DXLIX' NUIT
Cependant le malheureux Attaf languissait dans la prison où il avait été jeté par l'officier de police. Lorsqu'il parut devant le cadi pour être jugé il était si fatigué de la vie qu'ils s'avoua l'auteur du meurtre dont on l'accusait.
Le cadi dressa le procès-verbal de l'rnterrogatoire
Sfc54 LES MILLE ET UNE NUITS,
et fit le rapport au mufti, qui prononça la sentence de mort: l'arrêt -fut confirmé par le grand vézyr, et tout fut disposé pour qu'il reçût promptement son exécution. Attaf fut traîné au pied de la potence, et déjà l'exécuteur lui avait mis la corde au cou, lorsque par hasard le grand vézyr, qui passait dans cet endroit, aperçut l'exécution et s'informa du nom du condamné. Lorsqu'il eut appris que c'était Attaf de Damas , il poussa un cri et ordonna qu'on se bâtât de le délivrer. Le malheureux condamné vint se jeter dans les bras du grand vézyr, et tous les deux restèrent sans connaissance pendant quelques instans, tant était grande l'émotion qu'ils ressentaient en se retrouvant ainsi. Lorsqu'ils furent revenus à eux , le grand HÉzyr envoya Attaf au bain , où il lui fit porter des habillemens magnifiques , en le priant'de venir le rejoindre dans son palais.
Lorsque les amis furent réunis, et qu'A ttaf eut pris la nourriture dont il avait besoin, le grand vézyr le pria de lui raconter ses aventures depuis leur séparation. Après avoir entendu son récit, il lui raconta de son coté ce qui lui était arrivé lors de son entrevue avec son épouse, près de laquelle il le conduisit aussitôt.
Attaf fut au comble de la joie de retrouver celle qu'il n'avait jamais cessé d'aimer, et qui lui portait elle-même une sincère affection. Elle lui témoigna tout le plaisir qu'elle éprouvait de le revoir , et lui apprit la conduite généreuse que le vézyr avait tenue à son égard. -
CONTES ARA.BES. ' 5fc55
Pendant que les deux époux oubliaient le chagrin qu'ils avaient éprouvé, Giafàr s'était rendu auprès du khalyfe pour lui faire part de ce qui venait de se passer. Haroun lui fit voir que dans le manuscrit la suite des aventures se trouvait également prédite , et il ordonna de lui présenter Attaf.
Giafar présenta son hôte au khalyfe, qui le reçut fort bien et lui demanda même ce qu'il pourrait faire pour lui: « Sire, répondit Attaf, la seule faveur que j'aie à implorer de votre majesté, c'est la grâce d'Abdel-Malek Ebn Merwan , son gouverneur de Damas , qui s'est gravement compromis en me persécutait injustement, et qu'elle veuille bien lui pardonner sa faute , comme je la lui pardonne moi-même , car je suis convaincu qu'il n'a agi ainsi, à mon égard, que parce qu'il a été trompé par la perfidie des conseils de ses courtisans ; mais , cependant , afin que dans la suite il ne puisse retomber dans de pareilles erreurs, je proposerai à votre majesté, de lui donner pour conseiller , le geôlier courageux et intègre , à qui je dois ma délivrance , et auquel on accordera le droit de réviser et de rendre exécutoires les actes du gouverneur. » Le khalyfe exprima à Attaf toute l'admiration que lui causait sa conduite généreuse , et il lui accorda volontiers ce qu'il lui demandait. Attaf le pria en outre de vouloir bien autoriser la donation de tous ses biens qu'il faisait au geôlier sou libérateur. On envoya un courrier à Damas pour porter les ordres du khalyfe. Comme on avait appris dans cette ville qu' Attaf , après s'être échappé de prison , avait
été porter ses plaintes aux pieds du commandeur des croyans, on craignait que le khalyfe, dans son ressentiment , ne voulût faire expier à la capitale de la Syrie, la faute commise par son gouverneur, et l'on croyait bien que celui-ci serait puni de mort; de sorte que toute la ville n'apprit pas sans une grande satisfaction les ordres qui furent transmis par le courrier. Le gouverneur fit connaître au geôlier les faveurs qui lui étaient accordées par le khalyfe (i) , et la donation qu'Attaf lui faisait de tous ses biens. Ce fut le grand vézyr Giafar qui se chargea de dédommager celui-ci, et il le fit avec tant de libéralité, qu'Attaf se trouva infiniment plus riche qu'avant son départ de Damas.
Quand Dinarzade vit que la sulthane sa sœur avait fini cette histoire , elle la remercia le plus obligeamment du monde du plaisir qu'elle lui avait fait par un récit aussi intéressant. Chehérazade promit alors d'en raconter le lendemain une autre , qui devait plaire encore davantage au sulthan ; et fidèle à sa promesse , la matinée suivante elle commença en ces termes.
(i) Il n'est pas rare de voir dans les cours de* l'Orient des hommes sans éducation subitement passer de la condition la plus basse aux emplois les plus éminens. Le ministre des finances à la cour de Fath Aly Chah de Perse était, il y a quelques années , un bakkal , marchand dé légumes , d'Ispahan , nommé Mohammed »Hucein-Khan; il fut élevé en 1807 , à ce poste brillant.
DL e NUIT
HISTOIRE
DU ROI SOLEIMAN ET DE SOlf FILS.
Il y avait jadis , sur le trône d'Arabie, un des rois les plus riches et les plus puîssans de l'Asie, au bonheur duquel il ne manquait qu'un fils. Il priait Dieu nuit et jour de lui accorder cette faveur précieuse. Ses vœux furent enfin comblés : une des femmes de son, harem devint enceinte et rien n'égala la joie que ressentit le monarque en apprenant qu'il allait être bientôt père. Mais , tandis que , livré aux transports de son allégresse, il comblait de ses faveurs celle qui lui promettait un héritier , un événement d'un funeste présage vint jeter le trouble dans son ame.
Une nuit que Soleiman ( c'est le nom de ce prince) était profondément endormi, un génie brillant de lumière lui apparut en songe : « Soleiman, lui dit-il , tu as long-temps importuné le ciel de tes prières en demandant un fils; tu vas être satisfait, Dieu t'accorde un enfant; mais parvenu à sa septième année, ce fils, qui sera sauvé comme par miracle de la fureur d'un lion, n'échappera à la mort que pour te la donner à toi-même lorsqu'il aura atteint l'âge de VIL 1 7
vingt ans. Tels sont les arrêts du destin. » Le génie, en finissant ces mots, disparut subitement en laissant le- roi d'Arabie plongé dans la consternation la plus profonde. Aussitôt le roi se réveille; il ordonne que l'on fasse venir les vézyrs , et les consulte sur le rêve extraordinaire qui vient de le frapper de terreur.
Au nombre de ses ministres se trouvait un homme profondément versé dans les sciences cabalistiques, et qui avait fait une étude particulière de l'astrologie. Il proposa au roi de tirer son horoscope en examinant le cours des astres, et le prince accepta cette offre avec empressement. Il se réunit donc à plusieurs autres astronomes, et, examinant soigneusement l'état du ciel, il y lut la confirmation des événemens funestes qui avaient été prédits. Il revint communiquer au roi le résultat de ses recherches. «Prince, lui dit-il , conformément à vos intentions j'ai interrogé les astres sur votre destinée et sur celle de votre fils, ils ont confirmé l'arrêt terrible qui vous a été annoncé. On chercherait vainement à fuir lea décrets du ciel , les ordres du destin sont irrévocables. » « Eh quoi! demanda le roi d'Arabie, il n'existe aucun moyen de se garantir des funestes événemens qui nous sont annoncés? » « Aucun , répliqua le ministre.» « Eh bien, vézyr! ajouta le roi, prends garde que je parvienne à éviter tes malheureux présages , car ta tête me répondra de la vérité de ce que tu avances. »'« J'y consens , sire, répliqua l'astrologue,» et il se retira.
Le roi fit aussitôt construire un souterrain au milieu des monts les plus escarpés, il y fit préparer un '
COICTES AKÀBfcS. 25g
appartement convenable pour son fils et pour la nourrice, et il eut soin que, pour leur rendre cet isolement moins pénible , on ne négligeât rien de ce qui pouvait faire de ce souterrain uii séjow itfoins insupportable; dès que la reine fut accouchée ij'y fit conduire son fils. » •■. .''■;.!
'' La prédiction funeste du génie et des astrologues n'avait poifit empêché cjufil ft'eût pouf soft fcftfànf la tendresse la plus vive, et rarement Une semaine fcfe passait sans qu'il allât le visiter. " « ; ' ; ; •
Les choses étaient darts Cet étal depuis sept ans, et l'une des époques marquées par- le génie approchait. La nourrice, que cette réclusion pë^étUeMé avait fatiguée*, dit uni jour au prince J,<$Swèi'V6ilèi bientôt sept années que nous sommes* dans : ce 'souterrain privés; de la olarté, du'joiïr; nous* sera-t-il bientôt permis de retailla lumière? »<c Ou?, bientôt, lui répondit lé roi; aussitôt que la Septième année sera accomplie voilsserei libres' de revenir habiter avec nous.» '
Il y avait peu de jours que àeltë entrevue avait eu lieu, lorsqu'un lion, qui poursuivait un repard, emporté par le désir d'atteindre sa proie , tomba dans lé souterrain même ou denfreùrait.le jeune prince. En l'apercevant il le saisit atec sa gueule et le jetta avec force hors de l'-entrée ; et comme la nourrice effrayée poussait des cris d'alarmes > il se précipita sur elle et la dévora. Un homme qui chassait dans les eiïvirons avait entendu dfes cris*, et tétait approché du lreti d'ôh ils partaient ; trtftfv&nt cfet enfttat blessé
a6o LES MILLE ET UNE NUITS,
et sans secours, il lui donna tous ses soins, l'emmena avec lui à la ville, et, l'ayant pris en affection , il se chargea de son éducation et lui fit apprendre tout ce qui constitue un homme accompli.
Cependant , lorsque le roi d'Arabie revint , suivant son habitude , visiter le souterrain où se trouvait son fils, il éprouva un violent chagrin en le trouvant désert. Comme la nourrice lui avait témoigné, peu de temps auparavant, l'ennui qu'elle ressentait, il pensa que cette femme avait pris le parti de s'évader en emportant son enfant, et il envoya des courriers à sa poursuite sur toutes les routes qui conduisaient hors de son royaume. H est inutile d'ajouter que toutes les , recherches furent vaines , et que personne ne put lui donner de nouvelles ni de la nourrice ni de son fils.
Le chasseur qui avait recueilli le jeune homme était un des employés de la cour du roi son jrère. Aussitôt qu'il vit son pupille en état de travailler, il le conduisit avec lui. Un jour Soleiman ayant aperçu le jeune prince, éprouva pour lui un sentiment de bienveillance dont il était loin de connaître la cause; il exprima le désir de le garder auprès de sa personne et le nomma son éçuyer.
La guerre éclata quelques années après entre l'Arabie et un des états voisins ; des deux côtés on fit des armemens considérables; chacune des deux puissances mit sur pied un grand nombre de troupes et entra en campagne. Le jour d'une bataille décisive arriva bientôt. Les deux armées étaient en présence; elles s'attaquèrent mutuellement avec une ar-
deur d'autant plus grande que les deux rois étaient spectateurs de l'action. Le roi d'Arabie voyant que la victoire restait douteuse, se décida à tenter un dernier effort pour l'emporter sur son ennemi, et suivi de ceux <jui l'accompagnaient, il se jeta au fort de la mêlée. Alors le désordre fut à son comble; les tourbillons de poussière qui s'élevaient de tous côtés empêchaient que l'on pût reconnaître les advefsairéà. Ce fut dans ce moment de trouble que te jeune prince, emporté par l'ardeur de l'attaque et ne reconnaissant pas celui qu'il allait frapper, porta un coup de sabre au roi son père, et lui fit mordre la poussière. «Chien déhonté, s'écria le roi, tu vas....» Mais âon écuyer, sans faire attention à cette exclamation, coutinua le combat et fit des prodiges de valeur. Lé succès ne couronna point ses efforts , et l'armée dottt il faisait partie fut mise dans une déroute complète. Le roi Soleiman , malgré sa blessure , eut cependant f encore la force de fuir les vainqueur^; il erra au hasard pendant toute la nuit, et le lendemain il etit le bonheur de rejoindre les restes de son armée qui fuyait en toute hâte vers la capitale. On lui prodigua les secours que réclamait son état , et Oïi te rapporta presque mourant sur une litière.
DLI e NUIT.
La. ppsitiou dans laquelle se trouvait le roi d'Arabie, et la déroute: de son armée, ne lui permettaient pas de continuer plus long- temps la guerre. Il 4enaapdfi 1*1 paix à spn ennemi, qui la lui accorda entjçyaitt sur le pays conquis des sommes d'argent considérables. . . ,
^..iJLior^quÇi l'ar m .ée i ennemie eut évacué l'Arabie, Sol^imai) songea aux, moyen s de faire punir .son écuyej:, .w'i( %yalt fajj £r,i$ter , malgré. ses protestations «l'inj^xcence, et), qu'il ay ait fait jeter flans un cachot avec <)qs fçj^ftux pieds ef, aux pleins. Il vouait aussi pupir fo.Yézyx HppQ$teu# qui lui avait fait une fausse prédictjy», Voyait que le moment de sa mort appro- ^ajt^.il/ît ; yenir ce dernier ;: «Tes prédictions ont ^ ; j»^^qngèr/es ? lui "fli^il; je meurs, tu le vois, ^ps| : q|Lif ;; mon horoscope, se soit accompli. Mon fijis ,p a pçint, é.t&Mçssé pa,r qn Jion; ce n'est point lui Allûga'a. fait périr- Tu connais le péril, auquel tu tVs çxppsé eu- trompant ton souverain, prépare -toi à subir le juste châtiment que tu as mérité. « «Sire, répondit le ministre accusé, les astres ne sont jamais trompeurs; veuillez faire interroger celui qui vous a frappé , avant de me punir du dernier supplice.
On fit venir le prince devant le roi , et on l'interrogea sur lé lieu de sa naissance, et sur son origine. «Je ne saurais répondre à ces questions d'une ma-
nière précise, répondit le jeune écuyer, je nie rappelle seulement les particularités de mon enfance qui m'ont le plus frappé. Je sais que je vivais dans un souterrain avec ma nourrice et que mon père venak fréquemment nous visiter. Un jour un lion tomba au milieu de notre retraite; il me jetta hors du souterrain et je restai long-temps blessé et sans connaissance. Un homme bienfaisant me rencontra dans cet état; il eut pitié de moi, et il prit soin de mon enfance. C'est à lui que je dois mon admission dans le palais de votre lirâj esté. »
Ces paroles firent naître dans l'esprit Ai roi d'Arabie les ptits étranges soupçons , il manda celui qui avait élevé le jeune prince; C&lui-<ri ûonfifttia tout ce qu'avait avàticé son pupille ; et pour prouver la vérité de stfti rédt, il fit voir les cicatrices des blessures qui paraissaient encore.
Tous ces témoignages réunis rite permirent plus au roi dé dotttér de la vérité. H ^empressa de récompenser le vézy'r qu'il avait injustement accuse;' il le fit ' revêtir d'un khilat, et lui donna la charge de premier ministre : en même temps il plaça la couronne sur* la tête de son -'fils 'qu'il fit reconnaître pour son héritier légitime pWv tous les grands du royatim*, *qiii prêtèrent serinent de fidélité au nouveau roi. Peu de jours après, le monarque infortuné qui avait eu le malheur d'être frappé par son fils inertie , succomba à la blessure qu'il en avait reçue, et son exemple confirma encore cette vérité , que l'on chercherait vainement à éviter le sort que nous réserve le destin.
Le jour ne paraissait point encore , lorsque Chehérazade finit cette histoire ; alors, sur l'invitation de
Dinarzade, Sa sœur, elle raconta, en ces termes, Phistoire du célèbre musicien Ibrahim çl Mousselv.
HISTOIRE (1
DU MARIAGE DALMAMOUN AVEC BOURAN.
Sire , le célèbre musicien Ibrâhym Abou lshac , natif de Moussel , raconta des détails bien singuliers sur le mariage d'un des khalyfes; je vais les faire connaître à votre majesté.
Un jour , dit-il , j'étais à la cour d'Âlmàmoun ; nous bûmes et nous fîmes de la musique; enfin nous passâmes une journée fort agréable. Déjà la nuit commençait, lorsqu Almâmoun me dit : «c Abou lshac, je me suis beaucoup amusé aujourd'hui, et je veux que demain matin nous déjeûnions ensemble; je vais entrer dans mon harem; ne t'en va pas, afin que je puisse compter sur toi. » Le khalyfe se retira, et je restai seul. Je me ressouvins alors qi^e j'avais chez moi une jeune esclave, et que je m'étais
(1) Ce conte , qui a été publié dans le texte arabe des mille et une nuits , imprimé h Calcula , a été traduit par ilf. Langlès y d? après ses propres manuscrits.
Il nous paraît peu convenable au recueil dans lequel il a été inséré , mais nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de le reproduire ioi. •
proposé de retourner cette nuit-là même auprès d'elle ; cette idée alluma mes sens, et je brûlais du désir de la revoir. Je me disposai à sortir , l'huissier et les domestiques m'arrêtèrent , mais je leur dis : « Le khalyfe est entré dans ses appartenons , il est fort inutile que je reste après lui. » J'avais déjà fait une partie du chemin lorsque , pressé par un besoin , je descendis de cheval; par hasard je jetai les yeux à coté de moi , et j'aperçus un grand panier couvert en dedans et en dehors , d'une superbe étoffe de Perse ; il était suspendu à des cordons de soie. Je cherchai à deviner à quel usage on l'avait destiné ; et , comme j'étais ivre, il me prit fantaisie de m'y asseoir. A peine le poids de mon corps se fit-il sentir, que je me vis enlevé en l'air, et porté sur une terrasse. Aussitôt je fus environné de belles esclaves et de serviteurs qui vinrent me recevoir avec des flambeaux , en disant : « Voici un convive. » Et ils se mirent à marcher devant moi pour me conduire. Je descendis dans un palais d'une magnificence royale, où* il y avait des meubles qu'on ne retrouve que dans les appartenons des khalyfes. De là ils me firent passer dans un salon orné de tapis , tels qu'on en voit dans le palais impérial. Au fond de ce salon il y avait deux superbes sofas , aussi beaux que ceux sur lesquels s'assied le commandeur des croyans. Je m'assis sur l'un des deux en réfléchissant sur ce qui se passait.
La nuit n'était pas encore très-avancée quand mes yeux furent frappés par l'éclat d'une quantité de flambeaux portés par des esclaves, au milieu des-
sj
a66 LES MILLE ET UNE NUITS,
quelles était une jeune fille couverte de bijoux semblables à ceux qu'on ne voit qu'aux épouses du khalyfe; autour délie se tenaient de charmantes esclaves qui portaient la queue de sa robe. Sa beauté était si ravissante , que je ne la pris point pour une mortelle. Lorsqu'elle parut, je me levai et ifte tins' respectueusement debout jusqu'à ce qu'elle m'eut ordonné de m'asseoir. Elle-même prit aussi sa place sur l'autre sofa , et m'adressa affectueusement la parole, car elle s'aperçut que je m'étais troublé au moment de son entrée : ensuite elle fit apporter une table d'Uhe magnificence royale ; nous nous lavâmes les mains , et on nous servit des mets semblables h ceux qu'on mange chez le prince des fidèles; le repas fini , n&us nous lavâmes de nouveau les mains avec dès eaux parfumées ; après quoi on apporta une table garnie de plateaux d'argent , qui contenaient toutes Sortes de fleurs, d'herbes odoriférantes, des fruits frais et secs, au milieu desquels étaient des flacons de crystal remplis des vins les plus exquis; en même temps (in concert de Voix et d'instrumens me ravît et mé transporta hors de moi-même par l'excès db plaisir» Ensuite nous nous mîmes à parler nouvelles, histoires", à réciter des vers; elle nie dit: « Tu es très- aîtitarble, et je n'ai jamais vu personne plus aimable que toi , ni plus instruit. » <c Ce que je sirs, madame, lui répondisse , je le dois à un de mes cousins germains , qui est bien plus instruit et plus aimable 'que moi. » Je passai une des nuits les ptas belles que j'eusse passées de ma vie.
Dès que l'aurore commença à paraître , je saluai les jeunes filles; elles m'accompagnèrent sur la terrasse , d'où je descendis dans la rue par le même panier ; de là j'allai dans ma rûaison , où je restai un instant , puis je retournai promptement vers Âlmâmoun que je trouvai dé mauvaise humeur contre moi, <r Abou-Ishac , me dit-il , je t'avais recommandé de ne point sortir d'ici ; qu'est r il donc survenu de si urgent, pour t'obliger à t'en aller?» « Prince des fidèles , lui répondisse , lorsque tu m'as quitté et que je suis resté ici seul , je me suis rappelé qu'une jeune esclave m'attendait chez moi , j'ai résolu d'aller la trouver*. Je n'ai pu m empêcher de ra'oublier auprès d'elle, IVivresse et la passion m'ont entraîné vers
cette belle. » Nous nous remîmes de nouveau toute la journée à «boire: .
Lorsqu'il fut ntut , il. entra dans son harem , et me dit, en me quittant: «Ne t'en va pas, pour que nous déjeunions ensemble. » Dès qu'il fut parti, je n'y pus plus tenir , et j'éprouvai les mêmes désirs qui m'avaient tourmehté la veilla: je me disposai donc à sortir , lorsque les domestiques du khalyfe s'y opposèrent, et aie dirent : « Tu es cause que le prince nous a déjà grondés. » Mais l'argent que je. leur distribuai les rendit plus traitables; ils me laissèrent aller.
Je sortis et m'acheminai vqrs le lieu où je vis l'officieux panier suspendu pour ma commodité. Je m'y plaçai: dès qu'où sentit le poids. de mon corps , on m'enleva ; et , aussitôt que les- esclaves me virait , ils
a68 LKS MILLE liT UNE NUITS,
dirent : « C'est notre convive d'hier. » Oui , leur répondis -je. «Attendez, continuèrent - ils , que nous l'ayons consultée, car elle n'a pas coutume de recevoir une personne quelle a déjà reçue chez elle.» On alla donc l'avertir , et l'on revint bientôt avec la permission de me faire descendre. On me conduisit dans le même salon aux deux sofas. Bientôt la dame parut avec le même cortège , s'assit , me demanda des nouvelles de ma santé , s'informa de ce que j'avais fait après l'avoir quittée, et elle témoigna tant de plaisir à me voir, que j'en fus déconcerté; ensuite, vinrent les mets et les vins comme la nuit passée. Nous mangeâmes et nous bûmes jusqu'à satiété ; notre conversation fut encore plus animée qu'elle ne l'avait été la veille.
Or , comme elle était ravie de toutes les histoires que je lui racontais et de mes saillies, elle s'écria: « Oui, j'en jure par le Très-Haut, tues un homme charmant, qui ne taris pas en anecdotes amusantes et merveilleuses. » Mais que dirais-tu , si tu voyais mon cousin ? « Après toi , me dif-elle , il ne faut citer personne. » Je te le jure , je ne suis pourtant qu'une goutte de son océan : si tu permettais que je te le présentasse, tu te convaincrais de ma véracité. «Ce que tu me demandes , reprit-elle , ne s'accorde pas avec l'ordre établi ici; car, personne, après être entré dans cette maison , n'y est revenu , excepté toi , parce que j'ai reconnu en toi une bonne éducation , et des manières charmantes. » Mais , madame , si vous voyiez mon cousin , vous feriez moins- cas de moi ,
et mon mérite diminuerait considérablement à vos yeux. * Hé bien * amène-le-moi la nuit prochaine. »
DLIF NUIT.
Nous continuâmes à nous entretenir de choses et d'autres jusqu'à la pointe du jour ; alors , je pris congé d'elle 9 et je sortis de la même manière que j'étais entré. J'allai passer quelques instans chez moi , et je retournai bien vite auprès d'Almâmoun qui était fort en colère contre moi. Je le saluai, et il me répondit : « Je ne te rends pas ton salut , toi qui méprises mes ordres et mes discours. » En même temps il appela les portiers , et leur fit des reproches trèsviolens. Prince des fidèles, lui dis-je, modère - toi, car j'ai à te raconter une charmante anecdote. « Voyons , répliqua-t-il.» Je lui jiis alors ce qui m'était arrivé, et j'ajoutai : Taï obtenu d'elle un rendez- vous pour vous-même. Il fut au comble de la joie ; et pendant toute la journée il n'eut d'autre occupation que de me faire . répéter mon histoire , et de me questionner sur cette belle jusqu'à la fin du jour.
A peine la nuit fut -elle arrivée, qu'il me dit : <c Voici le moment. » Nous nous levâmes, nous partîmes ensemble , après que je fus convenu avec lui de ne pas lui donner les titres ordinaires, de faire trêve de cérémonies, et qu'il me traiterait comme son égal et son cousin. Nous nous rendîmes donc au
l'JO LES MILLE ET UNE HUITS,
lieu désigné ; nous y trouvâmes deux paniers suspendus: je m'assis dans l'un, il s'assit dans l'autre, et nous fûmes bientôt enlevés sur la terrasse; de là nous descendîmes dans le palais, et passâmes dans le salon , il s'y trouva trois sofas. Je m'assis sur l'un des trpis, Almâmoun s'assit sur un autre, et celui du milieu resta vide. Bientôt parurent les belles esclaves et la dame, se balançant avec grâce au mîKeu d'elles. On servit des mets et des liqueurs comme de coutume. Almâmoun me regardait , tout émerveillé de la beauté de ce spectacle.
Après le repas nous nous mîmes à raconter des histoires et à réciter des vers. Or , Almâmoun l'emportait sur elle par la supériorité de son éducation , et par l'élégance de ses manières. Elle me dit : « Je trouve ton cousin bien au-dessus des éloges que tu m'en as faits, et il possède encore plus de talent que tu ne disais : tu es resté bien au-dessous de la réalité. »
Nous passâmes une nuit charmante : Almâmoun se livra sans réserve au plaisir déboire, de mangef , et de faire de la musique ; ensuite, une des jeunes esclaves se mit à chanter des vers de ma composa tion , et elle manqua plusieurs fois à la mesure; mais Almâmoun, qui les savait par cœur, voyait trèsbien où elle manquait. Alors, cédant à l'habitude de commander, et prenant le ton impérieux qui convient à un khalyfe , il me dit : « Abou Ishac , chante cette chanson.» Je' me levai à son ordre, en disant: je vais t'obéir, prince des fidèles. Ensuite il m'or-
donna de ra'asseoir ; je m'assis et je chantai ces vers.
Après que j'eus chanté, je demandai à cette fille à qui elle appartenait , et quel était son état. Elle m'apprit qu'elle se nommait Bourân , et qu'elle était fille de Haçan, (ils de Séhel. Quelques instans après, nous retournâmes au palais, et le lendemain Almâmoun , épris de ses charmes , la fit demander en mariage , et l'épousa suivant le témoignage des historiens.
Les ogces se firept avec une magnificence étonnante , l'an de l'hégire a i o , dans le mois de Ramadhân (Janvier 826).
Al-mamoun allait, pour sa santé, de Baghdad à Com ; il se trouvait dans la maison d'El-Haçan , fils de Séhel. La cérémonie se célébra; or y quand il vint chercher Bourân pour l'emmener avec pompe au palais, il la trouva au milieu de Ham-donnéh, fille d'Haroun; de Zobéide, mère de Giafar, fille d'El-Emyn; de sa grand'mèrè paternelle, et de son frère El-fadhl, fils de Séhel. Comme il mettait ie pied dans l'appartement, ta grand'mèrè de Bourân* fit à sa petitefille son présent de noces, qui consistait en une filière de mille perles des plus belles et des plus parfaites qu'il soit possible de trouver. Almâmoun s'assit vis-à-vis de Bourân;. on avait étendu un tapis tout tissu en fil d'or; aussitôt la grand'mèrè répandit pour lui sur ce tapis, mille trois ceints perles grosses et petites sur des plats d'or; Almâmoun, assis sur son tapis, regardait ces perles. Catel- Allah a dit
que Abou-Newas était présent à cette cérémonie, au sujet de laquelle il fit ces vers:
Les bulles de vin , grandes et petites ,
Sont autant de perles
Qu'on répand sur une terre d'or.
Almâmoun ordonna qu'on ramassât ces perles, et les donna en présent à Bourân en lui disant : « Demande -moi ce dont tu as besoin. » Celle-ci témoigna la plus grande discrétion; son aïeule lui dit : « Expose donc à ton seigneur tes désirs , car il t'y a invitée. » Elle lui demanda la grâce d'Ibrahym , fils de Mehdy. « Je l'ai accordée déjà , dit-il. » Elle lui demanda ensuite , pour Zobéide , mère de Giafar, la permission de faire le pèlerinage; il le lui permit. La mère de Giafar revêtit Bourân d'une robe de dessus , semblable à celle que portaient les Ommyades , et couverte de pierreries et de perles.
Almâmoun resta chez Al-Haçan, fils de Sehel , dixsept jours, et chaque jour Al-Haçan distribuait au khalyfe et à sa suite, ce dont ils avaient besoin. Ibn Séhel revêtit aussi de robes d'honneur tous les officiers, chacun suivant son rang, leur nombre et leurs relations avec lui. On prétend qu'il ne dépensa pas moins de cinquante millions de pièces d'argent : on ajoute qu'Al-Haçan écrivit sur des billets les noms de ses meubles et de toutes ses* propriétés, qu'il jeta ces billets au milieu de tous les officiers au moment des fiançailles, et chacun d'eux reçut le meuble ou la
CONTES ARABES. ïfë
propriété désignés sur le billet qui lui était échu. On ajoute que tout le bois qu'on brûla durant toutes ces fêtes , était du bois de sandal , câqêly.
Chehérazade s'aperçut que cette histoire n'avait pas beaucoup plu au sulthan dès Indes; le jour commençant à paraître , elle lui promit pour la nuit suivante un conte beaucoup plus intéressant, et le lendemain elle commença ainsi.
DLIIF NUIT.
HISTOIRE DE SÉLM, SULTHAN D'EGYPTE, ...
Sire, on rapporte qu'il y avait autrefois, en Egypte, un roi puissant qui était père de deux fils. Un jour ce prince réfléchissant sur l'état de ce monde , et voyant que rien n'y était stable , prit le parti de faire apprendre un métier à Sélim, le second de ses enfants. Il le confia à un des plus fameux tailleurs de sa capitale. «Mon ami, dit-il au jeune prince, ne regarde point comme au-dessous de toi, l'état que je désire te donner ; personne n'est à l'abri des vicissitudes du sort, et peut-être trouveras-tu un jour l'occasion 4e reconnaître la vérité de ce proverbe persan :» la grosseur d'un grain de millet d'instruction , est préférable à cent charges d'or. » Le jeune VIL r8
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prince se conforma aux volontés de son père , et , dans peu de temps , il devint très-habile dans l'art qui lui avait été enseigné.
Les événemens qui survinrent, ne justifièrent que trop la sage prévoyance du monarque. Ce prince retourna dans le sein du Dieu miséricordieux ; son fils aîné monta sur le trône, et le fils eadet, qui savait combien il avait à redouter les mauvaises dispositions de son frère, se vit contraint, pour sauver sa tête, de prendre secrètement la fuite, et d'aller se réfugier dans l'Hedjaz. Il rejoignit une caravane de pèlerins, et fit avec eux son entrée dans la ville sainte de la Mekke.
Il se promenait tranquillement dans une dés rues de cette grande cité , quand son pied rencontra un corps dur qui fit du bruit; il y porta la main, et reconnut avec joie qu'il venait de trouver une bourse; mais la satisfaction qu'il éprouvait fut de courte durée , c*tr , à peine avait-il fait quelques pas , qu'il rencontra un vieux khpdjah qui s* frappait la poitrine , en décriant avec l'accent 4u plu* profend désespçif : « O iqij&ulipaiiâ , que celui qui a trouvé* iqa bourbe, veuille bien pie la rendre ppi#* fomeuv cfe Dieu et pour le temple çaipide la ÛJektoe; la moitié lui eu appartiendra, aussi légitimement que le la& 4e sa mçre. » Le désespoir de cet homme ne pe nuit pas au jjeijnç prince de balancer loçg*temps sur le parti qu'il avait à prendre,; il vint donc au-devaqt de lui : « Co$3çtez-voi|s , k^odj?h>, lui dit-il,. j'aiL trouvé ce que vous ave? perdu. » Et il lui présenta la boucse.
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Sélim montra dans cette circonstance Un désintéressement qui lui concilia la bienveillance du khodjah: « Mon père , dit-il , grâces à Dieu je puis gagner mon pain; tout -ce que je vous demande, en retour du service que je vous ai rendu, c'est que vous soyez assez bpn pour me procurer de l'ouvrage. »"« Volontiers, nton fllK| répondit le vieillard, votre générosité ne restera pas sans récompense ; j'habite Baghdad, et si vous voulez je vous conduirai avec moi dans cette ville , où je pourrai voua être trèsutile. » Le prince d'Egypte accepta cette proposition, et ils convinrent du moment de leur départ.
Après un long voyage , ils arrivèrent tous les deux sains et saufs, dans la capitale de l'Irak Ârabi. Le khodjah, qui s'intéressait beaucoup à son jeune compagnon de voyagé , le plaça aussitôt chez un tailleur de sa connaissance : celui-ci , pour connaître son savoir-faire , le pria de faire un kaftan ; et lorsque son nouvel ouvrier vint au bout de quelques jours lui rapporter Fouvrage qui lui avait été confié, il demeura étonné de la perfection du travail , et lui dît que jamais il n'avait vu d'aussi habile tailleur. Le talent du jeune prince attira mille louanges à son maître, et à lui-même , et les pratiques abondèrent tellement dans son magasin, que le tailleur, reconnaissant, lui dit un jour: « Mon ami, je te dois au moins douze kizils par jour, pour tous IèS "services que tu me rends; les voiti. » Une somme aussi considérable permit au prince de vivre dans la plus grande aisance à Baghdad.
ift.
Or, il arriva qu'un jour le khodjah eut une discussion avec sa femme qui était fort jolie , mais qui lui avait donné des motifs réels de mécontentement , et dans son impatience il prononça par trois fois le mot sacramentel de la répudiation. Il n'eut pas plus tôt commis cette imprudence, qu'il s'en repentit «vivement; il alla trouver le cadi pour le prier de célébrer de nouveau le mariage, mais ce magistrat s'y refusa obstinément avant que l'épouse répudiée eût été unie, suivant la loi, à un huila. Le khodjah délibéra long-temps pour se décider à choisir une personne qui possédât sa confiance , et il se détermina enfin à charger de ce rôle le jeune prince d'Egypte. A cet effet il le présenta à son épouse, et lui dit : « Voilà celui auquel je vous confie pour cette nuit. » Et après avoir prononcé ces paroles, il ferma la porte et les laissa tous les deux seuls , ainsi que la loi l'y obligeait. Lorsque la femme du khodjah vit son mari parti , elle approcha la lampe de la figure du jeune prince, et elle ne put se défendre d'éprouver de l'amour pour lui, car il y avait un air de dignité et d'amabilité répandu sur toute sa personne qui semblait déceler sa noble origine : le prince lui-même ne fut point insensible aux charmes de la femme du khodjah; une grande intimité ne tarda pas à s'établir entre tous les deux : elle lui fit voir des richesses considérables qu'elle avait apportées en dot à son époux , et lui dit que tous ses biens lui appartiendraient , s'il avait le courage de déclarer le lendemain matin , qu'il persistait à garder la femme
dont on l'avait fait le huila , et qu'il lui était impossible de la répudier. Ces paroles remplirent de joie le cœur de Sélim , et il promit bien qu'il persisterait fermement devant le cadi dans son refus de répudier sa nouvelle épouse.
DLIV e NUIT.
Le lendemain de grand matin le khodjah s'empressa d'ouvrir la porte; le jeune homme vint audevant de lui et lui baisa la main : « Allons, allons, dit le mari, rendons-nous promptement chez le cadi.» «Quoi faire, chez le cadi? répliqua le prince.» a Eh mais, vous répudierez ma femme.» « Répudier votre femme! je m'en garderai bien ; ce n'est point la coutume de mon pays ; en Egypte quand on a pris une femme on la garde. » « Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria le khodjah; devais-je m'attendre à une pareille conduite de votre part?» Mais toutes ses observations furent inutiles; Sélim demeura inébranlable dans la résolution qu'il avait prise.
Alors le mari courut chez le cadi pour lui faire part de la position pénible dans laquelle il se trouvait ; ce magistrat lui répondit que si le huila persistait dans le parti qu'il avait pris, il n'y avait aucun moyeu légal dé le contraindre à répudier sa nouvelle épouse. Le chagrin que le pauvre khodjah éprouva de la perte de sa femme fut tel, qu'il devint sérieusement ma*
lade; il fit venir le jeune prince auprès de son lit, et lui dit : «Tout ce que j'éprouve en ce moment ne doit point vous être attribué, et j'aurais tort de vous reprocher une faute qui est la mienne. Lorsque vous me rendîtes avec tant de désintéressement la bourse que j'avais perdue, j'adressai imprudemment à Dieu cette exclamation : « O seigneur ! tout ce que « je possède suffit -il pour récompenser tant de proie bité!» Vous le voyez, le Dieu miséricordieux n'a que trop bien exaucé ma prière, puisqu'en un instant vous voilà maître de la plus grande partie; de mes biens, et qu'il vous a donné jusqu'à ma femme. Telle est la volonté du destin ; je prends à témoin ceux qui sont ici présens que je vous fais donation entière de tout ce que je laisserai après moi.»
Au bout de trois jours le khodjah rendit son ame à Dieu , et le jeune prince devint extrêmement riche. Il vécut pendant plusieurs années avec sa femme dans la meilleure intelligence; et rien ne troublait cette union si singulièrement formée , lorsqu'un événement inattendu vint jeter la consternation dans l'aine de Sélim.
Aussitôt que son mariage avait été reconnu, il avait quitté le métier de tailleur; il avait pris de nombreux domestiques, reçu chez lui les jeunes gens les plus aimables de Baghdad , et sa maison était devenue le rendez -vous de la meilleure société de cette ville.
Mais le prince n'avait point remarqué qu'au nombre de ceux qui venaient le visiter, il y avait un jeune homme qui donnait à sa femme les soins
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les plus empressés. Un jour, qu'après une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis, il rentrait chez lui , il eut beau frapper à sa porté, personne ne se présenta pour la lui ouvrir. Étonné de ce silence il redouble ses coups et appelle ses gens; pas un homme ne paraît. Impatienté de ces retards, il prend le parti d'enfoncer là porte ; il court à l'appartement de sa femme et ne l'y trouve pas. Il a beau frapper des mains , appeler ses domestiques , la maison est vide. Enfin , il visite toutes les parties de son logis et il acquiert la conviction que l'on en avait soustrait tout ce qu'il y avait de précieux.
Le prince ne douta plus alors qu'il n'eût été dupe de la perfidie de son épouse, et il jura de s'en venger. Dans ce but il chercha à rassembler tous les tenseigneriiens qu'il put trouver sur le chemin qu'elle avait pris avec son amant, et, ayant vendu tout ce qu'elle avait laissé , il se mit à sa poursuite et se dirigea vers Ispahan.
Sélihi, prenant de tous côtés des informations pour tâcher de découvrir les traces de son épouse, avait déjà marché pendant deux journées lorsque, accablé de lassitude, il se reposa devant la maison d'un cordonnier. « Frère, lui dit celui-ci, vous paraissez fatigué; la nuit s'approche; si vous voulez partager la natte sur laquelle je couche , je vous l'offrirai volontiers. >> Sélim accepta cette proposition avec empressement; et comme il éprouvait le besoin du repos, il s'étendit dans un coin et s'endormit profondément.
Mais bientôt il se réveilla pour être témoin d'une scène bien étrange.
La femme du cordonnier chez lequel se trouvait Sélim entretenait, depuis long- temps, un commerce d'amour avec un jeune marchand ; et une amie commune, femme d'un barbier du voisinage, favorisait leur intrigue. Il arriva que des affaires obligèrent le cordonnier a quitter son logis pour quelque temps. Profitant de son absence, elle fit tous les préparatifs pour rejoindre celui qu'elle aimait, et elle se disposait à sortir lorsque son mari, dont les affaires avaient été promptement terminées, rentra au moment où elle ne s'y attendait pas. Il lui demanda pourquoi elle sortait; et comme les prétextes sous lesquels elle voulait s'excuser ne le contentèrent pas, il s'emporta, la maltraita malgré ses larmes et ses prières, et, pour la punir encore davantage, l'attacha fortement à un des piliers qui soutenaient la maison.
Sélim , qui dormait , avait été réveillé par tout ce bruit, et la conduite brutale du cordonnier l'avait indigné , mais il ne tarda pas à reconnaître que tous les torts n'étaient pas du côté de son hôte. Après avoir traité sa femme avec tant de rigueur, celui-ci s'était endormi. Peu de temps après , le prince vit entrer la femme du barbier : «Que faites-vous donc, voisine? dit-elle à voix basse ; ne savez-vous pas que vous êtes attendue depuis long -temps, et n'avez -vous pas de honte de laisser se morfondre ainsi une personne qui
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a pour vqus taut d'affection!» «Hélas! répondit la prisonnière, il vous est bien aisé de m'accuser; mais vous cesserez d'être injuste quand vous saurez tous les chagrins qui viennent m'accabler. J'ai eu le malheur d'éveiller les soupçons de mon mari, et cet homme brutal , après m'avoir maltraitée comme vous le voyez, m'a fortement attachée à ce pilier, où je serai forcée de passer la nuit si vous n'avez la bonté de me débarrasser des liens qui me retiennent captive; et même, si vous aviez compassion de la. situation malheureuse dans laquelle je me trouve , il vous serait facile de me rendre un service bien grand ; en prenant pour quelque temps ma place, vous m'aideriez à me venger de mon mari et à le tromper plus facilement. » « J'y consens volontiers , voisine , reprit la femme du barbier; je vais d'abord vous délier et vous m'attacherez à votre place; je suis enchantée de trouver l'occasion de vous rendre ce service ; veuillez seulement ne pas. tarder trop long-temps.» En disant ces mots elle la détacha du pilier et prit sa place. La femme du cordonnier, rendue à la liberté, s'empressa d'aller retrouver son amant.
DLV e NUIT.
Sur ces entrefaites le maître de la maison se ré~ Vaille ; il appelle sa femme à plusieurs reprises ; et celle qui avait pris sa plstce, craignant que le son de
sa voix ne la trahisse, se garde bien de répondre. Le cordonnier impatienté par l'obstination de son silence, se lève, s'arme de son tranchet, et marchant vers le pilier où il avait attaché son épouse, il coupe le bout du nez de la femme du barbier, et Tiens, lui dit-il, en lui mettant le bout de son nez dans la main, je t'apprendrai à ne pas m 'obéir; tu peux aller faire ce nouveau présent à ton amant. » Cependant la malheureuse victime de sa complaisance qui redoutait la colère d'un homme aussi emporté, se garda bien de rompre le silence, mais elle réfléchissait en elle-même au sort pénible qui l'accablait tandis que celle qui devait être punie était livrée à ses plaisirs.
Le cordonnier était retourné sur sa natte après avoir ainsi châtié celle qu'il croyait sa femme : celleci ne tarda pas à rentrer au logis; et quand elle reconnut l'état déplorable dans lequel son mari avait mis sa voisine, quoiqu'elle se félicitât intérieurement d'avoir échappé à un traitement aussi barbare, elle fit semblant de verser des larmes, et elle exprima
dans les termes les plus forts à la femme du barbier toute la douleur qu'elle ressentait de ce malheureux accident. Après s'être ainsi affligée , elle reprit la place qu'elle avait quittée et se fit rattacher au pilier. Alors elle songea aux moyens de persuader à son mari qu'elle avait recouvré le bout de son nez, et voici l'expédient qu'elle imagina pour le rendre dupe d'une nouvelle fourberie. Après avoir gartlé pendant quelques instans le silence, elle éleva tout
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d'un coup la voix : «Dieu clément et miséricordieux, s'écria-t-elle, vous qui savez lire dans les cœurs et distinguer les bonà des méchans! vous à qui rien n'est caché ! permettrez-vous que je sois victime des soupçons les plus odieux, et que je sois exposée aux traitemens les plus barbares et les plus injustes? Si vous daignez écouter ma prière, rendez -moi, seigneur, l'ornement de mon visage qui m'a été enlevé, et cette, beauté, apanage ordinaire des âmes nobles et pures! Que ce miracle fasse ressortir mon innocence et fasse disparaître les taches dont on a souillé la robe de mon honneur ! »
Le cordonnier, après avoir entendu la prière de sa femme, ne put retenir son indignation. «Misérable! lui cria*t-il, ignores-tu donc que Dieu n'écoute point les prières des femmes adultères ; et peux-tu espérer que ta prière parviendra jusqu'à son trône! » « Grand Dieu! s'écria la femme, ma prière vient d'être exaucée; approche toi-iriême, homme barbare, et viens te convaincre de la protection que la Toute-Puissance céleste accorde à la vertu persécutée. Allah vient de réparer l'ignominieuse injure dont tu m'avais accablée. » Ces paroles étaient prononcées avec trop de fermeté pour ne pas faire impression sur l'esprit du cordonnier, qui courut rallumer la lampe, et , l'approchant avec empressement du visage de sa femme , reconnut que son nez n'avait riert perdu de sa première forme. Il n'en demanda pas davantage , et se jetant à ses pieds : «Malheureux que je suis! s'écria-t-il ; ah ! je confesse à présent tous mes torts
et je vous promets de les réparer. Soyez sûre que par ma soumission, ma docilité , mes complaisances, je vous ferai oublier ma conduite passée ; commandez maintenant en souveraine, vous êtes désormais la maîtresse unique de mes actions, et vous pouvez disposer en tout du plus humble des esclaves. »
Sélim, qui, placé dans le coin où il était couché, avait été témoin de toutes ces scènes , ne put s'empêcher de rire de la bonhomie du pauvre cordonnier. En voyant combien il était dupe des ruses de sa femme, il se consola un peu de sa propre infortune et s'endormit plus tranquillement sans écouter les suites de la réconciliation.
Le lendemain au matin il se leva dès le jour , remercia son hôte de la généreuse hospitalité qu'il lui avait accordée, et, sans vouloir troubler son repos par des révélations imprudentes, il continua sa route vers Ispahan. Sélim s'acheminait tristement vers la ville voisine, lorsqu'il fit rencontre d'un kalender qui suivait la même. route que lui: « Vous paraissez bien triste, dit le voyageur au prince, en l'abordant, quel est le sujet de votre chagrin? » « Hélas! seigneur, repartit Sélim, je cherche ma femme qui m'a abandonné. » « Quoi! c'est là le sujet de votre chagrin! dit le kalender; consolez- vous, seigneur, vous n'êtes pas la première victime d'un accident de cette nature, et vous devez vous estimer heureux qu'aucun autre n'ait été la suite du premier; j'ai entendu parler d'un malheureux marchand, abandonné par sa femme, qui n'en avait pas
été quitte pour si peu de chose. » « Qu arriva-t-il donc à ce marchand? demanda le prince d'Egypte. » Alors le kalender , chemin faisant , commença en ces termes :
HISTOIRE D' ADILEH.
« Il y avait autrefois en Arabie, un jeune marchand de soieries qui avait pour épouse une des plus jolies femmes de l'Asie; il avait conçu pour elle la plus tendre affection , et Adileh (c'est le nom de cette jeune femme) paraissait le payer de retour. Un jour que dans les épanchemens de leur tendresse mutuelle ils se témoignaient les regrets de se voir condamnés à être séparés un jour par la mort : « Si j'avais le malheur de te perdre, disait le jeune marchand à sa femme, je passerais la nuit entière à pleurer sur ta tombe j je t'en fais ici le serment. » « Et moi je te jure, lui répondit Adileh, que si j étais assez infortunée pour te survivre, je me laisserais mourir de faim sur ta tombe , si la douleur dont je serais accablée ne suffisait pas pour nous réunir ».
«Peu de temps après cette conversation, Adileh fut attaquée d'une maladie violente qui la conduisit au tombeau. Le marchand éprouva une bien vive douleur de la perte de son épousé; il lui fit construire un monument, et, comme il le lui avait promis, il passa la nuit à pleurer et à gémir près d'elle. U était dans cette triste position depuis plusieurs heures,
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lorsqu'au point du jour un Génie (i), qui se trouvait dans ce cimetière, entendit ses sanglots; il eut pitié de sa vive affliction.
« Qui peut te désoler ainsi? lui demanda -t- il. » « Hélas! lui répondit le marchand, j'ai perdu ce que je possédais de plus cher qu monde : j'avais une femme que j'adorais et dont j'étais tendrement aimé; l'impitoyable mort vient de me la ravir. » « Si je la rendais à la vie ? demande le Génie. » « Mes vœux les plus chers seraient accomplis , dit le marchand. » « Eh bien, tu vas être satisfait, reprit - il. » En même temps il s'approcha du corps d'Àdileh , prononça quelques paroles mystérieuses ; et à peine commença-t-elle à soulever la tête, qu'il disparut aussitôt La jeune femme demanda à son mari comment il se faisait quelle était rappelée à la vie, et celui-ci lui raconta tout ce qui venait de se passer. Adileh lui peignit dans les termes les plus forts , sa reconnaissance et sa tendresse, et elle lui dit qu'elle voulait lui prouver par ses soins et son attachement son éternelle gratitude. « O ma bien aimée , reprit le jeune marchand, n'est-ce pas pour moi une assez douce récompense que de te voir rendue à la vie et à mon amour; hâtons -nous de rentrer au logis pour jouir tranquillement d'un bonheur que ta mort a si cruellement interrompu.» En disant ces
(i) Nous avons cru devoir substituer ici un génie au pouvoir divin du Sauveur que rautcur musulman présente dans sçs contes comme prophète.
mots, il s'aperçut que sa femme n'avait pour tout vêtement que le linceul dans lequel on l'avait ensevelie, et, qu'il était indispensable d'aller lui chercher quelques vêtements pour la mettre en état de traverser la ville : il courut donc avec empressement jusque chez lui pour se procurer ce qui était nécessaire, en priant sa femme de l'attendre quelques instants.
«Pendant que le jeune marchand était allé chercher des habillements pour couvrir sa femme , le fils du roi, suivi de plusieurs courtisans, vint à passer près du cimetière. La situation singulière d'Âdileh fixa d'abord ses regards ; en s'approchant de plus près , il reconnut que c'était une femme charmante, et, en la considérant plus attentivement encore, il ne put se défendre d'une vive impression. Un des courtisans qui s'aperçut de son trouble , pensa qu'il ferait quelque chose d'agréable au prince, en lui proposant d'emmener cette femme dans son palais , et son offre Ait acceptée avec empressement. « Cependant , dit le prince, ayez soin de vous informer si elle n'est point engagée dans les liens du mariage; car je ne voudrais point enlever une femme à son époux. Ce sera , sans contredit, la plus belle de mon harem.» Alors le courtisan s'approcha d'Adileh, lui demanda si elle était mariée , et hii proposa de la conduire dans les appartements du prince. « Seigneur, répondit la femme du marchand, j'accepte volontiers l'honneur que le prince veut bien me faire ; libre de mes actions, et n'appartenant à personne, je puis lui donner
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ma main. » On la couvrit alors de la pelisse d'un des officiers, et on la conduisit jusqu'au harem où on la revêtit des plus riches habillemens.
DLVF NUIT.
((Pendant que ces choses se passaient, le marchand était accouru promptement avec un kaftan et une chemise /près du tombeau où il avait laissé sa femme : il cherche, il appelle, et personne ne répond. Alors il ne put retenir ses larmes , et donna un libre cours à ses gémissements. Grand Dieu, s'écriait-il, suis-je assez malheureux , faut-il passer ainsi de la douleur à la joie, et me voir privé de nouveau de celle qui faisait mon bonheur ; serait-elle tombée au pouvoir d'un autre. Ah ! si ce que je redoute était vrai , je suis bien plus malheureux encore. Je n'en doute pas , quelque passant épris de ces charmes l'aura enlevée malgré elle. Je la vois luttant contre son ravisseur, implorant mon assistance et m'appelant à son secours.
«Plein de ces tristes idées , le malheureux marchand fit tous ses efforts pour découvrir le ravisseur d'Adileh, et il apprit, enfin, qu'elle avait été renfermée dans le sérail du prince; Sans perdre un instant, il vole à son palais, et se jetant à ses pieds, il le conjure de lui rendre une femme chérie qu'il retient captive. « Que signifie ce discours lui demande le prince, jamais je n'ai fait enlever une femme malgré
elle , jamais , surtout, je n'ai introduit de femme mariée dans mon harem. » Et comme le marchand persistait à soutenir que sa chère Adileh devait se trouver dans le palais : « Ecoute, ajouta le prince, je veux bien pour te désabuser te laisser voir toutes celles qui sont renfermées en ces lieux, mais, malheur à toi situ n'y retrouves pas la femme que tu me demandes, car tu paieras de ta tête ton indiscrète curiosité. » Le jeune marchand consentit volontiers à cette condition. « Ah! prince, lui dit-il, dussé-je sacrifier mille vies pour la retrouver , je les exposerais sans balancer pour la femme la plus tendre, la plus aimante, la plus fidèle! Ah! vous ne connaissez pas le trésor que renferme votre palais. »
On fit donc passer devant les yeux du marchand toutes les femmes du harem, et sur la demande du prince, il répondit négativement tant qu'il ne vit pas la sienne ; mais d'aussi loin qu'il aperçut sa chère Adileh : « Seigneur , s'écria - 1 - il , voilà celle que j'avais perdue , je vous rends grâce de vos bontés.» «Connaissez-vous cet homme? demanda le prince à la jeune femme. » « Je ne le connais que trop, seigneur, répondit - elle aussitôt avec effronterie; veuillez l'éloigner de ma présence;, celui que vous avez devant vous est un voleur infâme, c'est lui qui , après m'avoir dépouillée , voulait m'enterrer vive dans le cimetière où voXis m'ayez trouvée , lorsque j'eus le bonheur de vous rencontrer. Punissez ce scélérat suivant la rigudtr des lois , il mérite d'être pendu. »
La douleur, la confusion T et 1 etonnement , ne permettaient pas au malheureux marchand d'ouvrir la bouche pour se justifier. «C'est donc ainsi, brigand infâme, lui dit le prince, que tu oses venir réclamer jusque dans mon palais une femme que tu as voulu enterrer vive ; tu. mériterais de périr dans les plus cruels supplices: mais, rends grâce à mes bontés, je me contenterai de te faire pendre. » Et comme le marchand voulait essayer de se justifier : « N'ajoute pas encore le mensonge à tes crimes, dit ce prince; tout ce que tu pourrais dire serait inutile; allons , qu'on le saisisse à l'instant, et qu'on le pende sans miséricorde; vous m'en répondez sur votre tête. » A ces mots, il fait un signe aux personnes qui l'entourent , et l'on entraîne ce malheureux au gibet, après lui avoir lié les mains derrière le dos.
Il allait être pendu , lorsque tout à coup le Génie qui lui était apparu dans le cimetière, se présenta aux yeux de la foule étonnée. « Arrête, cria-t-il à l'exécuteur, tu vas mettre à mort un innocent. » « Ce n'est pas là ce que nous avons à examiner, s'écrièrent les officiers du prince; nous répondons de son supplice sur notre tête, et il faut que la volonté de notre maître s'exécute. » « Et moi , répartit le Génie , je me charge de toute la responsabilité , et quand j'aurai fait connaître la vérité au prince , je ne doute pas qu'il ne fasse justice. » Les officiers intimidés par les paroles du Génie , firent suspendre l'exécution du jeune marchand , qui se ffendit chez le prince avec son libérateur. « Seigneur, dit celui-ci, vous avez
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été trompé par la perfidie d'une femme : Adileh est vraiment l'épouse du marchand qui est présent devant vous, et c'est à cause de ses prières que je lui avais rendu la vie ; mais une pareille femme est indigne de jouir plus long-temps du bienfait que je lui avais accordé; qu'elle meure à l'instant même. Quant à son mari, j'espère, seigneur, que vous' lui rendrez justice en révocant votre arrêt.» En disant ces mois, le Génie disparut.
Lorsque te kalender eut terminé son récit, Sélim lui répondit : «Vous ne connaissez pas toute l'étendue de mon malheur; il semble que je sois poursuivi par la fatalité : une naissance illustre m'avait appelé aux plus hautes destinées, et je me suis vu tout à coup jeté dans l'état le plus déplorable. Au moment où, résigné à mon sort, je crois avoir trouvé le bonheur, un événement, que rien ne semblait devoir me faire présager, me replonge tout à coup dans un abîme de maux. » « Seigneur, répondit le kalender, quelle qu'ait été la rigueur du sort envers vous, il est difficile qu'il vous ait plus maltraité que moi , et je ♦porte sur ma figure le souvenir éternel d'un des malheurs les plus cuisants. » En disant ces mots , il fit remarquer à Sélim la trace d'iyie profonde blessure sur sa joue droite. «Cette cicatrice, continua- 1 -il, me rappelera toujours la plus pénible circonstance de ma vie; et comme mon histoire peut contribuer à rendre votre douleur moins vive , je vous en ferai volontiers le récit. » Alors, sûr l'invitation
/ du prince d'Egypte, le kalender commence en ces termes.