mais il était si occui-é d'un oiseau mort qu'il venait de rencontrer à ses pieds, que d'abord il ne m'a pas répondu. Ce n'est qu'après lui avoir r:^peié à plusieurs reprises que monseigneur l'archevêque désirait lui parler, qu'il m'a regardé et m'a dit...

— Mon Dieu, donnez moi la patience, nuu"inurèrent d'une commune voix l'arche vique et le prieur. Aclicvez, mon frère...

— Mon doux Jésus! je ne m'en souviens plus, niais je crois que c'était du latin.

— Est-ce là tout?

— Pardon, mon père; comme je le tirais par sa robe, pensant le déterminer à iue suivre, il m'a échappé en faisant de grands gestes, et i! m'a semblé l'avoir eut. ndn s'écrier qu'il viendrait quand it aurait enterré son moineau; puis il a ajouté : « Quel dommage que j'aie renoncé à la poésie! j'aurais fait son épilaphe! »

A ces derniers mots, tous les chanoines se regardèrent, et eurent peine h réprimer un violent éclat de rire; mais le respect c niniandé par la présence de l'a.rciievêque. et plus encore le vif mécontentement dont le visage du prélat portait l'empreinte, suffirent pour les arrêter. Ce luécontenlemcnt ne larda pas à se trahir par des interjections assaisonnées d'apostrophes plus ou moins vives pendant que monseigneur arpentait à grands pas la cour du cloître, traînant à sa suite toute la connnunaulé

m LA. DERNIÈRE HYMNE

de Saint-Victor, dont plusieurs membres avaient beaucoup de peine à le suivre, en raison de leur grand Age.

— Allons ! s'écria-t-il, j'attendrai : il faut bien que les princes do l'Eglise fassent antichambre chez les simples moines, lorsque les grands de la terre . lorsque les princes du sang en font leurs conunensaux. Oh ! M. de Meaux avait bien raison de dire que, s'il eùl été le supérieur de ce moine, il l'aurait envoyé faire pénitence dans quelque lande inculte de la Bretagne.

A peine l'archevêque avait prononcé ces dernières paroles, que celui qui en était l'objet, apparaissant derrière un des piliers du cloître, se trouva inopinément devant lui; et, après l'avoir salué avec un visage où perçait, àt«ivers le respect et la bonhomie, un léger sentiment de raillerie :

— .Monseigneur, dit-il, votre éminence sait- elle ce que ce moine répondit à M. de Meaux. et me permettra-t-elle de le lui apprendre, ou du moins de le lui rappeler?

— C'est inutile, mon frère, dit vivement le prieur, monseigneur vous en dispense.

— Oh ! répartit Santeuil, si c'est un péché, mon père, laissez-moi m'en îjccuser. J'ai dit h M. de Meaux que si j'étais, moi, son supérieur, je l'aurais fait sortir de son beau chàtean de Germigny, et envoyé dans l'île de Pathmos pour y foire une nouvelle Apocalypse. Maintenant, monseigneur, je demande pardon h votre éminence de l'avoir fait attendre.

Ici. ii y eut un grand silence; chacun s'étonnant de la liberté avec laquelle Santeuil avait répondu au prélat et se demandant intérieurement ci)mment finirait cette entrevue. L'archevêque fronça légèrement le sourcil ; puis, comme il avait besoin de Santeuil, il fit une grimace que quelques uns traduisirent par un sourire, et il s'écria :

— Savez-vous, monsieur de Santeuil, que vous n'êtes pas seulement en haute estime auprès de notre gracieux monarque? vous avez encore pour vous les souverains étrangers; le roi et la reine d'Angleterre font le plus grand cas de votre talent pour la poésie sacrée. LL. MM. m'en parlaient encore ce matin même à Saint-Germain.

Santeuil s'inclina.

— Vous ne travaillez plus depuis long-temps, et c'est vraiment dommage, vous faites de si belles hynmes !

Santeuil s'inclina de nouveau.

— Vous auriez une belle occasion de rentrer dans la carrière. Il se prépare à Notre-Dame une grande solennité religieuse h l'occasion de l'Assomption. Toute la cour y sera; le roi .lacques a daigné me promettre d'y venir avec la reine, sa femme; ce sera un magnifique concours de personnes royales.

Santeuil lit un nouveau mouvement qu'on put interpréter par ces mots : Je le crois bien. Mais ce n'était pas là le compte de monseigneur l'archevêque qui, voyant que le rusé chanoine gardait un silence obstiné, se détermina h rompre la glace par cette brusque apostrophe :

— J'ai annoncé hautement que nous aurions h cette occasion une nouvelle hynme de votre composition.

Il était impossible de laisser cette phrase sans réplique. Santeuil rougit, balbutia, puis prenant tout à coup son parti, il répondit assez résolument :

— Eh bien, monseigneur, votre éminence a eu tort.

El comme le prélat le contemplait d'un air ébahi ; il ajouta :

— Oui. monseigneur, demandez h toute la conimunaulé s'il n'est pas vrai que je ne fais plus de vers. Tout ce que vous voudrez, excepté cela. C'ast im parti pris chez moi, un vo'U que j'ai fait...

— Et dont je vous relève en vertu de mon autorité archiépiscopale.

— Mais moi, monseigneur, je ne m'en relève pas.

DE SANTEUIL. l[[d

— Ou'osl-cc à dire?' murmura l'archevTque avec un dépit concentré dont il avait toutes les peines du monde à se rendre maître.

Puis, baissant la voix, et entraînant à part le poète récalcitrant.

— Voyons , monsieur de Santcuil , faites bien vos réflexions : j'ai annoncé au roi lui-même que nous aurions une liynme de vous : il me la faut, j'y attache un grand prix, et... tenez, je sais que votre bourse n'est pas très bien garnie dans ce moment ; fixez vous-mt'uie le prix de votre hymne, le trésor métropolitain est riciie, ne vous gênez pas. Voulez-vous cinquante louis? Est-ce assez? Désirez-vous davantage?

Pendant que l'archevêque le pressait ainsi, Sanleuil, les yeux baissés, gardait une contenance impassible. A la fin, il sembla faire un effort sur lui-même, et, après avoir promené sur son interlocuteur des regards empreints d'une naive surprise,5il répondit froidetnent :

— Monseigneur, votre émincnce oublie que Jésus-Christ chassa les vendeurs hors du temple.

Ces derniers mots furent un coup de foudre pour le prélat ; il devint pourpre de colère.

— Ah! vous refusez? s'écria-t-il. Au fait, je devais m'y attendre delà part d'uu janséniste déguisé qui n'a pas craint de faire l'épitaphe du docteur Arnauld, d'un hérétique qui a osé mêler aux mystères de notre sainte foi les souvenirs licencieux du paganisme. Vous avez, toute votre vie, préféré les faux dieux aux saints du Paradis. Eh bien ! qu'à l'heure de votre mort les faux dieux vous assistent !

Après avoir ainsi parlé, l'archevêque salua brusquement le prieur, et, ayant regagné sa chaise à porteurs dans laquelle il monta sans vouloir accepter aucune aide, il sortit précipitannnent de l'abbaye.

Pressentinteiit.

Santeuil demeura attéré. Cet homme qui, par l'irrégularité de sa vie, avait jusqu'alors donné un démenti perpétuel à tous les devoirs que lui imposait rhabit dont il était revêtu, n'en avait pas moins conservé au sein de ses désordres un profond sentiment religieux qui, à cette époque même, venait de se raviver par une visite qu'il avait faite au célèbre monastère de la Trappe. C'est à la suite de cette visite qu'il était revenu dans sa communauté, avec l'intention d'y finir ses jours dans la retraite et dans la pénitence. La colère de l'archevêque, quelque injuste qu'elle fût dans son principe, l'affecta donc douloureusement. Les dernières paroles du prélat retentirent à son oreille, ainsi qu'une lugubre prophétie, et il (iemeura pendant quelques minutes immobile, la tête baissée, et comme accablé sous le poids des reproches qui venaient de le frapper.

Lorsqu'il sortit de celte espèce de léthargie, il se retrouva seul au milieu du cloître devenu silencieux et désert... Toute la communauté s'était lUspersée ; la nuit venait, et à travers cette brume transparente que produit le crépuscule du soir, il voyait par intervalles se glisser, le long des piliers, des ombres noires se dirigeant à pas lents vers l'église. Par un de ces instincts superstitieux dont une loi bizarre de notre nature semble faire, en quelque sorte, l'un des attributs du génie, Santeuil eut peur de l'isolement où il se trouvait. Un moment, il imagina que la malédiction épiscopale avait porté ses fruits, et que, comme ces moines réprouvés dont parlent les légendes, il était condamné à errer sans cesse au milieu de son couvent, séquestré à tout jamais du commerce de ses frères.

146 LA. DERNIÈRE IIVMNE

Mais le son dos cloches, appelant la communauté h l'angelus, vint tout h coup le réveiller en sursaut, et le distraire de cette pensée. Il y a des heures dans la vie où le silence effraie et où l'àme accueille avec transport le moindre bruit matériel qui vient en interrompre la durée. Dans ce moment, le tintement mélancolique de l'airain parut à Santeuil une de ces joyeuses symphonies, accompagnemens obligés de tant de pompeux festins auxquels il avait assisté pendant quarante ans de son existence. 11 ujarclia, et le bruit de ses pas se répercutant sur les dalles du cloître, eut pour lui tous les charmes d'une nieffable harmonie. Sa poitrine se dilata, et il respira avec bonheur l'air frais et pur d'une belle iniit d'été. Il y avait si long-temps que cela ne lui était arrivé ! Accoutumé comme il rélait il passer sa vie avec les grands dans leurs hôtels somptueux, la nuit pour lui, c'était l'Iieure où le pharaon s'épanouit à la lueur des bougies, jusqu'à ce qu'a l'ivresse du jeu vit-nne en succéder une autre, celle du festin. Oh! comme alors'.ceile vie cahne et paisible de rabl)aye lui parut préférable à toutes les agitations du mnnde! connue il savoura avec délices les bruits lointains de l'orgue que la brise du soir apportait par momens ïi son oreille ! Que lui importait moinlenant la colère de l'archevêque ? N'avait-il pas assez fait dans sa vie pour la gloire? Il lui était bien permis de songer enfin au repos. Ce n'est pas la chaleur qu'on demande au soleil sur son déclin.

L'esprit rempli de ces consolantes pensées, Santeuil se dirigea vers l'église, où la communauté était déjà reunie depuis quelque temps. A celte heure, la lune venait de se lever, et ses rayons commençaient à s'étendre obliquement le long du cloître, sur les tombes de tous ces illustres morls couchés sous le pavé des dalles : Guillaume de Champeaux, le maître d'Abeilard. Hugues et Adam de Saint-Victor, et tant d'autres dont l'histoire a enregistré les noms. A la lueur de cet astre, Santeuil put lire distinctement ce beau vers latin inscrit sur chaque tombe:

Quod fuimus nunc es : quod sunius istud cris.

Et il s'écria mélancoliquement : Oui, mes illustres maîtres, je suis ce que vous fûtes, et je dois être un jour ce que vous êtes... sera-ce bientùt? (th! que Dieu nieddunedu nmins le temps du repos et du repentir avant d'aller me réunir à vous!

En parlant ainsi. Santeuil était arrivé aux portes de l'église; l'orgue venait de faire entendre un majestueux prélude dont les notes sonores ébranlaient encore lesviuaux. pendant que les voix des enfans de chœur, éclatant sur un ton plein de mélodie, chantaient, comme celles des anges dans le ciel, celte hymne admirable du soir :

Lahente jam S(ilis rotn Iniliuat 111 nuctem dics.

Santeuil s'arrêta pensif en écoutant ces accens, puis il lui échappa de dii-e avec un sentiment naïf d'orgueil : c'est pourtant moi qui ai fait ces beaux vers !

Pendant ce (emps-là, les voix continuaient à chanter :

Sic vitn suprrmam citu l-'estinut ;ia niftain griidu.

La mort vient vile, murmura le poète; la mort! d'où vient qu'en ce

jour toutes mes pensées se tournent vers elle'/ Serait-ce donc un

présiige ?

El il s'avança sous le porche de l'église. Uu honmic en sortait dans ce

DE SANÏEUIL. lZi7

moment pâle, effaré, et avec tous les signes du désespoir. Cet homme su jeta en pleurant aux genoux de Santeuil et s "écria ;

— Ah ! je vous trouve donc enfin î vous seul pouvez me sauver !

Maître et Valet.

L'homme qui venait de se jeter si brusquement aux pieds do Santeuil était tout simplement son valet. Pierre (cHîtait son nom) était un de ces êtres jadis moins rares qu'ils ne le sont devenus aujourd'hui, équipassent leur vie à servir et à aimer un seul maître, dont ils se constituent en quelque sorte l'ombre. Avant d'entrer au service de Santeuil, Pierre était enfant de chœur à l'abbaye de Saint- Victor, et c'est là que, transporté d'admiration pour le talent du chanoine-poète dont on lui faisail chanter les hymnes, il s'était, par une déduction logique, épris pour lui d'un altacliement tel, que bientôt l'unique objet de son ambition avait été de devenir un jour le valet de chambre de INI. de Santeuil. Une fois parvenu à ce poste important, Pierre s'était si bien inféodé à son mahre, qu'il avait fini, dans son culte pour lui, par prendre non seulement ses bonnes qualités, mais encore ses défauts. (Test assez dire que la vertu dominante de Pierre n'était pas la tempérance : aussi lorsque Santeuil le rencontra sous le porche de l'église, en proie à un si violent état d'exaltation, sa première pensée fut' que son valet, avant de rentrer à l'abbaye. avait voulu faire de solennels adieux à la bouteille; et comme il le voyait toujours à ses pieds, poussant des gémissemens et ne prononçant' de temps à autre que des mots inarticulés :

— Qu'est-ce donc, lui dit-il, en cherchant à dégager ses vètemens de ses vives étreintes, parle... t'expliqueras-tu à la fin?

— Hélas! monsieur, si vous saviez ce qui arrive !..,

— Je le vois, parbleu, bien I Allons, lâche-moi, il faut que j'entre à 1 "église.

— Ah! monsieur, c'est que j'ai grand besoin de vous...

— Tu veux dire de ton lit. Va le coucher bien vite, et laisse-moi.

— Non, monsieur ; il faut que vous m'entendiez d'abord.

— Tu me conteras tout cela demain.

— Oh ! c'est ce soir même ; demain il ne serait peut-être plus temps.

— Eh bien ! parle donc vite, je t'écoute.

— Mon bon maître, vous connaissez bien mon jeune frère dont je payais l'apprentissage chez le joaillier de la cour, avec ce qui restait de mes gages, vous savez qu'il allait passer ouvrier, avec un bon salaire, à la Saint-Louis.

— Eh bien! est-ce qu'il serait malade?

-—Hélas! monsieur; c'est pis que cela. Apprenez qu'il a été se faire racoler ce matin sur le quai de la Ferraille.

— Que veux- tu que j'y fasse?

1 — Oh ! c'est que vous ne savez pas encore ce qui l'a déterminé à agir aiûsi, le pauvre enfant! Cela me fend le cœur, rien que d'y penser. Croiriez-\ousque mon vieux père, qui est malade depuis plus d'un an, allait être chassé du gatelas qu'il occupe, et que son mobilier était déjà saisi et sur le point d'être vendu sur la place du Châtelet, pour satisfaire ses créanciers? Que faire sans argent, sans crédit? Notre père n'avait plus qu'à s'en aller mourir à l'hôpital; c'est bien dur, n'est-ce pas, monsieur ? AuSîi, mon frère n'a pu supporter cette idée-là, et il a préféré renoncer à son état, et s'engager dans les troupes du roi, moyennant quatre-vingts

Page 1