‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 14 sur 23 · HISTOIRE D'ALADDIN · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'ALADDIN

. OU LA LAMPE M£Ey£ILL£US£.

Sire , dans la capitale d'un royaume de là Chine > très-rîcfae et d'une yaste étendue , dont. 1^ ncnn pe me vient pas présenteotnent à la mémoire, il y avait un tailk^ur nommé Mustaia , sans autre distinction que «celle: que «sa profession lui donnait. MustaËi le tailleur était fort pauvre ,• etscm travail lui produisait à [ieine de quoi le faire subsister Jui , sa femme, et un fils que Dieu leur avait donné* : > • .

Lie fils ^ qui se nommait Aladdin (i) , avait été éleVé avec heaueoup de négligence, ce qui lui avait fait contracter des inclinations vicieuses. Il était méchant, opiniâtre , désobéissant à son père et à sa mère. Sitôt qu'il fut un peu grand , ses parens ne le purent tenir à la maison ; il sortait dès le matin , et il passait les journées à jouer dans les rues et dans les places publiques , avec de petits vagabonds qui étaient même au-dessous de son âge.

Dès qu'il fut en âge d'apprendre un métier , son

(.i) Plus correctement A'ia-ed-dyn ; ce nom signifie , celui qui élève la religion.

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père, qui n'étaitpas^ en état de lui en faire apprendre un autre qyiie le sien, le prit dans sa boutique ^ et cogmmença à. lui montrer de quelle manière il devait. manier Taiguille; mais ni par douceur, ni par. crainte d'aucun <]^âtiment, il ne fut pas possible au père de fixer l'esprit volage de son fils ; il ne pul le contenir, et le forcer à demeurer assidu et attaché au travail , comme il le souhaitait. Sitôt que Mustafa avait le dos tourné , Aladdin s'échappait., et il ne revenait plus de tout le jour. Le père le châtiait ; mais Àlattdin était incorrigible ; et à son grand regret , Mustafa fut obligé de l'abandonner à .son Kbertinage. Cela lui fit beaucoup de peine ; et le chagrin de ne pouvoir fidre rentrer ce fils dans son devoir, lui causa une ma}adie si grave , qu'il eir mourut au J)out de quelques mois. * . . • '

^ La mère d' Aladdin qui vit que son fils nlapprendrait jamais Ick métier de son père , ferma la boutique , et fit de l'argent de tous les usteiasiles de son métier, pour pouvoir subsister, elle et s(mi fils^ .avec le peu qu'elle gagnait à filer du coton, 7 .

Aladdin qui n'était plus retenu par ht crainte d'un père , et qui se souciait si peu de sa mère , qu'il ' avait même la hardiesse de la menacer à la .lytQiodre remontrance qu'elle lui faisait, s'abandoinMl alors au libertinage. Il fréquentait de plus .en plus les enfans de son âge , et ne cessait de jouer. avec eux avec plus de passion qu'auparavant. Il continua ce train de vie jusqu'à l'âge de quinze ans, sans montrer aucune disposition pour quoi que ce ^t, jet sans

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hire réflexion k ce qu'il pourrait deyenir. Il éiak dans cette situation, lorsqu'un jour qu'il jouait âa mîKeii et une place avec une troupe de yagaboh()s , selon- sa coutume , un étranger qui passait par cette place, s'arrêta à le regarder

CCCXVir NUIT.

Cn étnutger était un magicien insigne, les auteurs qui ont écrit cette Iristoire, nous le font connaître sous le nom de magicien africain : c'est ainsi que nous l'appellerons, d'autant plus volontiers , qu'il était véritablement d'Afrique , et qu'il n'était arrivé que depuis deux jours. .

Soit que le magiâen africain, qui se connaissait en pl^sionomie , eût remarqué dans le visage d'Aladdin tout ce qui était absolument nécessaire pour l'exécution de ce qui lui avait fait entreprendre son voyage V ou autremenl: , il s'informa adroitement de sa famille^ 4f A^te qu'il était. Quand il fut instruit de tout ce qu'if souhaitait , il s'approcha du jeune homme ; et ài le tirant à part à quelques pas de ses camarades : « Mon fils , lui demanda-t-il , votre père ne i^appeUe-t^il pas Mustafa le tailleur? » <rOui , répondit Aladdin; mais il y a long -temps qu'il est mort. »

A ces paroles, le magicien africâm se jeta au cou d'Aladdin , l'embrassa et le baisa plusieurs fois les

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-larmes aux yeux, en poussant des soupirs. Aladdin qui ren\arqua ses larmes , lui demanda quel sujet il avait de pleurer. « Ah ! mon fils , s'écria le magicien africain , comment ^pourrais - je m'en empêcher ? Je suis votre oncle ; et votre père était mon bon frère. Il y a plusieurs années que je suis en voyage ; et dans le moment où j'arrive ici avec l'espérance de le revoir , et de lui donner la jpie de mon retour , vous m'apprenez qu'il est mort ! Je vous assure que c'est une douleur bien sensible pour moi de me voir privé de la consolation à laquelle je m'attendais! Mais ce qui soulage uil peu mon affliction , c'est que, autant que je puis m'en souvenir , je reconnais ses traits sur votre visage, et je vois que je ne me suis pas trompé en m'adressant à vous. » Il demanda à Aladdin , en mettant la main à la bourse , où demeurait sa mère ? Aussitôt Aladdin satisfit à sa demande, ^tje magicien africain lui donna en même temps unç poignée de menue monnaie, en lui disant: « Mon fils , allez trouver votre mère, faites-lui bien mes complimens , et dites-lui que j'irai la voir demain , si le temps me le permet , pour ^e donner la consolation de voir le lieu où mon bon frère a vécu si long-tempà , et où il a fini ses jours. » /

Dès que le magicien africain eut Uissé le neveu qu'il venait de se faire lui - même , Aladdin' courut chez sa mère , bien joyeux de l'argent que son oncle venait de lui donner. «Ma mère, lui dit-il en arrivant , je vous pnè de me dire si j'ai un oncle. » « Non , mon fils, lui répondit la mère, vous n'avez

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point d'oncle du côte de feu votre père ni du mien. » « Je viens cependant, reprit Aladdin, de voir un homme qui se dit mon oncle du côté de mon père , puisqu'il était son frère , à ce qu'il m'a assuré ; il s'est même mis à pleurer et à m'embrasser quand je lui ai dit que mon père était mort. Et pour vous prouver que je dis la vérité , ajouta-t-il en lui montrant la monnaie qu'il avait reçue , voilà ce qu'il m'a donné. Il m'a aussi chargé de vous saluer de sa part , et de vous dire que demain , s'il en a le temps , il viendra vous visiter , pour voir en même temps la maison où mon père a vécu, et oîi il est mort. » ic Mon fils , repartit la mère , il est vrai que votre père avait un frère ; mais il y a long temps qu'il est mort , et je ne lui ai jamais entendu dire qu'il en eût un autre. » Ils n'en dirent pas davantage sur le magicien africain.

Le lendemain lé magicien africain aborda Aladdin une seconde fois, comme il jouait dans un autre endroit de la ville avec d'atitres enfans. Il l'embrassa , comme il avait fait le jour précédent ; et en lui mettant deux pièces d'or dans la main , il lui dit. « Mon fils , portez cela à votre mère , et dites-lui que j'irai la voir ce soir et qu'elle achète de quoi souper , afin que nous mangions ensemble; mais auparavant enseignez-moi oii je trouverai la maison. » Il la lui enseigna , et le magicien africain le laissa aller.

Aladdin porta les deux pièces d'or à sa mère; dès qu'il lui eut dit quelle était l'intention de son oncle , elle sortit pour les aller employer, et revint

ai 2 LES MILLE ET UNE NUITS,

avec de tkmnes proYÎsîons ; comme elle était dépourvue d'une bonne partie de la vaisselle dcmt elle avait besoin , elle alla en emprunter chez ses voisins. Elle employa toute la journée à préparer le souper ; et sur le soir, dès que tout fut prêt, elle dit à Aladdin : f( Mon Bis , votre oncle ne sait peut-être pas où est notre maison; allez au->devant de lui et l'amene2 ^ si vous le voyez. »

Quoiqu'AIadiiin eût enseigné la maison au magicien africain , il était prêt néanmoins à sortir quand on frappa à la porte. Aladdin ouvrit^ et il recoiUMit le magicien africain , qui entra chargé de bouteillea de vin et de plusieurs sortes de fruits qu'il apportait pour le souper.

Après que le magicien africain eut mb ce qjLi'il apportait entre les mains d' Aladdin , il salua sa mère et il la pria de lui montrer la place où son frère Mu$ta& avait coutume de s'asseoir sur le sofa. Elle la lui montra ; aussitôt il ^e prosterna , et il baisa cette place plusieurs fot^ftés larmes aux yeux y en s'écriant : « Moa pauvre frère, que je suis malheureux de n'être pas arrivé assez à temps pour vous embrasser encore une fois avant votre mort! » Quoique la mère d' Aladdin l'en priât, jamais il ne voulut s'asseoir à la même place : «Non , dit -il, je m'en garderai bien ; mais souffrez que je me metta- ici vis-à-vis , afin que si je suis privé de la satisfaction de l'y voir en personne , comme père d'une famille qui m'est chère , je puisse au moins l'y regarder comme s'il était présent, r^ La mère d' Aladdin ne le

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pressa pas davantage, et -elle lui laissa prendre U place tfu^il voufait.

Quand le magicien africain se fut assis ^ il com^ mença à s «ntfetenir avec la mère d'Aladdin ; a Ma bonne sœur , lût disait-il ^ ne vous étennez point de ne m'avoîr pas ,vu tout le temps que vous avez été mariée avec mon frère Mustafa d'heureuse mémoire ; il j a quarante ans qUe je suis sorti de ce pays , qui est hs miten aussi'-bien que celui de feu mon frère. Depuis ce temps^là, après avoir voyagé dans les Indes y dans la Perse , dans l'Arabie , dans la Syrie , en Egypte^ et séjourné dans les plus belles villes de ce pays^à ^ je passai en Afrique , où j'ai fait un plut long séjour. A la fin , comme il est naturel à Thom- ' me , quelqu'éloigné qu'il soit du lieu de se. naissance , de n'en perdre jamais la mémoire , non plus que de ÈB6 parens et de ceux avec qui il a été élevé , il m'a pris un désir si pressant de revoir le mien et de venir embrasser mon cher frère , pendant que je me Montais encore assez de force et de courage pour entreprendre un si long voyage , que j'ai fait aussitôt mes préparatifs ^ pour me mettre en chemin, ie ne vou« dis rien de la longueur du temps que j'y ai mis, de tous les obstacles que j'ai rencontrés , et de toutes les fatigues que j'ai souffertes pour arriver jusqu'ici; je vous dirai seulement que rien ne m'a mortifié et affligé davantage dans jt'ous mes voyages, que, quand j'ai appris la nxort d'un* frère que j'avaife toujours aimé , et que j'aimais d'une amitié véritablement fraternelle. J'ai remarqué plusieurs de ses traits dans

ai4 l'Es MILLE BT UNE NUITS,

le visage de mon neveu votre fils , et c'est ce qui me Fa fait distinguer parmi tous les autres enfans avec lesquels il était. Il a pu vous dire de quelle manière j'ai reçu la triste nouvelle que mon frère n'était plus au monde; mais il faut louer Dieu de toutes choses! Je me console de le retrouver dans un fils qui en conserve les traits les plus remarquables. »

Le magicien africain , qui s'aperçut que la mère d'Aladdin s'attendrissait sur le souvenir de son mari , qui renouvelait sa douleur , changea de discours ; et en se retournant du côté d'Aladdin , il lui demanda son nom. « Je m'appelle Aladdin , lui dit- il. » a Eh bien , Aladdin , reprit le magicien , à quoi vous occupez-vous ? Savez-vous quelque métier ? »

A cette demande , Aladdin baissa les yeux, et fut déconcerté ; mais sa mère , «n prenant la parole : m Aladdin , dit-elle , est un fainéant. Son père a fait tout son possible , pendant qu'il vivait , pour lui apprendre son métier, il n'a pas pu en venir à bout : depuis qu'il est mort , nonobstant tout ce que j'ai pu lui dire, et ce que je lui répète chaque jour , il ne fait autre métier que celui de vagabond , il passe tout son temps à jouer avec les enfans , comme vous l'avez vu , sans considérer qu'il n'est plus enfant lui-même; et si vous ne lui en faites honte, et s'il n'en profite pas , je désespère que jamais il puisse rien valoir. Il sait que son père n'a laissé aucun bien ; et il voit lui-même qu'à filer du coton pendant tput le jour , comme je fais , j'ai bien de la peine à gagner de quoi nous avoir du pain. Pour moi, je suis réso

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lue à lui fermer la porte un de ces jours , et à l'envoyer en chercher ailleurs. » »

Après que la mère d'Aladdin eut afnsi parlé ^ en fondant en larmes , le magicien africain dit à Aladdin : « Cela n'est pas bien , mon neveu , il faut songer à vous aid^r vous-même , et à gagner votre vie. Il y a des métiers de plusieurs sortes ; voyez s'il n'y en a pas quelqu'un pour lequel vous ayez inclination plutôt que pour un autre. Peut-être que celui de vôtre père vous déplaît , ^t que \rous vous accomoderie:; mieux dHm autre : ne dissimulez point ici vos sentimens , je ne cherche qu'à vous aider* » Comme il vit qu'Aladdin ne répondait rien : ce Si vous avez de la répugnance pour apprendre un métier , continua- t^l, et que vous vouliez être honnête homme , je vous donnerai une boutique garnie de riches étoffes et de toiles fines ; vous vous mettrez en état de les vendre ; de l'argent que vous en ferez vous achèterez d'autres marchandises , et de cette manière vous vivrez honorablement. Consultez-^ous vous-rmême , et dites-moi franchement ce que vous pensez ; vous me trouverez toujours prêt à tenir ma promesse; »

Cette offre flatta fort Aladdin , à qui le travail manuel déplaisait d'autant plus , qu'il s'était aperçu que les boutiques du genre dé celle qu'on lui proposait, étaient propres et fréquentées, et que les marchands étaient bien habillés et fort considérés. 11 dit au magicien africain , qu'il regardait comme son oncle, que son penchant était plutôt de ce côté -là

2i6 LES MILLE ET UBTE BRUITS,

que d'aucun autre , et qu'il lui serait ç|)lig4 toute sa vie du bien qu'il voulait lui faire, a Puisque cette profession vous plaît , reprit le magicien africain , je vous mènerai demain avec moi , et je vous ferai habiller proprement et richement comme doit l'être un défi plus gros - marchands de cette ville ; et après demain nous songerons à vous former une boutique comme je l'entends. »

La mère d'Aladdin , qui n'avait pas cru jusqu'alors que le magicien africain fût frère de son mari , n'en douta aullemept après tout le bien qu'il promettait de faire à son fils. Elle le remercia de ses bonnes intentions ; et ^ après avoir exhorte Aladdiii à se rendre digne de tous les biens que son oncle lui faisait espérer, elle servit le souper. La conversation roula sur le même sujet pendant tout le repas , et jusqu'à ce que le magicien , qui vit que la nuit éti^t avancée , prit congé de la mère et du fils , d se retira.

l^ lendemain matin, le magicien africain ne manqua pas de revenir chei la veuve de Mustafa comme il l'avait promis. Jl prit Âladdin avec lui, et il le mena chez un gros marchand qui ne vendait que des habits tout faits, de toutes sortes de belles étoffes, pour les différens âges et conditions. Il s'en fît montrer de convenables à la grandeur d'Aladdin ; et après ayoir mis à part tous ceux qui lui plaisaient davantage, et rejeté les autres qui n'étaient pas aussi beaux qu'il les voulait , il dit à Ala4din : a Mon netveu, choisissez dans tous ces habits celui, que vous

CONTES ARABES. !ll^

aimez le mieax. » Aladdin j charmé des libéralités de ^n nouvel oncle, en choisit un ; lé magicien l'acheta , avec tout ce qui devait l'aco^pagiier, et paya le tout sans marchander.

CCCXVIir NUIT.

LofiSQu'ÂLADDiN se vit ainsi habillé magnifiquement depuis les pieds jusqu'à la tête, il fit à son oncle tous les remercîmens imaginables ; et le magicien lui promit. encore de ne le point abandonner, et de l'avoir toujours avec lui. En effet, il le mena dans les lieux les plus fréquentés de la ville , particulièrement dans ceux où étaient les boutiques des riches marchands; et quand il fut dans la rue où étaient les boutiques des plus belles étoffes et > des toiles fines , il dit à Aladdin : « Comme vous serez bientôt marchand de même que ceux que vous voyez, t est bon que vous les fréquentiez, et qu'ils vous connaissant. » Il lui fît voir aussi les mosquées les plus belles et les plus grandes, le conduisit dans les khans où logeaient les marchands étrangers , et dans tous les endroits du palais du sulthan où il était libre d'entrer. Enfin , après avoir parcouru ensemble tQus les beaus^ endroits de la ville , ils arrivèrent dans le khan où le magicien avait pris un appartement. Il s'y trouva quelques marchands avec lesquels il avait commencé à faire connaissance depuis son ar**

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rivée , et qu'il avait rassemblés exprès pour les bien régaler , et leur faire faire en même temps la connaissance de son prétendu neveu.

Le régal ne finit que sur le soir. Aladdin voulut prendre congé de son oncle pour s'en retourner ; mais le magicien africain ne voulut pas le laisser al- 1er seul, et le reconduisit lui-même chez sa mère. Dès qu'elle eut aperçu son fils si bien habillé , elle fut transportée de joie ; et elle ne cessait de donner mille bénédictions au magicien qui avait fait une si grande dépense pour son enfant. « Généreux parent, lui dit-elle , je ne sais comment vous remercier de votre libéralité. Je sais que mon fils ne mérite pas le bien que vous lui faites , et qu'il en serait tout à fait indigne', s'il n'en était reconnaissant, et s'il négligeait de répondre à la bonne intention que vous avez de lui donner un établissement si distingué. En mon particulier, ajouta-t-elle*, je vous en remercie encore de toute mon ame , et je vous souhaite une vie assez longue, pour être témoin de la reconnaissance de mon fils , qui ne peut mieux vous la témoigner qu'en se gouvernant selon vos bons conseils. »

t< Aladdin , reprit le magicien africain , est un ban enfant , il m'écoute assez , et je crois que nous en ferons quelque chose de bon. Je suis fâché de ne pouvoir exécuter demain ce que je lui ai promis. C'est jour de vendredi (i), les boutiques seront fer-

(i) Il est inutile sans doute de faire observer ici que jamais l'islamisme n*a été la religion d« la Chine.

GOITTES ARABES. SJQ

mées , et Ton ne peut songer à en louer une et à la garnir , pendant que les marchands ne penseront qu'à se divertir. Ainsi , nous remettrons l'affaire à samedi ; mais je viendrai demain, le prendre , et je le mènerai promener dans les jardins , où le beau monde a coutume de se trouver. Il n'a peut-être encore rien vu des divertissemens qu'on y prend. Il n'a été jusqu'à présent qu'avec des enfens, il faut qu'il voie des hommes. » Le magicien africain prit enfin congé de la mère et du fils , et se retira. Aladdin cependant qui était déjà dans une grande joie de se voir si bien habillé , se fit encore un plaisir par avance de la promenade des jardins des environs de la ville. En effet , jamais il n'était sorti hors des portes, et. jamais il n'avait vu les environs, qui étaient d'une grande beauté.

Aladdin se leva et s'habilla le lendemain de grand matin , pour être prêt à partir quand son oncle viendrait le prendre. Après avoir attendu long - temps , à ce qu'il lui semblait , l'impatience lui fit ouvrir la porte , et se tenir sur le pas , pour voir s'il ne le verrait point. Dès qu'il l'aperçut, il en avertit sa mère ; et en prenant congé d'elle , il ferma la porte , et courut à lui pour le joindre.

Le magicien africain fit beaucoup de caresses à Aladdin , quand il le vit. k Allons, mon cher enfant , lui dit-il d'un air riant , je veux vous faire voir aujourd'hui de belles choses. » Il le mena par une porte qui conduisait à de grandes et belles maisons , ou plutôt à des palais magnifiques qui avaient chacun

sâo LES MILLE ST UKB NUITS,

de très4>eaiu: jardins dont les entrées étaient libres. A chaque palais qu'ils rencontraient , il demandait à Aladdin s'il le trouvait beau; et Aladdin, en ie prévenant , quand un autre se présentait : « Mon oncle , disait-ii , en voici un plus beau que ceux que nous venons dé voir. » Cependant, ils avançaient toujours plus avant dans la campagne ; et le rusé magicien qui avait envie d'aller plus loin pour exécuter le dessein qu'il avait dans la tête, prit occasion d'entrer dans un de ces jardins. U s'assit près d'un graod bassin, qui recevait une eau limpide par un muffle de lion de bronoe , et feignit d'être las , afin de faire reposer Aladdin. « Mon ^neveu , lui dit<-il , vous devez être Êitigué aussi bien qué moi ; reposbns^nous ici pour reprendre des forces; nous aurons plus de courage à poursuivre notre pix>menade. »

Quand ils furent Hssis, le magicien africain tira d'i|n linge attaché à sa ceinture, des gâteawt! et plu-* sieurs sortes de fruits dont il avait fait provision, et il rétendit sur le bord du bassin. Il partagea un- gâteau entre lui et Aladdin; et à l'égard des fruits, il lui laissa la liberté de choisir ceujp: qui étaient le pkis à son goût. Pendant Ce petit repas, il exhorta son prétendu neveu à se détacher de la fréquentation des enfans, à s'approcher plutôt des hommes sages et prudens, à les écouter et à profiter de leurs entretiens, a Bientôt , lui disait-il , vous serez bomme comme eux, et vous ne pouvez vous accoutumer ^ trop bonne heui^e à dire de 'bonnes choses à leur

Ik.

COMX£S ARABES. làlXl

exemple. » Quiuid ils eurent achevé ce petit repas , ils se levèrent^ et ils poursuivirent leur chemin au travers des jardins , qui n'étaient séparés les uns des autres que par de petits fossés qui en marquaient les limites , mais qqi vten empêchaient pas la.communieaticm. La bonne foi faisait que les citoyens de cette ca|Htale n'apportaient pas plus- de précaution 'pour s'eyipeeher les uas les autres de se nuire. Insensiblement le magicien africain mena Ataddin assex loin aa-<lelàdes jardins, et le fit traverser des campagi^s qui le conduisirent jusqu'assez près des montagnes.

Aladdin, qui de sa vie n'avait fait 'tant de chemin, se sentit très-fetigué d'une si longue. marche* «Mon onde, dit-il au magicien africain , ob allons-nous ? Nous avons lais^ les jardins Uen loin derrière nous efr je ne vois plus qiie des montagnes. Si nous avançons plus , je ne sais si j'aurai assez de force pour retouraer jusqu'à la ville.» «Preneas courage, mon »eveu> lui dit le faux oncle , je veux vous faire voir wa autre jardin qui surpasse tous ^eux que vous venez -de voir ; il n'est pas loin d'ici , il n'y a qu'un pas; et quand nous y serons arrivés, vous me direz vousmême si vous ne seriez pas fâché de nV l'avoir pas vu, après vous en être approché de si près. » Aladdin se laissa persuader^ et le magicien le mena encore fort loin, en l'entretenant de différentes histoires amusantes, pour lui rendre le chemio moins ennuyeux, et la fatigue plus supportable. v

„ Ib arrivèrent enfin entre deux montagnes d'une hAittur médiocre et à peu prè< égales^ séparées par

un vallon de trèfe-peu de largeur. C'était là cet endroit remarquable où le magicien africain avait voulu amener Aladdin pour l'exécution d'un grand dessein qui l'avait fait venir de l'extrémité de l'Afrique jusqu'à la Chine, a Nous n^allons pas plus loin, dit-il à Aladdin : je veux vous faire voir ici des choses extraordinaires et inconnues à tous les mortels ; et quand vous Ifes aurez vues, vous me remercîrez de vous avoir rendu témoin de tant de merveilles que personne n'aura vues que vous! Pendant que je vais battre le fusil, amassez de toutes les broussailles que vous voyez, celles qui seront les plus sèches, afin d'allumer du feu. ».

Il y avait une si grande quantité de ces broussailles , qu Aladdin ei^ut bientôt fait un * anîas plus que suffisant, pendant que le magicien allumait l'aKlumette. }1 y mit le feu; et dans le moment que les broussailles s'enflammèrent, le magicien africain y jeta un parfum qu'il avait tout prêt. Il s'éJeva une fumée fort épaisse^ qu'il détourna de côté et d'autre en prononçant des paroles magiques auxquelles

Aladdin ne comprit rien

CCCXIX' NUIT.

Dans le yaéme moment, la terre trembla un peu, et s'ouvrit en cet endroit devant le magicien i et Aladdin, et fit voir à découvert une. pierre d'eh-

CUJVTES A11AB£S. 2!l3

viron un pied et demi en quarré, et de près d'un pied de profondeur, posée horizontalement, avec un anneau de bronze scellé dans le milieu. Âladdin effrayé de tout ce qui se passait à ses yeux , eut peur , et il voulut prendre la fuite. Mais il était nécessaire à ce mystère, et le magicien le retint et le gronda fort, en lui donnant un soufflet si fortement appliqué, qu'il le jeta par terre, et que peu s'en fallut qu'il ne lui enfonçât les dents de devant dans la bouche, qui fut tout ensanglantée. Le pauvre Âladdin tout tremblant, et les larmes aux yeux : « Mon oncle , s'écria-t-il en pleurant, qu'ai-je donc fait pour avoir mérité que yous me frappiez si rudement?» «J'ai mes raisons pour le &ire, lui répondit le magicien. Je suis votre oncle, qui vous tient présentement lieu de père, et vous ne devez pas me répliquer. Mais , mon enfant , ajouta-t-il en se radoucissant, ne craignez rien: jevous demande seulement que vous m'obéissiez exactement, si vous voulez bien profiter et vous rendre dignadés grands avantages que. je veux vous faire.» Ces belles promesses du magicien calmèrent un peu la crainte et le ressentiment d'Aladdin; et lorsque le magicien le vit entièrement rassuré : « Vo]||^ avez vu, continua-t-il , ce que j'ai fait par la vertu de mon parfum et des paroles que j'ai prononcées. Apprenez, donc présentement que sous cette pierre que vous voyez, il y a un trésor caché qui vous est destiné , et qui doit vous rendre un jour plus riche que les plus grands rois du monde. Cela est si vrai, qu'il n'y a personne au monde que vous à qui il soit permis

2124 ^^^ MILIiE ET UNE IfUITS,

de toucher cette pierre, et de<k lever pour j entrer: il m'est même défendu d'y toudber , et de mettre le pied dans le trésor qoand îl sera ouTert. Pottr cela il faut que vous exéeutiez de point en point ce que je vous dirai, sans y manquer : la chose est d'tme grande importance et pour vofis et pour wxn. »

Âladdin,^ toujours dans l'étonnement de.Oft qtf'iF voyait et de toat ce qu'il veùaic d'entendre dire au magicien T de ce trésor q€ii devait le rendre heureux à jamaia, oubiî&i IgoI ^ qtti s'était passé. «Hé bien , mon oncle, dit-il au magicien etf se levant, de quoi s'agit-'il? Commandez, je suis tout prêt à obéit*.» «Je suis ravi, mon enfant, lui dit le magicioi africain ett Fembrassant , que yoiis ayez pris ce parti ; venez , • approchez-vous ^ prenez cet anneau , et levez la pierre.i^ «Mais, mon oncle, reprit Ataddin, je ne suis pas assez fort pour la lever; il feut donc que vous m^ai^ diea.» ccNon, repartit le magicien africain, vous nV vfft pas besoin de mon aide , et nous ne ferions^ rien vous et moi si je vou$ aidais : il iaut que vous la leviez: vous seuL Prononcez seulement le nom dé votre père et dé votre grand-rpère, en tenant l'anhean , et levez : voniIffeTtez qu'elle viendra à vous sans peine.» Aladdin fit comme le magicien lui avait dit : il leva la pierre avec Êtcilité , et il la posa à côté.

Quand la pieire fut ôtée , il vit un caveau de trois à quatre pieds de profondeur, avec une petite porte et des degrés pour descendre plus bas. « Mon fils , dit alors le magicien africain ^ Aladdin, observez exactement tout ce que: je vais vous dire. DesométX

dans ce caveau ; quand vous serez en bas des degrés que vous voyez , vous trouverez une porte ouverte qui vous conduira dans un grand lieu voûté et partagé en trois grandes salles contiguês. Dans chacune vous verrez à droite et à gauche quatre vases de bronze grands comme des cuves , pleins d'or et d'argent ; mais gardez-vous bien d'y toucher. Avant d'entrer dans la première salle , levez votre robe , et serrez-la bien autour de vous. Quand vous y serez entré, passez à la seconde sans vous arrêter, et de là à la troisième aussi sans vous arrêter. Sur toutes choses , gardez-vous bien d'approcher des murs , et d'y toucher même avec votre robe; car, si vous y touchiez, vous mourriez sur-le-champ^ C'est pour cela que je vous ai dit de la tenir serrée autour de vous. Au bout de la troisième salle, il y a une porte qui voià donnera entrée dans un jardin planté de beaux arbres, tous chargés de fruits; marchez tout droit, «t traversez ce jardin par un chemin qui vous mènera à un escalier de cinquante marches pour monter sur une terrasse. Quand vous serez sur la terrasse , vous verrez devant vous une niche , et dans la niche une lampe' allumée ; prenez la lampe , éteignez- la; ^t quand vous aurez jeté La mèche et versé la liqueur , mettez-la dans votre sein , et apportez-la-moi. Ne craignez-pas de gâter votre habit : la liqueur n'est pas de l'huile, et la lampe sera sèche dès qu'il n'y en aura plus. Si les fruits du jardin vous font envie , vous pouvez en cueillir autant que vous en voudrez ; cela ne vous est pas défendu. )>

2l6 LES MILLE ET UKE irtlITS,

Eii achevant ces paroles , le magicien africain tira uti anneau qu^il avait au doigt , et il le mit à Tun des doigts d'Alàddtn , en lui disant que c'était un préservatif contre tout ce qui pourrait lui arriver de mal, s'il observait bien tout ce qu'il venait de lui prescrire. <r Allez , mon enfant , lui dit-il après cette Instruction , descendez hardiment , nous allons être riéhes' l'un et l'autre pour toute notre vie. >»

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