DE GHEHSELNIHAR AU PRINCE DE PERSE ALY EBN BECAR
« La personne qui vous rendra cette lettre , vous dira de « mes nouvelles mieux que moi-même ^ car je ne me connais « plus depuis que j'ai cessé de voi^s voir. Privée de votre « présence, je cherche à me tromper en vous entretenant par « ces lignes mal formées , avec le même plaisir que si j'avais « le bonheur de vous parler.
t On dit que la patience est un remède à tous les maux , et « cependant elle aigrit les miens au lieu de les soulager. Quoi- « que votre portrait soit profondément gravé dans mon cœur, « mes yeux souhaitent ardemment d'en revoir incessamment « l'original, et ils perdront toute leur lumière, s'il faut qu'ils «en soient encore long -temps privés. Puis -je me flatter « que les vôtres aient la même impatience de me voir? Oui, « je le pub : ils me l'Ont assez fait connaître par leurs tendres « regards. Que Chemselnihar serait heureuse, et que vous « seriez heureux , prince , si mes désirs, qui sont conformes « aux vôtres, n'étaient pas traversés par des obstacles insur- « montables! Ces obstacles m'affligent d'autant plus vivement, « qu'ils vous affligent vous-même.
« Ces sendmens que mes doigts tracent , et que j'exprime « avec un plaisir incroyable , en les répétant plusieurs fois , «partent du plus profond de mon cœur, et de la blessure
« incurable que vous y avez faite , blessure que je bénis mille «( fois , malgré le cruel ennui que je souffre de votre absence. « Je compterais pour rien tout ce qui s'oppose à nos amours , « s'il m'était seulement permis de vous voir quelquefois en « liberté : je vous posséderais alors; que pourrais-je souhaiter « de plus ? *
«Ne vous imaginez pas que mes paroles disent pins que je « ne pense. Hélas ! de quelques expressions que je puisse me « servir, je sens bien que je pense plus de choses que je ne n vous en dis ! Mes yeux qui .sont dans une veille continuelle « et qui- versent incessamment des pleurs en attendant qu'ils « vous revoient, mon cœur afQigé qui ne désire que vous seul, a les soupirs qui m'échappent toutes les fols que Je pense à « A'ous, c'est-à-dire à tout moment, mon imagination qui ne « me représente plus d'autre oLget que mon cher prince y les « plaintes que je fais au ciel de la rigueur de ma destinée, « enfin ma tristesse , mes inquiétudes , mes tourment qui ne « me donnent aucun relâche depuis que je vous ai perdu « de vue , sont garans de ce que je vous écris.
«•Ne suis.jc pas bien malheureuse d'être née pour aimer, a sans espérance de jouir de ce que j'aime ? Cette pensée dé*- «solaute m'accable à un point, que j'en mourrais., sijç « n'étais pas persuadée que vous m'aimez. Mais une si douce « consolation calme mon désespoir et m'attache à la vie. Écri- « vez-moi que vous m'aimez toujours : je garderai votre lettre « précieusement ; je la lirai mille fois le jour; je souffnVai mes <Huaux avec moins d'impatilence. Je souhaite que le ciel cesse « d'être irrité contre nous, et. nous fasse ti!0uv€ir l'ocqaMon de « nous dire sans contrainte que nous nous aimpns , et que « nous ne cesserons jamais de nous aimer. Adieu , je salue £bn « Thaher, à qui nous avons tant d'obligations l'un et l'autre. »
46 LES MILLE /ET UN£ NfJITS,
CCVr NUIT.
Le prince de Perse ne se contenta pas d'avoir lu une fois cette lettre ; il lui sembla qu'il l'avait lue avec trop peu d'attention. Il la relut plus lentement ; et en lisant , tantôt il poussait de tristes soupirs , tantôt il versait des larmes, et tantôt il faisait éclater des transports de joie et de tendresse , selon qu'il était touché de ce qu'il lisait. Enfin il ne se lassât point de parcourir d^ yeux de^ caractères tracés par une «i chère main; et il se préparait à les lire pour la troisième Ibis , lorsqu'Ebn Thaher lui représenta que la confidente n'avait pas de temps à perdre, et qu'il devait songer à faire réponse. « Hélas , s'écria le prince , comment voulez - vous que je fasse réponse à une lettre si obligeante ? lËn quels termes m'exprimerai-je dans le trouble où je suis? J'ai l'esprit agité de mille pensées cruelles , et mes sentimens se détruisent au moment que je les ai conçus, pour faire place à d'autres. Pendant que mon corps se ressent des impressions de mon ame , comment pourrai-je tenir h papier et conduire le ealam (i) pour former les lettres ? »
(i) Les Arabes, les Persans et lesTurks , quand ils écrivent, tiennent le papier de la main gauche , appuyé ordinairement sur le genou , et écrivent de la main droite avec une petite canne taillée et fendue comme nos plumes. Cette sorte de canne est creuse, et ressemble à nos roseaux ; mais elle a plus de consistance.
COVTltS ARABES. 4?
En parfont ainsi , il tira d'un petit bureau qu^il avait près de lui , du papier , un calam taillé , et un cornet ou il y avait de Tencre.
CCVir NUIT.
Le prince de Perse, avant que d'écrire, donna la lettre de Chemselnihar à Ebn Thaher, et le pria de la tenir ouverte pendant qu'il écrirait, afin qu'en jetant les yeu:( dessus, il vît içieux ce qu'il y devait répondre. Il commença à écrire ; mais les larmes qui lui tombai^it des yeux sur son papier , l'obligèrent plusieurs fois de s'arrêter pour les laisser couler librement. Il acheva enfin sa lettre; et la donnant à Ebn Thaher : « Lisez -la, je vous prie, lui dit- il, et me faites la grâce de voir si |e désordre oii est mon esprit , m'a permis de fiiire une réponse convenable. » Ebn Thaher la prit , et lut ee qui suit :