DU PRINCE DE PERSE A LA LETTRE DE CHEMSELNIHAR
« rétais plongé dans une affliction mortelle lorsqu'on m'a «remis votre lettre. En la voyant, j*ai été transporté d'une « joie que je ne puis vous exprimer ; et à la vue des caractères « tracés par votre belle içain , mes yeux ont reçu une nou- « velle lumière, plus vive que celle qu'ils avaient perdue , « lorsque les vôtres se fermèrent subitement aux pieds de mon « rival. Les paroles que contient eette obligeante lettre , sont « autant de rayons lumineux qui ont dissipé les ténèbres donft
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« mon ame était obscurcie. Elles m'apprennent combien voas « souffrez pour l'amour de moi, et me font connaître aussi que « vous n'ignorez pas que je souffre pour vous , et , par là , elles « me consolent dans mes maux. D'un autre coté, elles me font « verser des larmes abondamment, et, de l'autre , elles embra- «sent mon cœur d'un feu qui le soutient, et m'empêchent <i d'expirer de douleur. Je n'ai pas eu un moment de repos « depuis notre cruelle séparation. Votre lettre seule apporta «c quelque soulagement à mes peines. J'ai gardé un morne si- <c lence jusqu'au moment où je l'ai reçue : elle m'a redonné la «parole. J'étais enseveli dans une mélancolie profonde , elle « m'a inspiré une joie qui a d'abord éclaté dans mes yeux et « sur mon visage. Mais ma surprise de recevoir une faveur « que je n'ai point encore méritée a été si grande , que je ne «savais par où commencer pour vous en témoigner ma recon- « naissance. Ënûn, après l'avoir baisée plusieurs fois, comme « un gage précieux de vos bontés , je l'ai lue et relue , et suis « demeuré confus de l'excès de mon bonheur. Vous voulez que «je vous mande que je vous aime toujours. Ahl quand je ne « vous aurais pas aimée aussi parfaitement que je vous aime , «je ne pourrais m'empécher de vous adorer après tontes les « marques que vous me donnez d'un amour si rare ! Oui , je « vous aime , ma chère ame , et je me ferai gloire de brûler « toute ma vie du feu que vous avez allumé dans mon cœur. « Je ne me plaindrai jamais de la vive ardeur dont je sens « qu'il me consume; et quelque rigoureux que soient les maux « que votreabsence me cause, je les supporterai constamment, « dans l'espérance de vous voir un jour. Plût à Dieu que ce fût « dès aujourd'hui, et qu'au lieu de vous envoyer ma lettre, « me fut permis d'aller vous assurer que je meurs d'amour « pour vous ! Mes larmes m'empêchent de vous en dire da- « vautage. Adieu. »
Ebn Thaher ne put lire ces dernières lignes sans pleurer lui-même. Il remit la lettre entre les mains
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du prince de Perse , en l'assurant qu'il n'y avait rien à corriger. Le prince la ferma ; et quand il l'eut cachetée : ce Je vous prie de vous approcher, dit -il à la confidente de Chemselnihar qui était un peu éloigpée de lui : voici la réponse que je fais à la {ettre de votre chère maîtresse. Je vous conjure de la lui porter, et de la saluer de ma part. » L'esclave confidente {!»rit la lettre , et se retira avec Ebn Thaher.
CCVIir NUIT.
Ebn Thaher, après avoir marché quelque temps avec l'esclave confidente , la quitta , et retourna dans sa maison, où il se mit à rêver profondément à l'intrigue amoureuse dans laquelle il se trouvait malheureusement engagé. Il se représenta que le prince de Perse et Chemselnihar, malgré l'intérêt qu'ils avaient de cacher leur intelligence , se conduisaient avec si peu de discrétion, qu'elle pourrait bien n'être pas long - temps secrète. II tira de là toutes les conséquences qu'un homme de bon sens devait en tirer, (c Si Chemselnihar, se disait-il à lui-même, était une dame d'une classe ordinaire, je contribuerais de tout mon pouvoir à la rendre heureuse avec son amant ; mais c'est la favorite du khalyfe , et il n'y a personne qui puisse impunément entreprendre de plaire à ce qu'il aime. Sa colère tombera d'abord sur Chemselnihar; il en coûtera la vie au prince de Perse, et je serai enveloppé dans son malheur. Cependant j'ai
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mon honneur, ma famille et mon bien à conserver; il faut donc , pendant que je le puis , me délivrer d'un si grand péril. »
Il fut occupé de ces pensées durant tout ce jourlà. Le lendemain matin , il alla chez' le prince de Perse dans le dessein de faire un dernier effort pour l'obliger à vaincre sa passion. Effectivement , il lui représenta ce qu'il lui avait déjà inutilement représenté, qu'il ferait beaucoup mieux d'employer tout son courage à détruire le penchant qu'il avait pour Chemselnihar , que de s'y laisser entraîner ; que ce penchant était d'autant plus dangereux, que son rival était plus puissant. « Enfin, seigneur, ajouta-t-il, si vous m'en croyez , vous ne songerez qu'à triompher de votre amour. Autrement, vous coûtez risque de vous perdre avec Chemselnihar , dont la vie vous doit être plus chère que la vôtre. Je vous donne ce conseil en ami ; et quelque jour vous m'en remercierez. »
Le prince écouta Ebn Thahet* assez impatiemnient. lïéaiimoins il le laissa dire tout ce qu'il voulut; mais pt^ehant la parole à son tour : « Ebn Thaher , lui ditil , croyez-vous que je puisse cesser d'aimer Chemselnihar , qui m'aime avec tant de tendresse ? Elle ne craint pas d'exposer sa vie pour moi ; et vous voulez que le soin de (Conserver la inienne soit capable de m*occuper ? Non , quelque malheur qui puisse m'arriver, je veux Faimer jusqu'au dernier soupir. »
Ebn Thaher , choqué de l'opiniâtreté du prince de Perse , le quitta assez brusquement , et se retira chez lui, où, rappelant dans son esprit ses réflexions du
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jour précédent , il se mit à songer fort sérieusement au parti qu'il avait à prendre. Pendant ce temps-là , un joaillier de ses intimes amis vint le voir. Ce joaillier s'était aperçu que la confidente de Chemselnibar allait chez Ebn Thaher plus souvent qu'à l'ordinaire , et qu'Ëbn Thaher était presque toujours avec le prince de Perse, dont 1^ maladie était sue de tout le monde, sans toutefois qu'on en connût la cause ; tout cela lui avait donné des soupçons. Comme Ebn Thaher lui parut rêveur, il jugea bien que quelque affaire importante l'embarrassait; et, croyant être au fait, il lui demanda ce que voulait l'esclave confidente de Chemselnihar. Ebn Thaher demeura un peu interdit à cette demande , et voulut dissimuler en lui disant que c'était pour une bagatelle qu'elle venait si souvent chez lui. c< Vous ne me parlez pas sincèrement , lui répliqua le joaillier ; et vous m'allez persuader par votre dissimulation, que cette bagatelle est une affaire plus importante que je ne l'ai cru d'abord. »
Ebn Thaher , voyant que son ami le pressait si fort, lui dit : « Il est vrai que cette affaire est de la dernière importance. J'avais résolu de la tenir secrète ; mais comme je sais l'intérêt que^vous prenez à tout ce qui me regarde, j'aime mieux vous en faire confidence, que de vous laisser penser là - dessus ce qui n'est pas. Je ne vous recommande point le secret : vous connaîtrez par ce que je vais vous dire, combien il est important de le garder. » Après ce préambule, il lui raconta les amours de Chemselnibar et du prince de Perse. « Vous savez , ajouta-t-il ensuite , de quelle
considération je jouis à la cour et dans la Tille auprès des plus grands seigneurs et des daines les plus qualifiées. Quelle honte pour moi si ces téméraires amours venaient à être découvertes ! Mais que dis-je ? Ne serions-nous pas perdus, toute ma famille et moi? Voilà ce qui m'embarrasse le plus; mais je viens de prendre mon parti. Il m'est dû, et je dois ; je vais travailler incessamment à satisfaire mes créanciers et à recouvrer mes dettes; et après que j^aurai mis tout mon bien en sûreté , je me retirerai à Balsora , où je demeurerai jusqu'à ce que la tempête que je prévois , soit passée. L'amitié que j'ai pour Chemselnihar et pour le prince de Perse me rend très - sensible au mal qui peut leur arriver ; je prie Dieu de leur faire connaître le danger où ils s'exposent, et de les conserver; mais si leur mauvaise destinée veut que leurs amours aillent à la connaissance du kbalyfe, je serai au moins à couvert de son ressentiment; car je ne les crois pas assez méchans pour vouloir m'envelopper dans leur malheur. Leur ingratitude serait extrême si cela arrivait : ce serait mal payer les services que je leur ai rendus, et les bons conseils que j'ai donnés , particulièrement au prince de Perse , qui pourrait se tirer encore du précipice, lui et sa maîtresse, s'il le voulait II lui est aisé de sortir de Baghdad comme moi , et l'absence lui ferait oublier insensiblement une passion qui ne fera qu'augmenter tant qu'il s'obstinera à demeurer dans cette ville.
Le joaillier entendit avec une extrême surprise le récit que lui fit Ebn Thaher. a Ce que vous venez de
me raconter, lui dit -il, est d'une si grande importance , que je ne puis comprendre comment Chemselnihar et le prince de Perse ont été capables de s'abandonner à un -amour si violent. Quelque pen- ^ chant qui les entraîne Fun vers 1 autre , au lieu d'y céder lâchement, ils devaient y résister et faire un meilleur usage de leur raison. Ont- ils pu s'étourdir sur les suites ifâcheuses de leur intelligence? Que leur aveuglement est déplorable ! Ten vois comme vous toutes les conséquences. Mais vous êtes sage et prudent , et j'approuve la résolution que vous avez formée ; c'est par là seulement que vous pouvez vous dérober aux événemens funestes que vous avez à craindre. » Après cet entretien, le joaillier se leva , çt prit congé d'£bn Thaher