DB MABZAVAN, AVEC LA SUITE DE CELLE DE CAMARALZAMAK
La nourrice de la princesse de la Chine avait un fils nommé Marzavan, fi^re de lait de la princesse, qu'elle avait nourri et élevé avec elle. Leur amitié avait été si grande pendant leur enfance , tout le temps qu'ils avaient été ensemble, qu'ils se traitaient de frère et de sœur , même après que leur âge un peu avancé eut nécessité leur séparation.
Entre plusiem*s sciences dont Marzavan avait cultivé son esprit dès sa plus grande jeunesse , son in-
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clination Tavait porto particulièrement à l'étuele de Tastrologie judiciaire , de la géomanoe (i)^ et d'autres sciences secrètes., et il s'y était rendu très-habile. Non content de ce qu'il avait appris de ses maîtres , il s'était mis en voyage dès qu'il se fut senti asaasc de forces pour en supporter la fatigue. Il n'y avait pas d'homme célèbre en aiicune science et en aucun art, qu'il n'eût été chercher dans les villes les plus éloignées, et qu'il n'eut fréqueoté assez de temps pour en tirer toutes les connaissances qui étaient de sou goût. . .
Après une absence de plusieurs années, Marsavan revint enfin à la capitale de la Chine; et les têtes coupées et rangées qu'il aperçut aurdefisus de la porte par où il entra, le surprirent extrêmement. Dès qu'il fut rentré chez lui , il demanda pourquoi elles y étaient; et, sur toutes choses , il s'informa des nouvelles de la princesse , sa sœur de lait ^ qu'il n'avait pas oubliée. Comme on ne put le satisfaire sur la première demande , sans y comprendre la secotide, il apprit ce qu'il souhaitait, avec biep de la douleur, en attendant que sa mère , nourrice de la princesse , lui en apprit davantage.
(i) Géomance ou géomaiicie^ C'est l'art de deviner par des points que Ton marque au hasard sur la terre ou sur du papier , dont on forme des lignes , et dont on observe ensuite le nombre ou la situation , pour en tirer de certaines conséquences.
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CCXXIX' NUIT.
Quoique la nourrice, mère de Marzavan, fût très-occupée auprès de la princesse de la Chine , elle n'eut pas néanmoins plus tôt appris^ que son cher fils était de retour, qu'elle trouva le temps de sortir, de ^embrasser , et de s'entretenir quelques momens avec lui. Après qu'elle lui eut raconté, les larmes aux yeux, l'état pitoyable où était la princesse, et le sujet pourquoi le roi de la Chine lui faisait ce traitement, Marzavan lui demanda si ellcî rie pouvait pas lui procurer le moyen dé lavoir en secret, sans que le roi en eût connaissance. Après que là nourrice y eut pen^é quelques momens : « Mon fils , lui dit-elle , je ne puis vous rien dire là-dessus présentement ; mais attendez-moi demain à la même heure, je vous en donnerai la réponse. »
Comme, après la nourrice, personne ne pouvait s'approcher de ta princesse que par la permission de l'eunuque qui commandait à la garde de la porte, la nourrice, qui savait qu'il était dans le service depuis peu, et qu'il ignorait ce qui s'était passé auparavant à la cour du roi de la Chine , s'adressa à lui. «Vous savez, lui dit -elle, que j'ai élevé et nourri la princesse ; mais vous ne savez peut-être pas que je l'ai nourrie avec une fille de même âge que j'avais alors , et que j'ai mariée il n'y a pas long-temps. La princesse , qui lui fait Thonndur de l'aimer tou-
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jours, voudrait bien ia voir; mais elle soidiatte que cela se fasse sans que personne la voie ni entrer ni sortir. »
La nourrice voulait parler davantage ; mais l'eunuque l'arrêta. <c Cela suffit, lui dit-il; je ferai tou* jours avec plaisir tout ce qui sera en mon pouvoir pour d)liger la princesse: faites venir, ou allez prendre votre fille vous-même quand il sera nuit, et amenez-la après que le roi se sera retiré; la porte lui sera ouverte. »
Dès qu'il fut nuit, la nourrice alla trouver son fils Marzavaui Elle 1b déguisa elle-même en femme, d'une manière que personne n'eût pu s'apercevoir que c'était un homme , et l'amena avec elle. L'eunuque , qui ne douta pas que ce ne fût sa fiUé , leur ouvrit la porte , et les laissa entrer ensemble.
Avant de présenter l^arzavan, la nourrice s'approcha de Ja princesse. «Madame, lui dit-elle, ce n'est pas une femme que vous voyez : c'est mon fils Marzavan, nouvellement arriv4 de ses voyages, que j'ai trouvé moyen de faire entrer soi|s cet habillement. J'espère que vous voudrez bien qu'il ait l'honneur de vous rendre ses respects. 9
Au nom de Marzavan, la princesse témoigna une grande joie. « Approchez-vous , mon frère , dit-elle aussitôt à Marzavan., et ôtez ce voile : il n'est pas défendu à un frère et à une sœur de se voir à visage découvert (i). »
(i) Les mœurs musulmanes reconnaissent la parenté des enfans qUi ont sucé le même lait.
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. Marzavan la salua avçc un grand respect ; et , sans lui donner le temps de parler: «Je suis ravie, continua la princesse , de vous revoir en parfaite santé , après une absence de tant d'années, sans avoir mandé un seul mot de vos nouvelles, même à votre bonne mère* »
d Princesse , reprit Marzavan , je vous suis infiniment obligé de votre bonté. Je m'attendais à en apprendre à mon arrivée de meilleures des vôtres ^ que celles dont j'ai été informé , et dont je suis témoin avec toute l'affliction imaginable. J'ai bien de la joie cependant d'être arrivé assez tôt pour vous apporter, après tant d'autres qui n'y ont pas réussi, la guérison dont vous avez besoin. Quand je ne tirerais d'autre fruit de mes études et de mes voyages que celui-là, je ne laisserais pas de m'estimer bien récompensé. »
En achevant ces paroles , Marzavan tira un Kvre et d'autres choses dont il s'était muni , et qu'il avait cru nécessaires, selon le rapport que sa mère lui avait fait de la maladie de la princesse; mais celle-ci voyant cet attirail: a Quoi, mon frère, s'écria-'t^^elle , vous êtes donc aussi de ceux qui s'imaginent que je suis folle ? Désabusèz-vous, et écoute2-moi. »
La princesse raconta à Marzavan toute son histoire, sans oublier une des moindres circonstances, jusqu'à la bague échangée contre la sienne qu'elle lui montra. « Je ne vous ai rien déguisé, ajouta*^!elle , dans tout ce que vous venez d'entendre. Il est vrai qu'il y a quelque chose que je ne comprends pas, qui donne lieu de croire que je ne suis pas
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dans mon bon sens ; mais oh ne feit pas attention an reste, qui est comme je le dis. »
Quand la princesse eut cessé déparier, Marzavan, rempli d'admiration et d'étonnement , demeura quelque temps les yeux baissés sans dire mot. Il leva enfin la tète, et, prenant la parole, « Princesse-, dit -il, si ce que vous venez de me raconter est véritable , comme j'en suis persuadé, je ne désespère pas de vous procurer la satisfaction que vous désirez. Je vous supplie seulement de vous armer de patience encore quelque temps , jusqu'à ce que j'aie parcouru des royaumes dont je n'ai pas encore approché; et lorsque vous aurez appris mon retour, assurez-vous que celui pour qui vous soupirez avec tant de passion , ne sera pas loin de vous. » Après ces paroles , Marzavan prit ccHigé de la princesse, et partit dès le lendemain.
Marzavan voyagea de ville en ville, de province en province, et d'île en île; et dans chaque lieu où il arrivait, il n'entendait parlei^ que de la princesse Badoure ( c'est ainsi que se nommait la princesse de la Chine ) et de son histoire.
Au bout de. quatre mois, notre voyageur arriva à Torf , ville maritime , grande et très-peuplée , où il n'entendit phis parler de la princesse Badoure , mais du prince Camaralzaman que l'on disait être malade , et dont l'on racontait l'histoire, à-peu-près semblable à celle de la princesse Badoure. Marzavan en eut une joie qu'on ne peut exprimer; il s'informa en quel en^ droit du monde était ce prince , et on 4e lui enseigna.
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Il y avait deux chemins , Tun par terre et par met^ et l'autre seulement par mer , qui était le plus court.
Marzavan choisit le dernier chemin, et il s2embarqua sur un vaisseau marchand, qui eut une heureuse navigation jusqu'à la vue de la capitale du royaume de Chahzaman. Mais , avant d'entrer au port, le vaisseau passa malheureusement sur un rocher par la mal-habileté du pilote. Il périt , et coula, à fond à la vue et peu loin du château où était le prince Camaralzaman, et oîi le roi son père, Chahzaman , se trouvait alors avec son grand vézyr.
Marzavan savait parfaitement bien nager ; il n'hésita pas à se jeter à la mer , et il alla aborder au pied du château du roi Chahzaman, où il fut reçu et secouru par ordre du grand vézyr , selon l'intention du roi. On lui donna un habit à changer ; . on le traita bien ; et, lorsqu'il fut remis , on le conduisit au grand vézyr, qui avs^it demandé qu'on le lui amenât.
Comme Marzavan était un jeune homme très-bien fait et de bon air, ce ministre lui fit beaucoup d'accueil en le recevant , et il conçut une très-grande estime de sa personne par ses réponses, justes et pleines d'esprit à toutes les demandes qu'il lui fit; il s'aperçut même insensiblement qu'il avait mille belles connaissances. Cela l'obligea de lui dire : ce A vous entendre, je vois que vous n'êtes pas un homme ordinaire. Plût à Dieu que, dans vos .voyages, vous eussiez appris quelque secret propre à guérir, un malade qui cause une grande affliction dans cette cour depuis long-temps ! »
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Marzavan répondit que s'il savait la maladie dont cette personne était attaquée , peut-être y trouveraitil Hi remède.
Le grand vézyr raconta alors à Marzavan Tétnt où était le prince Camaralzaman , en prenant la chose dès son origine. Il ne lui cacha rien de sa naissance si fort souhaitée , de son éducation , du désir du roi Chahzaman de l'engager dans le mariage de bonne heure , de la résistance du prince et de son aversion extraordinaire pour cet engagement , de sa désobéissance en plein conseil , de son emprisonnement, de ses prétendues extravagances dans la prison , qui s'étaient changées en une passion violente pour une dame inconnue, qui n'avait d'autre fondement qu'une bague* que le^ prince prétendait être la bague de cette , dame, {^quelle n'était peut-^étre pas au monde.
 ce discours du grand vézyr, Marzavan se réjouit infiniment de ce que dans le malheur de son naufrage il était arrivé si heureusement où était celui qu'il cherchait. Il connut, à n'en pas douter, que le prince Camaralzaman était celui pour qui la princesse de la Chine brûlait d'amour , et que cette princesse était l'objet des vœux si ardens du prince. Il ne s'en expliqua pas au grand vézyr; il lui dit seulement que, s'il voyait le prince, il jugerait mieux du secours qu'il pourrait lui donner. «Suivez-moi, lui dit le grand vézyr, vous trouverez le roi près de lui, qui . m*a déjà marqué qu'il voulait vous voir. »
La première chose dont Marzavan fut frappé en entrant dans la chambre du prince, fut de le voir
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dans son lit, languissant et les yeux fermés. Quoiqu'il fût en cet état, sans avoir égard au roi Chahzaman, père du prince , qui était assis près de lui , ni^ au prince que cette liberté pouvait incommoder , il ne laissa pas de s'écrier : « Ciel , rien au monde n'est plus semblable! ))II voulait dire qu'il le trouvait ressemblant à la princesse de la Chine; et il était vrai qu'ils avaient beaucoup de ressemblance dans les traits.
Ces paroles de Marzavan donnèrent de la curiosité au prince Camaralzaman ^ qui ouvrit les yeux et le regarc^. Marzavan, qui avait infiniment d'esprit, profita de ce moment, et lui fit sur-le-champ son compliment envers, mais d'une manière enveloppée, oii le roi et le grand vézyr ne comprirent rien. Il lui dépeignit si bien ce qui lui était arrivé» avec la princesse de la Chine, qu'il ne lui laissa pas lieu de douter qu'il ne la connût, et qu'il ne pût lui en appr€$ndre des nouvelles. Il en eut d'abord une joie dont il laissa paraître des marques dans ses yeux et sur son visage
CGXXX' NUIT.
Quand Marzavan eut achevé son compliment, qui surprit si agréablement le prince Camaralzaman , ce prince prit la liberté de faire signe de la main au roi son père de vouloir bien s'ôtef de sa place , et de permettre que Marzavan s'y mît.
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Le roi , ravi de voir dans le prince son fils un changement qui lui donnait bonne espérance, se leva, prit Marzavan par la main, et Tobligea de s'asseoir à la même place qu'il venait de quitter. Il lui demanda qui il était , et d'oix il venait ; et après que Marzavan lui eut répondu qu'il était sujet du roi de la Chine , et qu'il venait de ses états: «Dieu veuille, dit-i}^ que vous tiriez mon fils de sa mélancolie; je vous en aurai une obligation infinie, et les marques de ma reconnaissance seront si éclatantes, que toute la terre reconnaîtra que jamaié^ service n'aura été mieux récompensé. » En achevant ces paroles , il laissa le prince son fils dans la liberté de s'entretenir avec Marzavan, pendant qu'il se réjouissait d'une rencontre si heureuse, avec son grand vézyr.
Marzavan s'approcha de l'oreille du prince Camar ralzaman; et en lui parlant bas: ce Prince, dit*il, il est temps désormais que vous cessiez de vous affliger $1 impitoyablement. La dame pour qui vous souffrez m'est connue: c'est la princesse Badôure, fîîle du roi de la Chine qui se nomme Gaïour. Je puis vous en assurer sur ce qu'elle m'a appris elle-même de son aventure , et sur ce que j'ai déjà appris de la vôtre* La princesse ne souf£re pas moins pour l'a^^ mour de vou6, que vous souffrez pour l'amour d'elle. » Il lui fit ensuite le récit de tout ce qu'il sa^ vait de l'histoire de la princesse, depuis la nuit fisitale qu'Os s'étaient entrevus d'une manière si extraordii» naire ; il n'oublia pas le traitement que le roi de la Chine faisait à ceux qui entreprenaient en vain de
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jours aviec aïoi: il n'y a pas d'apparence qu'il vous la refuse* Quand il vous l'aura accordée , vous don* nerez ordre qu'on nous tienne à chacun deux bons chevaux prêts, ïup. pour monter, et l'autre de relais; et laissez^niioi faire le reste. »
Le lendemain le prince Camaralzaman prit^son temps: il témoigna au roi son père l'envie qu'il avait de prendre un peu l'air, et le pria de trouver bon qu'il allât à la chasse un jour ou deux avec Marzavan. « Je le veux bien , lui dit le roi , à. la charge néanmoins que vous ne coucherez pas dehors plus d'une nuit. Trop d'exercice dans les commencelnens pouf* rait vous nuire, et une ahscftice plus longue me ferait de la peine. y> Le^ roi commanda qu'on lui cbèfisît les meilleurs chevaux , et il prit soin lui-même que rien ne lui manquât. Lorsque tout fut prêt, il l'embrassaet, après avoir recommandé à Marzavan de bien veiller sur lui , il le laissa partir.
Le prince Camaralzaman et Marzavan gagnèrent la campagne; et, pour amuser les deux palefreniers qui conduisaient les chevaux de relais , ils firent semblant de chasser , et ils s'éloignèrent de là ville autant qu'il leur fiit possible. A l'entrée de la nuit, ils s'arrêtèrent dans un logement de caravanes , où ils soupèrent, et dormirent environ jusqu'à minuit. Marzavan, qui s'éveilla le premier, éveilla aussi le prince Camaralzaman , sans éveiller les pialefreniers. Il pria le prince de lui donner son habit, et d'en prendre un autre qu'un des palefreniers avait apporté. Ils montèrent chacun le cheval de relais qu'on leur avait
amené; et, après que Marzavan eut pris le cheval d'un des palefreniers par la bride, ils se mirent en chemin , en marchant au grand pas de leurs chevaux.
A la pointe du jour, les deux cavaliers se trouvèrent dans une forêt , en un endroit où le chemin se partageait en quatre. £n cet endroit-là, Marzavan pria le prince de l'attendre un moment, et entra ^ans la forêt. Il y égorgea le cheval du palefrenier, déchira l'habit que le prince avait quitté, le teignit dans le sang ; et, lorsqail euf rejoint le prince , il le jeta au milieu du chemin à l'endroit où il se partageait.
Le prince Camaralzaman demanda à Marzavan quel était son dessein, a Prince , répondit Marzavan , dès que le roi votre père verra ce soir que vous ne serez pas de retour , ou qu'il aura appris des palefreniers que nous serons partis sans eux pendant qu'ils dormaient, il ne manquera pas de mettre des gens en campagne pour courir après nous. Ceux qui vien-* dront de ce ôoté, et qui rencontreront cet habit ensanglanté , ne douteront pas que quelque bête ne vous ait dévoré, et que je ne me sois échappé, de crainte de sa colère. Le roi qui ne vous croira plus au monde, selon leur rapport, cessera d'abord de vous faire chercher, et nous donnera lieu de continuer notre voyage sans craindre d'être poursuivis. La prée&ution est véritablement violente , de donner ainsi tô^ut-àcoup l'alarme cruelle de la mort d'un fils à un père qui l'aime si passionnément ; mais la joie du roi votre père ejn sera plu» grande , quand il apprendra que vous serez en vie et cOntent. » « Brave Marzavan , reprit
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le prince Camaralzaman , je ne puis qu'approuver un stratagème si ingénieux, et je vous en ai une nouvelle obligation. »
Le prince et Marzavan, munis de bonnes pierreries pour leur dépense, continuèrent leur voyage par terre ; et par mer; ils ne trouvèrent d'autre obstacle que la longueur du temps qu'il fallut y mettre. Ils arrivèrent enfin à la capitale de la Chine, où Marzavan, au lieu de mener le prince chez lui , fit mettre pied à terre dans un logement public des étrangers. Ils y demeurèrent trois jours à se délasser de la fatigue du voyage; et, dans cet intervalle, Marzavan fit faire yn habit d'astrologue pour déguiser le prince. Les trois jours passés, ils allèrent au bain ensemble, où Marzavan fit prendre l'habillement d'astrologue au prince, et, à la sortie du bain, il le conduisit jusqu'à la vue du palais du roi de la Chine, où il le quitta pour aller faire avertir sa mère, nourrice de la princesse Badoure , de son arrivée , afin qu elle en donnât avis à la princesse.
CCXXXr NUIT.
Le prince Camaralzaman instruit par Maraavan de ce qu'il devait faire ^ et muni de tout ce qui convenait à ua astrologue avec son habillement, s'avança jusqu'à la porte du palais du roi de la Chine; et, en s'arrêtant, il cria à haute voix en présence de la garde et des portiers : « Je suis astrologue , et je viens don-
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tf ner ia guérison à la respectable princesse Badoure, « fille du haut et puissant monarque Gaïour , roi de « la Chine , aux conditions proposées par sa Majesté a de l'épouser si je réussis , ou de perdre là vie si je (X ne réussis pas. »
Outre les gardes et les portiers du roi , la nouveau» té fit assembler en un instant ime infinité de peuple autour du prince Camaralzaman. En effet, il y avait long-temps qu'il ne s'était présenté ni médecin , ni astrologue , ni magicien, depuis tant d'exemples tragiques de ceux qui avaient échoué dans leur entreprise. On croyait qu'il n'y en avait plus au monde , ou du moins qu'il n'y en avait plus d'aussi insensés.
A voir la bonne mine du prince, son air noble, la grande jeunesse qui paraissait sur son visage, il n'y en eut pas un à qui il ne fit compassion, a A quoi pensez-* vous , Seigneur , lui dirent ceux qui étaient le plus près de lui ? Quelle est votre fureur d'exposer ainsi à une mort certaine une vie qui donne de si belles espérances? Lés têtes . coupées que vous avez vues au-dessus des portes ne vous ont-elles ^as fait horreur ? Au nom de Dieu , abandonnez ce dessein de désespéré ; retirez-vous. »
A ces remontrances, le prince Camaralzaman demeura ferme; et, au lieu d'écouter ces harangueurs, comme il vit que personne ne venait pour l'introduire , il répéta le mêmfe cri avec une assurance qui fit frémir toutle monde; et tout le monde s'écria alors : «Il est résolu à mourir; Dieu veuille avoir pitié de sa jeunesse et de sou âme. » Il cria une troisième fois,
et Le grand vézyr^nfin vint le prendre en personne de la part du roi de la Chine.
Ce ministre conduisit Camaralzaman devant le roi. Le prince ne l'eut pas plutôt aperçu assis sur son trône, qu'il se prosterna et baisa la terre devant lui. Le roi, qui de tous ceux qu'une présomption démesurée avait fait venir apporter leurs têtes à ses pieds, n'en avait encore trouvé aucun digne d'atteiition , eut une véritable compassion de Camaralzaman. Il lui fit aussi plus d'honneur; il voulut qu'il s'approchât, et s'assît près de lui : a Jeune homme, lui dit-il, j'ai de la peine à croire que vous ayez acquis à votre âge assez d'expérience pour oser entreprendre de guérir ma fille. Je voudrais que vous pussiez y réussir', je vous la donnerais en mariage, non-^seulement sans répugnance, mais même avec la plus grande joie du monde, au lieu que je l'aurais donnée avec bien du déplaisir à qui que ce fût de ceux qui sont venus avant vous. Mais je vous déclare avec bien de la douleur, que si vous y manquez, votre grande jeunesse , votre air de nobles^ , ne m'empêcheront pas de vous faire couper le cou. »
ce Sire , reprit le prince Camaralzaman , j'ai des grâces infinies h rendre à votre Majesté de l'hohneur qu'elle me fait , et de tant de bontés qu'elle témoigne pour un inconnu. Je ne suis pas venu d'un pays si éloigné que son nom n'est peut-être pas connu dans vos états, pour ne pas exécuter le dessein qui m'y a aihené. Que ne dirait-on pas de ma légèreté , si j'abandonnais une si généfeuse entreprise après tant de
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fatigues et ,tant de dangers que j'ai essuyés? Votre Majesté elle-même ne perdrait-elle pas l'estime qu'elle a conçue de ma personne? Si j'ai à mourir, Sire, je mourrai avec la satisfaction de n'avoir pas perdu cette estime après l'avoir méritée. Je vous supplie donc de ne me pas laisser plus long-temps dans l'im* patience de foire connaître la certitude de mon art, par l'expérience que je suis prêt, à en donner, n
Le roi de la Chine commanda h l'eunuque, gardien de la princesse Badoure , qui était présent , de tnenar le prince Camaralzaman chez la princesse sa fille. Avant de le laisser paitir , il lui dit qu'il était encore libre de s'abstenir de son entreprise. Mais le prince ne récouta pas: il suivit l'eunuque avec une résolution, ou plutôt avec une ardeur étonnante.
L'eunuque conduisit le prince Camaralzaman ; et, quand Us furent dans une longue galerie au bout de laquelle était l'appartement de la princesse, le prince qui se vit si près de l'objet qui lui avait fait verser tant de larmes, et pour lequel il n'avait cessé de soupirer depuis si long- temps, pressa le pas, et devança l'eunuque.
L'eunuque pressa le pas de même , et eut de la peine à le rejoindre. « Où allez- vous donc si vite, lui dit^il en l'arrêtant par le bras ? Vous ne pouvez pas entrer sans moi. Il faut que vous ayez une grande envie de mourir, pour courir si vite à la mort. Pas un de tant d'astrologues que j'ai vus et que j'ai amenés où vous n'arriverez que trop tôt , n'a témoigné cet empressement. »
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tf Mon ami, reprit le prince Camaralzaman en regardant l'eunuque , et en marchant à son pas, c'est que tous ces astrologues dont tu parles, n'étaient pas sûrs de leur science comme je le suis de la mienne. Us savaient avec certitude qu'ils perdraient la vie s'ils ne réussissaient pas , et ils n'en avaient aucune de réussir. C'est pour cela qu'ils avaient raison de trembler en approchant dû lieu où je vais et où je suis certain de trouver mon bonheur. » Il en était à ces mots lorsqu'ils arrivèrent à la porte. L'eunuque ouvrit et introduisit le prince dans une grande salle d'où l'on entrait dans la chambre de la princesse, qui n'était fermée que par une portière.
Avant d'entrer, le prince Camaralzaman s'arrêta; et en prenant un ton beaucoup plus bas qu'auparavant , de peur qu'on ne l'entendît de la chambre de la princesse; « Pour te convaincre, dit-il à l'eunuque, qu'il n'y a ni présomption , ni caprice , ni feu de jeunesse dans mon entreprise, je laisse l'un des deux à ton choix: qu'aimes-tu mieux, que je guérisse la princesse en ta présence, ou d'ici, sans aller plus avant et sans la voir? »
L'eunuque fut extrêmement étonné de l'assurance avec laquelle le prince lui parlait. Il cessa de l'insulter, et, en lui parlant sérieusement : « Il n'importe pas, lui dit-il , que ce soit là ou ici. De quelque manière que ce soit, vous acquerrez une gloire immortelle, non seulement dans cette cour , mais même par tx>ute la terre habitable. »
(cU vaut donc mieux, reprit le prince, que je la
guérisse sans la voir , afin que tu rendes témoignage de mpn habileté. Quelle que soit mon impatience de voir une princesse d'un si haut rang qui doit être mon épouse , en ta considération néanmoins je veux bien me priver quelques momens de ce plaisir. » Comme il était fourni de tout ce qui distinguait un astrologue, i\ tira son écritoire et du papier , et écrivit ce billet h la princesse de la Chine.