CCCX^ NUIT
Le khalyfe , qui était accoutumé à voir Abou Hassan fvec un visage toujours gai, et^ui n'inspirait que U joie , fut fort surpris de le voir paraître devant lui en un. si triste 1 état. Il interrompit l'attention qu'il donnait à l'afTaire dont on parlait dans so|t conseil ^ pour lui demander la cause de sa doi^eur.,
« Commandeur des croyans, répondit Abou Hassan avec des sanglots et des soupirs réitérés^ i| ne
COKTES ARA.BES. I 77
pouvait m'arriver un plus grand malheur que celui qui fait le sujet de mon affliction. Que Dieu laisse vivre votre majesté sur le trône qu'elle remplit si glorieusement! Nouziiatoult-Aouadat qu'elle m'avait donnée en mariage par $a bonté, pour passer le reste de mes jours avec elle , hélas... »
 cette exclamation, Abou Hassan fit semblant d'avoir le cceur si oppressé , qu'il n'en dit pas davantage,. et fondit en larnies.
Le khalyfe qui comprit qu^bou Hassan venait lui atfnoïiCer la mort de sa femme , en parut extrêmement touché. « Dieu kii fasse miséricorde , dit-il d'un air qui laissait voir tous ses re^r^s. C'était une bonne esclave, et nous te l'avioii^s donnée, Zobéide et moi, dans l'intention ae te faire plaisir ; elle méritait de vivre plus iong-temps. » Alors» des larmes coulèrent ^
de ses yeÊk , et il fut obligé de prendre son mou-
choir pour fésuessuver.
La douleur d'Abou Hassan, et les larmes duVha-
lyfe attirèrent celles du grand vézyr Giafar et*^des autres vézyrs. Us pleurèrent tous la mort de Nouzhatoul-Aouadat, qui , de son coté ,. était dans une grande impatience d'apprendre comment Abou Hassan aurait réussi.
Le khalyfe eut la même pensée que Zobéide ^avait eue de la femme , et il s'imagina qu'il était peut-être k <3ftuse de sa-mort. a Malheureux ,.lui dit-il d'un ton d'indignation , n'est-ce pas toi qui as fait mourir ta femme par tes mauvais traitemeps ? Ah , je n'en fais aucun doute! Tu devais ai| moins avoir, quelque con-
1^8 LES MILLE ET UNE NlTll*S,
sidération pour la princesse Zobéide , mon épouse , qui Faimait plus que ses autres esclaves , et qui a bien touIu s'en priver pour te l'abandonner. Voilà une belle marque de ta reconnaissance; »
<K Commandeur des crayans , répondit Abou Hassan en faisant semblant de pleurer plus amèrement . qu'auparavant , votre majesté peut-dke avoir un seul moiiient là pensée qu'Abou Hassan , qu'elle a comblé de ses grâces et de se^lenfaits ^ et à qui elle a fait des honneurs auxqueh il n*e0t jamais osé aspirer, ait pu être capable d'tfne si grande ingratitude ? J'Ii^ ^ais Nouzhatoul •» Aouadat ^ mbn épouse, autant à cause de çà, que*[yir^ant d^autres belles qualités qu'elle avait, et qui- faisaient que j'ai toujours eu pour elle tout l'attachement, toute la tendresse et tout l'amour qu'elle niëritait. Mais, seigneur, ajoutat-il , elle devait mourir, et Dieu n'axas voulu me j^istflr jomr plus long-temps d'um bonHeur que
♦ jcr tenais des bontés de votre majesté et de Zobéide, sa chère épouse. »
Enfin , Abou Hassan sut dissimuler si parfaitement sa douleur par toutes les marques d'une véritable affliction , que le khalyfe , qui d'ailleurs n'avait
* pas entendu dire qu'il eût fait fort mauvais ménage avec |a femme , ajouta foi à tout ce qu'il lui dit, et ne douta plus de la sincérité de ses paroles. Le trésorier du palais était présent, et le khaflyfe lui cdin-' manda d aller au tré3or , et de donner à Abou Has« san une bourse de c^t pièces do monnaie d'or avec ime pièce dejiroctfrd. Ab^ Hassan se jeta aussitôt
aux pie^ du khalyfe poiir lui témoigner saeeconnaissancc et le remercier de son présent. « Suis le tré^ sorier , lui dit le khalyfe : la pièce de brocard est pouiF servir de drap mortuaire à la défunte , et Targeiit jiour faire des obsèques dignes 'd^elle* Je m'attends bien que tu li^i donneras ce dernier témoignage de ton amour. » ^ 4 *
Aboû Hassan ifé répondit à ces paroles obligeantes du khalyfe, que par une profonde inclination, en se retirant. Il suivit le trésorier ; et aussitôt que la bourse et la pièce de brocard lui eurent' été mises ^ entre les mains , il retourna chez lui très-content et bien satinait Isn lui-même d'avoir trouvé si promptement et sifacileôiéçt de quoi suppléer à l'embarras oïl il s'était trouvé, et qui lui avait causé tant ^'inquiétudes. * ^ / *
Nouzhatovil - Aouadat fatiguée d'avoir été si longtemps dans une si grande contrainte , n'att^dît pas qu'Abou Hassan lui dît de quitter la triste situation * , ou elle était. Aussitôt qu'elle entendit ouvrir la porte, elle counA à lui : «Hé bien , lui dit-elle , le khalyfe a-t-il été aussi facne à se .laisser tromper que Zobéide?»
« Vous voyez, répondit Abou Hassan (en plaisan- * * tant et en lui montrant la bourse et la pièjP*^ de brocard) , que je ne sais pas moins bien faire l'afïligé pour la morr d'une femme qui se porte bien , que vous la pleureuse pour celle d'un mari qui est plein
de vie. »
Abou Hassan cepcndaUt^e doutait bien que cette
la.
l8o LE*'»! IHij: ET DNE'NITITS,
double trgnaperie ne mapquerait pas <}'avoir des suites. C'est pourquoi il prévint sa femme autant qu'il put , sur tout ce qui pourrait en arriver ,'^fin d*agir de t;oncert : « Mieux nous réussirons , ajouta-t-'il , à jeter le kl)alyfe'*et Zobéide dans quelque sorte d'ém-r barras , plus ils auront de plaisir à la fin ; et peut- ^tre nous en- témoigneront-ils leur satisfaction par quelqufâ nouvelles marques de leur libéralité. » Cette dernière, considératioo. fut cellie qui les encouragea plus qu'aucune autre à porter la feinte aussi loin qu'il leur serait possible.
cccxr NuiV. *•
Quoiqu'il y eût encore beaucoup d'afl&ires à régler dai^ le jconseili^qui se tenait , le klialyfe néan-
% iDoins , aaiisr l'impatience d'aller chez la princesse Zobéide lui faire son compliment de condoléance sur la* mort de son esclave , se leva peu de temps aprè$ le départ ^'Abou Hassan , et reifiit le conseil à un
, autre jour. Le gfand vézyr et les autres vézyrs pri-
' rent congé do lui et ils se retirèrent.
Dèi^qu'ils furent partis , le khalyfe dit à Mesrour , cdief des eunuques de son palais , qui était presque inséparable de sa personne, et qui dâilRurs était de tous ses conseils : « Suis - moi et viena prendre part comme moi à la douleur de la princesse ,• sur la mort de son esclave. » ^ * ^ t
C<îïirTES ARABES. * l8l
Us allèrent ensemble à Tappartement de Zobéide. Quand le klial)'fe fut à la porte, il entr'ouvrit la portière, et il aperçut la princesse assise sur un sofa, fort affligée , et les yeux encore tout baignés de* larmes.
Lé khalyfe entra , et en avançant vers Zobéide *: <x Madame , lui dit-il , il n'est pas nécessaire de vous dire combien je prends part à votre affliction , puisque vous n'ignorez pas que je suis aussi sensible à ce qui vous fait de la peine, que je le suis à tout ce qui vous fait plaisir ; mais nous sjpmmes tous mortels , et nous cRvons rendre à Dieu la vie qu'il nous a donnée, quand il nous la demande. Nouzhatoul- Aouadiat' votre esclave fidèle avait véritablement des qualités qui lui ont fait mériter votre estime ; et j^approuVe fort que vous lui en donniez encore des marques après sa mort. Considérez cependant que vos regrets ne lui re4onneront pas la vie ; aîpsi , madame , si vous voulez m'en croire , et si vous m'aimez , ^ vous vous consolerez de cette perte , et prendrez plus de soin d'une vie que vous savez m'être très-précieuse et qui fait fout le bpnheur . de la mienne. »
Si la princesse fut charmée dés tendres sèntimens qui accompagnaient le comp^ment du khalyfe, elle fut d'ailleurs très -étonnée d'apprendre' la mort de l^ouzbatôul-Aouadat , à C[uoi elle ne s'attendait pas. Cette nouvefle la jeta dans une telle surprise , qu'elle demeura' long- temps sans pouvoir répondre. Son étonnement redoublait d'entendre une nouvelle si opposée 11 celle qu'elle véKait d'apprendre , et lut
182 LEfr MILLE £T UNf^DTUITS, ^
ôtait la parole. Elle se remit , et en la reprenant enfin : ce Commandeur des çroyans , dît-elle d'un air et d'un ton qui marquaient encore son -étonnement, je suis très-sensible à tous les tendres sentimens que vous m'exprimez ; mais permettez-moi de vous dire que je ne comprends rien à la nouvelle que vous m'apprenez de la mort dp mon esclave : elle est en parfaite santé. Dieu. nous conserve vous et moi, seigneMr ! Si vous me voyez affligée , c'est de la mort d'Abou Hassan son mari , votre favori, que j'estimais autant par la ,con|idération que vou$ aviez^pour lui, que parée que vous avez eu la bont^ de me le faire Connaître , et qu'il m'a quelquefois divertie assez agréablement. Mais , seigneur , l'insensibilité "où je vous vois de sa mort , et l'oubli que vous en témoignez en si peu de temps après les témoignages que vous m'avez donnés à moi-mêoie du plaisir que vous aviez de l'avoir auprès de vous , m'étonnlhit et me I surprennent. £t .ËettQ insensibilité paraît davantage , par le change que vous me voulez donner , en m'aniionçant, la mort de mon esclave pour la sienne. »
Le khalyfe qui cfoyait Jtre paiïsiitement bien in* formé dq la mort '3e l'esclave , et qui avait sujet de le croire,. par ce* qu'il avait vu et entendu, se mit à rire jet à baliser les épaules, d'entendre ainsi parler Zobéide. (c Mesrpur , dit-il , en se tournant de sop côté et lui adressant la parole , qu<3 dis -• tu du discours de la princesse? N'est- il: pas vrai que les dames ont quelquefois des absences d'esprit , qu'on ne peut que difflcilement;|^ardonner ? Car enfin, tu as
CONTEP ARABES. • 1^3
vii^ et entendu, aussi bien c[ae qioi^ » Et, en se re* tournant du coté de Zobëide : « Madame , lui dit-il^ ne ii^rsez plus de larmes pour la mort d'Abou Hassan, ..il se porte bleu. Pleurez plutôt la mort de votpe chère escliive : il ny a^u'un moment qjue son m^^ est venu dùns mon appartement tout en pleurs et dans une affliction qui m'a fait de* la peine ^ m'a||noncer la moi4 de sa feoinne. Je lui ai &it donner une bourse de cent pièces d'ôr, avec une pièce ''de brocshnd , poni' aider à le consoler et à faire les fuij^ railles 4e la défunte. Mesrour que voilà , a été témoin de tout,^t il vous dira la même choÉB. »
Ce discours du khalyfe«ie parut pas à la princesse un discours sérieux ; elle crut qu'il voulait lui en Eure accroire, a CoAimandeur del crd^ans , reprjitelle , quoique ce soit votre coutume de railler , je VOUA dirai que ce n'est pas ici l'occasion de le faire : ce que ji^vous di/c^t très-sérieux. Il ne s'agit j>lus de la mort de mon esclavQ, mais Se jjj^ mort d'Abou Hassan^ son mari , dont je plains le sort , et quç vous devriez plaindre avec moi. »
«£t moi, Madame, iiepartit le khalyfa en pre« nant son plus gf aiàd .-sérreuft , -^ vous dis sans raillerie que vous vous trompez : c'est Nouzhatôul-Aouadat qui est morte, et Abou Hassan. esflrivant çt plein de sianté. » •
Zobéide fut piquée d#la rgpartie sè^he du khalyfe. « Commandeur d^ croyans , répliqua - 1 - elle d'vn ton vif, Dieu vous préserve de demeurer plus long-» temps en cette erreur ; vous me feriez croire que
l84 L£S MILLK ET^UUrfi NUITS,
votre esprit ne serait pâfis dans son assiette ordinaire, rermettez-moi de vous' répéter encore que c'est Abou Hassan qui est mort , et que Nouzhatoul Aouadat , mon esclave , veuve du défunt , est pleine de vie. Il n*y a- pas plus d'une lieure qu'elle, est sortie d'ici.' Elle y était venie toute désolée, et dans un état qui seul aurait été c^able de me tirer les larmes 9 quand même elle ne m'aurait point appris , au milieu de mille sanglots , le juste sujet de son afflîction. Toutes mes femmes en ont pleuré •a ve(f moi, et elles peuvent vous en rendre un témoignage assuré. Elles vodib diront aussi que je lui ai fait présent d'une bourse de ceM pièces d'or ^t d'une pièce d^ brocard; et la douleur que vous avez remarquée sur mon visage en entrAit , était autant causée par la mort de son mari que par la désolation où je venais de la voir. J'allais même envoyer vous faire mon cômpli-^ ment de, condoléance dans le n^iAent qu^lous êtes entré. » i^. ' . .
^ ces paroles de Zobéide : a Voilà , madame , une obstii^ation bien étrange , s'écria le khalyfe avec nti grand éclut de rire! Et mc^je vous dis , contiàua-t-il en reprenant son Kriiux, qu« c;^t Nouzhatoui- Aouadat 'q^i est morte. » a Non , vous dis-ge , seigneur , repritfllobéide à l'instant , et aussi sérieusement, c'est Abou Hassan qui ^st mort. Vous ne aie ferez pas accroire ce qiÀ n'^ pas. »
.^Le feu monta au visage du kh^yfe : il s^assit siu* 4e sofa assez loin de la princesse; et , en s'adressant à Mesrour : « Va voir tout à Tlieure , lui mt-il ^ qui
CONTES ARABES. iS^
est jnort de l'un oa de l'autre , et viens me dire in-* cessamment ce qui en est. Quoique je sois très-certain que c'est Nouzhatoul - Apuadat qui est morte , j'aime mieux néanmoins prendre ce|jte voie que d'insisler davantage sur une chose qui m'est parfaitement eooBue. » ^
£e khalyfe n'avait pas achevé, que Me^rour était parti, a Vous verrez, continua -t -il en adressant la ]iaroIe à Zobéide , dan§ un moment , qui a raison de vous ou de moi» »
cc Pour ioo\^ reprit Zobéide , je sais bien que la la raison est de mon côté ; et vous verrez vous-même que c'est Abou Hassan qui est mort^ comme je l'ai dit. A
c(£tmbi , repartit le khalyfe, je suis si certain que c^est Nouzhatoul-Aouadat , que je suis prêt à gager contre vous ce que voQs voudrez, qu'elle n'est plus au mond^, et qu'Abou Hassan se porte bien. »
a Ne pensez pas l'emporter par-la ,f répliqua Zo^ béide ; j'accepte la gageure. Je' suis si persuadée de la mort d'Abou Hassan , que je gage volontiers ce que je puis avoir de plus [îher contre ce que vous voudrez, de quelque peu àe valeur qu'il soit. Vous n'ignorez pas ce que j'ai en ma disppsition , ni ce que j'aime le plus selon jpon inclination ; vous n'avez qu'à choisir et à proposer, je m'y tiendrai , de quelque conséquence qye la cnose-soit pour moi. »
« Puisque cela est ainsi , dit alors le khalyfe , je gage rooi^ardin de délices , contre votre palais de ^
»i^ara] srl'up
peintures^^'up vaut bien l'autre. » a II ne s'agit pas
l8ti L£S MILLe'*BT UNE NUITS,
Tle savoir , reprit Zobéide , si votre jardin vaut m^ux que mon palais : nous^'en sommes pas ià^lessus. Il s'agit que vous ayiez choisi ce qu'il vous a plu de ce qui m'appartien^, pour équivalent de ce que vous ^ gagez de votre côté : je m'y tiens , et la gageure^st arrêtée. Je ne serai pas la première à m'en dédire^ j'en prends Dieu à témo^p. »^ Le khalyfe fit le même serment , et ils eo demeurèrent là en attendant te retour de Mesrour. ^ "^ ♦
Pendant que le khalv^e et Zobéide contestaient si vivement et avec tant de chaleur sar 1§ mort d'Abou Ha^j^an ou de Nouzhatoul*- Aouadat , Abou .Hassan cfui avait prévu l^ir démêfé sur -ce sujet,* était fort attentif à tout ce qui pourrait en arriver. D'aussi loin qu'il aperçut Mesrour au travers de la jalousie contre laquelle il était assis en s'entretenant avec sa femme, et qu'il* eut remarqué qu'il ven^t droit à leur logis , il comprit aus|jitôt à quel dessèiâ il ét^t envoyé. Il diè à "sa femme de faille la morte encore une fois , comme* ils en étaient convenus, et de ne pas perdre de temps.
GCCXir NUIT.
En effet , le temps pressait, et c'est tout cequ'Abou Hassan put faire avant l'arrivée de Mesrour que
•d'ensevelir sa femme , et d'étendre Sur el^ la pièce de brocard que le khalyfe lui avait fait (ftner, Eur
suite il ouvrit la porte de son logis ; et le visage triste et abattu , en tenant son mogphoir devant les yeux , il s'assit à la tête de la prétendue défunte.
A peine eut- il achevé, que M^srour se trouva dans la chambre. Le spectacle funèbr^g qu'il aperçut * d'abord , lui donna une joie secrète par rapport à l'ordre dont le khalyfe Pavait chargé. Sitôt qu'Abbu Ha$san l'aperçut , il s'avança au-c^yant de lui ; et en lui baisant la in^in par respect : « Seigneur, dit-il eu soupirant et en gémissant, vous me vôyé^ dans la plus grande ^liction qui pouvait jamais m'arriver par la mort de N<^uzhatoul-Aouadat ma chère épouse, que vous honoriez de Vos bontés, jd ^ Mesrourfin attendri à ce discoim, et il ne lui fut pas possible de^refuser quelques Rirmes à la mémoire de la défunte. Il leva un peu le drap mortuaire du coté de la tête pour lui voir le visage qui était à découvert ; et en lé laissant aller après l'avoir seulement entrevue : cr U n'y a pas d'autre Dieu que Dieu f dit'-il avec un soupir profond ! Nouç devons nous soumettre tous à sa volonté , et toute créature doit retourner à lui (i). Nouzhatoul - Aouad(|t ma bonne soeur , ajouta-t-il eu soupirant, ton destin i été de hien peu de durée ! Dieu te fasse miséricorde !,» Il se tourna ensuite du côté d'Abou Hassan qui fondait en larmes : « Ce n est pas sans raison , lui dit-il, que l'on dit que les femmes sont quelqtiefois dans
(i) Gettephrase tirée du corau se trouve rréc|uemineiit cni-*^ ployée daniit les prières des Musulinaus.
it^i LES MlrLLFET UNE NUIT»,
cles absences d'esprit qu'on ne petit pardonner. 2obéide , toute ma boqpe maîtresse , est dans ce cas -là. Elle a voulu soutenir ^u khalyfe, que c'était vous qui étiez mort , et non votre femme ; et
*■ quelque clios^ que le klialyfe lui ait pu dire au contraire , pour la persuader , en lui assurant même la cKose très -sérieusement, il n'a jamais pu y réussir. Il m'a même pri^ à témoin pour lui rendre témoignage de cette vérité , et la lui confirmer , puisque , comme vous le savez , j'étais présent quand vous êtes Venu lui apprendre cette nouvelle afQîgeante ; mais tout cela n'a servi de rien. Ils en sont même venus 'à des obstinations l'un contre l'autre^ qui n'auraient pas fini , si le Hialyfe , pour convaincre Zobéide , ife s'était avisé de m'envoyer ver» vous pour savoir encore ]gi vérité. Mais je crains fort de ne pas réussir; . car , de quelque ^iais qu'on puisse prendre auJQurd'hui les femmes, pour leuf faire entendre les choses, elles sont d'une opiniâtreté iijsurmontable , quand une • fois elles sont prévenues d'un sentiment contraire: j» « Que Dieu conserve le commandeur des croyans dans la possession et dans le bon usage de son rar^ ; esprit , reprit Abou Hassan , toujours les larmes . aux yeux , et avec des paroles entrecoupées de sanglots ! Vous voyez ce qui en est , et que je n'en ai pas Imposé à sa majesté. £t plût à dieu , s'écria-t-il , pour mieux dissimuler, que je n'euss% pas eu Toccasioli d'aller lui annoncer une nouvelle si triste et si affli-
^geante ! Hélas , ajouta-t-il , je ne puis assez exprimer la perte irréparable que je fais aujoulrc^ui ! » ««Cela
CONTES AJIABES. ^Ç^
eu vrai , reprit Mesrour; et je puis vous assurer que je prends Deaucoup de part ^ vqtre affliction ; mais enfin il feut .vous consoler , et ne vous point abandonner ainjsi à votre dq^leur.. Je vous quitte malgré moi pour m'en retourner vers |e khalyfe ; mais je - * vou|, demande en grâce, poursuivit - u , de ne pas faire enlever le corps que jejie sois revenu; car je veiix assister à son enterrement , et Taccompagner da mes prières.» »
Mesrour était d^^ /sorti pour aller rendre compte de spi|^ message, quand Abou Jlassan qui le conduisait jusqu'à la porte , lui marqua qu'il ne méritât ' pas l'honneur qu'il voulait lui faire. De crainte que Meçrour ne rf^vînj> sur ses f)as pour fui mre quelqne autre chose , il le conduisit de l'œil pendant quelque temps., et lorsqu'il le vit assez éloigné , il ren^a chez lui ; et en débarassant Nouzhatoul - Aouadat de tout ce qui l'enveloppait : « Voilà déjà , lui disait-il , une nouvelle scèfte de jouée ; ftiais" je m'imagine bien que ce ne sera pas la derniCTe ; et certainement la prin- ^cesse Zobéide ne s'en voudra pas tenir au rapport le Mesrour ; au contraire, elle s'en' moquera : elle a le trop fortes raisons pour y ajouter foi. Ainsi nou# devons nous attendre à quelque nouvel événement.» Pendant ce discours d'Abou Hassan , Nouzhatoul -
AoiMidat eut le temps de reprendre ses habits ; ils allèrent tous les deux se remettre sur le sofa contre la jalousie , pour tâcher de découvrir ce qui se' passait, -h
Cependant Mesfbur arriva chez Zobéidiî : il entra
l^ LES MILLK BT UNE NUITSL,
dans son cabinet en riant , et en frappant des mains , comme un homme qui avait quelque chose d'agréable à annoncer.
Le khUyfe était naturellement impatient : il vou* lait être écraicpi pr<ynptement de cette affaire ; d'ailkurs il était vivemen^ piqué par le défi de la princesse; c'est pourquoi , dès cjp'il vit Mesrour : « Méchant esclave, s'écna-t-il, il n'est pas temps de rire. Tu ne dis mot ! Parle hardiment : qui^est mort dn mari ou de la femme? » « v
« Commandeur de^royans , répondit aussitôt M es-
* roi^ir, en prenant un air sérieux, c'est Nouzhatoul- Aoiiadat qui est morte , et Abou Hassan en est toujciErs ausçi^ffligê qu'il l'a paru t^tôt^ devant votre majesté, » ^ ^ ^
Sans^onner le temps à Mesrour de poursuivre j le khalyfe l'interrompit : « Bonne nouvelle , s'écria-b-îl avec un grand éclat dp rire ; il n'y a qu'un moment que Zobéide ta maîtresse , avait à elle le palais des Peintures ; il est présentement à moi. Nous en avions fait la gageure contre mon jardin des Déhces depuis ,. que tu es parti ; ainsi tu ne pouvais me faire un plu|. ' ^and plaisir, j'aqrai soin de t'en récompenser. Jlais laissons cela : dis-moi de point en point ce "que tu * as vu ? » . •
« Commandeur des croyans , poursuivit MesHhir , en arrivant chez Abôu ILissan , je suis entré dans sa chambre qui^ était ouverte ; je l'ai trouvé toujours
* très-affligé , et pleurant la mort de Nouzhatoul-Aouadat sa femme. Il était assis près de la tête de la dé-
COOTTES A.RABES. lO 1
funte, qui était ensevelie au. milieu de la chambre, les pieds tournés du coté de la M ekke , et couverte de la pièce de brocard dont votre majesté a tantôt fait présent à Abou Hassan. Après lui avoir témoigné la part que je prenaisj^ sa douleur , je me suis approché ; et en levant le drap mortuaire du côté de la tête > j'ai reconnu Nouzhatoul - Aouadat qui avait déjà le visage epflé et tout changé. J'ai exhorté du mieux que j'ai pu Abou Hassan à se consoler , et en me retirant, je lui ai dit que je voulais me trouver à Fenterremerit de sa femme, et que je le priais d'attendre à faire enlever le corps , que je fusse venu. Voilà tout ce que je puis dire 4 votre majesté sur l'ordre qu'elle ni'a donné. » *^ *
Quand Mesrour eut achevé de faire son rapport : <c Je ne t'en demandais pas davantage^ lui dit le kha- Ijfe , en riant de tout son cœur ; et je suis très-content de ton exactitude. x> Et en s'adressant à la princesse Zobéide : « Hé bien ^ madame, lui dit le khalyfe, avez-vous encore queiqlie chose à dire contre une vérité si constante? Croyez -vous toujours que Nouzhatoul-Aouadat soit vivaVite, et qu'Abou Hassan soit mort ; et n'avouez- vous pas que vous avez perdu \tt gd^éure ? »
Zobéide ne demeura nullement^ 'accîord que Mesrouiiieût rapporté la vérité. « Comment , seigneur , reprit-elle, vous imaginez -vous donc que je m'en rapporte à cet esclave ? C'est un impertinent qui ne sait ce qu'il dit. Je ne ^is ni aveugle ni insensée ; j'ai vu de mes propres yeux Nouzhatoul- Aouadat
lOa LKS MILLE ET VNU NUITS,
dans sa plus grande affliction. Je lui ai parlé moimême , et j'ai bien entendu ce qu elle m'a dît de la mort de son mari. »
« Madame , reprit Mesrour , je tous jure par votre vie et paç^la vie du commandeur cbs croyans, choses ao monde qui me ^fiont les plus chères , que Nouzhatoul- Aouadat est morte , et qu'Abou Hassan est vivant ! » « Tu mens , '«sclave vil et méprisable , lui répliqua Zobéide tout en colère • et je veux te confondre tout à rheure. » Aussitôt elle appela ses femmes , en frappant des mains ; elles entrèrent à l'instant en grand nombre: « Venez -çà, leur dit la princesse; dites-moi la vérité^ qui est la personne qui est veliue me parler, peit de temps avant que le commandeur des croyans arrivât ici?» Les femmes répondmpent toutes que c'était la. pauvre affligée Nouzhatoul-Aouadat « Et vous, ajouta -t- elle, en s'adressant à sa trésorière, que vous ai-je commande de lui donner en se retirant ? » « Madame , répondit la trésorière , j'ai donné à Nouzhatoul-Aouadat par l'ordre de votre majesté , une bourse de cent pièces d'or , et une pièpe de brocard qu'elle a emportée avee elle. » a Hé bien , malheureux , esclave indigne , dît alors Zobéide à Mesrour dans une grande indignation , que dis-tu à%out ce que tu viens d'entendi^ ? Qui penses-tu présentement que je doive, croire || ou de toi ou de ma trésorière , et de mes autres femmes , et de moi-même ? w
Mesrour ne manquait pas lie raisons à opposer au discours de la princesse ; mais comme il craignait
CONTES ARA,BE^ IqS
de rirriter £Dcore davantage. Al prit le parti dé la retenue., et demeura dans le silence , bien convaincu pourtant, par toutes les preuves qu'il. en avait , que Noozhatoul-Aouadat était morte, et non pas Ahou Bassan. .
CCCXIir NUIT.
PfeN&AifT cette contestation entre Zobéide et Mesrour , le Vhalyfq qui avait vu les témoignages apportés de paît et d'autre , dont chacun sa faisait fort ^ et toujours persuadé du contraire de ce que disait la princesse , tant par ce qu'il avait vu lui-même en parlant à Abou Hassan , que par ce que Mesfy>ur , venait. de lui rapporter , riait de tout son coeur de voir que Zobéide était si fort en colère contre Mesrour^ «^dame , pour le répéter encore une fois ^ dit- il à Zobéide , je ne sais pas qui est celui qui a dit que les femmes avaient quelquefois des absences d'esprit; mais vous voulez bien que je vous dise que vous Élites voir qu'il ne pouvait rien dire de plus vériv tablé. Mesrour vient à l'instant de chez Abou Hassan ; il vous dit qu'il a vu de ses propres yeux Nouzhatoul-Aouadat morte au milieu de la chambre, et Abou Hassan vivant assis auprès de la défunte ; et nonobstant son témoignage , qu'on ne peut pas raisonnablement récuser , vous ne voulez pas le croire ! C'est ce que je ne puis pas comprendre ! » -
1^4 ^^^ MLLLE £T Ulf£ NUITS,
Zobéide , sans vouloir entendre ce que le Mialyfe lui.r^résentait : « Commandeur des croyans , reprit- ^lle , pardonnez-moi si je vous^ tiens ppur suspect : }e vois I4ea que vous êtes -d'intelligence av^ Jifesrour pour me chagriner et poyr pousser ma patience à bout. Et comme je m'aperçois que le rapport que Mesrour Vous a fait est un rapport concerté avec Yo.us, je vous prie de me laisser la liberté , d'envoyer aussi quelque per^nne de ma part chez Abou Hassan , pour savoir si je si|is dans l'erreur. »
Le kbàlyfe y consentit, et la princesse chargea sa nourrice de cette importante commission. C était une femme fort âgée, qui était toujours restée près de iSobéide depuis son enfance , et qui était là présfsnte parmi ses autres femmes. « Nourrice., lui dit-elle, écoute': va-t-en chez Abou Hassan^ ou plutàt diez ^ouzhatoul-Aouadat , puisqu'Abou Hassan est mort. Tu vois quelle est ma dispute avec le commandeur des croyais et avec Mesrour ; il n'est pÀs besoin de te rien dire davantage : ëclaircis-oooi de tout ; et si ttt «ne rapportes une bonne nouvelle , il y aura un beau présent pourvoi. Va vite, et jreviens incessamment. » ,
La nourrice partit à la grande «joie du khalyfe , qui était ravi de,, voir Zobéide dans ces embarras : mais Mesrour , extrêmement mortifié de yoir la princesse dans une si grande colère contre lui , cherchait tous les moyens de l'apaiser , et de faire en sorte que le khalyfe et Zobéide fussent également contens de lui. C'est pourquoi il fut ravi dès qu'il
' CONTES ARABES. IqS
vit que Zobéide prenait le parti d'/envoyer sa nourrice chez Âbou Hassan , parce qu'il éfcait persuadé que le rapport qu'elle lui ferait ne manquerait pas de se trouver conforme au sien , et qu'il- servirait à le justifier et à le remettre da!ns 3es. bonnes grâces.
Abou Hassan , cependant , qui était toujours -en sentinelle à la jalousie, aperçut la nourrice d'assez loin : il comprit d'abord que c'était un message de la piart dé Zobéide. U appela sa femme ; et , sans hésiter un moment sur le parti qu'ils avaient à prendre : « Voilà, lui dit -il, la nourrice de la princesse qui vient pour s'informer de la vérité ; c'est à moi à faire encore le mort à mon tour. »
Tout était préparé. Nouzhatoul-Aouadat ensevelit Abou Hassan promptement , jeta pardessus lui la pièce de brocard que Zobéide lui avait donnée, et lui mit son. turban sur le visage. La nourrice , dans l'empresseo^ent oîi elle était de s'acquitter de sa commission , était venue d'un assez bon pas. En entrant dans la chambre , elle aperçut Nouzhatoul- Aouadat assise à la tête d'Abou Hassan , toute éche*velée et toute en pleurs , qui se frappait les joues et la poitrine , en jetant de grands cris.
Elle s'approcha de la fausse veuve : « Ma chère Nouahatoul-Aouadat , lui dit-elle d'un air fort triste, je ne viens pas ici troubler votre douleur , ni vous empêcher de répandre des larmes pour un mari qui vous aimait si tendrement. » « Ah ! bonne mère , interrompit pitoyablement la fausse veuve , vous voyez quelle est ma disgrâce, et de quel malheur je me
trouve accablée aujourd'hui par la perte de mon cher Abpu* Hassan , que Zobéide ma chère maîtresse^et la votre , et le commandeur des croyans , m-avaient donné pour mari ! Abou Hassan , mon cher époux , s'écria-t-elle encore , que vous ai-je fait pour m'avoir abandonnée ii promptement ! N'ai -je pas toujours suivi, vos volontés plutôt que les miennes ? Hélas ! que deviendra la pauvre Nouzhatoul-Aouadat ? »
La nourrice était dans une surprise extrême de voir le Contraire de ce que le chef des eunuques avait rapporté au khalyfe : <r Ce visage -noir de Mesrour , s'^éc^a-t-elle avec exclamation en élevant les mains, mériterait bien que Dieu le- Confondît d'avoir excité une si grande dissension entre ma bonne maîtresse et le Commandeur des croyans , par un mensonge aussi isMÎgne que celui qu'il leur a fait l II faut, ma 6Méj dit-elle en s'adressant à Noivdiatcml-Aouadat , que je vous dise la méchanceté et l'imposture de ce yilaki Mesrour, qui a soutenu à notre bonne maîtresse , avi?c une effronterie inconcevable , que vous étiez morte, et qu'Abou Hassan était vivant ! »
« Hélas ! ma bonn^ mère , s'écria alors Nouzhatoul- Aouadat , plût à dieu qu'il eût dit vrai ! Je ne serais pas dans l'affliction où vous me voyez, et je ne pleurerais pas un époux qui m'était si cher, d En achevant ces dernières paroles , elle fondit en larmes , et elle témoigna une plus grande désolation par le Redoublement de ses pleurs et de ses cris.
La nourrice attendrie par les larmes de Nouzhatoul-Aouadat , s'assit auprès d'elle , et en les acçom-
CONTES ÀRÀB£S. ig^
pagnant des siennes , elle s'approcha insensiblement de la tête d*Abou Hassan , souleva un' peu son turban , et lui découvrit le visage pour tacher de ie reconnaître, a Ah! pauvre Abou Hassan, dit-elle en le recouvrant aussitôt , Je prie Dieu qu'il vous fasse miséricorde! Adieu, ma fille ||^dit- elle à Nouzhatoul- Aouadat ; si je pouvais vous tenir compagnie plus l<N9g-temps , je le lirais de bon cœur ; mais je ne puis m'arréter davantage : mon devoir me presse d'aller incessamment délivrer notre bonne maîtresse de.rinquiéft^e affligeante ok ce vilain nqir l'a plongée par son impudent mensonge , en lui assurant même ^vec serment que vous étiez morte. »
A peine la nourrice de Zobéide eut fermé la porte en sortant , que Nouzhatoul - Aouadat , qui jugeait bien qu'elle ne reviendrait pas , tant elle avait hâte de rejoindre la prirRcesse , essuya ses larmes , débarrassa au plus tôt Abou Hassan de tout ce qui était autour de lui, et ils allèrent tous deux reprendre leur place sur le sofa contre la jalousie, en attendant tranquillement la fin de^cette supercherie, et toujours prêts à se tirer d'affaire , de quelque côté qu'on voulût les prendre.
La nourrice de Zobéide cependant, malgré sa grande vieillesse , avait pressé le pas en revenant , encore plus qu^elle n'avait fait en allant. Le plaisir de porter à' la princesse une bonne nouvelle , et plus encore l'espérance d'une bonne récompensé, là firent arriver en peu de temps f elle entra dans le cabinet de la princesse presque' hors d'haleine ; et en lut
ig8 LES MILLE ET UNE IfUITS,
rendant compter de sa commission, elle raconta naïvement à Zobéide tout ce qu'elle venait de voir.
Zobéide écouta le rapport de la nourrice avec un vif plaisir , et elle le fit bien voir ; car, dès qu'elle eut achevé , elle dit à sa nourrice d'un ton qui an-
nonçait gain de cause : «Raconte donc la même chose au commandeur des croyans, qui nous regarde comme dépourvues de bon sens, et qui^ avec cela, voudrait nous faire' accroire que nous n'avons aucun sentiment de religion, et que nous n'avons plus la crainte de Dieu. Dis- le à ce méchant esclaveii noir , qui' a l'insolence de me soutenir une chose qui n'est pas , et que je sais mieux que lui. »
CCCXIV NUIT.
. Mesrour qui s'était attendu que le voyage de la nourrice et le rapport qu'elle ferait lui serait favorable , fut vivement mortifié dé ce qu'il avait tourné tout au contraire. D'ailleurs , il se trouvait piqué au vif de l'excès de la colère que Zobéide avait contre lui i pour un fait dont il se croyait plus certain qu'aucun autre. C'est pourquoi il fut ravi d'avoir occasion de s'en expliquer librement avec la nourrice , plutôt qu'avec la princesse , à laquelle il n'osait répondre , He crainte de perdre le respect. « Vieille ^sans dents, dit-il à la nourrice sans aucui^ ménagement, tu es une menteuse ; il n'est rien de tout ce que tu dis :
j'ai VU de mes propres yeux Kouzhitoul - Aouâdàl étendue, morte au milieu de sa '<4iaiilbre. )i ^
ce Tu es un menteur , et un insigne menteur toî^ mdmê% reprit la nourrice d'un ton rosût^nè^ d^osér soutenir une telle fausseté , à moi qtifi sors de ckteÉ Abou. Hassan que j'ai vu^étendu niort, à moi qur viens de quitter sa femme pt^ne de vie !»
« ïe ne suis pas un imposteur , repartit Mesronr '; c'est toi qui cherches à nous jeter dans l'errèér.. i^ '
« Voilà une grande efFronterie , répliqua la rioiirrice , d'oser me démentir ainsi* en présente de leurs majestés y niioi qui viens de voir demeè propres yeuHt la vérité de ce que far l'honneur de leur avancer. »
ce Nourrice , repartit encore Mesrour, tù -iBefraîd mîeuic de ne point parlet : tu radotes, p
Zobéide ne put supporter ce manquement de r€f$pect dans Mesrour , qui sans aucun égard , traitait sa nourrice si injuriei|sement en sa présence. • Ainsi , sans donner lé temps à sa nourrice de répondre à cette injure atroce : « Commandeur des orojans , dit*elie au khalyfe , je vous demande ' justice contre cette insolence qui ne vous regarde pas moins que moi. » Elle n'en put dire' davantage , tant «lie était outrée de dépit ; le reste (ut étouflfié par ses larmes*
Le khaljfe qui avait entendu toute oette cdntes-^ talion , la trouva fort embarrassante ; il'Jtvait beau rêver', il ne savait que penser de toutes ces tontrariétés. La princesse de. son côté, aussi bien que Mesrour, la' nourrice et les femmes esclaves qui étaient là présentes, ne savaient que croire de cettiè
aOO LES MILLX ET UITE NUITS,
aventure , e( gardaiâit le silence. Le khalyfe enfin prit la parole t « Madame , dit - il , en s'adressant à Zobeide, je vois bien que nous sommes tous^d^ menteurs , moi le premier , toi Mësrour , et uA , nourrice : au moiâs il ne paraît pas que l'un soit pjlus croyable que Tautii^ ; ainsi , levons-nous , et aUons nous-mêmes sur les lieux reconnaître de quel coté est la vérité. Je ne. vois pas un autre moyen de nous éclaircir de nos doutes"^, et de nous mettre Tesprit en repos. » • ' '
, En disant ces paroles , le khalyfe se leva , la princesse le suivit 9 et "Mesrour , en mardbant devant pour ouvi^ir la portière : « Commandeur des croyans, dit-il , j'ai bien de la joie que votre majesté ait pris ce parti; et j'en aurai une bien plus grande, quand j'aurai fait voir à la nourrice , non pas qu'elle radote , puisque cette expression a eu le malheur de déplaire à ma bonne msutresse , mais que le rapport .qu'elle lui a fait n'est pas véritable. » .
La nourrice ne demeura pas sans réplique : a Taistoi, visage noir, reprit-eHe; il n'y a ici personne que toi qui .puisse radoter. »
• Zobéide qui était extraordinairement outrée contre MesEOur, ne put souffrir qu'il revint à la charge contre sa nourrice. Elle prit encore son parti : te Méchant esclave , lui dit-elle , qu^i que tu puisses -dire, je maintiens que^ma nourrice a dit la vérité ; pour toi V je ne te regarde que comme un menteur. » ' « Madame , r^rit Mesrour , si k nourrice est si fortement assurée que liouzhatoul-Aouadat est vi-
CONTES AKABES. aOI
vante, et qu'Abou Hassan est mort, qu'elle gage donc quelque chose contre moi : elle n'oserait. »
La nourrice fut prompte à la repartie : a Je l'ose si bien, lui dit-elle, que je te prends au mot. Voyons si tu oseras t'en dédire. »
Mesrour ne se dédit pas de sa parole : ils gagèrent , la nourrice et lui , en présence du khalyfe et de la princesse , une piède de brocard d'or à fleurons d'argent , au choix de l'un et de l'autre.
L'appartement d'où le khalyfe etZobéide sortirent, quoique assez éloigné , était néanmoins vis-à-vis du logement d'Abou Hassan et de Nouzhatoul-Aouadat. Abou Hassan qui les aperçut venir , précédés de Mesrour, et suivis de la nourrice et de la foMe des • fenunes île Zobéide , en avertit aussitôt sa femme , en lui disant qu'il était le plus trompé du monde , s'ils n'allaient être honorés de leur visite.. Nouzha* toul-Aoqadat regarda aussi par la jalousie, et elle vit la même chose. Quoique son mari l'eût avertie d'avance que cela pourrait arriver, elle en fut néanmoins fort surprise : « Que ferons-nous , s'écria-t^Ue ? Nous sommes perdus !»
M Point du tout , ne craignez rien , reprit Abou Hassan d'un sang froid imj5erturbable ; avez-vous déjà oublié ce que nous avons dit là -dessus? Faisons seulement les morts,' vous et moi, comme nous l'avons déjà fait séparément , et comme nous en sommes convenus , et vous verrez que tout ira bien. Du pas dont ils viennent , nous serons en mesure avant qu'ils soient à la porte. »
a02 LES MILLE ET UNE NUITS,
£n> effet, Abou Hassan et sa femme prirent le parti de s'envelopper du mieux qu'il leur fut pos^ sible , et en cet état y après qu'ils se furent mis au milieu de la chambre y l'un près de l'autre , couverts chacun de leur pièce de brocard , ils attendirent en
paix la belle compagnie qui leur venait rendre visite.
CCCXT NUIT.
Cette illustre compagnie arriva enfin. Mesrour ouvrit la porte , et le klialjfe et Zobéidë entrèrent dans la cbambre, suivis de tous leurs gens^ Us furent . fort surpris , et ils demeurèrent comme immobiles à la vue de ce spectade funèbre qui «e présentait à leurs yeux. Chacun ne savait que penser d'un tel évèaiement. Zobéide enfin rompit le silence : «Hélas, dit- elle au khalyfe, ils sont morts tous deux ! Yous avez tant-^ &it ^ continua* t-elle en regardant le khalyfe et Mesrour , à force de vous opiniâtrer à'me faire' accroire que ma chère esclave était moite, qu'elle l'est en effet , et sans doute ce sera de douleur d'avoir perdu son. mari. » «Dites plutôt, madame , répondit le .khalyfe prévenu du contraire , que N0tiz<* hatoul-Aouadat est morte la première , et que c'est le pauvre Abou Hassan qui a succombé à son affliction d'avoir vu mourir sa femme votre chère esclave ; ainsi vous devez convenir que vous avez perdu la gageure*, et que votre palais des Peintures est h liioi tout de bon. »
« CONTES ARA.BES. « 2o3
« Et nioi^ repartit Zobfide animée par la contradiction du khalyfe ^ je soutiens que vous âvet perdu vous - même , et que votre jardin des Délices m'appartient. Abou Hassan est mort le premier , puisque ma nourrice vous a dit comme à moi , qu'elle a vu sa fempie vivante qui pleurait son mari mort. » . «
Cett^ contestation du khalyfe et de Zobéidey en attira une autre. Mesrour et la nourr^ étaient dans le même cas ; ils avaient aussi gagé , et chacun prétendait avoir gagné. La dispute s'échauflPait violeihment> et le chef des eunuques avec la nourrice étaient prêts à en venir à de grosses injures.
Eiifin le khalyfe en réfléchissant sur tout ce qui s'était p2Ksisé*9 convenait tacitement que Zobéide> n'avait pas moins de raison que lui, de soutenir qu'elle avait gagné. Dans le chagrin où il était de ne pouvoir démêler la vérité de cette aventure , il s'avança vers les deux corps morts , et s'assit du coté de la tête , en cherchant lui-même quelque expédient qui lui pût donner la victoire sur Zobéide. « Oui, s'écria*^ t4I un moment après, je jure par le saint nom de Dieu j que je donnerai mille pièces d'or de ma mon* naie k celui qui me dira qui est mort le premier des detfx. »
A pe^ie le khalyfe eut achevé. ces dernières pa-4 rôles , qu'il entendit une voix de dessous le b!t)€ard qui couvrait Abpu Hassan , qui lui cria : k Commandeur des croyans , cesttùoi qui suis ntoii; le premier • donnez-moi les mille pièces d'or. » Et en même temps il vit Abou Hassan qui se débarrassait de f» pièce (}e
2o4 LES MII^Lli: ET VJSR NUITS,
brocard qui le couvrait, et qui se prosterna -à ses pieds. Sa femme se développa de même, et alla poiir se jeter aux pieds -de Zobéide , efn se couvrant de sa pièce de brocard par bienséance; mais' Zobéide fit un grand cri , qui augmenta la frayeur dé tous ceux qui étaient là '.présens. La princesse enfin revenue de sa peur )' se trouva dans une joie inexprimable de voir sa chère qpclave ressuscitée presque dans*le moment qu'elle était inconsolable de l'avoir vue morte. « Ab , méchante , s'écria-t-elle , tu es' cause que j'ai bien, souffert pour l'amoiu» de- toi. Je te pardonne cependant de bon cœur, puisqu'il çst vrai que tu- n'es pas morte. »
Le khalyfe , de son côté, n'avait pas pris la diose si à coeur; loin de s'effrayer en eatiendant la ^x d'Abou Hassan , il pensa au contraire étouffer ^e rire en les voyant tous deux se débarrasser de tout ce qui les entourait , et en entendant Abou Hassan demander très-sérieusement les mille pièces d'or qu'ail avait promises à celui qui lui dirait qui* était mort le premier. c< Quoi donc *, Abou Hassan, lui dit le khalyfe en éclatant encore de rire , as-tu donc juré de me faire mourir à force de rire ? Et d'où t'est venue la pensée de nous surprendre ainsi Zobéide et moi par une ruse contre laquelle nous n'étions nullement en garde?»
c< Commandeur des croyans^;^répondit Abou Hassan , je vais le déclarer sans dissimulation. Votre majesté sait bien que j'ai toujours été fort porté à la bonne, chère. La femme qu'elle m'a donnée , n'a
CONTES ARABES. 2o5
point ralenti en moi cette passioi^;^àu contraire, j'ai trouvé en elle des inclinations tontes favorables à Faugmenter. ^Avec de. telles dispositions , votre majesté jugera fecilement que quand nous aurions eu un trésor iiussi grand que la mei^ , avec tous x;eux d^ votre majesté , nous aurioips bientôt trouvé le moyen d'en voir là fin; c'est aussi ce qui nous est arrivé. Depuis qu$ nous sommes ensemble, nous n'avons rien épargné pour nous bien régaler, sur les libéralités de votre majesté.». Ce matin , après avoir compté avec notre traiteur , nous ^j|Eom trouve qu'eà le satisfaisant , et en payant d'ailleurs cet{ue nous pouvions devoir , il ne nous restait rien de tmit l'ar^ gent qye nous^vioi^. Alors les ré£kxions sur le j)assé, et les résiolutidns de ipieux faiçe à l'avenir, sont venues en foule occuper notre e^rit et nos pensées ; «nous ayons fait mille projets que nous avons al^an4onnés ensuite» Enfin , la honte de nau^ voir réduits à un si triste état , et de 4'oser le déclarer à YOtre majesté , nous a fait imaginer ce moyen de suppléer à nos besoins , en vous divertissant par cette petite supercherie que nous prions votre majesté de vouloir bien nous pardonâer. »
V Le khalyfe et Zobéide furent contens de la sincérité d' Abou Hassan , et ne parurent point fâdiés de tout ce qui s'était passé; au contraire ', Zobéide, qui aVait toujours pris la chose très-sérieusement , ne put s'empêcher de rire à son tour eii songeant à tout ce quAbou Hassan avait imaginé ^pour réussir dans son dessein. Le khalyfe n'avait presque pas cessé de
!2oG L£S MILLE SX V»h fHUITS,
rire^ tant cette id^ lui paraissait singulière : «c^Suivez-moi Yun et l'autre, dit-il. à Abou Hassan et à sa femme en se levant; je veux vous faire donner les milles pièces d'or que je vous ai promises, pcHir la joie que j'ai de ce que vous n'êtes pas morts. »
«, Commandeur des croyans , reprit Zobéide , contentez-vous, je vous prie, de faire donner mille pièces d'or à Abou Hassan;. vous les dever à lui seul. Pour ce qui regarde sa femme , j'en fEiis mon afiËîire.«> ^.même temps elle commanda à sa trésorière qui l'accompagnait, de faire donner aussi mille pièces idior à Nouzhatoul-Aouadat , pour lui montrer^ de son coté , la joie qu'elle avait de ce qu'elle était encore eti vie. , . • . . ^
Par ce moyen , Abou Hassan et Nouzhatoul Aouadat, sa chère femme, conservèrent long -temps les bonnes grâces du khalyfe Haroun Arréchyd et djS Zobéide son épouse ^ et acquirent de leurs libéralités de qui>i pourvoir abondamment à tous leurs besoins pour le reste de leurs jours.
GCCXVr NUIT. '*
La. sulthane Cbehérazade , en achevant l'histoire d'Abou Hassan, avait promis au sulthan Cbahrîar de lui en raconter une autre le lendemain , qui ne le divertirait pas moins. Dinarzade, sa sœur, ne maqqua pas de lui rappeler avant le jour , qu'elle
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arait donné sa parole , et qqe le sulthan lui avait témoigné qu'il était prêt à l'entendre. Aussitôt Ghehécaiade, sans ^e faire attendre , lui raconta l'histoire ffui suit!