‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 15 sur 91 · HISTOIRE D'ABDALLAH · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'ABDALLAH

a Seigneur , il y avait autrefois dans une des villes les plus commerçantes de l'Inde un musulman qui jouissait d'une grande réputation de piété et de probité. Ce saint homme passait aux mosquées ses journées tout entières , il augmentait encore les austérités du jeûne du ramadhan par mille privations qu'il s'imposait chaque jour. Jamais ses lèvres n'avaient été souillées par la liqueur enivrante qu'inventa

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Djemchyd (i), et que le prophète a défendue. Cette conduite lui avait acquis l'estime et la confiance générales; en un mot, il s'était rendu si célèbre par ses mortifications et son zèle, que lorsqu'on voulait donner une haute idée de la dévotion d'un homme ou de sa maigreur, on disait : il est dévot ou maigre comme Abdallah pendant le ramadhan.

(i) Djemchyd , quatrième roi de la plus ancienne dynastie des Perses, est un des princes auxquels l'histoire orientale attribue le plus grand nombre de découvertes utiles ; il perfectionna , dit-on , le calendrier et les procédés de la navigation , avança beaucoup les sciences astronomiques , institua la fête du Nou-rouz ( le premier jour de Tan ) , et acheva de fonder la ville de Persépolis ; il vivait environ 800 ans avant J.-G. Voici comment le Molla Akber raconte la découverte du vin, qui lui est attribuée.

Djemchyd aimant beaucoup le raisin, voulut en conserver quelques grappes , qui furent renfermées dans un vase et déposées en une cave pour être mangées dans un temps plus éloigné. On trouva à l'ouverture du vase que ces raisins avaient fermenté; le jus en était si aigre que le roi crut que ce serait un poison , et il fit mettre dessus le mot poison. Une de ses esclaves attaquée d'une migraine insupportable et voulant se défaire de la vie , aperçut le vase étiqueté , le prit et en avala le contenu; le vin enivra l'esclave qui s'endormit, et s'éveilla fort soulagée. Elle trouva la médecine de son goût et renouvela si souvent la dose que bientôt le poison du roi disparut. Ce prince s'en aperçut, interrogea la coupable qui avoua sa faute ; et le roi en profita si bien que lui et toute sa cour ne burent plus que du nouveau breuvage : c'est depuis ce temps que le vin à été désigné en Perse , sous le flom de zeheri khoch) le doux poison.

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« Abdallah avait pour voisin un des plus riches marchands de la ville, qui était en même temps un des plus grands admirateurs de sa piété. Il arriva que les affaires de son commerce obligèrent ce marchand à s'embarquer et à s'éloigner pour une année : il possédait en or une somme assez considérable; pour la mettre en sûreté pendant son absence , il avait pris le parti de l'enterrer, mais il réfléchit que le hasard pourrait faire découvrir son trésor , et qu'il était plus sûr de le déposer chez un homme dont la fortune ne fût point exposée aux chances commerciales et qui fût digne de toute sa confiance. Il jeta donc ses vues sur Abdallah et se rendit chez lui avec la somme qu'il voulait mettre en sûreté : il le trouva prosterné vers le côté de la Mekke et récitant à haute voix un des chapitres du coran qu'il savait par cœur, a Mon voisin, dit-il, je. 'suis fâché de vous déranger de vos pieuses occupations , mais une affaire de la plus haute importance m'amène vers vous. » «Que la paix soit avec vous , Tepondit Abdallah ; quelle est cette affaire ? » «Voisin , continua le marchand , mon négoce me force à m'éloigner pour quelque temps, et je desire mettre en sûreté une somme assez considérable que je suis parvenu à amasser par mes économies. J'ai pensé que vous ne refuseriez pas d'en prendre la

garde pendant mon absence , et je \ous remercie d avance du service que vous m'aurez rendu. »

Abdallah se chargea du dépôt, et le marchand avait trop de confiance dans sa probité pour exiger de lui une reonnaissance de la somme qu'il lui remettait» Il s'embarqua dofcc plein de sécurité , après s'être recommandé aux prières de son pieux voisin , qui appela sur Son voyage toutes les bénédictions du Ciel. Ces vœux furent exaucés : la traversée du marchand fut très-heureuse , il expédia ses affaires avec autant de bonheur que de célérité , et en moins de six mois il était de retour dans son pays.

« Son premier soin fat d'aller trouver son voisin qui parut ravi de le voir revenu en bonne santé, s'informa avec intérêt de ses affaires , le complimenta sur ses heureux succès , mais ne lui dit pas un mot du dépôt qui lui avait été remis. Après un assez long entretien, le marchand sévit obligé de prier Abdallah de lui remettre l'or dont il avait bien voulu prendre la garde. « Grand Dieu ! mon frère , s'écria celui-ci ; depuis quand' vous étes-vous imaginé que vous m'aviez remis quelque chose, vous avez xêvé sans doute; jamais or n'est entré dans la maison du pauvre Abdallah , et pour rien au monde je n'aurais voulu me charger du trésor dont vous me parlez. « Le marchand s'imagina d'abord que son voisin voulait rire; mais en reconnaissant qu'il parlait sérieusement, il ne put contenir son indignation. «Comment, mi* sérable , lui dit-il , tu ne te rappelles pas qu il y a six mois, je suis venu te remettre un sac rempli de pièces

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d'or ? » « Iblis vous fascine l'esprit , mon voisin ; je vous répète que vous ne m'avez rien remis : tâchez donc de rentrer dans votre bon sens , et de ne pas accuser un homme comme moi d'une action dont tout le monde sait que je suis incapable. »

«Les menaces du marchand ne firent pas plus d'effet que ses prières, il sortit les mains vides, en vomissant contre son dépositaire infidèle toutes les imprécations que la colère put lui suggérer.

« Il se rendit en diligence chez le cadi et raconta fidèlement à ce magistrat ce qui venait de se passer; après l'avoir écouté attentivement, le cadi qui, comme vous, seigneur, était un homme d'une sagesse profonde et d'une grande adresse , lui répondit; « Puisque vous n'aviez aucuns témoins lorsque vous avez confié votre or à cet hypocrite , ce serait en vain que je le ferais paraître devant mon tribunal; il nierait audacieusement le dépôt qu'il a reçu , et quoique je sois persuadé de la vérité de ce que vous me dites , il me serait impossible de le condamner légalement. Il faut agir de ruse avec lui , et je forme un projet , à l'aide duquel j'espère obtenir d'heureux résultats. Retournez tranquillement chez vous , mais à l'heure de l'asr (i) revenez chez Abdallah, menacez-le de nouveau d'un procès devant moi s'il persiste dans ses refus , et soyez sûr qu'il aura ce soir une. mémoire plus heureuse que ce matin. » Le marchand satisfait des promesses du cadi , le remercia de son obligeance et prit congé de lui.

(i) Prière.

« Cependant ce magistrat s'empressa de se revêtir de sa pelisse , et se rendit en toute hâte chez Abdallah qui le reçut avec tous les égards dus à son rang. « Seigneur Abdallah, lui dit-il ,'un homme d'une piété aussi exemplaire que la vôtre, ne saurait manquer de recevoir de Dieu la récompense due à tant de jeûnes et tant d'austérités, et je viens vous faire une proposition qui doit commencer pour vous, dans cette vie , le bonheur que vous ne sauriez manquer d'obtenir dans l'autre. Je suis vieux et je ressens déjà les infirmités qui accompagnent la vieillesse. Les fonctions de cadi dans une vilte aussi vaste que celle que nous habitons sont bien pénibles, et cette charge devenant trop forte pour moi , j'ai résolu de me choisir un successeur : j'ai pensé que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à vous, qui jouissez de l'estime générale , pour remplir les fonctions dont je veux me démettre en votre faveur. Ayez la bonté de venir chez moi ce soir après l'heure de la prière , et nous prendrons les mesures convenables pour que justice vous soit rendue. » « Que la volonté de Dieu s'accomplisse , répondit Abdallah ; puisqu'il a daigné jeter un regard favorable sur le plus humble de ses serviteurs, il ne me convient pas de m'opposer à ses décrets. » Le cadi le quitta en lui recommandant de ne pas manquer au rendez-vous.'

ce II venait de sortir quand le marchand entra à son tour. « Eh bien , voisin , dit-il à Abdallah , n'êtes-vous pas revenu à des dispositions plus honnêtes ? » « Comment, mon frère , repartit celui-ci, avez- vous pu me

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soupçonner d'une action aussi déloyale ? me croyezvous capable de garder un dépôt que voua m'auriez confié ? il est là , tout entier et intact, et si je ne vous l'ai pas remis ce matin , c'est que j'ai voulu accoutumer votre ame à recevoir avec résignation les calamités dont la providence pourrait l'affliger. Tenez, pre~ nez votre or et sortons ensemble , car il faut que j'aille chez le seigneur cadi qui m'honore de ses bontés, et qui m'a prié de me rendre ce soir chez lui. » « Nous pourrons partir de compagnie , dit le marchand , car j'ai précisément o lui parler. » L'un et l'autre se mirent en route; aussitôt que le cadi les aperçut i a Eh bien , dit-il au marchand , vons paraissez content du seigneur Abdallah. » « On ne saurait l'être davantage, repartit celui-ci. »

« Il faut qu'il le soit aussi de moi , ajouta le oadi , je lui ai promis ce matin une récompense , et un ma-* gistrat doit être fidèle à ses promesses. » Et en même temps il ordonna qu'on lui appliquât deux cents coupa de bâton sous la plajite des pieds , oe qui fut exécuté à l'instant môme.

« Telle fut , seigneur cadi , ajouta Akii , la manière dont un de vos collègues démasqua l'imposture et la duplicité d'un fripon ; j'espère que vous confondrez avec autant de bonheur l'audace de cet infidèle, qui ose nier le vol dont il s'est rendu coupable: veuille? seulement le faire fouiller, et vous ne tarderez pas à le convaincre du crime qu'il a commis, »

Le magistrat ordonna aussitôt aux officiers de police de visiter les vétemens du juif, et l'on trouva sur

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lui une bourse de sequins. L'accusé soutint que cette bourse lui appartenait bien légitimement; de son coté. Akil assurait qu'il reconnaissait parfaitement le sac qui lui avait été enlevé. Dans cette conjoncture embarrassante, le juge ordonna que chacune des parties déclarât ce qu'elle devait avoir déposé dans l'objet en litige: « Il y a cent sequins, répondit le juif, que j'ai bien exactement comptés ce matin, » « Tu mens , audacieux fripon , reprit Akil , à moins que , contre l'habitude des gens de ta religion , tu ne rendes plus que l'on ne t'a prêté ; il n'y en a que quatre-vingtdix , mais on devra trouver mon cachet si tu ne l'as pas enlevé, et cela suffira pour décider la question. » Ce démenti confondit le malheureux juif, mais il fut bien autrement surpris encore lorsqu'il vit que son accusateur avait raison : Il voulut en vain réclamer ; le cadi lui fit sur-le-champ appliquer la bastonnade , et fit remettre à Akil l'argent qu'il avait réclamé. »

Haram ne put s'empêcher de complimenter son compagnon sur son adresse et son audace. Il convint qu'il lui serait difficile de surpasser son rival , mais pourtant il voulut le tenter, et lui assigna rendezvous pour le soir même , auprès du palais du roi.

« Akil , lui dit-il alors , tu es parvenu à duper un juif et un cadi ; mais je veux tenter une plus périlleuse entreprise , et c'est au roi lui-même que je veux m'adresser. Je connais tous les détours du palais, et à l'aide d'une échelle de corde , dont je me stfh muni , il nous sera facile de pénétrer dans les appar-

temens intérieurs du harem. Te sens-tu assez d'audace pour m'accompagner ?» Akil fut effrayé de la témérité de cette tentative, mais il eut honte de reculer, et il aida son compagnon à jeter son échelle au-dessus d'un des murs du palais.

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