‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 3)Chapitre 15 sur 35 · BILLET · texte numérisé non relu

BILLET

ou PRINCE GAMARALZàMàN ▲ LA PRIXTCESSE DE LA CHINE.

«Adorable princesse, l'amoureux prince Cambraiu zaman ne vous parle pas des maux inexprimables <c qu'il souffre depuis la nuit fatale où vos charmes « lui firent perdre une liberté qu'il avait résolu de c( conserver toute sa vie. Il vous assure seulement (( qu'alors il vous donna son cœur pendant le sommeil <c importun qui le priva du vif éclat de vos beaux ce yeux. Il osa même vous donner sa bague pour « marque de son amour, et prendre en échange la ce votre , qu'il vous envoie dans ce billet. Si vous c(, daignez la lui renvoyer pour gage réciproque de « tendresse , il s'estimera le plus heureux de tous <c les amans. Sinon, votre refus ne l'empêchera pas de « recevoir la mort avec une résignation d'autant pl^g « grande, qu'il la recevra pour l'amour de vous. Il « attend votre réponse dans votre antichambre. »

Lorsque le prince Camaralzaman eut achevé ce

billet, il en fit un paquet avec la bague de la princesse , qu'il enveloppa dedans , sans faire voir à l'eunuque ce que c'était; et en le lui donnant: «Ami, dit-il, prends et porte ce paquet à ta maîtresse. Si elle ne guérit du moment qu'elle aura lu le billet , et vu ce qui l'accompagne, je te permets de publier que je suis le plus indigne et le plus impudent de tous les astrologues qui ont été, qui sont, et qui seront à jamais. »

CCXXXir NUIT.

I/eunuque entra dans la chambre de la princesse de la Chine, et en lui présentant ,1e paquet que le prince Camaralzaman lui envoyait: «Princesse, dit-il, un astrologue plus téméraire que les autres , si je ne me trompe , vient d*arriver , et prétend que vous serez guérie dès que vous aurez lu ce billet, et vu ce qui est dedans. Je souhaiterais qu'il ne fût ni menteur ni . imposteur. »

Ija princesse Badoure prit le billet et Fouvrit avec assez d'indifférence; mais dès qu'elle eut vu sa bague, elle ne se donna pi^esque pas le loisir d'achever de ïire. ^Ue se leva avec précipitation , rompit la chaîne qui la tenait attachée, courut à la portière, et l'ouvrit Elle reconnut le prince; ils se précipitèrent l'un vers l'autre, s'embrassèrent tendrement ; et, sans pouvoir parler , dans l'excès de leUr joie , ils se re* gardèrent long-temps, en admirant coitiment ils se

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revojaient aprèsv leur première entrevue , à laquelle lis ne pouvaient rien comprendre. La nourrice qui était accourue avec la princesse, les fit entrer dans ia chambre , où Badoure rendit sa bague au prince. « Reprenez*Ia , lui dit*elle , je ne pourrais pas la retenir sans vous rendre la votre , que je veux garder toute ma yie; elles ne peuvent être. Tune et Tautre en de meilleures mains, »

L'eunuque cependant était allé en diligence avertir le roi de la Chine de ce qui venait de se passer. « Sire , lui dit-il , tous les astrologues , médecins et autres qui ont osé entreprendre de guéfir la princesse jusqu'à présent , n'étaient que des ignorans. Ce dernier venu ne s'est servi ni de grimoire, ni de conjurations d'esprits malins, ni de parfums, ni d'autres choses ; il l'a guérie sans la voir. » Il lui en raconta la manière, et le roi, agréablement surpris, vint aussitôt à l'appartement de la princesse qu'il embrassa ; il embrassa le prince de même, prit sa main, et, en la mettant dans celle de la princesse: «< Heureux étranger, lui dit- il, qui que vous soyez, je tiens ma promesse, et je vous donne ma fille pour épouse. A vous voir néanmoins , je ne puis me persuader que vous soyez ce que vous avez voulu paraître.»

Le prince Camaralz^man remercia le roi dans les termes les plus soumis pour lui témoigner mieux sa reconnaissance. « Pour ce qui est de ma personne. Sire, poursuivit- il, il est vrai que je ne suis pas astrologue, comme votre Majesté Ta bien jugé; je n'en

ai pris rhabillement que pour mieuK réussir à mériter la haute alliance du monarque le plus puissant de l'univers. Je suis né prince, fils de roi et de reine: mon nom est Camaralzaman , et mon père s'appelle Chahzaman : il règne dans les îles assez connues des Enfans de Khaledan. » Ensuite il lui raconta son histoire , et lui fit connaître combien l'origine de son amour était merveilleuse ; que celle de l'amour de la princesse était la même , et que cela se justifiait par l'échange des deux bagues.

Quand le prince Camaralzaman eut achevé: «Une histpiré si extraordmaire , s'écria le roi , mérite d'être transmise à la postérité. Je la ferai écrire; et, après que j'en aurai fait mettre l'original en dépôt dans les archives de mon royaume , je la rendrai publique , afin que de mes états elle passe encore dans les autres. »

La cérémonie du mariage eut lieu le même jour, et l'on en fit des réjouissances solennelles dans toute rétendue de la Chine. Marzavan ne fut pas oublié: le roi lui donna entrée dans sa cour en l'honorant d'une charge , avec promesse de l'élever dans la suite à d'autres plus considérables.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure, l'un et l'autre au comble de leurs souhaits, jouirent des douceurs de l'hymen; et, pendant plusieurs mois, le roi de la Chine ne cessa de témoigner sa joie, par des fêtes continuelles.

Au milieu de ces plaisirs , le prince Camaralza» mtin eut un songe une nuit, dans lequel il lui sembla

voir le roi Chahzaman son père , au lit , prêt à rendre Tame, et qâi disait: « Ce fils que j'ai mis au monde, que j'ai chéri si tendrement, ce fils m'a abandonné, et lui-piême est cause de ma mort ! » Il s'éveilla en poussant un profond soupir, qui éveilla aussi la princesse Badoure; et elle lui demanda de quoi il soupirait.

«Hélas! s'écria le prince, peut-être qu'à l'heure où je parle, le roi mon père n'est plus de ce monde!» Et il lui raconta le sujet qu'il avait d'être troublé d'une si triste pensée. Sans lui parler du dessein qu'elle conçut sur ce récit, la princesse qui ne cherchait qu'à lui complaire, et qui reconnut que le désir de revoir le roi son père , pourrait diminuer le plaisir qu'il avait à demeurer avec elle dans un pays si éloigné, profita le même jour de l'occasion qu'elle eut de parler au roi de la Chine en particulier. (c Sire, lui dit-elle en lui baisant la -main, j'ai une grâce à demander à votre majesté, et je la supplie de ne me la pas refuser. Mais afin qu'elle ne croie pas que je la demande à la sollicitation du prince mon mari, je l'assure auparavant qu'il n'y a aucune part. C'est de vouloir bien agréer que j'aille voir avec lui le roi Chahzaman mon beau-père. »

«Ma fille, reprit le roi, quelque déplaisir que votre éloignement doive me donner, je ne puis désapprouver cette résolution: elle est digne de vous, nonobstant la fatigue d'un si long voyage. Allez, je le veux . bien ; mais à condition que vous ne demeurerez pas plus d'un an à la cour du roi Chalizaman. Le roi

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voulut le considérer au grand jour. Comme il le tenait au milieu de la main (i), un oiseau fondit de Tair tout à coup et le lui enleva....

CCXXXIir NUIT.

On peut juger d^ 1 etonûement et de la douleur qu éprouva Camaralzaman , quand l'oiseau lui eut enlevé le talisman de la main. A cet accident, le plus affligeant qu'on puisse imaginer, qui était la suite d'une curiosité hors de saison , et qui privait la princesse d'une chose précieuse, il demeura quelques momens immobile.

SEPARATION DU PRINCE GAMARALZAMAN d'aVEC

LA PRINCESSE BADOURE.

L'oiSEAU , après avoir fait son coup, s'était posé à terre à peu de distance avec le talisman au hec. Le prince Camaralzaman s'avança , dans l'espérance qu'il le lâcherait; mais, dès qu'il approcha, l'oiseau prit sa volée, et se posa à terre une autre fois. Il continua de le poursuivre ; l'oiseau , après aVoir avalé le talisman, s'envola plus loin. Le pruice, qui était fort adroit, espéra de le tuer d'un coup de pierre, et

(i) Il y a dans le roman de Pierre de Provence et de la belle Mâtgaelone, une aventure semblable, qui a été probablement tirée de ce conte.

m STOIBE BES AMOmS BE CAMAHALZAMM^

ETBEIAPBÏI^CESSE BABO"Uiœ.

Chahzaman voudra bien, comme je l'espère, que nous en usions ainsi et que nous revoyions tour à tour, lui, son fils et sa belle-fille, et moi, ma fille et mon gendre. »

La princesse annonça ce consentement du roi de la Chine au prince Can^ralzaman , <jui en eut bien de la joie , et îl la remercia de cette nouvelle marque d'amour qu'elle venait de lui donner.

Le roi de la Chine ordonna les préparatifs du voyage; et lorsque tout fut en état, il partit avec eux , et les accompagna quelques journées. La séparation se fit enfin avec beaucoup de larmes de part et d'autre. Le roi les embrassa tendrement; et, après avoir prié le prince d'aimer toujours la princesse sa fille , comme il l'aimait , il les laissa continuer leur voyage , et retourna à sa capitale en chassant.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure n'eurent pas plutôt essuyé leurs larmes, qu'ils ne songèrent plus qu'à la joie que le roi Chahzaman aurait de les voir et de les embrasser, et qu'à celle qu'ils auraient eux-mêmes.

Environ au bout d'un mois qu'ils étaient en marche, ils arrivèrent à une prairie d'une vaste étendue, et plantée d'espace en espace de grands arbres qui faisaient un ombrage très-agréable. Comme la chaleur était excessive ce jour-là , le prince Camaralzaman jugea à propos d'y caipper, et il en parla à la princesse Badoure, qui y consentit d'autant plus facilement , qu'elle voulait, lui en parler elle-même. On mit pied à terre dans un bel endroit; et, dès que la

tente fut dressée , là princesse Badoure qui était assise à l'ombre , y entra pendant que le prince Camaralzaman donnait ses ordres pour le reste du campement. Pour être plus à son aise, elle se fit ôter sa ceinture, que ses femmes posèreiît près d'elle; après quoi, comme elle était fatiguée, elle s'endormit, et ses femmes la laissèrent seule.

Quand tout fut réglé dans le camp, le prince Camaralzaman vint à la tente ; €'t , comme il vit que la princesse dormait , il entra et s'assit sans faire de bruit. En attendant qu'il s'endormît peut-être aussi, il prit la ceinture de la princesse; il regarda l'un après l'autre les diamans et les rubis dont elle était enrichie , et il aperçut une petite bourse cousue sur l'étoffe fort proprement , et fermée avec un cordon. Il la toucha, et sentit qu'il y avait dedans quelque chose qui résistait. Curieux de savoir ce que c'était , il ouvrit la bourse , et il en tira une cornaline gravée de figures et de caractères qui lui étaient inconnus.

«Il faut, dit-il en lui-même, que cette cornaline soit quelque chose de bien précieux, autrement ma princesse ne la porterait pas sur elle avec tant de soin. »

En effet, c'était un talisman dont la reine de la Chine avait fait présent à la princesse sa fille pour la rendre heureuse, à ce qu'elle disait, tant qu'elle le porterait sur elle.

Pour mieux voir le talisman, le prince Camaralzaman sortit hors de la tente qui était obscure , et

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Cainaralzamân ne cessant de J'observer, arrivèrent à une grande ville. Quand l'oiseau fut près des murs , il s'éleva au-dessus, et prenant son vol au-delà , il se déroba entièrement à la vue de Camaralzaman , qui perdit l'espérance de le revoir, et de recouvrer jamais le talisman de la princesse Badoure.

Camaralzaman, affligé au-delà de toute expression , entra dans la ville' qui était bâtie sur le bord de la mer , et qui avait un très-beau port. Il marcha long-temps par les rues , sans savoir où il allait ; ni où il s'arrêterait, et arriva au port. Encore plus incertain de ce qu'il devait faire, il marcha le long du rivage jusqu'à la porte d'un jardin qui était ouverte , où il se présenta. Le jardinier , qui était un bon vieillard occupé à travailler , leva la tête en ce moment; il n'eut pas plutôt aperçu le jeune prince , et connu qu'il était étranger et musulman , qu'il l'invita à entrer promptement et à fermer la porte.

Camaralzaman entra, ferma la porte ; et, en abordant le jardinier , il lui demanda pourquoi il lui avait fait prendre cette précaution. « C'est, répondit le ja«'dinier, que je vois bien que vous êtes un musulman nouvellement arrivé; cette ville est habitée, pour la plus grande partie , par des idolâtres qui ont une aversion mortelle contre les musulmans, et qui traitent même fort mal le peu que nous sommes ici de la religion du prophète. Il faut que vous l'ignoriez , jet je regarde comme un miracle que vous soyez venu usqu'ici sans avoir fait quelque mauvaise rencontre. En effît, ces idolâtres sont attentifs sur toute chose

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à observer les musulmans étrangers, à leur arrivée , et à les faire tomber dans quelque piège , s'ils ne sont bien instruits de leur méchanceté. Je loue Dieu de ce qu'il vous a amené dans un lieu de sûreté. »

Camaralzaman remercia ce bon homme avec beaucoup de reconnaissance de la retraite qu'il lui donnait si généreusement pour le mettre à l'abri de toute insulte. Il voulait en dire davantage; mais le jardinier l'interrompit :« I^aissons là les complimens , dit-il; venez vous reposer. » Il le mena dans sa petite maison; et, après que le prince eut mangé suffisamment de ce qu'il lui présenta avec une cordialité dont il le charma , il le pria de vouloir bien lui faire part du sujet de son arrivée.

Camaralzaman satisfit le jardinier; et quand il eut fini son histoire , sans lui. rien déguiser, il lui demanda à son tour par quelle route il pourrait retourner aux états de son père : « Car , ajouta-t-il ^ quant à mon retour auprès de la princesse, il n'y faut plus songer. Où la trouverais-je après onze jours que je me suis séparé d'avec elle par une aventure si extraordinaire? Que sais-je même si elle est encore au monde?» A ce triste souvenir, il ne put achever sans verser des larmes.

Le jardinier lui répondit que , de la ville où il se trouvait , il y avait une année entière de chemin jusqu'aux pays habités par des musulmans, et commandés par des princes de leur religion ; maïs que , par mer, on arriverait à l'île d'Ébène en beaucoup moins de temps , et que de là il était plus aisé de

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passer aux îles des Enfans de Kbaledan ; que chaque année, un navire marchand allait à 111e d'Ébène, et qu'il pourrait prendre cette route pour retourner de là dans son pays, ic Si vous fussiez arrivé quelques jours plus tôt , ajouta - t - il , vous vous fussiez embarqué sur celui qui a £ait voile cette nnnée. £n attendant que celui de l'année prochaine patte , si vous voulez demeurer avec moi, je vous fiûs offre de ma maison , telle qu'elle est , de très-bon cœur. »

Le prince s'estima heureux de trouver cet asyle dans un lieu .où il n'avait aucune connaissance, ni aucun intérêt d'en faire. Il accepta l'offre, et il demeura avec le jardinier. En att^idant le départ du vaisseau marchand pour l'île d'Ébène , il s'occupait à travailler au jardin pendant le jour, et la nuit , que rien ne le détournait de penser à sa chère princesse Badoure, il la passait dans les soupirs, dans les regrets et dans les pleurs. Nous le laisserons en ce lieu pour revenir à la princesse Badoure, que nous avons laissée endormie sous sa tente.

HISTOIRE

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