‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 20 sur 91 · HISTOIRE DE L'HABITANT DE DAMAS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE L'HABITANT DE DAMAS

Sire, un jour que le khalyfe Haroun Arréchyd, fatigué des soins de l'empire, voulait chercher quelques objets de distraction , il se rendit avec son grand vézyr Giafar et son fidèle Mesrour dans son cabinet de raretés où se trouvait disposée ça et là une foulq de curiosités (i) renfermées dans des coffres magnifiques ou dans des armoires faites de bois de senteur.

(i) Sous le règne de ce khalyfe les arts étaient parvenus à un haut degré de perfection , et nous rappelerons à nos lecteurs que ce prince envoya à Charlemagne la première horloge qui parut en Europe. Les Arabes étaient à cette époque les pras habiles et les plus savans astronomes du temps , et ils avaient poussé les connaissances chimiques et mathématiques plus, loin que les Grecs et les Romains , dont ils avaient tra-

Le khalyfe ordonna à Mesrour de lui ouvrir une de ces armoires qui contenait un grand nombre d'où-

v rages dans lesquels les philosophes et les savans avaient déposé le fruit de leurs veilles : on y lisait toutes sortes de secrets curieux et de prophéties.

Le grand vézyr fut fort étonné de voir le khalyfe qui avait pris un de ces manuscrits, passer successivement de la tristesse à la joie , à trois reprises différentes. «Sire, lui dit -il, me sera -t -il permis de demander à votre majesté comment elle peut, à l'exemple des insensés, rire et pleurer presque en même temps?» Il ne fut pas peu surpris lorsqu'il entendit Haroun lui faire la réponse suivante : « Il est inconvenant à un vézyr de comparer à un fou le maître auquel il doit obéir; tu veux connaître ce livre et je conçois ta curiosité : eh bien , pars à l'instant. , et ne reparais devant moi que lorsque tu pourras me dire ce qu'il contient ; alors tu compren-

duit les meilleurs auteurs; Euclide, Archimède, Apollonius de Perge, etc. Malheureusement aux idées positives et saines qu'ils avaient acquises sur le cours des astres et sur les propriétés des minéraux et des végétaux , venaient se mêler les fausses lueurs de l'astrologie judiciaire , des sciences cabalistiques et alchimiques qui étaient souvent une source de richesses pour ceux qui savaient en tirer parti en faisant des dupes, mais qui retardèrent d'une manière bien funeste le progrès réel des sciences physiques et mathématiques cultivées avec tant de succès à la cour des khalyfes. Le conte même (|iie nous donnons ici est fondé sur la confiance et sur la crédulité que les Arabes de tous les teins ont toujours apportées aux prédictions mensongères des charlatans.

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dras les raisons de ma conduite , et tu verras que je ne suis pas un insensé. Je te déclare que si je te revois avant que tu puisses m'expliquer les raisons qui m'ont fait agir ainsi , tu seras puni de mort. » Il dit , et ayant remis le livre et fermé l'armoire, il laissa son vézyr accablé de la terreur la plus profonde.

Giafar en venant chez lui marchait à pas lents et cherchait à s'expliquer les causes de sa disgrâce, mais il n'en pouvait concevoir les motifs. Il voyait sa fortune renversée et se trouvait banni de la cour sans espoir d'y jamais pouvoir rentrer; car il n'espérait pas deviner ce qui avait fait rire et pleurer le khalyfe. Ce fut alors qu'il rencontra son père Yahia le Barmécide, qui chercha à lui adresser des paroles de consolation , lui conseilla de prendre patience , lui dit de se rendre de suite à Damas, et ne lui permit pas même de faire ses adieux à son épouse : «Tels étaient, ajouta-t-il, les ordres du destin. »

Le grand vézyr disgracié obéit à son père ; monté sur une mule , il se mit en route pour Damas. Après un voyage assez pénible il arriva dans la magnifique vallée où cette ville se trouve située. Il admira ses environs enchanteurs , séjour de notre premier père , ses fertiles campagnes et ses rivières nombreuses qui , divisées par mille canaux, vont se perdre dans un vaste lac , après avoir porté la fraîcheur et la verdure dans des prairies couvertes de mille fleurs et qu'embellit un éternel printemps ( i ). C ? est au milieu de

(1) Les Arabes appellent Damas limage du Paradis.

CONTES ARABES. iZ']

cette charmante contrée que se trouvait la ville sainte de Damas. Elle était alors habitée par un homme aussi riche que libéral , dont la générosité était pour le moins aussi grande que celle du célèbre Hatem l

Thay(i).

Cet homme se promenait dans le wady de violettes (2) au moment où le grand vézyr Giafar arrivait à Damas. Il s'empressa de lui offrir l'hospitalité et de le conduire à quelque distance dans un magnifique palais où il demeurait. Giafar admira l'élégance et la richesse de cet édifice bâti en marbre , et dans l'intérieur duquel se trouvaient toutes sortes de tapis précieux et de meubles admirables ; un jet d'eau qui s'élevait jusqu'au plafond entretenait une agréable fraîcheur dans l'intérieur de la salle où l'on fit bientôt servir à Giafar un repas composé des mets les plus exquis: pendant qu'il mangeait, les esclaves faisaient entendre une musique harmonieuse. Lorsque Giafar eut pris le café , son hôte lui demanda pour quelle raison il avait entrepris son voyage , et le vézyr lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui et le khalyfe.

(1) Hatem, de la tribu arabe de Thay, est célèbre parmi les Orientaux par son extrême générosité ; il était contemporain de Mahomet : les historiens lui attribuent une aventure qui rappelle le fabliau du faucon mis en vers par La Fontaine. On dit qu'un prince grec députa vers lui^in ambassadeur et que Hatem, n'ayant rien à lui offrir, tua son cheval : c'était précisément cet animal que l'envoyé venait lui demander.

(2) Les Arabes nomment wady les vallées et les oasis des déserts.

^38 les miî.lk et uwk icuits,

Attaf ( c'était le nom du généreux habitant de Damas ) s'empressa de lui donner toutes sortes de consolations , et lui dit entre autres choses, qu'il pouvait regarder son palais comme le sien propre , et y demeurer aussi long-temps qu'il lui conviendrait, sans craindre de le gêner en rien. Lorsque l'heure du coucher fut venue, Attaf fit dresser à son hôte un lit superbe et à coté en fit dresser un plus petit pour lui-même. Le vézyr fut fort étonné de cette conduite de son hôte , et lui demanda s'il n'avait pas de harem et s'il n'était pas marié. « Il est vrai que je suis marié , seigneur , répondit Attaf, mais cela ne m'empêchera pas de demeurer auprès de vous: je ne serai pas assez impoli pour vous laisser seul et aller me coucher auprès de mon épouse; tant que mon palais sera honoré de votre présence, je ne vous quitterai point. » Le vézyr ne put s'empêcher d'admirer l'extrême politesse de son hôte , et le remercia de la respectueuse bienveillance qu'il lui témoignait*

Le lendemain ils se rendirent ensemble au bain , et quand le vézyr voulut reprendre ses habits , il en trouva d'autres plus magnifiques qu'Attaf lui offrit. Au sortir de là ils montèrent à cheval et allèrent visiter les curiosités qu'offrait la ville de Damas; tous lés jours suivans ils continuèrent ces promenades.

Cependant quatre mois s'étaient écoulés et Giafar était désolé de voir son exil se prolonger sans qu'aucune aventure extraordinaire lui offrît les moyens de deviner ce que le khalyfe lui avait demandé; cette contrariété lui fit verser des larmes : son hôte lui

CONTES ARABES. 1$g

demanda le sujet de son chagrin. Le vézyr lui répondit qu'il sentait chaque jour accroître* son ennui, malgré tous les soins qu'il avait la bonté de prendre pour le distraire , qu'il éprouvait le besoin d'être seul , et qu'il se proposait de visiter la célèbre mosquée des Ommiades. Attaf lui témoigna tous les regrets qu'il aurait de lui déplaire en quelque chose, et lui dit que, puisque son bon plaisir était de se promener seul, il se garderait bien de le contrarier. Il lui offrit en même temps sa bourse pour le cas où il aurait besoin d'argent. Giafar remercia son hôte de sa complaisance, se leva et sortit.

Arrivé devant la magnifique mosquée , il monta les trente degrés de la porte du Djiroun(i) et contempla avec étonnement les dorures , les pierreries et les marbres magnifiques qui l'ornaient de toutes parts; *il la traversa, sortit et se promena dans différentes rues de la ville.

Lorsque cette promenade l'eut fatigué , il s'assit sur un banc de pierre : vis-à-vis de lui se trouvait une croisée toute couverte de fleurs de basilic et de giroflée ; cette fenêtre s'ouvrit et le vézyr vit paraître une jeune personne qui resta long-temps occupée à arroser ces fleurs , mais aussitôt qu'elle aperçut le vézyr, elle s'empressa de se retirer. Ce fut en vain qu'il l'attendit pendant long-temps; elle ne reparut point de la journée.

(i) Porto principale de la mosquée des Ommiades.

'lf\0 LES MILLE ET UNE NUITS,

DXLVII e NUIT.

Lorsqu'il vit la nuit arrivée , malgré le désir qu'il éprouvait d'y rester encore , il fut forcé de se retirer et regagna tristement le palais d'Attaf. Celui-ci venait au devant de lui , car la longue absence de Giafar l'avait inquiété; il lui témoigna les craintes qu'il avait éprouvées. Giafar lui dit, pour excuser son absence , que le plaisir qu'il avait pris à la promenade l'avait engagé à en prolonger la durée. Lorsque le souper fut servi , Àttaf remarqua que son hôte n'avait aucun appétit, et lui en fit l'observation. Giafar lui répondit , qu'il avait beaucoup mangé à son dîner , et que probablement c'était là la Cause qui l'empêchait de faire honneur au repas du soir.

Les idées qui avaient troublé le souper du vézyr vinrent l'assiéger encore pendant la nuit; ce fut vainement qu'il chercha le sommeil , il avait continuellement devant les yeux l'image de celle qu'il avait aperçue, et ne pouvait s'empêcher de soupirer, en se disant : « Que j'envie le bonheur de celui qui pourra te posséder ,6 toi , dont la beauté est aussi brillante que le soleil , dont les attraits effacent ceux de la lune! » Ce fut dans cette agitation continuelle, causée par la fièvre d'amour qui le dévorait, que Giafar passa la nuit. Il ne put se lever le lendemain et son hôte lui demanda pourquoi il ne quittait pas

le lit. Giafar lui répondit qu'il n'avait pas fermé l'œil de la nuit. Alors Attaf envoya chercher un mé-. decin qui , à la vue du malade , reconnut promptement que son mal n'avait aucuns symptômes dangereux ; il le questionna sur ce qu'il ressentait , lui tâta le pouls et devina facilement la cause de son indisposition. Il écrivit alors une ordonnance qu'il plaça sous son chevet ; comme il était occupé de ce soin, on vint demander à Attaf ses ordres pour le repas de la journée; il sortit pour les donner. Lorsqu'il rentra, le médecin lui dit qu'il avait placé son ordonnance sous le chevet du malade, et Attaf le remercia de ses soins, en lui remettant une pièce d'or.

Lorsqu'il lut l'ordonnance , il fut fort étonné d'apprendre que Giafar était amoureux; le docteur avertissait Attaf, dans ce billet, qu'il fallait s'empresser de satisfaire la passion de Giafar qui, disait-il, courait les plus grands dangers. Après avoir lu cet avertissement, Attaf fit à Giafar des reproches sur le silence qu'il avait gardé à son égard , et lui montra l'ordonnance du médecin. Giafar fut fort étonné de la pénétration de ce docteur , et il se vit forcé d'avouer la vérité : il raconta à son hôte comment en passant dans une rue détournée , il avait aperçu à une fenêtre une jeune personne d'une figure charmante , et dont il lui dépeignit les traits. Tous les renseignemens qu'il lui donna ne permirent plus à Attaf de douter qu'il n'eût vu sa femme qui habitait dans un pavillon séparé de son palais; mais plein d'un généreux dé - FIL 1 6

0».l\1 LES MILLE ET UNE NUITS,

vouement , il s'empressa de consoler le vézyr , et lui dit qu'il connaissait la personne dont il était devenu amoureux, et que précisément cette femme venait d'être répudiée par sou mari: il ajouta qu'il allait faire son possible pour que le père ne la mariât pas à un autre et sortit en promettant à Giafar qu'il viendrait bientôt lui rendre cortipte de ce qu'il aurait fait pour lui.

Il se rendit incontinent dans les appartemens de sa femme ; elle le reçut avec d'autant plus d'empressement, qu'il était séparé d'elle depuis que Giàfar était chez lui. Attaf lui dit qu'il venait pour la prévenir que sa niïère était très-malade, et desirait l'avoir auprès d'elle le plutôt possible. Cette nouvelle effraya ta jeune épouse , qui s'empressa de se rendre chez sa mère, et fat fort étonnée de voir que c'était la première personne qui s'offrait à elle dans la maison de son père. Elle lui demanda si elle avait été irïalade, et celle-ci l'assura qu'elle n'avait éprouvé aucune indisposition ; d'un autre côté, elle interrogea son père qui l'assura n'avoir point rencontré sbïi mari de la journée. Au moment de cette explication, on entendit frapper à la porte; des porteurs se présentèrent, et dirent qu'ils venaient de la part d* Attaf apporter les vêtemens de son épouse.

Cet incident jeta la famille dans la plus grande consternation, et déjà le père avait conçu sur sa fille les plus injurieux soupçons, que la mère s'efforçait de détourner , lorsqu'Attaf entra lui-même avec plusieurs de ses amis. Son beau-père lui demanda les

motifs de sa conduite , et il lui répondit qu'il n'avait aucunes raisons d'être mécontent de sa fille , mais qu'il avait eu l'imprudence de faire le serment de la répudier (i). Alors ne pouvant retenir ses larmes, en se séparant d'une épouse qu'il chérissait, il lui remit sa dot ainsi que l'acte de répudiation; cela fait., il retourna à son palais, près de Giafar. ce Vous pouvez être maintenant tranquille, lui dit -il; soyez sûr que celle que vous aimez, ne vous échappera pas: j'ai tout arrangé pour le mieux ; cherchez des distractions, bannissez le chagrin jusqu'à qu'il vous soit possible de l'épouser. »

Cette assurance rendit promptement Giafar à la santé ; il remercia son hôte du service qu'il lui avait rendu, et ne s'occupa plus que du soin de s'amuser. Attaf redoublait chaque jour d'attentions pour lui , afin de lui faire attendre avec patience l'instant pii il pourrait prendre sa nouvelle épouse.

Lorsque ce temps fut arrivé , il conseilla à Giafar de se rendre dans une ville voisine , où il dépouillerait Y incognito , et de venir ensuite faire son entrée à Damas avec une pompe digne du rang dont il était revêtu: « Vous aurez soin, lui dit-il, d'envoyer prévenir notre gouverneur que vous venez visiter la Syrie , par l'ordre du khalyfe Haroun , et il vous rendra les honneurs qui vous sont dus , en faisant dresser des tentek hors de la ville, et en venant à votre rencontre ; alors vous ferez la demande de celle que vous

(i) Voyez la note, Tome I er , page 61.

aimez , et vous pouvez être sûr de l'obtenir. Après votre mariage vous reprendrez la route de Baghdad avec l'objet de vos vœux. »

Le grand vézyr suivit ces conseils : après s'être éloigné de Damas il envoya vingt courriers dans cette ville pour prévenir le gouverneur qu'il se proposait de visiter la capitale de la Syrie.

Àbdel-Malek Ebn Merwan , qui commandait alors dans cette ville , vint au-devant du ministre avec toutes les autorités de Damas jusqu'à une demi-journée de marche , et il le reçût dans des tentes disposées à cet effet, sous lesquelles un repas magnifique avait été préparé. Toute la population de Damas était venue au-devant du vézyr, et le jour de son entrée fut un jour de fête pour les habitans.

Son premier soin fut d'envoyer chercher le père de celle dont il était épris; il lui dit, qu'ayant entendu faire un grand éloge de la beauté et de l'esprit de sa fille , il desirait l'obtenir en mariage. Celui-ci , flatté de voir le grand vézyr rechercher son alliance, répondit qu'il était très-disposé à la lui accorder. Le gouverneur de Damas , pour faire sa cour au grand vézyr, voulut se charger de payer la dot de la nouvelle mariée, et le père répondit qu'il l'avait déjà reçue. Giafar avertit son beau-père que, comme il se disposait à repartir le lendemain et qu'il désirait emmener sa nouvelle épouse, il fallait qu'elle se tînt prête à l'accompagner : celui-ci se hâta donc de rentrer chez lui et d'annoncer à sa fille le brillant parti auquel il venait de l'accorder. Mais , quoique soumise

aux ordres de son père , l'épouse répudiée était loin de partager sa joie.

Cependant le lendemain , après avoir passé la nuit dans les fêtes et dans les plaisirs au milieu des illuminations brillantes que les habitans de Damas avaient étalées pour célébrer son arrivée, le grand vézyr se disposa à prendre le chemin de Baghdad. La nouvelle mariée était montée dans une magnifique litière que son père lui avait fait préparer. À l'heure de l'asr, tout le cortège se mit en marche au bruit des trompettes. Le gouverneur et les principaux habitans accompagnèrent le grand vézyr jusqu'à Cobbal-al-Àsafir. En revenant ils rencontrèrent Attaf qui se dirigeait vers le cortège pour faire ses adieux au vézyr. Abdel-Malek lui témoigna son étonnement de ce qu'il ne s'était pas joint aux habitans de Damas. Il répondit qu'il croyait arriver assez à temps et qu'il s'était empressé de monter à cheval avec sa suite ; et après cette explication , il prit congé d'eux en accélérant le pas.

Lorsqu'il eut rejoint le vézyr, il descendit de cheval : « Eh bien, seigneur! lui dit-il 9 grâces à Dieu vos désirs sont accomplis.» « Oui mon cher hôte , répondit Giafar , et je n'oublierai point que c'est à vos bons soins que je dois mon bonheur. Rentrez chez vous , et comptez sur la reconnaissance de Giafar. »

Cependant il se tramait contre le généreux habitant de Damas un complot qui devait bientôt lui être funeste. Il avait , auprès'du gouverneur , des ennemis qui profitèrent de cette circonstance pour le perdre :

« Pensez-vous, dirent-ils à Àbdel-Malek , qu'Attaf ait' fait ses adieux au vézyr séparément des autres habitans sans avoir quelque intention ? Ignorez-vous que ce ministre a passé plusieurs mois chez lui sans se faire connaître? Nul doute qu'il ne lui ait fait secrètement ses adieux afin de pouvoir lui parler de choses importantes, à moins cependant qu'il ne voulût revoir sa femme, que Giafar emmène avec. lui ; car vous saurez, seigneur, qu'Attaf en a fait le sacrifice à son hôte pour lui faire sa cour et se concilier ses bonnes grâces : et le gouvernement de Damas est la récompense qu'il ambitionne pour tant de complaisance.»

Ces insinuations perfides firent une profonde impression sur Abdel-Malek, et dès ce moment la perte dU malheureux Attaf fut résolue. On fit déposer, pendant la nuit, dans ses jardins, le corps d'un homme assassiné; et le lendemain un des affidés du gouverneur se rendit chez Attaf, qui fut arrêté et conduit devant Abdel-Malek: «Quoi! lui dit celuici , c'est vous , seigneur Attaf, que l'on accuse d'un meurtre; serait- il possible que vous vous fussiez rendu coupable d'une telle action? » « Oui , seigneur, reprit Attaf, qui voulait empêcher que ses voisins ne fussent contraints de payer le prix du sang (ï); c'est

(i) Nous rappelerons ici que le Code pénal musulman condamne le meurtrier à payer le prix du sang de sa victime ; mais lorsque l'homicide a été commis dans un lieu habité et que la justice ne peut atteindre le coupable, la loi condamne les voisins à payer eux-mêmes ce prix. On conçoit les Vaisons

moi seul qui l'ai tué, et moi seul qui dois être passible de l'amende que j'ai encourue.» Mais les généreuses intentions d'Attaf tournèrent contre lui par la méchanceté du gouverneur, qui refusa de se contenter d'une amende, et voulut que les dispositions du Coran sur la peine du talion fussent exécutées dans, toute leur rigueur. Pour observer les formes de la procédure criminelle , il fit attester par des témoins qu'Attaf s'était reconnu coupable du meurtre qui lui était imputé ; il fit constater en même temps qu'il jouissait de toute sa raison au moment où on avait obtenu de lui cet aveu. Le gouverneur requit alors les juges de faire leur devoir; ceux-ci ne purent se refuser à prononcer la peine de mort, et Abdel-Malek, aussitôt que leur arrêt fut rendu, ordonna que l'on fît venir de suite le bourreau ; mais lorsque la nouvelle de la condamnation d'Attaf fut répandue dans la ville de Damas, comme cet homme généreux était chéri du peuple , on murmura hautement contre la sentence des juges, de sorte que le gouverneur pensa qu'il était prudent de différer son supplice. Il l'envoya donc en prison et fit avertir le geôlier qu'il se proposait de faire étrangler secrètement le détenu dans la nuit.

de cette sage disposition qui intéresse chaque individu à veiller à la sûreté de ceux qui l'avoisinent. C'est ainsi que la législation française rend , dans certains cas, les communes responsables des dommages résultant d'un crime ou d'un délit commis sur leur territoire.

DXLVIIF NUIT.

Heureusement que cet homme était très-attaché à Attaf, et qu'il fut révolté par l'injustice de la conduite d'Abdel - Malek. Il poussa la générosité au point de vouloir sauver les jours du prisonnier aux dépens de sa propre vie. Il prévint Attaf que la gouverneur se proposait de le faire périr dans la nuit, et en même temps il lui fit part du projet qu'il avait conçu pour déjouer les desseins de son persécuteur. Attaf dit qu'il se résignerait à la mort plutôt que d'exposer les jours que ce geôlier voulait lui sacrifier; il ajouta qu'il était innocent du crime dont on l'accusait, et qu'il se soumettrait, sans se plaindre, au sort que Dieu lui réservait ; mais le geôlier courageux insista tellement qu'il le força à accepter son offre : il détacha les chaînes d' Attaf et lui dit de s'éloigner, après l'avoir prié de lui clorre la bouche avec un bâillon. Attaf, touché jusqu'aux larmes de tant de générosité, fit ce qu'il lui demandait, sortit de la prison et prit le chemin de Baghdad.

Cependant le geôlier se meurtrit le visage, s'arracha la barbe, déchira ses vêtemens et ouvrit la porte des guichets, lorsque vers le milieu de la nuit, le gouverneur se rendit à la prison , accompagné du bourreau, pour exécuter son infâme dessein; il fût fort étonné de le trouver en cet état. Le geôlier lui dit pour excuse, qu'une bande d'hommes masqués

CONTES ARABES. ?4p

avait, pendant la nuit, forcé la porte confiée à sa garde , l'avait bâillonné , maltraité , et avait délivré le prisonnier. Abdel -Malek fut la dupe de cette ruse, mais il était si mécontent de l'évasion d'Attaf , qu'il destitua le geôlier des fonctions qu'il remplissait. De retour dans son palais, il envoya des cavaliers sur toutes les routes avec ordre de rechercher le prisonnier fugitif, mais ce fut en vain , ils ne purent découvrir le lieu de sa retraite.

Le malheureux Attaf s'était dirigé sur Baghdad, ' en ayant soin d'éviter les chemins battus; il approchait de cette capitale, quand il fut assailli par une bande de voleurs qui le dépouillèrent entièrement, de sorte qu'en entrant dans la ville, il était dans le plus misérable état. Il demanda le palais du grand vézyr ; mais lorsqu'il se présenta aux portes , il était dans un tel délabrement, qu'on ne voulut pas lui permettre d'entrer : alors il eut recours à l'obligeance d'un vieillard , qui lui prêta un calam et une écri- . toire dont Attaf se servit pour annoncer au grand vézyr sa déplorable situation; il remit ensuite cette lettre à l'un des gardes, en le priant de la faire parvenir le plus promptement possible à Giafar ; mais on annonça en ce moment qu'un enfant venait de naître au khalyfe, et, dans le tumulte que cette nouvelle occasionna, le soldat perdit la lettre dont Attaf l'avait chargé.

Lorsque le poste placé à la porte du grand vézyr fut relevé , Attaf fut arrêté par les nouveaux gardes ; mais il fut relâché par suite d'une ordonnance que

le grand véz^r fit publier partout, et dans laquelle le khalyfe accordait la liberté à tous les prisonniers, en réjouissance de l'événement heureux qui venait de lui arriver. On fit donner au peuple des fêtes magnifiques , et Attaf vécut pendant plusieurs jours en prenant part aux banquets publics.

Un soir il voulut se retirer dans une mosquée, pour y prendre quelque repos , mais le gardien le força de sortir , parce que la veille on lui avait volé un tapis. Attaf se vit donc forcé de rester dans la rue ; il fut poursuivi par un grand nombre de chiens, et par les gardiens des quartiers (1) qui lui criaient de s'éloigner. Il voulut se retirer dans un coin obscur, où la rencontre d'un cadavre lui fit faire un faux pas ; il se releva tout couvert de sang : dans ce moment un officier de police passait avec ses gens; cet officier ne douta pas qu'il ne fût l'auteur du meurtre, et on le conduisit en prison , où nous le laisserons

(i) Dans presque toutes les villes habitées par les musulmans, les différens quartiers ont des gardiens chargés de les surveiller la nuit; ces quartiers sont souvent enceints de murailles et fermés de portes. Une des villes qui, sous ce rapport, présente l'aspect le plus singulier, est celle de Ghadam , située dans l'intérieur de l'Afrique : voici ce qu'en dit M. Lyom, capitaine de la marine anglaise, qui voyageait dans ce pays en 1820 : « C'est une singularité bien remarquable que dans la même enceinte ( celle de Ghadam ) habitent deux tribus ennemies, et qui ne communiquent en aucune manière. Ghadam est de forme circulaire, et traversée par un mur épais, qui la ' sépare en deux parties égales ; au centre de ce mur est une , porte que l'on ferme dans les temps de trouble; car les habi-

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pendant quelque temps pour retourner auprès de Giafar, que nous avons perdu de vue sur la route de Damas à Baghdad avec la jeune femme qu'Attaf avait eu la générosité de lui accorder.

A la fin de la journée , l'escorte nombreuse dont ils étaient entourés, s'arrêta pour camper pendant la nuit; lorsque les tentes furent dressées, l'amoureux vézyr s'empressa de se rendre dans celle qui était destinée à sa nouvelle épouse, qui parut confuse en le voyant, et se couvrit le visage de ses mains : «Eh quoi! lui dit Giafar, vous me cachez votre figure; ne sommes - nous pas unis tous les deux, et n'êtesvous pas ma légitime épouse ? » « Oui , seigneur , lui répondit-elle, si le grand vézyr du commandeur des croyant est assez peu généreux pour profiter du sacrifice d'un homme qui , après avoir prodigué pour lui ses richesses, a poussé la magnanimité jusqu'à lui abandonner son épouse. »

tans ont souvent entre eux de sanglantes querelles. Autour des deux villes on trouve des jardins plantés de palmiers et dattiers. Les rues sont couvertes , de sorte qu'après le cpucher du soleil , personne ne peut retrouver son chemin sans lumière.

Les maisons sont bien bâties , en terre et à un seul étage. Les habitans sont Arabes, et ceux d'une ville ne connaissent pas plus leurs voisins que s'ils vivaient à plusieurs milles les uns des autres; car, si un 'membre de la tribu Beni-Walid allait dans la ville appartenant à la tribu Beni-Wazid , il serait insulté par le peuple.

La même source d'eau tiède fournit de l'eau.aux deux villes qui sont gouvernées chacune par un cheykh sous les ordres d'un kaïd ou pacha.

Alors une explication eut lieu, et ce ne fut pas sans le plus grand étonnement que Giafar apprit le dévouaient de son hôte ; il l'assura que loin de profiter de la complaisance d'Attaf il voulait lui rendre son épouse; mais il jugea qu'il serait inconvenant de la renvoyer à Damas, et il pensa qu'il serait mieux de l'emmener avec lui jusqu'à Baghdad, où elle serait reçue comme sa légitime épouse et où elle recevrait les présens qui lui seraient offerts en cette qualité. Il lui promit qu'arrivé dans cette ville il lui assignerait un palais et une pension qui la mettrait à même d'attendre le moment où elle pourrait retQurner sans inconvénient auprès de son mari.

Le grand vézyr tint effectivement sa promesse ; lorsqu'ils furent arrivés dans la capitale, après avoir été reçus avec toutes sortes d'honneurs dans les villes où il passait, il lui fit donner un magnifique logement auprès de son palais, lui offrit des bijoux, de riches vêtemens pour la consoler, autant qu'il était en lui, de sa séparation d'avec son époux. Il se hâta ensuite de se présenter devant le khalyfe , en pensant que le récit de ses aventures merveilleuses pourrait appaiser la colère de ce prince.

Lorsque Giafar se trouva en présence du commandeur des croyans , celui-ci lui demanda ce qu'il était devenu pendant son absence : alors le vézyr raconta à son maître les aventures qui lui étaient arrivées à Damas. « Je savais tout cela, répondit Haroun, et si tu veux t'en convaincre , je vais envoyer chercher dans mon cabinet de raretés, le manuscrit que tu

m'as vu lire : Mesrour, prends cette clef et apporter nous-le. » Le chef des eunuques ayant exécuté les ordres du khalyfe, le grand vézyr lut le manuscrit et fut très-étonné d'y trouver la prédiction de tout ce qui s'était passé à Damas; il lut jusqu'au passage qui prédisait son départ de cette ville % mais le khalyfe lui fit fermer le manuscrit et ne lui permit pas d'aller plus loin. Il donna l'ordre à Mesrour d'aller le reporter où il l'avait pris, et dit à son grand vézyr : « Tu vois, Giafar, que ce qui t'avait paru si bizarre dans ma conduite, ne t'offre plus rien que de naturel : en lisant le récit des choses dont tu as été le témoin j'ai dû successivement passer de la joie à la tristesse, et j'avais raison de te dire de ne reparaître devant moi que lorsque tu pourrais m'apprendre et qui se trouvait dans le livre que je tenais : ma colère était feinte. Retourne à ton palais , reprends les fonctions que je t'ai confiées, et compte toujours sur l'attachement de ton maître. » Giafar remercia le khalyfe et obéit à ses ordres.

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