‹ Les mille et une nuits: contes arabesChapitre 4 sur 91 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE TARTARIE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE DE TARTARIE

«c Je suis fille de Cara-Oglou , roi de Balkh ; l'esclave que vous venez de tuer servait dans la palais : mon père, qui l'acheta très jeune, l'avait pris en grande affection à cause de sa valeur, car il n'y avait pas un guerrier dans toute l'armée digne de lui être comparé; mais ce n'est pas ici le moment de vous raconter ses exploits surprenans. Ce misérable enivré de sa gloire et des éloges dont le comblait le roi mon père, crut pouvoir aspirer à ma main. Il devint éperdument amoureux de moi , et quand il se vit dédaigné, il entra dans une fureur qu'il sut dissimuler, et forma le projet de m'enlever ; c'était l'unique moyen de satisfaire sa brutale passion.

« J'étais déjà fiancée avec mon cousin : le jour marqué pour la célébration des noces , il fit le tour de la ville sur un beau cheval , accompagné des musiciens et des habitans qui tenaient des torches allumées ; des hommes , le sabre à la main et le coude appuyé sur la croupe de son cheval , marchaient à ses côtés : tout le monde dans la ville et dans le palais était occupé de cette cérémonie, où je n'avais pour toute garde que trois eunuques noirs et quelques femmes. Tout à coup on entendit des cris perçans dans l'appartement voisin, et avant d'avoir eu le temps d'en demander la cause, je vois paraître mon terrible noir qui me saisit d'une main , et s'en

fuit aussi légèrement que le tigre qur emporte un agneau.

« Après avoir égorgé mes trois eunuques et enfermé mes femmes dans leur appartement , il me couvrit du voile d'une esclave, et me plaça sur lé devant de son cheval qui était à la porte du palais. Plusieurs cavaliers qui le virent fuyant à toute bride, se mirent à le poursuivre : parmi eux je reconnus mon cousin , car le mouvement du cheval avait fait tomber mon voile. Mon cousin me reconnut aussi, et fit de nouveaux efforts pour me délivrer ; alors mon ravisseur se voyant presqu'atteint , me lia sur la croupe de son cheval , et tourna bride pour tenir tête à ceux qui le poursuivaient.

« Ce fatal combat sera toujours présent à ma mémoire ! le premier coup de sabre de mon ravisseur , fit voler la tête de mon amant; elle roula sur l'herbe qu'elle teignit de son sang, tandis que son corps mutilé , encore ferme sur les arçons , fut emporté par le cheval : quelques soldats assez courageux pour vouloir venger leur princesse, reçurent la mort pour prix de leur fidélité. Le reste prit la fuite , et l'intrépide esclave, sans s'amuser à les poursuivre, reprit sa première route. Quand nous eûmes encore fait quelques milles , nous rencontrâmes des bergers qui faisaient du feu dans l'endroit où ils se proposaient de passer la nuit ; mais mon ravisseur en ayant tué quelques-uns, prit leur place et leurs provisions , qui consistaient en cinq pains et une petite outre de vin. Comme le troupeau n'était pas loin, il égorgea un

mouton gras, et le fit cuire sur la braise : un des chevaux des malheureux bergers vint apporter ce butin jusqu'ici; cette grotte lui paraissait très -favorable pour s'y reposer et y consommer le crime qu'il méditait. Comme je refusai absolument de prendre aucune nourriture, le monstre me força d'être assise auprès de lui tandis qu'il mangeait tout seul.

« Après son repas il essaya de m'attendrir par ses caresses insolentes et des propos à la fois tendres et licencieux. Bientôt ses gestes devinrent plus audacieux, je le repoussai ; alors il eut recours à la force, qui ne lui réussit pas davantage que les caresses. Sa rage était au comble , et j'allais devenir la victime de sa fureur, quand l'ange de ma droite (i) vous a amené ici , pour que vous fussiez mon libérateur. »

« Vos aventures sont bien touchantes, dis- je à la jeune princesse, et je m'estime très-heureux d'avoir pu vous sauver la vie. Cet exploit ne m'est pas moins utile qu'à vous; car, tant que ce misérable noir aurait été dans cette caverne , je n'aurais pu m'y reposer : en outre, il a apporté des provisions qui me

(i) Les docteurs orientaux assurent que chaque homme a pour gardiens cinq anges qui sont placés : le premier , à la droite , pour écrire ses bonnes actions ; le second , à sa gauche , pour écrire les mauvaises; le troisième, devant lui, pour le diriger dans la voie de la piété ; le quatrième , derrière , pour le garantir des pièges et des séductions du monde ; le cinquième, devant son front, pour tenir son esprit et son cœur toujours élevés vers le prophète de dieu. D'autres portent le nombre des anges gardiens jusqu'à cent soixante.

CONTES ARABES. l'i

seront fort utiles; la fatigue et la faim guérissent de tous les préjugés , je ne rougirai pas de manger le», restes d'un esclave : la religion musulmane que je professe défend de manger des comestibles volés , et de boire du vin ; mais lé Coran a été écrit à la . Mekke et à M édyne , et non pas dans le désert au fond d'une caverne. Ma pauvre compagne était un peu rassurée, elle s'assit auprès de moi , et nous man-. geâmes jusqu'à ce que nous fûmes rassasiées , c'est-

à-dire, beaucoup et long-temps. Nos sièges et notre table nous servirent de lit , car nous nous étendîmes à terre.

Page 1