CCCIV NUIT
Il n'y avait pas long-temps cfu'Abou Hassan était arrivé , et qu'il, s'était assis sur un banc pratiqué contre le parapet, lorsqu'au jetatit la vue jusqu'à l'autre bout du pont , il aperçut le khalyfe qui venait à lui déguisé' eu marchand de Moussoul, comme la première fois , et suivi du même esclave. Persttadé que tout le mal qu'il avait souffert ne venait que de ce que le khalyfe , qu'il ne connaissait que pour un marchand de Moussoul , avait laissé la porte ouverte en sortant de sa chambre, il frémit en ie voyant. « Que Dieu veuille me préserver , dit-il en lui»même! Voilà , si je ne me trompe, le magicien qui m'a enchanté. » Il tourna aussitôt la tête du côté du canal de la rivière, en s'appuyant siir le parapet, afin de ne le pas voir , jusqu'à ce qu'il fût passé.
Le khalyfe qui voulait porter plus loin le plaisir qu'il s'était donné à l'occasion d'Abou Hassan \, avait eu grand soin de se faire informer de tout ce qu'il avait dit et fait le lendemain à son réveil , après l'avoir fait reporter chez lui , et de tout ce qui lui était arrivé. Il ressentit un nouveau plaisir de tout ce qu il en apprit , et même du mauvais traitement qui lui avait été fait dans l'hôpital des fous. Mais comme ce monarque était généreux et plein de justice , et qu'il avait reconnu dans Abou Hassan un esprit propre à le réjouir plus long-temps , et de plus , qu'il s'était
i38 'les mille et ujte nuits,
douté qu'après avoir renoncé à sa prétendue dignité de khalyfe , il reprendrait sa manière de vivre ordinaire , il jugea à propos , dans le dessein de l'attirer près de sa personne , de se déguiser le premier du mois en marchand de Mou^sôul , a(fin de mieux, exécuter ce qu'il avait résolu à son égard. Il aperçut donc Aboii Hassan , presqu'en même temps qu'il en fut aperçu; et à son action, il comprit d'abord qu'il était mécontent de lui / et que son dessein était de f éviter. Dans ce but , il côtoya le parapet oit était Abou Hassan. Quaiid il fut près de lui , il pencha ta tête et il le regarda en face, ik C'est donc voiis, mon frère Abou Hassan ,- lui dit-ii ! Je vous salue. Permettez-moi , je vous prie , de vous en^brasser. »
«c Et moi , répondit brusquement Abou Hassan , sans regarder le faux marchand de Moussoul , je ne vous salue pas : je n'ai besoin ni de votre salut , ni de vos embrassades. Passez votre chemin. s>
« Hé quoi, reprit le khalyfe, ne me reconnaissezvous pas ? Ne vous souvient-il plus de la soirée que nous passâmes chez vous ensemble , il y a aujourd'hui un mois , et pendant laquelle vous me fîtes l'honneur de me régaler avec tant de générosité ?» « Non , repartit Abou HasSan sur le même ton qu'auparavant, je ne vous connais pas , et je ne sais de quoi vous voulez me parler. Allez, encore une fois, et passez votre chemin. »
Le khalyfe ne se rebuta pas de la brusquerie d' Abou Hasssan. Il savait bien qu'une des lois «pi' Abou Hassan s'était imposées à lui-«iêmç , était de ne plus
COMTES A.RiLB$;S. 1 Sq
avoir de <x)iiiUierce avec i'étrsuiger qu il aurait une fois régalé : Abpii Haâsan le lui avait déclaré , mais il voulait bien faire semblant de l'ignorer. « Je ne puis croire, reprit-il , que vous ne me reconnaissiez pas .\il ny a pas si^ez, long-tempis que npus nous sommes vus , et il n'est pas possible que vous m'ayez oublie çî facilement. Il faqt qu'il vous soit arrivé quelque malheur qui vous cause cette aversion pour mcH. Vous. devez vous souvenir cependant que je vous ai marqué ma reconnaissance par mes bons souhaits; et même que, sur certaine chos^ qui vous tenait J»u cœur f je vous ai fait offre deVmon crédit, qui n'est pas k mépriser, d
ce J'ignore, repartît Abou Hassan , quel peut être voti'e crédit?, et je n'ai pas le moindre désir de le mettre à l'épreuye ; mais je sais bien que vos souhaits n'ont abouti qu'à me faire devenir fou. Au. nom de Dieu , vous dis-je encore une fois, passée' votre chemin , et ne me chagrinez pas davantage, d
H, Ah I mon fràre Abou Hassan , répliqua le khalyfe en l'embrassant , je ne prétends paâ me séparer d'avec vous de cette manière ! Puisque ma bonne fortuné a voulu que je vous aie rencontré une seconde fois, il &ut que vous exerciez aussi une seconde fois la même hospitalité envers moi , comme vous l'avez fait il y a un mois., et que j'aie encore l'honneur de boire avec vous. »
« Çfest de quoi , répondit Abou Hassan , je saurai fort bien me garder. J'ai assez de pouvoir sur moi ^ pour m'empêcher de me trouver davantage avec un
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homme comme vous ; qui porte le malheur avec lui. Vous savez le proverbe qui dit : Prenez votre tambour sur les épaules, et délogez. Faites-vous-en l'application. Faut-il vous le répéter tant de fois ? Dieu vous conduise ! Vous m'avez causé assez de mal , je ne veux pas m'y exposer davantage. »
<c Mon bon ami Abou Hassan , reprit le khalyfe en l'embrassant encore une fois , vous me traitez avec une dureté à laquelle je ne me serais pas attendu. Je vous supplie de ne me pas tenir un discours si offensant, et d'être au contraire bien persuadé de mon amitié. Faites-moi donc la grâce de me raconter ce qui vous est arrivé , à moi qui ne vous ai souhaité que du bien, qui vous en souhaite encore, et qui voudrais trouer l'occasion de vous en faire , afin de réparer le mal que vous dites que je vous ai causé , si véritablement il y a de ma faute.» Abou Hassan se rendit aux instances du khalyfe; et après l'avoir fait asseoir auprès de lui : « Votre incrédulité et \ptre importunité» lui dit-il, ont poussé ma patience à bout. Ce que je vais vous raconter vous fera connaître si c'est à tort que je me plains dé vous. »
Le khalyfe s'assit auprès d'Abou Hassan , qui lui fit. le récit de toutes les aventures qui lui étaient arrivées depuis son réveil dans le palais, jusqu'à son second réveil dans sa chambre; et il les lui raconta toutes comme un véritable songe qui était arrivé , avec une infinité de circonstances que le khalyfe savait aussi bien que lui, et qui renouvelèrent le |>laisir qu'il s'en était fait. Il lui exagéra ensuite l'impresT
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sîon que ce songe lui avait laissée dans Tesprit, d'être, le khalyfe et le commandeur des xroyans. ce Impression , ajouta-t-il , qui m'avait jeté dans des extravagances si grandes , que mes voisins avaient été contraints, de me lier comme un furieux ^ et de me faire conduire à l'hôpital desibux, où j'ai été traité, d'une manière qu'on peut appeler cruelle, barbare et inhumaine ; mais ce .qui vous surprendra , et à quoi sans doute vous ne vous attehdez*pas, c'est que toutes ces choses ne me sont arrivées que par votre faute. Vous .vou$ sQùveiiez bien de la prière que je vous avai^ &ite de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez moi après le souper. Vous ne l'avez pas fait : au contraire , vous l'avez laissée ouverte , et le dénion est entré , et m'a rempli la. tê^ de ce songe qui.^ tout agréable qu'il m'avait paru, m'a causé cependant tous les maux dont je me plains. Vous êtes donc. cause par votre négligence, qui vous rend responsable de mon crime , que j^ai commis une chose horrible et détestable , en levant non - seulement les mains contre ma mère , mais même , il s'en est peu fallu que je ne lui aie fait rendre l'ame à mes pieds , en commettant un parricide , et cela pour un sujet qui me f^t rougir de honte toutes les fois que j'y pense , puisque c'était à cause qu'elle m'appelait son fils^ comme je le suis en effet, et qu'elle ne voulait pas me reconnaître pour le commandeur des croyans , et que je liji soutenais que je l'étais. Vous êtes encore cause du scandale que j'ai donné à mes voisins, quand, accourus auiL cris de ma pauvre mère , ils me sur-
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prirent Acharné à Tassommer; ce quî.neâer^tt point arrivé , si *vous eussiez eu soin de fermer la porte de ma chambre en vous retirant , comme je vou^ en avais prié. Us ne seraient pas entrés chez moi sans ma permission; et, ce qui me fait plus de peine , ils n'auraient, point été témoins de ma folie. Je n'aurais pas été obligé de les frapper en me défendant contre eux, et ils ne m'auraient pas maltraité et lié, comme ils ont fait, pour me cofiduire et Yne faire enfermer dans l'hôpital des fous, où je pois vous assurer que chaque jour, pendant tout le temps que j'ai été détetiu dans cet enfer, on n'a pas manqué de me bien régaler à grands coup^ de nerf de bœuf. »
Âbou Hassan racontait au khalyfe ses sujets de plainte avec beaucoup de chaleur et de véhémence. Le khalyfe savait mieux que lui tout ce qui s'était passé, et il était ravi en lui-même d'avoir si biep réussi dans ce qu'il avait imaginé pour le jeter dans l'égarement où il le voyait encore ; mais il ne put entendre ce récit fait avec tant de naïveté, sans faire un grand «dat de rire.
Abou Hassan, qui croyait que son récit était .digne de compasstpn, et que tout le monde devait y être aussi sensible que lui, se scandalisa fort de cet éclat de cire du faux marchand de Moussoul : ce yous moquez-vous de moi, lui dit-il , de me rire ainsi au nez 9 ou croyez-vous que je me moque de vous quand je vous parle très-sérieusement ? Voulez-»" vous des preuves réelles de ce que j'avance? Tenez, voyez et regardez vous-même : vous me diK:ez après cela si je me
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moque. », En -disant €6^ paroles il se baissa;. et en se clécottvrant les épaules et le sein, il fit voir au khalyfe les cicatrices et les meurtrissures que lui avaient causées les coups de nerf de bœuf qu'il avait reçus.
Le khalyfe ne put regarder ces objets sans horreur. Il eut compassion du pauvre Abou Hassan , et il fiit très^âohé que la raillerie eût été pousséç.si loin. Il rentra aussitôt, en lui «> même; et en embrassant Abou Hassan de tout son cœur : « Levez * vous , je vous en supplie, mon cher frère, lui dit-il d'un grand sérieux : venez, et allons chez vpus; je veux encore avoir l'avantage de me réjouir cq soir avec vous# Pemain , s'il . plaît à Dieu , vous verrez que toiut ira le mieux du monde.»
Abou Hassan, malgré sfi résolution, et contre le serment qu'il avait fait de ne pas recevoir chez lui le même étranger une seconde fois , ne put résister aux caresses du khalyfe, qu'il prenait toujours pour un marchand de Moussoul. « Je le veux bien , dit-il au au faux marchand, mais, ajouta- t-il, à une condition que vous vous engagerez. à tenir avec serment. C'est de me faire la grâce de fermer la porte de ma chambre en sortant de chez xao\ , afin que le démon ne vienne pas me troubler la cervelle, comme il :a fait la première fois.» Le faux marchand promit tout^ Ils se. kfvèrent tous deux, et ils prirent le chemin de la ville.. Le khalyfe, pour engager davantage Abou Hassan : «Prenez confiance en moi, lui dit-il, je ne vous manquerai pas de parole , je vous le promets en homme d'honneur^ Après cela, vous ne devez pas hé-
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siler à mettre votre assurance ^n. une personne comme moi, qui vous souhaite toute sorte de biens et de prospérités, et dont vous verrez les effets. »
m Je ne vous demande pas cela^ répartit Abou Has-
san en s'arrétant tout court ; je me rends de bon cgeur à vos importunités, mais je vous dispense de vos souhaits, et je vous supplie^ au nom de Dieu, de ne m'en faire aucun. Tout le mal qui m'est arrivé jusqu'à présent, n'a pris sa source, avec la porte, ouverte, que de ceux que vous m'avez déjà faits. ».
a Hé bien] répliqua le khalyfe en riaxit en lui-même de l'imagination toujours blessée d'Abou Hassan : puisque vous le, voulez ainsi, vous serez obéi, et je vous promets de ne vous en jamais faire.» «Vous me faites plaisir de me parler ainsi , lui dit Abou Hassan , et je ne vous demande pas autre chose; je serai trop content, pourvu que. vous gardiez votre parole; je vous tiens quitte de tout le reste. »
Abou Hasàan et'le khalyfe suivi de son esclave, en s'entretenant ainsi, approchaient itisensiblement du rendez -vous : le jour commençait à finir lorsqu'ils arrivèrent à la maison d'Abou Hassan. Aussitôt il* appela s^a mère , et fit apporter de la lumière. Il pria le khalyfe de prendre place sur le sofa , et il se mit près de lui. Ea peu de temps le souper fut servi sur la table qu'on av^it approchée près d'eux. Ils mangèrent sans cérémonie. Quand ils eurent achevé , la mère d'Abou Hassan vint desservir, mit le fruit sur la table , et le vin avec les tasses près de son fils ; ensuite elle se retira , et ne parut pas davantage.
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CCCV NUIT.
Abou Hassan commença à se verser du vin le premier , et en versa ensuite au khalyfe. Us burent chacun cinq ou sit coups, en s'entretenant de choses in« différentes. Quand le khalyfe vit qu'Abou Hassan commençait à s'échauffer, il le mit sur le chapitre de ses amours , et il lui demanda s'il n'avait jamais
aimé.
«.Mon frère , répliqua familièrement Abou Hassan, qui croyait parler à son hôte comme à son égal , je n'ai jamais regardé l'amour , ou le mariage, si vous voulez , que comme une servitude à laquelle j'ai toujours eu de la répugnance à me soumettre ; et jusqu'à présent je vous avouerai que je n'ai aimé que la table, la bonne chère, et surtout le bon vin; en un mot, qu'à bien me divertir et à m'entretenir agréablement avec des amis. Je ne vous assuré pourtant pas que je fusse indifférent pour le mariage , ni incapable d'attachement, si je pouvais rencontrer une femme aussi belle et aussi aimable que celle que je vis en songe cette nuit , où je vous reçus ici la première fois , et où pour mon malheur vous laissâtes la porte de ma chambre ouverte; une femme qui voulût bien passer les soirées à boire avec moi ; qui sût chanter , jouer des instrumens et m'entretenir agréablement; qui ne s'étudiât enfin qu'à me plaire et à me divertir. Je crois au ^ntraîre que je changerais
ir. lo
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toute mon indifférence en un parfait attachement pour une telle personne , et que je pourrais vivre très-heureux avec elle. Mais où trouver une femme telle que je viens de vous la dépeindre , ailleurs que dans le palais du Commandeur des croyans, chez le grand ▼ézyr Giafar, ou chez les seigneurs de la cour les ^lus puissans , à qui l'or et Targent ne manquent pas pour s*en pourvoir fi) ? Taime donc mieux m'en tem'r à la bouteille ; c'est un plaisir à peu de frais qui m'est comimun avec eux.» En disant ces paroles, il prit la tasse et il se versa du vin: a Prenez votre tasse, que je Vous en verse aussi , dit-il au khalyfe , et continuons de goûter un plaisir si charmant. »
Quand le khalyfe et Abou Hassan eurent bnf «cCest grand dommage, reprit le khalyfe, qu'un aussi galant homme que vous êtes, qui n'est pas indifférent pour l'amour, mène une vie si solitaire et si retirée.»
« Je n'ai pas de peine^ répartit Abou Hassan , à préférer là vie tranquille que vous voyez que je niène,
(t) Les femmes dans rOrient sont vendues dans des bazars particuliers. Ce sont en général de jeunes filles achetées dans ta Géorgie et la Circassie , où le sang est très-beau , et où leurs parens les vendent dès l'âge de douze ans. Depuis que la Russie a acquis ces contrées y l'exportation est prohibée ; mais un voyageur qui parcourait récemment la Perse (M. Orouville), assure que la contrebande pourvoit les marchés d'Érivan , de Kars et d'Erzeroum, avec autant d'activité que par le passé. On peut trouver dans ces bazars de très-belles vierges au prix de 60 à 100 toumans la pièce. ( Environ 1200 à 9000 f.) 4^
^ CONTES ARABES. lH^'J
à la cx)mpagnie d'une femme qui ne serait peut-être pas d'une beauté à me pilaire , et qui d'ailleurs me causerait mille chagrins par ses içiperfections et par sa mauvaise humeur. »
II^ poussèrent entr'eux la conversation assez loin sûr ce sujet; et le khalyfe qui vit Abou Hassan au poânt où il le désirait : « Laisse2-moi faire, lui'dit*il* puisque vous avez le bon goût de tous les honnêtes gens , je veux vous trouver votre fait, et il ne vous en coûtera rien. » A l'instant il prit la bouteille et la tasse d'Abou Hassan, dans laquelle il jeta adroitement une pinèée de la poudre dont il s'était déjà servi, lui versa une rasade ^ et en lui présentant la tasse : <c Prenez, continua-t-^il , et buvez d'avance à la santé de cette belle qui doit faire le bonheur de votre vie; vous en serez content. »
Abou Hassan prit la tasse en riant; et en branlant la tête : (cYaille que vaille, dit -il, puisque vous le voulez! Je ne saurais commettre une incivilité envers vous , ni désobliger un hôte de votre mérite , pour si peu de chose. Je vais donc boire à la santé de cette belle que vous me promettez , quoique , content de mon sort, je ne fonde aucun espoir s^r votre promesse. »
Abou Hassan n'eût pas plutôt bu la rasade, qu'un profond assoupissement s'empara de ses sens comme les deux autres fois, et le khalyfe fut encore le maître de disposer de lui à sa volonté. Il dit aussitôt à l'esclave qu'il avait amené, de prendre Abou Hassan, de l'emporter au palais. B'esclave l'enleva ; et le kha-
^ lO.
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lyfe , qui n^avait pas dessein de renvoyer Abou Hassan comme ta première fois , ferma la porte de la chambre en sortant.
L'esclave suivit avec sa charge , et quand le khalyfe fut arrivé au palais , il fit coucher Abou Hassan sur un sofa dans le quatrième salon, d'où il l'avait feit reporter chez lui assoupi et endormi il y avait un mois. Avant de le laisser dormir, il commanda qu'on lui mit le même habit dont il avait été revâu par son ordre , pour lui faire faire le personnage de khalyfe, ce qui fut fait en sa présence; ensuite il commanda à chacun de s'aller coucher, et ordonna au chef et autre3 officiers de la chambre , aux musiciennes et aux mêmes dames qui s'étaient trouvées dans ce salon lorsqu'il avait bu le dernier verre de vin qui lui avait causé l'assoupissement, de se trouver, sans faute, le lendemain à la pointe du jour à son réveil , et il enjoignit à chacun de bien faire son personnage.
Le khalyfe alla se coucher, après avoir fait avertir Mesrour de venir l'éveiller avant qu'on entrât dans le même cabinet où il s'était déjà caché. ^
Mesrour ne manqua pas d'éveiller le khalyfe précisément à l'heure qu'il lui avait marquée. Il se fit habiller promptement, et sortit pour se rendre au salon ^ où Abou Hassan dormoit encore. U trouva les officiers des eunuques, ceux de la chambre, les dames et les musiciennes à la porte , qui attendaient son arrivée. Il leur dit en peu de mots quelle était son intention; puis il entra, et alla se placer dans le cabinet
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fermé de jalousies. Mesrour, tous les officiers, les daines et les musicieuDes entrèrent après lui , et se rangèrent autour du sofa sur lequel Abou Hassan était couché ; de manière qu'ils n'empêchaient pas le khalyfe de le voir, et de remarquer toutes ses actions.
Les choses ainsi . disposées , dans le temps que la poudre du khalyfe eut fait son effet, Abou Hassan s'éveilla sans ouvrir les yeux, et il jeta un peu de pituite qui fut reçue dans un petit bassin d'or, icomme la, première fois. Dans ce moment, les sept chœurs de musidennes mêlèrent leurs voix toutes charmantes au son des hautbois , des flûtes douces et autres instrumens, et firent entendre un concert trèsagréable.
La surprise d'Abou Hassan fut extrême , quand il entendit une musique si harmonieuse; il ouvrit les yeux, et elle redoubla lorsqu'il aperçut les dames et les officiers qui l'environhaient , et qu'il crut reconnaître. Le salon où il se trouvait, lui parut le même que celui qu'il avait vu dans son premier rêve ; il y remarquait la même illumination, le même ameublc ment et les mêmes omemens.
Le concert cessa , afin que le khalyfe pût être attentif à la contenance de son nouvel hôte, et à tout ce qu'il pourrait dire dans sa surprise. Les dames , Mesrour et tous les officiers de la chambre , en gardant un grand silence, demeurèrent chacun dans leur place aveq un grand respect. «Hélas, s'écria Abou Hassan en se mordant les doigts, et si haut que le khalyfe l'entendit avec joie, me voilà retombé dans
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le même 6onge et dans la même illusion qu'il y a un mois : je n'ai qu'à m'attendre encore une fois aux coups de nerf de bœuf, à l'hôpital des fous et à la éage de fer. Dieu tout- puissant, ajouta-t-il, je me remets entre les maiml^^ de votre divine Providence! C'est un malhonnête homme que je reçus chez moi hier au soir, qui est la cause de cette illusion et des peines que j'en pourrai souffrir. Le traître et le perfide qu'il ^st,{|ii'avait promis avec serment qu'il ferr meraît la fiplle de ma chambre en, sortant de chez moi ; mais il ne l'a pas fait , et le diable y est entré , qui me bouleverse la cervelle par ce maudit songe de Commandeur des croyans, et par tant d'autres fantômes dont il me fascine les yeux. Que Dieu te confonde , 'Satan , et puisses-tu être accablé sous une montagne de pierres !i>^
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Aprbs ces dernières paroles , Âbou Hassan ferma les yeux, et demeura recueilli en lui-même, l'esprit fort embarrassé. Un moment après, il les ouvrit; et en les jetant de côté et d'autre sur tous les objets qui se présentaient à sa vue : «Grand Dieu, s'écristt-il encore une fois avec moins d'étonnemeat et en souriant, je me remets entre les mains de yotre Providence, préservez-moi de la tentation de Satan! i> Puis en refermant les yeux : a Je sais, Qontinua-t-il , ce que je ferai; je vais dormir jusqu'«i ce que Satan
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me quitte et- s'en retourne par où il est venu, quanc) je devrais attendre jusqu'à midi. »
Op ne lui donna p^ le temps de se rendormir , comme il venait de se le proposer. Force des coeurs, une des dames qu'il avait vue4a première fois, s'approcha de lai : «Commandeur des croyans, lui ditelle respectueusement,- je supplie votre Majesté de me pardonner si je prends la liberté de l'avertir de ne pas se rendormir, mais de faire ses effoi^ pour se réveiller et se lever, parce que le jour commence à paraître. j» «Retire-toi , Satan, dit Abou Hassan en entendant cette voix. » Puis en regardant forge des cc^URs: «Est-ce moi, lui ditrii, que vous appelez Co^^nandeur des croyans ? Yous me prenez pour un autre certainement.»
«C'est à votre Majesté, reprit forge pes coeurs, à qui je donne ce titre, qui lui appartient comme au souverain de tout ce qu'il y a au n^onde de Musulmans, dont je suis très-h|imblement esclave , et à qui j'ai l'honneur de parler. Votre Majesté veut se divertir, sans doute, ajouta-t-elle, en faisant semblant de s'être oubliée elle-même^ à moins que ce ne soit un reste de quelque songe fâcheux; mais si elle veut bien ouvrir les yeux, les nuages qui peuvent lui troubler l'in^igination se dissiperont, et elle verra qu'elle est dans son palais, environnée de ses officiers et de toutes tant que nous sommes de ses esclaves, prâte^ à lui rendre nos services ordinaires. Au reste ', votre Majesté ne doit pas s'étonner de se voir dans ce salon, et non dans son lit; elle s'endormit hier si subi-
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tcment, que nous ne vouKimes.pas l'éveiller pour la conduire jusqu'à sa chambre, et nous nous contentâmes de la coucher commodément sur ce sofa.» Force des coeubs dit tant d'autres choses à Abou Hassan, qui lui paru^lnt vraisemblables, qu'enfin U se mit sur son séant II ouvrit les yeux , et il la reconnut , de même que bouquet de perles et les autres dames quH avait déjà vues. Alors elles s'approchèrent toute» ^se«ible, et force des coeobs en reprenant la p^rojA : a Commandeur des croyans et vicaire du prophète en terre, dit-elle, votre Majesté aura pour agréable que nous l'avertissions encore qu'il «st t^nps qu'elle se lève; voilà le jour qui paraît »
« Que vous êtes ficheuses et. importunes, reprit Abou Hassan en se frottant les yeux; je ne suis pas le Commandeur des croyans , je suis Abou Hassan , je le sais bien , et vous ne me persuaderez pas le contraire. » «Nous ne connaissons pas Abou Hassan dont votre Majesté nous parle, reprit force des goburs ; nous ne voulons pas même le connaître ; nous connaissons votre Majesté pour le. Commandeur des croyans, et elle pe nous persuadera jamais qu'eUe ne le soit pas. »
Abou Hassan jetait les yeux de tout coté, et se trouvait comme enchanté de se voir dans le même salon oîi il s'était déjà trouvé ; mais il attribuait tout cela à un songe pareil à celui qu'il avait eu, et dont il craignait les suites fâcheuses. « Dieu me fasse miséricorde , s'écria-t-il en élevant les mains et les yeux, comme un homme qui ne sait où U en est; je me re-
mets entref ses mains! Après ce que je vois, je ne puis douter que le diable qui est entré dans ma chambre, ne m^obsède et ne trouble mon imagination de toutes ces visions. » Le khalyfe qui le voyait et qui venait d'entendre toutes ses exclamations, se mit à rire de si bon ciœur , qu'il eUt bien de la peine à s'empêcher d'éclatier.
Abou Hassan cependant s'était couché , et il avait refermé les yeux. « Commandeur des croyans , lui dit aussitôt FORCE DES CGEURs , puîsque votre Majesté ne se lève pas après l'avoir avertie qu'il est jour, selon notre devoir, et qu'il est nécessaire qu'elle vaque aux af&ires de l'empire, dont le gouvernement lui est confié , nous userons de la permission qu'elle nous a donnée en pareil cas.)) En même temps elle le prit par un bras, et elle appela les autres dames, qui lui aidèrent à le faire sortir du lit , et le portèrent, pour ainsi dire , jiisqu au milieu du salon , où elles le mirent sur son séant. Elles se prirent ensuite chacune par la main , et elles dansèrent et sautèrent autour de lui au son de tous les instrumens et de tous les tambours de basque, que l'on faisait retentir sur sa tête et autour de ses oreilles.
Abou Hassan se trouva dans une perplexité d'esprit inexprimable. « Serais-je véritablement khalyfe et commandeur des croyans, se disait-il à lui-même?» Enfin dans l'incertitude où il était , il voulait dire quelque chose, mais le grand bruit de tous les instrumens l'empêchait de se faire entendre. Il fit signe à boifquet i)K PERLES et à ÉTOILE DU MATIN, qui sc tenaient par
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la main en dansant autour de lui , qu'il voulait par«- 1er. Aussitôt elles firent cesser la dan^e et les înstru* mens^, et elles s'approchèrent de lui : «Ne mentez pas , leur dit-il fort ingénument, et dites-moi, dans la vérité, qui je suis.»
« Commandeur des croyans , répondit étoile du MATIN, votre Majesté veut nous surprendre en nous faisant cette demande , comme si elle ne savait pas elle*même qu'elle est le Commandeur des croyans et le vicaire en terre du prophète de Dieu , maître de l'un et dé l'autre monde , de ce monde où nous sommes et du monde à venir après La mort. Si cela n'était pas, il faudrait qu'un songe extraordinaire lui eût &it oublier ce qu'elle est. II pourrait bien en être, quelque chose, si l'on considère que votre Majesté a dormi cette nuit plus long-temps qu'à l'ordinaire; néanmoins, si votre Majesté veut bien me le permettre, je la ferai ressouvenir de ce qu'elle fit hier dans \oute la journée.» Elle lui raconta donc son entrée au conseil, le châtiment de l'imam et des quatre vieillards par le juge de police; le présent d'une bourse de pièces d'or envoyée par son vézyr à la mère d'un nommé Abou Hassan ; ce qu'il fit dans l'intérieur de son palais , et ce qui se passa aux trois repas qui lui furent servis dans les trois salons, jusqu'au derniej*. «C'est dans ce dernier salon que votre Majesté, continua-t-elle en s'adressant à lui , après nous avoir fait mettre à table u ses cotés , nous fit Thoniieur d'entendre nos chansons et de recevoir du vin de nos mains , jusqu'au moment oii votre Majesté s'endormit de la manière que force
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DESf GC»:uiLS vient de le raconter. Depuis ce temps , votre Majesté) contre sa coutume, a toujours dormi d'un profond sommeil jusqu'à présent qu'il est jour. Bouquet de pesues , .toutes les autres esclaves et tous les officiers qui sont ici , certifieront la même chose. Ainsi, que votre Majesté se mette donc en état de faire sa prière-^ car il en est temps. »
«c Bon 9 bon , reprit Abou Hassan en. branlant la tête, vous m'en feriez bien accroire, si je voulais vous écouter. £t moi , continua-t-il , je vous dis que vous êtes des folles, et que vous avez perdu l'esprit. C'est cependant un grand dommage, car vous êtes d^ jolies personnes. Apprenez que depuis que je ne vous ai vues, je suis allé chez moi ; que j'y ai fort maltraité ma mère;. qu'on m'a mené à l'hôpital des fous, où je suis resté malgré moi plus de trois semaines, pen* dant lesquelles le concierge n'a pas. manqué de me régaler chaque jour de cinquante coups de nerf de bœuf. £t vous voudriez que tout cela ne fut qu'un songe ? Vous vous moquez. »
<c Commandeur des croyans, répartit étoile du MATIN ^ nous sommes prêtes, toutes tant que nous sommes, de jurer par ce que votre majesté a de plus cher,' que to^it c^ qu'elle nous dit n'est qu'un songe. Elle n'est pas sortie de ce salon depuis hier, et elle n'a pas cess^ de dormir toute la nuit jusqu'à présent.»
La confiance avec laqucfUe cette dame assurait à Abou Hassan , que tout ce quelle lui disait était vé^ ritable , et qu'il n'était point ^rti du salon depuis qu'il y était entré, le n^il encore une fois dans un état
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à ne savoir que croire de ce qu'il était et de ce qu'il voyait. II demeura un esjjace de temps abymé dans ses pensées, a O ciel, disait -il en lui-même, suis-je Abou Hassan? Suis-je Commandeur des croyans?
Dieu tout- puissant, éclairez mon entendement : faitesmoi connaître la vérité, afin que je sache à quoi m'en tenir. » Il découvrit ensuite ses épaules encore toutes livides des coups qu'il avait reçus ; et en les montrant aux dames : «Voyez, leur dit- il, et jugez si de pareilles blessures peuvent venir en songe ou en dormant. A mon égard je puis vous assurer qu'elles ont été très-réelles ; et la douleur que j'en ressens encore m'en est un sûr garant, qui ne me permet pas d'en douter. Si cela néanmoins m'est arrivé en dormant , c'est la chose du monde la plus extraordinaire et la plus étonnante; et je vous avoue qu'elle me passe.»
Dans l'incertitude où était Abou Hassan de son état , il appela un des officiers du khalyfe , qui était près de lui : « Approchez-vous, dit-il, et mordez-moi le bout de l'oreille, que je juge si je dors ou si je veille. » L'officier s'approcha , lui prit le bout de l'oreille entre les dents, et le serra si fort, qu'Abou Hassan fit un cri effroyable.
A ce cri , tous les instrumens de musique jouèrent en même temps, et les dames et les officiers se mirent à danser, à chanter et à sauter autour d'Abou Hassan avec un si grand bruit, qu'il entra dans une espèce d'ehthousiasme qui lui fit faire mille folies. Il se mit à chanter comme les autres. Il déchira le bel habit de khalyfe dont on l'avait revêtu. Il jeta par
terre le bonnet qu'il avait sur la tête, et nu en cher mise et en caleçon; il se leva brusquement, et se jeta entre deux dames qu'il prit par la main, et se mit à danser et à sauter avec tant d'action, de mouvement et de contorsions bouffonnes et divertissantes, que le khalyfe ne put plus se contenir dans l'endroit où il était La plaisanterie subite d'Abou Hassan le fit rire avec tant d'éclat, qu'il se laissa aller à la renverse , et se fît entendre par-dessus tout le bruit des instrumens de musique et des tambours de basque. . Il'fîit si long'-temps sans pouvoir se retenir, que peu s'en fallut qu'il ne s'en trouvât incommodé. iEnfin, il se releva, et il ouvrit la jalousie. Alors en avançant la tête et en riant toujours : ce Abou Hassan , Abou Hassan, s'écria-t-il , véux-tu donc mi faire mourir k force dé rire ? »
A la voix du khalyfe tout le monde se tut, et le bruit cessa. Abou Hassan s'arrêta comme les autres , et tourna la tête du coté qu'elle s'était faite entendre. Il reconnut le khalyfe, et en même temps le marchand de Moussoul. Il ne se déconcerta pas pour cela. Au contraire, il comprit dans ce moment qu'il était bien éveillé , et que tout ce qui lui était arrivé était très-réel, et non pas un songe. Il entra dans lai plaisanterie et dans l'intention du khalyfe : « Ha, ha, s'écria-t-il en le regardant avec assurance , vous voilà donc, marchand de Moussoul! Quoi! vous vous plaignez que je vous fais mourir, vous qui êtes cause des mauvais traitemens que j'ai faits à ma mère , et de ceux que j'ai reçus pendant un si long temps à l'hô-
pital des fous ; vous qui avez si fort maltraite Fimam de la mosquée de mon quartier , et lès quatre cheikhs mes voisins; car ce n'est pas moi, je m'en lave les mains ; vous qui m'ave2 causé tant de peines d'esprit et tant de traverses. Enfin, n'est-ce pas vous qui êtes l'agresseur , et ne suis-je pas l'offensé?»
ce Tu as raison , Abou Hassan , répondit le khalyfe en continuant de rire ; mais pour te consoler et pour te dédommager de toutes tes peines , je suis prêt , et j'en prends Dieu à témoin , à te faire, à ton choix, telle réparation que tu voudras m'imposer.»
En achevant ces paroles, le khalyfe descendit du cabinet, entra dans le salon. Il se fît apporter un de ses plus beaux habits , et commanda aux dames det faire la fonction des officiers de la chambre , et d'en revêtir Abou Hassan. Quand elles l'eurent habillé : <c Tu es mon frère, lui dit te khalyfe en l'embrassant; demande-moi tout ce qui te peut faire plaisir , je te l'accorderai. »
(c Commandeur des croyans , reprit Abou Hassan , je supplie votre Majesté de me faire la grâce de m'apprendre ce qu'elle a fait pour me démonter ainsi le cerveau, et quel a été son dessein ; cela m'importe présentement plus que toute autre chose , pour remettre entièrement mon esprit dans son assiette ordinaire. »
Le khalyfe voulut bien donner cette satisfaction à Adou Hassan. «Tu dois savoir premièrement, lui dit-il , que je me déguise assez souvent, et particulièrement la nuit, pour connaître par moi-même si
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tout est dans Tordre dans la ville de Baghdad ; et comme je suis bien aise de savoir aussi ce qui se passe aux environs, je me suis fixé un jour, qui est le premier de chaque rtiois , pour faire un grand tour au dehors , tantôt d'un côté, tantôt de l'autre , et je reviens toujours par le pont. Je revenais de faire ce tour, le soii* que tu m'invitas à souper chez toi. Dans notre entretien tu me marquas que la seule chose que tu désirais , c'était d'être khalyfe et commandeur des croyans l'espace de vingt-quatre heures seulement, pour mettre à la raison l'imam de la mosquée de ton quartier, et les quatre cheikhs ses conseillers, Toii désir me parut très-propre pour m'en donner un sujet de divertissement; et dans cette vue j'imaginai sur-le-champ le moyen de te procurer la satisfaction que tu désirais. J'avais sur moi de la poudre qui fait dormir du moment qu'on l'a prise , à ne pouvoir se réveiller cpi'au bout d'un certain tempsf. Sans que tu t'en aperçusses, j'en jetai une dose dans la dernière tasse que je te présentai , et tii bus. Le sommeil te prit dans le moment , et je te fis enlever et emporter à mon palais par mon esclave, après avoir laissé la porte de ta chambre ouverte en sortant. Il n'est pas nécessaire de te dire ce qui t'ar- ' riva dans mon palais à ton réveil et pendant la journée jusqu'au soir, où, après avoir été bien régalé par mon ordre , une de mes esclaves qui te servait, jeta une autre dose de la même poudre dans le dernier verre qu'elle te présenta, et que tu bus. Le grand assoupissement te prit aussitôt , et je te fis reporter chez
l6o LES MILLE ET USTE NUITS,
toi par le même esclave <}ui t'avait apporté , avec ordre de laisser encore la porte de ta chambre ouverte en sortant. Tu m'as raconté toi-même tout ce qui t'est arrivé le lendemain et les jours suivans. Je ne m'étais pas imaginé que tu dusses souffrir autant que tu as souffert en cette occasion ; mais , comme je m'y suis déjà engagé envers toi , je ferai toutes choses pour te consoler, et te donner lieu d'oublier tous tes maux. Vois donc ce que je puis faire pour te faire plaisir , et demande -moi hardiment ce que tu souhaites. »
a Commandeur des croyans, reprit Abou Hassan^ quelque grands que soient les maux que j'ai soufferts,
vils sont effacés de ma mémoire., du moment que j'apprends qu'ils me sont venus de la part de monsouverain seigneur et maîti*e. A l'égard de la générosité dont votre Majesté s'offre de me faire sentir les effets ave<^lant de bonté , je ne doute nullement de sa parole irrévocable ; mais comme l'intérêt n'a jamais eu d'empire sur moi , puisqu'elle me donne cette liberté , la grâce que j'ose lui demander , c'est de me donner assez d'accès près de sa personne, pour avoir le bonheur d'être toute ma vie l'admira-^
«teur de sa grandeui^ d
CONTES ARABES. l6l
CCCVir NUIT.
Ce dernier témoignage de désintéressement d'Âbou Hassan acheva de lui mériter toute l'estime du khalyfé. « Je te sais bon gré de ta demande , lui dit le khalyfe ; je te l'accorde , avec -l'entrée libre dans mon palais à toute heure, en quelque endroit que je me trouve. » En même temps il lui as^l^a un logement dans le palais. A l'i^gard ^e ^s appointemens , il lui dit qu'il ne voîil^ pas qu'il eut aifaire-à ses tréso-^ riers, mais à sa persoaqe même; et sur-le-champ iift lui fit donner par son trésorier particulier une bouiye de mille pièces d'or. Abou Has^n 'fît de profonds remercîmens. au khalyfe , qui le qui tta, p our aller tenir conseil selon la coutume. ^^
Abou Bassan prit ce temps-là pour aller au plus tôt informer-, sa mère de tout ce qui se passait , et lui apprendre sa. bonne fortune. A
Il lui fit ç%nftaitre que tout ce qui* lui était arriva n'était point un songe ; qu'il avait été khalyfe , et qu'il en avait réellement fait les^nctions pendant uMIr jour e^^tier , et reçu véritablement les honneurs ; qu'elles ne devait pas douter de ce qu'il lui disait, puisqu'il €^ avait eu la confirmation de la proprtt^ bouche du khalyfe même.
La nouvelle de Phistoire d'Abou Hassan ne tarda guère à se répandre dans toute la ville de Baghdad ;
//^. * * Il
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elle passa même dans les. provinces voisines, et de là dans les plus éloignées , avec les circonstances toutes singulières et divertissantes dont elle avait 4té accompagnée.
La nouvelle faveur d'Abou Hassan le Yendait extrêmement assidu auprès du khaiyfe. Gomme il était naturellement de bonne humeur, et qu'il feisait naître là joie partouFoù il se trouvait , par ses bons nlots et par ses plaisanteries^ le khalife ne pouvsiit guène se. passer de iui ^et il ne faisait aucune paitie de di* vertissement sanM'y appeler ; il le menait même qu/elquefois chez Zobéide son.^ouse , à qui il avait ra«p* «conté *son bistoire, qui l'avait exflJrêmement divertie. gEobéide l'aimait assiS^-; mais elle remarqua que toutes le^ fois qu'il accompagnait le khaiyfe chez ellç, il. avait toujours les y^ux sur une de ses. esclaves ap* \ pelée Nouzh^toul*Aouadat(i) ; c'est pourquoi elle rér solut d'eif aWrtir le khaiyfe. . « Commandeur des xroyans , dit un jour la ..princesse au khaiyfe , vous ne remarquez peut-^tre pas comme moi , que toutes les fiA qu' Abou Hassan vous accompagne ici , il ne cesse dRavoir les y eut sur Nouahatoul-AouAlA ,. et qu^îl i^e manque, jamais de la faire rougir. Vous ne doûtezpoint
. mue ce ne soit une oMrque certaine. qu'elle né le hait pas; et, si vous m en croyez, nous ferons jpn ma-p riage.de l'un et de l'autre. » * . «k
gH^ « Madame , reprit le khaiyfe, vous me^ faites sou*
(i) Ccst-à-dire , Divifn tisse MKKt qui eappri^Mt. , ou gri
FAIT RKVKIUR.
CON^^KS ARABKS. l()3
venir d'une chose que je devrais avoir déjà faite. Je ,sais le goût d'Abou Hassan sur le mariage, par luimême, et je lui avais toujours promis de lui donner une femme dont il aurait tout sujet d'être content. Je suis bien aise que vous m'en ayez parlé , et je ne sais comment la chose m'était échappée. Mais il vaut mieux qu'Abou Hassan ait suivi son inclination , par le choix qu'il a fait lui-même. D'ailleurs, puisque Nouzhatoul-Aouadat ne s'en éloigne pas , nous ne devons point hésiter sur ce mariage. Les voilà l'un et l'autre , ils n'ont qu'à déclarer s'ils y consentent. »
Abou Hassan se. jeta aux piieds du khalyfe et de Zobéicle , pour leur marquer coiq))ien il était sensible aux bontés qu'ils avaient pour lui. « Je ne puis , dit-il en se relevant, recevoir une épouse de meilleuréis mains; mais je n'ose^espérer que Nouzhatoul-Aouadat veuUle me donner la sienne, d'aiissi bon cœur que je suis prêt à hii donner la mienne. » En ache-% vant ces paroles, il regarda l'esclave de la princesse^ qui témoigna assez de son côté , par son silence resr pectueux , et par la rougeur qui lui montait au v9J. sage ', qu'elle était toute disposée à suivre la volonté ^ du khàlyfe et de Zobéide sa maîtresse.
Le mariage se fît , et les hoèès furent célébrées dans le pulais avec de^^randes réjouissances , qui durèrent plusieurs jours. Zobéide fît de riches présehs à son esclave ,Aj|6ur faire plaisir au khalyfe ; '«et lé khalyfe , de son*Vioté ^ en considération de Zobéide ; en usa de même envers Abou Hassan.
1a mariée fut condui|^.au logement que le khalyfe
164 LES MILLR ^r -UJjlE NUITS,
avait assigné à Abou Hassan son mari qui Tattendait avec impatience. 11 ia reçut au bruit de tous les ins-^ trumens de musique, et des cbœurs de musiciens et de musiciennes du palais , qui faisaient retentir l'air du concert de leurs voix et de leurs instrumens. Plusieurs jours se passèrent en fêtes et en réjouis-
^ sanccs accoutumées dans ces sortes d'occasioas , après lesquels on laissa les nouveaux mariés jouir paisible*
p ment de leurs amours. Abou llassan et sa nouvelle épouse étaient charmés Tun de l'autre. Us vivaient dans une union si parfaite que , hors le temps qu'ils employaient à faire leur cour , Tun au khalyfe , et ' l'autre à la princes^ Zobéide^ls étaient toujours ensemble, et ne se quittaient point. 11 est vrai que Nouzhatoul-Aouadat avait toutes les «qualités d'une femme capable de donner de l'amour et de l'attachemeut à Abo|^ Hassan ; puisqu elle était , CQin,qne il ^l'avait demandé au khalyfe , en état de lui tenir tête , à table. Avec ces dispositions , ils ne pouvaient mancnier de passer ensemble leur temps très -agréable- «jaent. Aussi leur table était-elle toujours mise , et couverte , à chaque repas , des mets les plus délicats et les plus friands qu'un traiteur avait soin de leur ^apprêter et de leur* fournir. Le buffet était toujours chargé de vin le plus exquis, £t disposé de. manière qu'il était. à portée de l'un et de l'autre lorsqu'ils
^ étaiefjjt à table. Là ils jouissaient ^'Un agréable têteà-téte ^ et s'entretenaient de mille plaifliànteries pleines de gaieté. Le r^pas du soir était particulièrement consacré à la joie. Ils ne s'i^fais^ient servir que des
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fruits excellens , des gâteaux et des pâtes d'amandes ; et à chaque coup de vin qu^ls buvaient , ils s'exci-' taient Fuii et l'autre par quelques chansons nouvelles , qui fort âbuvent étaient des iknpromptu sûr le sujet dont ils s^entretenaient. C^ <^ansons étaient aussi quelquefois accompagnées d'un luth , ou de quelque autre instrument dont ils savaient toucher l'un et l'autre.
Abou Hassan et Nouzhatoui - Aouadat passèrent ainsi un assez long espace de temps à faire bonne chère et à se. divertir. Ils ne s'étaient jamais mis en peine de leur dépense de bouche; et te traceur qu'ils avaient choisi pour cela , avait fait toutes les avances* Il était juste qu'il reçût quelqiie argent , c'est pourquoi il leur présenta le mémoire de ce qu'il avait avancé. La somme se trouva très- forte. On y ajouta la dépense déjà faite en habits de noces des plus riches étoffes pouitl'un et pour l'autre , et en joyaux de très -grand prix pour ta mariée; la somme s^ trouva si excessive , qu'ils s'aperçurent , mais trop tard , que de tout l'argent qu'ils avaient reçu des bienfaits du khalyfe et de la princesse Zobéide j en considération de leur mariage , il ne leur restait precî^ment que ce qu'il fallait pour y satisfaire. Gela leur nt faire de grandes réflexions sur le passé , qui ne remédiaient point au mal présent. Abou Hassan fut d'avis de payer le traiteur , et sa femme y con** sentit. Ils le firent venir et lui payèrent tout ce qu'ils lui devaient , sans rien témoigner de l'embarras oîi ils allaient se trouver sitôt qu'ils auraient fait ce payement.
i66 Fks mîllÎ^t vne nuits,
Le traiteur, se retira fort content, d'avoir été payé en belles pièces d'or à lieur de coiri : on n'en voyait pas d'autres dans le palais du khalyfe. Abou Hassafa et Nouzhatoul-Aouadat ne le furent guère d'avoir vu ie fond de leur boupe« Ils demeurèrent dans ub grand silence , les yeux naisses , et fort embarrassés ^ de I état où ils se voyaient réduits dès la première année "de leur mariage.
cccvîir Nuit
' ié
ABOuHàSSÀrr se souvenait bien que le klialyfe, en le recevant dans son palais, lui avait promis de ne le laisser manquer de rien. Mais^ quand il considérait qu'il av^it. prodigué en si peu de temps les largesses Ae sa, main libérale , outre qu'il n'q|ait pas- d'humeur à demander, il ne voulait pas aussi s'exposer à la iRnte de déclarer au khalyfe le mauvais usage qu'il en avait fait , et le besoin où . il était d'en recevoir de nouvelles» D'ailleurs , il avait abandonné son bien de patrimoine à sa mère , sitôt que le khalyfe l'avait netenu près de sa perffonne ,, et il était fort éloigné de recourir à la bourse de sa mère , à qui il aurait fait connaître par ce procédé , qu'il était retombé dan^ le Qljême désordre qu'après la mort de son père.
De solti coté , Nouzhatoul-Aouadat , qui regardait les libéralités de Zobéide, et la liberté qu'elle lui avait accordée en la mariant, comme une récompense
plus qae suffisante de ses services et de son attachement , ne croyait pas être en droit de lui rien de-* mandée da¥antage.
Abou Hassan rompit enfin le silence; et en regardant NoHzhaloul*Aouadat a^c un visage ouvert : « Je vois bien, lui dit- il , <que vous êtes dans le même embarras que moi , et que vous cherchez quel parti nous devons prendre dans une aussi ^picheuse conjoncture que celle-ci, où l'argent vient de nous manquer tout à coup , sans que nous l'ayons prévu. Je ne sais quel peift être votre sentiment; pour moi, quoi qi/il puisse arriver , mon avis n'est pas de retrancher notre dépense ordinaire de la moindre chose , et je crois que de votre coté vous ne m'en dédirez pas. Le point est de trouver le moyen d'y fournir, sans .avoir la bassesse f^jen demander, ni moi au'khalyfe, ni vous à Zobéide; et je crois l'avoir trouvé.^ Mais, pour cela ^ il faut que nous nous aidions l'un l'autre. » *
Ce discours d' Abou Hassan plut beaucoup à Nouzhatoul - Aouadat , et lui donna quelque espérance. « Je n'étais pas moins occupée que vous de cette pensée, luidit^elle , et sf je ne m'en expliquais pas, c'est qije jef'-n'y voyais aucun remède. Je vous avoue que l'ouverture que vous venez de me faire , me fait le plus grand plaisir du monde. Mais puisque vous avez trouvé le moyen que vous dites , et que mon secours vous est nécessaire' pour y réussir , vous n'avez qu'à me dire ce qu'il faut que je fasse , et vous verrez que je m'y emploierai de mon mieux, a
l68 tES MILLé ET UNE NUITS, Ift
(c Je m'attendais bien , reprit Abou Hassan , qùé ■vous ne me manqueriez ,pas dans cette affaire , qui vous touche autant que moi. Voici donc le. moyen que j'ai imaginé pour faire ea sorte que Targent ne nous manque pas dans k besoin que nous en avons, au moins pour quelqu^emps. Il consiste dans une petite supercherie dont nous userons , moi envers le khalyfe, et vous envers Zobéide , et qui , j'en suis sûr f les divertira , et ne nous sera pas infructueuse. Je vais vous dire quelle est cette supercherie : c'est que nous mourions tous deux, d ^
« Que nous mourions tous deux , interrompit Nouzhatoul-Aouadat! Mourez si vous voulez tout seul , pour moi, je ne suis pas lasse de vivre, et je ne prétends pas , ne vous en déplaise , mourir encore si tôt. Si vous n'avez pas d!autjje moyen à me proposcâfi^ que celui-là, vous pouvez l'exécuter vous-même ; CiHJP je vous assure que je ne m'en mêlerai point, d
« Vt)us êtes femme , repartit Abou Hassan , c'esta-^ire d'une vivacité et d'une promptitude surprenante : à peine me donnez-vous le temps de m'éxpliquer. Ecoutez-moi donc un moment avec patience , et vous verrez après cela que vous voudrez bien mourir de la même mort dont je prétends mourir moi-même. Vous jugez bien que je n'entends pas par^v 1er d'une mort véritable , mais d'une mort feinte. »
« Ah , bon pour cela ! interroiopit encore NouzhatouI-Aouadat; dès qu'il ne s'agira que d'une mort feinte, je suis à vous. Vous pouvez compter sur moi, vous serez témoin du zèle avec lequel je vous secon*
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^rai à mourir de cette manière ; car, pour vous le dire franchement, j'ai une répugnance invincible^ à vouloir mourir si tôt de la manière que je l'entendais tantôt. »
ce Hé bien ! vous serez satisfaite , continua Abou
Hassan : voici comme je l'entends, pour réussir en ce que je mé propose. Je vais faire le mort : aussitôt vous prendrez un linceul, et vous m'ensevelirez, comme si je l'étais effectivement. Vous me mettrez au milieu de la chambre à ta manière accoutumée , avec le turban posé sur le visage , et les pieds tournés dfi coté de hi Mekke, tout prêt à être porté au lieu de la sépulture (i). Quand tout sera ainsi disposé, vous ferez les cris et verserez les larmes ordinaires en de pareilles occasions , en déchirant vos habits , et vous arrachant les cheveux , ou du moins en feignant de vous les arracher , et vous irez , tout en
(i) Quand un Musulman a, suivant l'expression orientale, placé la tête sur Toreiller de la mort , Timam de la mosquée arrive pour réciter près de lui le 36® chapitre du coran et la profession de foi. Il fait placer le corps de manière à ce que le visage soit tourné vers la Mekke , et on dispose près de .lui un foyer où l'on brûle des parfums. Puis on place un sabre sur le cadavre ., dont on frotte le front , le nez , les mains et les genoux avec du camphre , et la tête et la barb^avec du savon. On lie ensuite la barbe ; le parent le plus |m)che lui ferme les yeux , et on ^entoure d'un linceul.
Lorsque le moment aes funérailles est arrivé, on transporte lestement le corps au cimetière sans aucune autre cérémonie. Seulement après l'inhumation , l'imam se met à genoux et appelle trois fois le défunt par le nom de sa mère.
l'J'X LES MILLE ET U N K NUITS,-
.plaintes et ces cris qu'elle entendait. Elles coururent vite aux jalousies , et revinrent avertir Zobéide que c'était Nouzhatoul-Aouadat qui s'avançait tout éplorée. Aussitôt la princesse impatiente de savoir ce qui pouvait lui être arrivé , se leva , et alla au-devant jd'elle jusqu'à la porte de son antichambre.
Nouzhatoul-Aoïlàdat joua ici son rôle en perfection. Dès qu'elle eut aperçu Zobéide , qui tenait ellemême la portière de son antichambre entr'onverte , et qui l'attendait, elle redoubla ses cris en s'kvan^ çant, s'arracha les cheveux à pleines mains , se frappa les joues et la poitrine plus fortement", et se jeta à ses pieds, en les baignant de ses larmes.
Zobéide étontiée de voir son esclave dans une affliction si extraordinaire, lui demanda ce qu'elle avait, et quelle disgrâce lui était arrivée ?
Au lieu de répondre , la perfide affligée continua ses sanglots quelque temps , en feignant de se faire violence pour les retenir. « Hélas, ma chère maîtresse, s'écria-t-elle enfin avec des paroles entrecoupées de sanglots, quel malheur plus grand et plus «iîineste pouvait-il m'arriver, que celui qui m'oblige de venir me jeter aux pieds de votre majesté , dans la disgrâce extrême où je suis réduite f Que Dieu prolongé vos jours dans une santé parfaite, ma très - respectable princesse , et vous donne de longues et heureuses années! Abou Hassan, le pauvre Abou Hassan, que vous avez honoré de vos bontés, que vous et le commandeur des croyans, m'aviez donné pour époux , ne vit plus! »
îii!,S'r©IBK :,>li: ÏKÏEMXUMK HV!-;i;J.7.,«,.
C?>NTES ARA-BES. 1^3
En achevant ces dernières paroles, Nouzhatoul- Aouadat redoubla' se$ larihes et ses sanglots , eC^se jeta encore aux pieds de la princesse. Zobéide fut extrêmement surprise de cette nouvelle, « Abou Hassan est mort, s'écria-t-elle , cet homme si plein de santé , si agréable et si divertissant ! En vérité , je ne m'attendais pas à apprendre s^ tôt la mort d'un homme comme celuk- là , qui promettait une plus longue vie, et qui la méritait si bien.» Elle ne put s'empêcher d'en marquer sa douleur par ses larmes. Ses femmes esclaves qui l'accompagnaient , et qui avaient eu plusieurs fois leur^art des plaisanteries 'd'Abou Hassan , quakid il était admis aux entretiens familiers de Zobéide et du khalyfe , témoignèrent aussi par leurs pleurs, leurs regrets^ de sa perte ^ et la part qu'elles y prenaient. ^
Zobéide, ses femmes esclaves et Nouzhatoul-Aouadat demeurèrent un temps considérable à pleurer cette mort. Enfin, la princesse Zobéide, rompit le silence : « Mécliante , s'écria-t-elle , en s'adressant à la fausse veuve , c'est peut-être toi qui es cause de sa mort! Tu lui auras donné tant de sujets de chagrin par ton humeur fâcheuse , qif enfin tu seras venue à bout de le mettre au tombeau. »
Nouzh^toul-Aouadat parut très- mortifiée du reproche que Zobeide lui faisait. « Ah ! madame, s'écriat-elle, je ne crois pas avoir jamais donné à votre majesté, pendant tout le temps que j'ai eu le bonheur d'être son esclave , une . opinion si désavantageuse de ma conduite envers un époux qui m'a été si cher !
1^4 LKS MILLE 11 T IîNk'wI/ITS,
Je m'estimerais la plus marlheureuse des femmes, si vdfls en étÎME persuadée:' J'ai chéri Abou Hassan comme une femme doit chérir un mari qu'elle aime passionnément , et je puis dire que j'ai eu toute la tendresse qu'il méritait que-j'eusse pour lui , par toutes les complaisances raisonnables qu'il avait pour moi , et qui m'étaient un témoignage qu'il ne m'aimait pas moins tendrement. Je suis persuadée qu'il me justifierait pleinement là-dessus dans l'esprit de votre majesté , s'il'était encore au monde. Mais, madame, ajouta-t-elle en renouvelant ses larmes , son lieure ept venue , et c'est là'V^ause unique de sa mort. »
Zobéide en effet avait toujours remarqué danf son esclave une même égalité d'humeur , une dou-it» ceur qui ne se démentait jamais , une grande docir lité , et un zèle en tout ce qu'elle faisait pour soh service , qui marquait qu'elle agissait plutôt paf inclination que par devoir. Ainsi , elle n'hésita point à l'en croire sur sa parole, et elle recommanda à sa trésorière d'aller prendre dans son trésor une bourse de cent pièces de monnaie d'or , et une pièce de brocard.
La trésorière revint^bientôt avec la bourse et la pièce de brocard , qu'elle mit par ordr^de Zobéide entre les mains de Nouzhatoul-Aouadat. i
En recevant ce beau présent, elle se jeta aux pîed$ •de la princesse , et lui en fit ses très-humbles rem'er- ' cimens , intérieurement bien satisfaite d'avoir liien réussi. « Va, lui dit Zobéide, fais servir la pièce de brocard de drap mortuaire sur la bière de ton mari ,
et emploie l'argent à lui faire des funérailles honorables et digne* de lui. Après cela , mojj^re les transports de ton affliction; j'aurai soin de. toi. y>
Nouzhatoul-Aouadat ne fiit pas plutôt hors de la pipsence de Zobéide , qu'elle essuya ses larmes avec une grande joie , et retourna au plus tôt r^dre compte à Abou Hassan du succès de son rôle.
' £n rentrant, No4|i^hatoul-Aouadat fit un grand éclat de rire, en retrouvant Abou Hassan au même état^u'^He l'avait laissé., c'est-à-dire, enseveli au mflieu de la chainbre. oc Levez-vous , lui dit-elle toujours €1^ riant , et venez voir he fruit du mensonge <piej'« fait à Zobéider. JVous ne mourrons pas encore 4e Êtim aujourd'hui. » i
Abou Hassan se leva promptement , et se réjouit fort avec sa femme , en voyant la bourse et la pièce de bixicard;^
KouzhatouUAouadat était si aise d'avoh* si bien 9 réussi dans la tromperie qu'elle venait de faire à la princesse, qu'elle ne pouvait contenir sa joie. ^ Ce n'est pas assez , dit-elle c^ son mari en riant : je veux faire la morte à mon tour, et voir si vous serez assez habile pour en tirer autant du khalyfe. »
« Voilà jdltement le génie des femmef , reprit Abou Hassan ; on a bien raison de dire qu'elles ont toujours la vanité de croire qu'elles sont plus que les hommes, quoique le plus souvent elles ne fassent rien 4e bien t|ue par leur conseil. Il ferait beau voir que je n'en fisse pas au moins autant que vous auprès au khalyfe , moi qui suis l'inventeur de la four-
berie! Mais ne perdons pas le temps en discours inutiles : faites la morte comme moi^ et vous verrez si je n'aurai pas le même succès. »
Abou Hassan ensevelit sa femme , la mit au même endroit où il était 9 lui tourna les pieds du côté ^e la Mekke, et sortit de sa chambre tout en désordre^ le turban mal accommodé, comme un homme qui est dans une grande afflictioi^ £n cebétat,il alla chez le klialyfe qui^tenait alors un conseil particulier avec le grand vé^r Giafar , et d'autres vézyrs en qui il avait le plus de confiance. Il se présenta k la porte ;. et l'huissier qui savait qu'il avait se^ entrées libres , lui ouvrit. Il entra le mouchoir d'une maiç devant les yeux , pour cacher les larthes feintes qu'il ^ laissait couler en abondance , en se frappant la poi-
trine de l'autre à grands coups , avec des exclamatipns qui exprimaient l'excès d'une grande douleur.